CHAPITRE XIII.

—Si ce sacrifice devait être profitable, Olivier, je le ferais sans hésiter. Je suis un vieux saumon; j'ai acquis de l'expérience, et je ne mords point à l'hameçon du pêcheur parce qu'il est amorcé de cet appât qu'on nomme honneur. Mais ce qui est pire qu'un manque d'honneur, c'est qu'en rendant ces dames au Bourguignon nous perdrions l'espoir avantageux qui nous a déterminés à leur donner un asile. Ce serait un crève-cœur de renoncer à établir un ami de notre couronne, un ennemi du duc de Bourgogne, dans le centre même de ses domaines, si près des villes mécontentes de la Flandre. Non, Olivier, nous ne pouvons renoncer aux avantages que semble nous présenter notre projet de marier cette jeune comtesse à quelque ami de notre maison.

—Votre Majesté, dit Olivier après un moment de réflexion, pourrait accorder sa main à quelque ami digne de confiance, qui prendrait tout le blâme sur lui, et qui vous servirait secrètement, tandis que vous pourriez le désavouer en public.

—Et où trouver un tel ami? Si je la donnais à un de nos nobles mutins et intraitables, ne serait-ce pas le rendre indépendant? Et n'est-ce pas ce que ma politique a cherché à éviter depuis bien des années? Dunois, à la vérité... oui, c'est à lui, à lui seul que je pourrais me fier. Il combattrait pour la couronne de France, quelle que fut sa situation. Et cependant les richesses et les honneurs changent le caractère des hommes. Non, je ne me fierai pas même à Dunois.

—Votre Majesté peut en trouver un autre, dit Olivier d'un ton encore plus mielleux et plus insinuant que celui qu'il était habitué de prendre en conversant avec le roi, qui déjà lui accordait beaucoup de liberté:—vous pourriez lui donner un homme dépendant entièrement de vos bonnes grâces et de votre faveur, et qui ne pourrait pas plus exister sans votre appui que s'il était privé d'air et de soleil, un homme plus recommandable par la tête que par le bras; un homme...

—Un homme comme toi, n'est-ce pas? Ha! ha! ha! Non, Olivier, sûr ma foi! cette flèche est un peu trop hasardée. Quoi! parce que je t'accorde ma confiance et que, pour récompense, je te laisse de temps en temps tondre mes sujets d'un peu près, tu t'imagines pouvoir aspirer à épouser une pareille beauté, et à devenir en outre un comte de la première classe! toi! toi, dis-je, sans naissance, sans éducation, dont la prudence est une sorte d'astuce, dont le courage est plus que douteux?

—Votre Majesté m'impute une présomption dont je ne suis pas coupable, Sire.

—J'en suis charmé, et puisque tu désavoues un rêve si absurde, j'en ai meilleure opinion de ton jugement; cependant il me semble que tes propos te conduisaient à toucher cette corde. Mais pour en revenir à ce que je disais, je n'ose la renvoyer en Bourgogne; je n'ose marier cette belle comtesse à aucun de mes sujets; je n'ose la faire passer ni en Angleterre ni en Allemagne, parce qu'il est vraisemblable qu'elle y deviendrait la proie d'un homme qui serait plus porté à s'unir à la Bourgogne qu'à la France; qui serait plus disposé à réduire les honnêtes mécontens de Gand et de Liège, qu'à leur accorder une force suffisante pour donner à la valeur de Charles-le-Téméraire assez d'occupation sans l'obliger de sortir de ses domaines. Ils étaient si mûrs pour une insurrection! Les Liégeois surtout! Bien échauffés et bien appuyés, ils tailleraient seuls de la besogne à mon beau cousin pour plus d'un an. Que serait-ce, soutenus par un belliqueux comte de Croye?... Non, Olivier, ton plan offre trop d'avantages pour y renoncer sans faire quelques efforts; fouille dans ton cerveau fertile; ne peux-tu rien imaginer?

Après un assez long silence, Olivier répondit enfin:—Ne serait-il pas possible de faire réussir un mariage entre Isabelle de Croye et le jeune Adolphe, duc de Gueldres?

—Quoi! s'écria le roi d'un air de surprise, la sacrifier, une créature si aimable, à un furieux, à un misérable qui a déposé, emprisonné et menacé plusieurs fois d'assassiner son propre père? Non, Olivier, non! ce serait une cruauté trop atroce, même pour vous ou pour moi qui marchons d'un pas ferme vers notre excellent but, la paix et le bonheur de la France, sans nous inquiéter beaucoup des moyens qui peuvent y conduire. D'ailleurs le duc est à trop de distance de nous; il est détesté des habitans de Gand et de Liège. Non, non! je ne veux pas de ton Adolphe de Gueldres; pense à quelque autre mari pour la comtesse.

—Mon imagination est épuisée, Sire; elle ne m'offre personne qui, comme mari d'Isabelle de Croye, me semble en état de répondre aux vues de Votre Majesté. Il faut qu'il réunisse tant de qualités différentes! Ami de Votre Majesté; ennemi de la Bourgogne; assez politique pour se concilier les Gantois et les Liégeois; assez brave pour défendre ses petits domaines contre la puissance du duc Charles; de noble naissance, car Votre Majesté insiste sur ce point; et, par-dessus le marché, d'un caractère vertueux et excellent!

—Je n'ai pas appuyé sur le caractère, Olivier, c'est-à-dire pas si fortement; mais il me semble qu'il ne faut pas que l'époux d'Isabelle de Croye soit aussi publiquement, aussi généralement détesté qu'Adolphe de Gueldres. Par exemple, puisqu'il faut que je cherche moi-même quelqu'un, pourquoi pas Guillaume de la Marck?

—Sur ma foi, Sire, je ne puis me plaindre que vous exigiez une trop grande perfection morale dans l'heureux époux de la jeune comtesse, si le Sanglier des Ardennes vous paraît pouvoir lui convenir. De la Marck! il est notoire que c'est le plus grand brigand, le plus féroce meurtrier de toutes nos frontières; il a été excommunié par le pape à cause de mille crimes.

—Nous obtiendrons son absolution, ami Olivier: l'église est miséricordieuse.

—C'est presque un proscrit; il a été mis au ban de l'Empire par la diète de Ratisbonne.

—Nous ferons révoquer cette sentence, ami Olivier: la diète entendra raison.

—Et en admettant qu'il soit de noble naissance, il a les manières, le visage, les airs et le cœur d'un boucher flamand; jamais elle n'en voudra.

—Si je ne me trompe pas, Olivier, sa manière de faire la cour rendra difficile de le refuser.

—J'avais en vérité grand tort, Sire, quand j'accusais Votre Majesté d'avoir trop de scrupules. Sur mon âme, les crimes d'Adolphe sont des vertus auprès de ceux de Guillaume de la Marck; et comment se rencontrera-t-il avec sa future épouse? Votre Majesté sait qu'il n'ose se montrer hors de sa forêt des Ardennes.

—C'est à quoi il s'agit de songer. D'abord il faut informer ces deux dames en particulier qu'elles ne peuvent rester plus long-temps en cette cour sans occasionner une rupture entre la France et la Bourgogne, et que, ne voulant pas les remettre entre les mains de notre beau cousin, nous désirons qu'elles quittent secrètement nos domaines.

—Elles demanderont à être envoyées en Angleterre, et nous les en verrons revenir avec un lord de cette île, à figure ronde, à longs cheveux bruns, suivi de trois mille archers.

—Non! non! nous n'oserions, vous me comprenez, offenser notre beau cousin de Bourgogne au point de leur permettre de passer en Angleterre: ce serait une cause de guerre aussi certaine que si nous les gardions ici. Non! non! ce n'est qu'aux soins de l'église que je puis confier la jeune comtesse. Tout ce que je puis faire, c'est de fermer les yeux sur le départ des comtesses Hameline et Isabelle, déguisées et suivies d'une petite escorte, pour aller se réfugier chez l'évêque de Liège, qui placera pour quelque temps la belle comtesse sous la sauvegarde d'un couvent.

—Et si ce couvent peut lui servir d'abri contre Guillaume de la Marck, quand il connaîtra les intentions favorables de Votre Majesté, je me trompe fort sur son compte.

—Il est vrai que, grâce au secours d'argent que je lui fournis en secret, de la Marck a rassemblé autour de lui une jolie troupe de soldats aussi peu scrupuleux que bandits le furent jamais; et par leur aide il parvient à se maintenir dans ses bois de manière à se rendre formidable, tant au duc de Bourgogne qu'à l'évêque de Liège. Il ne lui manque que quelque territoire dont il puisse se dire le maître; et trouvant une si belle occasion d'en acquérir par un mariage, je crois, Pâques-Dieu! qu'il saura la saisir sans que j'aie besoin de l'en presser bien fortement. Le duc de Bourgogne aura alors dans le flanc une épine qu'aucun chirurgien ne pourra en extirper de notre temps. Quand le Sanglier des Ardennes, déjà proscrit par Charles, se trouvera fortifié par la possession des terres, châteaux et seigneurie de cette belle dame; quand peut-être les Liégeois mécontens se décideront à le prendre pour chef et pour capitaine, que le duc alors pense à faire la guerre à la France quand il le voudra, ou plutôt qu'il bénisse son étoile si la France ne la lui déclare pas. Eh bien! comment trouves-tu ce plan, Olivier?

—Admirable, Sire! sauf la sentence qui adjuge cette pauvre dame au Sanglier des Ardennes. Par la sainte Vierge, s'il était un peu plus galant, Tristan l'Ermite, le grand prévôt, lui conviendrait mieux.

—Et tout à l'heure tu proposais maître Olivier le barbier. Mais l'ami Olivier et le compère Tristan, quoique excellens pour le conseil et l'exécution, ne sont pas de l'étoffe dont on fait des comtes. Ne sais-tu pas que les bourgeois de Flandre estiment la naissance dans les autres, précisément parce qu'ils n'ont pas eux-mêmes cet avantage. Des plébéiens insurgés désirent toujours un chef pris dans l'aristocratie. Voyez en Angleterre: Ked, ou Cade[47](comment l'appelez-vous?) cherchait à rallier toute la canaille autour de lui en se prétendant issu du sang des Mortimers. Le sang des princes de Nassau coule dans les veines de Guillaume de la Marck. Maintenant songeons aux affaires. Il faut que je détermine les comtesses de Croye à partir secrètement et promptement avec une escorte sûre. Cela sera facile. Il n'est besoin que de leur donner à entendre qu'elles n'ont pas d'autre alternative à choisir, si elles ne veulent pas être livrées au Bourguignon. Il faut que tu trouves le moyen d'informer Guillaume de la Marck de leurs mouvemens, et ce sera à lui à choisir le temps et le lieu convenables pour se faire épouser. J'ai fait choix de quelqu'un pour les accompagner.

—Puis-je demander à Votre Majesté à qui elle a dessein de confier une mission si importante?

—à un étranger, bien certainement; à un homme qui n'a en France ni parentage, ni intérêts qui puissent intervenir dans l'exécution de mes ordres, et qui connaît trop peu le pays et les diverses factions, pour soupçonner de mes intentions plus que je n'ai dessein de lui en apprendre. En un mot, j'ai dessein de charger de cette mission le jeune Écossais qui vient de t'avertir de te rendre ici.

Olivier garda le silence quelques instans, d'un air qui semblait annoncer quelque doute sur la prudence d'un tel choix.

—Votre Majesté, dit-il enfin, n'est pas dans l'usage d'accorder si promptement sa confiance à un étranger.

—J'ai mes raisons, répondit le roi. Tu connais ma dévotion pour le bienheureux saint Julien,—et il fit le signe de la croix en prononçant ces paroles.—Je lui avais dit mes Oraisons l'avant-dernière nuit, et je l'avais humblement supplié d'augmenter ma maison de quelques-uns de ces braves étrangers qui courent le monde, et si nécessaires pour établir dans tout notre royaume une soumission sans bornes à nos volontés; faisant vœu, en retour, de les accueillir, de les protéger et de les récompenser en son nom.

—Et saint Julien, dit Olivier, a-t-il envoyé à Votre Majesté ces deux longues jambes d'écosse, en réponse à vos prières?

Quoique le barbier connût la faiblesse du roi, qu'il sût que son maître avait autant de superstition qu'il avait lui-même peu de religion, que rien n'était plus facile que de l'offenser sur un pareil sujet, et qu'en conséquence il eût eu grand soin de faire cette question du ton le plus simple et le moins ironique, Louis n'en sentit pas moins le sarcasme, et il lança sur Olivier un regard de courroux.

—Maraud! s'écria-t-il, on a raison, de t'appeler Olivier-le-Diable, toi qui oses te jouer ainsi de ton maître et des bienheureux saints. Je te dis que, si tu m'étais moins nécessaire, je te ferais pendre au vieux chêne en face du château, pour servir d'exemple à ceux qui se raillent des choses saintes. Apprends, misérable infidèle, que je n'eus pas plus tôt les yeux fermés, que le bienheureux saint Julien m'apparut, tenant par la main un jeune homme qu'il me présenta en me disant que son destin était d'échapper au fer, à l'eau et à la corde; qu'il porterait bonheur au parti qu'il embrasserait, et qu'il réussirait dans ce qu'il entreprendrait. Je sortis le lendemain matin, et je rencontrai ce jeune Écossais. Dans son pays, il avait échappé au fer au milieu du massacre de toute sa famille; et ici, dans l'espace d'un seul jour, un double miracle l'a sauvé de l'eau et de la corde. Déjà, dans une occasion particulière, comme je te l'ai donné à entendre, il m'a rendu un service important. Je le reçois donc comme m'étant envoyé par saint Julien, pour me servir dans les entreprises les plus difficiles, les plus périlleuses, et même les plus désespérées.

En finissant de parler, le roi ôta son chapeau, et ayant choisi parmi les petites figures de plomb qui en garnissaient le tour celle qui représentait saint Julien, il plaça son chapeau sur une table, en tournant de son côté l'image du saint, et s'agenouillant devant elle, comme il le faisait souvent quand il était agité par la crainte ou l'espérance, ou peut-être tourmenté par les remords, il murmura à demi-voix, avec un air de profonde dévotion:Sancte Juliane, adsis precibus nostris, ora, ora pro nobis[48].

C'était un de ces accès de piété superstitieuse dont Louis était pris dans des circonstances si extraordinaires qu'elles auraient pu faire passer un des monarques les plus remplis de sagacité qui aient jamais régné, pour un homme privé de raison, ou du moins dont l'esprit était troublé par le remords de quelque grand crime.

Tandis qu'il était ainsi occupé, son favori le regardait avec une expression de sarcasme et de mépris qu'il cherchait à peine à cacher. Une des particularités de cet homme était que, dans toutes ses relations avec son maître, il se dépouillait de cette affectation mielleuse d'humilité qui distinguait sa conduite envers les autres; et s'il conservait encore alors quelque ressemblance avec le chat, c'était lorsque cet animal est sur ses gardes, vigilant, animé, prêt à bondir au premier besoin. La cause de ce changement venait sans doute de ce qu'Olivier savait parfaitement que Louis était trop profondément hypocrite lui-même pour ne pas voir à travers l'hypocrisie des autres.

—Les traits de ce jeune homme, s'il m'est permis de parler, dit Olivier, sont donc semblables à ceux de l'inconnu que vous avez vu en songe?

—Très-ressemblans, on ne peut davantage, répondit le roi, qui, comme la plupart des gens superstitieux, souffrait souvent que son imagination lui en imposât. D'ailleurs, j'ai fait tirer son horoscope par Galeotti Martivalle, et j'ai appris positivement, autant par son art que par mes propres observations, que, sous bien des rapports, la destinée de ce jeune homme sans amis est soumise aux mêmes constellations que la mienne.

Quoi que Olivier pût penser des motifs que le roi assignait si hardiment à la préférence qu'il accordait à un jeune homme sans expérience, il n'osa pas faire d'autres objections, sachant bien que Louis, qui pendant son exil avait étudié avec grand soin la prétendue science de l'astrologie, ne serait pas d'humeur à écouter aucune raillerie tendant à rabaisser ses connaissances. Il se borna donc à répondre qu'il espérait que le jeune homme remplirait fidèlement une tâche si délicate.

—Nous prendrons des mesures pour qu'il ne puisse le faire autrement, dit Louis. Tout ce qu'il saura, c'est qu'il est chargé d'escorter les deux comtesses jusqu'à la résidence de l'évêque de Liège. Il ne sera pas plus instruit qu'elles ne le seront elles-mêmes de l'intervention probable de Guillaume de la Marck. Personne ne connaîtra ce secret que le guide; il faut donc que Tristan ou toi vous nous en trouviez un convenable à nos projets.

—Mais en ce cas, répliqua Olivier, et à en juger d'après son air et son pays, il est probable que ce jeune homme sautera sur ses armes dès qu'il verra le Sanglier des Ardennes attaquer ces dames, et il est possible qu'il ne se tire pas d'affaire aussi heureusement qu'il s'en est tiré ce matin.

—S'il périt, dit Louis avec sang-froid, le bienheureux saint Julien m'en enverra un autre en sa place. Que le messager soit tué quand il a rempli sa mission, ou que le flacon soit brisé quand le vin est bu, c'est la même chose. Mais il faut accélérer le départ de ces dames, et persuader ensuite au comte de Crèvecœur qu'il a eu lieu sans notre connivence, attendu que nous désirions les remettre en la garde de notre beau cousin, ce que leur fuite soudaine nous a empêché de faire.

—Le comte peut-être est trop clairvoyant, et son maître trop prévenu contre Votre Majesté, pour qu'ils puissent le croire.

—Sainte Mère de Dieu! Quelle incrédulité ce serait pour des chrétiens! Mais il faudra qu'ils nous croient, Olivier. Nous mettrons dans toute notre conduite envers notre beau cousin de Bourgogne une confiance si entière et si illimitée, que pour ne pas croire à notre sincérité à son égard, sous tous les rapports, il faudrait qu'il fût pire qu'un infidèle. Je te dis que je suis si convaincu que je puis donner à Charles de Bourgogne telle opinion de moi que je le voudrai, que s'il le fallait, pour dissiper tous ses doutes, j'irais sans armes, monté sur un palefroi, le visiter sous sa tente, sans autre garde que toi seul, l'ami Olivier.

—Et moi, Sire, quoique je ne me pique pas de manier l'acier sous aucune autre forme que celle d'un rasoir, je chargerais un bataillon de Suisses armés de hallebardes, plutôt que d'accompagner Votre Majesté dans une semblable visite d'amitié rendue à Charles de Bourgogne, quand il a tant de motifs pour être bien assuré que le cœur de Votre Majesté nourrit de l'inimitié contre lui.

—Tu es un fou, Olivier, avec toutes tes prétentions à la sagesse; et tu ne sais pas qu'une politique profonde doit quelquefois prendre le masque d'une extrême simplicité, de même que le courage se cache parfois sous l'apparence d'une timidité modeste. Si les circonstances l'exigeaient, je ferais bien certainement ce que je viens de te dire; les saints bénissant nos projets, et les constellations célestes amenant dans leur cours une conjonction favorable à cette entreprise.

Ce fut en ces termes que Louis XI donna la première idée de la résolution extraordinaire qu'il exécuta par la suite, dans l'espoir de duper son rival, et qui faillit le perdre lui-même.

En quittant son conseiller, le roi se rendit dans l'appartement des comtesses de Croye. Il n'eut pas besoin de faire de grands efforts pour les persuader de quitter la cour de France, dès qu'il leur eut fait entendre qu'il serait possible qu'elles n'y trouvassent pas une protection assurée contre le duc de Bourgogne: sa simple permission aurait suffi; mais il ne lui fut pas si facile de les déterminer à prendre Liège pour le lieu de leur retraite. Elles lui demandèrent et le supplièrent de les envoyer en Bretagne ou à Calais, où, sous la protection du duc de Bretagne ou du roi d'Angleterre, elles pourraient rester en sûreté jusqu'à ce que le duc de Bourgogne se montrât moins rigoureux à leur égard. Mais aucun de ces lieux de sûreté ne convenait aux plans de Louis, et il réussit enfin à leur faire adopter celui qui favorisait l'exécution de ses projets.

On ne pouvait mettre en doute le pouvoir qu'avait l'évêque de Liège de les défendre, puisque sa dignité d'ecclésiastique lui donnait les moyens de les protéger contre tous les princes chrétiens, et que, d'une autre part, ses forces comme prince séculier, si elles n'étaient pas considérables, suffisaient au moins pour défendre sa personne et ceux qu'il prenait sous sa protection, contre toute violence soudaine. La difficulté était de parvenir sans risque jusqu'à la petite cour de l'évêque; mais Louis promit d'y pourvoir en faisant répandre le bruit que les dames de Croye s'étaient échappées de Tours pendant la nuit, de crainte d'être livrées entre les mains de l'envoyé bourguignon, et qu'elles avaient pris la fuite vers la Bretagne. Il leur promit aussi de leur donner une petite escorte sur la fidélité de laquelle elles pourraient compter, et des lettres pour enjoindre aux commandans des villes et forteresses par où elles devaient passer, de leur donner, par tous les moyens possibles, assistance et protection pendant leur voyage.

Les dames de Croye, quoique intérieurement mécontentes de la manière discourtoise et peu généreuse dont Louis les privait de l'asile qu'il leur avait promis à sa cour, furent si loin de faire la moindre objection à ce départ précipité, qu'elles allèrent au-devant de ses désirs en le priant de les autoriser à partir cette nuit même. La comtesse Hameline était déjà lasse d'une cour où il n'y avait ni fêtes pour y briller, ni courtisans pour l'admirer; et la comtesse Isabelle pensait qu'elle en avait vu assez pour conclure que si la tentation devenait un peu plus forte, Louis XI, peu content de les renvoyer de sa cour, ne se ferait pas un scrupule de la livrer à son suzerain irrité, le duc de Bourgogne. Leur résolution satisfît d'autant plus le roi, qu'il désirait maintenir la paix avec le duc Charles, et qu'il craignait que la présence d'Isabelle ne devînt un obstacle à l'exécution de son plan favori de donner la main de sa fille Jeanne à son cousin d'Orléans.

«Vous me parlez de rois, quelle comparaison!«Je suis au-dessus d'eux, puisque je suis un SAGE.«Sur tous les élémens je règne sans partage,«Ou du moins on le croit, et sur cette croyance«J'assieds les fondemens de ma toute-puissance.»Albumazar.

SANScesse de nouvelles occupations et de nouvelles aventures semblaient survenir à notre jeune Écossais, comme se succèdent les flots rapides d'un torrent; car il ne tarda pas à être mandé dans l'appartement de son capitaine lord Crawford, où, à son grand étonnement, il trouva encore le roi. Les premières paroles du monarque, au sujet de la preuve de confiance dont il allait l'honorer, lui firent craindre qu'il ne fut encore question d'une embuscade semblable à celle où il avait été placé contre le comte de Crèvecœur, ou peut-être de quelque expédition encore moins de son goût. Il fut non-seulement bien rassuré, mais ravi, en apprenant que le roi le choisissait pour mettre sous ses ordres trois hommes et un guide avec lesquels il devait escorter les dames de Croye jusqu'à la cour de leur parent, l'évêque de Liège, de la manière la plus sûre, la plus commode, et en même temps la plus secrète possible. Louis lui remit des informations par écrit sur les endroits où il devait faire halte, et qui étaient en général des villages et des couvens situés à quelque distance des villes; son itinéraire indiquait aussi les précautions qu'il devait prendre, surtout en approchant des frontières de la Bourgogne. Enfin il reçut des instructions sur ce qu'il devait faire pour jouer le rôle de maître d'hôtel de deux dames anglaises de distinction. Il lui était recommandé de donner à croire que ces nobles insulaires venaient de faire un pèlerinage à Saint-Martin de Tours, et allaient en faire un autre dans la sainte ville de Cologne, dans l'intention d'honorer les reliques des trois mages, ces sages monarques venus de l'Orient pour adorer Jésus-Christ dans la crèche.

Sans trop pouvoir se rendre compte des motifs de son émotion, Quentin sentit son cœur bondir de joie à la seule pensée qu'il allait s'approcher de si près de la beauté de la tourelle, et s'en approcher à un titre qui lui donnait droit d'obtenir une partie au moins de sa confiance, puisque c'était à sa conduite et à son courage qu'allait être remis en grande partie le soin de la protéger. Il ne doutait nullement qu'il ne réussît à la conduire heureusement au terme de son voyage: la jeunesse pense rarement aux périls; et Durward surtout, ayant respiré dès son enfance l'air de la liberté, intrépide et plein de confiance en lui-même, n'y pensait que pour les défier.

Il lui tardait d'être débarrassé de la contrainte que lui imposait la présence du roi, afin de se livrer librement à sa joie secrète. Cette joie allait jusqu'à des transports qu'il était forcé de réprimer en pareille compagnie; mais Louis n'avait pas encore fini avec lui. Ce monarque soupçonneux avait à consulter un conseiller d'une trempe toute différente de celle d'Olivier-le-Diable, et qu'on regardait comme tirant sa science des astres et des intelligences supérieures; de même qu'on croyait en général que les conseils d'Olivier, à en juger par les fruits, lui étaient inspirés par le diable même.

Louis ordonna donc à l'impatient Quentin de le suivre, et il le conduisit dans une tour séparée du château du Plessis, où était installé avec assez d'aisance et de splendeur le célèbre astrologue, poète et philosophe Galeotti Marti, ou Martius, ou Martivalle[49], né à Narni, en Italie, auteur du fameux TraitéDe vulgo incognitis[50], et l'objet de l'admiration de son siècle et des éloges de Paul Jove. Il avait long-temps fleuri à la cour de Mathias Corvin, roi de Hongrie; mais Louis l'avait en quelque sorte leurré pour l'attirer à la sienne, jaloux que le monarque hongrois profitât des conseils et de la société d'un sage qui était initié à l'art de lire dans les décrets du ciel.

Martivalle n'était pas un de ces pâles ascétiques professeurs des sciences mystiques, dont les traits se flétrissent, et dont les yeux s'usent en veillant la nuit sur leurs creusets, et qui se macèrent le corps à force d'examiner l'ourse polaire. Il se livrait à tous les plaisirs du monde, et avant d'être devenu trop corpulent, il avait excellé dans la science des armes et dans tous les exercices militaires et gymnastiques; de sorte que Janus Pannonius a laissé une épigramme, en vers latins, sur une lutte qui eut lieu entre Galeotti et un champion renommé dans cet art, lutte dans laquelle l'astrologue fut complètement victorieux[51].

Les appartemens de ce sage belliqueux et courtisan étaient beaucoup plus somptueusement meublés qu'aucun de ceux que Quentin avait encore vus dans le palais du roi. Les boiseries ornées et sculptées de sa bibliothèque et la magnificence des tapisseries montraient le goût élégant du savant Italien. De sa bibliothèque une porte conduisait dans sa chambre à coucher, une autre à une tourelle qui lui servait d'observatoire. Une grande table en chêne, placée au milieu de l'appartement, était couverte d'un beau tapis de Turquie, dépouilles prises dans la tente d'un pacha après la grande bataille de Jaiza, où l'astrologue avait combattu à côté de Mathias Corvin, ce vaillant champion de la chrétienté. Sur cette table on voyait un grand nombre d'instrumens de mathématiques et d'astrologie, tous aussi précieux par la main-d'œuvre que par la matière. L'astrolabe d'argent du sage était un présent de l'empereur d'Allemagne, et son bâton de Jacob en ébène, incrusté en or, était une marque d'estime du pape alors régnant[52].

Divers objets étaient rangés sur cette table, ou suspendus le long des murs; entre autres deux armures complètes, l'une en mailles, l'autre en acier, et qui toutes deux, par leur grandeur, semblaient désigner pour leur maître Galeotti Martivalle, dont la taille était presque gigantesque; une épée espagnole, une claymore d'écosse, un cimeterre turc, des arcs, des carquois et d'autres armes de guerre: on remarquait aussi des instrumens de musique de plusieurs sortes, un crucifix d'argent, un vase sépulcral antique, plusieurs de ces petits pénates de bronze, objets du culte du paganisme, et beaucoup d'autres choses curieuses qu'il serait difficile de décrire, et dont plusieurs, d'après les opinions superstitieuses de ce siècle, semblaient devoir servir à l'art magique.

La bibliothèque de cet homme étrange offrait un mélange non moins varié. On y trouvait d'anciens manuscrits d'auteurs classiques, mêlés avec les ouvrages volumineux des théologiens chrétiens, et ceux des sages laborieux qui professaient les sciences chimiques, qui prétendaient découvrir à leurs élèves les secrets les plus mystérieux de la nature, par le moyen de la philosophie hermétique. Quelques-uns étaient écrits en caractères orientaux; d'autres cachaient leur sens ou leur absurdité sous le voile de caractères hiéroglyphiques ou cabalistiques.

Tout l'appartement et les divers meubles offraient aux yeux un tableau calculé pour faire une impression dont l'effet sur l'imagination était encore augmenté par l'air et, les manières de l'astrologue. Assis dans un grand fauteuil, il examinait avec curiosité un spécimen de l'art tout nouvellement inventé de l'imprimerie, qui sortait de la presse de Francfort.

Galeotti Martivalle était un homme de grande taille, et qui, malgré son embonpoint, avait un air de dignité. Il avait passé l'âge moyen de la vie, et l'habitude de l'exercice qu'il avait contractée dans sa jeunesse, et à laquelle il n'avait pas encore totalement renoncé, n'avait pu réprimer une tendance naturelle à la corpulence, augmentée par une vie sédentaire consacrée à l'étude, et son goût pour les plaisirs de la table. Quoiqu'il eût de gros traits, il avait l'air noble et majestueux, et un santon aurait pu être jaloux de la longue barbe noire qui descendait sur sa poitrine. Il portait une robe de chambre du plus beau velours de Gênes, à manches larges, garnie d'agrafes en or, bordée d'hermine, et serrée sur sa taille par une ceinture de parchemin vierge, sur lequel étaient représentés, en cramoisi, les douze signes du zodiaque. Il se leva et salua le roi, mais avec les manières d'un homme à qui la présence d'un personnage d'un rang si élevé n'en imposait pas, et qui ne paraissait pas devoir compromettre la dignité qu'affectait alors quiconque se consacrait à l'étude des sciences.

—Vous êtes occupé, mon père, lui dit le roi; et, à ce qu'il me semble, c'est de cette nouvelle manière de multiplier les manuscrits par le moyen d'une machine. Comment des choses si mécaniques, si terrestres, peuvent-elles intéresser les pensées d'un homme devant qui le firmament déroule ses volumes célestes?

—Mon frère, répondit Martivalle, car c'est ainsi que l'habitant de cette cellule doit appeler le roi de France, quand il daigne venir le visiter comme un disciple,—croyez qu'en réfléchissant sur les conséquences de cette invention, j'y lis avec autant de certitude que dans aucune combinaison des corps célestes, l'augure des changemens les plus étonnans et les plus prodigieux. Quand je songe avec quel cours lent et limité le fleuve de la science nous a jusqu'à présent apporté ses eaux, combien de difficultés éprouvent à s'en procurer ceux qui en sont le plus altérés; combien elles sont négligées par ceux qui ne pensent qu'à leurs aises; combien elles sont exposées à être détournées ou à se tarir, par suite des invasions de la barbarie; puis-je envisager sans être émerveillé les destins qui attendent les générations futures sur lesquelles les connaissances descendront, comme la première et la seconde pluie, sans interruption et sans diminution, fertilisant certaines contrées, en inondant quelques autres; changeant toutes les formes de la vie sociale; établissant et renversant des religions, érigeant et détruisant des royaumes...

—Un instant, Galeotti! s'écria Louis; tous ces changemens arriveront-ils de notre temps?

—Non, mon frère, répondit Martivalle; cette invention peut se comparer à un jeune arbre qui vient d'être planté, mais qui produira, dans les générations suivantes, un fruit aussi fatal, mais aussi précieux que celui du jardin d'éden, c'est-à-dire la connaissance du bien et du mal.

—Que l'avenir songe à ce qui le concerne, dit Louis après une pause d'un instant; nous vivons dans le siècle présent, et c'est à ce siècle que nous réserverons nos soins. Chaque jour a bien assez du mal qu'il apporte. Dites-moi, avez-vous terminé l'horoscope que je vous ai chargé de tirer, et dont vous m'avez déjà dit quelque chose? j'ai amené ici la partie intéressée, afin que vous puissiez employer à son égard la chiromancie ou telle autre science qu'il vous plaira. L'affaire est pressante.

Le sage se leva; et s'approchant du jeune soldat, il fixa sur lui ses grands yeux noirs, pleins de vivacité, comme s'il eût été occupé intérieurement à analyser tous les traits et linéamens de sa physionomie. Rougissant et confus d'être l'objet d'un examen si sérieux de la part d'un homme dont l'aspect était si vénérable et si imposant, Quentin baissa les yeux, et ne les releva que pour obéir à l'ordre que lui en donna l'astrologue d'une voix retentissante.

—Ne sois pas effrayé; lève les yeux, et avance ta main.

Lorsque Martivalle eut examiné la main droite de Durward, suivant toutes les formes des arts mystiques qu'il cultivait, il tira le roi à l'écart, et le conduisit à quelque pas.

—Mon frère royal, lui dit-il, la physionomie de ce jeune homme, et les lignes imprimées sur sa main, confirment d'une manière merveilleuse le rapport que je vous ai fait, d'après son horoscope, vos progrès dans notre art sublime vous ont permis d'en porter, vous-même un jugement semblable. Tout annonce que ce jeune homme sera brave et heureux.

—Et fidèle? dit le roi; car la fidélité n'est pas toujours compagne inséparable de la bravoure et du bonheur.

—Et fidèle, répondit l'astrologue; car il a dans l'œil et dans le regard une fermeté mâle, et salinea vitæest droite et profondément tracée, ce qui prouve qu'il sera fidèlement et loyalement attaché à ceux qui lui feront du bien ou qui lui accorderont leur confiance; et cependant...

—Et cependant? répéta le roi. Eh bien! père Galeotti, pourquoi ne continuez-vous pas?

—Les oreilles des rois ressemblent au palais de ces malades délicats qui ne peuvent supporter l'amertume des médicamens nécessaires à leur guérison.

—Mes oreilles et mon palais ne connaissent pas une telle délicatesse. Je puis entendre tout bon conseil, et avaler tout médicament salutaire: je ne m'inquiète ni de la rudesse de l'un, ni de l'amertume de l'autre. Je n'ai pas été un enfant gâté à force d'indulgence: ma jeunesse s'est passée dans l'exil et dans les souffrances. Mes oreilles sont accoutumées à entendre sans offense tous les conseils, quelques durs qu'ils puissent être.

—Je vous dirai donc clairement, Sire, que s'il se trouve dans la mission que vous projetez quelque chose... quelque chose qui... qui, en un mot, puisse effaroucher une conscience timorée, vous ne devez pas la confier à ce jeune homme, du moins, jusqu'à ce que quelques années passées à votre service l'aient rendu aussi peu scrupuleux que les autres.

—Est-ce là tout ce que vous hésitiez à dire, mon bon Galeotti? et aviez-vous quelque crainte de m'offenser en parlant ainsi? Je sais que vous sentez parfaitement qu'on ne peut toujours être dirigé dans le chemin de la politique royale comme on doit l'être invariablement dans celui de la vie privée, par les maximes abstraites de la religion et de la morale. Pourquoi, nous autres princes de la terre, fondons-nous des églises et des monastères, entreprenons-nous des pèlerinages, nous imposons-nous des pénitences, et faisons-nous des actes de dévotion dont les autres hommes peuvent se dispenser, si ce n'est que le bien public et l'intérêt de nos royaumes nous forcent à des mesures qui peuvent charger notre conscience comme chrétiens? Mais le ciel est miséricordieux; l'église a un fonds inépuisable de mérites, et l'intercession de Notre-Dame d'Embrun et des bienheureux saints est continuelle et toute-puissante.

à ces mots, il ôta son chapeau, le mit sur la table, et s'agenouillant devant les images de plomb qui l'entouraient, il dit:—Sancte Huberte, sancte Juliane, sancte Martine, sancta Rosalia, sancti quotquot adestis, orate pro me peccatore[53]! Il se frappa la poitrine en se relevant, remit son chapeau sur sa tête, et se tournant vers l'astrologue;—Soyez assuré, mon bon père, lui dit-il, que s'il se trouve dans la mission que nous avons en vue quelque chose de la nature de ce que vous venez de nous donner à entendre, l'exécution n'en sera pas confiée à ce jeune homme, et qu'il ne sera pas même instruit de cette partie de nos projets.

—Vous agirez sagement en cela, mon frère royal. On peut aussi appréhender quelque chose de l'impétuosité de ce jeune homme, défaut inhérent à tous ceux dont le tempérament est sanguin. Mais, d'après toutes les règles de l'art, cette chance ne peut entrer en balance avec les autres qualités découvertes par son horoscope et autrement.

—Minuit sera-t-il une heure favorable pour commencer un voyage dangereux? Tenez, voici vos éphémérides. Vous voyez la position de la lune à l'égard de Saturne, et l'ascendant de Jupiter. Il me semble, avec toute soumission à vos connaissances supérieures, que c'est un augure de succès pour celui qui fait partir une expédition à cette heure.

—Oui, répondit l'astrologue après un moment de réflexion; cette conjonction promet le succèsà celui qui fait partirl'expédition; mais je pense que Saturne étant en combustion, elle menace de dangers et d'infortunesceux qui partent;d'où je conclus que le voyage peut être dangereux et même fatal pour ceux qui l'entreprendront à une telle heure. Cette conjonction défavorable présage des actes de violence et une captivité.

—Violence et captivité à l'égard de ceux qui partent, dit le roi, mais succès pour celui qui fait partir. N'est-ce pas là ce que vous nous dites, mon docte père?

—Précisément, répondit Martivalle.

Louis ne répliqua rien à cette prédiction, que l'astrologue avait probablement hasardée parce qu'il voyait que l'objet sur lequel il était consulté couvrait quelque projet dangereux. Il ne laissa même pas entrevoir jusqu'à quel point elle s'accordait avec ses vues, qui, comme le lecteur le sait, étaient de livrer la comtesse Isabelle de Croye entre les mains de Guillaume de la Marck, chef distingué par son caractère turbulent et par sa bravoure féroce.

Le roi tira alors un papier de sa poche; et avant de le remettre à Martivalle, il lui dit d'un ton qui ressemblait à une apologie:—Savant Galeotti, ne soyez pas surpris que, possédant en vous un oracle, un trésor, une science supérieure à celles que possède aucun être vivant de nos jours sans même en excepter le grand Nostradamus[54], je désire fréquemment profiter de vos connaissances, dans mes doutes et dans ces difficultés par lesquelles est assiégé tout prince forcé de combattre dans ses domaines des rebelles audacieux, et au dehors des ennemis puissans et invétérés.

—Sire, répondit le philosophe, lorsque vous m'avez invité à quitter la cour de Bude pour celle du Plessis, je l'ai fait avec la résolution de mettre à la disposition de mon protecteur royal tout ce que mon art peut faire pour lui être utile.

—C'en est assez, mon bon Martivalle, dit le roi: maintenant faites donc attention à cette question. Alors il déplia le papier qu'il tenait à la main, et lut ce qui suit:—Un homme engagé dans une contestation importante, qui paraît devoir être décidée, soit par les lois, soit par la force des armes, désire chercher à arranger cette affaire par le moyen d'une entrevue personnelle avec son antagoniste. Il demande quel jour sera propice pour l'exécution de ce projet; quel pourra être le succès de cette négociation; et si son adversaire répondra à cette preuve de confiance par la reconnaissance et la franchise, ou abusera des avantages dont une telle entrevue peut lui donner l'occasion de profiter?

—C'est une question importante, répondit Martivalle quand le roi eut fini sa lecture. Elle exige que je trace un planétaire, et que j'y consacre de sérieuses et profondes réflexions.

—Faites-le, mon bon père, mon maître ès-sciences, reprit le roi; et vous verrez ce que c'est que d'obliger un roi de France. Nous avons résolu, si les constellations le permettent, et nos faibles connaissances nous portent à penser qu'elles approuvent notre projet, de hasarder quelque chose en notre propre personne, pour arrêter ces guerres antichrétiennes.

—Puissent les saints favoriser les pieuses intentions de Votre Majesté, répondit l'astrologue, et veiller sur votre personne sacrée!

—Je vous remercie, docte père, dit Louis: en attendant, voici quelque chose pour augmenter votre précieuse bibliothèque.

En même temps, il glissa sous un des volumes une petite bourse d'or; car, économe jusque dans ses superstitions, il croyait avoir suffisamment acheté les services de l'astrologue par la pension qu'il lui avait accordée, et pensait avoir le droit d'employer ses talens à un prix très-modéré, même dans les occasions les plus importantes.

Louis, pour nous servir du langage du barreau, ayant ainsi payé les honoraires de son avocat consultant, se tourna vers Durward:—Suis-moi, lui dit-il, mon brave Écossais, suis moi comme un homme choisi par le destin et par un monarque pour accomplir une aventure importante. Aie soin que tout soit prêt pour que tu puisses mettre le pied sur l'étrier à l'instant même où la cloche de Saint-Martin sonnera minuit. Une minute plus tôt ou une minute plus tard, tu perdrais l'aspect favorable des constellations qui sourient à ton expédition.

à ces mots, le roi sortît, suivi de son jeune garde, et ils ne furent pas plus tôt partis, que l'astrologue se livra à des sentimens tout différens de ceux qui avaient paru l'animer en présence du monarque.

—Le misérable avare! s'écria-t-il en pressant la bourse dans sa main; car, ne mettant pas de bornes à ses dépenses, Galeotti avait toujours besoin d'argent.—Le vil et sordide imbécile! la femme du maître d'un bâtiment m'en donnerait davantage pour savoir si son mari fera une heureuse traversée. Lui! acquérir quelque teinture des belles-lettres! oui, quand le renard glapissant et le loup hurlant deviendront musiciens. Lui! lire dans le glorieux blason du firmament! oui, quand la taupe aveugle aura les yeux du lynx.Post tot promissa! Après m'avoir prodigué tant de promesses pour me tirer de la cour du magnifique Mathias, où le Hun et le Turc, le chrétien et l'infidèle, le czar de Moscovie et le kan des Tartares, disputaient à qui me comblerait de plus de présens! Pense-t-il que je sois homme, à rester dans ce vieux château, comme un bouvreuil en cage, prêt à chanter dès qu'il lui plaît de siffler? Non, sur ma foi!Aut inveniam viam, aut faciam. Je découvrirai ou j'imaginerai un expédient. Le cardinal de La Balue est politique et libéral; il verra la question que le roi vient de me soumettre, et ce sera la faute de Son éminence si les astres ne parlent pas comme il souhaite.

Il reprit le présent dédaigné, et le pesa de nouveau dans sa main.—Il est possible, dit-il, qu'il se trouve au fond de cette misérable bourse quelque perle ou quelque joyau de prix: j'ai entendu dire qu'il peut être généreux jusqu'à la prodigalité quand son caprice le veut ou que son intérêt l'exige.

Il vida la bourse sur la table, et n'y trouva ni plus ni moins que dix pièces d'or, ce qui excita son indignation au plus haut degré.

—Pense-t-il que, pour ce misérable salaire, je le ferai jouir des fruits de cette science céleste que j'ai étudiée avec l'abbé arménien d'Istrahoff, qui n'avait pas vu le soleil depuis quarante ans; avec le Grec Dubravius, qu'on dit avoir ressuscité des morts, et avoir même visité le scheik Eba-Ali dans sa grotte des déserts de la Thébaïde? Non, de par le ciel! celui qui méprise la science périra par son ignorance. Dix pièces d'or! je rougirais presque d'offrir cette somme à Toinette pour s'acheter un corset.

Tout en parlant ainsi, le sage indigné n'en mit pas moins cet or méprisé dans une grande poche qu'il portait à sa ceinture, et que Toinette et les autres personnes qui l'aidaient dans ses dépenses extravagantes savaient ordinairement vider plus promptement que notre astrologue, avec toute sa science, ne trouvait le moyen de la remplir.

«France, je te revois, pays chéri des cieux,«Qu'ornèrent à l'envi les arts et la nature;«Aux faciles travaux de tes enfans joyeux,«Ton sein reconnaissant répond avec usure.«De tes jeunes beautés j'aime les noirs cheveux,«Leur sourire enchanteur, leurs regards pleins de grâces!«Hélas! pour toi le sort eut aussi ses rigueurs;«Ce n'est pas de nos jours que datent les disgrâces,«Mais tu sais supporter noblement tes malheurs[55].»Anonyme.

EVITANTd'entrer en conversation avec qui que ce fut, car tel était l'ordre qu'il avait reçu, Durward alla se couvrir sans retard d'une cuirasse excellente, mais sans ornemens; prit des brassards et des cuissards, et mit sur sa tête un bon casque d'acier sans visière; il revêtit aussi un bon surtout en peau de chamois, brodé sur toutes les coutures, et qui pouvait convenir à un officier supérieur servant dans une noble maison.

Ces armes et ces vêtemens lui furent apportés dans son appartement par Olivier, qui, avec son air tranquille et son sourire insinuant, l'informa que son oncle avait reçu ordre de monter la garde, pour qu'il ne pût faire aucune question sur la cause de tous ces mouvemens mystérieux.

—On fera vos excuses à votre parent, lui dit Olivier en souriant encore; et, mon cher fils, quand vous serez de retour sain et sauf, après avoir exécuté une mission si agréable, je ne doute pas que vous ne soyez trouvé digne d'une promotion qui vous dispensera de répondre de vos actions à qui que ce soit. Oui, nous vous verrons alors commander vous-même des gens qui auront au contraire à vous rendre compte.

C'était ainsi que s'exprimait Olivier-le-Diable, tout en calculant probablement dans son esprit les chances qui pouvaient faire croire que le pauvre jeune homme, dont il serrait cordialement la main, devait nécessairement trouver la mort ou la captivité dans sa mission.

Quelques minutes avant minuit, Quentin, conformément à ses instructions, se rendit dans la seconde cour, et s'arrêta près de la tour du Dauphin, qui, comme nos lecteurs le savent, avait été assignée pour la résidence temporaire des comtesses de Croye. Il trouva à ce rendez-vous les hommes et les chevaux de l'escorte, deux mules déjà chargées de bagage, trois palefrois destinés aux deux comtesses et à une fidèle femme de chambre; enfin, pour lui-même, un superbe cheval de guerre, dont la selle garnie en acier brillait aux blancs rayons de la lune. Pas un mot de reconnaissance ne fut prononcé d'aucun côté. Les hommes étaient immobiles sur leurs selles, comme s'ils eussent été des statues, et Quentin, à la lueur imparfaite de l'astre de la nuit, vit avec plaisir qu'ils étaient bien armés et qu'ils avaient en main de longues lances. Ils n'étaient que trois; mais l'un d'eux dit tous bas à Quentin, avec un accent gascon fortement prononcé, que leur guide devait les joindre au-delà de Tours.

Pendant tout ce temps, des lumières brillaient dans la tour, d'une fenêtre à l'autre, comme si les dames s'empressaient de faire leurs préparatifs de départ. Enfin une petite porte qui conduisait dans la cour s'ouvrit, et trois femmes en sortirent, accompagnées d'un homme enveloppé d'un manteau. Elles montèrent en silence sur les palefrois qui leur avaient été préparés; et l'homme qui les accompagnait, marchant devant elles, donna le mot de passe et fit les signaux nécessaires aux gardes vigilans devant lesquels elles eurent à passer successivement. Elles arrivèrent enfin à la dernière de ces barrières formidables; là, l'homme qui leur avait servi de guide jusqu'alors s'arrêta, et dit tout bas quelques mots aux deux comtesses, avec un air d'empressement officieux.

—Que le ciel vous protège! Sire, répondit une voix qui fit tressaillir le cœur de Durward, et qu'il vous pardonne si vous avez des vues plus intéressées que vos paroles ne l'expriment! Me trouver sous la protection du bon évêque de Liège est à présent tout ce que je désire.

L'homme à qui elle parlait ainsi murmura une réponse qu'on ne put entendre, et rentra dans le château, tandis que Quentin, à la clarté de la lune, reconnaissait en lui le roi lui-même, que son désir d'être bien sûr du départ des deux dames avait sans doute déterminé à l'honorer de sa présence, de crainte qu'il n'y eût quelque hésitation de leur part, ou que les gardes du château ne fissent quelques difficultés imprévues.

Tant que la cavalcade fut dans les environs du château, il fallut qu'elle marchât avec beaucoup de précaution pour éviter les trappes, les pièges et embûches placés de distance en distance. Mais le Gascon semblait avoir un fil pour se guider dans ce labyrinthe fatal aux étrangers. Après un quart d'heure de marche, ils se trouvèrent au-delà des limites de Plessis-le-Parc, et non loin de la ville de Tours.

La lune, qui venait de se dégager entièrement des nuages qu'elle n'avait fait jusqu'alors que percer de temps en temps, jetait un océan de lumière sur un paysage des plus magnifiques. La superbe Loire roulait ses eaux majestueuses à travers la plus riche plaine de France, entre des rives ornées de tours et de terrasses, de vignobles, et de plantations de mûriers. L'ancienne capitale de la Touraine élevait dans les airs les tours qui défendaient ses portes et ses remparts blanchis par les rayons de la lune, tandis que, dans l'enceinte qu'ils formaient, on apercevait le faîte de cet immense édifice que la dévotion du saint évêque Perpétue avait fait construire dès le cinquième siècle, et auquel le zèle de Charlemagne et de ses successeurs avait ajouté des ornemens d'architecture en assez grand nombre pour en faire l'église la plus belle de toute la France. Les tours de l'église de Saint-Gratien étaient également visibles, ainsi que le château sombre et formidable qui autrefois, dit-on, fut la résidence de l'empereur Valentinien.

Quoique les circonstances dans lesquelles se trouvait Quentin Durward fussent de nature à occuper toutes ses pensées, il ne put contempler qu'avec enchantement une scène que la nature et l'art semblaient avoir enrichie à l'envi de tous leurs ornemens. Son admiration s'accroissait encore par la comparaison avec ses montagnes natales, dont les sites les plus imposans ont toujours un aspect d'aridité. Il fut tiré de sa contemplation par la voix de la comtesse Hameline, montée aux moins à une octave plus haut que les sons flûtés qu'elle avait fait entendre en disant adieu au roi. Elle demandait à parler au chef de la petite escorte. Quentin, pressant son cheval, se présenta respectueusement aux deux dames en cette qualité, après quoi la comtesse Hameline lui fit subir l'interrogatoire suivant:

—Quel est votre nom? quelle est votre qualité?

Durward la satisfit sur ces deux points.

—Connaissez-vous parfaitement la route?

—Il ne pouvait, répondit-il, assurer qu'il la connût très-bien, mais il avait reçu des instructions détaillées, et, à la première halte, il devait trouver un guide en état, sous tous les rapports, de diriger leur marche ultérieure. En attendant, un cavalier qui venait de les joindre, et qui complétait l'escorte, leur en servirait.

—Et pourquoi vous a-t-on choisi pour un pareil service? on m'a dit que vous êtes le même jeune homme qui était hier de garde dans la galerie où nous avons trouvé la princesse de France. Vous paraissez bien jeune, bien peu expérimenté pour être chargé d'une telle mission. D'ailleurs vous n'êtes pas Français, car vous parlez notre langue avec un accent étranger.

—Mon devoir est d'exécuter les ordres du roi, madame, et non d'en discuter les motifs.

—Êtes-vous de naissance noble?

—Je puis l'affirmer en sûreté de conscience, madame.

—Et n'est-ce pas vous, lui demanda la comtesse Isabelle avec un air de timidité, que j'ai vu avec le roi à l'auberge des Fleurs-de-Lis?

Baissant la voix, peut-être parce qu'il éprouvait le même sentiment de timidité, Quentin répondit affirmativement.

—En ce cas, belle tante, dit-elle à la comtesse Hameline, je crois que nous n'avons rien à craindre, étant sous la sauvegarde de monsieur; il n'a pas l'air d'un homme à qui l'on aurait pu confier prudemment l'exécution d'un plan de trahison et de cruauté contre deux femmes sans défense.

—Sur mon honneur, madame, s'écria Durward, sur la gloire de ma maison et sur les cendres de mes ancêtres, je ne voudrais pas, pour la France et l'écosse réunies, être coupable de trahison et de cruauté envers vous.

—Vous parlez bien, jeune homme! dit la comtesse Hameline; mais nous sommes accoutumées aux beaux discours du roi Louis et de ses agens. C'est ainsi qu'il nous a déterminées à chercher un refuge en France, quand nous aurions pu, avec moins de danger qu'aujourd'hui, en trouver un chez l'évêque de Liège, nous mettre sous la protection de Wenceslas d'Allemagne, ou sous celle d'édouard d'Angleterre. Et à quoi ont abouti les promesses du roi? À nous cacher indignement, honteusement, comme des marchandises prohibées, sous des noms plébéiens, dans une misérable hôtellerie, tandis que tu sais, Marton, ajouta-t-elle en se tournant vers la femme de chambre, que nous n'avons jamais fait notre toilette que sous un dais et sur une estrade à trois marches; et là, nous étions obligées de nous habiller sur le plancher d'une chambre, comme si nous eussions été deux laitières.

Marton convint que sa maîtresse disait une triste vérité.

—Je voudrais que nous n'eussions pas eu d'autres sujets de plaintes, dit Isabelle; je me serais bien volontiers passée de tout appareil de grandeur.

—Mais non pas de société, ma nièce, cela est impossible.

—Je me serais passée de tout, ma chère tante, répondit-elle d'une voix qui alla jusqu'au cœur de son jeune conducteur; oui, de tout, pourvu que j'eusse trouvé une retraite sûre et honorable. Je ne désire pas, Dieu sait que je n'ai jamais désiré occasionner une guerre entre la France et la Bourgogne, ma patrie. Je serais bien fâchée que ma cause coûtât la vie à un seul homme. Je ne demandais que la permission de me retirer au couvent de Marmoutiers, ou dans quelque saint monastère.

—Vous parlez en véritable folle, belle nièce, et non en fille de mon noble frère. Il est heureux qu'il existe encore quelqu'un qui conserve quelque chose de la fierté de la noble maison de Croye. Comment distinguerait-on, une femme bien née d'une laitière brûlée par le soleil, si ce n'est parce qu'on rompt des lances pour l'une, et qu'on casse des branches de coudrier pour l'autre? Je vous dis que, lorsque j'étais dans la fleur de la jeunesse, à peine plus âgée que vous ne l'êtes aujourd'hui, on soutint en mon honneur la fameuse passe d'armes d'Haflinghem. Les tenans étaient au nombre de quatre, et celui des assaillans alla jusqu'à douze. Cette joute coûta la vie à deux chevaliers, et il y eut une épine du dos, une épaule, trois jambes et deux bras cassés, sans parler d'un si grand nombre de blessures dans les chairs, et de contusions, que les hérauts d'armes ne purent les compter. C'est ainsi que les dames de notre maison ont toujours été honorées. Ah! si vous aviez la moitié autant de cœur que vos nobles ancêtres, vous trouveriez le moyen, dans quelque cour où l'amour des dames et la renommée des armes sont encore en honneur, de faire donner un tournois dont votre main serait le prix, comme celle de votre bisaïeule, de bienheureuse mémoire, fut celui de la fameuse joute d'armes de Strasbourg; vous vous assureriez ainsi la meilleure lance de l'Europe pour soutenir les droits de la maison de Croye contre l'oppression du duc de Bourgogne et la politique de la France.

—Mais, belle tante, ma vieille nourrice m'a dit que, quoique le rhingrave fût la meilleure lance de la fameuse joute de Strasbourg, et qu'il eût obtenu ainsi la main de ma respectable bisaïeule, de bienheureuse mémoire, ce mariage ne fut pourtant pas très-heureux, attendu qu'il avait coutume de la gronder souvent, et quelquefois même de la battre.

—Et pourquoi non? s'écria la comtesse Hameline dans son enthousiasme romanesque pour la chevalerie; pourquoi ces bras victorieux, accoutumés à frapper de taille et d'estoc en rase campagne, seraient-ils sans énergie dans leur château? J'aimerais mille fois mieux être battue deux fois par jour par un noble chevalier dont le bras serait aussi redoutable aux autres qu'à moi-même, que d'avoir pour époux un lâche qui n'oserait lever la main sur sa femme ni sur personne.

—Je vous souhaiterais beaucoup de plaisir avec un époux si turbulent, belle tante, et je ne vous l'envierais pas; car s'il est vrai qu'on puisse supporter l'idée de quelque membre rompu dans un tournoi, il n'en est pas de même dans le salon d'une dame.

—Mais on peut épouser un chevalier de renom, sans que la conséquence nécessaire soit d'être battue, quoiqu'il soit vrai que notre ancêtre de glorieuse mémoire, le rhingrave Gottfried, eût le caractère un peu brusque, et aimât un peu trop le vin du Rhin. Un chevalier parfait est un agneau avec les dames, et un lion au milieu des lances. Il y avait Thibault de Montigny, que la paix soit avec lui! c'était l'homme le plus doux qu'on pût voir, et jamais il ne fut assez discourtois pour lever la main contre son épouse, de sorte que, par Notre-Dame, lui qui battait tous les ennemis en champ clos, il se laissait battre chez lui par une belle ennemie. Eh bien! ce fut sa faute. Il était un des tenans à la passe d'armes d'Haflinghem, et il s'y conduisit si bien, que, si tel eût été le bon plaisir du ciel et celui de votre aïeul, il aurait pu y avoir une dame de Montigny qui aurait répondu plus convenablement à sa douceur.

La comtesse Isabelle, qui avait quelque raison pour craindre cette fameuse passe d'armes d'Haflinghem, attendu que c'était un sujet sur lequel sa tante était toujours fort prolixe, laissa tomber la conversation; et Quentin, avec la politesse d'un jeune homme bien élevé, craignant que sa présence ne les gênât dans leur entretien, piqua en avant, et alla joindre le guide, comme pour lui faire quelques questions relativement à la route.

Cependant les deux dames continuèrent leur route en silence, ou s'entretinrent de choses qui ne méritent pas d'être rapportées. Le jour commença enfin à paraître; et, comme elles avaient été à cheval plusieurs heures, Durward, craignant qu'elles ne fussent fatiguées, devint impatient d'arriver à la première halte.

—Je vous la montrerai dans une demi-heure, lui répondit le guide.

—Et alors vous nous laisserez aux soins d'un autre guide? demanda Quentin.

—Comme vous le dites. Mes voyages sont toujours courts et en droite ligne. Quand vous et beaucoup d'autres, monsieur l'archer, vous décrivez une courbe en forme d'arc, moi je suis toujours la corde.

La lune avait quitté l'horizon depuis long-temps, mais la lumière de l'aurore commençait à briller du côté de l'orient, et se répercutait sur le cristal d'un petit lac dont les voyageurs suivaient les bords depuis quelques instans. Ce lac était situé au milieu d'une grande plaine où l'on voyait des arbres isolés, quelques bouquets d'arbustes et quelques buissons, mais assez découverte pour qu'on pût déjà apercevoir les objets distinctement. Quentin jeta alors les yeux sur l'individu près duquel il se trouvait, et sous l'ombre d'un grand chapeau rabattu à larges bords, qui ressemblait ausombrerod'un paysan espagnol, il reconnut les traits facétieux de ce même Petit-André dont les doigts, peu de temps auparavant, de concert avec ceux de son lugubre confrère Trois-Échelles, avaient déployé tant d'activité autour de son cou.

L'exécuteur des hautes-œuvres étant regardé en écosse avec une horreur presque superstitieuse, Quentin, cédant à un mouvement d'aversion qui n'était pas sans quelque mélange de crainte, et que le souvenir de l'aventure dans laquelle il avait couru de si grands risques ne tendait pas à diminuer, tourna vers la droite la tête de son cheval, et le pressant en même temps de l'éperon, lui fit faire une demi-volte qui le mit à sept ou huit pieds de son odieux compagnon.

—Ho! ho! ho! s'écria Petit-André; par Notre-Dame de la Grève, notre jeune soldat ne nous a pas oublié. Eh bien! camarade, vous ne m'en voulez pas, j'espère? Dans ce pays il faut que chacun gagne son pain. Personne n'a à rougir d'avoir passé par mes mains; car j'attache un fruit vivant à un arbre aussi proprement que qui que ce puisse être; et, par-dessus le marché, Dieu m'a fait la grâce de faire de moi un gaillard des plus joyeux! Ah! ah! ah! ah! je pourrais vous citer de si bonnes plaisanteries de ma façon, faites entre le bas et le haut de l'échelle, que j'étais obligé de précipiter ma besogne, de peur que mes patiens ne mourussent de rire, ce qui aurait été une honte pour mon métier.

En finissant ces mots, il tira de côté là bride de son cheval, pour regagner la distance que l'Écossais avait mise entre eux, et lui dit en même temps:—Allons, monsieur l'archer, point de bouderie entre nous; car, pour moi, je fais toujours mon devoir sans rancune et avec gaieté, et je n'aime jamais mieux un homme que lorsque je lui mets mon cordon autour du cou, pour en faire un chevalier de l'ordre de Saint-Patibularius, comme le chapelain du grand prévôt, le digne père Vaconeldiablo, a coutume d'appeler le saint patron de la prévôterie.

—Retire-toi, misérable, dit Quentin à l'exécuteur des sentences de la loi, en voyant qu'il cherchait à se rapprocher de lui; retire-toi, ou je serai tenté de t'apprendre l'intervalle qui sépare un homme d'honneur du plus vil rebut de la société.

—Là! là! dit Petit-André; comme vous êtes vif! Si vous aviez dit un honnête homme, il pourrait y avoir quelque chose de vrai là-dedans; mais quant aux hommes d'honneur, j'ai tous les jours à travailler avec eux d'aussi près que j'ai été sur le point de le faire avec votre personne. Mais que la paix soit avec vous, et restez tout seul, si bon vous semble. Je vous aurais donné un flacon de vin d'Auvergne pour noyer le souvenir de toute rancune; mais, puisque vous méprisez ma politesse, boudez tant qu'il vous plaira. Je n'ai jamais de querelle avec mes pratiques, avec mes petits danseurs, mes compagnons de jeu, mes chers camarades, comme Jacques le boucher appelle ses moutons; en un mot, avec ceux qui, comme Votre Seigneurie, portent en grosses lettres écrit sur le front C. O. R. D. E.[56]. Non non: qu'ils me traitent comme ils le voudront, ils ne m'en trouveront pas moins prêt, au moment convenable, à leur rendre service; et vous verrez vous-même, quand vous retomberez entre mes mains, que Petit-André sait ce que c'est que de pardonner une injure.

Après avoir ainsi parlé, et résumé le tout en jetant sur Quentin un regard ironique, il fit entendre cette interjection par laquelle on cherche à exciter un cheval trop lent, prit l'autre côté du chemin, et laissa Durward digérer ses sarcasmes aussi-bien que pouvait le lui permettre son orgueil Écossais.

Quentin éprouva une forte tentation de lui briser le bois de sa lance sur les côtes, mais il réprima son courroux en songeant qu'une querelle avec un tel homme ne serait honorable en aucun temps ni en aucun lieu, et qu'en cette occasion ce serait un oubli de ses devoirs qui pourrait avoir les plus dangereuses conséquences. Il ne répondit donc plus rien aux railleries malavisées de Petit-André, et se contenta de faire des vœux bien sincères pour qu'elles ne fussent point arrivées jusqu'aux oreilles des dames qu'il escortait, sur l'esprit desquelles elles ne pourraient produire une impression avantageuse en faveur d'un jeune homme exposé à de tels sarcasmes.

Il n'eut pas long-temps le loisir de se livrer à ces réflexions, car elles furent interrompues par des cris perçans que poussèrent les deux dames en même temps.

—Regardez! regardez derrière nous! pour l'amour du ciel! veillez sur nous et sur vous-même; on nous poursuit.

Quentin se retourna à la hâte, et vit qu'effectivement deux cavaliers armés semblaient les poursuivre; et ils couraient assez bon train pour les joindre bientôt.—Ce ne peut être, dit-il, que quelques hommes de la garde du grand prévôt qui font leur ronde dans la forêt. Regarde, ajouta-t-il en s'adressant à Petit-André, et vois si tu les reconnais.

Petit-André obéit: et après avoir fait sa reconnaissance, il lui répondit en se tournant sur sa selle d'un air goguenard:—Ces cavaliers ne sont ni vos camarades ni les miens, ils ne sont ni de la garde du roi ni de la garde prévôtale: car il me semble qu'ils portent des casques dont la visière est fermée, et des hausse-cols. Au diable soient ces hausse-cols! c'est la pièce de toute l'armure qui me déplaît davantage; J'ai quelquefois perdu une heure avant de pouvoir venir à bout de les détacher.

—Nobles dames, dit Durward sans faire attention à ce que disait Petit-André, marchez en avant, pas assez vite pour faire croire que vous fuyez, mais assez pour profiter de l'obstacle que je vais tâcher de mettre à la marche de ces deux cavaliers qui nous suivent.

La comtesse Isabelle jeta un coup d'œil sur Quentin, dit quelques mots à l'oreille de sa tante, qui adressa la parole à Quentin en ces termes:

—Nous vous avons donné notre confiance, monsieur l'archer, et nous préférons courir le risque de tout ce qui pourra nous arriver en votre compagnie, plutôt que d'aller en avant avec cet homme, dont la physionomie ne nous paraît pas de bon augure.

—Comme il vous plaira, mesdames, répondit le jeune Écossais; après tout, ils ne sont que deux; et quoiqu'ils soient chevaliers, à ce que leurs armes paraissent annoncer, ils apprendront, s'ils ont quelque mauvais dessein, comment un Écossais peut remplir son devoir, en présence et pour la défense de personnes comme vous. Lequel de vous, continua-t-il en s'adressant aux trois hommes qu'il commandait, veut être mon compagnon pour rompre une lance avec ces deux, cavaliers?

Deux de ses hommes d'armes parurent manquer de résolution; mais le troisième, Bertrand Guyot, jura que,cape de Diou! fussent-ils chevaliers de la table ronde du roi Arthur, il se mesurerait avec eux pour l'honneur de la Gascogne.

Pendant qu'il parlait ainsi, les deux chevaliers, car ils ne paraissaient pas être d'un moindre rang, arrivèrent à l'arrière garde de la petite troupe, composée de Quentin et du brave Gascon, tous deux couverts d'une excellente armure d'acier bien poli, mais sans aucune devise qui pût les faire distinguer.

L'un d'eux, en s'approchant, cria à Quentin:—Retirez-vous, sire écuyer: nous venons vous relever d'un poste au-dessus de votre rang et de votre condition. Vous ferez bien de laisser ces dames sous nos soins, elles s'en trouveront mieux que des vôtres; car avec vous elles ne sont guère que captives.

—Pour répondre à votre demande, monsieur, répliqua Durward, je vous dirai d'abord que je m'acquitte d'un devoir qui m'a été imposé par mon souverain actuel; et ensuite, que, quelque indigne que j'en puisse être, ces dames désirent rester sous ma protection.

—Comment, drôle, s'écria un des deux champions, oseras-tu, toi, mendiant vagabond, opposer résistance à deux chevaliers?

—Résistance est le mot propre, répondit Quentin: car je prétends résister à votre attaque insolente et injuste; et s'il existe entre nous quelque différence de rang, ce que je suis encore à apprendre, votre conduite discourtoise la fait disparaître. Tirez donc vos épées, ou, si vous vous voulez vous servir de la lance, prenez du champ.

Les deux chevaliers firent volte-face, et retournèrent à la distance d'environ deux cents pas, Quentin, jetant un regard sur les deux comtesses, se pencha sur sa selle, comme pour leur demander de le favoriser de leurs vœux; et tandis qu'elles agitaient leurs mouchoirs en signe d'encouragement, les deux autres champions étaient arrivés à la distance nécessaire pour charger.

Recommandant au Gascon de se conduire en brave, Durward mit son coursier au galop, et les quatre cavaliers se rencontrèrent au milieu du terrain qui les séparait. Le choc fut fatal au pauvre Gascon; car son adversaire ayant dirigé son arme contre son visage, qui n'était pas défendu par une visière, sa lance lui entra dans l'œil, pénétra dans le crâne, et le renversa mort sur la place.

D'une autre part, Quentin qui avait le même désavantage, et que son ennemi attaqua de la même manière, fit un mouvement si à propos sur sa selle, que la lance de son ennemi passa sur son épaule droite, en lui effleurant légèrement la joue, tandis que la sienne frappant son antagoniste sur la poitrine, le renversa par terre. Quentin sauta à bas de cheval, pour détacher le casque de son adversaire; mais l'autre chevalier, qui, soit dit en passant, n'avait pas encore parlé, voyant la mésaventure de son compagnon, descendit du sien encore plus vite; et se plaçant en avant de son ami, privé de tout sentiment:—Jeune téméraire, dit-il à Durward, au nom de Dieu et de saint Martin, remonte à cheval, et va-t'en avec ta pacotille de femmes. Ventre-saint-gris, elles ont déjà causé assez de mal ce matin.

—Avec votre permission, sire chevalier, répondit Quentin, mécontent de l'air de hauteur avec lequel cet avis lui était donné, je verrai d'abord à qui j'ai eu affaire, et je saurai ensuite qui doit répondre de la mort de mon camarade.

—Tu ne vivras assez ni pour le savoir, ni pour le dire, s'écria le chevalier; je te le répète, retire-toi en paix. Si nous avons été assez fous pour interrompre votre voyage, nous en avons été bien payés; car tu as fait plus de mal que n'en pourraient réparer ta vie et celle de tous tes compagnons. Ah! s'écria-t-il en voyant que Durward avait tiré son épée, puisque tu le veux, bien volontiers. Pare celui-là.

En même temps il porta sur la tête du jeune Écossais un coup si bien appliqué, que Quentin, quoique né dans un pays où l'on ne les donnait pas de main morte, n'avait entendu parler d'un coup d'épée semblable que dans les romans. Il descendit avec la force et la rapidité de l'éclair, abattit la garde du sabre que Durward avait levé pour le parer, fendit son casque au point de toucher les cheveux, mais ne pénétra pas plus avant. Cependant le jeune soldat, étourdi par la violence du coup, tomba un genou en terre, et fut un moment à la merci de son adversaire, s'il eût plu à celui-ci de lui en porter un second; mais soit par compassion pour sa jeunesse, soit par admiration de son courage, soit enfin par une générosité qui ne lui permettait pas d'attaquer un ennemi sans défense, le chevalier ne voulut pas profiter de cet avantage. Cependant Quentin, revenant à lui, se releva lestement, et attaqua son antagoniste avec l'énergie d'un homme déterminé à vaincre ou à périr, et avec le sang-froid nécessaire pour faire usage de tous ses moyens. Résolu d'éviter de s'exposer à des coups aussi terribles que celui qu'il venait de recevoir, il fît valoir l'avantage d'une agilité supérieure qu'augmentait encore la légèreté relative de son armure, pour harasser son ennemi en l'attaquant de tous côtés avec des mouvemens si soudains et si rapides que celui-ci, chargé d'armes pesantes, trouva difficile de se défendre sans se fatiguer beaucoup.


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