CHAPITRE XV.

Ce fut en vain que ce généreux antagoniste cria à Quentin qu'ils n'avaient plus aucune raison pour se battre, et que ce serait à regret qu'il le blesserait. N'écoutant que le désir de laver la honte de sa première défaite, Durward continua à l'assaillir avec la vivacité de l'éclair, le menaçant tantôt du tranchant, tantôt de la pointe de son épée, et ayant toujours l'œil attentif à tous les mouvemens de son adversaire, qui lui avait déjà donné une preuve si terrible de la force supérieure de son bras, de sorte qu'il était toujours prêt à faire un saut en arrière ou de côté à chaque coup que lui portait la lame pesante de son ennemi.

—Il faut que le diable ait enraciné dans ce jeune fou la présomption et l'opiniâtreté, murmura le chevalier: tu ne seras donc content que lorsque tu auras un bon horion sur la tête! Changeant alors de manière de combattre, il se tint sur la défensive, se contentant de parer les coups que Quentin ne cessait de lui porter, sans paraître chercher à les rendre, mais épiant l'instant où la fatigue, un faux pas ou un moment de distraction du jeune soldat lui fournirait l'occasion de mettre fin au combat d'un seul coup. Il est probable que cette politique adroite lui aurait réussi, mais le destin en avait ordonné autrement.

Ils étaient encore aux prises avec une égale fureur, quand une troupe nombreuse d'hommes à cheval arriva au grand galop, en criant:—Arrêtez! arrêtez! Au nom du roi! Les deux champions reculèrent au même instant, et Quentin vit avec surprise que son capitaine, lord Crawford, était à la tête du détachement qui venait d'interrompre le combat. Il reconnut aussi Tristan l'Ermite avec deux ou trois de ses gens. Toute la troupe pouvait consister en une vingtaine de cavaliers.

«Il me dit qu'en égypte il avait pris naissance.«Il était descendu de ces sorciers fameux,«éternels ennemis des malheureux Hébreux,«Aux miracles divins opposant des prestiges,«Du prophète Moïse imitant les prodiges.«Mais quand de Jéhovah l'ange exterminateur«Frappa les premiers nés de son glaive vengeur,«Ces sages prétendus, en dépit de leurs charmes,«Comme le paysan répandirent des larmes.»Anonyme.

L'ARRIVÉEde lord Crawford et de son détachement termina tout à coup le combat que nous avons cherché à décrire dans le chapitre précédent. Le chevalier, levant la visière de son casque, remit son épée au vieux lord en lui disant:—Crawford, je me rends, mais écoutez-moi; un mot à l'oreille. Pour l'amour du ciel, sauvez le duc d'Orléans.

—Quoi! comment! le duc d'Orléans! s'écria le commandant de la garde écossaise; il faut donc que le diable s'en soit mêlé! cela va le perdre dans l'esprit du roi, le perdre à jamais.

—Ne me faites pas de questions, répondit Dunois, car c'était lui qui venait de figurer dans cette scène; c'est moi qui suis coupable, et je le suis seul. Voyez, le voilà qui donne un signe de vie. Je ne voulais qu'enlever cette jeune comtesse, m'assurer sa main et ses possessions; et voyez ce qu'il en est résulté. Faites éloigner votre canaille; que personne ne puisse le reconnaître.

à ces mots il leva la visière du casque du duc d'Orléans, et lui jeta sur le visage de l'eau que lui fournit le lac qui était à deux pas.

Cependant Durward, pour qui les aventures se succédaient avec une telle rapidité, restait immobile de surprise. Les traits pâles de son premier antagoniste lui apprenaient qu'il avait renversé le premier prince du sang de France; et c'était avec le célèbre Dunois, avec le meilleur champion de ce royaume, qu'il venait de mesurer son épée! C'étaient deux faits d'armes honorables en eux-mêmes; mais le roi les approuverait-il? c'était une autre question.

Le duc avait repris ses sens et recouvré assez de forces pour s'asseoir, et il écoutait avec attention ce qui se passait entre Dunois et Crawford, le premier soutenant avec chaleur qu'il était inutile de prononcer le nom du duc d'Orléans dans cette affaire, puisqu'il était prêt à en prendre tout le blâme sur lui-même, et qu'il déclarait que le duc ne l'avait suivi que par amitié.

Lord Crawford l'écoutait, les yeux fixés sur la terre, en soupirant, et en secouant la tête de temps en temps.

—Tu sais, Dunois, lui dit-il enfin en le regardant, que par amour pour ton père, aussi-bien que pour toi-même, je désirerais te rendre service...

—Je ne demande rien pour moi! s'écria Dunois; je vous ai rendu mon épée; je suis votre prisonnier; que faut-il de plus? C'est pour ce noble prince que je parle, pour le seul espoir de la France, s'il plaisait à Dieu d'appeler à lui le dauphin; il n'est venu ici qu'à ma prière, pour m'aider à faire ma fortune: le roi lui-même m'avait donné une sorte d'encouragement.

Dunois, répondît Crawford, si tout autre que toi me disait que tu as entraîné le noble prince dans une situation si cruelle, pour servir quelqu'une de tes vues, je lui donnerais un démenti formel; et quoique ce soit toi-même qui me l'assures en ce moment, j'ai peine à croire, que tu dises la vérité.

—Noble Crawford, dit le duc d'Orléans, qui avait alors repris l'usage de ses sens, votre caractère ressemble trop, à celui de votre ami Dunois pour ne pas lui rendre justice. C'est moi au contraire qui l'ai amené ici, contre son gré, pour une folle entreprise conçue à la hâte et exécutée avec témérité. Regardez-moi tous, ajouta-t-il en se levant et en se tournant vers les soldats; je suis Louis d'Orléans, prêt à subir la peine de sa folie. J'espère que le déplaisir du roi ne tombera que sur moi, comme cela n'est que trop juste. Cependant, comme un fils de France ne doit rendre ses armes à personne, pas même à vous, brave Crawford, adieu, mon fidèle acier.

à ces mots il tira son épée, et la jeta dans le lac. L'épée traça dans l'air un sillon comme un éclair, tomba dans l'eau avec bruit, et disparut. Les spectateurs de cette scène étaient plongés dans l'étonnement et l'irrésolution, tant le rang du coupable était respectable, tant son caractère était estimé; tandis qu'ils sentaient, d'une autre part, qu'attendu les vues que le roi avait sur lui, les conséquences de sa témérité entraîneraient probablement sa perte.

Dunois parla le premier, et ce fut avec le ton de mécontentement d'un ami blessé du peu de confiance, qu'on lui témoigne.—Ainsi donc, dit-il, Votre Altesse juge à propos, dans une même matinée, de renoncer aux bonnes grâces du roi, de jeter à l'eau sa meilleure épée, et de mépriser l'amitié de Dunois!

—Mon cher cousin! répondit le duc, comment pouvez-vous croire que je méprise votre amitié, quand je dis la vérité comme l'exigent votre sûreté et mon honneur?

—Et pourquoi vous mêlez-vous de ma sûreté, mon prince? répliqua Dunois d'un ton bref; je voudrais bien le savoir, mon cher cousin. Que vous importe, au nom du ciel! si j'ai envie d'être pendu, étranglé, jeté dans la Loire, poignardé, rompu sur la roue, enfermé dans une cage de fer, enterré tout vivant dans le fossé d'un château, ou traité de toute autre manière qu'il peut plaire au roi Louis de disposer de son fidèle sujet? Vous n'avez pas besoin de cligner les yeux et de me montrer Tristan l'Ermite, je vois le coquin aussi-bien que vous. Mais j'en aurais été quitte à meilleur compte.—Croyez que la vie me fût restée. Quant à votre honneur, par la rougeur de sainte Madeleine! je crois qu'il aurait exigé que vous n'entreprissiez pas la besogne de ce matin, ou du moins que vous ne vous y fussiez pas montré. Voilà Votre Altesse qui a été désarçonnée par un jeune Écossais tout juste arrivé de ses montagnes.

—Allez, allez, s'écria lord Crawford, il n'y a pas à en rougir: ce n'est pas la première fois qu'un jeune Écossais a rompu une bonne lance. Je suis charmé qu'il se soit bien comporté.

—Je n'ai rien de contraire à dire, répliqua Dunois; et cependant si vous étiez arrivé quelques minutes plus tard, il aurait pu se trouver une vacance dans votre compagnie d'archers.

—Oui, oui, dit lord Crawford; je reconnais votre main sur ce morion fendu. Qu'on le retire à ce brave garçon, et qu'on lui donne un de nos bonnets doublés en acier; cela lui couvrira le crâne mieux que les débris de ce couvre-chef. Et maintenant, Dunois, je dois vous prier ainsi que le duc d'Orléans de monter à cheval et de me suivre, car mes instructions et mes ordres sont de vous conduire en un séjour tout différent de celui que je voudrais pouvoir vous assigner.

—Ne puis-je dire un mot à ces belles dames, lord Crawford? demanda le duc d'Orléans.

—Pas une syllabe, répondit lord Crawford; je suis trop l'ami de Votre Altesse pour vous permettre une telle imprudence. Jeune homme, ajouta-t-il en se tournant vers Quentin, vous avez fait votre devoir; partez, et remplissez la mission qui vous a été confiée.

—Avec votre permission, milord, dit Tristan avec l'air brutal qui lui était ordinaire, il faut qu'il cherche un autre guide. Je ne puis me passer de Petit-André dans un moment où il est probable qu'il y aura de la besogne pour lui.

—Il n'a qu'à suivre le sentier qui est devant lui, dit Petit-André se mettant en avant, et il le conduira dans un endroit où il trouvera l'homme qui doit lui servir de guide. Je ne voudrais pas pour mille ducats m'éloigner de mon chef aujourd'hui. J'ai pendu plus d'un écuyer et d'un chevalier; de riches échevins, des bourguemestres[57], des comtes et des marquis même m'ont passé par les mains, mais hum! il jeta un regard sur le duc, comme pour indiquer qu'il fallait remplir le blanc qu'il laissait par ces mots: Un prince du sang? Et il ajouta: Oh! oh! Petit-André, il sera fait mention de toi dans la chronique.

—Souffrez-vous que vos coquins parlent si insolemment en présence d'un membre de la famille royale! demanda Crawford à Tristan en fronçant les sourcils.

—Que ne le châtiez-vous vous-même, milord? répondit Tristan d'un ton bourru.

—Parce qu'il n'y a ici que ta main, répliqua lord Crawford, qui puisse le frapper sans se dégrader en le touchant.

—En ce cas, milord, dit le grand-prévôt, mêlez-vous de vos gens, et je serai responsable des miens.

Lord Crawford paraissait se disposer à lui répondre d'un ton courroucé; mais, comme s'il eût mieux réfléchi, il lui tourna le dos; et s'adressant au duc d'Orléans et à Dunois, qui étaient montés à cheval, il les pria de marcher à ses côtés; puis faisant un signe d'adieu aux deux dames, il dit à Quentin:—Que le ciel te protège, mon enfant; tu as commencé ton service vaillamment, quoique pour une malheureuse cause. Il se mettait en marche, quand Durward entendit Dunois lui demander à demi-voix:—Nous conduisez-vous au Plessis?

—Non, mon malheureux et imprudent ami, répondit lord Crawford en soupirant; nous allons à Loches.

Loches! Ce nom encore plus redouté que celui du Plessis retentit à l'oreille du jeune Écossais comme leglasde la mort. Il en avait entendu parler comme d'un lieu destiné à ces actes secrets de cruauté dont Louis lui-même rougissait de souiller sa résidence habituelle. Il existait dans ce lieu de terreur des cachots creusés sous des cachots, dont quelques-uns étaient inconnus aux gardiens eux-mêmes; tombeaux vivans où ceux qui y étaient enfermés n'avaient plus à attendre que du pain, de l'eau, et un air infect. Il y avait aussi dans ce formidable château, de ces horribles lieux de détention nomméscages, dans lesquels un malheureux prisonnier ne pouvait ni se tenir debout, ni s'étendre pour se coucher; invention qu'on attribuait au cardinal de La Balue. On ne peut donc être surpris que le nom de ce séjour d'horreur, et la connaissance qu'il avait que lui-même venait de contribuer en partie à y envoyer deux illustres victimes, eussent pénétré Quentin d'une telle tristesse qu'il marcha quelque temps la tête baissée, les yeux fixés sur la terre, et le cœur rempli des plus pénibles réflexions. Comme il se remettait à la tête de la petite cavalcade, suivant la route qui lui avait été indiquée, la comtesse Hameline trouva l'occasion de lui dire:—On dirait, monsieur, que vous regrettez la victoire que vous avez remportée pour nous?

Cette question était faite d'un ton qui ressemblait presque à l'ironie; mais Quentin eut assez de tact pour y répondre avec franchise et simplicité.

—Je ne puis rien regretter de ce que j'ai fait pour servir des dames telles que vous; mais si votre sûreté n'eût pas été compromise, j'aurais préféré succomber sous les coups d'un aussi bon soldat que Dunois, plutôt que d'avoir contribué à envoyer cet illustre chevalier et son malheureux parent, le duc d'Orléans, dans les affreux cachots de Loches.

—C'était donc le duc d'Orléans? s'écria-t-elle en se tournant vers sa nièce; je le pensais ainsi, même à la distance d'où nous avons vu le combat. Vous voyez, belle nièce, ce qui aurait pu arriver si ce monarque cauteleux et avare nous eût permis de nous montrer à sa cour! Le premier prince du sang de France, et le vaillant Dunois, dont le nom est aussi connu que celui du héros son père! Ce jeune homme a fait bravement son devoir, mais c'est presque dommage qu'il n'ait pas succombé avec honneur, puisque sa bravoure inopportune nous a privées de deux libérateurs si illustres.

La comtesse Isabelle répondit d'un ton ferme et presque mécontent, et avec une énergie que Durward n'avait pas encore remarquée en elle.

—Madame, dit-elle, si je ne savais que vous faites une plaisanterie, je dirais qu'un pareil discours est une ingratitude envers notre brave défenseur. Si ces chevaliers avaient réussi dans leur entreprise téméraire, au point de mettre notre escorte hors de combat, n'est-il pas évident qu'à l'arrivée des gardes du roi nous aurions partagé leur captivité? Quant à moi, je donne des larmes au brave jeune homme qui a perdu la vie en nous défendant, et je ferai bientôt célébrer des messes pour le repos de son âme, et quant à celui qui survit, ajouta-t-elle d'un ton plus timide, je le prie de recevoir les remerciemens de ma reconnaissance.

Comme Quentin se tournait vers elle pour lui exprimer une partie des sentimens qu'il éprouvait, elle vit une de ses joues couverte de sang, et elle s'écria avec le ton d'une profonde sensibilité:—Sainte Vierge! il est blessé! son sang coule! Descendez de cheval, il faut que votre blessure soit bandée.

Vainement Quentin répéta que sa blessure n'était que légère; il fallut qu'il mît pied à terre, qu'il s'assît sur un tertre de gazon, qu'il ôtât son casque; et les dames de Croye qui, suivant un ancien usage pas encore tout-à-fait passé de mode, prétendaient à quelques connaissances dans l'art de guérir, lavèrent la blessure, en étanchèrent le sang, et la bandèrent avec le mouchoir de la comtesse Isabelle, afin d'empêcher l'action de l'air, précaution qu'elles jugèrent indispensable.

Dans nos temps modernes, il est rare qu'un galant reçoive une blessure pour l'amour d'une belle, et de son côté jamais une belle ne se mêle du soin de la guérir: le galant et la belle encourent chacun un danger de moins. On reconnaîtra généralement de quel danger je veux parler pour l'homme; mais le péril de panser une blessure comme celle de Quentin, blessure qui n'avait rien de dangereux, était peut-être aussi réel, dans son genre, pour une jeune personne, que celui auquel s'était exposé notre Écossais pour la défendre.

Nous avons déjà dit que Quentin Durward avait la physionomie la plus prévenante. Lorsqu'il eut détaché son heaume, ou pour mieux dire son morion, les boucles de ses beaux cheveux s'en échappèrent avec profusion autour d'un visage dont l'air de jeunesse et de gaieté recevait un charme plus doux d'une rougeur causée à la fois par la modestie et le plaisir. Et quand la jeune comtesse fut obligée de tenir le mouchoir sur la blessure, tandis que sa tante cherchait quelque vulnéraire dans les bagages, elle éprouva un embarras mêlé de délicatesse, un mouvement de compassion pour le blessé, un sentiment plus vif de reconnaissance pour ses services, et tout cela ne diminua rien à ses yeux de la bonne mine et des traits agréables du jeune soldat. En un mot, il semblait que le destin eût amené cet incident pour compléter la communication mystérieuse qu'il avait établie, par des circonstances en apparence minutieuses et accidentelles, entre deux personnes qui, quoique bien différentes par le rang et la fortune, se ressemblaient pourtant beaucoup par la jeunesse, par la beauté, et par un cœur naturellement tendre et romanesque.

Il n'est donc pas étonnant qu'à compter de ce moment l'idée de la comtesse Isabelle, déjà si familière à l'imagination de Quentin, remplit entièrement son cœur, et que de son côté la jeune dame, si ses sentimens, qu'elle ignorait, presque elle-même, avaient un caractère moins décidé, pensât désormais à son jeune défenseur. Elle venait en effet de témoigner au simple garde plus d'intérêt qu'à aucun des nobles de haute naissance qui, depuis deux ans, lui avaient prodigué leurs adorations. Par-dessus tout, quand elle songeait à Campo Basso, l'indigne favori du duc Charles, à son air hypocrite, à son esprit bas et perfide, à son cou de travers et à ses yeux louches, son image lui paraissait plus hideuse et plus dégoûtante que jamais, et elle faisait serment qu'aucune tyrannie ne pourrait jamais la forcer à contracter une union si odieuse.

D'une autre part, soit que la bonne comtesse Hameline se connût en beauté, et l'admirât dans un homme autant que lorsqu'elle avait quinze ans de moins; car la bonne dame en avait au moins trente-cinq, si les mémoires de cette noble maison disent la vérité; soit qu'elle pensât qu'elle n'avait pas rendu à leur jeune protecteur toute la justice qu'il méritait, dans la manière dont elle avait d'abord envisagé ses services, il est certain qu'elle commença à le regarder d'un œil plus favorable.

—Ma nièce vous a donné, lui dit-elle, un mouchoir pour bander votre blessure; je vous en donnerai un pour faire honneur à votre vaillance, et pour vous encourager à marcher dans le chemin de la chevalerie.

à ces mots, elle lui présenta un mouchoir richement brodé en argent et en soie bleue; et lui montrant la housse de son palefroi et les plumes qui ornaient son chapeau, elle lui fit observer que les couleurs en étaient les mêmes.

L'usage du temps prescrivait impérieusement la manière de recevoir une telle faveur, et Quentin s'y conforma en attachant le mouchoir autour de son bras. Cependant il accomplit ce devoir de reconnaissance d'un air plus gauche et avec moins de galanterie qu'il ne l'eût peut-être fait en toute autre occasion, et devant d'autres personnes; quoique le fait de porter ainsi le don accordé de cette manière par une dame ne fût en général qu'une sorte de compliment sans conséquence, il aurait préféré de beaucoup pouvoir orner son bras du tissu qui servait de bandage à la légère blessure que lui avait faite la lance du duc d'Orléans.

Ils se remirent en route, Quentin marchant à côté des dames, qui semblaient l'avoir tacitement admis dans leur société. Il ne parla pourtant que peu, son cœur étant rempli par ce sentiment intime de bonheur qui garde le silence de peur de se trahir. La comtesse Isabelle parla moins encore, de sorte que presque tous les frais de la conversation furent faits par sa tante, qui ne paraissait pas avoir envie de la laisser tomber; car pour initier Durward, comme elle le dit, dans les principes et la pratique de la chevalerie, elle lui fît le détail circonstancié, et sans en rien omettre, de tout ce qui avait eu lieu à la passe d'armes d'Haflinghem; où elle avait elle-même distribué les prix aux vainqueurs.

Prenant peu d'intérêt, je suis fâché de le dire, à la description de cette joute splendide et des armoiries des différens chevaliers flamands et allemands dont la comtesse Hameline traçait sans pitié le tableau avec une exactitude minutieuse, Quentin commença à craindre d'avoir dépassé l'endroit où il devait trouver un guide; accident très-sérieux, qui pouvait amener les conséquences les plus fâcheuses.

Tandis qu'il hésitait s'il enverrait en arrière un des hommes de sa suite pour s'assurer du fait, il entendit sonner du cor, et regardant du côté d'où partait ce son, il vit un cavalier accourant à toute bride. La petite taille, la longue crinière, l'air sauvage et presque indompté de l'animal qu'il montait, rappelèrent à Durward la race des petits chevaux des montagnes de son pays; mais celui-ci était beaucoup mieux fait; et tout en paraissant aussi en état de résister à la fatigue, il avait plus de rapidité dans ses mouvemens. La tête particulièrement, qui, dans le petit cheval d'écosse, est souvent lourde et mal conformée, était petite et parfaitement posée sur le cou de l'animal, qui avait en outre les lèvres fixes, les yeux pleins de feu et les naseaux bien ouverts.

Le cavalier avait l'air encore plus étranger que sa monture, quoique celle-ci ne ressemblât nullement aux chevaux de France. Il avait les pieds appuyés sur de larges étriers en forme de pelle, et attachés si haut que ses genoux étaient presque au niveau du pommeau de la selle, ce qui n'empêchait pas qu'il ne conduisit son cheval avec beaucoup de dextérité. Il portait sur la tête un petit turban rouge assujetti par une agrafe d'argent, et surmonté d'un panache qui était un peu fané. Sa tunique, de même forme que celle des Estradiotes, troupes que les Vénitiens levaient alors dans les provinces situées à l'orient de leur golfe, était de couleur verte et ornée de vieux galons d'or ternis. De larges pantalons blancs, mais qui ne méritaient plus cette épithète, se serraient autour de ses genoux, et ses jambes noires auraient été nues sans la multitude de bandelettes qui s'y croisaient pour fixer à ses pieds une paire de sandales. Il n'avait pas d'éperons, les bords de ses larges étriers étant assez tranchans pour se faire sentir avec sévérité aux flancs de sa monture. Ce cavalier extraordinaire portait une ceinture cramoisie qui soutenait du côté droit un poignard, tandis qu'un petit sabre moresque, à lame courte et recourbée, y était suspendu du côté gauche. Le cor qui avait annoncé son arrivée était passé dans un mauvais baudrier. Il avait le visage brûlé par le soleil, la barbe peu épaisse, les yeux noirs et perçans, la bouche et le nez bien formés; et au total, il aurait pu passer pour avoir d'assez beaux traits, sans les cheveux noirs qui tombaient en désordre autour de toute sa tête, et sans une maigreur et un air de férocité qui semblaient indiquer un sauvage plutôt qu'un homme civilisé.

—C'est encore un Bohémien, se dirent les deux dames l'une à l'autre; Vierge Marie! est-il possible que le roi accorde encore sa confiance à de tels proscrits?

—Je questionnerai cet homme si vous le désirez, dit Quentin, et je m'assurerai de sa fidélité autant que je le pourrai.

Durward, aussi-bien que les dames de Croye, avait reconnu dans le costume et dans la tournure de cet homme l'habillement et les manières de ces vagabonds avec lesquels il avait été sur le point d'être confondu, grâce à la célérité des procédés de Trois-Échelles et de Petit-André; et il était assez naturel qu'il pensât aussi qu'on courait quelque risque en donnant sa confiance à un individu de cette race vagabonde.

—Es-tu venu ici pour nous chercher? lui demanda-t-il d'abord.

L'étranger répondit par un signe affirmatif.

—Et dans quel dessein?

—Pour vous conduire au palais deceluide Liège.

—De l'évêque, veux-tu dire?

Nouveau signe affirmatif de la part de l'étranger.

—Quelle preuve me donneras-tu que nous devons te croire?

—Deux vers d'une vieille chanson, et rien de plus:

Le sanglier fut tué par le page,Toute la gloire en fut pour le seigneur.

Le sanglier fut tué par le page,Toute la gloire en fut pour le seigneur.

—La preuve est bonne; marche en avant, mon garçon; je t'en dirai davantage dans un instant.

Retournant alors vers les dames, il leur dit:—Je suis convaincu que cet homme est le guide que nous devions attendre, car il vient de me donner un mot d'ordre que je crois n'être connu que du roi et de moi. Mais je vais causer avec lui plus au long, et je m'efforcerai de voir jusqu'à quel point on peut se fier à lui.

«Je suis libre, je suis ce qu'étaient dans les bois«L'homme de la nature, et le noble sauvage«Quand de la servitude ils ignoraient les lois.»DRYDEN.La Conquête deGrenade.

PENDANTque Quentin avait avec les deux comtesses la courte conversation nécessaire pour les assurer que ce personnage extraordinaire, ajouté à leur compagnie, était bien réellement le guide que le roi devait leur envoyer, il remarqua, car il était aussi alerte à observer les mouvemens de l'étranger, que celui-ci pouvait l'être à examiner ce qui se passait dans la petite troupe à laquelle il servait de guide; il remarqua que cet homme non-seulement tournait souvent la tête en arrière pour les regarder, mais qu'avec une agilité singulière qui ressemblait à celle d'un singe plutôt qu'à celle d'un homme, il se courbait en demi-cercle sur sa selle, de manière à avoir la tête tournée de leur côté, pour les considérer plus attentivement.

N'étant pas très-content de cette manœuvre, Quentin s'avança vers le Bohémien, et lui dit, en le voyant reprendre la position convenable sur son cheval:—Il me semble, l'ami, que vous nous conduisez en aveugle, car vous regardez la queue de votre monture plus souvent que ses oreilles.

—Et quand je serais véritablement aveugle, répondit le Bohémien, je n'en serais pas moins en état de vous conduire dans toutes les provinces de ce royaume de France, ou de ceux qui l'avoisinent.

—Vous n'êtes pourtant pas né Français?

—Non, répondit le guide.

—Et de quel pays êtes-vous?

—D'aucun.

—Comment d'aucun!

—Non, je ne suis d'aucun pays. Je suis un Zingaro, un Bohémien, un égyptien, tout ce qu'il plaît aux Européens, dans leurs différentes langues, de nous appeler; mais je n'ai pas de pays.

—Êtes-vous chrétien?

Le Bohémien fit un signe négatif.

—Chien, dit Quentin, car à cette époque l'esprit du catholicisme n'était guère tolérant, adores-tu Mahomet?

—Non, répondit le guide avec autant d'indifférence que de laconisme, et sans paraître offensé ni surpris du ton avec lequel Durward lui parlait.

—Êtes-vous donc païen? Qu'êtes-vous, en un mot?

—Je ne suis d'aucune religion.

Quentin tressaillit d'étonnement; car, quoiqu'il eût entendu parler de Sarrasins et d'idolâtres, il ne croyait pas, il ne lui était même jamais venu à l'idée qu'il pût exister une race d'hommes qui ne pratiquât aucun culte. Sa surprise ne l'empêcha pourtant pas de demander à son guide où il demeurait habituellement.

—Partout où je me trouve, répondit le Bohémien; je n'ai pas de demeure fixe.

—Comment conservez-vous ce que vous possédez?

—Excepté les habits qui me couvrent et le cheval que je monte, je ne possède rien.

—Votre costume est élégant, et votre cheval est une excellente monture. Quels sont vos moyens de subsistance?

—Je mange quand j'ai faim; je bois quand j'ai soif; et je n'ai d'autres moyens de subsistance que ceux que le hasard met sur mon chemin.

—Sous les lois de qui vivez-vous?

—Je n'obéis à personne qu'autant que c'est mon bon plaisir.

—Mais qui est votre chef? qui vous commande?

—Le père de notre tribu, si je veux bien lui obéir. Je ne reconnais pas de maître.

—Vous êtes donc dépourvu de tout ce qui réunit les autres hommes. Vous n'avez ni lois, ni chef, ni moyens arrêtés d'existence, ni maison, ni demeure. Vous n'avez (que Dieu vous prenne en pitié!) point de patrie; et (puisse le ciel vous éclairer!) vous ne reconnaissez pas de Dieu: que vous reste-t-il donc, étant privé de religion, de gouvernement, de tout bonheur domestique?

—La liberté. Je ne rampe pas aux pieds d'un autre. Je n'ai ni obéissance ni respect pour personne. Je vais où je veux, je vis comme je peux, et je meurs quand il le faut.

—Mais vous pouvez être condamné et exécuté en un instant, au premier ordre d'un juge.

—Soit! ce n'est que pour mourir un peu plus tôt.

—Mais vous pouvez aussi être emprisonné; et alors où est cette liberté dont vous êtes si fier?

—Dans mes pensées, qu'aucune chaîne ne peut contraindre; tandis que les vôtres, même quand vos membres sont libres, sont assujetties par les liens de vos lois et de vos superstitions, de vos rêves d'attachement local, et de vos visions fantastiques de politique civile. Mon esprit est libre, même quand mon corps est enchaîné; le vôtre porte des fers, même quand vos membres sont libres.

—Mais la liberté de votre esprit ne diminue pas le poids des chaînes dont votre corps peut être chargé.

—Ce mal peut s'endurer quelque temps; et si enfin je ne trouve pas moyen de m'échapper, et que mes camarades ne puissent me délivrer, je puis toujours mourir, et c'est la mort qui est la liberté la plus parfaite.

Il y eut ici un intervalle de silence qui dura quelque temps. Durward le rompit en reprenant le fil de ses questions.

—Votre race est errante, lui dit-il; elle est inconnue aux nations d'Europe. D'où tire-t-elle son origine?

—C'est ce que je ne puis vous dire, répondit le Bohémien.

—Quand délivrera-t-elle ce royaume de sa présence, pour retourner dans le pays d'où elle est venue?

—Quand le temps de son pèlerinage sera accompli.

—Ne descendez-vous pas de ces tribus d'Israël qui furent emmenées en captivité au-delà du grand fleuve de l'Euphrate? lui demanda Quentin qui n'avait pas oublié ce qu'on lui avait appris à Aberbrothock.

—Si cela était, n'aurions-nous pas conservé leur foi? ne pratiquerions-nous pas leurs rites?

—Et quel est ton nom, à toi?

—Mon nom véritable n'est connu que de mes frères. Les hommes qui ne vivent pas sous nos tentes m'appellent Hayraddin Maugrabin, c'est-à-dire Hayraddin le Maure africain.

—Tu t'exprimes trop bien pour un homme qui a toujours vécu dans ta misérable horde.

—J'ai appris quelque chose des connaissances d'Europe. Lorsque j'étais enfant, ma tribu fut poursuivie par des chasseurs de chair humaine. Une flèche perça la tête de ma mère, et elle mourut. J'étais embarrassé dans la couverture qu'elle portait sur ses épaules, et je fus pris par nos ennemis. Un prêtre me demanda aux archers du prévôt: et il m'instruisit dans les sciences franques pendant deux ou trois ans.

—Comment l'as-tu quitté?

—Je lui avais volé de l'argent, même le Dieu qu'il adorait, répondit Hayraddin avec le plus grand calme. Il me découvrit et me battit. Je le perçai d'un coup de couteau, je m'enfuis dans les bois, et je rejoignis mon peuple.

—Misérable! s'écria Quentin, osas-tu bien assassiner ton bienfaiteur?

—Qu'avais-je besoin de ses bienfaits? Le jeune Zingaro n'était pas un chien domestique, habitué à lécher la main de son maître et à ramper sous ses coups, pour en obtenir un morceau de pain. C'était le jeune loup mis à la chaîne, qui la rompait à la première occasion, déchirait son maître, et retournait dans ses forêts.

Après une nouvelle pause, le jeune Écossais, pour tâcher de pénétrer plus avant dans le caractère et les projets d'un guide si suspect, demanda à Hayraddin s'il n'était pas vrai que son peuple, quoique plongé dans la plus profonde ignorance, prétendait avoir la connaissance de l'avenir, connaissance refusée aux sages, aux philosophes et aux prêtres d'une société plus policée.

—Nous le prétendons, répondit Hayraddin, et c'est avec raison.

—Comment un pareil don peut-il avoir été accordé à une race si abjecte?

—Comment puis-je vous le dire? Je répondrai à cette question quand vous m'aurez expliqué pourquoi le chien peut suivre à la piste les pas de l'homme, tandis que l'homme, cet animal plus noble, n'est pas en état de suivre les traces du chien. Ce pouvoir qui vous semble si merveilleux, notre race le possède d'instinct. D'après les traits du visage et les lignes de la main, nous pouvons prédire le destin futur d'un homme, aussi facilement qu'en voyant la fleur d'un arbre au printemps, vous pouvez dire quel fruit il rapportera dans la saison convenable.

—Je doute de vos connaissances, et je te défie de m'en donner la preuve.

—Ne m'en défiez pas, sire écuyer. Quelle que soit la religion que vous prétendez professer, je puis vous dire que la déesse que vous adorez se trouve dans cette compagnie.

—Silence! s'écria Quentin tout étonné; sur ta vie, ne prononce pas un mot de plus, si ce n'est pour répondre à ce que je te demande. Peux-tu être fidèle?

—Je puis... tout ce que peuvent les hommes.

—Mais veux-tu l'être?

—Quand je le jurerais, m'en croiriez-vous davantage? répondit Hayraddin avec un sourire ironique.

—Sais-tu que ta vie est entre mes mains?

—Frappe, et tu verras si je crains de mourir.

—L'argent peut-il te rendre fidèle?

—Non, si je ne le suis pas sans cela.

—Quel est donc le moyen de s'assurer de toi?

—La bonté.

—Te ferai-je le serment d'en avoir pour toi si tu nous sers fidèlement dans ce voyage?

—Non. Ce serait prodiguer inutilement une marchandise si précieuse. Je te suis déjà dévoué.

—Comment! s'écria Durward plus étonné que jamais.

—Souviens-toi des châtaigniers sur les bords du Cher. La victime que tu as cherché à sauver était Zamet le Maugrabin; c'était mon frère.

—Et cependant je te trouve en liaison avec les gens qui ont donné la mort à ton frère, car c'est un d'eux qui m'a dit que je te trouverais ici; et c'est sans doute le même qui t'a chargé de servir de guide à ces dames.

—Que voulez-vous? répondit Hayraddin d'un air sombre, ces gens nous traitent comme le chien du berger traite les moutons: il les protège quelque temps, les fait aller où bon lui semble, et finit par les conduire à la tuerie.

Quentin eut par la suite occasion d'apprendre que le Bohémien lui avait dit la vérité à cet égard, et que, la garde prévôtale, chargée de réprimer les hordes vagabondes qui infestaient le royaume, entretenait avec elles une correspondance, s'abstenait quelque temps d'exécuter ses devoirs, et finissait toujours par envoyer ses alliés à la potence. Cette sorte de relation politique entre le brigand et l'officier de police a subsisté dans tous les pays, pour l'exercice profitable de leurs professions respectives, et elle n'est nullement inconnue dans le nôtre.

Durward, en se séparant du guide, alla rejoindre le reste de la cavalcade, peu content du caractère d'Hayraddin, et ne se fiant guère aux protestations de reconnaissance qu'il en avait reçues personnellement. Il commença alors à sonder les deux autres hommes qui avaient été mis sous ses ordres, et il reconnut avec chagrin que c'étaient des gens stupides, et aussi peu en état de l'aider de leurs conseils, qu'ils s'étaient montrés peu disposés à le seconder de leurs armes.

—Eh bien! cela n'en vaut que mieux, pensa Quentin, son esprit s'élevant au-dessus des difficultés que sa situation lui faisait prévoir: ce sera à moi seul que cette aimable jeune dame devra tout. Il me semble que, sans trop me flatter, je puis compter sur mon bras et ma tête. J'ai vu les flammes dévorer la maison paternelle, j'ai vu mon père et mes frères étendus morts au milieu des débris embrasés, et je n'ai pas reculé d'un pouce; j'ai combattu jusqu'au dernier moment. Aujourd'hui, avec deux ans de plus, j'ai, pour me comporter bravement, le plus beau motif qui puisse enflammer le cœur d'un homme.

Prenant cette résolution pour base de sa conduite, Quentin déploya tant d'attention et d'activité pendant tout le voyage, qu'il semblait se multiplier au point d'être partout en même temps. Son poste favori, celui qu'il occupait le plus fréquemment, était naturellement auprès des deux dames, qui, sensibles au soin qu'il prenait de leur sûreté, commençaient à causer avec lui sur le ton d'une familiarité amicale; elles paraissaient prendre grand plaisir à la naïveté de ses entretiens, qui annonçaient aussi de la finesse et de l'esprit. Mais il ne souffrait jamais que le charme de cette liaison nuisît le moins du monde à la vigilance qu'exigeaient ses fonctions.

S'il était souvent près des comtesses, cherchant à faire à des habitantes d'un pays plat la description des monts Grampiens[58], et surtout celles des beautés de Glen-Houlakin, il marchait aussi fréquemment à côté d'Hayraddin, en tête de la petite cavalcade, le questionnant sur la route, sur les lieux où l'on devait faire halte, et gravant avec soin ses réponses dans sa mémoire, afin de découvrir, en lui faisant d'autres questions, s'il ne méditait pas quelque trahison. Enfin, on le voyait aussi à l'arrière-garde, cherchant à s'assurer l'attachement des deux hommes de sa suite par des paroles de bonté, par quelques présens, et par les promesses d'autres récompenses quand ils auraient rempli leur tâche.

Ils voyagèrent ainsi pendant plus d'une semaine, traversant les cantons les moins fréquentés, et suivant des sentiers et des chemins détournés, pour éviter les grandes villes. Il ne leur arriva rien de remarquable, quoiqu'ils rencontrassent de temps en temps des hordes vagabondes de Bohémiens, qui les respectaient parce qu'ils avaient pour guide un homme de leur caste;—des soldats traîneurs,—ou peut-être des bandits, qui les trouvaient trop bien armés pour oser les attaquer,—ou les détachemens de maréchaussée, comme on appellerait aujourd'hui les hommes qui les composaient, et que le roi, qui employait le fer et le feu pour guérir et cicatriser les plaies du royaume, mettait en campagne pour détruire les bandes déréglées par lesquelles la France était infestée. Ces soldats de police laissèrent passer sans difficulté les voyageurs et leur escorte, en vertu d'un passeport que le roi avait remis lui-même à Durward à cet effet.

Leurs lieux de halte étaient en général des monastères, obligés la plupart, par des règles de leur fondation, d'accorder l'hospitalité à quiconque accomplissait un pèlerinage; et l'on sait que le véritable but du voyage des deux comtesses était déguisé sous ce prétexte. On ne devait même faire aux pèlerins aucune question importune sur leur rang et leur condition, parce que plusieurs personnages de distinction désiraient garder l'incognito pendant qu'ils s'acquittaient de quelque vœu. En arrivant, les dames de Croye alléguaient ordinairement la fatigue pour se retirer dans leur appartement; et Quentin, remplissant les fonctions de majordome, veillait à ce qu'elles eussent tout ce qui pouvait leur être nécessaire, avec une activité qui ne leur laissait aucun embarras, et un empressement qui ne manquait pas de lui valoir un sentiment d'affection et de reconnaissance de la part de celles pour qui il prenait tous ces soins.

Tous les Bohémiens jouissant de la réputation bien acquise d'être des païens, des vagabons, des gens s'occupant des sciences occultes, ce n'était jamais sans de grandes difficultés que le guide, appartenant à cette caste, était admis même dans les bâtimens extérieurs situés dans la première cour des monastères où la cavalcade s'arrêtait: sa présence paraissait une sorte de souillure pour des lieux aussi saints. C'était un des plus grands embarras de Quentin Durward; car d'un côté il jugeait nécessaire de maintenir en bonne humeur un homme qui possédait le secret de leur voyage, et de l'autre il regardait comme indispensable de le surveiller avec le plus grand soin, quoique secrètement, afin de l'empêcher, autant qu'il était possible, d'avoir à son insu des communications avec qui que ce fût. Or c'était ce qui serait devenu impossible si Hayraddin n'avait pas logé dans l'enceinte des couvens où l'on faisait halte. Il ne pouvait même s'empêcher de soupçonner cet homme de chercher à s'en faire renvoyer; car au lieu de se tenir tranquille dans le réduit qu'on lui accordait, il entrait en conversation avec les novices et les jeunes frères: ses tours et ses chansons les amusaient beaucoup, mais n'édifiaient nullement les vieux pères; de sorte qu'il fallait souvent que Durward déployât toute l'autorité qu'il avait sur le Bohémien, et recourût même aux menaces, pour le forcer à mettre des bornes à sa gaieté trop licencieuse; mais il avait en même temps besoin de tout son crédit auprès des supérieurs, pour empêcher qu'on ne mît à la porte le chien de païen. Il réussissait pourtant par la manière adroite avec laquelle il faisait des excuses du manque de décorum de son guide, donnant à entendre qu'il espérait que le voisinage des saintes reliques, son séjour dans des murs consacrés à la religion, et surtout la vue d'hommes religieux dévoués aux autels, pourraient lui inspirer de meilleurs principes, et le porter à une conduite plus régulière.

Cependant le dixième ou douzième jour de leur voyage, après leur entrée dans la Flandre, et comme ils s'approchaient de la ville de Namur, tous les efforts de Quentin devinrent insuffisans pour remédier aux suites du scandale que venait de donner son guide païen. La scène se passait dans un couvent de franciscains d'un ordre réformé et austère, dont le prieur était un homme qui dans la suite mourut en odeur de sainteté. Après bien des scrupules, que Durward avait eu beaucoup de peine à vaincre, comme on devait s'y attendre en pareil cas, il avait enfin obtenu que le malencontreux Bohémien fût reçu dans un bâtiment isolé, habité par un frère lai qui remplissait les fonctions de jardinier. Les deux dames, suivant leur usage, s'étaient retirées dans leur appartement; et le prieur, qui par hasard avait quelques alliés ou parens en écosse, et qui d'ailleurs aimait à entendre les étrangers parler de leur pays, invita Quentin, dont l'air et la conduite lui avaient plu, à venir faire une collation, monastique dans sa cellule.

Durward, ayant reconnu que ce prieur était un homme de grand sens, ne manqua pas de saisir cette occasion pour tâcher de savoir quel était l'état des affaires dans le pays de Liège: car tout ce qu'il avait entendu dire, depuis quelques jours avait fait naître dans son esprit la crainte que les dames de Croye ne pussent faire avec toute sûreté le reste de leur voyage. Il lui semblait même douteux que l'évêque pût les protéger efficacement, si elles arrivaient chez lui. Les réponses que le prieur fit à ses questions n'étaient pas très-consolantes.

—Les habitans de Liège, lui dit-il, sont de riches bourgeois qui, comme autrefois Jéhu, se sont engraissés et ont oublié Dieu. Ils sont enflés de cœur, à cause de leurs richesses et de leurs privilèges. Ils ont eu différentes querelles avec le duc de Bourgogne, leur seigneur suzerain, à cause des impôts qu'il en exige et des immunités auxquelles ils prétendent avoir droit. Ces querelles ont plusieurs fois dégénéré en rébellion ouverte, et le duc, homme ardent et impétueux, a juré dans sa colère, par saint George, qu'à la première provocation il renouvellera à Liège la désolation de Babylone et la chute de Tyr, afin de faire un exemple et une leçon terribles pour toute la Flandre.

—Et d'après tout ce que j'ai entendu raconter, dit Quentin, il est prince à tenir ce serment; de sorte que les Liégeois prendront probablement bien garde de ne pas lui en fournir l'occasion.

—On devrait l'espérer, répondit le prieur, et c'est la prière quotidienne de tous les gens de bien du pays, qui ne voudraient pas que le sang des hommes coulât comme l'eau d'une fontaine, ni qu'ils périssent en réprouvés, sans avoir le temps de faire leur paix avec le ciel. Le bon évêque travaille aussi nuit et jour à maintenir la paix, comme cela convient à un serviteur de l'autel, car on dit dans les écritures,beati pacifici, mais... Et ici le digne prieur poussa un profond soupir et n'acheva pas sa phrase.

Durward fit valoir avec beaucoup de modestie de quelle importance il était aux dames qu'il escortait d'obtenir les renseignemens les plus exacts sur l'état intérieur du pays, et il ajouta que ce serait un acte méritoire de charité chrétienne, si le bon et révérend père voulait bien l'éclairer sur ce sujet.

—C'en est un, répondit le prieur, dont on ne parle pas volontiers; car les paroles qu'on prononce contre les puissans de la terre,etiam in cubiculo, risquent de trouver un messager ailé qui ira les porter jusqu'à leurs oreilles. Cependant, pour vous rendre, à vous qui paraissez un jeune homme bien né, et à ces dames qui sont des femmes craignant Dieu, et qui accomplissent un saint pèlerinage, tous les faibles services qui sont en mon pouvoir, je n'aurai pas de réserve avec vous.

à ces mots, il regarda autour de lui avec un air de précaution, et continua en baissant la voix, comme s'il eût eu peur d'être entendu.

—Les Liégeois, dit-il, sont secrètement excités à leurs fréquentes rébellions par des hommes de Bélial qui prétendent faussement, à ce que j'espère, avoir mission à cet effet de notre roi très-chrétien, qui sans doute mérite trop bien ce titre pour troubler ainsi la paix d'un pays voisin. Le fait est pourtant que son nom est toujours à la bouche de ceux qui sèment le mécontentement et qui enflamment les esprits parmi les habitans de Liège. Il y a en outre, dans les environs, un seigneur de bonne maison, et ayant de la réputation dans les armes, mais qui est, sous tout autre rapport,lapis offensionis et petra scandali, un scandale et une pierre d'achoppement pour la Bourgogne et la Flandre. Il se nomme Guillaume de la Marck.

—Surnommé Guillaume à la longue barbe, dit Quentin, ou le Sanglier des Ardennes.

—Et ce n'est pas à tort qu'on lui a donné ce dernier nom, mon fils, car il est comme le sanglier de la forêt, qui écrase sous ses pieds ceux qu'il rencontre, et qui les déchire avec ses défenses. Il s'est formé une bande de plus de mille hommes, tous semblables à lui, c'est-à-dire méprisant toute autorité civile et religieuse; avec leur aide, il se maintient indépendant du duc de Bourgogne, et il pourvoit à ses besoins et aux leurs à force de rapines et de violences, qu'il exerce indistinctement sur les laïcs et sur les gens d'église:imposuit manus in christos Domini, il a porté la main sur les oints du Seigneur, au mépris de ce qui est écrit:—Ne touchez pas à mes oints, et ne faites pas tort à mes prophètes.—Jusqu'à notre pauvre maison qu'il a sommée de lui fournir des sommes d'or et d'argent pour la rançon de notre vie et celle de nos frères; demande à laquelle nous avons répondu par une supplique en latin dans laquelle nous lui exposions l'impossibilité où nous nous trouvions de le satisfaire, et où nous finissions par lui adresser les paroles du prédicateur:ne moliaris amico tuo malum, quum habet in te fiduciam[59]. Et néanmoins, ceGuilelmus barbatus, ce Guillaume à la longue barbe, connaissant aussi peu les règles des belles-lettres que celles de l'humanité, nous répliqua dans son jargon ridicule:Si non payatis brulabo monasterium vestrum.

—Il ne vous fut pas difficile, mon père, de comprendre ce latin barbare.

—Hélas! mon fils, la crainte et la nécessité sont d'habiles interprètes. Nous fûmes obligés de fondre les vases d'argent de notre autel, pour assouvir la rapacité de ce chef cruel. Puisse le ciel l'en punir au septuple!Pereat improbus! Amen! Amen! Anathema sit.

—Je suis surpris que le duc de Bourgogne, qui a le bras si fort et si puissant, ne réduise pas aux abois ce sanglier, dont les ravages font tant de bruit.

—Hélas! mon fils, le duc est en ce moment à Péronne, assemblant ses capitaines de cent hommes et ses capitaines de mille pour faire la guerre à la France, et c'est ainsi que, pendant que le ciel a envoyé la discorde entre deux grands princes, le pays reste en proie à des oppresseurs subalternes. Mais c'est bien mal à propos que le duc néglige de guérir cette gangrène interne; car, tout récemment, ce Guillaume de la Marck a entretenu à découvert des relations avec Rouslaer et Pavillon, chefs des mécontens de Liège, et il est à craindre qu'il ne les excite bientôt à quelques entreprises désespérées.

—Mais l'évêque de Liège n'a-t-il donc pas assez de pouvoir pour subjuguer cet esprit inquiet et turbulent? Votre réponse à cette question, mon digne père, sera très-intéressante pour moi.

—L'évêque, mon fils, a le glaive de saint Pierre comme il en a les clefs. Il est armé du pouvoir de prince séculier, et il jouit de la puissante protection de la maison de Bourgogne, de même qu'il a l'autorité spirituelle, en qualité de prélat: il soutient cette double qualité par un nombre suffisant de bons soldats et d'hommes d'armes. Or, ce Guillaume de la Marck a été élevé dans sa maison, et en a reçu des bienfaits. Mais à la cour même de l'évêque, il lâcha la bride à son caractère féroce et sanguinaire, et il en fut chassé pour avoir assassiné un des principaux domestiques de ce prélat. Banni de Liège, ayant reçu la défense de reparaître devant le bon évêque, il en a été depuis ce temps l'ennemi constant et implacable; et aujourd'hui, je suis fâché d'avoir à le dire, il s'est ceint les reins, et a revêtu l'armure de la vengeance contre lui.

—Vous regardez donc la situation de ce digne prélat comme dangereuse? lui demanda Quentin avec inquiétude.

—Hélas! mon fils, répondit le bon franciscain, existe-t-il quelqu'un ou quelque chose dans ce monde périssable, que nous ne devions pas regarder comme en danger? Mais à Dieu ne plaise que je dise que le digne prélat se trouve dans un péril imminent. Il a un trésor bien rempli, de fidèles conseillers et de braves soldats; et, de plus, un messager, qui a passé ici hier, se dirigeant du côté de l'est, nous a dit que le duc, à la requête de l'évêque, lui avait envoyé cent hommes d'armes. Cette troupe, avec la suite appartenant à chaque lance, forme une force suffisante pour résister à Guillaume de la Marck, dont le nom soit honni!Amen!

Leur conversation fut interrompue en ce moment par le sacristain, qui, d'une voix que la colère rendait presque inarticulée, accusa le Bohémien d'avoir exercé les plus abominables pratiques contre les jeunes frères. Il avait mêlé à leur boisson, pendant le repas du soir, une liqueur enivrante dix fois plus forte que le vin le plus capiteux, et la tête de la plupart d'entre eux y avait succombé. Dans le fait, quoique celle du sacristain eût été assez heureuse pour résister à l'influence de cette potion, sa langue épaisse et ses yeux enflammés prouvaient qu'il n'avait pas été tout-à-fait à l'abri des effets de ce breuvage défendu. En outre, le Bohémien avait chanté diverses chansons où il n'était question que de vanités mondaines et de plaisirs impurs; il s'était moqué du cordon de saint François, il avait tourné en dérision les miracles de ce grand saint, et il avait osé dire que ceux qui vivaient sous sa règle étaient des fous et des fainéans. Enfin, il avait pratiqué la chiromancie, et prédit au jeune père Chérubin qu'il serait aimé d'une belle dame, laquelle le rendrait père d'un charmant garçon, qui ferait son chemin dans le monde.

Le père prieur écouta quelque temps ces accusations en silence, comme si l'énormité de ces crimes l'avait rendu muet d'horreur. Quand le sacristain en eut terminé la liste, il descendit dans la cour du couvent, et ordonna aux frères lais, à peine de supporter les châtimens spirituels dus à une désobéissance, de s'armer de fouets et de balais, et de chasser l'impie de l'enceinte sacrée.

Cette sentence fut exécutée sur-le-champ en présence de Durward, qui, quoique fort contrarié par cet incident, n'intervint pas en faveur d'Hayraddin, parce qu'il prévit que son intercession serait inutile.

La discipline infligée au délinquant fut pourtant, malgré les exhortations du prieur, plus plaisante que formidable. Le Bohémien parcourait la cour en galopant dans tous les sens, au milieu des clameurs de ceux qui le poursuivaient et du bruit des coups dont les uns ne l'atteignaient point, parce que la plupart de ceux qui les lui portaient n'avaient point en effet dessein de l'atteindre, et dont il évitait les autres à force d'agilité, supportant avec courage et résignation le petit nombre qui tombait sur son dos et sur ses épaules. Le désordre était d'autant plus comique et bruyant, qu'Hayraddin passait par les verges de soldats sans expérience, qui, au lieu de flageller le coupable, se frappaient souvent les uns les autres. Enfin le prieur, voulant terminer une scène plus scandaleuse qu'édifiante, ordonna qu'on ouvrît la porte de la cour; et le Bohémien, se précipitant vers cette issue avec la rapidité d'un éclair, profita du clair de lune pour faire ses adieux au couvent.

Pendant ce temps, un soupçon que Durward avait déjà conçu plus d'une fois se représenta à son esprit avec une nouvelle force. Ce jour-là même Hayraddin lui avait promis de se conduire, dans les monastères, d'une manière plus décente et plus réservée que par le passé. Cependant, bien loin d'exécuter cette promesse, il s'était montré et plus impudent et plus désordonné que jamais. Il était donc probable qu'il n'avait pas agi ainsi sans dessein; quels que fussent les défauts du Bohémien, il ne manquait certainement pas de bon sens, et il savait, quand il le voulait, avoir de l'empire sur lui-même. N'était-il pas possible qu'il désirât avoir quelque communication, soit avec des gens de sa horde, soit avec d'autres personnes, et que, la surveillance de Quentin y mettant obstacle pendant le jour, il eût recours à ce stratagème pour se faire chasser cette nuit du couvent.

Dès que ce soupçon fut entré dans l'esprit de Durward, alerte comme il l'était toujours dans tous ses mouvemens, il résolut de suivre le Bohémien flagellé, et de s'assurer, aussi secrètement qu'il le pourrait, de ce qu'il allait devenir. En conséquence, dès que Hayraddin eut passé la porte du couvent, Quentin expliqua très-brièvement au prieur la nécessité où il était de ne pas perdre de vue son guide, et vola comme un trait à sa poursuite.

«Quoi! le grossier coquin! l'espion épié!«Avec ces rustres-là vous n'avez rien à faire?«éloignez-vous....»BEN Johnson.Conte de Robin Hood.

LORSQUEDurward sortit du couvent, il put remarquer, grâce au clair de lune, la retraite précipitée du Bohémien fuyant à travers le village avec la rapidité d'un limier qui a senti le fouet; et il le vit ensuite entrer un peu plus loin dans une prairie.

—Mon camarade court vite, se dit Quentin à lui-même, mais il faudrait courir plus vite encore pour échapper au pied le plus agile qui ait jamais foulé les bruyères de Glen-Houlakin.

Comme, heureusement, il avait quitté son manteau et son armure, le montagnard Écossais put déployer une légèreté qui, étant sans égale dans son pays, devait bientôt lui faire joindre le Bohémien, en dépit de l'agilité que déployait celui-ci. Ce n'était pourtant pas ce que se proposait Quentin; car il regardait comme beaucoup plus important de découvrir ses projets que d'y mettre obstacle. Ce qui acheva de l'y déterminer, ce fut de voir le Bohémien ne point ralentir le pas, même après la première impulsion de sa fuite; sa course avait donc un tout autre objet que celle d'un homme chassé d'un bon logement, presqu'à minuit, sans s'y attendre, et qui naturellement n'aurait dû songer qu'à s'en procurer un autre. Quentin le suivit sans être aperçu, car le Bohémien ne tourna pas la tête une seule fois; mais après avoir traversé la prairie, celui-ci s'arrêta au bord d'un petit ruisseau dont les rives étaient couvertes d'aunes et de saules; il sonna du cor, avec précaution toutefois et en ménageant le son. Un coup de sifflet, qui partit à peu de distance, lui répondit sur-le-champ.

—C'est un rendez-vous, pensa Quentin; mais comment m'approcher pour entendre ce qui va se passer? Le bruit de mes pas et celui des branches qu'il faut que j'écarte me trahiront, si je n'y prends garde. Je les surprendrai pourtant, de part saint André! comme si c'étaient des daims de Glen-Isla[60]. Je leur apprendrai que ce n'est pas sans fruit que j'ai été instruit dans l'art de la vénerie. Les voilà ensemble; ils sont deux; l'avantage n'est pas pour moi, s'ils me découvrent et qu'ils aient des projets hostiles, comme cela n'est que trop à craindre; prenons garde que la comtesse Isabelle ne perde son pauvre ami!—Que dis-je? il ne mériterait pas ce titre, s'il n'était prêt à combattre pour elle une douzaine de ces coquins. Après avoir croisé le fer avec Dunois, avec le meilleur chevalier de la France, dois-je craindre une horde de pareils vagabonds? Fi donc! prudence et courage; et avec l'aide de Dieu et de saint André, ils me trouveront plus fort et plus fin qu'eux.

D'après cette résolution, employant une ruse que lui, avait apprise l'habitude de la chasse des forêts, il descendit dans le lit de la petite rivière, dont l'eau, variant de profondeur, tantôt lui couvrait à peine les pieds, tantôt lui montait jusqu'aux genoux, et s'avança ainsi bien doucement, caché sous les branches des arbres entre-croisées sur sa tête; le bruit de ses pas se confondait avec le murmure des eaux (c'est ainsi que nous-mêmes nous nous sommes souvent approchés autrefois du nid du corbeau vigilant). De cette manière, il arriva, sans être aperçu, assez près pour entendre la voix des deux hommes qu'il voulait observer; mais il ne distinguait pas leurs paroles. étant en ce moment sous un magnifique saule pleureur dont les branches tombaient jusque sur la surface de l'eau, il en saisit une des plus fortes, et employant en même temps l'adresse, la force et l'agilité, il se hissa sur l'arbre, sans bruit, et s'assit sur la bifurcation des premières branches, sans crainte d'être découvert.

De là il vit que l'individu avec lequel Hayraddin conversait était un homme de sa caste; mais il reconnut en même temps, à sa grande mortification, qu'ils parlaient une langue dont il ne pouvait comprendre un seul mot. Ils riaient beaucoup; et, comme Hayraddin fit un mouvement comme s'il s'esquivait, et finit par se frotter les épaules, Quentin en conclut qu'il lui racontait l'histoire de la bastonnade qu'il avait reçue avant sa fuite du couvent.

Tout à coup on entendit à quelque distance un nouveau coup de sifflet; Hayraddin y répondit en sonnant du cor, comme il l'avait fait en arrivant, et, quelques instans après, un nouveau personnage parut sur la scène. C'était un homme grand, vigoureux, ayant l'air martial, et dont les formes robustes formaient un contraste frappant avec la petite taille et le corps grêle des deux Bohémiens. Un large baudrier, passé sur son épaule, soutenait un grand sabre. Son haut-de-chausses couvert de taillades d'où sortaient des bouffettes en soie et en taffetas de diverses couleurs, était attaché au moins par cinq cents aiguillettes en ruban à une jaquette de buffle bien serrée, sur la manche droite de laquelle on voyait une plaque en argent représentant une tête de sanglier, indice du chef sous lequel il servait. Le chapeau qu'il portait de côté sur l'oreille, laissait voir une grande quantité de cheveux crépus qui ombrageaient son large visage, et allaient se mêler avec une barbe non moins large, d'environ quatre pouces de longueur. Il tenait à la main une longue lance, et tout son équipement annonçait un de ces aventuriers allemands, connus sous le nom delanzknechts, en français lansquenets[61], qui formaient à cette époque une partie formidable de l'infanterie. Ces mercenaires étaient une soldatesque féroce et ne songeant qu'au pillage; un conte absurde courait parmi eux, que la porte du ciel avait été fermée à un lansquenet à cause de ses vices, et qu'on avait refusé de le recevoir en enfer à cause de son caractère mutin, querelleur et insubordonné: il en résultait qu'ils agissaient en gens qui n'aspiraient pas au ciel et qui ne redoutaient pas l'enfer.

—Donner und blitz! s'écria-t-il en arrivant; et il parla ensuite une sorte de jargon franco-germain, dont nous ne pourrons donner qu'une idée très imparfaite:—Pourquoi vous m'avoir fait perdre trois nuits à vous attendre?

—Je n'ai pas pu vous voir plus tôt,mein herr, répondit Hayraddin avec un ton de soumission. Il y a un jeune Écossais, qui a l'œil aussi vif qu'un chat sauvage, qui épie mes moindres mouvemens. Il me soupçonne déjà; si ses soupçons se confirmaient, je serais un homme mort, et il reconduirait ces femmes en France.

—Washenker! dit le lansquenet, nous être trois; nous les attaquer demain, et enlever les femmes sans aller plus loin. Vous m'avoir dit les deux gardes être des poltrons, vous et votre camarade en avoir soin, et,der Teufel! moi me charger du chat sauvage.

—Vous ne trouverez pas cela si facile, dit le Bohémien; car, outre que notre métier à nous autres n'est pas de nous battre, notre Écossais est un gaillard qui s'est mesuré avec le meilleur chevalier de toute la France, et qui s'en est tiré avec honneur. Je l'ai vu de mes propres yeux serrer Dunois d'assez près.

—Hagel und sturmwetter! s'écria l'Allemand; votre lâcheté vous fait parler ainsi.

—Je ne suis pas plus lâche que vous,mein herr;mais, encore une fois, mon métier n'est pas de me battre. Si vous conservez l'embuscade à l'endroit convenu, c'est fort bien; sinon je les conduis en sûreté au palais de l'évêque; et Guillaume de la Marck pourra aisément les y aller chercher, s'il est la moitié aussi fort qu'il prétendait l'être, il y a huit jours.

—Potz tausend! Nous être aussi forts et plus forts. Mais nous avoir entendu parler d'une centaine de lances arrivées de Bourgogne; et à cinq hommes par lance, voyez-vous, c'est juste cinq cents; en ce cas,der Teufel! eux avoir bien plus d'envie de nous chercher que nous de les trouver, car l'évêque avoir de bonnes forces sur pied; oui, avoir de bonnes forces.

—Il faut donc vous en tenir à l'embuscade de la Croix-des-Trois-Rois, ou renoncer à l'aventure.

—Renoncer à l'aventure! renoncer à enlever une riche héritière pour être la femme de notre noble capitaine!der Teufel! Moi plutôt attaquer l'enfer!meine seele! nous tous devenir bientôt des princes et deshertzogs, que vous appelez ducs; avoir une bonne cave, du bon argent de France en abondance, et peut-être quelques jolies filles par-dessus le marché, quand le Barbu en avoir assez.

—Ainsi donc, l'embuscade de la Croix-des-Trois-Rois tient toujours?

—Mein Gott, oui sans doute. Vous jurer de les y amener, et quand eux être descendus de cheval, et être à genoux devant la croix, ce que personne ne manque à faire excepté des fils païens, comme toi, nous tomber sur eux, et les femmes être à nous.

—Fort bien, mais je n'ai promis de me charger de cette affaire qu'à une condition: je n'entends pas qu'on touche à un seul cheveu de la tête du jeune homme. Si vous m'en faites serment par les carcasses de vos trois Rois qui sont à Cologne, je vous jurerai par les sept Dormans[62], de vous servir fidèlement pour tout le reste. Et, si vous ne tenez pas votre serment, je vous préviens que les sept Dormans viendront vous éveiller sept nuits de suite, et qu'à la huitième ils vous étrangleront et vous dévoreront.

—Mais,donner un hagel! pourquoi vous être si inquiet de la vie de ce jeune homme? lui n'être pas de votre sang ni de votre nation.

—Que vous importe, honnête Heinrick? Il y a des gens qui aiment à couper la gorge aux autres, et il y en a qui se plaisent à leur sauver le cou. Ainsi, jurez-moi qu'il ne lui en coûtera ni la vie ni la moindre blessure, ou, de par la brillante étoile d'Oldebaoran, cette affaire n'ira pas plus loin. Jurez-le-moi par les trois Rois de Cologne, comme vous les appelez, car je sais que vous ne faites cas d'aucun autre serment.

—Toi être vraiment comique! dit l'Allemand. Eh bien donc, moi jurer...

—Un moment, s'écria Hayraddin, demi-tour à droite, brave lansquenet, et tournez la tête du côté de l'orient, afin que les trois Rois vous entendent.

Le soldat prêta le serment de la manière qui lui était prescrite, et dit ensuite qu'il se tiendrait à l'embuscade, et que l'endroit était fort convenable, puisqu'il n'était guère qu'à cinq milles de distance du lieu où ils se trouvaient.

—Mais, ajouta-t-il, pour rendre l'affaire bien sûre, moi penser convenable de placer quelques braves gens sur la gauche de l'auberge, afin de tomber sur eux, si eux avoir la fantaisie de passer par là.

—Non, répondit le Bohémien après avoir réfléchi un moment, la vue de ces soldats de ce côté pourrait alarmer la garnison de Namur, et alors il y aurait un combat douteux, au lieu d'un succès assuré. D'ailleurs ils suivront la rive droite de la Meuse, car je puis les conduire comme bon me semble, ce montagnard Écossais, malgré sa méfiance, s'en rapportant entièrement à moi pour le guider, et n'ayant jamais demandé l'avis de personne sur la route qu'il doit suivre. Mais aussi je lui ai été donné par un ami sûr, par un homme de la parole duquel personne ne s'est jamais méfié, avant d'avoir appris à le connaître un peu.

—Maintenant, l'ami Hayraddin, dit le lansquenet, moi avoir une petite question à vous faire. Moi pas concevoir comment avoir pu faire que vous et votre frère étant, comme vous le prétendre, de grandssternendeuter, que vous appeler astrologues, vous n'avoir pas prévu que lui devoir être pendu.Hunker! cela n'être-t-il pas singulier?

—Je vous dirai, Heinrick, répliqua le Bohémien, que si j'avais su que mon frère était assez fou pour aller raconter au duc de Bourgogne les secrets du roi Louis, j'aurais prédit sa mort aussi assurément que je prédirais le beau temps en juillet. Louis a des oreilles et des mains à la cour de Bourgogne, et le duc a quelques conseillers pour qui le son de l'or de France est aussi agréable que le glouglou d'une bouteille l'est pour vous. Mais adieu, et ne manquez pas de vous trouver au rendez-vous. Il faut que j'attende à la pointe du jour mon Écossais à une portée de flèche de l'auge de ces pourceaux fainéans, sans quoi il me soupçonnerait d'avoir fait une excursion peu favorable au succès de son voyage.

—Toi pouvoir pas partir sans boire avec moi une coup de consolation, dit l'Allemand. Oh! mais, moi oublier, toi assez bête pour ne boire que de l'eau, comme un vil vassal de Mahomet et de Termagant.

—Tu n'es, toi-même, qu'un esclave du vin et du flacon, dit le Bohémien. Je ne suis pas surpris que ceux qui sont altérés de sang te confient l'exécution des mesures de violence que de meilleures têtes ont imaginées. Quand on veut connaître les pensées des autres, ou cacher les siennes, il ne faut pas boire de vin. Mais à quoi bon te prêcher, toi qui es toujours aussi altéré que les sables de l'Arabie. Adieu; emmène avec toi mon camarade Tuisco, car, si on le voyait rôder près du monastère, cela donnerait des soupçons.

Les deux illustres alliés se séparèrent alors, après s'être promis de nouveau de ne pas manquer au rendez-vous fixé à la Croix-des-Trois-Rois.

Durward les suivit long-temps des yeux, et descendit de l'arbre. Son cœur battait en songeant combien peu il s'en était fallu que la belle comtesse ne fût victime d'un complot tramé avec une si profonde perfidie, si toutefois il était encore possible de le déjouer. Craignant de rencontrer Hayraddin en retournant au monastère, il fit un long détour, au risque d'avoir à passer par quelques mauvais sentiers.

Chemin faisant, il réfléchit très-attentivement sur ce qu'il avait à faire. En entendant Hayraddin faire l'aveu de sa trahison, il avait d'abord pris la résolution de le mettre à mort aussitôt que la conférence serait terminée, et que ses compagnons seraient à une distance suffisante; mais quand il l'eut entendu exprimer tant d'intérêt pour lui sauver la vie, il sentit qu'il lui serait difficile d'infliger à ce traître, dans toute son étendue, le châtiment que méritait sa perfidie. Il résolut donc d'épargner ses jours, et même de continuer, s'il était possible, à l'employer comme guide, en prenant toutes les précautions nécessaires pour la sûreté de la belle comtesse, à qui il s'était promis de dévouer sa vie.

Mais que fallait-il faire? les dames de Croye ne pouvaient se réfugier en Bourgogne, d'où elles avaient été obligées de s'enfuir; ni en France, d'où elles avaient été, en quelque sorte, renvoyées. La violence du duc Charles, dans le premier de ces deux pays, n'était guère moins à craindre pour elles que la politique froide et tyrannique du roi dans l'autre. Après y avoir profondément réfléchi, Durward ne put imaginer rien de mieux que d'éviter l'embuscade, en suivant la rive gauche de la Meuse pour se rendre à Liège, où ces dames, conformément à leur premier projet, se mettraient sous la protection du saint évêque. On ne pouvait douter que ce prélat n'eût la volonté de les protéger; et, s'il avait reçu un renfort de cent hommes d'armes, il en avait le pouvoir. Dans tous les cas, si les dangers auxquels l'exposaient les hostilités de Guillaume de la Marck et les troubles de la ville de Liège devenaient imminens, il pouvait toujours envoyer ces malheureuses dames en Allemagne, avec une escorte convenable.

Pour conclusion (car quel homme a jamais terminé une délibération sans quelque considération personnelle?), Quentin pensa que le roi Louis, en le condamnant de sang-froid à la mort ou à la captivité, l'avait délié de ses engagemens envers la couronne de France, et il prit la résolution positive de s'en affranchir. L'évêque de Liège avait probablement besoin de soldats; et, par la protection des belles comtesses, qui maintenant, et surtout la comtesse Hameline, le traitaient avec beaucoup de familiarité, il pouvait obtenir de lui quelque commandement, peut-être même être chargé de conduire les dames de Croye dans quelque place qui leur offrît plus de sûreté que Liège et ses environs. Enfin, elles avaient parlé, quoique en quelque sorte en badinant, de lever les vassaux de la comtesse Isabelle, comme beaucoup de seigneurs le faisaient dans ces temps de troubles, et de fortifier son château de manière à le mettre en état de résister à toute attaque; elles lui avaient demandé en plaisantant s'il voulait être leur sénéchal, et remplir cette place périlleuse; et comme il avait accepté cette proposition avec autant de zèle que d'empressement, elles lui avaient permis de leur baiser la main, en signe de sa promotion à cette fonction honorable et de confiance. Il avait même cru remarquer que la main de la comtesse Isabelle, une des mains les plus belles et les mieux faites qui eussent jamais reçu pareil hommage d'un vassal dévoué, avait tremblé tandis que ses lèvres s'y reposaient un instant de plus que ne l'exigeait le cérémonial, et que ses joues et ses yeux avaient donné quelques marques de confusion quand elle l'avait retirée. Quelque chose ne pouvait-il pas résulter de tout cela? Et quel homme brave, à l'âge de Quentin, n'aurait pas permis à de semblables considérations d'influer un peu sur sa détermination?


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