Ce point réglé, il eut à réfléchir sur la manière dont il agirait à l'égard de l'infidèle Bohémien. Il avait renoncé à sa première idée de le tuer dans le bois même; mais s'il prenait un autre guide, et qu'il le laissât en liberté, c'était envoyer le traître au camp de Guillaume de la Marck, pour y porter la nouvelle de leur marche. Il pensa à prendre le prieur pour confident, en l'engageant à retenir le Bohémien prisonnier jusqu'à ce qu'ils eussent le temps d'arriver à Liège; mais, en y réfléchissant, il n'osa pas hasarder de faire une pareille proposition à un homme que la vieillesse avait dû rendre timide, et qui, comme moine, considérant la sûreté de son couvent comme le plus important de ses devoirs, tremblait au seul nom du Sanglier des Ardennes.
Enfin il arrêta un plan d'opération sur lequel il crut d'autant mieux pouvoir compter, que l'exécution n'en dépendrait que de lui-même; et pour la cause qu'il avait embrassée, il se sentait capable de tout. Aussi résolu que hardi, quoique sans se dissimuler les dangers de sa position, Quentin pouvait être comparé à un homme qui marche chargé d'un fardeau dont il sent la pesanteur, mais qu'il ne croit pas au-dessus de ses forces. Ce plan venait d'être arrêté dans son esprit, quand il arriva au couvent.
Il frappa doucement à la porte; un frère, que le prieur avait eu l'attention d'y placer pour l'attendre, lui ouvrit; et, l'informant que tous les frères devaient rester dans l'église jusqu'au point du jour, pour prier Dieu de pardonner les divers scandales qui avaient eu lieu dans la communauté pendant la soirée précédente, il proposa à Quentin d'aller partager leurs exercices de dévotion; mais les vêtemens du jeune Écossais étaient tellement mouillés, qu'il ne crut pas devoir accepter cette offre, et il demanda la permission d'aller s'asseoir près du feu de la cuisine, afin de pouvoir sécher ses habits avant de se mettre en route. Il désirait d'ailleurs que le Bohémien, quand il le reverrait, n'aperçût rien en lui qui pût le porter à soupçonner son excursion nocturne.
Le digne frère non-seulement lui accorda sa demande, mais voulut même lui tenir compagnie; circonstance dont Durward fut d'autant plus charmé, qu'il désirait se procurer quelques renseignemens sur les deux routes dont il avait entendu parler pendant la conversation du Bohémien avec le lansquenet.
Le frère, qui justement se trouvait souvent chargé des affaires extérieures du couvent, était de toute la communauté celui qui pouvait le mieux répondre aux questions que Quentin lui fit à ce sujet; mais il ajouta qu'en bonnes pèlerines, c'était un devoir pour les dames qu'il escortait de suivre la rive-droite de la Meuse, afin de payer le tribut de la dévotion devant la Croix-des-Trois-Rois, élevée à l'endroit où les saintes reliques de Gaspard, de Melchior et de Balthazar, noms que donne l'église catholique aux trois mages qui vinrent de l'Orient pour apporter leurs offrandes à Bethléem, s'étaient arrêtées lorsqu'on les transportait à Cologne, et où elles avaient fait plusieurs miracles.
Quentin lui répondit que ces pieuses dames étaient déterminées à observer avec la plus grande ponctualité toutes les saintes stations de leur pèlerinage, et qu'elles visiteraient certainement celle de la Croix-des-Trois-Rois, soit en allant à Cologne, soit en en revenant; mais qu'elles avaient entendu dire que la route sur la rive droite de la Meuse était peu sûre, attendu qu'elle était infestée par les soldats du féroce Guillaume de la Marck.
—à Dieu ne plaise, s'écria le frère François, que le Sanglier des Ardennes ait porté de nouveau sa bauge si près de nous! Au surplus, quand cela serait vrai, la Meuse est assez large pour établir une bonne barrière entre lui et nous.
—Mais elle n'établira aucune barrière entre ces dames et ce maraudeur, répondit Quentin, si nous la traversons pour prendre la route de la rive droite.
—Le ciel protégera ceux qui lui appartiennent, jeune homme, répliqua le frère. Les trois Rois de la bienheureuse ville de Cologne ne laissent pas même entrer dans l'enceinte de ses murs un juif ou un infidèle; il serait bien dur de penser qu'ils pussent commettre un assez grand oubli pour permettre que de dignes pèlerins venant leur rendre hommage devant la croix élevée en leur honneur, fussent pillés et maltraités par un chien de mécréant comme ce Sanglier des Ardennes, qui est pire que tout un camp de païens sarrasins, et les dix tribus d'Israël par-dessus le marché.
Quelque confiance que Quentin, en bon catholique, fût tenu d'accorder à la protection spéciale de Gaspard, de Melchior et de Balthazar, il ne put s'empêcher de réfléchir que les comtesses n'ayant pris le titre de pèlerines que par les conseils d'une politique mondaine, elles n'avaient pas trop le droit d'espérer que les trois mages les mettraient sous leur sauvegarde en cette occasion; et, en conséquence, il résolut de leur épargner, autant que possible, le besoin d'une intervention miraculeuse. Cependant; dans la simplicité de sa bonne foi, il fit vœu de faire lui-même, en propre personne, un pèlerinage aux trois Rois de Cologne, si ces illustres personnages, de sainte et royale mémoire, lui permettaient de conduire à bon port les dames qu'il escortait.
Afin de contracter cette obligation avec toute la solennité possible, il pria le frère François de le faire entrer dans une des chapelles latérales du couvent; et là, se mettant à genoux avec une dévotion sincère, il ratifia le vœu qu'il venait de faire intérieurement. Le son des voix des moines qui chantaient dans le chœur, l'heure solennelle à laquelle il faisait cet acte religieux, l'effet de la faible clarté qu'une seule lampe répandait dans ce petit édifice gothique, tout contribua à jeter Durward dans cet état où l'homme reconnaît le plus facilement la faiblesse humaine, et cherche cette aide et cette protection surnaturelle qu'aucune croyance ne promet qu'au repentir du passé et à une ferme résolution d'amendement pour l'avenir. Si l'objet de sa dévotion était mal placé, ce n'était pas la faute de Quentin; et ses prières étant sincères, nous aurions peine à croire qu'elles ne furent pas favorablement accueillies du seul vrai Dieu, qui regarde les intentions et non les formes, et aux yeux duquel la dévotion sincère d'un païen est plus estimable que l'hypocrisie spécieuse d'un pharisien.
S'étant recommandé, sans oublier ses malheureuses compagnes, à la protection des saints et à la garde de la Providence, Quentin alla se reposer le reste de la nuit, laissant le frère édifié de la ferveur et de la sincérité de sa dévotion.
«Quand joyeuses chansons et contes plus joyeux«Adoucissaient pour nous un chemin sinueux,«Nous craignions d'arriver à la fin du voyage.«Mais d'un enchantement le tout était l'ouvrage;«Ce chemin escarpé, faisant mille détours,«Au point d'où nous partions nous ramenait toujours.»SAMUEL JOHNSON.
L'AUROREcommençait à peine à paraître, quand Durward, sortant de sa petite cellule, éveilla les palefreniers endormis, et surveilla, avec un soin encore plus particulier que de coutume, tous les préparatifs du départ. Ce fut lui-même qui examina si les brides, les mors et tous les harnais des chevaux étaient en bon état; il vérifia s'ils étaient bien ferrés, afin que le hasard n'amenât pas quelques-uns de ces accidens qui, quoique peu importans en eux-mêmes, n'en retardent pas moins les voyageurs dans leur route. Il voulut aussi qu'on donnât l'avoine aux chevaux en sa présence, afin d'être sûr qu'ils seraient en état de faire une bonne journée, ou une course forcée, si le cas l'exigeait.
Retournant alors dans sa chambre, il s'arma avec un soin tout particulier, et ceignit son épée en homme qui prévoit un danger prochain, et qui a pris la ferme résolution de le braver.
Ces sentimens généreux lui donnèrent une fierté de démarche et un air de dignité que les dames de Croye n'avaient pas encore remarqués en lui, quoiqu'elles eussent vu avec plaisir et intérêt la grâce et la naïveté de ses discours et de sa conduite, ainsi que l'alliance de son intelligence naturelle avec cette simplicité qu'il devait à son pays et à son éducation. Il leur donna à entendre qu'il serait à propos qu'elles partissent de meilleure heure que de coutume, et en conséquence elles quittèrent le couvent après avoir déjeuné, non sans avoir témoigné leur reconnaissance de l'hospitalité qu'elles avaient reçue, par une offrande qu'elles firent au pied des autels, et qui convenait mieux à leur rang véritable qu'à ce qu'elles paraissaient être. Cette libéralité ne fit pourtant naître aucun soupçon: elles passaient pour Anglaises, et ces insulaires jouissaient dès ce temps-là de cette réputation de richesse qu'ils conservent encore aujourd'hui.
Le prieur leur donna sa bénédiction pendant qu'elles montaient à cheval, et félicita Quentin de l'absence de son guide païen.—Car, ajouta cet homme vénérable, il vaut mieux trébucher en chemin, que d'être soutenu par la main d'un voleur ou d'un brigand.
Durward ne partageait pas tout-à-fait cette opinion; quoiqu'il sût que le Bohémien était dangereux, il croyait pouvoir profiter de ses services, et déjouer en même temps ses projets de trahison, maintenant qu'il les connaissait. Mais ses inquiétudes à ce sujet ne durèrent pas long-temps, car à peine la petite cavalcade était-elle à trois cents pas du monastère et du village, qu'il aperçut Hayraddin monté à l'ordinaire sur son petit cheval plein de feu. Le chemin côtoyait ce même ruisseau sur les rives duquel Quentin avait entendu la conférence mystérieuse de la nuit précédente, et il n'y avait pas long-temps que le Bohémien les avait rejoints, quand ils passèrent sous le saule qui avait fourni à Durward le moyen de se cacher pour écouter, sans être aperçu, la conversation du guide perfide avec le lansquenet.
Les souvenirs que ce lieu fit naître dans l'esprit de Quentin le portèrent à adresser brusquement la parole au Bohémien, à qui il avait à peine dit un mot jusqu'alors.
—Où as-tu passé cette nuit, profane coquin? lui demanda-t-il.
—Vous pouvez aisément le deviner en regardant mes habits, répondit Hayraddin, qui lui montra du doigt ses vêtemens encore couverts de foin.
—Une meule de foin, répliqua Durward, est un lit fort convenable pour un astrologue, et beaucoup meilleur que n'en mérite un païen qui ose blasphémer contre notre sainte religion et ses ministres.
—Mon Klepper s'en est pourtant trouvé mieux que moi, dit Hayraddin en caressant le cou de son cheval, car il y a rencontré en même temps abri et nourriture. Ces vieux fous de tondus l'ont mis à la porte comme s'ils avaient peur que le cheval d'un homme d'esprit pût infecter de bon sens et de sagacité toute une congrégation d'ânes. Heureusement Klepper connaît ma manière de siffler, et il me suit comme un chien, sans quoi nous ne nous serions jamais revus; et vous auriez pu siffler à votre tour pour trouver un guide.
—Je t'ai déjà recommandé plus d'une fois, lui dit Quentin en le regardant d'un air sévère, de réprimer la licence de ta langue quand tu te trouves dans la compagnie de personnes honnêtes, ce qui, je crois, ne t'était guère arrivé jusqu'à ce jour; et je te promets que si je te croyais un guide aussi infidèle que je te crois impie et blasphémateur, mon poignard Écossais ne tarderait pas à faire connaissance avec ton cœur de païen, quoique ce fût me dégrader au rang du boucher qui égorge un pourceau.
Le Bohémien, sans baisser les yeux sous le regard perçant de Quentin, et sans renoncer au ton d'indifférence caustique avec lequel il parlait toujours, répondit;—Le sanglier est proche parent du pourceau, et cependant il y a bien des gens qui trouvent honneur, plaisir et profit à le tuer.
étonné de la confiance et de la hardiesse de cet homme, et craignant qu'il ne connût quelques points de son histoire et de ses sentimens, sur lesquels il ne se souciait pas d'entrer en conversation avec lui, Quentin rompit brusquement un entretien dans lequel il n'avait obtenu aucun avantage sur le Maugrabin, et retourna à son poste ordinaire, c'est-à-dire à côté des deux dames.
Nous avons déjà fait observer qu'il s'était établi entre elles et lui un certain degré de familiarité. La comtesse Hameline, après s'être bien assurée de la noblesse de sa naissance, le traitait en égal et en favori; et, quoique sa nièce laissât voir moins ostensiblement l'estime qu'elle avait pour lui, néanmoins, à travers sa retenue et sa timidité, Quentin croyait reconnaître que sa compagnie et sa conversation ne lui étaient nullement indifférentes.
Rien n'anime la gaieté de la jeunesse comme la certitude qu'elle plaît en s'y livrant. Aussi Quentin, pendant tout le voyage, avait-il déployé toutes ses ressources pour amuser la belle comtesse, tantôt par un entretien enjoué, tantôt en lui chantant les chansons de son pays en sa propre langue, quelquefois en lui en racontant les traditions; les efforts qu'il faisait pour les mettre en français, langue qu'il ne connaissait pas encore parfaitement, occasionnaient souvent cent petites méprises plus divertissantes que la narration même. Mais ce matin, livré à ses pensées inquiètes, il restait à côté des dames de Croye sans faire, suivant son usage, aucune tentative pour les amuser, et elles ne purent s'empêcher de trouver son silence extraordinaire.
—Notre jeune champion a vu un loup, dit la comtesse Hameline, faisant allusion à une ancienne superstition, et cette rencontre lui a fait perdre la langue.
—Dire que j'ai dépisté un renard, ce serait frapper plus près du but, pensa Quentin; mais ce fut tout bas qu'il fît cette réflexion.
—Êtes-vous indisposé, monsieur Quentin? lui demanda la comtesse Isabelle avec un ton d'intérêt dont elle ne put s'empêcher de rougir, parce qu'elle sentait que c'était s'avancer un peu plus que ne le permettait la distance qui les séparait.
—Il a passé la nuit à table avec les bons frères, dit la comtesse Hameline. Les Écossais sont comme les Allemands, qui font une telle dépense de gaieté en buvant leur vin du Rhin, qu'il n'apportent à la danse, dans la soirée, que des jambes mal assurées, et dans le boudoir des dames, le lendemain matin, que des maux de tête.
—Je ne mérite pas de tels reproches, belles dames, répondit Durward. Les bons frères ont passé à l'église presque toute la nuit; et quant à moi, j'ai à peine bu un verre de leur vin le plus commun.
—C'est peut-être la mauvaise chère qui lui a fait perdre sa gaieté, dit la comtesse Isabelle. Allons, monsieur Quentin, consolez-vous; si jamais nous allons ensemble dans mon ancien château de Braquemont, quand je devrais être moi-même votre échanson, et vous le présenter, vous aurez un verre d'excellent vin, bien au-dessus de celui que produisent les fameuses vignes de d'Hoccheim ou de Johannisberg.
—Un verre d'eau devotremain, noble dame..., dit Quentin; mais la voix lui manqua, et Isabelle prit la parole comme si elle n'avait fait aucune attention à l'accent de tendresse avec lequel il avait appuyé sur le pronom possessif.
—Ce vin, dit-elle, fut placé dans les caves de Braquemont par mon bisaïeul le rhingrave Gottfried.
—Qui obtint la main de sa bisaïeule, dit la comtesse Hameline en l'interrompant, pour s'être montré le plus vaillant des enfans de la chevalerie au grand tournoi de Strasbourg, où dix chevaliers perdirent la vie dans la lice. Mais ce temps est passé. Personne aujourd'hui ne pense plus à s'exposer au péril pour acquérir de l'honneur, ou pour secourir la beauté.
Elle parlait ainsi du ton que prend une beauté moderne dont les charmes commencent à être sur le retour, quand on l'entend se plaindre du peu de politesse du siècle actuel. Quentin prit sur lui de répondre qu'on ne manquait pas encore de cet esprit de chevalerie qu'elle semblait regarder comme éteint, et que, quand il aurait disparu du reste de la terre, on le retrouverait encore dans le cœur des gentilshommes Écossais.
—écoutez-le! s'écria la comtesse Hameline; il voudrait nous faire croire que son pays froid et stérile conserve encore ce noble feu éteint en France et en Allemagne! Le pauvre jeune homme ressemble aux montagnards suisses, qui ne connaissent rien de si beau que leur affreux pays: il nous parlera bientôt des vignes et des oliviers d'écosse.
—Non, madame, répondit Durward; tout ce que je puis dire du vin et de l'huile qu'on trouve sur nos montagnes, c'est que notre épée sait contraindre nos voisins plus riches à nous payer un tribut de ces riches productions. Mais quant à la foi sans tache, quant à l'honneur sans reproche de l'écosse, je suis forcé de mettre à l'épreuve en ce moment la confiance que vous y accordez, quoique l'humble individu qui vous la demande ne puisse vous offrir rien de plus pour gage de votre sûreté.
—Vous parlez mystérieusement, dit la comtesse Hameline; vous connaissez donc quelque danger qui nous menace aujourd'hui.
—Je l'ai lu dans ses yeux depuis une heure! s'écria Isabelle en joignant les mains. Sainte Vierge, qu'allons-nous devenir?
—Rien que ce qu'il vous plaira, dit Durward; je l'espère du moins. Mais je suis obligé de vous le demander, nobles dames, pouvez-vous vous fier à moi?
—Nous fier à vous? répondit la comtesse Hameline, certainement. Mais pourquoi cette question? et jusqu'à quel point nous demandez-vous notre confiance?
—Quant à moi, dit Isabelle, je vous l'accorde tout entière et sans réserve; et, si vous pouvez nous tromper, Quentin, je croirai qu'il n'existe de sincérité que dans le ciel.
—Noble dame, répondit Durward au comble de ses vœux, vous ne faites que me rendre justice. Mon projet est de changer de route, et de nous rendre à Liège en suivant la rive gauche de la Meuse, au lieu de la traverser à Namur. C'est m'écarter des ordres que j'ai reçus du roi Louis, et des instructions qu'il a données à notre guide. Mais j'ai entendu dire dans le couvent d'où nous sortons, qu'on a vu des maraudeurs sur la rive droite de ce fleuve, et que le duc de Bourgogne a mis en campagne des troupes pour les réprimer. Ces deux circonstances me donnent des craintes pour votre sûreté. Ai-je votre permission pour faire ce changement à votre route?
—Ma pleine et entière permission, répondit la comtesse Isabelle.
—Je crois, comme vous, ma nièce, lui dit sa tante, que le jeune homme a de bonnes intentions; mais songez-vous que c'est contrevenir aux instructions que nous a données le roi Louis, qui nous les a si souvent répétées?
—Et pourquoi aurions-nous égard à ses instructions? dit Isabelle. Grâce au ciel, je ne suis pas sa sujette. Je m'étais confiée à sa protection, et il a abusé de la confiance qu'il m'avait engagée à lui accorder. Je ne voudrais pas faire injure à ce jeune homme en mettant un instant sa parole en balance contre les injonctions de ce tyran artificieux et égoïste.
—Que le ciel vous récompense de ce que vous venez de dire! s'écria Durward avec transport. Si je ne justifiais pas la confiance que vous daignez m'accorder, être déchiré par des chevaux indomptés en ce monde, et exposé dans l'autre à d'éternelles tortures, serait un supplice trop doux pour moi.
à ces mots, il piqua des deux, et alla rejoindre le Bohémien. Le caractère de ce digne personnage paraissait être tout-à-fait passif. Les injures et les menaces ne faisaient aucune impression sur lui, et, s'il ne les pardonnait pas, il semblait du moins les oublier. Durward entra en conversation avec lui, et son guide lui répondit avec la même tranquillité que s'il ne se fût rien passé de désagréable entre eux dans le cours de la matinée.
—Le chien, pensa le jeune Écossais, n'aboie pas en ce moment, parce qu'il a dessein de régler ses comptes avec moi tout d'un coup, en me sautant à la gorge quand il pourra le faire impunément; mais nous verrons s'il n'est pas possible de battre un traître par ses propres armes.—Eh bien! honnête Hayraddin, depuis que vous voyagez avec nous, vous ne nous avez pas encore donné un échantillon de vos talens en chiromancie; et cependant vous aimez tant à les exercer qu'il faut que vous déployiez votre science dans chaque couvent où nous faisons halte, au risque d'avoir à passer la nuit sur une meule de foin.
—Vous ne me l'avez jamais demandé, répondit l'égyptien; vous êtes comme le reste du monde, vous vous contentez de tourner en ridicule les mystères que vous ne pouvez concevoir.
—Allons, donnez-moi une preuve de votre science, dit Quentin; et, ôtant son gantelet, il lui présenta sa main.
Hayraddin examina avec beaucoup d'attention toutes les lignes qui la traversaient, ainsi que les petites élévations qui se trouvaient à la naissance des doigts, et auxquelles on supposait alors avec le caractère, les habitudes et la fortune des individus, le même rapport qu'on attribue aujourd'hui aux protubérances du crâne.
—Voici une main, dit-il ensuite, qui parle de travaux endurés, de dangers encourus. J'y lis qu'elle a fait connaissance de bonne heure avec la garde du glaive, et que cependant elle n'a pas toujours été étrangère aux agrafes du missel.
—Tu peux avoir appris quelque chose des événemens de ma vie passée; parle-moi plutôt de l'avenir.
—Cette ligne, partant du mont de Vénus, qui n'est pas interrompue brusquement, mais qui suit et accompagne la ligne de vie, m'annonce qu'un mariage vous procurera une fortune brillante, et qu'un amour couronné par le succès vous placera parmi les grands et les riches du monde.
—Ce sont des promesses que vous prodiguez à chacun; c'est un des secrets de votre art.
—Ce que je vous prédis est aussi certain qu'il est sûr que vous serez menacé avant peu d'un grand danger; car je le lis dans cette ligne brillante, couleur de sang, qui coupe transversalement la ligne de vie, et qui annonce un coup d'épée ou quelque autre violence; et vous n'y échapperez que par l'attachement d'un ami fidèle.
—Le tien, n'est-ce pas? s'écria Durward, indigné que le chiromancien voulût en imposer à sa crédulité, et se faire une réputation en lui prédisant ainsi les conséquences de sa propre trahison.
—Mon art ne m'apprend rien de ce qui me concerne, répondit le Bohémien.
—En ce cas, reprit Quentin, les devins de mon pays sont plus savans que les vôtres, avec leur science si vantée, car ils savent prévoir les dangers qui les menacent eux-mêmes. Je n'ai pas quitté mes montagnes sans avoir participé jusqu'à un certain point au don de seconde vue, dont leurs habitans sont doués; et je vais t'en donner une preuve, en échange de ton échantillon de chiromancie. Hayraddin, le danger qui me menace existe sur la rive droite de la Meuse, et pour l'éviter je me rendrai à Liège en suivant la rive gauche.
Le Bohémien l'écouta avec un air d'apathie qui, dans les circonstances où il se trouvait, parut incompréhensible à Durward.
—Si vous exécutez ce dessein, répondit le Bohémien, en ce cas le danger passera de vous à moi.
—Il me semble que tu me disais il y a un instant, que ton art ne t'apprenait rien de ce qui pouvait te concerner?
—Pas de la même manière qu'il m'a appris ce qui vous regarde; mais il ne faut pas être grand sorcier, pour peu qu'on connaisse Louis de Valois, pour prédire qu'il fera pendre votre guide, parce que votre bon plaisir aura été de vous écarter de la route qui vous a été prescrite.
—Pourvu que nous arrivions heureusement et en sûreté au terme de notre voyage, on ne peut nous reprocher une légère déviation de la ligne qui nous a été indiquée.
—Sans doute, si vous êtes sûr que le dessein du roi soit que votre voyage se termine de la manière qu'il vous l'a dit.
—Et comment serait-il possible qu'il eût voulu qu'il se terminât différemment? Quel motif avez-vous pour supposer qu'il avait d'autres vues que celles qu'il m'a énoncées lui-même?
—Tout simplement parce que tous ceux qui connaissent un peu le roi très-chrétien, savent que le projet qu'il a le plus à cœur est toujours celui dont il parle le moins. Quand il fait partir douze ambassadeurs, je consens à abandonner mon cou à la corde un an plus tôt que cela ne m'est dû, s'il n'y en a pas onze qui ont au fond de leur encrier quelque chose de plus que ce que la plume a écrit sur leurs lettres de créance.
—Je ne m'inquiète nullement de vos soupçons honteux. Mon devoir est clair et positif; c'est de conduire ces dames en sûreté à Liège. Je crois y mieux réussir en déviant un peu de la route qui nous a été prescrite, et je prends sur moi de le faire. Nous suivrons donc la rive gauche de la Meuse. D'ailleurs c'est le chemin le plus direct pour aller à Liège: en traversant le fleuve, nous ne ferions que perdre du temps et nous exposer à des fatigues, sans aucune utilité. Pourquoi agirions-nous ainsi?
—Uniquement parce que tous les pèlerins qui vont à Cologne traversent toujours la Meuse avant d'arriver à liège, et que ces dames voulant passer pour des pèlerines, la route que vous vous proposez de prendre prouvera qu'elles ne sont pas ce qu'elles prétendent être.
—Si l'on nous fait quelque observation à cet égard, nous dirons que les alarmes que nous ont données le duc de Gueldres, Guillaume de la Marck, les écorcheurs et les lansquenets qui infestent la rive droite, nous ont déterminés à ne pas suivre la route ordinaire, et à rester sur la rive gauche.
—Comme il vous plaira; quant à moi, il m'est parfaitement égal de vous conduire par la rive gauche ou par la rive droite. Ce sera votre affaire de vous justifier auprès de votre maître.
Quentin fut assez surpris de la facilité avec laquelle Hayraddin consentait à ce changement de route, ou du moins du peu de répugnance qu'il y montrait; mais il n'en fut pas moins charmé, car il avait encore besoin de ses services comme guide, et il craignait que le Bohémien, voyant son projet de trahison déjoué, ne se portât à quelque extrémité. D'ailleurs, se séparer de lui était le plus sûr moyen d'attirer sur eux Guillaume de la Marck, avec qui il était en correspondance, au lieu qu'en le conservant en tête de la cavalcade, il croyait pouvoir le surveiller d'assez près pour l'empêcher d'avoir, à son insu, des communications avec qui que ce fût.
Renonçant donc à toute idée de suivre la route qu'ils avaient eu d'abord intention de prendre, ils côtoyèrent la rive gauche de la Meuse, et ils firent tant de diligence, qu'ils furent assez heureux pour arriver le lendemain de bonne heure au but de leur voyage. Ils trouvèrent que l'évêque de Liège, par raison de santé, comme il le disait, mais peut-être pour n'avoir rien à craindre de la population nombreuse et turbulente de cette ville, avait fixé sa résidence dans son beau château de Schonwaldt, à environ un mille de Liège.
Comme ils approchaient de ce château, ils virent le prélat qui revenait processionnellement de la ville voisine, où il avait été célébrer pontificalement la grand'messe. Il était à la tête d'une suite nombreuse de fonctionnaires civils et ecclésiastiques, mêlés ensemble; et il marchait, comme le dit une vieille ballade,
Précédé de maint porte-croix,Et suivi de plus d'une lance.
Précédé de maint porte-croix,Et suivi de plus d'une lance.
Cette procession offrait un noble et beau spectacle; en suivant les bords verdoyans de la Meuse, elle fit un détour sur la droite et alla disparaître sous le grand portail gothique qui formait l'entrée du château épiscopal.
Mais lorsque nos voyageurs en furent plus près, ils virent que tout annonçait au dehors les craintes et les inquiétudes qui régnaient au dedans, ce qui faisait un contraste frappant avec le cérémonial pompeux dont ils venaient d'être témoins. Des piquets de la garde de l'évêque étaient placés à la porte, et à différens postes avancés: l'apparence belliqueuse de cette cour ecclésiastique annonçait que le révérend prélat craignait quelques dangers qui l'obligeaient à s'entourer de toutes les précautions d'une guerre défensive.
Quentin ayant annoncé les comtesses de Croye, on les fit entrer dans un grand salon, où l'évêque les reçut à la tête de sa petite cour, et leur fit l'accueil le plus cordial.
Il ne voulut pas leur permettre de lui baiser la main, mais il les embrassa sur la joue avec un air qui tenait en même temps de la galanterie d'un prince qui voit avec plaisir de jolies femmes, et de la sainte affection d'un pasteur pour ses ouailles.
Louis de Bourbon, évêque de Liège, était véritablement un prince dont l'excellent cœur était plein de générosité. Peut-être sa vie privée n'avait-elle pas toujours été un modèle de cette stricte régularité dont le clergé doit donner l'exemple; mais il avait toujours dignement soutenu le caractère de franchise et d'honneur de la maison de Bourbon dont il descendait.
Dans les derniers temps, et à mesure qu'il avançait en âge, ce prélat avait adopté un genre de vie plus convenable à un membre de la hiérarchie dont il faisait partie, et les princes voisins le chérissaient comme un noble ecclésiastique, généreux, et magnifique dans sa conduite habituelle, quoique peu distingué par la rectitude et la sévérité de son caractère, et tenant les rênes du gouvernement avec une indolence insouciante qui, au lieu de réprimer les projets séditieux de ses sujets riches et turbulens, semblait plutôt les encourager.
L'évêque était si étroitement allié avec le duc de Bourgogne, que ce prince se regardait presque comme associé à la souveraineté temporelle du pays de Liège, et il récompensait la facilité avec laquelle le prélat admettait des prétentions qui auraient pu être contestées, en prenant son parti en toute occasion avec ce zèle fougueux et violent qui le caractérisait. Il avait coutume de dire qu'il regardait Liège comme à lui, et l'évêque comme son frère (le duc avait épousé en premières noces une sœur de ce prélat); et que quiconque serait ennemi de Louis de Bourbon, aurait affaire à Charles de Bourgogne: menace qui, d'après le caractère et la puissance du duc aurait entretenu l'effroi partout ailleurs que parmi les riches et mécontens citoyens de la ville de Liège, où, suivant un ancien proverbe,il y avait plus d'argent que de bon sens.
Le prélat, comme nous l'avons dit, assura les dames de Croye qu'il emploierait en leur faveur tout le crédit dont il jouissait à la cour de Bourgogne; et il se flattait d'autant plus d'y réussir, que, d'après quelques découvertes qui avaient eu lieu tout récemment, Campo Basso ne possédait plus le même degré de faveur à la cour de son maître. Il leur promit aussi toute la protection qu'il pouvait leur accorder; mais par le soupir dont cette promesse fut accompagnée, il semblait reconnaître que son pouvoir était plus précaire qu'il ne jugeait convenable de l'avouer.
—Dans tous les cas, mes chères filles, ajouta-t-il avec un air dans lequel, comme dans son premier accueil, on voyait un mélange d'onction spirituelle et de cette galanterie qui est comme héréditaire dans la maison de Bourbon, à Dieu ne plaise que j'abandonne jamais la brebis innocente au loup dévorant, et de nobles dames à l'oppression de mécréans. Je suis un homme de paix, quoique ma demeure retentisse du bruit des armes; mais soyez persuadées que je veillerai à votre sûreté comme à la mienne: et, si l'état des choses devenait plus dangereux dans les environs, quoique j'espère, avec la grâce de Notre-Dame, que les esprits se calmeront au lieu de s'enflammer davantage, j'aurais soin de vous faire conduire sans danger en Allemagne; car la volonté même de notre frère et de notre protecteur Charles de Bourgogne ne pourrait nous décider à disposer de vous d'une manière contraire à vos inclinations. Nous ne pouvons satisfaire le désir que vous nous montrez d'être placées dans un couvent; car, hélas! telle est l'influence des enfans de Bélial sur les habitans de la ville de Liège, que nous ne connaissons pas de retraite sur laquelle notre autorité s'étende hors de l'enceinte de ce château, et loin de la protection de nos soldats. Mais vous êtes les bienvenues ici, votre suite y sera honorablement reçue, notamment ce jeune homme que vous avez recommandé si particulièrement à notre bienveillance, et à qui nous donnons notre bénédiction.
Quentin s'agenouilla, comme de raison, pour recevoir la bénédiction épiscopale.
—Quant à vous, continua le bon prélat, vous résiderez ici avec ma sœur Isabelle, chanoinesse de Trêves, et vous pouvez demeurer avec elle en tout honneur, même sous le toit d'un galant comme l'évêque de Liège.
En terminant cette harangue de bienvenue, le prélat conduisit les dames à l'appartement de sa sœur; et le maître de sa maison, officier qui, ayant reçu l'ordre du diaconat, n'était ni tout-à-fait séculier, ni tout-à-fait ecclésiastique, fut chargé de remplir auprès de Quentin les devoirs de l'hospitalité. Le reste de la suite des dames de Croye fut confié aux soins des domestiques inférieurs.
Dans tous ces arrangemens, Quentin ne put s'empêcher de remarquer que la présence du Bohémien, qui avait été un objet de scandale pour tous les couvens du pays, ne donna lieu à aucune remarque ni à aucune objection dans la maison de ce prélat riche, et nous pouvons peut-être ajouter mondain.
«Amis, mes chers amis, gardez-vous de penser«Qu'à la sédition je veuille vous pousser!»SHAKSPEARE.Jules César.
SÉPARÉde la comtesse Isabelle, dont les yeux avaient été depuis plusieurs jours son étoile polaire, Quentin sentit dans son cœur un vide étrange, et un froid glacial qu'il n'avait pas encore éprouvé au milieu de toutes les vicissitudes auxquelles le cours de sa vie avait été exposé. Sans doute, la fin des relations intimes et familières que la nécessité avait établies entre eux était la suite inévitable de son arrivée à une résidence fixe; car sous quel prétexte, quand même elle en aurait eu la volonté, aurait-elle pu, sans inconvenance, avoir constamment à sa suite un jeune écuyer tel que Quentin.
Mais quelque indispensable que parût cette séparation, le chagrin qu'elle occasionna à Durward n'en fut pas moins pénible; et sa fierté s'irrita en voyant qu'on le quittait comme un guide ordinaire ou un soldat d'escorte qui avait terminé ses fonctions. Ses yeux laissèrent même tomber en secret une ou deux larmes sur les ruines de ces châteaux aériens que son imagination s'était occupée à construire pendant un voyage trop intéressant. Il fit un effort sur lui-même pour sortir de cet abattement d'esprit, mais ce fut d'abord sans y réussir. S'abandonnant donc aux idées qu'il ne pouvait bannir, il s'assit dans l'embrasure profonde d'une des croisées qui éclairaient le grand vestibule gothique de Schonwaldt, et réfléchit sur la cruauté de la fortune, qui ne lui avait accordé ni le rang ni la richesse dont il aurait eu besoin pour arriver au terme de ses vœux. Il en fut pourtant distrait enfin, et rentra presque dans son caractère habituel, quand ses yeux tombèrent par hasard sur un vieux poème romantique récemment imprimé à Strasbourg, qui se trouvait sur l'appui de la croisée, et dont le sommaire annonçait:
—Comment un écuyer d'une obscure famille,Du roi de la Hongrie aima jadis la fille.
—Comment un écuyer d'une obscure famille,Du roi de la Hongrie aima jadis la fille.
Tandis qu'il parcourait les caractères gothiques d'un passage qui avait tant de rapport avec sa propre situation, Durward se sentit toucher sur l'épaule; et levant les yeux aussitôt, il aperçut le Bohémien.
Hayraddin, qu'il n'avait jamais vu avec plaisir, lui était devenu odieux depuis la découverte de sa trahison, et il lui demanda d'un ton brusque, pourquoi il osait prendre la liberté de toucher un chrétien et un gentilhomme.
—Tout simplement, répondit son ancien guide, parce que je voulais voir si le gentilhomme chrétien avait perdu le sentiment comme la vue et l'ouïe. Il y a cinq minutes que je suis devant vous à vous parler, tandis que vous restez les yeux fixés sur ce parchemin jaune, comme si c'était un charme pour vous changer en statue, et qu'il eût déjà produit à moitié son effet.
—Eh bien! que te faut-il? Parle, et va-t'en.
—Il me faut ce qu'il faut à tout le monde, et ce dont personne ne se contente, ce qui m'est dû, dix couronnes d'or, pour avoir servi de guide aux dames depuis Tours jusqu'ici.
—De quel front oses-tu me demander une autre récompense que celle de te laisser ton indigne vie? Tu sais que ton projet était de les trahir en route.
—Mais je ne les ai pas trahies; si je l'avais fait, ce ne serait ni à vous ni à elles que je demanderais mon salaire, mais à celui qui aurait pu profiter de leur passage sur la rive droite de la Meuse. Ceux que j'ai servis sont ceux qui doivent me payer.
—Périsse donc ton salaire avec toi, traître! s'écria Durward en comptant l'argent qu'il réclamait; car en sa qualité de majordome, on lui avait remis de quoi défrayer toutes les dépenses du voyage. Va trouver le Sanglier des Ardennes, ou le diable, mais ne te montre plus à mes yeux, à moins que tu ne veuilles que je te dépêche aux enfers plus tôt qu'on ne t'y attend.
—Le Sanglier des Ardennes!, répéta le Bohémien avec plus de surprise que ses traits n'en laissaient apercevoir ordinairement; ce n'était donc pas une conjecture vague, un soupçon sans objet fixe, qui vous ont fait insister pour changer de route? Serait-il possible qu'il existât réellement dans d'autres contrées un art divinatoire plus sûr que celui de nos tribus errantes? Le saule sous lequel nous parlions n'a pu faire de rapport. Mais, non, non, non, stupide que je suis! Je sais ce que c'est, j'y suis: ce saule sur le bord du ruisseau, près du couvent des Franciscains, je vous ai vu le regarder en passant, à un demi-mille de distance environ de cette ruche de bourdons fainéans; le saule n'a pu parler, mais ses branches pouvaient cacher quelqu'un qui nous écoutait. Dorénavant je tiendrai mes conseils en plaine; il n'y aura pas près de moi une touffe de chardons qui puisse cacher un Écossais. Ah! ah! l'Écossais a battu le Zingaro avec ses propres armes! Mais apprenez, Quentin Durward, que vous m'avez traversé dans mes projets au détriment de vos propres intérêts. Oui, la fortune que je vous ai prédite, d'après les lignes de votre main, était faite sans votre obstination.
—Par saint André! ton impudence me fait rire en dépit de moi-même! En quoi et comment le succès de ton infâme trahison aurait-il pu m'être utile? Je sais que tu m'avais stipulé la vie sauve, condition que tes dignes alliés auraient bientôt oubliée quand nous en serions venus aux coups; mais à quoi aurait pu me servir ta noire perfidie, si ce n'est à m'exposer à la mort ou à la captivité? C'est un mystère au-dessus de l'intelligence humaine.
—Ce n'est donc pas la peine d'y penser, car ma reconnaissance vous ménage encore une surprise. Si vous aviez retenu mon salaire, je me serais regardé comme quitte envers vous, et je vous aurais abandonné aux conseils de votre folie; mais dans la situation où sont les choses, je suis toujours votre débiteur pour l'affaire des bords du Cher.
—Il me semble que je me suis assez bien payé en injures et en malédictions.
—Paroles d'outrages et paroles de bonté ne sont que du vent, et n'ajoutent pas le moindre poids dans la balance. Si par hasard vous m'aviez frappé, au lieu de me menacer...
—C'est un genre de paiement que je pourrai bien prendre, si tu me provoques plus long-temps.
—Je ne vous le conseille pas, car un pareil paiement, fait par une main inconsidérée, pourrait excéder la dette, et mettre malheureusement la balance contre vous, ce que je ne suis homme ni à nier ni à pardonner. Maintenant il faut que je vous quitte, mais ce n'est pas pour long-temps. Je vais faire mes adieux aux dames de Croye.
—Toi! s'écria Quentin au comble de l'étonnement; toi, être admis en la présence de ces dames! dans ce château où elles vivent presque en recluses; quand elles sont sous la protection d'une noble chanoinesse, sœur de l'évêque!... Impossible!
—Marton m'attend pourtant pour me conduire près d'elles, répliqua le Zingaro avec le sourire de l'ironie; et il faut que je vous prie de me pardonner si je vous quitte si brusquement.
à ces mots, il fit quelques pas pour s'éloigner; mais se retournant tout à coup, il revint près de Quentin, et lui dit avec une emphase solennelle:—Je connais vos espérances: elles sont audacieuses, mais elles ne seront pas vaines, si je les appuie de mon aide. Je connais vos craintes: elles doivent vous donner de la prudence, mais non de la timidité. Il n'existe pas de femme qu'on ne puisse gagner. Le titre de comte n'est qu'un sobriquet, et il peut convenir à Quentin aussi-bien que celui de duc à Charles, et celui de roi à Louis.
Avant que Durward eût eu le temps de lui répondre, Hayraddin était parti. Quentin le suivit à l'instant même; mais le Bohémien, connaissant mieux que l'Écossais les distributions intérieures du château, conserva l'avantage qu'il avait gagné, et disparut à ses yeux en descendant un petit escalier dérobé. Durward continua pourtant à le poursuivre, quoiqu'il sût à peine pourquoi il cherchait à l'atteindre. L'escalier se terminait par une porte donnant sur un jardin; il y entra, et revit le Zingaro qui en franchissait en courant les allées irrégulières.
Ce jardin était bordé des deux côtés par les bâtimens du château, qui, par sa construction, ressemblait autant à une citadelle qu'à un édifice religieux; des deux, autres, il était fermé par un mur fortifié d'une grande hauteur. Traversant une autre allée du jardin pour se rendre vers une partie des bâtimens où l'on voyait une petite porte derrière un arc-boutant massif tapissé de lierre, Hayraddin se retourna vers Durward, et lui fit un geste de la main en signe d'adieu ou de triomphe. En effet, Quentin vit Marton ouvrir la porte, et introduire le vil Bohémien, comme il le conclut naturellement, dans l'appartement des comtesses de Croye. Il se mordit les lèvres d'indignation, et se reprocha de n'avoir pas fait connaître aux deux dames toute l'infamie du caractère d'Hayraddin, et le complot qu'il avait tramé contre leur sûreté. L'air d'arrogance avec lequel le Bohémien lui avait promis d'appuyer ses prétentions ajoutait à sa colère et à son dégoût; il lui semblait même que la main de la comtesse Isabelle serait profanée, s'il était possible qu'il la dût à une telle protection.—Mais tout cela n'est que déception, pensa-t-il, quelque artifice de jongleur. Il s'est procuré accès près de ces dames sous quelque faux prétexte, et dans de mauvaises intentions. Il est heureux que j'aie appris où est leur appartement. Je tâcherai de voir Marton, et je solliciterai une entrevue avec ses belles maîtresses, ne fût-ce que pour les avertir de se tenir sur leurs gardes. Il est dur que je sois obligé d'avoir recours à des voies détournées, et de subir des délais, quand un être pareil est admis ouvertement et sans scrupule. Elles verront pourtant que, quoique je sois exclu de leur présence, la sûreté d'Isabelle n'en est pas moins le principal objet de ma vigilance.
Pendant que le jeune amant faisait ces réflexions, un vieil officier de la maison de l'évêque, entrant dans le jardin par la même porte qui y avait donné entrée à Durward, s'approcha de lui et l'informa, avec la plus grande civilité, que ce jardin n'était pas public, mais qu'il était exclusivement réservé à l'évêque et aux hôtes de la première distinction qu'il pouvait recevoir.
Il fut obligé de répéter deux fois cet avis avant que Quentin le comprît parfaitement. Durward, sortant tout à coup de sa rêverie, le salua, et sortit du jardin, l'officier le suivant pas à pas, en l'accablant d'excuses motivées sur la nécessité où il était de remplir ses devoirs il semblait même tellement craindre d'avoir offensé le jeune étranger, qu'il lui offrit de lui tenir compagnie pour tâcher de le désennuyer. Quentin, maudissant au fond du cœur sa politesse officieuse, ne vit pas de meilleur moyen pour s'en débarrasser, que de prétexter le désir, d'aller voir la ville voisine, et il partit d'un si bon pas, que le vieillard perdit bientôt l'envie de l'accompagner au-delà du pont-levis. Au bout de quelques minutes, Quentin se trouva dans l'enceinte des murs de Liège, qui était alors une des villes les plus riches de la Flandre, et par conséquent du monde entier.
La mélancolie, et même la mélancolie d'amour, n'est pas si profondément enracinée, du moins dans les caractères mâles, que les enthousiastes qui en sont attaqués aiment à se le persuader. Elle cède aux impressions frappantes et inattendues faites sur les sens par des scènes qui donnent naissance à de nouvelles idées, et par le spectacle bruyant d'une ville populeuse. Au bout de quelques minutes, les divers objets qui se succédaient rapidement dans les rues de Liège occupèrent l'attention de Quentin aussi entièrement que s'il n'eût existé dans l'univers ni Bohémien ni comtesse Isabelle.
Les rues sombres et étroites, mais imposantes par l'élévation des maisons; les magasins et les boutiques offrant un étalage splendide des marchandises les plus précieuses et des plus riches armures; la foule de citoyens affairés, de toutes conditions, passant et repassant avec un air important ou préoccupé; les énormes chariots allant et venant, les uns chargés de draps, de serges, d'armes, de clous et de quincaillerie de toute espèce; les autres, de tous les objets de luxe et de nécessité qu'exigeait la consommation d'une ville opulente et populeuse, et dont une partie, achetée par voie d'échange, était même destinée à être ensuite transportée ailleurs; tous ces objets réunis formaient un tableau mouvant d'activité, de richesse et de splendeur, qui captivait l'attention, et dont Quentin ne s'était pas fait une idée jusqu'alors. Il admirait aussi les divers canaux ouverts pour communiquer avec la Meuse, et qui, traversant la ville dans tous les sens, offraient au commerce, dans tous les quartiers, les facilités du transport par eau. Enfin il ne manqua pas d'aller entendre une messe dans la vieille et vénérable église de Saint-Lambert, construite, dit-on, pendant le huitième siècle.
Ce fut en sortant de cet édifice consacré au culte religieux, que Quentin commença à remarquer qu'après avoir examiné tout ce qui l'entourait avec une curiosité qu'il ne cherchait pas à réprimer, il était devenu lui-même l'objet de l'attention de plusieurs groupes de bons bourgeois qui paraissaient occupés à l'examiner quand il quitta l'église, et parmi lesquels il s'élevait un bruit sourd, une sorte de chuchotement qui passait de l'un à l'autre. Le nombre des curieux continuait à s'augmenter à chaque instant, et les yeux de tous ceux qui arrivaient se dirigeaient vers lui avec un air d'intérêt et de curiosité auquel se mêlait même un certain respect.
Enfin il se trouva le centre d'un rassemblement nombreux qui s'ouvrait pourtant devant lui pour lui livrer passage; mais ceux qui le composaient, tout en suivant ses pas, avaient grand soin de ne pas le serrer de trop près, et de ne le gêner aucunement dans sa marche. Cette position était pourtant embarrassante pour Durward, et il ne put la supporter plus long-temps sans faire quelques efforts pour en sortir, ou du moins pour en obtenir l'explication.
Jetant les yeux autour de lui, et remarquant un homme à figure respectable, qu'à son habit de velours et à sa chaîne d'or il crut être un des principaux bourgeois, et peut-être même un des magistrats de la ville, Quentin lui demanda, si l'on voyait en sa personne quelque chose de particulier qui put attirer l'attention publique à un degré si extraordinaire, ou si les Liégeois étaient dans l'usage de s'attrouper ainsi autour des étrangers que le hasard amenait dans leur ville.
—Non certainement, mon bon monsieur, répondit le bourgeois: les citoyens de Liège ne sont ni assez curieux, ni assez peu occupés, pour adopter une telle coutume; et l'on ne remarque dans votre air ni dans votre costume rien qui ne soit parfaitement accueilli dans cette ville, rien que nos habitans ne soient charmés de voir et ne désirent honorer.
—On ne peut rien entendre de plus poli, monsieur; mais, par la croix de saint André, je ne puis concevoir ce que vous voulez dire.
—Ce serment joint à votre accent, monsieur, me prouve que nous ne nous sommes pas trompés dans nos conjectures.
—Par mon patron saint Quentin, je vous comprends moins que jamais.
—Encore mieux, dit le Liégeois avec un air politique et un sourire d'intelligence, mais toujours très-civilement.—Certes il ne nous convient pas d'avoir l'air de voir ce que vous jugez à propos de cacher; mais pourquoi jurer par saint Quentin, si vous ne voulez pas que j'attache un certain sens à vos paroles? Nous savons que le bon comte de Saint-Pol, qui est ici maintenant, favorise notre cause.
—Sur ma vie, s'écria Quentin, vous êtes trompé par quelque illusion. Je ne connais pas le comte de Saint-Pol.
—Oh! nous ne vous faisons pas de questions, mon digne monsieur; et cependant, écoutez-moi; un mot à l'oreille: je me nomme Pavillon.
—Et en quoi cela me concerne-t-il, monsieur Pavillon?
—Oh! en rien. Seulement il me semble que cela doit vous convaincre que vous pouvez avoir confiance en moi, et voici mon collègue Rouslaer.
Rouslaer s'avança. C'était un fonctionnaire bien nourri, dont le gros ventre lui fraya un chemin dans la foule, comme un bélier fait une brèche aux murailles d'une ville. Il s'approcha de Pavillon d'un air mystérieux, et lui dit avec un accent de reproche:—Vous oubliez, mon cher collègue, que nous sommes dans un lieu trop public. Monsieur voudra bien venir chez vous ou chez moi, boire un verre de vin du Rhin au sucre, et alors il nous en dira davantage sur notre digne ami, notre bon allié, que nous aimons avec toute l'honnêteté de nos cœurs flamands.
—Je n'ai absolument rien à vous dire, s'écria Durward d'un ton d'impatience; je ne boirai pas de vin du Rhin, et tout ce que je vous demande, puisque vous êtes des hommes respectables, qui devez avoir du crédit, c'est d'écarter cette foule oisive qui m'environne, et de permettre à un étranger de sortir de votre ville aussi tranquillement qu'il y est entré.
—Eh bien! monsieur, dit Rouslaer, puisque vous tenez tant à garder l'incognito, même à l'égard de nous, qui sommes des hommes de confiance, permettez-moi de vous demander tout simplement pourquoi vous porteriez la marque distinctive de votre corps, si vous vouliez rester inconnu à Liège?
—De quelle marque, de quel corps parlez-vous? s'écria Quentin. Vous avez l'air d'hommes graves, de citoyens respectables; mais, sur mon âme, vous avez perdu l'esprit, ou vous voulez me le faire perdre.
—Sapperment! s'écria Pavillon, ce jeune homme ferait jurer saint Lambert! Qui a jamais porté une toque avec la croix de saint André et les fleurs de lis, sinon les archers de la garde écossaise du roi Louis XI?
—Et en supposant que je sois un archer de la garde, qu'y a-t-il d'étonnant que je porte la toque de ma compagnie? dit Quentin d'un ton d'impatience.
—Il l'a avoué! il l'a avoué! s'écrièrent en même temps Rouslaer et Pavillon en se tournant vers la foule avec un air de triomphe, les bras levés, les mains étendues, et leurs larges figures rayonnant de plaisir. Il convient qu'il est archer de la garde de Louis, de Louis, le gardien des libertés de la ville de Liège!
Un tumulte universel s'ensuivit, et l'on entendit retentir les cris suivans dans la foule:—Vive Louis de France! vive la garde écossaise! vive le brave archer! Nos libertés, nos privilèges ou la mort! Plus d'impôts! Vive le vaillant Sanglier des Ardennes! À bas Charles de Bourgogne! Confusion à Bourbon et à son évêché!
Ce tumulte ne finissait pas plus tôt d'un côté qu'il recommençait de l'autre, alternant ainsi comme le murmure des vagues, et augmenté du chorus de mille voix qui partaient de toutes les rues et de toutes les places. Quentin assourdi eut à peine le temps de faire une conjecture, et de se former un plan de conduite.
Il avait oublié que, dans son combat contre le duc d'Orléans et contre Dunois, son casque ayant été fendu d'un coup de sabre par ce dernier, un de ses camarades, par ordre de lord Crawford, l'avait remplacé par une des toques doublées en acier qui faisaient partie de l'uniforme des archers de la garde écossaise. Or, un membre de ce corps, qui, comme on le savait, entourait toujours la personne de Louis XI, se montrant dans les rues d'une ville ou le mécontentement avait été attisé par les manœuvres des agens de ce monarque, sa présence était naturellement interprétée par les Liégeois comme l'annonce de la détermination qu'il avait prise d'embrasser ouvertement leur parti. La vue d'un seul de ses archers leur paraissait le gage d'un appui immédiat et efficace. Quelques-uns même y voyaient l'assurance que les forces auxiliaires de Louis arrivaient en ce moment par une des portes de la ville, quoique personne ne pût dire laquelle.
Quentin vit sur-le-champ qu'il était impossible de détruire une erreur si généralement adoptée; il sentit même qu'il ne pourrait essayer de détromper des hommes si opiniâtrement attachés à leur idée, sans courir quelques risques personnels; et il ne voyait pas la nécessité de s'y exposer en cette occasion. Il prit donc à la hâte la résolution de temporiser, et de se délivrer de cette foule empressée le mieux qu'il le pourrait. Cependant on le conduisait à la maison de ville, où les plus notables habitans se rassemblaient déjà pour apprendre les nouvelles dont ils le supposaient porteur, et pour lui offrir un banquet splendide.
En dépit de toutes ses remontrances, qu'on attribuait à sa modestie, il fut entouré par les distributeurs de la popularité, dont le flux importun se dirigeait alors vers lui. Ses deux amis les bourguemestres, qui étaientschoppen, ou syndics de la ville, avaient passé leurs bras sous les siens. Nickel Blok, chef de la corporation des bouchers, accouru à la hâte de sa tuerie, le précédait en brandissant son grand couteau encore teint du sang des victimes qu'il venait d'immoler avec un courage et une grâce que le brandevin seul pouvait inspirer. Derrière Quentin on voyait le patriote Claus Hammerlein, grand homme n'ayant que la peau et les os, tellement ivre qu'il pouvait à peine se soutenir, et qui était président de la société des ouvriers en fer, dont un millier, plus sales les uns que les autres, marchaient à sa suite. Enfin, des cloutiers, des tisserands, des cordiers, et des ouvriers et artisans de toute espèce, sortaient en foule de chaque rue, et venaient grossir le cortège. Chercher à échapper à une telle foule semblait une entreprise désespérée et qui ne pouvait réussir.
Dans cet embarras, Quentin eut recours à Rouslaer, qui lui tenait un bras, et à Pavillon, qui s'était accroché à l'autre, et qui tous deux le conduisaient à la tête de cette marche triomphale, qu'il avait occasionnée si inopinément. Il les informa à la hâte qu'il avait pris sans y penser la toque de la garde écossaise, par suite d'un accident arrivé au casque qu'il devait porter pendant son voyage; il regretta que cette circonstance et la sagacité avec laquelle les Liégeois avaient découvert sa qualité et le motif de son arrivée dans leur ville, y eussent donné de la publicité; car si on le conduisait à la maison de ville, il était possible qu'il se trouvât dans la nécessité de communiquer à tous les notables qui y seraient assemblés certaines choses que le roi l'avait chargé de réserver pour l'oreille privée de ses excellens compèresmein herrsRouslaer et Pavillon, de Liège.
Ces derniers mots opérèrent un effet magique sur les deux citoyens, qui étaient les principaux chefs des bourgeois insurgés, et qui, comme tous les démagogues de leur espèce, désiraient se réserver, autant qu'ils le pouvaient, la haute main dans toutes les affaires. Il fut donc convenu à la hâte entre eux que Durward sortirait de la ville, quant à présent, et qu'il y reviendrait la nuit suivante pour avoir une conférence particulière avec eux dans la maison de Rouslaer, située près de la porte faisant face au château de Schonwaldt. Quentin n'hésita pas à leur dire qu'il résidait alors dans le château de l'évêque, sous prétexte de lui porter des dépêches de la cour de France, quoique le véritable but de son voyage eût rapport aux citoyens de Liège, comme ils l'avaient fort bien deviné. Cette voie indirecte de communication, le rang de celui qu'on supposait en être chargé, s'accordaient si bien avec le caractère de Louis, qu'on ne pouvait concevoir ni doute ni surprise.
Presque aussitôt après cet éclaircissement, la foule arriva à la porte de la maison de Pavillon, dans une des principales rues de la ville, mais qui communiquait à la Meuse par derrière, au moyen d'un jardinet d'une grande tannerie, car le bourgeois patriote était tanneur de profession.
Il était naturel que Pavillon désirât faire les honneurs de sa demeure à l'envoyé prétendu de Louis XI, et une halte à sa porte ne surprit aucunement la multitude, qui, au contraire, accueillitmeinherr Pavillon par de longsvivat, quand il fit entrer un hôte si distingué. Quentin se débarrassa aussitôt de sa toque trop remarquable, prit un chapeau de feutre, et cacha ses vêtemens sous un grand manteau. Pavillon lui remit alors un passeport, au moyen duquel il pourrait entrer dans Liège ou en sortir de nuit comme de jour, et il le confia aux soins de sa fille, jolie Flamande enjouée, à qui il donna les instructions nécessaires pour le faire sortir de Liège incognito. Il se rendit ensuite avec son collègue à la maison de ville, pour amuser leurs amis avec les meilleures excuses qu'ils purent inventer sur la disparition de l'envoyé de Louis. Nous ne pouvons, comme le dit le valet dans la comédie, nous rappeler précisément quel fut le mensonge que les béliers firent au troupeau; mais nulle tâche n'est plus facile que d'en imposer à la multitude dont les préjugés ont fait la moitié de la besogne avant que le menteur ait prononcé une seule parole.
à peine le digne bourgeois était-il parti, que sa grosse fille Trudchen, rougissant avec un sourire qui convenait à ravir à ses lèvres vermeilles comme des cerises, à ses yeux bleus pleins de gaieté, et à son teint d'une blancheur parfaite, conduisit le jeune étranger à travers le jardin de son père, jusqu'au bord de l'eau, et le fit entrer dans une barque que deux vigoureux Flamands en pantalons courts, en chapeaux de fourrure, en jaquettes fermées par cent boutons, firent partir aussi promptement que le leur permit leur nature flamande.
Comme la jolie Trudchen ne parlait qu'allemand, Quentin, sans faire tort à sa fidèle tendresse pour la comtesse de Croye, ne put la remercier que par un baiser sur ses lèvres vermeilles; baiser qui fut donné avec beaucoup de courtoisie et reçu avec une gratitude modeste, car des galans ayant des traits et une taille comme notre archer Écossais ne se rencontraient pas tous les jours parmi la bourgeoisie de Liège.
Tandis que la barque remontait la Meuse et traversait les fortifications de la ville, Quentin eut le temps de réfléchir sur le rapport qu'il devait faire de son aventure à Liège quand il serait de retour au château de Schonwaldt. Ne voulant trahir la confiance de personne, quoiqu'on ne lui en eût accordé que par suite d'une méprise, mais désirant aussi ne pas cacher au digne prélat les dispositions à la mutinerie qui régnaient dans sa capitale, il résolut d'en parler en termes assez généraux pour mettre l'évêque sur ses gardes, sans désigner personne en particulier à sa vengeance.
Il débarqua à environ un demi-mille du château, et donna unguilderà ses conducteurs, qui parurent fort satisfaits de sa générosité. Quelque peu éloigné qu'il fût de Schonwaldt, la cloche du dîner avait déjà sonné quand il arriva, et il reconnut en outre qu'il y était arrivé par un autre côté que celui de l'entrée principale, et qu'il serait encore plus en retard s'il était obligé d'en faire le tour. Il continua donc à s'avancer vers le côté dont il était le plus près, d'autant plus qu'il y vit un mur fortifié, probablement celui qui servait de clôture au jardin dont nous avons déjà parlé; une poterne était percée dans le mur; à côté de cette poterne était amarrée une petite barque qui servait sans doute à traverser le fossé, et il espéra qu'en appelant, on pourrait la lui envoyer.
Comme il s'en approchait dans cette espérance, la poterne s'ouvrit; un homme sortit du château, sauta, seul dans la petite barque, vogua vers l'autre rive, descendit à terre, et se servit d'un long aviron pour repousser l'esquif au milieu de l'eau. Quentin reconnut le Bohémien; mais celui-ci évita sa rencontre, prit un autre chemin qui conduisait également à Liège, et disparut bientôt.
C'était encore un autre sujet de réflexions. Ce païen vagabond avait-il passé tout ce temps avec les dames de Croye? Quels motifs pouvaient-elles avoir eus pour lui accorder une si longue audience? Tourmenté par cette pensée, Durward y trouva un nouveau motif pour chercher à avoir une explication avec les deux comtesses, afin de les instruire de la perfidie d'Hayraddin, et de leur annoncer en même temps l'état dangereux dans lequel se trouvait placé leur protecteur l'évêque de Liège, par suite de l'esprit d'insurrection qui régnait dans cette ville.
Il venait de prendre cette résolution quand il arriva à la grande porte du château; il y entra, et trouva à table, dans une grande salle, le clergé de l'évêque, les officiers supérieurs de sa maison, et quelques étrangers qui, n'étant pas du premier rang de la noblesse, ne pouvaient être admis à celle du prélat. On avait pourtant réservé pour le jeune Écossais une place au haut bout de la, table, à côté du chapelain de l'évêque, qui l'accueillit en lui adressant le vieux dictum de collègesero venientibus ossa[63]. Mais il prit soin en même temps de le servir assez abondamment pour donner un démenti à cet adage, dont on dit dans le pays de Quentin que c'est une plaisanterie qui n'en est pas une, ou du moins qu'elle est de difficile digestion.
Pour qu'on ne l'accusât point d'avoir manqué de savoir-vivre en arrivant trop tard, Quentin fit la description du tumulte qui avait eu lieu à Liège quand on avait découvert qu'il appartenait à la garde écossaise de Louis XI; et il tâcha de donner à sa narration une tournure plaisante, en disant que ce n'avait pas été sans peine qu'il avait été tiré d'embarras par un gros bourgeois de Liège et sa jolie fille.
Mais la compagnie prenait trop d'intérêt à l'histoire pour goûter la plaisanterie. Toutes les opérations de la table furent suspendues pendant que Quentin faisait son récit, et quand il l'eut terminé il régna un silence solennel que le majordome rompit enfin en disant d'un air mélancolique:—Plût au ciel que ces cent lances de Bourgogne fussent arrivées!
—Pourquoi tant regretter leur absence? demanda Quentin. Vous ne manquez pas ici de soldats dont la guerre est le métier; et vos antagonistes ne sont que la canaille d'une ville en désordre: ils prendront la fuite dès qu'ils verront déployer une bannière soutenue par de braves hommes d'armes.
—Vous ne connaissez pas les Liégeois, répondit le chapelain. On peut dire d'eux que, sans même en excepter les Gantois, ce sont des mutins les plus indomptables de toute l'Europe. Le duc de Bourgogne les a châtiés deux fois de leurs révoltes réitérées contre l'évêque; deux fois il les a mis à la raison, leur a retiré leurs privilèges, s'est emparé de leurs bannières, et s'est attribué des droits dont devait être exempte une ville libre de l'Empire. La dernière fois, il en a fait un grand carnage près de Saint-Tron, journée qui coûta près de six mille hommes à Liège, les uns tués dans le combat, les autres noyés en fuyant. Pour les mettre hors d'état de se soulever de nouveau, le duc Charles refusa d'entrer dans la ville par aucune des portes dont on lui avait apporté les clefs; mais il fît abattre quarante toises des murs, et entra dans Liège par la brèche, en conquérant, la visière baissée et la lance en arrêt, à la tête de tous ses chevaliers. Les Liégeois furent même bien convaincus que, sans l'intercession du duc Philippe-le-Bon, ce Charles, alors comte de Charolais, aurait livré leur ville au pillage; et cependant, avec le souvenir de tous ces désastres, qui ne remontent pas encore bien loin, et leurs arsenaux étant à peine regarnis, ils n'ont besoin que de voir la toque d'un archer pour songer à se livrer à de nouveaux désordres. Puisse Dieu leur inspirer de meilleurs sentimens! Mais entre une population si déterminée et un souverain si impétueux, je crains que les choses ne se terminent pas sans effusion de sang. Je voudrais que mon bon et excellent maître eût un siège qui lui procurât moins d'honneurs et plus de sûreté, car sa mitre est doublée d'épines au lieu d'hermine. Je vous parle ainsi, jeune étranger, pour vous faire sentir que, si vos affaires ne vous retiennent pas à Schonwaldt, c'est un endroit que tout homme de bon sens doit quitter le plus promptement possible. Je crois que vos dames sont du même avis, car elles ont renvoyé à la cour de France un des hommes de leur suite, avec des lettres qui annoncent sans doute leur intention de chercher un asile qui leur offre plus de sûreté.