«Va! va! te voilà un homme, si tu veux l'être; sinon, je te«verrai encore figurer parmi les valets, et tu ne seras pas digne«de toucher la main de la Fortune»SHAKSPEARE.Le soir des Rois.
QUANDon eut quitté la table, le chapelain, qui semblait avoir pris une sorte de goût pour la société de Durward, ou qui peut-être désirait en tirer de nouveaux renseignemens sur ce qui s'était passé le matin à Liège, le conduisit dans un salon dont les fenêtres donnaient d'un côté sur le jardin; et comme il vit que les yeux de son jeune compagnon s'y tournaient sans cesse, il proposa d'y descendre pour voir les plantes curieuses et les arbustes étrangers dont les soins de l'évêque l'avaient orné.
Quentin s'en excusa, en lui racontant la manière polie dont il en avait été expulsé le matin.—Il est vrai, lui dît le chapelain en souriant, qu'un ancien règlement défend d'entrer dans le jardin particulier de l'évêque; mais il a été établi lorsque notre révérend prince était encore jeune, et n'avait qu'une trentaine d'années. Un assez grand nombre de belles dames venaient alors au château pour y chercher des consolations spirituelles, et il fallait bien, ajouta-t-il en baissant les yeux avec un sourire moitié ingénu, moitié malin, que ces belles pénitentes, qui logeaient dans les appartemens qu'occupe aujourd'hui la noble chanoinesse, eussent un endroit où elles pussent prendre l'air sans avoir à craindre les regards des profanes. Mais depuis bien du temps cette prohibition, sans avoir été formellement levée, est tombée tout-à-fait en désuétude, et n'existe plus que comme une superstition dans le cerveau d'un vieil huissier. Si vous le voulez; donc, nous y descendrons, et nous verrons si nous recevrons le même compliment.
Rien ne pouvait être plus agréable pour Quentin que la perspective de pouvoir entrer librement dans ce jardin. De là, grâce à quelque heureux hasard, comme un de ceux qui avaient déjà favorisé sa passion, il espérait avoir quelque communication avec l'objet adoré, ou du moins l'apercevoir à la fenêtre ou au balcon de quelque tourelle, comme à l'auberge des Fleurs-de-Lis, ou dans la tour du Dauphin au château du Plessis; car en quelque lieu qu'elle se trouvât, Isabelle semblait destinée à être la Dame de la Tourelle.
Lorsque Durward fut descendu dans le jardin avec son nouvel ami, celui-ci semblait être un philosophe terrestre, entièrement occupé des choses de ce monde; tandis que les yeux du jeune Écossais, s'ils ne cherchaient pas le firmament, comme ceux d'un astrologue, s'élevaient sans cesse vers les fenêtres et les balcons de toutes les tourelles qui flanquaient le vieil édifice, pour tâcher d'y découvrir sa Cynosure[64].
Pendant qu'il s'occupait ainsi, le jeune amant entendit avec une indifférence parfaite, si toutefois il l'entendit, la nomenclature des plantes, des herbes et des arbustes que son révérend conducteur désignait à son attention. Cette plante était précieuse, car elle était utile en médecine; celle-ci l'était davantage, car elle donnait une excellente saveur à un ragoût; mais cette troisième l'était encore bien plus, car elle n'avait d'autre mérite que sa rareté. Il fallait pourtant que Durward eût au moins l'air d'écouter ces détails insignifians pour lui, ce qui ne lui était pas très-facile, et il donnait au diable de tout son cœur le naturaliste officieux et tout le règne végétal. Enfin le son d'une cloche se fit entendre; et comme elle appelait le chapelain à quelque devoir religieux qu'il avait à remplir, Quentin se trouva délivré de sa présence.
Le chapelain ne le quitta pourtant qu'après lui avoir fait cent excuses fort inutiles sur la nécessité où il se trouvait de le laisser seul, et finit par lui donner l'agréable assurance qu'il pouvait se promener dans ce jardin, jusqu'à l'heure du souper, sans courir grand risque d'y être troublé.
—C'est l'endroit où je viens toujours apprendre mes homélies, lui dit-il, parce que j'y suis à l'abri des importuns. Je vais en ce moment en prononcer une dans la chapelle; s'il vous plaisait de me faire l'honneur de venir l'entendre... On veut bien m'accorder quelque talent; mais gloire en soit rendue à qui de droit.
Quentin s'en excusa sous le prétexte d'un grand mal de tête pour lequel le grand air devait être le meilleur remède; et le prêtre obligeant le laissa enfin à lui-même.
On doit bien supposer que, dans l'inspection attentive qu'il fit alors plus à loisir de toutes les fenêtres et ouvertures donnant sur le jardin, ses yeux se fixèrent surtout sur celles qui étaient dans le voisinage immédiat de la petite porte par laquelle il avait vu Marton introduire Hayraddin dans l'appartement des comtesses; à ce qu'il présumait. Mais aucune apparence ne confirma ou ne réfuta ce que lui avait dit le Bohémien; et le jour commençant à baisser, il pensa, sans savoir pourquoi, qu'une si longue promenade dans ce jardin pouvait paraître suspecte et être vue de mauvais œil.
Comme il venait de se décider à partir, et qu'il faisait, à ce qu'il croyait, un dernier tour sous les croisées qui avaient pour lui tant d'attraits, il entendit au-dessus de sa tête un léger bruit, comme de quelqu'un qui toussait avec précaution, et de manière à attirer son attention sans éveiller celle des autres. Levant les yeux avec autant de joie que de surprise, il vit une fenêtre s'entr'ouvrir. Une main de femme s'y montra un instant, et laissa échapper un papier qui tomba sur un romarin au bas du mur. La précaution qu'on avait prise pour lui faire tenir ce billet lui prescrivait la même prudence et le même mystère pour le lire. Le jardin, entouré de deux côtés, comme nous l'avons dit, par les bâtiments du palais épiscopal, était dominé nécessairement par un grand nombre de croisées de divers appartemens; mais il s'y trouvait une espèce de grotte que le chapelain avait montrée à Quentin avec beaucoup de complaisance. Ramasser le billet, le cacher dans son sein, et courir vers cette retraite, fut l'affaire d'une minute. Là il ouvrit ce précieux billet, non sans bénir la mémoire des bons moines d'Aberbrothock, dont les soins l'avaient mis en état d'en faire la lecture.
—Lisez en secret.—Telle était l'injonction que contenait la première ligne: le reste de ce billet était conçu en ces termes:
—Ce que vos yeux m'ont exprimé avec trop d'audace, les miens l'ont compris peut-être avec trop de facilité. Mais une persécution injuste enhardit celle qui en est la victime, et il vaut mieux se confier à la gratitude d'un seul homme, que de rester exposée à la poursuite de plusieurs. La fortune a placé son trône sur un roc escarpé; mais l'homme brave ne craint pas de le gravir. Si vous osez faire quelque chose pour une femme qui hasarde beaucoup, passez dans ce jardin demain à l'heure de prime, portant à votre bonnet un panache bleu et blanc. Jusque-là n'attendez pas de nouvelles communications. Les astres, dit-on, vous ont destiné aux grandeurs, et vous ont disposé à la reconnaissance.—Adieu, soyez fidèle, prompt et résolu, et ne doutez pas de la fortune.—
Ce billet contenait en outre une bague ornée d'un beau brillant, taillé en losange, sur lequel étaient gravées les armes antiques de la maison de Croye.
La première sensation de Quentin, en ce moment, fut une extase sans mélange. Sa joie et son orgueil semblaient l'élever jusqu'au ciel. Il prit la ferme résolution de mourir ou d'arriver au but de tous ses vœux: il ne songea aux obstacles qu'il pouvait rencontrer, que pour les mépriser.
Dans son enthousiasme, et ne pouvant endurer aucune interruption, quelque courte qu'elle fut, qui détournerait son esprit d'un sujet de contemplation si délicieux, il rentra à la hâte au palais, allégua, pour se dispenser de paraître au souper, le mal de tête qu'il avait déjà prétexté, alluma sa lampe, et se retira dans la chambre qui lui avait été assignée, pour lire et relire le précieux billet, et pour baiser mille fois cette bague non moins précieuse.
Mais une telle exaltation de sentimens ne pouvait enfin que s'affaiblir. Une pensée fâcheuse se présenta à son esprit, quoiqu'il la repoussât comme un acte d'ingratitude, comme un blasphème. Il lui sembla qu'un aveu si franc annonçait moins de délicatesse, de la part de celle qui le faisait, qu'en aurait désiré l'adoration romanesque que la jeune comtesse avait inspirée. Cette idée pénible se développait à peine en lui, qu'il se hâta de l'étouffer, comme si c'eût été une vipère qui se fût introduite dans sa couche. était-ce à lui, à lui ainsi favorisé, à lui pour qui une belle et jeune comtesse daignait descendre de sa sphère élevée; était-ce à lui de la blâmer d'un acte de condescendance sans lequel il n'eût jamais osé peut-être lever les yeux jusqu'à elle! Sa fortune et sa naissance, dans la situation où elle se trouvait, ne la dispensaient-elles pas d'obéir à cette règle générale qui prescrit à toute femme de se taire jusqu'à ce que son amant ait parlé? À ces argumens, qu'il s'avouait hardiment à lui-même, et dont il faisait des syllogismes sans réplique, sa vanité en ajoutait peut-être un auquel il ne s'abandonnait pas avec la même franchise: le mérite de l'objet aimé, disait-il, autorisait peut-être une dame à dévier un peu des règles ordinaires, et après tout, il s'en trouvait des exemples dans les chroniques (tels sont à peu près les argumens sur lesquels Malvolio[65]fondait de semblables espérances). L'écuyer du roman poétique dont Quentin venait de parcourir quelques pages était, comme lui, un gentilhomme sans terres et sans revenus, et cependant la généreuse princesse de Hongrie ne s'était pas fait un scrupule de lui donner des preuves d'affection plus positives que le billet qu'il venait de recevoir.
Doux écuyer, ami fidèle,Je te donnerai, lui dit-elle,Cinq cents livres et trois baisers.
Doux écuyer, ami fidèle,Je te donnerai, lui dit-elle,Cinq cents livres et trois baisers.
Et la même histoire véritable fait dire ensuite au roi de Hongrie:
J'ai vu moi-même plus d'un page,Devenir roi par mariage.
J'ai vu moi-même plus d'un page,Devenir roi par mariage.
De sorte que, pour conclure, Quentin, avec une générosité magnanime, décida qu'il n'y avait rien à blâmer dans une conduite qui promettait de le rendre heureux.
Mais ce scrupule fut remplacé par un autre qui était plus difficile à étouffer. Le traître Hayraddin avait été dans l'appartement des deux dames, autant que Durward pouvait en juger, pendant environ quatre heures; et en réfléchissant sur la manière un peu obscure dont il s'était vanté de pouvoir exercer sur la destinée de Quentin une influence certaine au sujet de ce qui lui tenait le plus au cœur, il en vint à craindre que toute cette aventure ne fût la suite d'un nouveau complot de sa part, dont le but était peut-être de tirer Isabelle de l'asile que lui avait assuré la protection du digne prélat. C'était une affaire qui demandait à être examinée de très-près; car Durward éprouvait pour ce misérable une répugnance proportionnée à l'impudence sans égale avec laquelle il avait avoué sa perfidie, et il ne pouvait se résoudre à croire que rien dont il se mêlait pût avoir une conclusion heureuse et honorable.
Ces diverses pensées étaient pour Quentin comme de sombres vapeurs qui rembrunissaient le beau paysage que son imagination avait d'abord tracé, et le sommeil ne put lui fermer les yeux de toute la nuit. À l'heure de prime, et même une heure auparavant, il était dans le jardin, et personne alors ne s'opposa à ce qu'il y entrât, ni à ce qu'il y restât. Il avait eu soin d'attacher à sa toque un panache blanc et bleu, tel qu'il avait pu se le procurer en aussi peu de temps. Deux heures se passèrent sans qu'on parût faire attention à sa présence. Enfin le son d'un luth se fit entendre; une fenêtre placée au-dessus de la petite porte par laquelle Marton avait fait entrer Hayraddin, s'ouvrit quelques instans après; Isabelle y parut brillante de beauté, le salua d'un air de bonté mêlé de réserve, rougit en voyant la manière vive et expressive dont il lui rendit son salut, ferma la croisée, et disparut.
Ni le jour ni le lieu où se trouvait Quentin ne pouvaient lui en apprendre davantage. L'authenticité du billet lui paraissait bien prouvée. Il ne restait qu'à savoir ce qui devait s'ensuivre; et c'était là ce dont sa belle correspondante ne lui avait pas dit un mot. Au surplus nul danger immédiat ne menaçait. La comtesse était dans un château fort, sous la protection d'un prince respecté par son pouvoir séculier, comme il était vénérable par sa dignité ecclésiastique. Rien ne paraissait exiger du jeune et vaillant écuyer quelque prouesse chevaleresque; et il suffisait qu'il se tînt prêt à exécuter les ordres de la comtesse Isabelle à l'instant même où il les recevrait. Mais le destin avait résolu de lui donner de l'occupation plus tôt qu'il ne se l'imaginait; et ce fut ce qui arriva la quatrième nuit après son entrée à Schonwaldt.
Quentin s'était décidé à renvoyer le lendemain à la cour de Louis XI le second des deux hommes qui composaient son escorte, en lui donnant des lettres pour lord Crawford et pour son oncle, afin de leur annoncer qu'il renonçait au service de la France, ce dont la trahison à laquelle les instructions secrètes d'Hayraddin l'avaient exposé lui donnait un motif que l'honneur et la prudence ne pouvaient qu'approuver. Il s'était couché, l'imagination remplie de toutes ces idées couleur de rose qui entourent le lit d'un jeune homme quand il aime sincèrement et croit son amour payé d'un retour non moins sincère. Ses rêves se ressentirent d'abord de l'influence des pensées agréables qui l'avaient occupé avant qu'il eut cédé au sommeil; mais ils prirent peu à peu un caractère plus effrayant.
Il lui sembla qu'il se promenait avec la comtesse Isabelle au bord des eaux paisibles d'un beau lac, tel que celui qui faisait le principal ornement du paysage de Glen-Houlakin. Il lui sembla qu'il osait parler de son amour, sans plus songer à aucun obstacle. Isabelle rougissait et souriait en l'écoutant, précisément comme il aurait pu l'espérer d'après le contenu du billet, qu'il portait toujours sur son cœur, qu'il fût éveillé ou endormi. Mais la scène changea brusquement de l'été à l'hiver, du calme à la tempête. Les vents mugirent et les vagues s'enflèrent comme si tous les démons de l'air et des eaux se fussent disputé l'empire de leurs domaines respectifs. Des montagnes liquides opposaient de toutes parts une barrière qui ne permettait aux deux amans ni d'avancer, ni de reculer; et la fureur de la tempête, qui croissait à chaque instant, et qui poussait les vagues avec violence l'une contre l'autre, ne permettait pas de supposer qu'ils pussent rester en sûreté dans cet endroit un instant de plus. La vive émotion produite par la sensation d'un danger si imminent éveilla le dormeur.
Dès qu'il fut éveillé, les circonstances imaginaires de son rêve s'évanouirent, pour le rappeler à la réalité de sa situation; mais un tumulte semblable à celui d'une tempête, et qui avait probablement occasionné ce songe effrayant, résonnait encore à ses oreilles.
Son premier mouvement fut de se mettre sur son séant, et d'écouter avec surprise un bruit qui, s'il était produit par un orage, l'emportait sur le plus terrible des ouragans qui fut jamais descendu des monts Grampiens. Cependant, en moins d'une minute, il ne put douter que ce bruit n'eût pour cause, non la fureur des élémens, mais celle des hommes.
Il sauta à bas de son lit, et se mit à la fenêtre de sa chambre. Elle donnait sur le jardin; tout était tranquille de ce côté; mais l'ouverture de la croisée l'assura encore mieux que le château était attaqué par des ennemis nombreux et déterminés, ce dont les clameurs qu'il entendait n'étaient une preuve que trop convaincante. Il chercha à tâtons ses habits et ses armes, et tandis qu'il s'en revêtait avec autant de hâte que le lui permettaient la surprise et l'obscurité, il entendit frapper à sa porte. Quentin n'ayant pas répondu aussi promptement que le désirait celui qui voulait entrer, la porte, qui n'était pas très-solide, fut enfoncée en un instant, et le Bohémien Hayraddin, facile à reconnaître à son dialecte, entra dans la chambre. Il tenait à la main une petite fiole dans laquelle il trempa une allumette. Une vive flamme qui ne dura qu'un instant éclaira tout l'appartement, et il alluma une petite lampe qu'il tira de son sein.
—L'horoscope de votre destinée, dit-il à Durward d'un ton énergique, sans le saluer autrement, dépend de la détermination que vous allez prendre en une minute.
—Misérable! s'écria Quentin, nous sommes environnés de trahison; et partout où il s'en trouve tu dois y avoir part.
—Vous êtes fou, répondit le Maugrabin, je n'ai jamais trahi personne que pour en tirer profit. Pourquoi donc vous trahirais-je, puisque je dois gagner davantage à vous servir qu'à vous trahir? écoutez un moment, si cela vous est possible, la voix de la raison, sans quoi ce seront la mort et les ruines qui vous la feront entendre. Les Liégeois se sont soulevés; Guillaume de la Marck est à leur tête avec sa bande. S'il y avait des moyens de résistance, leur fureur les surmonterait; mais il n'en existe presque aucun. Si vous voulez sauver la comtesse et conserver vos espérances, suivez-moi, au nom de celle qui vous a envoyé un brillant sur lequel sont gravés trois léopards.
—Montre-moi le chemin! s'écria Quentin avec vivacité; à ce nom, je suis prêt à braver tous les dangers.
—De la manière dont je m'y prendrai, dit le Bohémien, nous n'en courrons aucun, s'il vous est possible de ne pas vous mêler de ce qui ne vous regarde pas. Que vous importe, après tout, que l'évêque, comme on l'appelle, égorge son troupeau, ou que ce soit le troupeau qui égorge son pasteur? Ha! ha! ha! suivez-moi, mais avec patience et précaution. Ne songez pas à votre courage, et rapportez-vous-en à ma prudence. La dette de ma reconnaissance est payée, et vous avez une comtesse pour épouse. Suivez-moi.
—Je te suis, répondit Quentin en tirant son épée; mais si j'aperçois en toi le moindre signe de trahison, ta tête et ton corps seront bientôt à trois pas l'un de l'autre.
Sans rien répliquer, le Bohémien, voyant que Durward était armé et équipé, descendit précipitamment l'escalier, et traversa divers passages détournés qui conduisaient dans le jardin. à peine voyait-on une lumière dans cette partie du bâtiment, à peine y entendait-on quelque bruit; mais dès qu'ils furent dans le jardin, le tumulte se fit entendre dix fois plus violent; et Quentin distingua même les divers cris de guerre: Liège! Liège! Sanglier! Sanglier! poussés à haute voix par les assaillans, tandis que les défenseurs du château, attaqués à l'improviste, y répondaient par des cris plus faibles: Notre-Dame pour le prince-évêque!
Mais malgré le caractère martial de Durward, le combat qui se livrait n'était rien pour lui en comparaison du destin d'Isabelle de Croye, qu'il tremblait de voir tomber entre les mains de ce cruel et dissolu partisan qui travaillait en ce moment à forcer les portes du château. Il accepta même l'aide du Bohémien avec moins de répugnance, de même qu'un malade, dans une crise désespérée, se résout à prendre la potion que lui présente un empirique ou un charlatan. Il résolut de se laisser guider entièrement par ses conseils, mais de lui percer le cœur ou de lui abattre la tête au premier soupçon de perfidie. Hayraddin lui-même semblait sentir qu'il courait de grands risques pour sa sûreté; car dès qu'il fut entré dans le jardin, il perdit son ton de jactance et de sarcasme, et parut avoir fait vœu de se conduire avec modestie, courage et activité.
En arrivant à la porte qui conduisait à l'appartement des deux dames, Hayraddin donna un signal à voix basse, et deux femmes, enveloppées de la tête aux pieds d'une de ces grandes capes de soie noire portées alors par les Flamandes, comme elles le sont encore aujourd'hui, se présentèrent à l'instant même. Quentin offrit son bras à l'une d'elles, qui le saisit en tremblant et avec empressement, et qui s'y appuya tellement que, si elle eût été plus lourde, elle aurait considérablement retardé leur retraite. Le Bohémien, qui conduisait l'autre dame, marcha droit à la poterne qui donnait sur le fossé: près de là était le petit esquif sur lequel Durward, quelques jours auparavant, avait vu Hayraddin lui-même faire sa retraite du château.
Tandis qu'il faisait cette courte traversée, des cris de triomphe semblèrent annoncer que la violence l'emportait, et que le château était pris. Les oreilles de Quentin en furent si désagréablement affectées, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier à haute voix:—Sur mon âme! si tout mon sang n'était pas irrévocablement dévoué à la cause que je sers en ce moment, je volerais sur ces murailles; je combattrais fidèlement pour ce bon évêque, et je réduirais au silence quelques-uns de ces coquins dont les cris appellent le meurtre et le pillage.
La dame qui s'appuyait sur son bras le pressa légèrement pendant qu'il parlait ainsi, comme pour lui faire entendre qu'elle avait plus de droit que le château de Schonwaldt à compter sur son secours, tandis que le Bohémien s'écria assez haut pour être entendu:—Voilà ce que j'appelle une vraie frénésie chrétienne, vouloir retourner pour se battre, quand l'amour et la fortune ordonnent de fuir le plus vite possible! En avant! en avant! ne perdez pas un instant! nous avons des chevaux qui nous attendent près de ce bouquet de saules.
—Je n'en vois que deux, dit Quentin qui les aperçut au clair de la lune.
—Je n'aurais pu m'en procurer davantage sans donner des soupçons, répondît le Bohémien. D'ailleurs, c'est autant qu'il nous en faut. Vous vous en servirez, vous deux, pour vous rendre à Tongres, pendant que les routes sont encore sûres. Quant à Marton, elle restera avec les femmes de notre horde, dont elle est une ancienne connaissance. Marton est une fille de notre tribu; elle n'est restée avec vous que pour nous servir au besoin.
—Marton! s'écria la dame voilée, qui s'appuyait sur le bras de Durward; ce n'est donc pas ma parente?
—Ce n'est que Marton, répondit Hayraddin. Pardonnez-moi cette petite ruse; je n'ai pas osé enlever deux comtesses à la fois au Sanglier des Ardennes.
—Scélérat, s'écria Quentin. Mais il n'est pas... il ne sera pas trop tard. Je retourne au château, et je sauverai la comtesse Hameline.
—Hameline, lui dit sa compagne d'une voix troublée, est appuyée sur votre bras, et vous remercie de votre secours.
—Ciel! comment? que veut dire ceci? s'écria Quentin en dégageant son bras avec moins de courtoisie qu'il n'en aurait montré en toute autre occasion à une femme de la plus basse condition. C'est donc la comtesse Isabelle qui est restée au château? Adieu! adieu!
Comme-il se retournait pour partir, Hayraddin lui saisit le bras:—écoutez-moi, lui dit-il, écoutez-moi! c'est courir à la mort! Pourquoi diable portiez vous donc les couleurs de la tante? De ma vie je ne me fierai plus ni au bleu ni au blanc. Mais songez donc qu'elle est presque aussi riche. Elle a des joyaux, de l'or, même des espérances sur le comté.
Tandis que le Bohémien parlait ainsi en phrases entre-coupées, et qu'il cherchait à retenir Durward, celui-ci mit la main sur son poignard afin de se débarrasser.
—Ah! puisqu'il en est ainsi, dit Hayraddin, cessant de le retenir, partez, et que le diable, s'il y en a un, vous accompagne.
Dès que le jeune Écossais se vit en liberté, il courut vers le château avec la légèreté d'un cerf. Le Bohémien se tourna alors vers la comtesse, qui s'était laissée tomber de crainte, de honte et de désappointement.
—C'est une méprise, lui dit-il; allons, relevez-vous, et venez avec moi. Avant que le jour vienne, je vous trouverai un meilleur mari que cet enfant à visage efféminé; et si un ne vous suffit pas, vous en aurez vingt.
La comtesse Hameline avait les passions aussi violentes que son caractère était vain et faible. Comme tant d'autres femmes, elle remplissait passablement les devoirs ordinaires de la vie; mais dans une crise telle que celle où elle se trouvait, elle était incapable de toute autre chose que de se livrer à d'inutiles lamentations, et d'accuser Hayraddin d'être un imposteur, un vagabond, un brigand, un assassin.
—Dites un Zingaro, dit le Maugrabin, et vous aurez tout dit en un seul mot?
—Monstre! s'écria la dame courroucée, vous m'aviez dit que les astres avaient décrété notre union, et vous avez si bien fait que je lui ai écrit... malheureuse que je suis!
—Et il est très-vrai que les astres l'avaient décrétée, répondit le Bohémien, pourvu que les deux parties y eussent consenti. Croyez-vous que les célestes constellations marient les gens contré leur gré? J'ai été induit en erreur par vos maudites galanteries chrétiennes, vos chiens de rubans, vos sottes couleurs: et le jeune homme, à ce qu'il paraît, préfère l'agneau à la brebis. Voilà tout. Allons, debout, et suivez-moi. Faites attention que les larmes et les évanouissemens n'ont rien qui me plaise.
—Je n'avancerai pas d'un pas, dit la comtesse d'un ton décidé.
—Et moi, je vous dis que vous avancerez! s'écria Hayraddin. Je vous jure par tout ce que tous les sots de la terre ont cru, que vous avez affaire à un homme qui s'inquiéterait fort peu de vous mettre nue comme la main, de vous lier à un arbre, et de vous y laisser attendre votre bonne aventure.
—Allons, dit Marton, avec votre permission, elle ne sera pas maltraitée. J'ai un couteau aussi-bien que vous; et je sais m'en servir. C'est une bonne femme, quoique un peu folle. Et vous, madame, levez-vous, et suivez-nous. Il y a eu une méprise; mais c'est quelque chose que d'avoir sauvé votre vie et vos membres. Il y a bien des gens là-bas, dans ce château, qui donneraient tout ce qu'ils possèdent au monde pour se trouver où nous sommes.
Comme elle finissait de parler, on entendit partir du château de Schonwaldt de nouvelles clameurs parmi lesquelles on pouvait distinguer des acclamations de joie et de victoire, et des cris de désespoir et de terreur.
—écoutez, dit Hayraddin, et félicitez-vous de ne pas chanter dans ce concert. Fiez-vous à moi; je vous traiterai honorablement; les astres ne vous manqueront pas de parole, et vous procureront un bon mari.
épuisée de fatigue et subjuguée par la terreur, la comtesse Hameline s'abandonna enfin à la conduite de ses deux guides, et se laissa passivement mener où bon leur sembla. Tels étaient même le trouble de son esprit et l'épuisement de ses forces, que le digne couple qui la traînait plutôt qu'il ne la conduisait, put s'entretenir en toute liberté devant elle, sans qu'elle parût comprendre ce qu'elle entendait.
—J'ai toujours regardé votre projet comme une folie, disait Marton. Si vous aviez pu assurer l'union des jeunes gens, à la bonne heure, nous aurions pu compter sur leur reconnaissance, et avoir un pied dans le château. Mais comment pouvez-vous croire qu'un si beau jeune homme voulût épouser cette vieille folle?
—Rizpah, répondit Hayraddin, vous avez porté un nom chrétien, et vous êtes restée si long-temps sous les tentes de ce peuple insensé, que vous avez fini par partager ses folies. Comment pouvais-je m'imaginer qu'il se serait mis en peine de quelques années de plus ou de moins, quand il trouvait dans ce mariage des avantages si évidens? Et vous savez qu'il aurait été bien plus difficile de décider à une démarche hasardée cette jeune fille si timide, que cette comtesse que nous portons sur les bras comme un corps mort ou un sac de laine. D'ailleurs j'aimais ce jeune homme, et je voulais lui faire du bien. Le marier à la vieille, c'était faire sa fortune; lui donner la jeune, c'était lui faire tomber sur le corps Guillaume de la Marck, la Bourgogne, la France, tous ceux qui ont intérêt à disposer de sa main.
Ensuite la fortune de celle-ci consistant principalement en or et en bijoux, nous en aurions eu notre part; mais la corde de l'arc s'est rompue, et la flèche n'a pu partir. N'en parlons plus! Nous la conduirons à Guillaume à la longue barbe. Quand il se sera bien gorgé de vin, suivant sa coutume, il ne distinguera pas une vieille comtesse d'une jeune. Allons, Rizpah, du courage! L'astre Aldébaran répand encore sa brillante influence sur la destinée des enfans du désert.
«Plus de pitié! fermez la porte à la merci!«Que le bras tout sanglant du soldat endurci«Se plonge sans remords au sein de l'innocence!«Qu'il se permette tout! qu'il ait la conscience«Large comme l'enfer.»SHAKSPEARE.Henri V.
LAgarnison de Schonwaldt, bien que surprise et d'abord frappée de terreur, avait pourtant défendu quelque temps le château contre les assaillans; mais la ville de Liège vomissait sans cesse de nouveaux essaims d'ennemis qui, montant de toutes parts à l'assaut avec fureur, divisaient l'attention des assiégés et leur faisaient perdre courage.
On pouvait remarquer aussi de l'indifférence, sinon de la trahison, parmi les soldats de l'évêque; car quelques-uns criaient qu'il fallait se rendre, tandis que d'autres, désertant leur poste, cherchaient à s'échapper du château. Plusieurs se jetaient du haut des murs dans le fossé, et ceux qui parvenaient à se sauver à la nage pourvoyaient à leur sûreté en se dépouillant de tout ce qui pouvait indiquer qu'ils étaient au service du prélat, et en se mêlant ensuite à la foule des assaillans. Quelques-uns, par attachement à la personne de l'évêque, se réunirent autour de lui dans la grande tour où il s'était réfugié; et d'autres, craignant qu'on ne leur fît aucun quartier, se défendaient avec le courage du désespoir, dans quelques autres tours et sur les boulevards les plus éloignés.
Enfin les assaillans, maîtres des cours et de tout le rez-de-chaussée du vaste édifice, s'occupaient à poursuivre les vaincus et à satisfaire leur soif de pillage. Tout à coup un seul homme, comme s'il eût cherché la mort quand tous les autres ne songeaient qu'à trouver quelque moyen de l'éviter, s'efforça de se frayer un chemin au milieu de cette scène de tumulte et d'horreur, l'imagination tourmentée de craintes encore plus affreuses que l'épouvantable réalité qu'il avait sous les yeux. Quiconque eût vu Quentin Durward en ce fatal moment, l'eût pris pour un frénétique dans les accès de son délire; quiconque eût apprécié les motifs de sa conduite, l'aurait placé au niveau des plus célèbres héros de roman.
En s'approchant de Schonwaldt du même côté par où il en était parti, il rencontra plusieurs fuyards qui couraient vers le bois, et qui naturellement cherchèrent à l'éviter, le prenant pour un ennemi, parce qu'il venait dans une direction opposée à celle qu'ils suivaient. Arrivé plus près du château, il vit des hommes qui se jetaient du haut des murailles dans les fossés, ou qui en étaient précipités par les ennemis, et il entendait le bruit de la chute de ceux qu'il ne pouvait voir. Son courage n'en fut pas ébranlé un instant. Il n'avait pas le temps de chercher la barque, quand même il eût été possible de s'en servir, et il était inutile de tenter d'approcher de la petite poterne du jardin, encombrée d'un foule de fuyards, pressés par ceux qui les suivaient, et tombant les uns après les autres dans le fossé qu'ils n'avaient pas le moyen de traverser.
évitant donc ce point, Quentin se jeta à la nage près de ce qu'on appelait la petite porte du château, où un pont-levis était encore levé. Ce ne fut pas sans difficulté qu'il échappa aux efforts que firent pour s'accrocher à lui quelques malheureux qui se noyaient, et qui auraient pu causer sa perte pour se sauver eux-mêmes.
Arrivé à l'autre bord, près du pont-levis, il en saisit la chaîne; déployant toutes ses forces, s'aidant des mains et des genoux, il parvint à se tirer de l'eau, et il était sur le point d'atteindre la plate-forme du pont quand un lansquenet accourut à lui, et levant son sabre ensanglanté, s'apprêta à lui en porter un coup qui aurait été probablement celui de la mort.
—Comment s'écria Quentin d'un ton d'autorité; est-ce ainsi que vous assistez un camarade? Donnez-moi la main.
Le soldat, en silence et non sans hésiter, lui tendit le bras, et l'aida à monter sur la plate-forme. Aussitôt Quentin, sans laisser aux soldats le temps de réfléchir, cria sur le même ton:—À la tour de l'Ouest, si vous voulez vous enrichir! Le trésor de l'évêque est dans la tour de l'Ouest.
Cent voix répétèrent ces paroles:—À la tour de l'Ouest! le trésor est dans la tour de l'Ouest! Et tous les maraudeurs qui étaient à portée de les entendre, semblables à une troupe de loups affamés, coururent dans la direction opposée à l'endroit où Quentin était résolu d'arriver mort ou vif.
Prenant un air d'assurance, comme s'il eût été du nombre des vainqueurs, et non des vaincus, il marcha droit vers le jardin, et trouva moins d'interruption qu'il ne s'y attendait. Le cri à la tour de l'Ouest! avait emmené de ce côté une partie des assaillans, et le son des trompettes appelait les autres pour repousser une sortie tentée en ce moment par les défenseurs de la grande tour, qui, réduits au désespoir, avaient mis le prélat au milieu d'eux, et cherchaient à s'ouvrir un chemin pour sortir du château. Quentin courut donc au jardin d'un pas précipité et le cœur palpitant, se recommandant à ce pouvoir suprême qui l'avait protégé au milieu des périls sans nombre auxquels il avait déjà été exposé, et déterminé à réussir ou à perdre la vie dans son entreprise.
Comme il allait entrer dans le jardin trois hommes coururent à lui la lance levée en criant:—Liège! Liège!
Se mettant en défense, mais sans porter aucun coup:—France! France! s'écria Quentin; ami de Liège!
—Vive la France! s'écrièrent les trois Liégeois; et ils continuèrent leur chemin.
Les mêmes mots lui servirent de sauvegarde contre quatre ou cinq soldats de Guillaume de la Marck qu'il trouva rôdant dans le jardin, et qui tombèrent d'abord sur lui en criant:—Sanglier! Sanglier!
En un mot, Quentin commença à espérer que la réputation qu'il avait acquise d'être un émissaire du roi Louis, instigateur secret des Liégeois insurgés, et protecteur caché de Guillaume de la Marck, pourrait lui servir de sauvegarde au milieu des horreurs de cette nuit.
En arrivant à la tourelle, but de son expédition, il frémit en trouvant la porte par laquelle la comtesse Hameline et Marton en étaient sorties, obstruée par plusieurs cadavres.
Il en repoussa deux précipitamment, et il allait en faire autant à l'égard d'un troisième, quand le mort supposé le tira par son habit, le priant de l'aider à se relever. Quentin, arrêté si mal à propos, avait grande envie, au lieu de perdre du temps à lutter contre cet antagoniste, de recourir à des moyens moins doux pour s'en débarrasser, quand il l'entendit s'écrier:—J'étouffe sous le poids de mon armure; je suis Pavillon, le syndic de Liège: si vous êtes pour nous, je vous enrichirai; si vous êtes contre nous, je vous protégerai, mais ne me laissez pas mourir comme un pourceau étouffé dans son auge.
Au milieu de cette scène de carnage et de confusion, Durward eut assez de présence d'esprit pour réfléchir que ce dignitaire pouvait avoir les moyens de faciliter sa retraite. Il le releva donc, et lui demanda s'il était blessé.
—Non, pas blessé, répondit le syndic, je ne le crois pas du moins; mais je suis essoufflé.
—Asseyez-vous sur cette pierre, et reprenez haleine, lui dit Quentin, je viendrai vous rejoindre dans un instant.
—Pour qui êtes-vous? lui demanda le bourgeois, le retenant encore.
—Pour la France, répondit Quentin, en cherchant à le quitter.
—Eh! c'est mon jeune archer! s'écria le digne syndic. Puisque j'ai eu le bonheur de trouver mon ami dans cette nuit terrible, je ne le quitterai pas, je vous le promets. Allez où il vous plaira, je vous suis; et si je trouve quelques braves garçons de ma corporation je pourrai peut-être vous aider à mon tour. Mais ils roulent tous de côtés et d'autres comme les pois d'un sac percé. Oh! quelle terrible nuit!
En parlant ainsi, il se traînait appuyé sur le bras de Quentin, qui, sentant combien il lui était important de s'assurer la protection d'un homme d'une telle influence, ralentit le pas, tout en maudissant au fond du cœur le retard que lui occasionnait son compagnon.
Au haut de l'escalier était une antichambre dans laquelle on voyait des caisses et des malles ouvertes, qui paraissaient avoir été pillées, une partie de ce qu'elles avaient contenu étant dispersée sur le plancher. Une lampe, placée sur la cheminée, laissait apercevoir, à la clarté de sa lueur mourante, le corps d'un homme mort ou privé de sentiment, étendu près du foyer.
S'arrachant aux bras de Pavillon, comme un lévrier qui entraîne après lui la laisse par laquelle le retenait un piqueur, Durward s'élança rapidement dans une seconde chambre, puis dans une troisième, qui paraissait être la chambre à coucher des dames de Croye. Il ne s'y trouvait personne. Il appela Isabelle, d'abord à voix basse, ensuite plus haut, enfin avec le cri du désespoir: point de réponse.
Tandis qu'il se tordait les mains, qu'il s'arrachait les cheveux, et que du pied il frappait la terre avec violence, une faible clarté qu'il vit briller à travers une fente de la boiserie, dans un coin obscur de la chambre, lui fit soupçonner une porte secrète communiquant à quelque cabinet. Il l'examina de plus près, et reconnut qu'il ne s'était pas trompé. Il essaya de l'ouvrir, mais ne put y réussir. Enfin, méprisant le danger auquel l'exposait une telle tentative, il s'élança de toute sa force contre la porte, et telle fut l'impétuosité d'un effort inspiré autant par l'espérance que par le désespoir, qu'une serrure et des gonds plus solides n'y auraient pas résisté.
Ce fut ainsi qu'il força l'entrée d'un petit oratoire, où une femme, livrée à toutes les angoisses de l'effroi, offrait ses prières au ciel devant l'image du Créateur. Une nouvelle terreur s'empara d'elle, quand elle entendit briser ainsi la porte de cet appartement, et elle tomba sans mouvement sur le plancher. Quentin courut à elle, la releva à la hâte. Félicité des félicités! c'était celle qu'il cherchait à sauver; c'était la comtesse Isabelle. Il la pressa contre son cœur, la conjura de reprendre ses sens, de se livrer à l'espérance; elle avait près d'elle maintenant un homme dont le courage la défendrait contre une armée entière.
—Est-ce bien vous, Durward? s'écria-t-elle enfin en revenant à elle; j'ai donc encore quelque espoir. Je croyais que tous les amis que j'avais au monde m'avaient abandonnée à mon malheureux destin. Vous ne me quitterez plus?
—Jamais! jamais! s'écria Durward, quoi qu'il puisse arriver, quelques dangers qui puissent approcher: puissé-je perdre le bonheur que nous promet cette sainte image, si je ne partage pas votre destinée jusqu'à ce qu'elle devienne plus heureuse!
—Fort pathétique, fort touchant, en vérité, dit une voix essoufflée et asthmatique derrière eux; une affaire d'amour, à ce que je vois.SURmon âme, la pauvre jeune fille m'inspire autant de compassion que si c'était la mienne, ma Trudchen elle-même!
—Vous ne devez pas vous borner à la compassion, mein herr Pavillon, dit Quentin en se tournant vers lui: il faut que vous m'aidiez à protéger cette dame. Je vous déclare qu'elle a été mise sous ma garde spéciale par votre allié, le roi de France; et si vous ne la garantissez pas de toute espèce d'insulte et de violence, votre ville perdra la protection de Louis de Valois. Il faut surtout empêcher qu'elle ne tombe entre les mains de Guillaume de la Marck.
—Cela sera difficile, répondit Pavillon, car ces pendards de lansquenets sont de vrais diables pour déterrer les jolies filles; mais je ferai de mon mieux. Passons dans l'autre appartement, et là je réfléchirai. L'escalier est étroit, et vous pourrez garder la porte avec une pique, pendant que je me mettrai à la fenêtre pour appeler quelques-uns des braves garçons de la corporation des tanneurs de Liège, aussi fidèles que le couteau qu'ils portent à leur ceinture. Mais avant tout, détachez-moi ces agrafes. Je n'ai pas porté ce corselet depuis la bataille de Saint-Tron, et je pèse aujourd'hui quarante bonnes livres de plus que je ne pesais alors, si les balances de Flandre ne sont pas fausses.
Le brave homme se trouva fort soulagé quand il fut déchargé du poids de son armure de fer; car en la mettant il avait moins consulté ses forces que son zèle pour la cause de Liège. On apprit ensuite que le magistrat, se trouvant en quelque sorte poussé en avant par sa corporation, à la tête de laquelle il marchait, avait été hissé sur les murailles par quelques-uns de ses soldats qui montaient à l'assaut; là il avait suivi involontairement le flux et le reflux des combattans des deux partis, sans avoir même la force de prononcer une parole; et enfin, semblable à une pièce de bois que la mer jette sur le rivage de quelque baie, il avait été définitivement renversé à l'entrée de l'appartement des dames de Croye, où le poids de son armure et celui des corps morts de deux hommes tombés sur lui l'auraient probablement retenu long-temps, si Durward ne fût arrivé pour le tirer de là.
La même chaleur qui, en politique, faisait d'Hermann Pavillon un brouillon, un écervelé, un patriote exagéré et turbulent, produisait des résultats plus heureux en le rendant, dans sa vie privée, un homme doux et humain, quelquefois un peu égaré par la vanité, mais toujours plein de bienveillance et de bonnes intentions. Il recommanda à Quentin d'avoir un soin tout particulier de la pauvre jolieyung frau[66]; et après cette exhortation peu nécessaire, il se mit à la fenêtre, et commença à crier de toutes ses forces:—Liège! Liège! et la brave corporation des tanneurs et corroyeurs!
Deux membres de cette honorable compagnie accoururent à ses cris et au coup de sifflet particulier dont ils furent accompagnés, chaque corporation de la ville ayant adopté un signal de ce genre. Plusieurs autres vinrent les joindre, et formèrent une garde qui se plaça devant la porte, sous la fenêtre à laquelle le chef bourgeois se montrait.
Une sorte de tranquillité commençait à s'établir au château. Toute résistance avait cessé, et les chefs prenaient des mesures pour empêcher un pillage général. On entendait sonner la grosse cloche pour assembler un conseil militaire, et le retentissement de l'airain annonçant à Liège que les insurgés triomphaient et étaient en possession du château, toutes les cloches de la ville y répondirent, et elles semblaient dire en leur langage:—Gloire aux vainqueurs! Il aurait été naturel que mein herr Pavillon sortit alors de sa forteresse; mais soit qu'il eût quelque crainte pour ceux qu'il avait pris sous sa protection, soit peut-être par précaution pour sa propre sûreté, il se contenta de dépêcher messager sur messager, pour donner ordre à son lieutenant, Peterkin Geislaer, de venir le joindre sur-le-champ.
à sa grande satisfaction, Peterkin arriva enfin; car dans toutes les circonstances pressantes, qu'il s'agît de guerre, de politique ou de commerce, c'était en lui que Pavillon avait coutume de mettre toute sa confiance, Peterkin était un homme vigoureux, à visage large, et à gros sourcils noirs qui ne promettaient pas facile composition à un ennemi. Il portait une casaque de buffle; une large ceinture soutenait son coutelas, et il avait une hallebarde à la main.
—Peterkin, mon cher lieutenant! lui dit son chef, voici une glorieuse journée, une glorieuse nuit, je devrais dire; j'espère que pour cette fois vous êtes content?
—Je suis content que vous le soyez vous-même, répondit le belliqueux lieutenant; mais si vous appelez cela une victoire, je ne m'attendais pas à vous la voir célébrer enfermé dans un grenier, tandis qu'on a besoin de vous au conseil.
—Êtes-vous bien sûr qu'on y ait besoin de moi, Peterkin?
—Oui, morbleu, on y a besoin de vous, pour soutenir les droits de la ville de Liège, qui sont en plus grand'danger que jamais.
—Allons, allons, Peterkin, tu es toujours un fâcheux, un grondeur.
—Moi, un grondeur! non, sur ma foi: ce qui plaît aux autres me plaît toujours. Seulement, je ne me soucie pas d'avoir pour roi une cigogne milieu d'un soliveau, comme il est dit dans un fabliau que le clerc de Saint-Lambert nous a lu plusieurs fois dans le livre de mein herr ésope.
—Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Peterkin.
—Eh bien, je vous dirai donc que ce Sanglier ou cet ours paraît vouloir faire sa bauge dans Schonwaldt; et il est probable que nous trouverons en lui un aussi mauvais voisin que l'était le vieil évêque, et peut-être pire. Il semble penser que nous n'avons pris le château que pour lui, et son seul embarras est de savoir s'il se fera appeler prince ou évêque. C'est une honte de voir comment ils ont traité, ce pauvre vieux prêtre.
—Je ne le souffrirai pas, Peterkin! s'écria Pavillon en prenant un air d'importance; je n'aimais pas la mitre, mais je ne veux pas de mal à la tête qui la porte. Nous sommes dix contre un, Peterkin, et nous ne devons pas souffrir de tels abus.
—Oui, nous sommes dix contre un en rase campagne; mais dans ce château nous sommes homme à homme. D'ailleurs Nikkel Block le boucher, et toute la canaille des faubourgs, se déclarent pour Guillaume de la Marck, tant parce qu'il a fait défoncer tous les tonneaux de bière et toutes les pièces de vin, qu'à cause de leur ancienne jalousie contre nous, qui formons les corps et métiers et qui avons des privilèges.
—Peterkin, dit Pavillon en se levant, nous allons retourner à Liège à l'instant même. Je ne resterai pas un moment de plus à Schonwaldt.
—Mais les ponts sont levés; les portes sont fermées, et bien gardées par les lansquenets. Si nous essayons de forcer le passage, nous courons le risque d'être bien frottés, car le métier de ces coquins est de se battre tous les jours, et nous autres, nous ne nous battons que les jours de grande fête.
—Mais pourquoi a-t-il fermé les portes? demanda le syndic alarmé; pourquoi retient-il prisonniers d'honnêtes gens?
—Je n'en sais rien, non, sur ma foi, je n'en sais rien. On parle des dames de Croye, qui se sont échappées pendant l'assaut. Cette nouvelle avait mis d'abord l'homme à la longue barbe dans une fureur à lui faire perdre le bon sens; et maintenant il l'a perdu à force de boire.
Le bourguemestre jeta un regard de désolation sur Quentin, et il ne savait à quoi se résoudre. Durward n'avait pas perdu un mot de cette conversation, qui l'avait extrêmement alarmé; il sentait qu'il ne lui restait d'espoir qu'autant qu'il conserverait sa présence d'esprit, et qu'il parviendrait à soutenir le courage de Pavillon. Il prit donc part à l'entretien en ce moment, comme s'il avait eu voix délibérative.
—Je suis surpris, monsieur Pavillon, dit-il, de vous voir hésiter sur ce que vous avez à faire en cette occasion. Allez trouver hardiment Guillaume de la Marck, et demandez-lui à sortir du château, vous, votre lieutenant, votre écuyer et votre fille. Il ne peut avoir aucun prétexte pour vous retenir prisonnier.
—Moi et mon lieutenant, c'est-à-dire moi et Peterkin, fort bien; mais qui est mon écuyer?
—Moi, quant à présent, répondit l'intrépide Écossais.
—Vous! dit le bourgeois embarrassé; mais n'êtes-vous pas l'envoyé de Louis, du roi de France?
—Sans doute, mais mon message est pour les magistrats de la ville de Liège, et ce n'est qu'à Liège que je le délivrerai. Si j'avouais ma qualité devant Guillaume de la Marck, ne faudrait-il pas que j'entrasse en négociation avec lui? N'est-il pas même vraisemblable qu'il me retiendrait ici? Non, il faut que vous me fassiez sortir secrètement du château en qualité de votre écuyer.
—à la bonne heure, mon écuyer; mais vous avez parlé de ma fille. Trudchen, j'espère, est bien tranquille à Liège, dans ma maison; et je voudrais de tout mon cœur et de toute mon âme que son père y fut aussi.
—Cette dame vous appellera son père, tant qu'elle sera dans ce château.
—Et tout le reste de ma vie, s'écria la comtesse en se jetant aux pieds du syndic, et embrassant ses genoux! Il ne se passera pas un seul jour sans que je vous aime et vous honore comme tel, sans que je prie pour vous comme une fille pour son père, si vous me secourez dans cet extrême péril! Oh! laissez-vous attendrir! Représentez-vous votre fille aux genoux d'un étranger, lui demandant la vie et l'honneur. Pensez à cela, et accordez-moi la protection que vous voudriez qu'elle obtînt.
—Sur mon honneur, Peterkin, dit le brave syndic ému par cette prière pathétique, je crois que cette jolie fille a quelque chose du doux regard de notre Trudchen; je l'ai pensé dès le premier moment que je l'ai vue; et ce jeune homme si vif, et si prompt à donner son avis, a je ne sais quoi qui me rappelle l'amoureux de Trudchen. Je gagerais un groat, Peterkin, qu'il y a de l'amour dans cette affaire, et ce serait un péché de ne pas le favoriser.
—Un péché et une honte, dit Peterkin en s'essuyant les yeux avec une manche de sa casaque; car malgré sa suffisance, ce n'en était pas moins un bon et honnête Flamand.
—Eh bien! dit Pavillon, elle sera donc ma fille, bien enveloppée dans sa grande cape de soie noire, et s'il ne se trouvait pas assez de braves tanneurs pour protéger la fille de leur syndic, ils ne mériteraient plus d'avoir de cuir à tanner. Mais un instant, il faut pouvoir répondre aux questions. Comment se fait-il que ma fille se trouve dans une pareille bagarre?
—Et comment se fait-il que la moitié des femmes de Liège nous aient suivis jusqu'au château, demanda Peterkin, si ce n'est parce qu'elles se trouvent toujours où elles ne devraient pas être? Votreyung frauTrudchen a été un peu plus loin que les autres, et voilà tout.
—Admirablement parlé! s'écria Quentin. Allons, mein herr Pavillon, un peu de hardiesse, suivez ce bon conseil, et vous ferez la plus belle action qu'on ait faite depuis le temps de Charlemagne. Et vous, jeune dame, enveloppez-vous bien dans cette cape (car comme nous l'avons déjà dit, beaucoup de vêtemens à usage de femme étaient épars sur le plancher); montrez de l'assurance; quelques minutes vous rendront libre et vous mettront en sûreté. Allons, mein herr, marchez en avant.
—Un moment! un moment! dit Pavillon; j'ai de fâcheux pressentimens. Ce de la Marck est un diable, un vrai sanglier de caractère, comme de nom. Si cette jeune dame était une de ces comtesses de Croye, et qu'il vînt à le découvrir, qui sait où pourrait se porter sa colère.
—Et quand je serais une de ces malheureuses femmes! s'écria Isabelle en voulant se jeter de nouveau à ses pieds, pourriez-vous pour cela m'abandonner en ce moment de désespoir? Oh! que ne suis-je véritablement votre fille, la fille du plus pauvre bourgeois!
—Pas si pauvre, jeune dame, répliqua le syndic, pas si pauvre: nous payons ce que nous devons.
—Pardon, noble seigneur, dit l'infortunée comtesse.
—Eh non! répondit Pavillon; ni noble, ni seigneur: rien qu'un simple bourgeois de Liège qui paie ses lettres de change argent comptant. Mais tout cela ne fait rien à l'affaire; et quand vous seriez une comtesse, je vous protégerai.
—Vous êtes tenu de la protéger, quand même elle serait duchesse, dit Peterkin, puisque vous lui en avez donné votre parole.
—Vous avez raison, Peterkin, répondit Pavillon, tout-à-fait raison. Nous ne devons pas oublier notre vieux proverbe flamand:ein word ein man. Et maintenant, mettons-nous en besogne. Il faut que nous prenions congé de ce Guillaume de la Marck, et cependant mes forces m'abandonnent quand j'y pense. Je voudrais qu'il fût possible de nous dispenser de cette cérémonie.
—Puisque vous avez une troupe armée à votre disposition, dit Quentin, ne vaudrait-il pas mieux marcher vers la porte, et forcer le passage?
Mais Pavillon et son conseiller s'écrièrent d'une voix unanime qu'il ne convenait pas d'attaquer ainsi les soldats d'un allié; et ils ajoutèrent sur la témérité de cette entreprise quelques réflexions qui firent sentir à Durward qu'il serait imprudent de la risquer avec de tels compagnons. Ils résolurent donc de se rendre hardiment dans la grande salle, où, disait-on, le Sanglier des Ardennes était à table, et là, de demander pour le syndic la permission de sortir du château, demande qui paraissait trop raisonnable pour être refusée. Cependant le bon bourguemestre gémissait et soupirait en regardant ses compagnons, et il dit à son fidèle Peterkin:—Voyez ce que c'est que d'avoir un cœur trop sensible et trop tendre! Hélas! Peterkin, combien mon courage et mon humanité m'ont déjà coûté! et combien ces vertus me coûteront-elles peut-être encore, avant que le ciel nous fasse sortir de cet infernal château de Schonwaldt!
En traversant les cours encore jonchées de morts et de mourans, Quentin, soutenant Isabelle au milieu de cette scène d'horreur, la consolait et l'encourageait à voix basse, en lui rappelant que sa sûreté dépendait entièrement de la présence d'esprit et de la fermeté qu'elle montrerait.
—Rien ne dépend de moi, lui répondit-elle; je ne compte que sur vous. Oh! si j'échappe aux horreurs de cette nuit affreuse, jamais je n'oublierai celui qui m'a sauvée! J'ai pourtant encore une grâce à vous demander, et je vous supplie de me l'accorder, au nom de l'honneur de votre mère, au nom du courage de votre père!
—Que pourriez-vous me demander, sans être sûre de l'obtenir? lui répondit Durward.
—Plongez-moi donc votre poignard dans le cœur, lui dit-elle, plutôt que de me laisser captive de ces monstres.
Quentin ne répondit qu'en pressant la main de la belle comtesse, qui semblait vouloir lui exprimer sa reconnaissance de la même manière, si la terreur ne l'en eût empêchée. Enfin, appuyée sur le bras de son jeune protecteur, elle entra dans la salle formidable, où était de la Marck, précédée par Pavillon, et son lieutenant, et suivie d'une douzaine d'ouvriers tanneurs, qui formaient une garde d'honneur à leur syndic.
Les bruyans éclats de rire, les acclamations confuses et les cris féroces qui en partaient, semblaient plutôt annoncer des démons en débauche, se réjouissant d'avoir triomphé de la race humaine, que des mortels donnant un festin pour célébrer une victoire. Une ferme résolution, que le désespoir seul pouvait avoir inspirée, soutenait le courage factice de la comtesse Isabelle; un courage inébranlable, et qui semblait croître avec le danger, animait Durward; et Pavillon et son lieutenant, se faisant une vertu de la nécessité, étaient comme des ours enchaînés au poteau et forcés de soutenir une attaque dangereuse qu'ils ne peuvent éviter.
CADE. «Où est Dick, le boucher d'Ashford?DICK. «Le voici, Monsieur.CADE. «Ils sont tombés devant toi comme des bœufs et«des moutons; et tu t'es conduit comme si tu«avais été dans ton abattoir.SHAKSPEARE.Henri VI, partie II.
On pourrait à peine imaginer un changement plus étrange et plus horrible que celui qui avait eu lieu dans la grande salle du château de Schonwaldt depuis que Quentin y avait dîné; c'était un tableau qui offrait sous leurs traits les plus hideux toutes les misères de la guerre, d'une guerre surtout faite par les plus féroces de tous les soldats, les mercenaires d'un siècle barbare; hommes qui, par habitude et par profession, s'étaient familiarisés avec tout ce que leur métier offre de plus cruel et de plus sanguinaire, sans avoir une étincelle de patriotisme, une lueur de l'esprit romanesque de la chevalerie. Ces vertus, à cette époque, appartenaient, l'une aux hardis paysans qui combattaient pour la défense de leur pays, l'autre aux vaillans chevaliers qui prenaient les armes au nom de l'honneur et de leurs belles.
Dans cette salle où, quelques heures auparavant, des fonctionnaires civils et religieux prenaient un repas tranquille et décent, avec une sorte de cérémonial qui faisait qu'on ne s'y permettait une plaisanterie qu'à demi-voix; là où, au milieu d'une superfluité de vin et de bonne chère, régnait naguère un décorum qui allait presqu'à l'hypocrisie, on pouvait voir une scène de débauche tumultueuse à laquelle Satan lui-même, s'il y eût présidé, n'aurait pu rien ajouter.
Au haut bout de la table, sur le trône de l'évêque, qu'on y avait apporté à la hâte de la salle du conseil, était assis le redoutable Sanglier des Ardennes, bien digne de ce nom dont il affectait de tirer gloire, et qu'il cherchait à justifier par tous les moyens possibles. Sa tête était découverte, mais il portait sa pesante et brillante armure, qu'à la vérité il quittait fort rarement. Sur ses épaules était un manteau ou surtout fait d'une peau de sanglier préparée, dont la corne des pieds et les défenses étaient d'argent. La peau de la tête était arrangée de manière qu'étant tirée sur son casque, quand il était armé, ou sur sa tête nue, en guise de capuchon, comme il la portait souvent quand il était sans casque, elle lui donnait l'air d'un monstre ricanant d'une manière effroyable. Tel il paraissait en ce moment; mais sa physionomie n'avait guère besoin de ces nouvelles horreurs pour ajouter à celles qui étaient naturelles à son expression ordinaire.
La partie supérieure du visage de de la Marck, comme la nature l'avait formée, donnait presque un démenti à son caractère; car quoique ses cheveux, quand il les montrait, ressemblassent aux soies dures et grossières du monstre dont les dépouilles formaient sa parure, néanmoins un front élevé et découvert, des joues pleines et animées, de grands yeux gris pâle, mais étincelans, et un nez recourbé comme le bec d'un aigle, annonçaient la bravoure et quelque générosité. Cependant ce qu'il y avait d'heureux dans l'expression de ses traits était entièrement détruit par ses habitudes de violence et d'insolence, qui jointes à tous les excès de ses débauches, donnaient à sa physionomie un caractère tout-à-fait différent de la galanterie grossière qu'elle aurait pu annoncer. Ses fréquens accès de fureur avaient enflé les muscles de ses joues, tandis que l'ivrognerie et le libertinage avaient amorti le feu de ses yeux et teint en rouge la partie qui aurait dû en être blanche; ce qui donnait à toute sa figure une ressemblance hideuse avec le monstre auquel le terrible baron aimait à se comparer; mais, par une espèce de contradiction assez singulière, de la Marck s'efforçait, par la longueur et l'épaisseur de sa barbe, de cacher la difformité naturelle qui lui avait fait donner un nom qui avait paru le flatter dans l'origine. Cette difformité était une épaisseur extraordinaire de la mâchoire inférieure qui dépassait de beaucoup la supérieure, et de longues dents des deux côtés, qui ressemblaient aux défenses de cet animal féroce. C'était là ce qui, joint à sa passion pour la chasse, l'avait fait surnommer, il y avait long-temps,le Sanglier des Ardennes. Son énorme barbe, hérissée et non peignée, ne servait ni à diminuer l'horreur qu'inspirait naturellement sa physionomie, ni même à donner la moindre dignité à son expression farouche.
Les officiers et soldats étaient assis indistinctement à table avec des habitans de Liège, dont quelques uns étaient de la dernière classe. On voyait parmi eux Nikkel Blok, le boucher, placé à côté de de la Marck, les manches retroussées jusqu'au coude. Ses bras et son grand couperet placé devant lui sur la table étaient teints de sang. La plupart des soldats avaient, comme leurs maîtres, la barbe longue et hérissée; et leurs cheveux étaient retroussés de manière à ajouter encore à leur air de férocité naturel. Ivres comme ils le paraissaient presque tous, tant de la joie de leur triomphe que par suite de la quantité de vin qu'ils avaient bue, ils offraient un spectacle aussi hideux que dégoûtant. Leurs blasphèmes étaient si atroces, et les chansons qu'ils chantaient, sans même que l'un se donnât la peine d'écouter l'autre, si licencieuses, que Quentin remercia le ciel que le tumulte ne permît pas à sa compagne de les bien entendre.
Ce qui nous reste à dire, c'est que le visage blême et l'air inquiet de la plupart des Liégeois qui partageaient cette effroyable orgie avec les soldats de Guillaume de la Marck, annonçaient que la fête leur déplaisait autant que leurs compagnons leur inspiraient de crainte. Au contraire quelques habitans de la classe inférieure, sans éducation, ou d'un caractère plus brutal, ne voyaient dans les excès de cette soldatesque qu'une ardeur guerrière qu'ils désiraient imiter, et au niveau de laquelle ils cherchaient à se mettre en avalant de copieuses rasades de vin et deschwartz-bier, se livrant sans remords à un vice qui, dans tous les temps, n'a été que trop commun dans les Pays-Bas.
L'ordonnance du festin n'avait pas été plus soignée que les convives n'étaient choisis. On voyait sur la table toute la vaisselle d'argent de l'évêque, même les calices et les autres vases sacrés, car le Sanglier des Ardennes s'inquiétait fort peu qu'on l'accusât de sacrilège; aussi étaient-ils mêlés avec des cruches de terre, des pots d'étain, et des coupes de l'espèce la plus commune.
Nous ne mentionnerons plus qu'une circonstance horrible dont il nous reste à rendre compte, et nous laisserons volontiers achever cette scène à l'imagination de nos lecteurs. Au milieu de la licence que se permettaient les soldats de Guillaume de la Marck, un lansquenet qui s'était fait remarquer par sa bravoure et son audace pendant l'attaque du château, n'ayant pas trouvé de place au banquet, avait impudemment saisi sur la table un grand gobelet d'argent, et l'avait emporté, en disant qu'il s'indemnisait ainsi de ne pas avoir eu part au festin. Un trait si conforme à l'esprit de sa troupe fit rire le chef à s'en tenir les côtes; mais quand un autre soldat, qui, à ce qu'il paraît, n'avait pas la même réputation de vaillance, se permit de prendre la même liberté, de la Marck mit à l'instant un terme à une plaisanterie qui aurait bientôt dépouillé la table de tout ce qu'il y avait de plus précieux.
—Par l'esprit du tonnerre! s'écria-t-il, ceux qui n'osent pas agir en hommes en face de l'ennemi auront-ils l'audace de jouer le rôle de voleurs parmi leurs compagnons? Quoi! lâche coquin, toi qui as attendu pour entrer dans le château que la porte en fut ouverte et que le pont-levis en fût baissé, tandis que Conrad Horst en avait escaladé les murailles, tu oseras te montrer si mal appris! Qu'on l'accroche à l'instant à un des barreaux de fer de la croisée: il battra la mesure avec les pieds, tandis que nous boirons à l'heureux voyage de son âme en enfer.
Cette sentence fut exécutée presque aussi vite qu'elle avait été prononcée, et un instant après le malheureux était dans les convulsions de l'agonie. Son corps était encore pendu lorsque le syndic Pavillon entra dans la salle avec ses compagnons, et interceptant la pâle clarté de la lune, il jetait sur le plancher une ombre dont la forme faisait deviner l'objet affreux qui la produisait.
Tandis que le nom de Pavillon passait de bouche en bouche dans cette assemblée tumultueuse, notre syndic s'efforçait de prendre l'air d'importance et de calme qui convenait à son autorité et à son influence, mais que la scène dont il venait d'être témoin, et surtout la vue de l'objet effrayant de la fenêtre, lui rendaient fort difficile à conserver, malgré les exhortations réitérées de Peterkin; celui-ci lui disait à l'oreille, non sans éprouver lui-même quelque trouble:—Du courage! du courage! ou nous sommes perdus.
Le syndic soutint pourtant sa dignité, aussi-bien qu'il le put, par un petit discours dans lequel il félicita la compagnie de la victoire signalée que venaient de remporter les soldats de Guillaume de la Marck et les bons habitans de Liège.
—Oui, répondit de la Marck avec un ton de sarcasme, nous avons enfin mis la bête aux abois, comme disait le bichon au chien courant. Mais, oh! oh! sire bourguemestre, vous arrivez ici comme le dieu Mars, ayant la beauté à vos côtés. Qui est cette belle voilée? Qu'elle se découvre! Il n'y a pas une femme qui puisse dire cette nuit que sa beauté est à elle.
—C'est ma fille, noble chef, répondit Pavillon, et je vous supplie de lui permettre de garder son voile. C'est un vœu qu'elle a fait aux trois bienheureux rois de Cologne.
—Je l'en relèverai tout à l'heure, répondit de la Marck; car avec un coup de couperet je vais me consacrer évêque de Liège; et je me flatte qu'un évêque vivant vaut bien trois rois morts.
à peine eut-il prononcé ces mots, qu'un murmure assez prononcé s'éleva dans la compagnie, car les habitans de Liège avaient une grande vénération pour les trois rois de Cologne, comme on les appelait, et parmi les soldats féroces du Sanglier des Ardennes, il s'en trouvait même un certain nombre qui avaient pour eux un respect qu'ils n'accordaient à personne.
—Je n'entends pas manquer à leurs défuntes majestés, ajouta de la Marck; je dis seulement que je suis déterminé à être évêque. Un prince séculier et ecclésiastique en même temps, ayant le pouvoir de lier et de délier, est ce qui convient le mieux à une bande de réprouvés comme vous autres, à qui nul autre ne voudrait donner l'absolution. Mais avancez, noble bourguemestre, prenez place à côté de moi, vous allez voir comme je sais rendre un siège vacant. Qu'on nous amène celui qui fut notre prédécesseur dans ce saint siège.
Il se fît dans la salle un mouvement pour livrer passage au syndic de Liège; mais Pavillon, s'excusant avec modestie de prendre la place d'honneur qui lui était offerte, alla se placer au bas bout de la table, son cortège lui marchant sur les talons, comme on voit quelquefois des moutons suivre le vieux bélier, chef et guide du troupeau, parce qu'ils lui croient un peu plus de courage qu'à eux-mêmes.
Près du chef vainqueur était un beau jeune homme, fils naturel, disait-on, du féroce de la Marck, et à qui il montrait quelquefois de l'affection et même de la tendresse. Sa mère, maîtresse de ce monstre, était une femme de la plus grande beauté, qui était morte d'un coup qu'il lui avait donné dans un accès d'ivresse ou de jalousie, et ce crime avait causé au tyran autant de remords qu'il était susceptible d'en éprouver. C'est peut-être même cette circonstance qui avait fait naître son attachement pour son fils. Quentin, qui avait appris tous ces faits du vieux chapelain de l'évêque, se plaça le plus près possible du jeune homme en question, déterminé à s'en faire un otage ou un protecteur, si tout autre moyen de salut lui échappait.
Tandis que tous les esprits étaient dans l'attente de ce qui résulterait de l'ordre que le tyran venait de donner, un des hommes de la suite de Pavillon dit tout bas à Peterkin.—Notre maître n'a-t-il pas dit que cette femelle est sa fille? Ce ne peut pas être Trudchen. Celle-ci a deux bons pouces de plus, et je vois une mèche de cheveux noirs sortir de dessous son voile. Par saint Michel de la place du marché! autant vaudrait appeler le cuir d'un bœuf noir celui d'une génisse blanche.
—Paix! paix! répondit Peterkin avec quelque présence d'esprit. Que sais-tu si notre maître n'a pas envie de dérober une tête de venaison dans le parc de l'évêque, sans que notre bourgeoise en sache rien? ce n'est ni à toi ni a moi d'espionner sa conduite.
—Je n'en ai nulle envie, répliqua l'autre; seulement je n'aurais pas cru qu'à son âge il lui eût pris fantaisie de dérober une pareille biche.Sapperment! quelle futée matoise! voyez comme elle se met derrière les autres pour ne pas être vue par les gens du Sanglier! Mais chut! chut! Voyons ce qu'on va faire du pauvre vieil évêque.
En ce moment une soldatesque brutale traînait dans la salle l'évêque de Liège, Louis de Bourbon. Ses cheveux, sa barbe et ses habits en désordre attestaient les mauvais traitemens qu'il avait déjà essuyés, et on lui avait même mis quelques-uns de ses vêtemens sacerdotaux, probablement en dérision de son caractère sacré. Par une faveur du sort, comme Quentin ne put s'empêcher de le penser, la comtesse Isabelle, dont la sensibilité, en voyant son protecteur réduit à une telle extrémité, aurait pu trahir son secret et compromettre sa sûreté, était assise de manière à ne pouvoir entendre ni voir ce qui allait se passer, et il eut grand soin de se placer toujours devant elle, de sorte qu'elle ne pût ni rien observer ni être observée elle-même.
La scène qui eut lieu ensuite fut courte et épouvantable. Lorsque l'infortuné prélat eut été amené devant le chef féroce, quoiqu'il se fût fait remarquer toute sa vie par un caractère de douceur et de bonté, il parut en ce moment critique armé de la noblesse et de la dignité convenables à son illustre race. Quand les indignes mains qui le traînaient ne le souillèrent plus de leur attouchement impur, son regard redevint tranquille et assuré; son maintien imposant et sa noble résignation participaient à la fois d'un prince de la terre et d'un martyr chrétien. Le farouche de la Marck ne put d'abord se soustraire à l'influence de la contenance héroïque de son prisonnier, et peut-être le souvenir des bienfaits qu'il en avait reçus contribua-t-il à lui donner un air d'irrésolution et à lui faire baisser les yeux. Ce ne fut qu'après avoir vidé un grand verre de vin qu'il reprit son maintien hautain et insolent. Levant alors les yeux sur l'infortuné captif, respirant péniblement, grinçant les dents, allongeant vers lui son poing fermé, et faisant tous les gestes qui pouvaient exciter et entretenir sa férocité naturelle:
—Louis de Bourbon, lui dit-il, je vous ai offert mon amitié, et vous l'avez rejetée. Que ne donneriez-vous pas aujourd'hui pour avoir agi différemment?—Nikkel, allons, sois prêt.
Le boucher se leva, saisit son couperet; et levant son bras nerveux, il se plaça derrière le tyran, prêt à exécuter ses ordres.
—Regardez cet homme, Louis de Bourbon! dit de la Marck, et dites-moi ce que vous avez maintenant à m'offrir pour échapper à ce moment dangereux.
L'évêque jeta un regard mélancolique mais ferme sur l'affreux satellite, dont l'attitude annonçait qu'il était prêt à exécuter les volontés du despote, et répondit sans paraître ébranlé:
—écoutez-moi, Guillaume de la Marck, et vous tous, gens de bien, s'il est ici quelqu'un qui mérite ce nom; écoutez ce que j'ai à offrir à ce scélérat. Guillaume de la Marck, tu as excité à la révolte une cité impériale; tu as pris d'assaut le palais d'un prince du Saint-Empire germanique; tu as massacré ses sujets, pillé ses biens, maltraité sa personne. Tu as mérité pour tous ces faits d'être mis au ban de l'Empire, d'être déclaré fugitif et hors la loi, d'être privé de tes droits et de tes possessions. Tu as fait pire encore; tu as fait plus que violer les lois humaines, et mériter la vengeance des hommes: tu as osé entrer dans la maison du Seigneur, porter la main sur un père de l'église, souiller le sanctuaire de Dieu par le vol et le meurtre, comme un brigand sacrilège...