CHAPITRE XXXIV.

Rouges, bleus, verts, avec leurs friperies.

Rouges, bleus, verts, avec leurs friperies.

Au contraire, l'orgueil de Charles, qui était d'une nature toute différente, n'attachait pas peu d'importance à ce cérémonial.

Le héraut introduit en ce moment devant les deux princes avait pour vêtement untabardou cotte d'armes avec les écussons de son maître, dans lesquels la tête de sanglier, au jugement des experts en blason, jouait un rôle plus brillant que conforme aux véritables règles de l'art héraldique. Le reste de son costume, ridicule à force de magnificence, était surchargé de galons, de broderies et d'ornemens de toute espèce, et la plume de son panache était si haute qu'elle semblait vouloir balayer le plafond de la salle; en un mot, tous ses vêtemens avaient l'air d'être une caricature et une charge du brillant costume des hérauts. Non-seulement la tête de sanglier était brodée sur toutes les parties de ses habits, mais sa toque même en avait la forme, et était garnie de défenses couleur de sang, ou, pour employer le langage convenable,gueules langués et dentés. On pouvait remarquer en cet homme quelque chose qui annonçait en même temps la crainte et l'audace, comme s'il eût senti qu'il s'était chargé d'une dangereuse mission, et qu'il ne pouvait la remplir avec sûreté qu'à force de hardiesse. Le même mélange d'effronterie et de timidité fut visible dans la manière dont il salua les deux princes; et il montra, en le faisant, une gaucherie grotesque qui n'était pas ordinaire aux hérauts habitués à paraître en présence des souverains.

—Qui es-tu, au nom du diable?—Telle fut l'exclamation par laquelle Charles-le-Téméraire accueillit ce singulier envoyé.

—Je suis Sanglier-Rouge, répondit le héraut, officier d'armes de Guillaume de la Marck, par la grâce de Dieu et l'élection du chapitre, prince-évêque de Liège.

—Ah! s'écria Charles; mais réprimant son impétuosité, il lui fit signe de continuer.

—Et du chef de son épouse, l'honorable comtesse Hameline, continua le héraut, comte de Croye et seigneur de Braquemont.

Charles sembla rester muet par l'étonnement dont le frappa l'excès d'audace avec lequel on osait annoncer en sa présence de semblables titres; et le héraut, attribuant peut-être ce silence à l'impression que l'énumération des qualités de son maître avait faite sur l'esprit du duc, continua ainsi qu'il suit:

—Annuncio vobis gaudium magnum. Charles, duc de Bourgogne et comte de Flandre, je vous fais savoir, au nom de mon maître, qu'en vertu d'une dispense de notre saint père le pape, qu'il attend incessamment et qui contiendra la nomination d'un substitut convenablead sacra, il se propose d'exercer les fonctions de prince-évêque de Liège, et de maintenir ses droits comme comte de Croye.

Le duc de Bourgogne, à cette pause du discours du héraut, comme à toutes les autres, ne fit que s'écrier de nouveau:—Ah!—ou prononcer quelque interjection semblable, du ton d'un homme qui, quoique surpris et irrité, veut cependant entendre tout ce qu'on a à lui dire, avant de faire une réponse. À la grande surprise de tous ceux qui étaient présens, il ne se permit aucun des gestes brusques et violens qui lui étaient ordinaires; mais il serrait entre ses dents l'ongle de son pouce, ce qui était son tic favori quand il écoutait avec attention, et il tenait les yeux baissés, comme s'il eût craint de montrer le courroux qu'on y aurait vu étinceler.

Sanglier-Rouge continua donc à s'acquitter de sa mission avec audace—J'ai à vous requérir, duc Charles, au nom du prince-évêque de Liège et comte de Croye, de vous désister de vos prétentions sur la cité libre et impériale de Liège, et des usurpations que vous avez faites sur ses droits, de connivence avec feu Louis de Bourbon, indigne évêque de cette ville.

—Ah! s'écria encore le duc.

—Comme aussi de restituer les bannières de la communauté, au nombre de trente-six, dont vous vous êtes emparé par violence;—de réparer les brèches que vous avez faites aux murailles;—de reconstruire les fortifications que vous avez arbitrairement démantelées;—de reconnaître enfin mon maître, Guillaume de la Marck, comme évêque de Liège, légalement et librement élu par le chapitre de chanoines, dont voici le procès-verbal.

—Avez-vous fini? lui demanda le duc.

—Pas encore, lui répliqua l'envoyé: je suis chargé en outre de vous requérir de la part du dit noble et vénérable prince-évêque et comte, de retirer les garnisons que vous avez mises dans le château de Braquemont, et autres places fortes du comté de Croye, soit qu'elles y aient été placées en votre nom, en celui d'Isabelle de Croye, ou en tout autre; jusqu'à ce qu'il ait été décidé par la diète impériale si les fiefs en question ne doivent pas appartenir à la sœur du feu comte, la très-gracieuse comtesse Hameline, par préférence à sa fille, en vertu dujus emphyteusis.

—Votre maître est très-savant, dit le duc.

—Cependant, continua le héraut, le noble et vénérable prince-évêque et comte est disposé, lorsqu'il n'existera plus aucun sujet de querelle entre la Bourgogne et le pays de Liège, à assurer à sa nièce Isabelle un apanage convenable à sa qualité.

—Il est raisonnable et généreux, dit le duc avec le même ton d'ironie.

—Sur la conscience d'un pauvre fou, dît le Glorieux à l'oreille du comte de Crèvecœur, j'aimerais mieux être dans la peau de la plus mauvaise vache qui soit jamais morte d'une maladie contagieuse, que sous les habits brodés de ce drôle; il ressemble à un ivrogne qui vide les pots sans les compter, et sans faire attention aux marques que le garçon cabaretier trace à la craie derrière le volet.

—Avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda le duc.

—Un seul mot de plus relativement au digne et fidèle allié de mondit noble et vénérable maître, le roi très-chrétien.

—Ah! ah! s'écria le duc; et il fit cette exclamation d'un ton tout différent de celui qu'il avait pris jusqu'alors en faisant les autres; mais il se contint encore pour prêter toute son attention.

—Duquel roi très-chrétien, continua le héraut, on assure que vous, Charles de Bourgogne, vous retenez par contrainte la personne royale en cette ville, au mépris de vos devoirs, comme vassal de la couronne de France, et contre la foi observée parmi les princes chrétiens. Pour laquelle raison, mondit noble et vénérable maître vous ordonne, par ma bouche, de mettre à l'instant en liberté son allié royal et très-chrétien, ou de recevoir le défi que je suis chargé de vous faire de sa part.

—Avez-vous enfin tout dit?

—Oui, et j'attends la réponse de Votre Altesse, espérant qu'elle sera de nature à éviter l'effusion de sang chrétien.

—Eh bien! s'écria le duc, de par saint George de Bourgogne!... Mais avant qu'il en pût dire davantage, Louis se leva, et prit la parole avec un tel air de majesté et d'autorité que Charles se sentit dans l'impossibilité de l'interrompre.

—Beau cousin de Bourgogne, dit le roi, avec votre permission, nous réclamons la priorité pour répondre à cet impertinent coquin de héraut, ou qui que tu sois, va dire au parjure, au meurtrier, au proscrit Guillaume de la Marck, que le roi de France se trouvera incessamment devant Liège, dans le dessein de venger le meurtre sacrilège de feu son parent chéri, Louis de Bourbon, et qu'il se propose de faire pendre Guillaume de la Marck avec une chaîne de fer, pour le punir d'avoir eu l'audace de le nommer son allié, et d'avoir mis son nom royal dans la bouche de ses vils messagers.

—Et tu ajouteras de ma part, dit Charles, tout ce qu'un prince peut avoir à dire à un voleur et à un assassin. Va-t'en. Un moment pourtant: jamais héraut n'a quitté la cour de Bourgogne sans avoir à crier largesse. Qu'on l'étrille de manière à lui enlever la peau.

—Votre Altesse voudra bien faire attention, s'écrièrent en même temps Crèvecœur et d'Hymbercourt, que c'est un héraut, un homme privilégié.

—Est-ce vous, messieurs, dit le duc, qui êtes assez oisons pour croire que le tabard fasse le héraut? Je suis certain, par ses armoiries mêmes, que ce drôle n'est qu'un imposteur. Que Toison-d'Or s'avance, et qu'il le questionne en notre présence.

En dépit de son effronterie naturelle, on vit pâlir l'envoyé du Sanglier des Ardennes, quoiqu'il eût employé quelque fard pour se peindre le visage. Toison-d'Or, chef des hérauts du duc, comme nous l'avons déjà dit, et roi d'armes dans ses domaines, s'avança avec la gravité d'un homme qui savait ce qui est dû à sa place, et demanda à son prétendu confrère dans quel collège il avait étudié la science qu'il professait.

—J'ai été poursuivant d'armes au collège héraldique de Ratisbonne, répondit Sanglier-Rouge, et j'ai reçu le diplôme d'Ehrenhold de cette savante confrérie.

—Vous ne pouviez puiser la science dans une source plus pure, dit Toison-d'Or en s'inclinant plus profondément qu'il ne l'avait fait auparavant; et si je me permets de conférer avec vous sur les mystères de notre sublime science, par obéissance aux ordres du duc mon maître, c'est dans l'espoir de recevoir de vous des lumières, et non de vous en communiquer.

—Au fait, au fait! s'écria le duc d'un ton d'impatience; faites-lui quelque question qui mette sa science à l'épreuve.

—Il serait ridicule, reprit Toison-d'Or, de demander à un disciple de l'illustre collège de Ratisbonne s'il connaît les termes ordinaires du blason; mais je puis, sans l'offenser, demander à Sanglier-Rouge s'il est initié aux termes mystérieux et secrets de cette science, par laquelle les plus savans de nous s'expliquent les uns aux autres emblématiquement et paraboliquement ce qu'ils disent aux autres dans le langage ordinaire; termes qui sont, en quelque sorte, les premiers élémens de l'art héraldique?

—Je connais toutes les branches du blason aussi-bien l'une que l'autre, répondit Sanglier-Rouge avec hardiesse; mais il est possible que nos termes en Allemagne ne soient pas les mêmes que les vôtres en Flandre.

—Pouvez-vous parler ainsi? s'écria Toison-d'Or; notre noble science, qui est la bannière de la noblesse et la gloire de la générosité, est la même dans tous les pays chrétiens; elle est même connue des Maures et des Sarrasins. Je vous prierai donc de me décrire, d'après le style céleste, c'est-à-dire d'après les planètes, telles armoiries qu'il vous plaira de choisir.

—Faites-en la description vous-même, si bon vous semble, répondit Sanglier-Rouge. Je ne suis pas venu ici pour faire des tours de bouffon; croyez-vous me faire tenir debout comme un singe, à votre volonté?

—Montrez-lui quelques armoiries, et qu'il en fasse la description à sa manière, dit le duc; mais s'il ne réussit pas, je lui promets que son dos sera gueules, azur et sable.

—Voici, dit le héraut bourguignon en tirant de sa poche un parchemin, voici des armoiries que certaines considérations m'ont porté à tracer aussi-bien que me le permettent mes faibles talens; je prie mon confrère, s'il appartient véritablement au savant collège de Ratisbonne, de le déchiffrer en termes convenables.

Le Glorieux, qui semblait s'amuser beaucoup de cette discussion, s'était alors avancé près des deux hérauts.—Je vais t'aider, mon garçon, dit-il à Sanglier-Rouge qui regardait le parchemin d'un air de consternation;—Messeigneurs et messieurs, ceci représente un chat qui regarde à la fenêtre d'une laiterie.

Cette saillie fit rire; et Sanglier-Rouge y trouva quelque avantage, car Toison-d'Or, indigné qu'on interprétât son dessin de cette manière, en donna lui-même sur-le-champ l'explication, en disant que c'était l'écu porté par Childebert, roi de France, après qu'il eut fait prisonnier Gondemar, roideBourgogne, et qu'il représentait une once, ou chat-tigre, derrière une grille, emblème du monarque captif. Il en donna ensuite la définition en termes techniques, qu'un héraut seul pouvait comprendre.

—Par ma marotte, dit le Glorieux, si la Bourgogne est représentée par ce chat, il faut convenir qu'aujourd'hui du moins elle est du bon côté de la grille.

—Vous avez raison, mon cher ami, dit Louis en riant, tandis que tous les spectateurs et Charles lui-même semblaient décontenancés par une plaisanterie dont l'application était si évidente; je vous dois une pièce d'or pour avoir égayé une affaire qui a commencé sur un ton un peu sérieux, mais qui finira, j'espère, plus joyeusement.

—Silence, le Glorieux, dit le duc. Et vous, Toison-d'Or, qui êtes trop savant pour être intelligible, retirez-vous. Qu'on fasse avancer ce drôle. écoute-moi, misérable, lui dit-il en prenant son ton le plus dur: connais-tu la différence qui existe en blason entre argent et or!

—Pour l'amour du ciel! monseigneur, ayez pitié de moi, dit le héraut pris en défaut; noble roi Louis, intercédez pour moi.

—Parle pour toi-même, s'écria le duc; es-tu héraut ou non?

—Je ne le suis que pour cette occasion.

—De par saint George! dit le duc en jetant sur Louis un regard à la dérobée, nous ne connaissons pas de monarque, pas de gentilhomme qui eût voulu prostituer ainsi la noble science sur laquelle reposent la royauté et la noblesse, si ce n'est ce roi qui envoya à édouard d'Angleterre un valet déguisé en héraut[78].

—Un tel stratagème, dit Louis, ne pouvait se justifier qu'à une cour où il ne se trouvait aucun héraut en ce moment, et où la chose pressait; mais quoiqu'il ait pu réussir à l'égard d'épais et pesans insulaires, il fallait ne pas avoir plus de bon sens qu'un sanglier, pour penser qu'un pareil tour ne serait pas découvert à la cour éclairée de Bourgogne.

—N'importe d'où ce prétendu héraut vienne, dit le duc avec courroux, il n'y retournera que bien étrillé. Qu'on le traîne sur la place du marché, et qu'on l'y batte avec des brides de chevaux et des fouets à chiens, jusqu'à ce que son tabard tombe en lambeaux.—Sus, au Sanglier-Rouge; ça, ça! tayau! tayau!

Quatre à cinq gros chiens, semblables à ceux qu'on voit peints sur les tableaux de chasse auxquels Rubens et Schneiders travaillèrent en société, entendirent les derniers mots du duc, et se mirent à aboyer comme s'ils voyaient un sanglier sortir de sa bauge.

—Par la sainte croix! dit Louis cherchant à entrer dans l'humeur de son dangereux cousin, puisque l'âne a mis la peau du sanglier, pourquoi ne pas charger les chiens de la lui retirer?

—Rien de mieux! rien de mieux! s'écria le duc, dont cette idée flatta l'humeur pour le moment: cela va se faire. Qu'on découple les chiens, qu'on les mette sur la voie: nous le courrons depuis la porte du château jusqu'à celle du parc du côté de l'orient.

—J'espère que Votre Altesse me traitera en bête de chasse, dit le prétendu héraut, faisant autant que possible bonne mine à mauvais jeu,—et qu'elle me laissera les mêmes moyens de salut.

—Tu n'es qu'une vermine[79], répondit le duc, et en cette qualité la lettre du code des chasses ne te donne droit à aucune protection. Cependant ne fût-ce qu'à cause de ton impudence sans égale, tu auras cent pas en avance. Allons, messieurs, allons; il faut voir cette chasse.

La séance du conseil fut ainsi brusquement levée. Chacun courut pour jouir de l'agréable divertissement suggéré par le roi Louis; mais personne n'y mit plus d'empressement que les deux princes.

Rien ne manqua au plaisir qu'ils se promettaient; car Sanglier-Rouge à qui la terreur donnait des ailes, et qui avait à ses trousses une dizaine de chiens de chasse animés par le son des cors et les cris des piqueurs, courut avec la vitesse du vent; et s'il n'avait été gêné par ses vêtemens de héraut, le plus mauvais costume possible pour un coureur, il aurait peut-être échappé aux chiens; il évita même plus d'une fois leur poursuite, en changeant tout à coup de direction avec une adresse à laquelle tous les spectateurs rendirent justice. Mais aucun d'eux, pas même Charles, ne fut aussi enchanté de cette chasse que le roi Louis. En partie par des considérations politiques, et aussi parce que le spectacle des souffrances humaines ne lui était nullement désagréable quand il se présentait sous un point de vue burlesque, il rit à en avoir les larmes aux yeux. Dans son ravissement, il saisit le manteau d'hermine du duc, comme pour se soutenir, tandis que Charles, dans un transport semblable, appuyait la main sur l'épaule du roi, les deux princes montrant ainsi l'un pour l'autre une confiance et une familiarité qu'on n'avait guère droit d'attendre, d'après ce qui venait de se passer quelques instans auparavant.

Enfin l'agilité du faux héraut ne put le dérober plus long-temps aux dents des ennemis qui le poursuivaient. Les chiens l'atteignirent, le renversèrent, et ils l'auraient probablement étranglé, si le duc n'eût crié:—Arrêtez-les! retenez-les! rappelez les chiens! Il a si bien couru, que quoiqu'il n'ait pas fait bonne résistance aux abois, nous ne voulons pas qu'ils en fassent curée.

On s'empressa d'arracher aux chiens la proie sur laquelle ils étaient acharnés, on les accoupla de nouveau, et l'on poursuivit ceux qui s'enfuyaient portant en triomphe dans leur gueule les lambeaux de la cotte d'armes que le malheureux envoyé avait endossée dans un jour de malheur.

En cet instant, et pendant que le duc était encore trop occupé de ce qui se passait devant lui pour faire attention à ce qui se disait derrière, Olivier-le-Dain s'approcha doucement du roi, et lui dit à l'oreille:—C'est le Bohémien, c'est Hayraddin; il ne faudrait pas qu'il parlât au duc.

—Il faut qu'il meure, lui répondit le roi du même ton, les morts ne parlent plus.

Un moment après, Tristan-l'Ermite à qui Olivier avait fait sa leçon, s'avança en présence du roi et du duc, et dit avec le ton bourru qui lui était ordinaire:—Ce gibier m'appartient, et je le réclame, sauf le bon plaisir de Votre Majesté et de Son Altesse. Il porte ma marque, une fleur de lis sur l'épaule, comme tout le monde peut le voir. C'est un scélérat bien connu; il a assassiné nombre de sujets de Votre Majesté, pillé des églises, violé de saintes vierges, tué des daims dans les parcs royaux, et...

—En voilà bien assez! dit le duc Charles; mon royal cousin a droit à cette propriété à plus d'un titre. Que veut en faire Votre Majesté?

—S'il est laissé à ma disposition, répondit le roi, je lui ferai donner une leçon de l'art héraldique qu'il connaît si peu; il apprendra par expérience ce que c'est qu'une croix potencée, et l'on y joindra l'ornement d'un nœud coulant.

—Qu'il ne portera pas, mais qui lui servira desupport! s'écria le duc en partant d'un grand éclat de rire occasionné par son trait d'esprit. Qu'il prenne ses degrés sous votre compère Tristan, il est passé maître dans cette science.

Louis partagea la gaieté du duc d'une manière si cordiale, que Charles ne put s'empêcher de le regarder d'un air presque amical.

—Ah! Louis, Louis! lui dit-il, plût au ciel que vous fussiez un allié aussi fidèle que vous êtes un joyeux compagnon! Je pense encore bien souvent aux jours que nous avons passés si gaiement ensemble.

—Il ne tient qu'à vous de les faire renaître, répondit Louis. Je vous accorderai d'aussi belles conditions que vous puisiez m'en demander dans la situation où je me trouve, sans vous rendre la fable de la chrétienté; et je ferai serment de les exécuter, sur la sainte relique que j'ai le bonheur de porter sur moi, et qui est un fragment du bois de la vraie croix.

En parlant ainsi, il tira de son sein un petit reliquaire d'or suspendu à son cou par une chaîne du même métal, et qu'il portait entre sa chemise et ses autres vêtemens; puis il ajouta, après l'avoir baisé dévotement:

—Jamais faux serment n'a été prêté sur cette sainte relique sans qu'il ait été puni dans l'année.

—Cependant, dit le duc, c'est la même sur laquelle vous m'avez juré amitié en quittant la Bourgogne; ce qui n'a pas empêché que peu de temps après vous n'y ayez envoyé, le bâtard de Rudempré pour m'assassiner ou s'emparer de ma personne.

—Ah! beau cousin, voilà que vous déterrez d'anciens griefs; mais je vous assure que vous êtes dans l'erreur à ce sujet. D'ailleurs, ce n'est pas sur la relique que voici que je vous ai fait alors le serment dont vous parlez; c'était sur un autre fragment du bois de la vraie croix, qui m'avait été envoyé par le Grand-Seigneur; et il avait sans doute perdu de sa Vertu en restant si long-temps entre les mains des infidèles. Mais après tout, la guerre du bien public n'éclata-t-elle pas dans le cours de cette année? Ne vis-je pas l'armée bourguignonne, appuyée de tous les grands feudataires de France, camper à Saint-Denis? Ne fus-je pas obligé d'abandonner la Normandie à mon frère? Que Dieu nous préserve de nous parjurer sur une relique comme celle-ci!

—Eh bien! cousin, je crois que vous avez reçu une leçon qui vous apprendra à être de bonne foi à l'avenir. Et à présent, franchement et loyalement, tiendrez-vous la parole que vous m'avez donnée de marcher avec moi contre ce meurtrier de la Marck et ces misérables Liégeois?

—Je marcherai contre eux, beau cousin, avec le ban et l'arrière-ban de France, et l'oriflamme déployée.

—Non, non! c'est plus qu'il ne faut, plus qu'il n'est convenable. La présence de votre garde écossaise et de quelques centaines de lances d'élite suffira pour prouver que vous agissez librement. Une armée considérable pourrait...

—Me rendre libre en réalité, voulez-vous dire, beau cousin? Eh bien vous réglerez vous-même le nombre des troupes qui me suivront.

—Et pour que nous n'ayons plus rien à craindre de la belle Hélène qui a jeté entre nous la pomme de discorde, vous consentirez que la comtesse Isabelle de Croye épouse le duc d'Orléans.

—Beau cousin, vous mettez ma courtoisie à une rude épreuve. Le duc est fiancé à ma fille Jeanne. Soyez généreux; n'insistez pas sur ce point, et parlons plutôt des places sur la Somme.

—Mon conseil parlera de cet objet à Votre Majesté. Quant à moi, j'ai moins à cœur une augmentation de territoire qu'une réparation des injures que j'ai reçues. Vous vous êtes mêlé des affaires de mes vassaux: vous avez voulu disposer à votre gré de la main d'une pupille du duché de Bourgogne; eh bien! puisque vous voulez la marier, que ce soit à un membre de votre propre famille; sans cela notre conférence est rompue.

—Personne ne me croirait, beau cousin, si je disais que je le fais avec plaisir. Jugez donc quel est mon désir de vous obliger, quand je vous dis, à mon grand regret, que si les parties y consentent et peuvent obtenir la dispense du pape, je ne m'opposerai en aucune manière au mariage que vous proposez.

—Tout cela s'arrangera aisément par nos ministres, dit le duc; et maintenant nous voici redevenus cousins et amis.

—Rendons-en grâce, dit Louis, à la bonté du ciel, qui, tenant entre ses mains les cœurs des princes, les dispose miséricordieusement à la paix et à la clémence, pour prévenir l'effusion du sang humain.

—Olivier, ajouta Louis en s'adressant à ce favori qui rôdait, toujours autour de lui comme l'esprit familier aux ordres d'un sorcier,—écoute: dis à Tristan d'aller vite en besogne avec ce vagabond de Bohémien.

«Je te conduirai dans le bois,«Tu prendras un arbre à ton choix.»Ancienne ballade.

—GRÂCESsoient rendues à Dieu, qui nous a donné le pouvoir de rire et de faire rire les autres, et honte au gros lourdaud qui rougirait de remplir les fonctions de fou! Voici une plaisanterie (et ce n'est pas une des meilleures, bien qu'elle ait eu l'avantage d'amuser deux princes) qui a mieux réussi que n'auraient pu le faire mille raisons d'état, pour empêcher une guerre entre la Bourgogne et la France.

Telle fut la conclusion que tira le Glorieux lorsque, par suite de la réconciliation dont nous avons rendu compte à la fin du chapitre précédent, la triple garde qui veillait autour du château de Péronne fut relevée de ce poste. Le roi quitta la Tour du comte Herbert, cette tour de si mauvais augure; et à la grande satisfaction des Français et des Bourguignons, la confiance et l'amitié parurent rétablies, du moins à l'extérieur, entre le duc Charles et son seigneur suzerain. Cependant le roi, quoique traité avec les égards et le cérémonial d'usage, voyait parfaitement qu'il était encore l'objet des soupçons de son puissant vassal; mais il était assez prudent pour ne pas avoir l'air de s'en apercevoir, et il paraissait se regarder comme entièrement libre.

—Néanmoins, comme c'est assez l'ordinaire en pareil cas, tandis que les parties principalement intéressées avaient à peu près transigé sur leurs différends, un des agens subalternes de leurs intrigues éprouvait amèrement combien est vraie cette maxime politique, que si les grands ont souvent besoin de vils instrumens, ils en indemnisent la société en les abandonnant à leur destin dès qu'ils leur deviennent inutiles.

Cet agent était Hayraddin Maugrabin, que les officiers du duc avaient livré au grand prévôt du roi de France, et que Tristan avait confié aux soins de ses deux fidèles aides-de-camp Trois-Échelles et Petit-André, chargés de l'expédier sans perte de temps. Placé entre ces deux personnages, l'un jouant l'Allegro, l'autre lePenseroso, suivi de quelques gardes et d'une foule immense de peuple, il s'avançait (pour nous servir d'une comparaison moderne) comme Garrick entre la Tragédie et la Comédie[80], vers une forêt voisine, où pour abréger la cérémonie et s'épargner la peine de dresser un gibet, les maîtres de son destin avaient résolu de l'accrocher au premier arbre qui leur paraîtrait convenable.

Ils ne furent pas long-temps sans trouver un chêne qui, comme Petit-André le dit facétieusement, était digne de porter un tel gland. Laissant donc le condamné sous la surveillance de quelques gardes, ils commencèrent à improviser leurs dispositions pour la catastrophe finale. En ce moment Hayraddin, jetant un regard sur la multitude qui l'avait accompagné, rencontra les yeux de Quentin Durward. Notre jeune Écossais, croyant avoir reconnu les traits de son guide perfide dans ceux du héraut imposteur, avait suivi la foule pour s'assurer de son identité.

Quand les deux exécuteurs vinrent l'informer que tout était prêt, Hayraddin, avec le plus grand calme, leur dit qu'il avait une grâce à leur demander.

—Demandez-nous, mon fils, tout ce qui pourra s'accorder avec notre devoir, et vous l'obtiendrez, lui répondit Trois-Échelles.

—C'est-à-dire, reprit Hayraddin, tout, excepté la vie.

—Précisément, dit Trois-Échelles, et même quelque chose de plus. Car comme vous avez l'air d'être résolu à faire honneur à notre profession et à mourir en homme, sans faire de grimaces, nous ne regarderons pas à vous accorder une dizaine de minutes, s'il le faut, quoique nos ordres soient d'être expéditifs.

—C'est trop de générosité, dit Hayraddin.

—Il est très-vrai qu'on peut nous en blâmer, ajouta Petit-André; mais que m'importe? je donnerais ma vie pour un homme leste, ferme, gai et dispos, qui a dessein de faire le premier saut avec grâce, comme il convient à un brave garçon.

—Ainsi donc, dit Trois-Échelles, si vous désirez un confesseur...

—Ou bien, dit son facétieux compagnon, si vous voulez une pinte de vin...

—Ou un psaume, dit la Tragédie.

—Ou une chanson, dit la Comédie.

—Rien de tout cela, mes bons, chers et très-expéditifs amis, dit le Bohémien. Tout ce que je vous demande, c'est quelques minutes d'entretien avec cet archer de la garde.

Les exécuteurs hésitèrent un instant; mais Trois-Échelles se rappelant qu'il avait entendu dire que Quentin Durward, d'après diverses circonstances, était en grande faveur auprès du roi, ils résolurent de permettre l'entrevue.

Ils appelèrent Durward, et tout en s'avançant vers le criminel condamné, le jeune archer, quoique trouvant qu'il avait bien mérité son sort, n'en fut pas moins affligé de le voir si près de la mort. Les lambeaux de son riche costume de héraut, mis en haillons par les dents des chiens et par les mains des bipèdes qui l'avaient arraché à leur fureur pour le conduire à la mort, lui donnaient un air burlesque et déplorable en même temps. On voyait encore sur son visage quelques traces du fard dont il l'avait peint, et sur son menton quelques restes de la barbe postiche qu'il avait mise pour mieux se déguiser. La pâleur de la mort régnait sur ses joues et sur ses lèvres; et cependant, armé d'un courage passif, comme la plupart des gens de sa caste, son œil brillant, quoique égaré, et le sourire forcé de sa bouche, semblaient défier la mort qu'il allait subir.

Quentin fut frappé d'horreur et de compassion en s'approchant de ce misérable, et ces deux sentimens lui firent sans doute ralentir le pas, car Petit-André lui cria:—Un peu plus lestement, jeune archer, un peu plus lestement: notre pratique n'a pas le loisir de vous attendre, et vous marchez comme si ces cailloux étaient des œufs, et que vous eussiez peur de les casser.

—Il faut que je lui parle en particulier, dit Hayraddin avec un accent qui tenait du désespoir.

—Cela n'est guère d'accord avec notre devoir, mon joyeux Saute-l'échelle, dit Petit-André. Nous vous connaissons de longue main; vous êtes une anguille trop glissante pour qu'on puisse se fier à vous.

—Ne m'avez-vous pas lié les pieds et les mains avec les sangles de vos chevaux? dit le Bohémien. Vous pouvez me surveiller hors de la portée de la voix. D'ailleurs cet archer est un serviteur de votre roi; et si je vous donne dix guilders...

—Employée à faire dire des messes, dit Trois-Échelles, cette somme pourra être utile à sa pauvre âme.

—Employée en vin et en brandevin, dit Petit-André, elle pourra procurer quelque consolation à mon pauvre corps. Voyons donc vos guilders, mon joyeux danseur de corde.

—Rassasiez ces chiens affamés, dit Hayraddin à Durward, vous n'y perdrez rien; on ne m'a pas laissé un stiver quand on m'a arrêté.

Quentin paya aux exécuteurs ce qui leur avait été promis, et en hommes de parole ils se retirèrent assez loin pour ne rien entendre, mais en ayant soin de suivre des yeux le moindre mouvement de leur victime. Durward attendit un instant que le malheureux lui parlât; et voyant qu'il gardait le silence:—Eh bien, lui dit-il enfin, te voilà donc arrivé là?

—Oui, répondit Hayraddin; et il ne fallait être ni astrologue, ni physionomiste, ni nécromancien, pour prédire que je finirais comme le reste de ma famille.

—Et cette fin prématurée a été amenée par une longue série de crimes et de trahisons.

—Non, de par le brillant Aldéboran et tous ses radieux confrères! elle a été amenée par ma propre folie, qui m'a fait croire que la cruauté sanguinaire d'un Franc pouvait être retenue par ce qu'il regarde lui-même comme ce qu'il y a de plus sacré. Les habits d'un prêtre ne m'auraient pas mieux protégé que le tabard d'un héraut, tant il y a de bonne foi dans vos protestations de dévotion et de chevalerie!

—Un imposteur découvert n'a pas le droit de réclamer les privilèges du déguisement qu'il a usurpé.

—Découvert! Mon jargon valait bien celui de ce vieux fou de héraut. Mais n'importe, autant vaut aujourd'hui que demain.

—Vous oubliez que le temps s'écoule. Si vous avez quelque chose à me dire, hâtez-vous de le faire, et donnez ensuite quelques instans au soin de votre âme.

—De mon âme! s'écria le Bohémien avec un sourire hideux; pensez-vous qu'une lèpre de vingt ans puisse se guérir en un moment? Si j'ai une âme, elle est dans un tel état depuis que j'ai atteint l'âge de dix ans, et même depuis plus long-temps, qu'il me faudrait un mois pour me rappeler tous mes crimes, et un autre mois pour les confesser à un prêtre: or, si cet espace de temps m'était accordé, il y a cinq contre un à parier que je l'emploierais tout différemment.

—Pécheur endurci, ne blasphème pas! dit Durward avec une horreur mêlée de pitié; dis-moi promptement ce que tu as à me dire, et je t'abandonne à ta destinée.

—J'ai un service à vous demander; mais d'abord il faut que je l'achète, car les gens de votre secte, malgré toutes leurs professions de charité, ne donnent rien pour rien.

—Je te dirais, périssent tes dons avec toi, si tu n'étais sur le bord de l'éternité. Quel service attends-tu de moi? parle, et garde tes présens; ils ne me porteraient pas bonheur: je n'ai pas encore oublié les bons offices que tu as voulu me rendre.

—Je vous aimais pourtant, je vous voulais du bien à cause de ce que vous avez fait sur les bords du Cher; je voulais vous aider à épouser une riche dame: vous portiez ses couleurs, et c'est ce qui m'induisit en erreur; d'ailleurs je pensais qu'Hameline, dont les richesses étaient faciles à transporter, vous convenait mieux que cette jeune poulette, avec son vieux poulailler de Braquemont, sur lequel Charles a étendu ses griffes, et qu'il saura garder probablement.

—Tu perds le temps en paroles inutiles; je vois que ces gens commencent à s'impatienter.

—Donnez-leur dix autres guilders pour dix minutes de plus, dit le Bohémien, qui, malgré son endurcissement, éprouvait, comme la plupart de ceux qui se trouvent dans la même situation, et cela peut-être sans s'en douter lui-même, le désir d'éloigner l'instant fatal;—ce que j'ai à vous dire vous vaudra bien davantage.

—Profite donc bien des instans que je vais acheter, répondit Durward: et il ne lui fut pas difficile de faire un nouveau marché avec les affidés du grand prévôt.

Cette affaire conclue, Hayraddin reprit la parole:—Oui, je vous assure que je vous voulais du bien, Hameline était la femme qui vous convenait; vous en auriez fait ce que vous auriez voulu; vous voyez qu'elle n'a pas même fait fi du Sanglier des Ardennes, quoiqu'il ne se soit pas donné grande peine pour lui faire la cour; et elle règne dans sa bauge comme si elle avait été accoutumée toute sa vie à vivre de glands et de faînes.

—Finis des plaisanteries si grossières et qui viennent si mal à propos, ou, je te le dis encore une fois, je t'abandonne à ta destinée.

—Vous avez raison, dit Hayraddin après une pause d'un instant; il faut savoir faire face à ce qu'on ne peut éviter. Sachez donc que je suis venu ici sous ce maudît déguisement dans l'espoir de recevoir une riche récompense de de la Marck, et une encore plus riche du roi Louis, non-seulement pour porter au duc le message dont vous avez pu entendre parler, mais pour apprendre au roi un secret important.

—C'était courir un grand risque.

—Aussi étais-je grandement payé, mais cela a mal tourné. De la Marck avait déjà essayé de communiquer avec Louis par le moyen de Marton; mais il paraît qu'elle n'a pu arriver que jusqu'à l'astrologue, à qui elle a raconté tout ce qui s'est passé dans le voyage à Schonwaldt; c'est un grand hasard si le roi en entend jamais parler, à moins que ce ne soit sous la forme d'une prophétie. Mais écoutez mon secret, qui est plus important que tout ce qu'elle aurait pu dire. Guillaume de la Marck a assemblé une troupe nombreuse dans la ville de Liège, et il l'augmente tous les jours par le moyen des trésors du vieux prêtre. Mais il n'a pas dessein de risquer une bataille rangée contre la chevalerie de Bourgogne, et encore moins de soutenir un siège dans une place démantelée. Voici ce qu'il compte faire. Il laissera cette tête chaude de Charles camper devant la ville sans opposition, et la nuit suivante il fera une sortie contre lui avec toutes ses forces. Un certain nombre de ses troupes porteront l'uniforme de soldats français, et crieront:—France! saint Louis! Montjoye! saint Denis!—Cela ne pourra manquer de jeter la confusion parmi les Bourguignons, qui croiront qu'un corps nombreux d'auxiliaires français est arrivé dans la ville; et si le roi Louis, avec ses gardes, sa suite et les soldats qu'il pourra avoir, veut seconder ses efforts, le Sanglier des Ardennes ne doute pas de la déconfiture totale de l'armée bourguignonne. Voilà mon secret, et je vous le donne; faites-en ce qu'il vous plaira; vendez-le au roi Louis ou au duc Charles. Favorisez ce projet, ou empêchez-le de réussir. Sauvez ou perdez qui bon vous semblera, je ne m'en soucie guère. Tout mon regret, c'est de ne pouvoir le faire éclater comme une mine, pour la destruction des deux partis.

—C'est véritablement un secret important, dit Quentin qui comprit sur-le-champ combien il était facile d'éveiller le ressentiment national dans un camp composé partie de Français, partie de Bourguignons.

—Oui, important, dit Hayraddin; et maintenant que vous le possédez, vous voudriez déjà être bien loin, et me quitter sans me rendre le service pour lequel je vous ai payé d'avance.

—Dis-moi ce que tu désires, et je te l'accorderai si cela m'est possible.

—Cela ne vous sera pas difficile, répondit Hayraddin. Il s'agit du pauvre Klepper, de mon cheval, seul être vivant qui puisse s'apercevoir de ma perte. à un mille d'ici, vers le sud, vous le trouverez paissant près de la cabane déserte d'un charbonnier. Sifflez comme ceci (et en même temps il siffla d'une manière particulière); appelez-le par son nom de Klepper, et il viendra à vous. Voici sa bride que j'avais cachée sous mes habits; et il est heureux que ces chiens de coquins ne me l'aient pas prise, car il n'en peut souffrir d'autre. Prenez-le, et ayez-en soin, je ne dirai pas par amour pour son maître, mais parce que j'ai mis à votre disposition l'événement d'une journée importante Il ne vous manquera jamais au besoin. La nuit et le jour, l'avoine et le son, les bons et les mauvais chemins, une bonne écurie ou la voûte des cieux, tout est égal pour Klepper; si j'avais pu gagner la porte de Péronne, et arriver à l'endroit où je l'ai laissé, je n'en serais pas où j'en suis. Prendrez-vous bien soin de Klepper?

—Je vous le promets, répondit Quentin, affecté par ce trait d'attachement singulier dans un caractère si endurci.

—Adieu donc! Un moment pourtant, un moment. Je ne veux pas être assez discourtois pour oublier, en mourant, la commission d'une dame. Voici un billet écrit par la très-gracieuse et très-sotte épouse du Sanglier des Ardennes à sa nièce aux yeux noirs. Je vois dans vos regards que vous vous acquitterez volontiers de mon message. Encore un mot: j'allais oublier de vous dire que vous trouverez dans les entrailles de ma selle une bourse bien remplie de pièces d'or, celles qui m'ont déterminé à courir l'aventure dont l'issue me coûte si cher. Prenez-les, elles vous indemniseront au centuple des guilders que vous avez donnés à ces coquins; je vous fais mon héritier.

—Je les emploierai en bonnes œuvres, et en messes pour le repos de ton âme.

—Ne prononce plus ce mot, s'écria Hayraddin, et sa physionomie prenant une expression qui fit frémir Quentin:—Il n'y a point d'âme, il ne peut pas y en avoir, c'est un rêve inventé par les prêtres.

—Malheureux aveugle! reviens à de meilleures pensées; laisse-moi t'envoyer un prêtre; j'obtiendrai de ces gens un nouveau délai, j'achèterai leur complaisance. Que peux-tu espérer, si tu meurs dans des sentimens d'impénitence?

—D'être rendu aux élémens, répondit l'athée endurci, en pressant contre sa poitrine ses bras chargés de liens. Ma croyance, mon désir, mon espoir, c'est que le composé mystérieux de mon corps se fondra dans la masse générale d'où la nature tire ce dont elle a besoin pour reproduire ce qu'on voit disparaître tous les jours. Les particules d'eau qui se trouvent en moi enrichiront les fontaines et les ruisseaux, les particules de terre fertiliseront le sol, celles de l'air entretiendront le souffle des vents, et celles du feu alimenteront les rayons d'Aldeboran et de ses frères. Telle est la foi dans laquelle j'ai vécu, dans laquelle je veux mourir. Adieu, retirez-vous; ne me troublez pas davantage; j'ai prononcé le dernier mot que les oreilles d'un homme entendront sortir de ma bouche.

Saisi d'horreur, Durward vit bien qu'il était inutile de chercher à faire comprendre à Hayraddin les terreurs de son avenir. Il lui fit donc ses adieux, et le Bohémien n'y répondit que par un signe de tête, avec l'air distrait et morose d'un homme plongé dans une rêverie qu'il voit interrompre avec regret. Quentin entra dans la forêt, et trouva aisément la chaumière près de laquelle Klepper avait été laissé. Il siffla et l'appela, et l'animal arriva à l'instant. Mais il se passa quelque temps avant qu'il voulût se laisser prendre. Il se cabrait dès que l'étranger s'en approchait. Enfin, la connaissance générale que Durward avait des habitudes du cheval, et peut-être celle qu'il avait acquise du caractère particulier de Klepper, ayant souvent admiré cet animal pendant le voyage qu'il avait fait avec Hayraddin, le mirent en état de prendre possession du legs que venait de lui faire le Bohémien.

Long-temps avant que Quentin fût rentré à Péronne, Hayraddin était allé où la vanité de sa croyance impie devait être mise à l'épreuve; épreuve terrible pour un coupable qui n'avait exprimé ni remords pour le passé ni crainte pour l'avenir.

«Heureuse la beauté quand un brave l'obtient.»Le comte Palatin.

LORSQUEQuentin Durward arriva à Péronne, le conseil d'état était assemblé, et le résultat de cette délibération devait être bien plus intéressant pour lui qu'il n'aurait pu le supposer; en effet, quoique composée de personnes dont le rang ne permettait pas de croire qu'elles pussent avoir avec lui un seul intérêt commun, cette réunion eut pourtant l'influence la plus extraordinaire sur sa destinée.

Le roi Louis, après s'être amusé de l'intermède de l'envoyé de Guillaume de la Marck, n'avait laissé échapper aucune occasion de cultiver le retour d'affection que cette circonstance paraissait avoir inspiré au duc, et il s'était occupé à se concerter avec lui, on pourrait presque dire à recevoir son opinion, sur le nombre et la qualité des soldats dont il devait se faire accompagner pour suivre le duc de Bourgogne, comme auxiliaire, dans son expédition contre Liège. Il vit clairement, par le soin que mit Charles à ne demander qu'un très-petit nombre de troupes, et à insister pour qu'elles fussent accompagnées par des Français du premier rang, que son but était d'avoir des otages plutôt que des auxiliaires. Cependant, n'oubliant pas les avis que lui avait donnés d'Argenton, il consentit à tout ce que le duc lui demanda à ce sujet, d'aussi bonne grâce que s'il eût agi de son propre mouvement.

Il ne manqua pourtant pas de s'indemniser de cette complaisance en faisant retomber les effets de son humeur vindicative sur le cardinal de La Balue, dont les conseils l'avaient déterminé à accorder une confiance si excessive au duc de Bourgogne. Tristan porta l'ordre du départ des forces auxiliaires qui devaient marcher contre Liège, et il fut chargé en outre de conduire le cardinal au château de Loches, et de l'enfermer dans une de ces cages de fer dont on assure qu'il était lui-même l'inventeur[81].

—Il pourra juger ainsi du mérite de son invention, dit le roi; il appartient à la sainte église, et nous ne devons pas répandre son sang; mais, Pâques-Dieu! si d'ici à dix ans son évêché est resserré dans d'étroites limites, il en sera dédommagé par des remparts imprenables.—Prends soin que les troupes se mettent en marche sur-le-champ.

Peut-être Louis, par cette prompte complaisance, espérait-il éluder une condition plus désagréable pour lui, que le duc avait attachée à leur réconciliation. Mais s'il avait conçu cette espérance, il ne connaissait pas encore bien le caractère de son cousin, qui, le plus opiniâtre de tous les hommes dans ses résolutions, était le moins disposé à se relâcher de ce que le ressentiment d'une injure supposée ou de l'esprit de vengeance lui avait fait une fois exiger.

à peine Louis, avait-il expédié les messagers, nécessaires pour faire marcher les troupes qui devaient agir comme auxiliaires de la Bourgogne, que le duc le requit de donner publiquement son consentement au mariage du duc d'Orléans avec Isabelle de Croye. Le roi y consentit en poussant un profond soupir, et se borna à faire observer qu'il convenait préalablement de s'assurer du consentement du duc d'Orléans lui-même.

—Cette formalité n'a pas été négligée, répondit Charles: Crèvecœur en a parlé à monseigneur d'Orléans, et, chose étrange, il l'a trouvé tellement insensible à l'honneur d'épouser la fille d'un roi, qu'il a regardé la proposition de recevoir la main de la comtesse de Croye comme l'offre la plus agréable que le meilleur des pères pût lui faire.

—Il n'en est que plus ingrat et plus coupable, dit le roi; mais il en sera tout ce que vous voudrez, beau cousin, pourvu que vous puissiez obtenir le consentement de toutes les parties intéressées.

—Quant à cela, soyez sans inquiétude, répondit le duc; et, en conséquence, quelques minutes après que cette affaire avait été proposée, on manda devant les deux princes le duc d'Orléans et la comtesse de Croye, qui arriva encore accompagnée de la comtesse de Crèvecœur et de l'abbesse des Ursulines. Le duc de Bourgogne leur annonça que la sagesse des deux princes avait décidé leur union, comme un gage de l'alliance perpétuelle qui devait régner désormais entre la France et la Bourgogne. Louis entendit cette déclaration sans y faire aucune objection, gardant un sombre silence, et sentant vivement l'atteinte portée à son autorité.

Le duc d'Orléans eut beaucoup de peine à réprimer les transports de joie que lui causa cette nouvelle; mais la délicatesse ne lui permettait pas de s'y livrer ouvertement en présence de Louis; il fallut toute la crainte que lui inspirait habituellement ce monarque pour qu'il pût réprimer ses propres désirs et se borner à répondre qu'il était de son devoir de laisser son choix à la disposition de son souverain.

—Beau cousin d'Orléans, dit Louis du ton le plus grave, puisqu'il faut que je parle dans une occasion si peu agréable, je n'ai pas besoin de vous rappeler que la justice que je rendais à votre mérite m'avait porté à vous choisir une épouse dans ma propre famille; mais puisque mon cousin de Bourgogne trouve qu'en disposant autrement de votre main ce sera le gage le plus sûr de l'union qui doit régner entre ses états et les miens, j'ai cet objet trop à cœur pour ne pas y sacrifier mes désirs et mes espérances.

Le duc d'Orléans se jeta à ses genoux, et baisa avec un attachement sincère pour cette fois la main que le roi lui présentait en détournant le visage. Dans le fait, il vit, ainsi que tous les témoins de cette scène, que le roi ne donnait ce consentement qu'à contre-cœur; car ce monarque, adepte dans l'art de la dissimulation, voulait en cette circonstance que sa répugnance fût visible, et qu'on reconnût en lui un roi renonçant à son projet favori et immolant la tendresse paternelle à l'intérêt et aux besoins de ses états. Le duc de Bourgogne lui-même éprouva quelque émotion, et le cœur de d'Orléans tressaillit d'une joie involontaire en se trouvant dégagé ainsi des liens qui le joignaient à la princesse Jeanne. S'il avait su de quelles malédictions le roi le chargeait en ce moment, et à quels projets de vengeance il se livrait déjà, probablement que sa délicatesse ne lui eût pas paru tant compromise.

Charles se tournant alors vers la jeune comtesse, lui annonça d'un ton brusque que l'union projetée était une affaire qui n'admettait ni délai ni hésitation, ajoutant que c'était là un résultat, qui n'était que trop heureux pour elle, de l'opiniâtreté qu'elle avait montrée dans une autre occasion.

—Monseigneur, dit Isabelle appelant tout son courage à son aide, je connais les droits de Votre Altesse, et je m'y soumets.

—Suffit! suffit! dit le duc en l'interrompant. Votre Majesté, continua-t-il en se tournant vers Louis, a eu ce matin le divertissement d'une chasse au sanglier, voudrait-elle prendre maintenant celle d'une chasse au loup?

La jeune comtesse vit la nécessité de s'armer de fermeté.—Votre Altesse ne m'a pas bien comprise, lui dit-elle avec timidité, mais assez haut et d'un ton assez décidé pour forcer le duc à lui accorder une attention qu'une sorte de prévoyance de ce qu'elle allait dire l'aurait volontiers porté à lui refuser.—La soumission dont je parle n'a rapport qu'aux terres et aux domaines que les ancêtres de Votre Altesse ont octroyés aux miens, et que je remets à la disposition de la maison de Bourgogne, si mon souverain pense que ma désobéissance sur un seul point me rende indigne de les conserver.

—Ah! de par saint George! s'écria le duc en frappant du pied avec fureur, la sotte sait-elle en présence de qui elle se trouve, et à qui elle parle?

—Monseigneur, répondit-elle sans se déconcerter, je sais que je suis devant mon suzerain, et j'espère encore en sa justice. Si vous me privez des biens que la générosité de vos ancêtres a donnés à ma maison, vous rompez les liens qui nous attachaient à la vôtre. Ce n'est pas à vous que je dois ce corps humble et persécuté, ni l'esprit qui l'anime; j'ai dessein de consacrer l'un et l'autre à Dieu dans le couvent des Ursulines, et d'y vivre sous la direction de cette sainte mère abbesse.

La colère du duc ne connut plus de frein, et sa surprise ne peut se comparer qu'à celle qu'éprouverait un faucon, s'il voyait une colombe hérisser ses plumes pour lui résister.

—Et la sainte mère abbesse vous recevra-t-elle sans dot? lui demanda-t-il avec une ironie méprisante.

—Si, en me recevant ainsi, répondit Isabelle, elle fait d'abord quelque tort à son couvent, je me flatte qu'il reste assez de charité parmi les nobles amis de ma famille pour qu'ils ne laissent pas sans secours une orpheline, dernier rejeton de la maison de Croye, et qui veut se consacrer à Dieu.

—Cela est faux! s'écria le duc: c'est un prétexte pour couvrir quelque secrète et indigne passion. Monseigneur d'Orléans, elle sera à vous, quand je devrais la traîner à l'autel de mes propres mains.

La comtesse de Crèvecœur, femme d'un haut courage et qui comptait sur le mérite de son mari et sur la faveur dont il jouissait, ne put garder plus long-temps le silence.—Monseigneur, dit-elle au duc, votre courroux vous dicte un langage indigne de vous. La force ne peut disposer de la main d'une femme issue de sang noble.

—Et il ne convient pas à un prince chrétien, ajouta l'abbesse, de s'opposer aux désirs d'une âme pieuse qui, fatiguée des soucis et des persécutions du monde, veut devenir l'épouse de Dieu.

—Et mon cousin d'Orléans, dit Dunois, ne peut accepter honorablement des propositions de mariage avec une femme qui y fait publiquement de telles objections.

—Si l'on m'accordait quelque temps, dit d'Orléans sur qui les charmes d'Isabelle avaient fait une profonde impression, pour tâcher de faire voir mes prétentions à la belle comtesse sous un jour plus favorable...

—Monseigneur, dit Isabelle, puisant un nouvel encouragement dans ce qu'elle venait d'entendre, ce délai serait parfaitement inutile: mon parti est pris de refuser cette alliance, quoique infiniment au-dessus de ce que je mérite.

—Et moi, dit le duc de Bourgogne, je n'ai pas le temps d'attendre que ces caprices changent avec la première phase de la lune. Monseigneur d'Orléans, elle apprendra d'ici à une heure que l'obéissance est pour elle une affaire de nécessité.

—Ce ne sera pas en ma faveur, monseigneur, répondit le prince, qui sentit que l'honneur ne lui permettait pas de se prévaloir de l'opiniâtreté du duc. Avoir été refusé une fois positivement et publiquement, c'en est assez pour un fils de France; il ne peut après cela conserver aucune prétention.

Le duc lança un regard furieux d'abord sur d'Orléans, et ensuite sur Louis; et voyant dans les traits de celui-ci un air de triomphe secret, que le roi, en dépit de tous ses efforts, ne pouvait entièrement dissimuler, sa fureur éclata comme une tempête.

—écrivez, s'écria-t-il en se tournant vers le secrétaire du conseil, écrivez notre sentence de confiscation et d'emprisonnement contre cette vassale rebelle et insolente. Qu'elle soit enfermée auZucht-haus, dans la maison de pénitence, et qu'elle y ait pour compagnes celles que leurs désordres ont rendues ses rivales en effronterie!

Un murmure général s'éleva dans l'assemblée.

—Monseigneur, dit le comte de Crèvecœur se chargeant de porter la parole pour les autres, un tel ordre mérite de plus mûres réflexions. Nous, vos fidèles vassaux, nous ne pouvons souffrir qu'une telle tache soit imprimée sur la noblesse et la chevalerie de Bourgogne. Si la comtesse est coupable, qu'elle soit punie; mais que ce soit d'une manière convenable à son rang comme au nôtre, et qui n'ait point à nous faire rougir, nous qui sommes unis à sa maison par le sang et les alliances.

Le duc garda un instant le silence, regardant en face celui qui venait de lui parler ainsi, avec l'air d'un taureau que son conducteur force à s'écarter du chemin qu'il veut suivre, et qui délibère s'il obéira ou s'il se précipitera sur lui pour le lancer en l'air avec ses cornes.

La prudence l'emporta pourtant sur la fureur. Le duc vit que les sentimens que Crèvecœur venait d'exprimer étaient partagés par tous ses conseillers; il craignit que Louis ne pût tirer quelque avantage du mécontentement de ses vassaux, et probablement (car il était d'un caractère bouillant et violent plutôt que méchant) il rougit lui-même du honteux excès auquel il s'était laissé emporter.

—Vous avez raison, Crèvecœur, dit-il; j'ai parlé trop à la hâte. Son destin sera déterminé d'après les lois de la chevalerie; sa fuite dans les états du roi Louis a été le signal du meurtre de l'évêque de Liège: le vengeur de ce crime, celui qui nous rapportera la tête du Sanglier des Ardennes, réclamera de nous sa main pour récompense; et si elle refuse de la lui donner, il obtiendra de nous tous ses domaines, et nous laisserons à sa générosité le soin de lui accorder telle somme qu'il jugera convenable pour qu'elle puisse se retirer dans un couvent.

—Monseigneur, dit Isabelle, songez que je suis la fille de votre ancien ami, de votre fidèle et vaillant serviteur, le comte Reinold! Voudriez-vous faire de moi un prix pour le bras qui sait le mieux manier l'épée?

—La main de votre aïeule a été gagnée dans un tournoi, répondit le duc; on combattra pour la vôtre dans une bataille véritable. Seulement, et par égard pour la mémoire du comte Reinold, votre époux devra être gentilhomme et jouir d'une réputation sans tache. Mais quel que soit le vainqueur de Guillaume de la Marck, fût-il le plus pauvre de tous ceux qui ont jamais bouclé un baudrier, il aura du moins le droit de disposer de votre main; j'en fais serment par saint George, par ma couronne ducale, par l'ordre que je porte. Eh bien! messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers ses conseillers, je me flatte que cela est conforme aux lois de la chevalerie?

Les remontrances d'Isabelle se perdirent dans les acclamations d'un assentiment universel, et l'on entendît par-dessus toutes les autres voix celle du vieux lord Crawford, qui regrettait que le poids des années l'empêchât de prétendre à un si beau prix. Le duc fut satisfait de ce murmure général d'applaudissemens, et sa violence commença à se calmer, comme celle d'une rivière débordée dont les eaux rentrent dans leur lit ordinaire.

—Et nous à qui le sort a déjà donné des compagnes, dit Crèvecœur, sommes-nous donc condamnés à n'être que spectateurs de cette lutte glorieuse? Mon honneur ne me le permet pas; j'ai fait un vœu, et je dois l'accomplir aux dépens de cette brute aux cruelles défenses et au crin hérissé de ce scélérat de la Marck.

—Eh bien! courage, Crèvecœur! dit le duc; frappe d'estoc et de taille; gagne-la, et si tu ne peux la prendre pour toi-même, tu en disposeras comme tu le voudras; tu la donneras au comte étienne, ton neveu, si bon te semble.

—Grand merci, monseigneur, répondit Crèvecœur. Je ferai de mon mieux dans la mêlée, et si je réussis à débusquer le Sanglier et à l'abattre, étienne verra si son éloquence peut l'emporter sur celle de la digne abbesse.

—Je me flatte, dit Dunois, qu'il n'est pas défendu aux chevaliers français de disputer un si beau prix.

—à Dieu ne plaise, brave Dunois, répliqua le duc, quand ce ne serait que pour le plaisir de vous voir faire de votre mieux. Je consens volontiers que la comtesse Isabelle épouse un Français. Cependant, ajouta-t-il, il est entendu que le comte de Croye doit devenir vassal de la Bourgogne.

—C'en est assez, s'écria Dunois, la barre d'illégitimité de mon écu ne sera jamais surmontée de la couronne de comte de Croye. Je veux vivre et mourir Français; mais tout en renonçant aux domaines, je puis frapper d'estoc et de taille pour la dame.

Le Balafré n'osa élever la voix dans une telle assemblée, mais il murmura tout bas:

—Allons, Saunders Souplesaw, songe à ta promesse. Tu as toujours dit que la fortune de notre maison se ferait par un mariage; jamais tu ne trouveras une si belle occasion de tenir ta parole.

—Personne ne pense à moi, dit le Glorieux; je suis pourtant plus sûr qu'aucun de vous de remporter le prix.

—Tu as raison, mon sage ami, lui dit Louis; quand il s'agit d'une femme, le plus grand fou est toujours le plus favorisé.

Tandis que les princes et les seigneurs de leur suite plaisantaient ainsi sur le destin d'Isabelle, l'abbesse et la comtesse de Crèvecœur, qui s'étaient retirées avec elle, cherchaient en vain à la consoler. La première l'assurait que la sainte Vierge ne permettrait pas qu'on réussît à l'obliger de renoncer à sa résolution de se consacrer à Dieu dans l'enceinte d'une maison protégée par sainte Ursule. La seconde lui donnait des consolations plus mondaines, en lui disant qu'aucun chevalier digne de ce nom, qui aurait réussi dans l'entreprise au succès de laquelle le duc avait attaché le don de sa main et de ses biens, ne voudrait en profiter pour contraindre ses inclinations; et elle ajouta même qu'il pouvait arriver que l'heureux vainqueur obtint grâce à ses yeux, et trouvât le moyen de la réconcilier avec l'obéissance.

L'amour, comme le désespoir, prendrait un fétu de paille pour appui: quelque faible et quelque vague que fût l'espérance que lui présentait ce discours, Isabelle pleura avec moins d'amertume en l'écoutant.

«L'infortuné qui va périr«Ne perd pas toute confiance;«Chaque coup qui le fait gémir,«Réveille en son cœur l'espérance.«Telle qu'un propice rayon,«L'espérance embellit notre courte carrière,«Et quand la nuit obscurcit l'horizon,«Plus brillante à nos yeux se montre sa lumière.GOLDSMITH.

ILs'était écoulé peu de jours quand Louis reçut, avec le sourire de la vengeance satisfaite, la nouvelle que son conseiller favori, le cardinal de La Balue, gémissait dans une cage de fer, où il ne pouvait ni se tenir debout, ni s'étendre de son long, et où il resta, soit dit en passant, près de douze ans par ordre de ce monarque impitoyable.

Les forces auxiliaires que le duc avait requises étaient arrivées, et quoique trop peu nombreuses pour lutter contre l'armée bourguignonne, si tel eût été le dessein du roi, elles étaient du moins suffisantes pour protéger sa personne, et cette réflexion lui offrait quelque consolation. D'une autre part, il se voyait libre de reprendre son projet de mariage entre le duc d'Orléans et sa fille, et quoiqu'il sentît quel affront c'était pour lui de servir avec ses plus nobles pairs sous la bannière d'un vassal, et contre un peuple dont il avait favorisé la cause, il se mit peu en peine de cette circonstance, espérant bien prendre sa revanche quelque jour; car, comme il le dit à son fidèle Olivier, au jeu, le hasard peut faire une levée, mais c'est la patience et l'expérience qui finissent par gagner la partie.

Se livrant à de telles réflexions, Louis, par un beau jour de la fin de l'été, monta à cheval; et s'inquiétant peu qu'on le regardât comme marchant à la suite d'un vainqueur triomphant plutôt que comme un monarque indépendant environné de ses gardes et de ses chevaliers, il sortit de Péronne, et passa sous la porte gothique de cette ville pour aller joindre l'armée bourguignonne en marche sur Liège.

Un grand nombre de dames de distinction, alors dans Péronne, étaient sur les remparts, parées de leurs plus riches atours, pour voir passer les guerriers. La comtesse de Crèvecœur y avait conduit Isabelle, qui ne l'y avait suivie qu'avec beaucoup de répugnance; mais Charles avait ordonné impérieusement que celle qui devait être la récompense du vainqueur se montrât aux chevaliers se rendant aux tournois.

Pendant qu'ils défilaient, on vit plus d'une bannière et plus d'un bouclier avec de nouveaux emblèmes qui exprimaient la résolution formée par bien des chevaliers de chercher à mériter un si beau prix. Ici, c'était un coursier s'élançant dans la carrière; là, une flèche lancée contre un but; un chevalier portait sur son écu un cœur percé d'un trait, pour indiquer sa passion; un autre portait une tête de mort et une couronne de lauriers, pour annoncer sa détermination de vaincre ou de mourir. Il serait trop long de décrire tous ces emblèmes, et il en existait quelques-uns qu'on avait eu l'art de rendre si compliqués et si obscurs, qu'ils auraient défié la science du plus habile interprète. On peut bien croire aussi que chaque chevalier fit faire à son coursier les courbettes les plus élégantes, et prit sur sa selle l'attitude la plus gracieuse, en passant en revue devant ce bel essaim de dames et de demoiselles qui encourageaient la valeur par d'agréables sourires et en agitant leurs voiles et leurs mouchoirs. Les archers de la garde, choisis presque homme à homme parmi la fleur de la nation écossaise, attirèrent surtout les regards et les applaudissemens par leur bonne tenue et par la magnificence de leur costume.

Ce fut même un de ces étrangers qui se hasarda à faire une attention particulière à la comtesse Isabelle, et à prouver qu'il la connaissait, ce que n'avaient point osé se permettre les plus nobles chevaliers français. Quentin Durward, en passant devant la jeune comtesse, lui présenta respectueusement au bout de sa lance la lettre de sa tante, que lui avait remise Hayraddin.

—Sur mon honneur, s'écria le comte de Crèvecœur, vit-on jamais insolence égale à celle de cet indigne aventurier?

—Ne le nommez pas ainsi, Crèvecœur, dit Dunois; j'ai de bonnes raisons pour rendre témoignage à sa valeur; et c'est pour cette dame même qu'il en a fait preuve.

—Voilà beaucoup de paroles pour peu de chose, dit Isabelle rougissant de honte et de ressentiment; c'est une lettre de ma malheureuse tante; elle m'écrit avec enjouement, quoique sa situation doive être épouvantable.

—Voyons, voyons, dit Crèvecœur, faites-nous part de ce que vous dit la femme du Sanglier.

La comtesse Isabelle lut la lettre, dans laquelle sa tante semblait chercher à faire valoir le mieux possibleun mauvais marché, et à justifier le peu de décorum de son mariage précipité, par le bonheur qu'elle avait d'avoir pour époux un des hommes les plus braves du siècle, qui venait d'acquérir une principauté par sa valeur. Elle suppliait sa nièce de ne pas juger de son Guillaume, comme elle l'appelait, par ce qu'elle en entendait dire, mais d'attendre qu'elle le connût personnellement. Sans doute il avait ses défauts, mais c'étaient des défauts qui lui étaient communs avec des hommes pour qui elle avait toujours eu la plus grande vénération. Il aimait le vin: le brave sire Godfrey, un de leurs aïeux, ne l'avait pas moins aimé; il avait le caractère un peu violent et même sanguinaire: tel avait été le père d'Isabelle, le comte Reinold, de bienheureuse mémoire; il était brusque dans ses discours: quel Allemand ne l'était pas? un peu volontaire et impérieux: quel homme n'aimait pas à dominer? Ces comparaisons justificatives s'étendaient encore davantage, et la vieille comtesse finissait par inviter Isabelle à tâcher d'échapper au pouvoir du tyran de Bourgogne, à l'aide du porteur de sa lettre, et à venir à la cour de son affectionnée parente à Liège, où les petites difficultés qui pouvaient exister entre elles, relativement à leurs droits mutuels de succession au comté de Croye s'arrangeraient facilement au moyen du mariage d'Isabelle avec Carl Eberson, un peu plus jeune que sa future épouse, à la vérité; mais cette différence d'âge, comme le croyait la comtesse Hameline, peut-être par expérience, était un inconvénient plus facile à supporter qu'Isabelle ne pouvait se l'imaginer.

Ici Isabelle s'arrêta, l'abbesse ayant fait observer, avec un air de prude, que c'était s'occuper trop long-temps de vanités mondaines, et le comte de Crèvecœur s'étant écrié:—Au diable soit la sorcière menteuse! Quoi! sa lettre ressemble au sale appât d'une souricière. Fi! cent fois fi, vieille pétrie d'imposture!

La comtesse de Crèvecœur reprocha gravement à son mari une apostrophe qui lui semblait trop violente.—De la Marck, dit-elle, peut avoir trompé la comtesse Hameline par une apparence de courtoisie.

—Lui! montrer une apparence de courtoisie? s'écria le comte: non, non, je l'absous du péché de dissimulation à cet égard. De la courtoisie! autant vaudrait en attendre d'un véritable sanglier; autant vaudrait essayer d'étendre une feuille d'or sur le vieux fer rouillé d'un carcan. Non, vous dis-je, tout idiote qu'elle est, elle n'est pas encore tout-à-fait assez bornée pour s'amouracher du renard qui l'a happée, et, cela même dans son terrier. Mais vous autres femmes, vous vous ressemblez toutes: il ne vous faut que quelques belles paroles; et j'ose dire que voici ma jolie cousine qui meurt d'envie d'aller joindre sa tante dans le paradis de ce fou, et d'épouser le marcassin.

—Bien loin d'être capable d'une telle folie, dit Isabelle, je désire doublement la punition du meurtrier du bon évêque, afin que ma tante ne soit plus au pouvoir d'un tel scélérat.

—Je reconnais la voix d'une de Croye, dit Crèvecœur.

—Et il ne fut plus question de la lettre.

Mais il est à propos de faire observer qu'Isabelle, en lisant à ses amis l'épître de sa tante, ne jugea pas nécessaire de leur faire part d'uncertain postscriptumdans lequel la comtesse Hameline, en véritable femme, lui rendait compte de ses occupations, et lui disait qu'elle avait pour le présent suspendu la broderie d'un riche surtout qu'elle destinait à son mari, et qui porterait les armes réunies de Croye et de de la Marck, attendu que son Guillaume avait résolu, par suite d'un projet politique, de faire porter ses armes et son costume par quelques-uns de ses gens, dans la première affaire qui aurait lieu, et de prendre lui-même les armoiries d'Orléans avec la barre d'illégitimité; en d'autres termes, celles de Dunois. On avait aussi glissé dans la lettre un petit billet dont elle ne jugea pas devoir communiquer le contenu, qui ne consistait qu'en ce peu de mots d'une écriture différente:

—Si vous n'entendez pas bientôt la renommée parler de moi, concluez-en que je suis mort, mais d'une manière digne de vous.

Une pensée qu'elle avait jusqu'alors repoussée comme invraisemblable se présenta à l'esprit d'Isabelle, avec une nouvelle force; et comme l'esprit d'une femme manque rarement de moyens pour exécuter ce qu'elle a projeté, elle arrangea si bien les choses, qu'avant que les troupes fussent en pleine marche, Durward reçut, par une main inconnue, la lettre de la comtesse Hameline, avec trois croix en marge dupostscriptum, pour y attirer son attention, et avec l'addition de ce peu de mots:—Celui qui ne craignit pas les armes de Dunois quand elles brillaient sur la poitrine du brave guerrier à qui elles appartiennent légitimement, ne peut les redouter quand il les verra sur celle d'un tyran et d'un meurtrier.

Le jeune Écossais baisa et pressa sur son cœur mille et mille fois cet avis utile; car il lui montrait le sentier dans lequel l'attendaient l'honneur et l'amour, et il lui apprenait un secret inconnu à tout autre pour reconnaître celui dont la mort seule pouvait donner la vie à ses espérances, secret qu'il résolut prudemment de cacher avec soin dans son sein.

Il vit pourtant la nécessité d'agir autrement relativement à l'avis que lui avait donné Hayraddin, puisque la sortie que de la Marck se proposait de faire pouvait causer la destruction de l'armée des assiégeans, si l'on ne déjouait son stratagème, tant il est difficile, dans le genre de guerre encore peu régulier qui était alors en usage, de se remettre d'une surprise nocturne. Après avoir bien réfléchi à la résolution qu'il avait déjà prise de donner avis de cette ruse, il ajouta celle de ne le faire que personnellement et aux deux princes réunis, peut-être parce qu'il craignait que s'il apprenait à Louis en particulier un complot si adroit et si bien ourdi, ce ne fût une tentation trop forte pour la probité équivoque de ce monarque, et qu'il ne lui prît envie de seconder le projet, au lieu d'en empêcher l'accomplissement. Il se détermina donc à attendre, pour révéler ce secret, que Louis et Charles se trouvassent ensemble; et cette occasion pouvait tarder de se présenter, car aucun d'eux n'était particulièrement épris de la contrainte que lui imposait la société de l'autre.


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