CHAPITRE XXXVII.

Cependant l'armée confédérée continuait sa marche, et elle entra bientôt sur le territoire de Liège. Là les soldats bourguignons, ou du moins une partie d'entre eux, c'est-à-dire ces bandes auxquelles on avait donné le surnomd'escorcheurs, montrèrent qu'ils méritaient ce titre honorable par la manière dont ils traitèrent les habitans des villages, sous prétexte de venger la mort de l'évêque. Cette conduite fit grand tort à la cause de Charles; car les paysans maltraités, qui auraient pu rester neutres dans cette querelle, prirent les armes pour se défendre, harassèrent sa marche, attaquèrent les détachemens qui s'écartaient du corps d'armée, et, se repliant enfin sur Liège, allèrent augmenter les forces de ceux qui avaient résolu de défendre cette ville avec le courage du désespoir. Les Français, au contraire, en petit nombre, et formant l'élite des troupes de leur pays, restaient toujours sous leurs bannières, conformément aux ordres du roi, et observaient la plus stricte discipline; ce contraste augmentait les soupçons de Charles, qui ne put s'empêcher de remarquer qu'ils agissaient en amis de Liège plutôt qu'en alliés de la Bourgogne.

Enfin l'armée combinée, sans avoir éprouvé aucune opposition sérieuse, arriva dans la riche vallée de la Meuse, devant la grande et populeuse cité de Liège. On vit que le château de Schonwaldt avait été rasé, et l'on apprit que Guillaume de la Marck, qui n'avait d'autres vertus que quelques talens militaires, rassemblant toutes ses forces dans la ville, avait résolu d'éviter une rencontre en rase campagne avec les armées de France et de Bourgogne; mais on ne fut pas long-temps sans éprouver le danger qu'il y a toujours à attaquer une grande ville, quoique ouverte, lorsque les habitans ont résolu de se défendre avec opiniâtreté.

Liège ayant été démantelée, et ses murailles offrant de larges brèches, les Bourguignons composant l'avant-garde s'imaginèrent que rien ne pouvait les empêcher de pénétrer dans cette ville. Ils entrèrent donc sans précautions dans un des faubourgs, en poussant de grands cris:—Bourgogne! Bourgogne!—tue! tue!—tout ici est à nous!—Souvenez-vous de Louis de Bourbon! Mais comme ils marchaient en désordre dans des rues étroites, et qu'ils se dispersaient pour piller, un corps nombreux d'habitans s'élança tout à coup de la ville, tomba sur eux avec fureur, et en fit un carnage considérable. De la Marck profita même des brèches des murailles pour faire sortir en même temps les défenseurs de la ville par plusieurs points, et ces détachemens entrant de différens côtés dans le faubourg, attaquèrent les assaillans de front, sur les flancs et par derrière. Ceux-ci, surpris par une attaque si vive, et par des ennemis qui semblaient se multiplier, se servirent à peine de leurs armes pour se défendre, et la nuit, qui commençait à tomber, ajouta à la confusion.

Lorsque le duc apprit cette nouvelle, il fut saisi d'un transport de rage qui ne s'apaisa guère par l'offre du roi Louis d'envoyer ses hommes d'armes français porter du secours à l'avant-garde pour la dégager. Rejetant cette offre d'un ton sec, il voulait se mettre lui-même à la tête de sa garde; mais Crèvecœur et d'Hymbercourt le prièrent de les charger de ce service, et marchant vers la scène de l'action sur deux points, avec plus d'ordre, et de manière à se soutenir mutuellement, ces deux célèbres capitaines réussirent à repousser les Liégeois et à dégager l'avant-garde, qui, indépendamment des prisonniers, ne perdit pas moins de huit cents hommes, dont une centaine étaient des hommes d'armes.

Les prisonniers ne furent pourtant pas en grand nombre, la plupart ayant été délivrés par d'Hymbercourt, resté maître du faubourg; il plaça une forte garde en face de la ville, qui en était séparée par un espace découvert d'environ sept à huit cents pas, formant une esplanade où l'on avait abattu toutes les maisons capables de nuire à la défense de la place. Il n'y avait pas de fossé entre Liège et le faubourg, le terrain était trop pierreux en cet endroit pour qu'il eût été possible d'en pratiquer un. En face du faubourg était une porte par où l'on pouvait faire des sorties, ainsi que par deux brèches voisines faisant partie de celles que le duc avait fait faire aux murs après la bataille de Saint-Tron, et que l'on s'était contenté de réparer avec des palissades en bois. D'Hymbercourt fit tourner deux couleuvrines contre la porte, en dirigea pareil nombre vers les brèches, afin d'en imposer à ceux qui voudraient sortir de la ville, et revint ensuite à l'armée, qu'il trouva dans un grand tumulte.

Dans le fait, le corps principal et l'arrière garde nombreuse du duc avaient continué à avancer, pendant que l'avant-garde repoussée faisait sa retraite en désordre et avec précipitation. Les fuyards vinrent à se choquer avec les corps qui marchaient en tête, et y jetèrent une confusion qui se propagea de rang en rang. L'absence de d'Hymbercourt, qui remplissait les fonctions de maréchal-de-camp, ou, comme nous le dirions aujourd'hui, de quartier-maître-général, augmenta le désordre; et pour que rien n'y manquât, la nuit était aussi noire que la gueule d'un loup; une forte pluie survint, et le sol sur lequel il était indispensable que les assiégeans prissent position était marécageux et coupé par plusieurs canaux.

Il serait impossible de se faire une idée de la confusion qui régnait alors dans l'armée bourguignonne. Les chefs ne reconnaissaient plus leurs soldats, qui abandonnaient leurs étendards pour chercher un abri partout où ils pouvaient en trouver. Les fuyards, épuisés de fatigue, et dont un grand nombre étaient blessés, demandaient en vain des secours et des rafraîchissemens; l'arrière-garde, ignorant le désastre qui avait eu lieu, accourait au pas redoublé, et se mêlait au corps d'armée en désordre, craignant d'arriver trop tard pour prendre part au sac de la ville, qu'elle croyait déjà joyeusement commencé.

D'Hymbercourt trouva qu'il avait une tâche difficile à accomplir, et elle fut remplie d'une nouvelle amertume par la violence à laquelle se laissa emporter son maître, qui n'eut aucun égard au devoir plus pressant encore dont il venait de s'acquitter. Toute la patience du brave chevalier ne put tenir à des reproches si injustes.

—C'est d'après vos ordres, lui dit-il, que j'ai été porter du secours à l'avant-garde; j'ai laissé à Votre Altesse le soin de l'armée; et après avoir rempli ma mission, je la trouve dans un tel désordre que l'avant-garde, le corps d'armée, l'arrière-garde, tout est confondu.

—Nous n'en ressemblons que mieux à un baril de harengs, dit le Glorieux, et c'est la comparaison la plus naturelle pour une armée flamande.

La plaisanterie du bouffon favori fit rire le duc et empêcha que l'altercation entre lui et le chevalier n'allât plus loin.

On s'empara d'unelust-haus, ou maison de campagne, appartenant à un riche habitant de Liège; on en chassa tous ceux qui l'occupaient, et le duc y établit son quartier-général. D'Hymbercourt et Crèvecœur placèrent tout auprès un poste d'une quarantaine d'hommes d'armes; et ceux-ci, ayant démoli quelques bâtimens extérieurs qui en dépendaient, se servirent de leurs débris pour allumer un grand feu.

à peu de distance sur la gauche, entre cette maison et le faubourg, qui, comme nous l'avons déjà dit, était en face d'une des portes de la ville, et occupé par l'avant-garde de l'armée bourguignonne, s'élevait une autre maison de plaisance, située entre cour et jardin, et ayant sur le derrière deux ou trois petits enclos. Ce fut là que le roi de France, de son côté, établit son quartier-général. Il n'avait pas la prétention d'avoir de grandes connaissances militaires, mais sa sagacité peu ordinaire lui en tenait lieu, et il y joignait une indifférence naturelle pour le danger. Louis et les principaux personnages de sa suite se logèrent dans cette maison. Une partie des archers de sa garde écossaise fut placée dans la cour, où quelques bâtimens pouvaient servir de casernes, et le reste bivouaqua dans le jardin. Les autres troupes françaises furent placées dans les environs, en bon ordre, et l'on établit des postes avancés pour donner l'alarme en cas d'attaque.

Dunois et Crawford, aidés de quelques vieux officiers parmi lesquels le Balafré se faisait remarquer par son activité, parvinrent, en abattant des murailles, en perçant des haies, en comblant des fossés, et par d'autres opérations semblables, à assurer une communication facile entre les différens corps, de manière à ce qu'ils pussent se réunir aisément et sans confusion, en cas de nécessité.

Cependant Louis jugea à propos de se rendre sans cérémonie au quartier-général du duc de Bourgogne, pour connaître le plan d'opérations qu'il avait adopté, et s'informer en quoi ce prince désirait qu'il y coopérât. Sa présence fut cause qu'on tint une sorte de conseil de guerre, auquel, sans cela, Charles n'aurait peut-être pas songé. Ce fut alors que Quentin Durward demanda à y être admis, et il insista fortement, comme ayant quelque chose de très-important à communiquer aux deux princes. Ce ne fut pas sans beaucoup de difficulté qu'il obtint d'être introduit dans la salle du conseil, et Louis fut saisi du plus grand étonnement en l'entendant détailler avec calme et clarté le projet conçu par Guillaume de la Marck de faire une sortie nocturne contre le camp des assiégeans, en marchant sous des bannières françaises, et avec des soldats portant l'uniforme de la même nation. Louis aurait sans doute préféré qu'une nouvelle si importante lui eût été annoncée en particulier; mais comme elle venait d'être publiquement divulguée, il se contenta de dire qu'un tel rapport, vrai ou faux, méritait qu'on y fit attention.

—Pas le moins du monde, dit le duc avec un air d'insouciance; pas le moins du monde. S'il avait existé un tel projet, ce ne serait pas un archer de la garde écossaise qui viendrait m'en faire part.

—Quoi qu'il en soit, beau cousin, répondit Louis, je vous prie, vous et vos capitaines, de faire bien attention que, pour prévenir les conséquences très-désagréables qui pourraient résulter d'une telle attaque, si elle avait lieu, je donnerai ordre à tous mes soldats de porter une écharpe blanche à leur bras. Dunois, allez veiller sur-le-champ à l'exécution de cet ordre; c'est-à-dire s'il a l'approbation de notre beau cousin, notre général.

—Je n'ai pas d'objection à y faire, dit le duc, si les chevaliers français veulent courir le risque d'être appelés désormaischevaliers de la manche de chemise.

—Ce serait une dénomination qui ne serait pas mal choisie, l'ami Charles, dit le Glorieux, puisqu'une femme doit être la récompense du plus vaillant.

—Bien parlé, la Sagesse, dit Louis. Bonsoir, beau cousin, je vais m'armer; mais à propos, si je gagne moi-même la comtesse, qu'en direz-vous?

—Qu'en ce cas, répondit le duc d'une voix altérée, il faudra que Votre Majesté devienne un vrai Flamand.

—Je ne puis, répliqua le roi du ton de la plus entière confiance, le devenir plus que je ne le suis déjà. Tout ce que je voudrais, c'est que vous en fussiez bien convaincu.

Le duc ne répondit qu'en souhaitant au roi une bonne nuit; l'accent de sa voix aurait pu rappeler le hennissement d'un cheval farouche se refusant aux caresses de son cavalier qui cherche à le calmer pour pouvoir le monter en repos.

—Je pourrais lui pardonner sa duplicité, dit le duc à Crèvecœur quand le roi fut parti; mais je ne lui pardonne pas de me croire assez fou pour être dupe de ses protestations.

Louis, de retour à son quartier-général, avait aussi ses confidences à faire à Olivier.

—Cet Écossais, lui dit-il, est un tel composé de finesse et de simplicité, que je ne sais qu'en faire. Pâques-Dieu! quelle folie impardonnable d'aller ébruiter le projet de l'honnête de la Marck, et en présence de Charles, de Crèvecœur, et de tous ces Bourguignons, au lieu de venir m'en instruire à l'oreille, afin de me laisser au moins le choix de le seconder ou de le déjouer!

—Il vaut mieux que les choses se soient passées de cette manière, Sire, répondit Olivier. Il se trouve dans votre armée bien des gens qui se feraient un scrupule d'attaquer les Bourguignons sans provocation, et de devenir les auxiliaires de de la Marck.

—Tu as raison, Olivier, répliqua le monarque; il existe de tels fous dans le monde, et nous n'avons pas assez de temps devant nous pour neutraliser leurs scrupules par une dose d'intérêt personnel. Il faut que nous soyons loyaux et fidèles alliés de la Bourgogne, en ce moment du moins. L'avenir peut nous offrir quelque chance plus favorable; va porter l'ordre que personne ne quitte les armes, et, en cas de nécessité, qu'on charge aussi vigoureusement ceux qui crierontFranceetMontjoie Saint-Denis, que s'ils criaient l'EnferetSatan. Je passerai moi-même la nuit tout armé. Que Crawford place Quentin Durward en sentinelle, en première ligne du côté de la ville; il est juste, qu'il soit le premier à profiter de l'avis qu'il nous a donné. S'il a le bonheur de s'en tirer, il n'en aura que plus de gloire. Mais surtout, Olivier, prends un soin tout particulier de Martius Galeotti; fais-le rester à l'arrière-garde, dans quelque endroit où il soit en parfaite sûreté. Il n'est que trop porté à se hasarder, et il serait assez fou pour vouloir être soldat et philosophe en même temps. Veille à tout cela, Olivier, et bonsoir. Puissent Notre-Dame de Cléry et saint Martin de Tours me protéger pendant mon sommeil!

«Il vit enfin s'ouvrir la porte redoutable,«Et sortir de soldats une foule innombrable.»MILTON.Le Paradis reconquis.

UNprofond silence régna bientôt dans la grande armée rassemblée sous les murs de Liège. Pendant un certain temps les cris des soldats répétant leurs signaux et cherchant à rejoindre chacun sa bannière, retentirent comme les aboiemens de chiens égarés redemandant leurs maîtres. Mais enfin, épuisés par les fatigues du jour, ils se rassemblèrent sous les abris qu'ils purent trouver, et ceux qui n'en trouvèrent aucun s'étendirent le long des murs, des haies, partout où ils purent se faire un rempart contre les élémens; ils s'endormirent de lassitude en attendant le retour du matin, que plusieurs d'entre eux ne devaient jamais voir. Le sommeil ferma tous les yeux dans le camp, à la réserve de ceux des gardes qui étaient de faction devant le quartier-général du roi et celui du duc.

Les dangers et les espérances du lendemain, les projets même de gloire que beaucoup de jeunes seigneurs formaient en songeant au prix splendide proposé à celui qui vengerait la mort de l'évêque de Liège, cédèrent à la fatigue et au sommeil. Il n'en fut pas ainsi à l'égard de Quentin Durward. La certitude qu'il possédait seul les moyens de distinguer de la Marck dans la mêlée; le présage favorable qu'il pouvait tirer de la manière dont Isabelle l'en avait instruit; la pensée que la fortune l'avait glacé dans une crise périlleuse, mais dont le résultat, quoique incertain, pouvait être pour lui le plus beau triomphe, éloignèrent de lui toute envie de dormir, et l'armèrent d'une vigueur infatigable.

Placé, par ordre exprès du roi, au poste le plus avancé entre le camp et la ville, sur la droite du faubourg dont nous avons déjà parlé, il aurait voulu percer de ses yeux les ténèbres qui lui dérobaient la vue des murs de Liège, et ses oreilles étaient tout attention pour entendre le moindre bruit qui pourrait annoncer quelque mouvement dans la ville assiégée. Mais les horloges de la ville avaient successivement sonné trois heures après minuit, et tout était encore tranquille et silencieux comme le tombeau.

Enfin, à l'instant où il commençait à croire que la sortie projetée n'aurait lieu qu'au point du jour, et qu'il songeait avec joie qu'il pourrait plus facilement reconnaître la barre d'illégitimité traversant les fleurs de lis des armoiries de Dunois, il crut entendre dans la ville un bruit semblable au bourdonnement d'abeilles troublées dans leur ruche, qui se préparent à se défendre. Il redoubla d'attention: le bruit continuait, mais toujours si sourd et si vague, que ce pouvait être le murmure du vent agitant les branches des arbres d'un petit bois situé à quelque distance, ou celui des eaux, de quelque ruisseau gonflé par la pluie de la soirée précédente, et qui se jetait dans la Meuse avec plus d'impétuosité que de coutume. Ces réflexions empêchèrent Quentin de donner l'alarme, car c'eût été une grande faute, s'il l'eût donnée inconsidérément. Mais le bruit augmentant peu à peu, et semblant s'approcher du faubourg et du poste qu'il occupait, il jugea qu'il était de son devoir de se replier sur le petit corps d'archers destinés à le soutenir, et commandés par son oncle. En moins d'une seconde, tous furent sur pied aussi silencieusement que possible, et un instant après lord Crawford était à leur tête. Il dépêcha un archer pour donner l'alarme au roi et à sa maison, et se retira avec son petit détachement à quelque distance du feu qu'on avait allumé, afin que la clarté qu'il répandait ne les fit pas apercevoir. Enfin l'espèce de bruit confus qu'ils avaient entendu jusqu'alors, et qui semblait approcher d'eux, cessa tout à coup, et fit place à un autre qui annonçait évidemment la marche plus éloignée d'une troupe nombreuse s'avançant vers le faubourg.

—Ces paresseux de Bourguignons sont endormis à leur poste, dit Crawford à voix basse; courez au faubourg, Cunningham, et éveillez ces bœufs stupides.

—Faites un détour en arrière pour vous y rendre, dit Quentin; car, ou mes oreilles m'ont étrangement trompé, ou le premier corps que nous avons entendu s'est avancé entre nous et le faubourg.

—Bien parlé, Quentin, bien parlé, mon brave, dit Crawford, tu es meilleur soldat que ne le comporte ton âge. Les premiers ne se sont arrêtés que pour attendre les autres; je voudrais savoir plus précisément où ils sont.

—Je vais tâcher de les reconnaître, milord, et je viendrai vous en faire rapport.

—Va, mon enfant, va; tu as de bonnes oreilles, de bons yeux et de la bonne volonté; mais sois prudent; je ne voudrais pas te perdre pour trois placks[82].

Quentin, son arquebuse en avant, et prêt à faire feu, s'avança avec précaution sur un terrain qu'il avait reconnu la veille pendant le crépuscule, et s'assura non-seulement qu'un corps de troupes très-considérable s'avançait entre le faubourg et le quartier-général du roi, mais qu'il était précédé d'un détachement peu nombreux qui avait fait halte, et dont il était assez près pour entendre les hommes qui le composaient causer à voix basse, comme s'ils se fussent consultés sur ce qu'ils devaient faire. Enfin deux ou trois enfans perdus de cette troupe avancée s'approchèrent à très-peu de distance de lui. Voyant qu'il ne pouvait faire retraite sans courir le risque d'être aperçu, Quentin cria à voix haute:—Qui vive?

—Vive—Li—è—ge! c'est-à-dire, vive France! répondit un soldat, corrigeant à l'instant sa première réponse.

Durward fit feu de son arquebuse; il entendit un homme tomber; et au milieu du bruit d'une décharge irrégulière de coups de mousquet tirés au hasard, mais qui prouvait que cette première troupe était plus nombreuse qu'il ne l'avait d'abord supposé, il se replia sur son poste, et y arriva sans être blessé.

—Admirablement! mon brave, dit Crawford; et maintenant qu'on se rabatte sur le quartier-général. Nous ne sommes pas en force suffisante pour tenir contre eux en rase campagne.

Ils rentrèrent dans la maison où était logé le roi, et y trouvèrent tout dans le plus grand ordre, les diverses troupes étant déjà formées, tant dans la cour que dans le jardin. Louis lui-même était prêt à monter à cheval.

—Où allez-vous, Sire? lui demanda Crawford. Vous êtes en sûreté ici au milieu de vos soldats.

—Non pas, répondit Louis, il faut que j'aille sur-le-champ trouver le duc, et qu'il soit convaincu de notre bonne foi dans ce moment critique; sans quoi nous allons avoir sur nous en même temps les Liégeois et les Bourguignons.

à ces mots, montant à cheval, il ordonna à Dunois de prendre le commandement des troupes françaises hors de la maison, et à Crawford d'en garder l'intérieur avec ses archers. Il fit avancer quatre pièces de campagne laissées à un demi-mille en arrière, et recommanda aux soldats de tenir ferme à ce poste; mais il défendit qu'on marchât en avant, quelque succès qu'on pût obtenir. Après avoir donné ces ordres, Louis partit pour se rendre au quartier-général du duc de Bourgogne.

Le délai qui permit de faire toutes ces dispositions fut dû à un heureux hasard. Quentin, en tirant son coup d'arquebuse, avait tué le propriétaire de la maison de campagne où se trouvait le roi. Il servait de guide à la colonne destinée à l'attaquer, et sans cet événement l'attaque aurait probablement réussi.

Durward, d'après les ordres du roi, le suivit chez le duc. Ils le trouvèrent livré à des transports de fureur qui le mettaient presque hors d'état de s'acquitter des devoirs de général: et cependant l'occasion était pressante; car indépendamment d'un combat furieux qui se livrait dans le faubourg, sur la gauche de l'armée; outre l'attaque dirigée contre le quartier-général du roi, au centre, et qui était soutenue avec courage, une troisième colonne de Liégeois, supérieure en nombre aux deux autres, sortie de la ville par une brèche plus éloignée, et arrivée par des sentiers de traverse et des chemins qui leur étaient bien connus, venait de tomber sur l'aile droite de l'armée bourguignonne, qui, alarmée par leurs cris devive la France! Montjoie Saint-Denis!mêlés à ceux deLiège! Sanglier-Rouge!et soupçonnant quelque trahison de la part de l'armée française confédérée, ne fit qu'une résistance faible et imparfaite, tandis que le duc, l'écume à la bouche, jurant et maudissant son seigneur suzerain et tout ce qui lui appartenait, criait qu'on tirât indistinctement sur tous les Français, noirs ou blancs, faisant allusion aux écharpes blanches dont les soldats du roi s'étaient entouré le bras, conformément à ses ordres.

L'arrivée du roi, accompagné seulement d'une douzaine d'archers, dont Quentin et le Balafré faisaient partie, fit rendre plus de justice à la loyauté des Français. D'Hymbercourt, Crèvecœur, et d'autres seigneurs bourguignons dont le nom était célèbre dans le métier des armes, se chargèrent de donner au combat une forme plus régulière; et tandis que les uns faisaient avancer des troupes plus éloignées que la terreur panique n'avait pas encore atteintes, les autres, se jetant dans la mêlée, ranimèrent l'instinct de la discipline, et le duc lui-même se montrait au premier rang comme un simple homme d'armes. Le roi, de son côté, agissait en général plein de sang-froid, de calme et de sagacité, qui ne cherche ni ne fuit le danger; il montra tant de sagesse et de prudence, que les chefs bourguignons eux-mêmes n'hésitaient pas à exécuter tous les ordres qu'il donnait. Enfin peu à peu on rangea l'armée en bataille, et les assaillans se trouvèrent fort incommodés par le feu de l'artillerie.

Le combat était devenu une scène d'horreur. Sur l'aile gauche, le faubourg, après avoir été vivement disputé, avait été livré aux flammes, et l'épouvantable incendie n'empêchait pas qu'on ne se disputât encore la possession des ruines embrasées. Au centre, les troupes françaises, quoique pressées par des forces très-supérieures, maintenaient un feu si constant et si bien nourri, que lalust-haussemblait entourée de rayons de lumière comme la couronne d'un martyr. Sur la gauche, la victoire était contestée avec acharnement, et les deux partis gagnaient ou perdaient successivement du terrain, suivant qu'il arrivait aux Liégeois des renforts de la ville, ou aux Bourguignons des corps de réserve.

On se battit ainsi avec une fureur sans relâche pendant trois mortelles heures qui amenèrent enfin, le lever de l'aurore, tant désiré par les assiégeans. Les efforts de l'ennemi, au centre et sur la droite, semblaient alors se ralentir, et l'on entendit plusieurs décharges d'artillerie partir du quartier-général du roi.

—Bénie soit la sainte Vierge! s'écria Louis dès que ce bruit frappa ses oreilles. Les pièces de campagne sont arrivées, et il n'y a rien à craindre pour lalust-haus. Se tournant alors vers Quentin et le Balafré:—Allez dire à Dunois, leur dit-il, de se porter avec tous nos hommes d'armes, à l'exception de ceux qui sont nécessaires à la défense de la maison, entre l'aile droite et la ville, afin d'empêcher la sortie des renforts que ces obstinés Liégeois envoient à chaque instant à l'armée.

L'oncle et le neveu partirent au galop, et allèrent joindre Dunois et Crawford, qui, impatiens et las d'être restés sur la défensive, obéirent avec joie. à la tête d'environ deux cents gentilshommes français, suivis d'écuyers et d'hommes d'armes, et d'une partie des archers de la garde écossaise, ils traversèrent le champ de bataille, foulant aux pieds les morts et les blessés, et arrivèrent sur les flancs du corps principal des Liégeois, qui attaquait la droite de l'armée bourguignonne avec une fureur sans égale. Le jour qui commençait à paraître leur fit voir que de nouvelles forces sortaient encore de la ville, soit pour continuer la bataille sur ce point, soit pour protéger la retraite des troupes déjà dans la mêlée.

—De par le ciel! dit le vieux Crawford à Dunois, si je n'étais sûr que vous êtes à mon côté, je croirais vous voir au milieu de ces bourgeois et de ces bandits, les rangeant en ordre, votre bâton de commandement à la main. Seulement, si c'est vous qui êtes là-bas, vous êtes plus gros que de coutume. êtes-vous bien sûr que ce soldat n'est pas votre apparition[83], votre homme double, comme disent les Flamands?

—Mon apparition! répondit Dunois; je ne sais ce que vous voulez dire[84]; mais il est certain que je vois un coquin qui ose porter mes armoiries sur son écu et sur son cimier, et je le punirai de cette insolence.

—Au nom du ciel! monseigneur, s'écria Quentin, daignez me laisser le soin de votre vengeance.

—à toi, jeune homme! répondit Dunois; c'est vraiment une demande modeste. Non, non; c'est un cas qui n'admet pas de substitution; et se tournant vers ceux qui le suivaient:—Gentilshommes français, s'écria-t-il, formez vos rangs, la lance en avant; ouvrons au soleil levant un passage à travers ces pourceaux de Liège et ces sanglier des Ardennes, qui font une mascarade de nos anciennes armoiries.

On lui répondit par de grands cris:—Dunois! Dunois! Vive le fils du brave bâtard! Orléans, à la rescousse! et suivant leur chef, ils chargèrent au grand galop. Ils n'avaient pas affaire à de timides ennemis. Le corps nombreux qu'ils chargeaient consistait entièrement en infanterie, à l'exception de quelques officiers à cheval. Le premier rang de ces soldats fléchit un genou seulement, et le troisième resta debout; de manière que les premiers fixaient à leurs pieds le bois de leurs lances, et les derniers présentaient la pointe des leurs au-dessus de la tête des autres, pour offrir à la charge des hommes d'armes la même défense que le hérisson oppose à son ennemi. Peu d'entre eux réussirent d'abord à se frayer un chemin à travers ce mur de fer; mais Dunois fut de ce nombre. Donnant un coup d'éperon à son cheval de bataille, il fit franchir à ce noble animal un espace de plus de douze pieds; et d'un seul bond, il se trouva, au milieu de la phalange ennemie. Il chercha alors à joindre l'objet de son animosité, et ne fut pas peu surpris de voir Quentin Durward combattant au premier rang à côté de lui: la jeunesse, le courage, l'amour, la ferme détermination de vaincre ou de mourir, avaient maintenu le jeune Écossais sur la même ligne que le meilleur chevalier de toute l'Europe; car Dunois jouissait de cette réputation, qui était méritée.

Leurs lances furent bientôt rompues; mais les lansquenets n'étaient pas en état de résister au tranchant de leurs épées longues et pesantes, tandis que les leurs ne faisaient que peu d'impression sur l'armure complète d'acier dont étaient couverts les deux chevaliers et leurs chevaux. Ils s'efforçaient encore, à l'égal l'un de l'autre, de percer les rangs pour arriver à celui où le guerrier qui avait usurpé les armoiries de Dunois remplissait les devoirs d'un chef habile et intrépide, quand Dunois remarquant d'un autre côté un homme d'armes dont la tête était couverte de la peau de sanglier qui distinguait ordinairement de la Marck, dit à Quentin:—Tu es digne de venger l'insulte faite aux armes d'Orléans, et je t'en laisse le soin. Balafré, soutiens ton neveu. Mais que personne n'ose disputer à Dunois la chasse du Sanglier.

On ne peut douter que Quentin Durward acceptât avec grande joie la part qui lui était attribuée dans cette division de travaux, et chacun d'eux s'empressa de se frayer un chemin vers l'objet qu'il voulait atteindre, suivi et soutenu par ceux qui purent se maintenir près de leur personne.

Mais en ce moment la colonne que de la Marck se proposait de soutenir quand il s'était vu lui-même arrêté par la charge de Dunois, avait perdu tous ses avantages gagnés pendant la nuit; et les Bourguignons, au retour du jour, avaient reconquis ceux de la supériorité de la discipline. La grande masse des Liégeois, forcée à faire retraite, prit bientôt la fuite, et vint retomber sur ceux qui combattaient les Français. Le champ de bataille n'offrit plus qu'une mêlée confuse de soldats combattans, fuyans, poursuivans: torrent qui se dirigeait vers les murs de la ville, et qui aboutit à la principale brèche par où les Liégeois avaient fait leur sortie.

Durward fit des efforts plus qu'humains pour atteindre l'objet spécial de sa poursuite, qui, par ses cris et son exemple, s'efforçait de renouveler le combat, et qui était vaillamment secondé par une troupe de lansquenets d'élite. Le Balafré et quelques-uns de ses camarades suivaient Quentin pas à pas, et admiraient la valeur extraordinaire que montrait un soldat si jeune. Sur la brèche, de la Marck, car c'était lui-même, réussit à rallier un moment les fuyards, et à arrêter ceux qui les poursuivaient de plus près. Il tenait en main une espèce de massue en fer qui terrassait tout ce qu'elle touchait; il était tellement couvert de sang, qu'il devenait presque impossible de distinguer sur son écu aucune trace des armoiries qui avaient tellement irrité Dunois.

Durward ne trouva alors que peu de difficulté à approcher de lui, car la situation avantageuse qu'il avait prise sur la brèche, et l'usage qu'il faisait de sa terrible massue, engageaient la plupart des assaillans à chercher quelque point d'attaque moins dangereux que celui qui était défendu par un si redoutable antagoniste. Mais Quentin, qui connaissait mieux l'importance de la victoire à remporter sur cet ennemi formidable, mit pied à terre au bas de la brèche, et laissant son coursier, noble don qu'il avait reçu du duc d'Orléans, il s'élança au hasard dans la mêlée, et se mit à gravir les décombres pour se mesurer avec le Sanglier des Ardennes.

De la Marck, comme s'il eût deviné son intention, se tourna vers lui la massue levée; et ils étaient sur le point de se rencontrer, quand de grands cris, des cris tumultueux de triomphe et de désespoir, annoncèrent que les assiégeans entraient dans la ville, d'un autre côté, en arrière de ceux qui défendaient la brèche. à ces cris de terreur, de la Marck abandonna la brèche, et appelant de la voix et par le son de son cor ceux qui voulaient se rallier à sa fortune désespérée, il chercha à effectuer sa retraite vers une partie de la ville d'où il pourrait gagner l'autre rive de la Meuse. Ceux qui le suivirent formaient un corps de soldats bien disciplinés, mais qui, n'ayant jamais accordé quartier à personne, étaient résolus à ne pas le demander; en ce moment de désespoir, ils se mirent en si bon ordre, que leur ligne de bataille occupait toute la largeur d'une rue. Ils ne craignaient pas de s'arrêter de temps en temps pour faire face à ceux qui les poursuivaient, et dont un certain nombre commençaient à chercher une occupation moins dangereuse, en forçant les portes des maisons pour se livrer au pillage.

Caché par son déguisement aux yeux de tous ceux qui se promettaient de gagner des honneurs et des richesses en faisant tomber sa tête, il est probable que de la Marck aurait pu s'échapper, sans la poursuite infatigable de Quentin Durward, du Balafré, et de quelques-uns de ses camarades. à chaque pause que faisaient les lansquenets, un combat furieux s'engageait entre eux et les archers, et dans chaque mêlée Quentin cherchait à joindre de la Marck; mais celui-ci, dont l'unique but était alors d'effectuer sa retraite, semblait vouloir éviter un combat singulier. La confusion était générale. Les cris des femmes, ceux des habitans exposés à la licence d'une soldatesque effrénée, formaient un tumulte non moins épouvantable que celui de la bataille. C'était la douleur et le désespoir se disputant avec la violence et la fureur à qui élèverait plus haut la voix.

à l'instant où de la Marck, continuant sa retraite au milieu de cette scène d'horreur, venait de passer devant la porte d'une petite chapelle à laquelle on attachait une idée de sainteté particulière, de nouveaux cris:—France! France! Bourgogne! Bourgogne! lui apprirent qu'un corps nombreux d'assiégeans entrait par l'autre extrémité de la rue, et que par conséquent sa retraite était coupée.

—Conrard, dit-il à son lieutenant, prenez avec vous tous ces braves gens; chargez ces drôles avec vigueur, et tâchez de vous frayer un passage à travers leurs rangs. Quant à moi, tout est dit, le Sanglier est aux abois; mais je me sens encore la force d'envoyer aux enfers avant moi quelques-uns de ces vagabonds Écossais.

Conrard obéit; et se mettant à la tête des lansquenets qui restaient, il marcha au pas de charge contre les ennemis qui s'avançaient, dans le dessein de périr ou de s'ouvrir un chemin au milieu d'eux. Il ne resta près du chef que cinq à six de ses meilleurs soldats, déterminés à périr avec leur maître, et ils firent face aux archers, qui n'étaient guère plus nombreux.

—Sanglier! Sanglier! s'écria de la Marck d'une voix de tonnerre en brandissant sa massue. Holà! messieurs les Écossais, qui de vous veut gagner une couronne de comte? Qui veut avoir la tête du Sanglier? Vous semblez en avoir envie, jeune homme; mais il faut mériter la récompense avant de l'obtenir.

Quentin n'entendit ces paroles que fort imparfaitement, à travers la visière du casque de Guillaume, mais il ne put se méprendre sur ses intentions, car à peine eut-il eu le temps de crier à son oncle et à ses camarades de se tenir en arrière, s'ils étaient hommes d'honneur, que de la Marck s'élança contre lui avec le bond d'un tigre, brandissant sa massue pour la lui laisser tomber sur la tête à l'instant où ses pieds toucheraient la terre. Mais Durward, dont le pied était aussi léger que l'œil vif, fît un saut de côté, et évita un coup qui lui eût été fatal.

Ils combattirent alors corps à corps, comme le loup avec le chien de berger qui l'attaque, leurs compagnons restant de chaque côté spectateurs immobiles du combat, car le Balafré criait de toutes ses forces;—Armes égales! armes égales! Fût-il aussi redoutable que Wallace, je ne craindrais pas pour mon neveu.

Sa confiance fut justifiée: quoique les coups du brigand tombassent sur le jeune archer comme ceux du marteau sur l'enclume, la vivacité des mouvemens de Durward et sa dextérité faisaient qu'il les évitait, et qu'il lui en portait d'autres avec la pointe d'une arme moins bruyante, mais qui produisait plus d'effet, car le terrain était tout couvert du sang de son antagoniste, dont la force extraordinaire commençait à céder à la fatigue. Cependant, soutenu par le courage et la colère, il combattait toujours avec la même énergie, et la victoire de Quentin paraissait encore douteuse et éloignée, quand la voix d'une femme se fit entendre derrière lui en l'appelant par son nom, et en s'écriant:—Au secours! au secours! pour l'amour de la sainte Vierge!

Il tourna la tête un instant, et il lui suffit d'un coup d'œil pour reconnaître Gertrude Pavillon. Sa mante avait été déchirée, et elle était entraînée par un soldat français, entré avec plusieurs autres dans la petite chapelle où s'étaient réfugiées des femmes épouvantées, qu'ils avaient saisies comme leur proie.

—Attends-moi seulement un instant, cria-t-il à de la Marck; et il courut délivrer sa bienfaitrice d'une situation qu'il regardait avec raison comme fort dangereuse pour elle.

—Je n'attends le bon plaisir de personne, dit de la Marck en brandissant sa massue, et il commençait à battre en retraite, n'étant sans doute pas fâché d'être débarrassé d'un si formidable adversaire.

—Vous attendrez pourtant le mien, s'il vous plaît, s'écria le Balafré. Je ne veux pas que la besogne de mon neveu reste à moitié faite. Et tirant son épée à double tranchant, il attaqua de la Marck à l'instant.

Cependant la tâche qu'avait entreprise Quentin de délivrer Gertrude ne se trouva pas aussi facile qu'il se l'était imaginé. Celui qui s'en était emparé refusa de renoncer à sa prise; quelques-uns de ses camarades le soutinrent; Durward fut obligé d'appeler à son aide deux ou trois de ses compagnons pour accomplir sa bonne œuvre, et pendant ce temps la fortune lui ravit l'occasion qu'elle lui avait présentée. Lorsqu'il eut enfin réussi à délivrer Gertrude, la rue était déserte; il s'y trouvait seul avec elle. Oubliant alors la situation de sa compagne restée sans défense, il allait se mettre à la recherche du Sanglier des Ardennes, comme le lévrier suit le lièvre à la piste; mais Gertrude au désespoir, s'attachant à ses vêtemens, s'écria:—Par l'honneur de votre mère, ne me laissez pas ici! Si vous êtes homme d'honneur, protégez-moi, conduisez-moi chez mon père, dans la maison qui vous a servi d'asile ainsi qu'à la comtesse Isabelle. Pour l'amour d'elle, ne m'abandonnez pas!

Cet appel était désespérant, mais irrésistible; disant adieu, avec une amertume de cœur inexprimable, aux espérances qui l'avaient soutenu pendant toute la bataille, et qui avaient été un instant sur le point de se réaliser, Quentin, comme un esprit qui obéit malgré lui à un talisman, conduisit Gertrude chez son père, et y arriva fort à propos pour protéger le syndic Pavillon et sa maison contre la fureur de la soldatesque.

Cependant le roi et le duc entrèrent à cheval dans la ville par une brèche. Tous deux étaient armés de toutes pièces; mais Charles, couvert de sang depuis son panache jusqu'à ses éperons, gravit la brèche au grand galop, tandis que Louis s'avança du pas majestueux d'un pontife en tête d'une procession. Ils envoyèrent des ordres pour arrêter le sac de la ville, qui avait déjà commencé, et pour réunir les troupes. Ils se rendirent ensuite dans la grande église, tant pour protéger les principaux habitans, qui s'y étaient réfugiés, que pour y tenir une sorte de conseil militaire après avoir entendu une messe solennelle.

Occupé, comme l'étaient les autres officiers de son rang, à réunir ceux qui servaient sous leurs ordres, lord Crawford, au détour d'une rue conduisant à la Meuse, rencontra le Balafré. Celui-ci marchait gravement vers la rivière, portant à la main la tête d'un homme, qu'il tenait par ses cheveux ensanglantés, avec autant d'indifférence qu'un chasseur porte une gibecière.

—Eh bien! Ludovic, lui dit son commandant, que voulez-vous donc faire de ce morceau de charogne?

—C'est une petite besogne que mon neveu a faite aux trois quarts, répondit le Balafré, et à laquelle j'ai mis la dernière main. Un pauvre diable que j'ai dépêché là-bas, et qui m'a prié de jeter sa tête dans la Meuse. Il y a des gens qui ont de singulières fantaisies, quand le vieux Petit-Dos[85]leur met la griffe dessus; mais nous avons beau faire, il faut qu'il nous fasse danser tous, chacun à notre tour.

—Et vous allez jeter cette tête dans la Meuse? dit Crawford en considérant avec plus d'attention ce hideux trophée de la mort.

—Oui, sur ma foi, répondit Ludovic; si l'on refuse à un mourant sa dernière demande, on risque d'être tourmenté par son esprit; et j'aime à dormir la nuit bien tranquillement.

—Il faut que vous couriez le risque de voir l'esprit, dit lord Crawford. Cette tête est plus précieuse que vous ne vous l'imaginez. Venez avec moi; pas de réplique, suivez-moi.

—Il est bien vrai que je ne lui ai rien promis, répondit le Balafré: car je crois que je lui avais déjà coupé la tête avant que sa langue eût fini de me faire cette demande. D'ailleurs, par saint Martin de Tours! il ne m'a pas fait peur pendant sa vie, et je ne le crains pas davantage après sa mort. Et puis, en cas de besoin, mon compère, le petit père Boniface de Saint-Martin, me donnera un pot d'eau bénite.

Lorsqu'une messe solennelle eut été célébrée dans l'église cathédrale de Liège, et qu'on eut rétabli un peu d'ordre dans la ville épouvantée, Louis et Charles, entourés de leurs pairs, se disposèrent à entendre la relation des hauts faits qui avaient eu lieu pendant l'action, afin de les récompenser suivant le mérite de chacun. Comme de raison, on appela d'abord celui qui pouvait avoir droit à réclamer la main de la belle comtesse de Croye et ses riches domaines; mais, à la surprise générale, on vit se présenter plusieurs prétendans, et chacun d'eux fut encore plus surpris de trouver des rivaux, quand il se croyait sur d'avoir mérité le prix. Cette circonstance jeta un doute mystérieux sur leurs prétentions. Crèvecœur produisit une peau de sanglier semblable à celle que de la Marck portait ordinairement; Dunois montra un bouclier criblé de coups, avec les armoiries du Sanglier des Ardennes; plusieurs autres réclamèrent également le mérite d'avoir vengé le meurtre de l'évêque, et en rapportèrent des preuves semblables, la riche récompense promise au vainqueur de de la Marck ayant attiré la mort sur tous ceux qui avaient pris son costume et des armes semblables aux siennes.

Le bruit et les contestations continuaient parmi les compétiteurs, et Charles, qui regrettait intérieurement la promesse inconsidérée qui avait confié au hasard le soin de disposer de la main et de la fortune de sa belle vassale, commençait à espérer qu'au milieu de ce conflit de réclamations il pourrait trouver quelque moyen de les éluder toutes, quand lord Crawford fendit le cercle, traînant après lui le Balafré; celui-ci s'avançait d'un air gauche et honteux, à peu près comme un mâtin suit malgré lui celui qui le tient en lesse:—Débarrassez-nous de vos cuirs et de vos morceaux de fer peints, s'écria-t-il; celui-là seul a tué le Sanglier, qui peut en montrer les défenses.

à ces mots, il jeta sur le carreau la tête sanglante, reconnaissable à la conformation singulière de ses mâchoires, qui avaient véritablement une sorte d'analogie avec celles de l'animal dont de la Marck portait le nom, et tous ceux qui l'avaient vu la reconnurent sur-le-champ.

—Crawford, dit Louis tandis que Charles gardait le silence avec un air de surprise et de mécontentement; j'espère que c'est un de mes fidèles Écossais qui a remporté ce prix.

—Oui, Sire, répondit le vieux commandant; c'est Ludovic Lesly, surnommé le Balafré.

—Mais quelle est sa naissance? demanda le duc. Est-il de sang noble? C'est une condition attachée à notre promesse.

—Je conviens qu'il est fait d'un bois assez mal taillé, répondit Crawford en regardant l'archer qui se redressait de toute sa hauteur, d'un air gauche et emprunté; mais je vous garantis qu'il n'en est pas moins de bon bois. C'est un rejeton sorti de la souche des Rothes, et les Rothes sont aussi nobles qu'aucune famille de France ou de Bourgogne, depuis qu'on a dit du fondateur de leur maison:

Entre Less-Lee et la prairieIl laissa son homme sans vie.

Entre Less-Lee et la prairieIl laissa son homme sans vie.

—Il n'y a donc pas d'objection, dit le duc; et il faut que la plus belle et la plus riche héritière de toute la Bourgogne devienne l'épouse d'un soldat mercenaire et grossier comme celui-ci, ou meure dans un couvent!... la fille unique de notre fidèle Reinold de Croye! Je me suis trop pressé!

Un sombre nuage couvrit le front du duc, à la grande surprise de tous ses conseillers, qui le voyaient rarement donner le moindre signe de regret d'une résolution qu'il avait une fois prise.

—Que Votre Altesse ait un moment de patience, dit lord Crawford, et elle reconnaîtra que l'affaire n'est pas aussi fâcheuse qu'elle se l'imagine. Ayez seulement la bonté d'écouter ce que ce cavalier veut vous dire. Eh bien! ajouta-t-il en se tournant vers le Balafré, parle donc, ou que la peste t'étouffe!

Mais le vieux soldat, quoique habitué à parler assez intelligiblement au roi Louis, à la familiarité duquel il était accoutumé, se trouva hors d'état d'exprimer sa résolution devant une assemblée si imposante. Tournant une épaule du côté des deux princes, et préludant par un sourire qui ressemblait à une grimace et par deux ou trois contorsions des moins gracieuses, les seuls mots qu'il put prononcer furent:—Saunders Souplesaw..., et le reste de son discours s'arrêta dans son gosier.

—Sous le bon plaisir de Votre Majesté et de Votre Altesse, dit Crawford, ce sera moi qui parlerai pour mon concitoyen. Il faut que vous sachiez qu'un devin lui a prédit, dans son pays, que la fortune de sa maison se ferait par un mariage. Mais comme, de même que moi, il n'est plus dans la première fleur de sa jeunesse, qu'il préfère le cabaret au boudoir d'une belle dame, en un mot, qu'il a certains goûts de caserne qui font que le rang et les grandeurs ne serviraient qu'à l'embarrasser, il suit l'avis que je lui ai donné, et cède toutes les prétentions que lui assure la mort de Guillaume de la Marck, à celui qui peut être regardé comme le véritable vainqueur du Sanglier des Ardennes, puisqu'il l'avait préalablement mis aux abois,—il les cède à son neveu, au fils de sa sœur.

—Je me rends garant de la prudence et des loyaux services de ce jeune homme, dit le roi, très-charmé de voir que le destin eût accordé un si beau prix à quelqu'un sur qui il pouvait espérer d'avoir quelque influence: sans sa vigilance et sa fidélité, cette nuit nous eût été fatale. C'est lui qui est venu nous avertir de la sortie projetée.

—En ce cas, dit le duc Charles, je lui dois une réparation pour avoir douté de sa véracité.

—Et je puis attester sa bravoure comme homme d'armes, ajouta Dunois.

—Mais, s'écria Crèvecœur, quoique l'oncle soit ungentillâtreÉcossais, cela ne prouve pas que son neveu, le fils de sa sœur, soit issu de bonne race.

—Il est de la maison de Durward, dit Crawford, descendue de cet Allan Durward qui fut grand intendant d'écosse.

—Ah! si c'est le jeune Durward, s'écria Crèvecœur, je n'ai plus rien à dire. La fortune se prononce trop décidément en sa faveur pour que je veuille lutter plus long-temps contre cette divinité capricieuse.

—Il nous reste à savoir, dit le duc d'un air pensif, quels pourront être les sentimens de la belle comtesse à l'égard de cet heureux aventurier.

—De par la messe! répondit Crèvecœur, je n'ai que trop de raisons pour pouvoir assurer Votre Altesse qu'elle la trouvera, en cette occasion, beaucoup plus docile à votre autorité qu'elle ne l'a été jusqu'ici.—Mais pourquoi l'avancement de ce jeune homme me donnerait-il de l'humeur? J'aurais grand tort, puisque c'est à l'esprit, au courage et à la fermeté qu'il doit laBEAUTÉ, leRANGet laRICHESSE.

J'AVAISdéjà envoyé à l'imprimeur les feuilles qui précèdent, et dont le dénouement offre, à ce qu'il me semble, une excellente leçon morale, pouvant servir d'encouragement à tous émigrans aux yeux bleus, à cheveux blonds et à longues jambes, de mon pays natal, qui pourraient être tentés, dans quelques momens de troubles, d'embrasser l'honorable profession de cavalier de fortune. Mais un ami, un sage conseiller, un de ces gens qui aiment le morceau de sucre qui reste au fond d'une tasse de thé, autant que la saveur du meilleur souchong[86], m'a adressé, à ce sujet, une remontrance pleine d'amertume, et insiste pour que je donne une relation détaillée et circonstanciée des épousailles du jeune héritier de Glen-Houlakin et de l'aimable comtesse flamande; il veut que j'apprenne aux lecteurs curieux combien de tournois eurent lieu en cette occasion intéressante, et combien de lances y furent rompues; enfin, que je leur fasse savoir le nombre des vigoureux garçons qui héritèrent de la valeur de Quentin Durward, et celui des charmantes filles en qui Isabelle de Croye vit renaître ses charmes.

Je lui ai répondu par le même courrier que les temps étaient changés, et que la publicité des cérémonies du mariage était tout-à-fait passée de mode. Il fut un temps, et il n'est pas si éloigné que je ne puisse m'en rappeler les traces, où non-seulement les quinze amis de l'heureux couple étaient invités à être témoins de leur union, mais les musiciens, comme dansl'Ancien Marinier[87], continuaient à branler la tête jusqu'à l'aube matinale. On buvait le sak-posset[88]dans la chambre nuptiale, on jetait en l'air le bas de la mariée[89], et l'on se disputait sa jarretière en présence de l'heureux couple que l'hymen venait de rendre une seule et même chair. Les écrivains de cette époque en suivaient la mode avec exactitude, et ils avaient raison: ils ne vous faisaient pas grâce d'un des instans où la mariée rougissait, ni d'un de ceux où son mari jetait sur elle un regard d'amour. Ils comptaient les diamans qui ornaient les cheveux de la belle, et les boutons qui garnissaient la veste brodée de l'heureux époux, et ils ne finissaient qu'après avoir placé le héros et l'héroïne dans le lit nuptial: mais ces détails ne conviennent guère aux sentimens de modestie qui engagent nos mariées modernes, douces et timides créatures, à fuir l'éclat et la pompe, l'admiration et la flatterie, et à chercher, comme le bon Shenstone[90],


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