En réalité, Bernard était ainsi constitué qu’il ne pouvait entreprendre une chose quelle qu’elle fût sans la mener à son terme quel qu’il dût être. Il ne pouvait concevoir le suspens ni le provisoire ; une sorte de logique active, véritablement empirique, entraînait et enchaînait ses gestes comme ses méditations. Chaque affaire entreprise s’inscrivait dans son esprit sous une forme imaginaire ; elle pesait de ses divers éléments sur ses décisions ; les échéances, les risques créaient un amoncellement nuageux, la disponibilité d’un orage, non point qu’il se les figurât sous cette forme, mais il en ressentait mentalement et même nerveusement la même sorte de tension qui le tenait attentif et éveillé. Il consacrait la sollicitude la plus patiente, la plus inattendue de sa part, à l’ensemble de détails les plus ordinaires, les moins surveillés d’habitude et où il prétendait que résidaient les antennes fragiles des entreprises. Celles-ci lui formaient ainsi une prison perpétuelle dont la voûte éteignait les échos et bornait l’horizon. Tout ce qui n’avait pas rapport avec elles, tout ce qui ne lui proposait pas une ressource immédiatement assimilable se heurtait à sa distraction totale. L’unique direction de cet esprit en travail était celle de sa réussite ; sa contention appliquée à ce grand dessein opposait à tout le reste une indigence sans appel ; la seule passion qui demeurât chez lui rendant son travail était celle de l’ordre ; celle-là ne pouvait en aucun cas être submergée. Bernard ouvrait lui-même son courrier, répondait à toutes les lettres importantes, notait sur les autres le sens de la réponse à faire, indiquait sur toutes le titre du dossier où elles devaient être classées. Ce goût de l’ordre n’était qu’une forme de son tempérament ; il annonçait la coutume de prévoir l’avalanche ou la crue, d’y pourvoir, de lui ménager ses canaux, de n’en être jamais recouvert ni même surpris ; mieux encore, d’y savoir retourner, pour reprendre aux bassins où s’en décantaient les laisses ce qu’on en pouvait utiliser. Cette clairvoyance, cette instante vigilance, cette tenue parfaite de soi, éliminaient l’épuisement des contractions réticentes, combinaient les facilités d’une pensée qui pouvait librement disposer d’elle-même. Bernard, s’étant défini les valeurs qu’il poursuivait, allait à son but avec imperturbabilité, avec cette sorte de sécurité que donnent à une troupe en marche le bon gouvernement de ses unités, la certitude tactique de ses cheminements, les mesures qui la couvrent de gardes en avant, en arrière, sur les flancs, enfin ce que les états-majors appellent justement les sûretés. Ainsi orienté, il semblait offrir un front d’airain ou, plus exactement, une absence spirituelle, qui avait raison de tout. Bien des financiers n’ont pas d’autre secret qu’un semblable tempérament.
Sans doute ce ferme propos qui maintenait Bernard à sa tâche ne lui imposait-il pas des œillères. Le cœur vivait toujours, et plus volcanique que jamais. Mais le jeune homme avait hiérarchisé irrésistiblement les appels de son être ; rien ne le pouvait faire dévier de sa direction. Pourtant, Dieu sait comme il souffrait, justement à cause de son horreur des choses mal terminées, de ce suspens où était restée sa liaison avec Angèle. Car, bien qu’il eût promis à Blinkine d’ignorer désormais sa maîtresse, il ne s’y sentait pas tenu ; nul serment ne le pouvait enchaîner. Il se rendait cette justice qu’il avait essayé de faire l’oubli en lui-même sur la petite partie de ce sentiment que le tracas des affaires n’avait pu tout à fait noyer. Il avait d’abord essayé de trouver en sa femme ce que lui avait si merveilleusement donné Angèle. Mais Reine était toute douceur, tout charme, toute soumission ; abandonnée à son désir, flottante et en admiration devant lui, elle laissait, lorsqu’il l’enlaçait, une âme de poète enivré aller à la dérive ; elle ne lui révélait rien du cœur, ni des sens ; elle ne le troublait, ni ne le comblait ; comme dans les auberges d’Espagne il ne trouvait plus en elle, suivant le mot si souvent cité, que ce qu’il y apportait. Car il se moquait du site, et pour la nourriture spirituelle qu’elle aurait pu lui donner, il se sentait, le soir venu, trop fatigué, le cerveau encore trop plein de chiffres, pour la suivre dans ses récréations d’artiste. Le malaise l’envahit donc très vite auprès de cette femme délicieuse qui n’avait d’autre défaut que d’être sage. Mais cette sagesse, cette simplicité ne faisaient que l’agacer quoi qu’il en eût et bien qu’il s’en gourmandât. Il n’était pas encore perverti pourtant ; et même il résistait aux rafales de sauvagerie qui, certains jours, remontaient en tempête des horizons de son enfance. Mais parfois il l’eût voulu mordre, pincer, quereller bassement au risque de recevoir la leste et violente gifle qu’Angèle ne lui eût pas marchandée en de telles occasions. Mais il n’osait la disputer ; dès qu’il prenait un ton plus élevé, elle s’alarmait, ses yeux se mouillaient. Il en était venu à la traiter comme une enfant ; là était le climat de cette jeune femme rêveuse et tendre qui devait rester toute sa vie au stade de l’adolescence. Il crut une fois avoir trouvé un prétexte qu’il s’empressa d’exploiter avec une rare perfidie : ce fut l’assiduité de Louis Gontil. Le poète continuait à faire une cour simple, tranquille, sans ambition et sans espoir, à la jeune femme. Il semblait ignorer le mari ce qui ne laissait pas de vexer Bernard. Il composait, suivant les fantaisies de son inspiration, des poèmes exquis et des impromptus badins et il tenait davantage à ceux-ci qu’à ceux-là ; plein de talent, l’orgueil d’un gamin lui tenait lieu de génie. Au demeurant, il était pour Reine la compagnie la plus sûre, la plus éperduement dévouée et la moins compromettante qui pût être. Il l’accompagnait dans ses courses, aux expositions, chien fidèle, drôlatique et constamment en alarme devant l’objet de son admiration. Bernard le trouva trois soirs de suite en rentrant chez lui ; impatienté, fatigué d’une longue journée de travail, irrité de ce que sa femme ne le fût pas venu rejoindre au bureau, il feignit de croire à autre chose qu’à une simple camaraderie, fit une scène terrible, ameuta les domestiques et jeta le poète dehors par les épaules. Resté seul avec sa femme, il évoqua le divorce, lui souhaita le bonsoir d’une voix glacée et sortit. « Je la tiens, ma dispute, se disait-il ; elle va vivre, réagir, bon Dieu ! » Quand il revint, Reine était couchée en proie à la fièvre ; elle fut malade comme une bête ; on pensa qu’elle ne s’en remettrait point. Elle pleurait, suppliait ainsi qu’un chien battu et qui ne sait pourquoi ; et ces supplications, comme il arrive, irritaient davantage son mari, lui imposant, pour qu’il pût se contenir, un effort qui lui causait un insupportable malaise. Quand elle alla mieux, il voulut faire renaître sa confiance, lui dit qu’elle pouvait rappeler l’Apollon. Mais elle eut encore une crise de désespoir et il dut l’amener lui-même, impavide et protecteur, au pied du lit de Reine. Il comprit, ce jour-là, qu’ils n’étaient point faits pour s’accorder. Il reprit auprès de sa femme l’attitude d’un grand frère indulgent, fut son mari sans dégoût ni plaisir lorsqu’il le fallait, vécut sevré de la femme telle que la bouche d’Angèle lui en avait laissé l’unique et spécifique saveur.
Il espéra aussi en son fils. L’enfant grandissait, sain, alerte, vif et d’un joli visage. Le fils de Noë Rabevel, le petit Marc, de quelques mois plus âgé, était son compagnon de jeux. Eugénie venait parfois, avec Reine et les deux enfants, jusqu’au bureau de Bernard. Celui-ci gardait de la tendresse à sa tante, comme dans une sorte de cellier secret ; elle restait la lumière de son enfance ; il l’interrogeait, elle lui répondait avec ce sourire qui la faisait belle. Noë allait bien, le travail croissait tous les jours ; dame ! c’était rude, mais ils étaient si heureux tous les deux ; dommage qu’on ne pût s’agrandir faute de capitaux. Bernard avait proposé d’avancer l’argent nécessaire, mais Noë n’avait rien voulu savoir, méfiant et orgueilleux. On n’était pas riches, c’était sûr, mais on était à l’aise et contents ; de quoi bien vivre et un gosse obéissant et intelligent, que désirer de mieux ? Et, en effet, le petit Marc, sage, attentif, rayonnait d’intelligence. Il fallut bien que Bernard se rendît compte de la différence avec son Jean ; celui-ci ne promettait que des dons médiocres. Il en fut horriblement mortifié : « Quelle consolation aurai-je dans la vie ? Ni femme, ni enfant, du moins tels que je les avais souhaités ! » Cette idée lui devint de plus en plus présente à mesure que ses affaires faisaient leur ornière, apprenaient à marcher seules dans leur voie sans cahots, lui laissaient peu à peu la liberté d’esprit. Cette liberté ne lui serait donc donnée que pour se ronger le foie ? Il le semblait ; Jean allait atteindre ses douze ans et à peine savait-il lire : « Travail moyen, conduite bonne, intelligence médiocre, fait ce qu’il peut ». Quelle rage humiliée possédait le père qui lisait de telles notes ! Quelle rage impuissante, de celles qui le secouaient, le faisaient tour à tour blêmir et noircir et le laissaient finalement écœuré, écumant et sans force !
Cette liberté peu à peu revenue ouvrait l’espace à son imagination. Les préoccupations des affaires se retiraient comme des eaux d’inondation et dans cet espace longtemps recouvert se montraient de nouveau les êtres qui n’avaient jamais cessé de le solliciter sourdement mais qu’il n’avait jamais consenti à entendre ; à leurs voix, à celles d’Angèle et d’Olivier, se mêlaient les lamentations contraires de Reine et de Jean. En vérité nul ne l’appelait, nul ne lui demandait de changer un iota à sa conduite mais, lui, il voyait maintenant avec une netteté totale que le souvenir de sa maîtresse le sollicitait d’autant plus vivement que ni sa femme ni leur enfant ne lui donnaient ce qu’il en avait attendu. Et puis, il avait aussi une affaire à régler avec le père Mauléon ; il se félicitait maintenant d’avoir engagé celui-ci dans cette affaire séduisante dont il présentait dès cette époque les complications et les difficultés. Le malheureux, les doigts pris dans l’engrenage, n’avait plus pu s’en tirer ; il mangeait son temps et dépensait son bien en démarches, en essais ; à plusieurs reprises, Bernard lui avait avancé de l’argent, lui avait fait signer des traites, avait dû consentir à les renouveler. La distribution d’électricité allait à peu près, cahin-caha, grevée d’ailleurs de toutes sortes de frais ; les terrains irrigués ne se vendaient pas. Les Caussenards, malins, ne se pressaient pas ; on se disait à l’oreille que le père Mauléon tirait le diable par la queue et devrait lâcher bientôt tout ce qu’il tenait, pour un morceau de pain. Le pauvre homme faisait à Bernard le signe de détresse, le suppliant de venir sur place ; et même il s’était rendu à Paris pour le voir. Mais Rabevel avait toujours prétexté le souci de ses affaires qu’il ne pouvait abandonner d’un pas, pour ne pas se rendre à la Commanderie ; il avait prodigué les bons conseils, suggéré des solutions qui eussent été fort bonnes appliquées par lui, mais que Mauléon n’avait pas les qualités nécessaires pour mener à un heureux terme. Le brave homme finit par croire que Bernard ne voulait pas venir et avait décidé de l’abandonner à son malheureux sort. « Qu’en penses-tu, Angèle, toi qui le connais ? » La jeune femme ne savait quoi répondre. Elle avait eu d’abord une vie d’hallucinée. Il fallait taire à François, lorsqu’il revenait tous les deux ans, les ennuis de son beau-père, il fallait taire les manœuvres bizarres de ce Bernard dont le silence lui paraissait une menace plus effrayante que les cris, il fallait taire surtout l’horrible secret qui tourmentait sa tempe, ses lèvres, son cœur, et même toute sa chair ; laisser son mari embrasser ce bel Olivier déjà ardent comme son père, lui laisser croire qu’il serrait entre ses bras orgueilleux le fruit du plus pur de son sang.
Puis elle avait fini par se convaincre qu’elle obtiendrait enfin, grâce à la religion, le salut et l’oubli ; de la Trappe voisine de Bellecombe où il s’était retiré, le Père Blinkine la venait voir entre deux missions. Le verbe enflammé du converti l’enivrait. Abraham lui racontait les étapes de sa propre conversion, réveillait en elle le sentiment du divin et la faisait passer par toutes les transes et toutes les larmes, des plus douces aux plus amères. Elle fut vraiment pendant les jeunes années d’Olivier semblable à un ange ; une grande sérénité avait succédé aux extases, aux jeûnes et aux macérations ; son corps n’existait plus tant il demeurait profondément endormi ; son cœur était tout entier pris par l’affection échangée avec son fils ; elle l’embrassait longuement dans son petit lit le matin et, sur le coup de six heures, par tous les temps, se rendait à la première messe. Un vieux curé obscur officiait dans le lointain céleste, sa tête blanche seule visible, allant et venant, suspendue comme à des ailes dans la vague lumière des cierges et ainsi qu’on voit les figures de chérubins sur les peintures anciennes. L’église toute longue, étroite, écrasée, percée de meurtrières, semblait une galère sans rames. La paix régnait sur les âmes de bonne volonté unies là dans ces prières matinales ; Angèle s’y retrouvait telle qu’en ses jeunes années ; elle s’élançait vers Dieu avec le même désir d’éternité ; elle goûtait dans les sacrements la même consolation ; elle y puisait un réconfort sans pareil.
Quand elle retournait à la petite maison qui était devenue la sienne depuis le retour de son frère, Olivier était déjà éveillé, les yeux grands ouverts sur les objets hétéroclites que François avait rapportés de ses voyages. L’enfant, dès son bas âge, avait marqué sa dilection pour toutes ces choses dont on ne se servait point ; dès qu’il avait été en âge de comprendre, il s’en était émerveillé. A l’école, il avait appris tout seul à lire et à écrire en regardant sagement les autres alors que sa mère ne le menait là que pour qu’il y fût surveillé, tandis qu’elle vaquait aux soins du ménage. Maintenant, il composait d’étonnantes histoires qui remplissaient Angèle d’admiration, d’orgueil et lui serraient le cœur. Il s’échappait avec ses camarades, les conduisait, toujours le premier, à la découverte des nids de faucon, à l’exploration des cavernes. A chacun de ses retours, François débordait davantage de joie : « Quel étonnant clampin ! Ah ! il tient de son père, celui-là ! Eh ! la maman, qu’en penses-tu ? » Elle répondait : « Oui » en hochant la tête.
Déjà elle craignait tous les périls pour son enfant. L’ardeur précoce d’Olivier dans l’étude et dans le jeu lui apparaissaient terrifiantes ; elle se rappelait sa propre enfance si turbulente mais surtout les épouvantables histoires qu’elle savait sur l’enfance de Bernard. Elle s’était ouverte de ses appréhensions au Père Blinkine qui l’avait écoutée pensivement. « Il faut le mener avec douceur, avait-il répondu, ne pas le briser. » « Ah ! pensez-vous que je sois mère à le briser. » — « Je sais. Est-il bon ? » — « Oui, je crois qu’il a du cœur. » Elle racontait avec ravissement comment, dès ses sept ans, il l’entourait de douces prévenances au retour de ses pires escapades. Ses colères, ses méchancetés d’enfant ne résistaient pas aux larmes de sa mère. Il l’écoutait avec une avidité d’amour dont elle ne pouvait parler sans qu’un sanglot d’attendrissement remontât à sa gorge. Tous les soirs à quatre heures, il organisait la course au sortir de l’école ; il partait le dernier, fougueux, les mâchoires serrées, dépassait tous ses camarades l’un après l’autre et arrivait essoufflé à la maison. Il embrassait cent fois sa mère, la serrait, la mordait, la pinçait, puis s’asseyait avec de grands rires de triomphe. Ensuite, il allait au tiroir, tirait le chanteau de pain, s’y taillait un quignon et le dévorait en l’accompagnant de saucisson, de miel noir, ou de ces fromageons de chèvre qui sentent la fleur de genêt. Et de nouveau il sortait pour jouer sur la place, se dépenser, jeune animal plein de sève et de puissances secrètes. Quand le soir tombait, Angèle se penchait à la fenêtre entre la lavande et le basilic. Le cœur de l’enfant s’arrêtait d’amour et de bonheur ; ses mains lui envoyaient des baisers. Il la rejoignait. Ils montaient ensemble vers l’église, dans le silence : « Appuie-toi sur moi, maman », disait le petit homme. Elle lui laissait sentir le poids de son bras avec délice pour qu’il se pût enorgueillir de soutenir sa mère. A l’église il était dans ses bras, perdu, noyé, sauvé, envolé, à l’aventure, sur cet esquif merveilleux ; quel mystère, quel prodige ! « Oui, il a du cœur », disait la mère.
Le Père Blinkine en concluait que tout était bien. Il fallait l’élever dans le respect des lois divines et humaines, dans l’obéissance et l’amour de ses parents, et surtout le soustraire aux influences pernicieuses. Les enfants du bourg n’étaient pas mauvais, mais, plus tard, au collège…
— Et s’il devenait marin comme son père ? » Sa tendresse maternelle ne pouvait envisager une telle hypothèse sans frémir. Cet enfant sans peur lâché dans les bordées de matelots…
Le Père Blinkine l’invitait à se rassurer. Et pourquoi serait-il marin, cet enfant ? intelligent, travailleur, il pouvait faire ses études secondaires ; le père gagnait assez pour tenir son fils au Lycée, en faire un ingénieur ou un médecin… sa mère ne le quitterait que lorsque, marié, il lui aurait donné à sa place un autre enfant de son sang à aimer.
Elle se calmait, se sentait heureuse de cette seule joie qui lui fût permise : aimer son fils et le garder. Il lui semblait qu’elle aurait voulu le voir petit ainsi indéfiniment ; elle aurait consenti à vieillir auprès de cet enfant que nul ne songerait à lui enlever tant qu’il serait un bambin. Elle vivait toute à lui. Le souvenir de Rabevel ne la troublait plus ; elle y pensait parfois avec une sorte de sérénité indifférente ; il était le passé, l’orage définitivement éloigné ; en vain se penchait-elle pour en saisir un grondement attardé et lointain.
Pourtant, l’occasion ne lui avait pas manqué d’évoquer son visage. Elle connaissait par le menu les difficultés où se débattait son père ; seul, disait celui-ci, celui qui m’a engagé dans cette affaire peut m’en tirer avec honneur. Mais, tout occupée par son fils, elle n’apportait plus à ces combinaisons malencontreuses qu’une attention distraite. Aussi fut-elle fort étonnée lorsqu’un jour, dans la petite maison où elle vivait depuis le retour de son frère à la demeure paternelle, son père arriva et lui déclara tout à trac que si Rabevel ne venait pas arranger la situation, « il était dans le lac » ; La situation semblait désespérée : les créanciers montraient les dents, l’usine marchait mal, ne rapportait plus rien, avant six mois c’était la faillite ; le pauvre homme pleurait et se lamentait. Angèle désolée lui demanda ce qu’il comptait faire.
— Il faut que Rabevel vienne ici, tu comprends. On réunira les créanciers ; lui, il peut les faire attendre ; il jouit d’un assez grand crédit. Il verra aussi l’usine ; sûrement j’ai été mis dedans pour cette affaire par le fournisseur ; il saura s’en rendre compte et arranger cela. Quand on verra que tout remarche et qu’il n’y a plus d’espoir de faillite, les gens qui tergiversent pour racheter les terres à jardin n’hésiteront plus. S’il ne vient pas, c’est fichu. Et puis, à lui aussi je dois de l’argent, j’ai des traites à échéance dans six mois ; pourvu qu’il ne les ait pas mises en circulation ! Je lui ai tellement dit qu’il pouvait compter que je ne les renouvellerais plus !
— Écris-lui de venir.
— Il ne viendra pas. Tu sais bien que mes lettres n’arrivent pas à le déranger.
— Va le chercher.
— Il ne viendra pas ; il faut que tu viennes avec moi…
Elle poussa un cri : « Moi ! » Les cieux tournèrent. Elle ferma les yeux et les rouvrit aussitôt ; il lui sembla que la vie venait de changer ; la menace était revenue la chargeant d’un poids infini.
— Oui, toi, disait placidement le père. Tu le connais depuis l’enfance, tu es la femme de son meilleur ami. Si tu le supplies de me sauver, il t’écoutera.
Elle fit ses bagages plus morte que vive. Mais Olivier ne voulait pas la laisser partir ; elle tremblait elle-même de le laisser sans mère, ce petit qu’elle n’avait jamais quitté. « Prenons-le donc avec nous, dit Mauléon, on peut le montrer, il n’est pas vilain ; je lui paye le voyage ». Ils partirent le lundi de Pâques après que Rabevel eut répondu à leur télégramme qu’il les attendait.
Bernard n’avait pu se dispenser d’annoncer à sa femme que Madame Régis, son fils et son père allaient venir passer quelques jours à Paris. Reine connaissait un peu François dont l’exotisme faisait vibrer en elle les cordes que les romans de Loti lui avaient révélées ; le Capitaine était, à chacun de ses voyages depuis douze ans, passé en météore et chaque fois Rabevel l’avait prié à dîner tant pour causer avec lui des détails d’exploitation de la compagnie dans le Pacifique que pour complaire à sa femme dont il savait la faiblesse tout esthétique pour les récits des pays de la perle et du corail. Reine ne cacha pas le plaisir que lui causait la venue d’Angèle et proposa même à son mari de la recevoir chez eux : « Nous préparerons deux chambres, dit-elle ; puisque nous avons de la place chez nous, profitons-en pour donner l’hospitalité aux gens sympathiques ; ils sont si rares ! » Mais Rabevel hésitait ; tout de même recevoir sous le même toit sa femme et sa maîtresse ! Bah ! songea-t-il, préjugés tout cela. Et aussitôt son esprit travaillait. Il dit, comme pensant tout à coup à un détail : « Eh ! mais, deux chambres, deux chambres, ma petite Reine, tu te trompes, il en faut trois ». « Tu plaisantes, nous mettrons un lit pliant dans la chambre de Madame Régis ; un enfant de douze ans peut bien dormir dans la chambre de sa mère… »
Il ne put celer un mouvement de contrariété qui n’échappa point à Reine : « Que de pudeur ! dit-elle en riant, nous ajouterons un paravent puisque tu t’offusques ».
Elle voulut qu’ils allassent tous deux chercher leurs hôtes le mardi matin. Dès que Bernard les vit apparaître il les lui indiqua : « Les voilà, là-bas, dit-il, tu vois : la brune au chapeau gris avec le monsieur à grand feutre près du pilier. » — « Mais l’enfant ? » — « Nous ne pouvons pas le voir, il est dans la foule. Je m’en vais, je sais que les femmes n’aiment pas qu’on les aperçoive à l’arrivée d’un train de nuit, après quinze heures de voyage. Je vous rejoindrai à l’heure du déjeuner ». A la vérité, il se sentait tout drôle, secoué d’une émotion oubliée depuis douze ans ; il prit un fiacre et rentra à son bureau, mais il ne put fixer son attention sur aucun travail et passa quelques heures inutiles, désordonnées et des plus irritantes qu’il eût connues.
Quand il rentra chez lui, il alla d’abord dans son cabinet de toilette, ce qu’il ne faisait jamais ; il s’examina longuement : était-il changé ? Mais non ; certes, plus homme ; deux rides barraient horizontalement son front, deux rides verticales à la naissance du nez marquaient l’habitude de la réflexion et la nature impérieuse du tempérament ; quelques cheveux blancs aux tempes. Dame, se dit-il, nous ne sommes plus jeune, ma foi : trente-quatre ans ! Mais il était resté svelte, souple et droit ; l’œil étincelait de malice derrière le lorgnon. Allons, il pouvait se présenter. Angèle devait être plus marquée que lui. Il se donna un coup de peigne et se rendit au salon. Sa femme venait au devant de lui : « Quelle belle personne cette madame Régis, lui dit-elle à mi-voix ; et qu’elle est gentille ! » Il eut froid au cœur ; il se sentait coupable d’avoir permis le rapprochement de ces deux femmes. Il ouvrit la porte du salon ; les trois visiteurs se levèrent : il ne vit d’abord, il ne voulut voir que Mauléon, lui serra la main, se détourna légèrement vers Angèle pour la saluer, donna une tape amicale à Olivier sans le regarder et entama immédiatement une conversation cordiale avec le bonhomme. « Quel accueil charmant ! se disait celui-ci ; il est probable que ce Rabevel a quelque remords de ne m’avoir pas secouru plus tôt. » Il voulut essayer d’attaquer la question qui lui tenait au cœur, mais Bernard lui coupa la parole en riant : « Rien du tout ici, dit-il, rien qu’un bon déjeuner. Évidemment nous ne serons pas aussi bien traités que par la tante Rose, mais nous ferons de notre mieux pour que vous ne regrettiez pas trop la Commanderie pendant votre séjour. Quant aux affaires nous verrons cela tout à l’heure à mon bureau. Pour l’instant, à table. » Cependant le petit Jean était venu chercher Olivier très intimidé et tous deux s’installaient à l’office aux soins de la Miss qui servait à l’enfant de gouvernante, de femme de chambre et de répétiteur. Un instant après, Marc invité spécialement venait les rejoindre sous la conduite d’Eugénie qui se présentait rougissante comme une jeune fille tandis que les enfants heureux de cette réunion anormale qui avait des airs de fête et de liberté entreprenaient des bavardages éloquents.
— Ah ! ma tante, dit Rabevel, tu ne connais pas Angèle, toi ; c’est une amie de toujours pourtant. Nous nous tutoyions étant enfants. Maintenant, tantôt on se laisse aller à ce tutoiement, tantôt on se retient. On devient timides avec l’âge.
— Mais, dit Eugénie, je me souviens très bien de vous, Madame, je vous ai souvent vue de ma fenêtre quand vous rentriez de l’école. J’ai même deux souvenirs très précis : le premier c’est que vous aviez un cartable en cuir vert. Est-ce vrai ?
— Mais oui, répondit Angèle surprise.
— Alors mon second souvenir est véridique aussi, dit Eugénie avec une pointe de malice. Le voici : c’est que, tous les soirs, malgré la personne qui vous accompagnait et malgré les gestes de coq en colère de Bernard, vous vous arrangiez pour l’embrasser avant de le quitter.
— Cela, je ne m’en souviens pas, dit Angèle confuse.
— Avouez, avouez, fit Reine ravie de ce roman d’enfants ; avouez, je n’ai pas de jalousie rétrospective.
— Oui, je m’en souviens aussi, déclara Bernard ; j’étais noir de honte ; Blinkine qui devait devenir le confesseur et Régis le mari de mon flirt se moquaient de moi il fallait voir comme. Ah ! c’est loin ! j’avais douze ans ; et vous neuf, petite Angèle.
— Neuf ans ! fit comiquement Mauléon, voyez comme la vertu de ma fille était bien gardée !
— Mais comment avez-vous pu me reconnaître ? demanda Angèle à Eugénie.
— Vous êtes la même. Cela paraît ridicule ce que je vous dis, mais c’est exact : même figure d’ange…
— Qui couvait de terribles ardeurs d’après ce que je vois, fit Reine taquine.
— Oh ! dit le père en riant ; elle est de bonne race.
— Ces figures ne bougent guère que pour s’empâter, je l’ai remarqué, observa Reine ; et vous, vous n’êtes pas de celles qui s’empâtent. Quand je dis ces figures, je veux signifier ce genre de visages exquis qui sont parents de ceux que peignait Léonard de Vinci ; on a dû vous le dire assez souvent que vous aviez le visage de la Sainte Anne, n’est-ce pas ?
— Une fois, une seule fois, répondit Angèle rêveuse.
— Mais vous ne l’avez pas oublié, fit remarquer Bernard.
Elle dit malgré elle :
— Je n’ai rien oublié ; je crois avoir oublié et puis, tout d’un coup, tout me revient, là, présent, comme si…
Elle s’arrêta, s’apercevant tout à coup qu’elle disait à haute voix ce qu’elle venait de ressentir, et un courant glacé coula dans sa nuque. Mais personne n’avait compris que Bernard.
— C’est très curieux ces phénomènes de faux oubli, dit l’intelligente Reine ; ils s’apparentent certainement aux phénomènes de fausse mémoire. Qu’en penses-tu, Bernard ? Rabevel répondit, disserta, heureux de faire dévier une conversation que le trouble d’Angèle jusqu’alors visible seulement pour lui pouvait d’instant à l’autre rendre périlleuse.
Quand le repas fut terminé, Reine proposa qu’on fît entrer les petits. Eugénie annonça que son mari qui n’avait pu déjeuner avec eux s’arrangerait peut-être pour venir prendre le café. Et en effet, Noë arriva en même temps que les enfants. Du seuil, il resta un moment à les regarder, puis, avec sa franchise habituelle :
— C’est le petit Olivier Régis ? Qu’il est beau ! Viens ici, petit bonhomme.
Il l’examina.
— Comme il ressemble à sa mère, s’écria-t-il, tous les traits, tous les traits ; le nez, le menton, cette bouche mystérieuse, les pommettes, les yeux, les oreilles ; je détaille, hein ? Mais pourquoi les cheveux lui cachent-ils le front ? Pourquoi te coiffe-t-on ainsi, petit bonhomme ? Est-ce que tu aurais un front vilain, par hasard ?
Il releva la frange, découvrit un beau roc lumineux, regarda la mère.
— Il est aussi beau, mais ce n’est pas celui de ta mère ; elle te veut tout à elle, c’est pourquoi elle le cache, hein ?
Son regard qui comparait revint à Angèle, s’arrêta sur Bernard distraitement, puis s’en détourna avec une sorte de stupeur et de vivacité tandis qu’il lissait de nouveau hâtivement la frange de l’enfant. Les deux amants seuls avaient saisi le geste fugitif. Ils se regardèrent à la dérobée avec angoisse ; que peu de chose pouvait donc suffire à les trahir !
Le petit Jean racontait le déjeuner à sa mère. Olivier les avait remplis d’admiration ; il leur avait dit les plantes, les animaux, tout ce qui poussait et qui respirait dans son pays et dans les pays que son père avait visités.
— La vie est sa passion, dit Angèle ; il passe des heures à observer les abeilles, les fourmis, les hirondelles. Il n’est que trop exalté ; quand il ne lit pas des récits de voyages ou d’explorations, il en invente et vient me les conter.
— Il raconte bien, dit Marc, il raconte bien.
Habitué aux abstraites leçons des écoles parisiennes, le petit Marc avait senti tout de suite combien Olivier le dépassait dans la connaissance réelle des choses. Les parents les faisaient parler tous trois, avides de saisir à leur éclosion les divergences, les prémisses et les espérances de ces jeunes esprits. Olivier l’emportait de beaucoup par une sorte de rayonnement divinateur, un sens évident de la nature des êtres et une capacité de tout comprendre et de tout embrasser.
— Il te ressemblerait, dit doucement Noë à Bernard, s’il n’était pas bon.
— Oui, répondit celui-ci en riant, c’est sa tare.
Marc attentif et solide, d’un caractère plus assis, promettait de maintenir les grandes choses qu’Olivier pourrait créer si ses penchants ne contrariaient pas son intelligence. Le petit Jean de quelques mois plus jeune semblait leur cadet de cinq ans. La bouche de Reine se crispa ; elle crut qu’elle allait pleurer ; elle regarda son mari. Mais celui-ci ne paraissait pas le moins du monde humilié ; il contemplait et écoutait Olivier avec une admiration non dissimulée et sans paraître ruminer d’arrière-pensées.
— Il faudrait nous le laisser ce petit, finit-il par dire ; il tiendrait bien compagnie à Jean et à Marc. Jean gagnerait beaucoup à leur fréquentation. J’ai bien envie de vous le confisquer, Angèle, qu’en dites-vous ?
Elle le regarda avec inquiétude ; si cette idée s’ancrait en lui maintenant, quelles luttes en perspective contre une telle tête de fer ; instinctivement elle attira l’enfant à elle. Tout le monde se mit à rire.
— Quel joli geste de lionne blessée, fit Reine.
— Et quel joli groupe, dit Eugénie, ce serait dommage de le disjoindre.
— Eh bien ! je garde le groupe, conclut Bernard en riant ; ou vous toute seule, si vous aimez mieux ; vous savez que je vous préférerais encore à votre fils.
Elle eut la force de répondre sur le même ton badin :
— Tant pis pour vous, il est trop tard ; il fallait me dire cela quand je vous embrassais par force, rue des Rosiers.
On se levait. Il lui dit vite et bas :
— Tu aimes encore être prise par force ?
Elle lui tourna le dos, rejoignit Reine qui fit des exclamations :
— Par exemple ! Voilà Madame Régis qui a peur qu’on lui enlève son Olivier. Si ! Si ! C’est certain ! J’avais fini par suivre ton conseil, Bernard, et mettre dans deux chambres séparées la mère et l’enfant. Tous deux trouvaient cela très bien. Maintenant, ça ne va plus ? Enfin, à votre guise.
— C’est d’elle-même, se dit Bernard, c’est d’elle-même qu’elle a peur.
Rentré à son bureau quelques instants après, il écoutait les explications de Mauléon en prenant des notes avec son attention habituelle : « Tout ça n’est pas très brillant, conclut-il. Et que comptez-vous faire ? »
Mauléon fut abasourdi ; c’était la question même qu’il voulait, de son côté, poser. Il jeta un regard angoissé vers Angèle : « Bon, se dit Bernard, Angèle est chargée du plaidoyer. Offrons-nous donc ce régal. » En effet, la jeune femme à la torture, à la limite de l’humiliation et de la crainte, le suppliait de sauver son père de la faillite. Il savourait les accents de cette voix merveilleusement délicieuse et pathétique, la suavité de cette incomparable figure toute, et mystérieusement, et toujours, chargée d’une tragédie dormante dont il avait connu d’inoubliables réveils. Le refrain de sa vie, le refrain de cette femme retrouvée, que ce soit à chaque instant lorsqu’ils vivaient ensemble, que ce soit tous les jours lorsqu’elle était malade chez Abraham, et que ce soit maintenant au bout de douze ans, le même refrain divinement simple et définitif lui montait aux lèvres doué du timbre de l’éternité : « Qu’elle est belle ! Qu’elle est belle ! » Que ces traits fondus lui rappelaient de caresses, de douceurs, de phrases extraordinairement émouvantes et simples, d’amours qu’elle seule pouvait donner, que nul autre ne connaîtrait, qu’il ne connaîtrait avec nulle autre. Il la persécutait de son silence, l’écoutait tâtonner, se reprendre, hésiter, se répéter, se désespérer ; il cherchait, puisqu’enfin elle était revenue tomber docilement et volontairement dans ce piège tendu depuis douze ans, il cherchait comment il allait la prendre. Une commotion rapide zébra ses nerfs ; il eut le désir bref et puissant de s’en saisir tout de suite, le soir même ; impossible. La faire rester à Paris quelques jours ?… Il sentit, malgré l’inconsciente bassesse du désir charnel, comme le chantage serait net et qu’elle le mépriserait ; elle ne céderait pas peut-être et, en tous cas, il ne la reverrait plus. Non, il valait mieux l’accompagner ces quelques jours, ranimer les espoirs, les souvenirs, et les feux éteints, la laisser respectueusement libre d’elle-même et qu’elle partît ; il fixerait une date, irait à la Commanderie dans quelques mois ; ainsi vivrait-elle dans la fièvre et l’attente et n’aurait-il qu’à cueillir ce fruit tourmenté de l’orage et fermentant de son tourment. Il la ferait revenir à Paris pour élever son fils, son Olivier (si splendide, ce petit !) il l’installerait ; la vie redeviendrait enfin possible ; ou plutôt il aurait la seule existence digne de porter ce nom, car, enfin, il ne pouvait songer à vivre toujours sans cette femme qui était tout pour lui (il le sentait maintenant plus fort que jamais) et sans cet enfant. Cet enfant. Il sourit d’attendrissement ; vraiment, quelle douceur, il se sentait amant et père comblé.
— Vous souriez, dit Angèle.
— Non. C’est un tic », répondit-il, aussitôt à la parade comme avec un adversaire. Il se reprit.
— Je plaisante. Je souris de tant d’efforts dépensés en pure perte…
Mauléon fit un geste de désespoir. Angèle baissa le front, accablée.
— En pure perte. Il était bien inutile d’user tant d’éloquence pour persuader un converti.
Le bonhomme douta s’il avait bien entendu.
— Voyons, dit Bernard, croyez-vous que je vous laisserai noyer si je peux vous sauver ? Ah ! ajouta-t-il, prévenant un geste de reconnaissance de Mauléon, pas de gratitude anticipée. L’affaire est embrouillée, se présente très mal ; on ne peut être encore sûr de rien. Mais enfin, on peut certainement éviter la faillite ; ou, alors, c’est que Bernard Rabevel et Cie n’aurait plus aucun crédit.
Il prononça son propre nom avec une superbe involontaire où déjà l’on sentait s’annoncer et poindre l’orgueil, vice essentiel de la quarantaine proche, père de tous les autres vices de cet âge.
— Quand viendrez-vous ? interrogea Mauléon.
Il réfléchit ; il fallait qu’Angèle eût le temps de macérer…
— Pas de danger avant six mois, dit-il, donc cela nous donne jusqu’à Novembre.
Mais Angèle le devinait.
— Venez plutôt en Septembre, la saison est belle à la Commanderie.
— « Elle joue mon jeu », se dit-il, ravi. Il consulta son agenda ; rien de prévu pour cette époque ; il réfléchit encore ; ma foi, c’était celle qui convenait le mieux. Eh bien ! il acceptait, c’était dit et réglé, entendu ; la première quinzaine, n’est-ce pas ?
— Très bien, dit Angèle, et j’en suis d’autant plus contente que François sera là à ce moment.
— « La fine mouche ! » pensa-t-il vexé mais amusé tout de même. Il dit, en riant à cause de Mauléon : « François sera là, à condition qu’il n’ait pas reçu l’ordre imprévu de changer de destination ».
Elle fut suffoquée une seconde, puis, tranquillement :
— Impossible, puisqu’il revient sans escale des Marquises avec un voilier de coprah.
— C’est, ma foi, vrai. D’ailleurs ce que j’en ai dit c’était pour plaisanter.
— Je le sais bien, allez. Alors, dès l’arrivée de François, on vous espérera ?
— Attendez, dit Mauléon, ça ne va pas comme ça. J’aimerais autant, moi, que tout fût arrangé quand François arrivera ; je n’ai pas besoin d’avoir l’air d’un serin devant mon gendre. Quel est le jour prévu pour son arrivée ?
— Normalement le 5 Septembre, répondit Bernard après avoir consulté son tableau de mouvements des navires.
— Eh bien ! venez donc vers le 1er?
— Je veux bien mais c’est mon ancien béguin qui n’a pas l’air enthousiaste ; vous étiez plus gentille il y a vingt ans ! Allons, est-ce que cette date vous convient ? ajouta-t-il, prenant comiquement un ton de gosse rechigné.
— Il faut bien », répondit-elle de même en lui tirant la langue, tandis que le père loin de se douter du drame que cachait cette comédie jouée pour lui, se félicitait du liant et de l’heureuse issue qu’avait amenée l’évocation des souvenirs d’enfance.
Reine arrivait : « C’est arrangé ? demanda-t-elle. Oui ? A la bonne heure ! » Ils se mirent à deviser dans cette sorte de détente que créait la conclusion heureuse de leur conseil ; à un moment la voix d’Olivier s’éleva timidement dans le petit bureau voisin où Reine avait conduit les enfants en leur recommandant d’être sages :
— Je vais vous la chanter, la chanson du rat blanc, disait-il, mais vous ne vous moquerez pas de moi ?
Abi AbirounèreQui que tu n’étais donc ?Une blanche monère,Un joli goulifon…
Abi AbirounèreQui que tu n’étais donc ?Une blanche monère,Un joli goulifon…
Abi Abirounère
Qui que tu n’étais donc ?
Une blanche monère,
Un joli goulifon…
Marc et Jean poussèrent des cris de joie, reprirent en chœur, exigèrent une autre chanson :
— Celle du chat, alors, dit Olivier.
Il saut’ sur la fenêtreEt groume du museauPasqu’il voit sur la crêteS’amuser les oiseaux,Tirelo ![1]
Il saut’ sur la fenêtreEt groume du museauPasqu’il voit sur la crêteS’amuser les oiseaux,Tirelo ![1]
Il saut’ sur la fenêtre
Et groume du museau
Pasqu’il voit sur la crête
S’amuser les oiseaux,
Tirelo ![1]
[1]Ces couplets sont un jeu de mon ami Léon Paul Fargue. (Note de l’auteur.)
[1]Ces couplets sont un jeu de mon ami Léon Paul Fargue. (Note de l’auteur.)
— Mais c’est délicieux, cela, dit Reine. Qui lui a appris ces petites merveilles ?
— Personne, répondit Angèle ; il en invente tous les jours de semblables ; il a fait la chanson de la fourmi, celle du faucon, du bœuf, du chien, que sais-je encore ! chacune sur un air qu’il compose aussi à sa façon.
On fit entrer Olivier ; il finit par accepter de chanter son répertoire, mais non sans quelque gêne. Reine battait des mains, enthousiaste.
— Il faut le mettre dans un lycée ici, où il soit bien conduit, c’est un prodige, ce petit. Il faut nous le confier, Bernard avait raison. Songez qu’il y va de son avenir. Vous ne pouvez pas laisser s’éteindre une flamme pareille !
— « En voilà bien d’une autre ! se disait Angèle un peu ahurie. Mais ce n’est pas de la poésie, cela, ni du génie ! » Elle soupçonnait vaguement Reine d’une complicité avec Bernard pour lui ravir le petit. Pourtant, non, ce n’était pas possible, cette jeune femme semblait trop candide. Alors un nouveau débat s’ouvrait en elle ; si Reine avait raison, si vraiment son devoir lui commandait de faire donner à l’enfant une éducation exceptionnelle ?
— Il sera marin comme tous les Régis, dit-elle mélancoliquement. Il ira finir ses jours quelque part dans les eaux du Pacifique…
— Comme La Pérouse, dis, maman ? demanda l’enfant avec exaltation.
— Comme La Pérouse…
— Ah ! que je voudrais !…
Il ne savait pas encore très bien expliquer pourquoi mais déjà on percevait sous ses mots et malgré leur maladresse, une nostalgie de l’infini, de la solitude, de la grandeur et de cette immense extension de la vie qui ne la distinguerait plus bien de la mort si l’intelligence ne la gouvernait avec sévérité.
— Un romantique, dit Reine, qui l’interrogeait avidement. Mais quel romantique musclé et contenu ! » Elle l’embrassa passionnément : « Qu’il me plaît, votre Olivier, chère Madame, que je le voudrais avec mon petit Jean ! »
Angèle comprit bien qu’elle était sincère ; elle leva les yeux, vit le visage radieux de Bernard, son œil aigu attaché sur elle ; elle se trouvait émue et tremblante ; elle avait un peu froid. Elle s’évada : « Nous avons le temps de songer à tout cela, dit-elle ; son père décidera en Septembre ce qu’il veut en faire ».
Elle commençait à pressentir que l’heure était venue où la lutte qu’elle redoutait tant depuis la naissance de cet enfant allait s’imposer à elle. Sous quelle forme et dans quels termes ? Rien encore qui pût la fixer sur ce point. Mais il ne faisait point de doute que Bernard n’abdiquait rien de ses prétentions, que le désir restait intact en lui malgré l’écoulement de douze années, que, d’autre part, son amour paternel était éveillé, surexcité par l’orgueil et qu’il tenait désormais doublement à la mère et à l’enfant en raison même de ce qu’il retrouverait de l’enfant dans la mère et de la mère dans l’enfant. Et voilà que, par surcroît, cette Reine s’intéressait à son petit, voulait le voir auprès d’elle ! c’était un comble ! Ah ! celle-là ! Angèle se rappelait le bref moment d’émotion qu’elle avait ressentie lorsque lui était parvenue la lettre imprimée lui faisant part du mariage de son amant. Quels sentiments subits de jalousie, de déchirement, de haine ! Quelle tempête ravageante tout à coup déchaînée ! Le prudent Rabevel s’était abstenu de lui écrire ; depuis douze ans elle n’avait rien appris que la naissance du petit Jean et toujours par cette voie quasi-anonyme des lettres de faire-part. Son mari lui avait bien décrit vaguement Madame Rabevel, mais sans insister autrement ; elle avait cru comprendre que Bernard n’avait pas trouvé le bonheur et que sans doute il ne l’avait pas cherché ; et une préoccupation sournoise, un sentiment bizarre et confus demeurait en elle-même depuis qu’elle s’était crue définitivement libérée de l’empreinte de son amant. A cette heure, elle jugeait avec une espèce de terreur désespérée que Reine ne tenait dans le cœur de Bernard qu’une place minime et que le fauve conservait sa liberté, son intégrité redoutable de puissance et d’appétit. Et elle n’osait pas descendre au fond d’elle-même pour se consulter. Rabevel l’observait, la devinait : « Il faudrait, se disait-il, que je pusse arriver à dissiper cette terreur méfiante… » Il cherchait… Il sut trouver.
Il sut arriver, de ces quelques jours passés à Paris et desquels le petit Olivier devait rapporter des souvenirs merveilleux, à faire pour Angèle le comble de la torture et de l’enchantement. Elle sortait parfois avec Reine, parfois avec son père, parfois avec lui, emmenant d’ailleurs toujours son fils qu’elle considérait presque superstitieusement comme sa sauvegarde. Elle revivait sa prime jeunesse et les souvenirs les meilleurs de ses amours en se promenant dans des rues jadis familières ; cette délicate provision de délices que constitue certaine forme de la mémoire lui permettait de jouir à l’extrême de son passé le plus aimé. Une crainte aiguë pourtant la traversait en flèche quand Bernard l’accompagnait, celle qu’il se permît d’un mot, d’un geste, d’empiéter sur son domaine intérieur passionnément gardé clos. Sa piété repoussait toute tentative avec horreur ; elle vivait sur le qui-vive ; et, par une contradiction naturelle, si elle souhaitait que la présence de Bernard fût innocente, elle s’avouait désirer cette présence innocente. Bernard se conduisait en grand frère ; pas un mot, pas une attitude qui pût rappeler le passé et entamer l’avenir ; pas même ces quelques intentions voilées par un regard ou une intonation, et dont elle avait eu tant de peur le premier jour ; et, bien entendu, rien qui fît allusion aux mots prononcés à voix basse ce même jour. Que de supplices exquis pourtant ! à certaines minutes, à ce moment, par exemple, où leur voiture s’arrêta (la gourmette d’un cheval s’était accrochée au timon, le cocher était descendu pour remettre les choses en ordre) sur le quai de l’Horloge, juste devant la porte de ce petit appartement d’Abraham où ils avaient passé ensemble des heures si douloureuses et si tendres, elle ne sut pas s’empêcher de le guetter. Qu’allait-il dire ? Mais il regardait paisiblement la rue. Elle crut d’abord à une sorte de manœuvre taquine ; puis à l’indifférence, à l’oubli ; elle poussa un soupir malgré elle, le cœur gros de tant d’ingratitude.
— Qu’avez-vous ? dit-il d’un ton étonné.
— Rien, répondit-elle, courroucée, rien du tout. Ne trouvez-vous pas que certaines femmes sont bien bêtes de se donner à des hommes qui se moquent d’elles ?
— A propos de quoi dites-vous cela, chère amie ? Vraiment, je ne vous comprends pas.
— Eh ! reprit-elle avec colère, regardez donc où vous êtes !
Il pensait : « La voilà, la vraie Angèle, la mienne ». Il se pencha à la portière :
— Ma foi, dit-il, je ne faisais pas attention. Nous sommes devant l’ancien appartement d’Abraham.
— Ah ! tout de même ! et ça ne vous fait rien, à vous ?
La voiture s’ébranlait. Olivier qui avait voulu monter auprès du cocher, leur faisait des signes d’amitié à travers la glace. Elle lui envoya un baiser, puis retourna vers Bernard son beau visage toujours courroucé. Mais il avait fermé les yeux et paraissait dormir.
— Ah ! mufle ! lui dit-elle, mufle ! mufle !
Il ne bougea point, mais fit à mi-voix, comme en rêve :
— Elle n’a pas changé. Petit animal orgueilleux et colérique qui ne devient toute douceur qu’au plus doux de l’amour.
Elle ne trouva pas un mot, interdite :
— Ne vois-tu pas, reprit-il, que si je n’étais pas plus raisonnable que toi il me suffirait de te suivre dans cette évocation de souvenirs pour m’amollir de nouveau, pour retomber au péché ? » Ce mot de péché la fit frissonner ; mais quel droit un tel homme avait-il de le prononcer ? Il la comprit.
— Je sais bien, poursuivait-il, que cela ne me va guère de parler du péché ; je n’en parle que pour t’épargner. Car, pour moi… Vois-tu, il vaut mieux que je ne cherche pas à pénétrer ce qui se passe au fond de moi…
Ces paroles énigmatiques irritaient davantage la jeune femme. Elle se sentait enfermée entre sa religion, sa foi conjugale, son amour-propre, cette espèce de désir de savoir ce qui restait encore dans le cœur de cet homme. Elle n’osait le deviner habile à se taire ; le danger pour elle était justement son silence à lui. Qu’il avouât l’aimer encore et elle serait perdue pour lui. Qu’il déclarât ne l’aimer plus et, après le sursaut de la colère orgueilleuse, elle répondrait par un mépris mal célé sous le masque du devoir. Mais il ne disait plus rien à la suite de ces paroles ambiguës. Il la contemplait en silence, tout énervée, prête à le secouer, à le griffer pour se soulager en lui criant : « Parleras-tu ? Parleras-tu ? » et se retenant à grand peine et comme par miracle. Qu’il l’aimait ainsi ; cette nature noble, d’une extraordinaire dignité, si belle, si tendre, si douce, ne le comblait que par la permanence en elle de ces puissances d’orgueil, d’ironie et de violence… «Ainsi, dit-il,l’Amour naît des combats : le dieu Mars est son père… »
— Vous dites ? demanda-t-elle d’un ton bref.
— Je répète deux vers qu’un poète nouveau, nommé Toulet, répétait à un autre poète de nos amis, Louis Gontil qui nous l’avait amené, il y a quelques jours…
Elle haussa les épaules ; le calme revenait ; les yeux violets, sombres dans la colère, pâlissaient insensiblement. Bientôt le visage de la sibylle redevint celui de Sainte Anne. Elle fit un mouvement suppliant, implora Bernard avec une sorte de pudeur timide et charmante : « Pardonnez-moi. » Et elle ne sut pas comprendre toute la difficulté qu’il avait en l’écoutant à maîtriser l’élan qui le poussait vers sa bouche, à lui dire d’une voix distraite : « Bah ! chacun a ses moments d’humeur. » Elle restait étonnée qu’il eût nommé moment d’humeur ce terrible et inconscient appel à la volupté dont elle ne se remettait qu’à peine. Elle se rencogna, inquiète désormais de l’indéfinissable sentiment qu’il éprouvait pour elle. Bernard concevait à peu près quelle sorte d’agitation bouleversait sa compagne ; il n’en était pas mécontent ; il n’y avait qu’à laisser germer, fleurir et mûrir une semence si prometteuse. Il s’appliqua à faire persister, pendant les quelques jours qu’Angèle devait encore demeurer, l’équivoque qu’il avait réussi à créer et qui la maintenait indécise. Il eut l’air de vivre dans une nonchalance d’où elle le tirait mais sans qu’il parût se rendre compte lui-même de la nature de l’influence qu’elle exerçait sur lui ; feignant l’hésitation, il la persuadait davantage de la sincérité d’un émoi qui se discernait mal lui-même et il l’entraînait à mettre fin d’un geste ou d’un mot à cet intolérable suspens ; il la jugeait d’après soi, la connaissant bien, sachant que ces situations irrésolues l’agaçaient à l’extrême et qu’elle en souffrait dans sa fierté d’autant plus qu’elle avait cru en arrivant avoir à se défendre contre des entreprises forcenées ; elle se trouvait sans s’en rendre compte dans une situation analogue à la situation de celui qui, montant un escalier obscur et se croyant à la dernière marche alors qu’il est déjà au palier, se jette de tout son poids dans un vide insoupçonné ; le sol résistant qui doit subir sa réaction lui est retiré, c’est son seul jarret qui plie et s’effondre en absorbant la force vive destinée à maintenir, sur la marche inexistante et dont il croit qu’elle s’est dérobée, le mouvement de sa masse…
Mais Bernard ne se contentait pas de la soumettre à ces excitations décevantes. Avec une finesse attentive qui éludait le soupçon de la plus légère affectation, il s’appliqua à faire à sa femme une cour discrète qu’Angèle crut surprendre et qui l’exaspérait : « Je ne sais pas ce que j’ai, se disait-elle le soir en sanglotant dans son lit, un mouchoir entre les dents pour étouffer les gémissements, je ne sais pas ce que j’ai. Qu’il m’horripile, mon Dieu, ce sale Bernard ! » Mais elle n’avait point de cesse que sa torture ne recommençât. Et elle se fit répéter avec des détails, à plusieurs reprises, les confidences que Bernard avait faites à Mauléon un soir que celui-ci était arrivé au salon juste à point pour surprendre, embrassant sa femme, Rabevel qui venait de rentrer avec Angèle. « Oui, je suis bien heureux, lui avait-il dit, j’ai connu, dans ma jeunesse, tant de coquettes et de soi-disant amoureuses qui ne savent pas ce que c’est que l’amour ! à qui il suffit de quelques années d’absence ou de quelques mots d’un curé pour renoncer sans regret aux douceurs du cœur ! Tu n’es pas ainsi, toi, n’est-ce pas, Reine ? » La jeune femme disait non et le croyait ; elle était heureuse, elle riait aux anges. « Ah ! un bon ménage ! » concluait le père Mauléon convaincu. « Oui, un ménage comme on en voit peu. » Angèle excédée et muette arpentait le parquet, ne tenait plus en place, filait soudain dans sa chambre, donnait libre cours à son égarement, répétant mille fois en grinçant des dents : « Ah ! ce qu’ils m’agacent ! ce qu’ils m’agacent ! » sans se préciser ceilsmême pour elle seule, et finissait par s’écrouler anéantie, à bout de nerfs et de forces, dans quelque fauteuil.
Quand arriva l’heure de quitter Paris, ce départ lui fut un désespoir et un soulagement ; elle ne put dormir pendant toute cette nuit que dura le voyage ; elle ne cessa d’égrener son chapelet. Dès le lendemain de son arrivée à la Commanderie, elle s’imposa la fatigue d’aller à pied jusqu’à Bellecombe à sept kilomètres de là ; elle raconta en toute humilité au Père Blinkine les affres où elle se débattait. Le confesseur l’écouta avec patience mais il s’épouvantait en silence ; l’incurabilité de la vieille blessure si prompte à se rouvrir, à étaler de nouveau tant de venimeuses gangrènes génératrices de toutes les puanteurs prochaines du péché, ébranlait sur le moment sa confiance dans la grâce divine ; cette pauvre âme était pourtant pleine de bonne volonté, pourquoi Dieu l’abandonnait-il ainsi au moindre signe de péril ? Quand il sut que Rabevel devait venir au mois de Septembre il s’inquiéta davantage encore. Quel traitement saurait cautériser cette âme dévorée et la rendre impénétrable aux aiguillons délicieux de la tentation prochaine ? Aussi tourmenté que sa pénitente, quand il l’eut, avec une douceur infinie, conseillée et consolée, il l’exhorta aux prières, à la méditation, aux durs travaux et à l’examen régulier de son âme ; il lui promit de prier lui-même tous les jours et de célébrer à son intention le saint sacrifice. Elle le quitta passagèrement pansée, mais Abraham ne se berçait d’aucune illusion sur le danger qu’elle courait encore ; il demanda au Prieur, comme la règle l’y autorisait, de consacrer à certaine de ses pénitentes les prières de la communauté pendant quelques jours et, désormais, aux heures des offices, le matin, le soir, tandis qu’elle travaillait ou méditait, la nuit, à Ténèbres ou Matines, tandis qu’elle dormait ou que l’angoisse la retournait cent fois dans son lit, durant toute une semaine les voix monacales psalmodièrent sur l’exhortation de leur Prieur les prières répétées du Rosaire, intercédant auprès de la Vierge « pour une pauvre âme en danger ».
Mais Angèle ne retrouvait pas la paix ; Abraham ne la revit plus qu’en proie aux mêmes inquiétudes désordonnées. Ainsi que Rabevel l’avait souhaité, ces premiers jours de Septembre étaient devenus pour elle un terme redoutable qui fascinait son esprit sans cesse tourné vers lui. Elle ne se connaissait plus. A ses moments les plus purs, elle se rendait compte tout à coup qu’une partie d’elle-même demeurait réservée, disponible aux atteintes d’une immense espérance clandestine encore informulée ; la vie quotidienne, les menus soins, l’essentiel de l’existence lui paraissaient des riens devant cet infini qu’elle ne s’avouait pas. Parfois, du milieu de sa conscience informe, jaillissaient des élans d’une sauvagerie telle qu’elle en restait interdite. Dans cette solitude où elle vivait et qui eût dû l’orienter au calme, certaines images, venues elle ne savait d’où, apparaissaient, plongeaient dans son abîme et y trouvaient toujours, à son désespoir sans cesse renouvelé, un tremplin sans pareil, une élasticité intacte et dirigée qui les faisait immanquablement rebondir vers les désirs voluptueux. Absente et présente à elle-même, abandonnée aux mains d’un passé qui la traînait comme une forme sans visage, elle laissait le persécuteur affermir son empire et devenir peu à peu son grand remords et son grand délice. Hélas ! à quels périls courait-elle ? Ses réserves de courage fondues d’un coup, remises à l’ennemi par tant d’intelligences sournoises qui palpitaient dans la place, il lui arrivait quelquefois de percevoir subitement l’emblée déroutante d’une panique ; gémissante sur son lit, tout écartelée dans le demi-sommeil des nuits d’été, elle se livrait enfin aux supplices de la vertu et de l’orgueil vaincus et à la souveraineté triomphante de l’abandon.
Aux premiers jours du mois d’Août, Mauléon reçut une lettre de Rabevel. Le financier lui soumettait un résumé de l’affaire du moulin telle qu’il l’avait comprise et, après lui avoir demandé de relever les omissions ou les erreurs qui auraient pu se glisser dans l’exposé, le priait de répondre à un certain nombre de questions qui concernaient une multitude de détails dont l’importance lui était apparue à la réflexion. Le bonhomme fut enthousiasmé de la clarté et de la précision de l’exposé ; mais il dut prier Angèle de l’aider pour la rédaction de la réponse. Après avoir en vain sué sang et eau sur ses brouillons, il finit par obtenir qu’elle écrivît elle-même directement à Bernard. Elle ne le fit pas sans répugnance et tint à ne paraître avoir joué que le rôle d’un scribe sous la dictée de son père. Mais Bernard ne s’y méprit pas et lui adressa de sa main un billet de remerciements et d’éloges qu’elle ne cessait de relire en cachette et finit par enfermer dans un sachet sur son cœur comme une lettre d’amour. Son anxiété engendrant sans cesse de tels élans et de telles terreurs contradictoires ne fit que croître pendant tout le mois, puis, sans raison apparente, au moment même où le péril s’approchait à grands pas, elle disparut. Ce fut une période d’immense soulagement, de surprise et aussi, un peu, de déception. Elle se raconta naïvement à son confesseur qui, après l’avoir pressée de questions, finit par se convaincre de la fermeté de cette paix subitement reconquise et adressa à Dieu des actions de grâces ferventes auxquelles elle joignit les siennes avec un redoublement d’humilité et de contentement ; l’ombre de déception avait fui et il ne restait qu’une bonne chrétienne, simple, candide, et froide ; une servante inaccessible du Seigneur.
Le 28 Août, une lettre de Rabevel annonça son arrivée pour le 2 Septembre. « Nous le logerons dans la même chambre que la dernière fois », dit Mauléon. Ce même jour un arrêté du Préfet fut affiché à la mairie et annoncé à son de trompe ; en raison d’une épidémie qui courait les campagnes, il était ordonné de procéder à la désinfection de tous les locaux. Un service départemental se chargeait des opérations. Le maire demandait à ses administrés de se concerter et de s’entendre pour une hospitalité mutuelle pendant la durée de ces opérations.
— Voilà qui va bien nous déranger, dit Mauléon à Angèle. Si tu reviens chez nous, nous ne pourrons pas loger Rabevel. Où mettrions-nous ton frère et sa femme ?
— Il est pourtant nécessaire de s’arranger ; sans doute serait-il froissé si on l’envoyait à l’hôtel ?
— Ce serait inadmissible, dit le jeune Mauléon ; il n’y a qu’une solution, c’est que je retourne pour quelques jours avec ma femme chez mes beaux-parents ; ils n’en seront pas fâchés. Qu’en penses-tu ? ajouta-t-il en s’adressant à sa femme.
— Mais oui, dit celle-ci, une paysanne accorte et toujours de belle humeur qu’Angèle intimidait beaucoup.
Pas une minute, Angèle ne songea qu’une solution plus simple encore aurait consisté en son propre éloignement. Elle devait plus tard s’étonner de n’y avoir pas pensé. Mais déjà il semblait qu’à travers le temps et l’espace les pensées de son amant la guidassent inexorablement. Il fut entendu qu’on livrerait la petite maison d’Angèle aux agents de la salubrité publique et qu’au bout de huit jours, lorsqu’elle serait redevenue habitable, toute la famille y émigrerait pour permettre à ces agents de pratiquer la même opération dans la demeure paternelle. Angèle s’installa donc de nouveau dans son ancienne chambre sur les remparts ; le petit demanda à coucher dans la chambre de son grand-père et sa mère ne s’y opposa pas ; elle participa à la besogne de nettoyage que la tante Rose, suivant son habitude à chaque visite que l’on recevait, décidait d’exécuter ; et ce fut elle qui, le matin du 2 Septembre, tira du placard les draps roides et parfumés pour le dit de Bernard. Elle achevait à peine de préparer sa chambre lorsqu’il arriva.
Il avait l’air de fort belle humeur et quand, après avoir changé de vêtements et fait ses ablutions, il redescendit, ses premiers mots furent pour déclarer que, s’il ne se trompait pas, tout allait s’arranger : « D’après les renseignements que vous m’avez donnés, je crois pouvoir prétendre que nous allons découvrir tout à l’heure quelque chose de beau. Est-ce que le fournisseur de vos machines vous a écrit ?
— Qui ? la Compagnie Carrézas ? Pas du tout.
— Je lui ai adressé une lettre recommandée lui faisant connaître que j’étais chargé de vos intérêts et que je la priais de nous envoyer aujourd’hui à deux heures un représentant muni de pleins pouvoirs.
— Je n’ai vu personne.
— Eh bien ! attendons. Je crois que je vais pouvoir vous sauver ; je n’en suis pas sûr : Cela peut être la prospérité ou la faillite ; il n’y a pas de milieu. Mais pour vous montrer mon dévouement je vous propose l’association. Lisez ce projet… Il vous plaît, hein ? Oh ! ne me remerciez pas, j’ai l’air de vous faire des cadeaux là-dedans mais j’espère bien que la Cie Carrézas les payera. Alors nous signons ? Oui. Eh bien ! maintenant si nous allions prendre l’apéritif ? je meurs de soif.
— Mais, s’écria la tante Rose d’un ton désolé, il va être midi, le déjeuner est presque à point. Ne sortez pas, je vous en prie. Tenez, nous avons du quinquina ici ; mettez-vous là et prenez votre apéritif dans la maison.
— Ah ! ces cuisinières ! dit Mauléon.
Ils s’assirent ; Mauléon annonça à Rabevel que les créanciers avaient été convoqués comme il l’avait demandé pour six heures, il donna des détails que Bernard écoutait distraitement en fumant sa cigarette, le regard fixé sur Angèle qui préparait les hors-d’œuvre sur une table, lui tournant le dos. Elle s’était vêtue simplement ; une blouse à peine échancrée aux épaules ne livrait d’elle qu’un triangle de peau. La belle nuque infléchie et vivante ! se disait Rabevel, colonne d’un beau temple sans artifice, simple et nu ! Elle s’offrait à la caresse. A la limite de leur domaine il lui semblait que les petits cheveux ne pussent quitter qu’à regret la fossette où ils l’invitaient au baiser.
— Que l’innocence fleurit en elle avec éclat, pensait-il comme Angèle se retournait, elle est toujours aussi fraîche, aussi candide qu’une vierge !
Ils achevaient de déjeuner quand se présenta un homme poussif et bougon qui demandait Rabevel ; on l’introduisit et Mauléon le reconnut aussitôt ; c’était M. Béral, fondé de pouvoirs de la Cie Carrézas. A maintes reprises, cet individu qui s’était montré patelin pendant les négociations préparatoires à l’achat des machines, avait, depuis la signature du contrat, fait preuve d’une grossièreté qui terrifiait le bonhomme. Il croyait à l’efficacité de la bousculade ; il existe un bluff de la brutalité qui peut en effet avoir ses vertus en certaines circonstances et Monsieur Béral prétendait dans le secret des conseils d’administration que ce bluff lui avait toujours réussi.
Il se laissa tomber sur une chaise que lui offrait Mauléon timide et déjà décontenancé, n’écouta pas les présentations et avala coup sur coup deux verres de vin doux en clappant de la langue.
— Il est bon, dit-il, c’est de chez vous ? Oui ? Eh ! Eh ! il sera peut-être bientôt nôtre alors ?…
Il fit un gros rire satisfait, puis :
— Dites donc, Mauléon, c’est vous qui convoquez maintenant, il paraît ? Oui, j’ai reçu ce poulet d’un Rebavel, Barevel, Rabevel, je ne sais qui enfin, qui se dit votre représentant. Qu’est-ce qu’il veut celui-là ? Payer ce que vous nous devez ? Si c’est ça, il sera le bienvenu ; sinon, hein ? nous n’avons besoin de personne dans nos affaires, il peut aller se faire foutre. Pas de tiers entre nous…
Il prépara son effet :
— … Sauf, ajouta-t-il en levant le doigt, l’huissier, s’il en est besoin…
— Ou le juge d’instruction, dit Rabevel avec calme.
Le sieur Béral eut un haut-le-corps, regarda Bernard.
— Oui, reprit celui-ci, le juge d’instruction. Savez-vous ce qu’on appelle un escroc ?
— Monsieur, fit l’autre avec arrogance, je ne vous connais pas.
— Prenez garde d’avoir à me connaître trop bien. D’abord tâchez de prendre une autre attitude ; vous êtes ici en invité et non en seigneur et maître ; tenez-vous comme il faut. Si vous êtes décidé à ignorer les lois de la politesse, vous êtes libre ; filez ; je n’ai pas besoin de vous, je ferai mes constatations tout seul, ou plutôt avec cet huissier que vous évoquiez tout à l’heure. Allons, vous restez ou vous filez ?
— Mais enfin, dit Béral, on peut tout de même causer. Quoi ? Moi je suis brutal comme ça dans mes manières, mais c’est sans méchanceté, monsieur Mauléon le sait bien. Vous êtes trop vif ; s’il fallait toujours se fâcher on ne ferait jamais d’affaire.
— Enfin ! vous voilà redevenu raisonnable, conclut Bernard. Buvez votre café s’il vous plaît, et ne parlons de rien jusqu’à ce que nous arrivions au moulin où je pense que vous nous ferez l’honneur de nous accompagner.
— Mais je n’ai rien à y faire, monsieur.
— Si, dit Bernard avec fermeté et sur un ton singulier. Si, monsieur Béral, si.
Le petit cheval tarbais piaffait devant la porte. Mauléon monta dans la voiture, prit les guides. Monsieur Béral s’effaça devant un inconnu qui se préparait également à monter.
— J’oubliais de vous présenter, dit Bernard ; Monsieur Béral, négociant ; MeSamin, huissier. Voyez, cher Monsieur, que si vous avez besoin de son ministère vous n’aurez pas à courir.
Après une demi-heure de route effectuée en silence, les quatre hommes arrivèrent au moulin transformé en usine productrice d’électricité. Bernard sauta à terre, pénétra en trombe dans la salle des machines, examina celles-ci, et montra aussitôt un visage rayonnant de joie et de malice. Il alla au tableau de distribution, demanda au mécanicien de mesurer devant lui les intensités et les voltages sur les appareils et se tourna vers Béral.
— Monsieur Béral, désirez-vous que MeSamin ici présent enregistre les termes de la conversation que nous allons avoir, oui ou non ?
— Mais…
— Je dis : oui ou non ?
— Non, non », s’écria hâtivement l’homme, « cela me paraît inutile », ajouta-t-il aussitôt en manière d’explication, « nous sommes entre honnêtes gens ».
— Pas sûr, pas sûr, fit Bernard. Bien. Désirez-vous maintenant que je fasse exécuter un grattage du vernis de ces dynamos, que je montre le martelage des numéros de série et le maquillage des machines ? Oui ou non ?
— Monsieur, dit Béral sur un ton solennel, vous insinuez là des…
— Oui ou non ?
— Non. Bien sûr que non. Enfin, s’écria Béral avec éclat, que me veut-on ici ?
— Vous devenez sage, vous savez comprendre les choses, je vois ça, c’est très bien. Vous avez droit à une petite histoire. Lorsque je reçus le dossier de Monsieur Mauléon, je constatai qu’il était rempli de lettres de contestations de ses clients, de refus de paiement, d’assignations et de chicanes ; tout le monde se plaignait d’un éclairage défectueux. J’y trouvai vos lettres déclarant que cette défectuosité devait évidemment provenir de la faiblesse du voltage subséquente à des pertes en ligne que vous ne pouviez vous occuper de faire disparaître vous-même. Ce malheureux Mauléon avait fait venir à grands frais des monteurs électriciens qui avaient constaté en effet une tension de 170 volts aux lampes ; après examen de la ligne, petite réparation, réisolements, Mauléon avait regagné 5 volts et perdu 1500 francs. De plus, à son grand désespoir, Mauléon n’avait pu éclairer que le cinquième des lampes dont vous lui aviez promis l’alimentation ; donc déchet d’intensité comme déchet de tension. Bien, me dis-je, voyons plus avant. Je lus votre contrat : vous promettiez du 220 volts, vous fixiez également vos intensités et un de mes ingénieurs, après calculs, m’a déclaré qu’aux conditions arrêtées, Mauléon devait en effet pouvoir alimenter d’une façon excellente toutes les lampes prévues.
— Ah ! vous voyez ? fit Béral.
— Je vois très bien. Le contrat prévoyait un essai de réception.
— Qui a donné satisfaction.
— Dont le procès-verbal a indiqué en effet les intensités et les voltages promis.