CHRONOLOGIEDESBABYLONIENS.

LAchronologie, c’est-à-dire la succession des faits historiques chez les Babyloniens, a toujours été considérée par les savans critiques, comme l’un des sujets les plus épineux et les plus obscurs de l’histoire ancienne: le lecteur va s’en convaincre par le nombre et la complication des difficultés que nous allons passer en revue; nous espérons que sa patience trouvera quelque indemnité dans la concision de notre travail, dans la clarté, et même dans la nouveauté de nos résultats.

Commençons par la fondation de Babylone dont l’époque divise d’opinion les auteurs anciens, comme nous le dit Quinte-Curce[70]en cette phrase: «Babylone fut bâtie par Sémiramis, ou, comme la plupart le croient, par Bélus, dont on y voit le palais.»

EFFECTIVEMENT, la première de ces opinions est ou paraît être celle de Ktésias, c’est-à-dire celle des livres assyriens, dont cet auteur s’autorise, et qui attribuent la fondation de cette grande cité à Sémiramis, avec des détails empreints d’un cachet particulier d’information locale et même officielle: néanmoins le prêtre babylonien Bérose, homme très-instruit, postérieur d’un siècle seulement à Ktésias, ne craignit pas dans sonHistoire des antiquités chaldaïques, présentée au roi Antiochus, de démentir l’écrivain grec, et d’assurer que Babylone avait été fondée par Bélus, dieu ou roi du pays, bien des siècles avant Sémiramis, et cela en invoquant et citant les traditions et les monuments publics de sa nation. Hérodote, de qui nous devions attendre ici quelque lumière, ne nous en fournit aucune; mais un autre historien judicieux et assez souvent bien instruit, Ammien-Marcellin, qui a pu et dû lire Bérose et Ktésias, semble nous donner le nœud de la question quand il dit[71]:«Sémiramis entoura de murs Babylone, mais la citadelle avait été bâtie auparavant par le très-ancien roi Bélus.» Ce terme moyen qui concilie les deux avis, se trouve d’ailleurs appuyé par une phrase de Ktésias que l’on n’a pas assez remarquée. Cet historien dit:

«Lorsque Ninus attaqua la Babylonie, la ville de Babylonequi existe aujourd’hui, n’était pas encore bâtie.» Ces motsBabylon quæ nunc est, ne semblent-ils pas indiquer qu’il en existait une autre; et si, comme l’atteste Bérose, l’antique Bélus était dès long-temps le dieu tutélaire du pays; si, comme l’on en convient, le nom orientalBabel, pour Babylon, signifie laporte, c’est-à-dire, lepalais de BelouBélus, il devait exister dès lors uneBabelouBabyloneprimitive, que Sémiramis engloba dans ses vastes constructions et qu’elle orna, comme nous le verrons: ainsi ce serait faute d’avoir bien déterminé le sens du motfondation, que les anciens se seraient disputés dans le cas présent comme dans beaucoup d’autres. Prenons de ce mot une idée claire.

En général, ces grandes réunions de maisons que l’on appellevilles, ont eu deux manières d’être fondées: 1° la première par un concours lent et progressif d’habitants que des motifs de défense commune, de facilité de commerce, d’aisances de la vie ont appelés et fixés autour d’un premier noyau d’habitation: à ce premier genre de ville, l’on nesaurait presque désigner defondateur, ni d’époque defondation.

La seconde manière se fait par un concours subit de colons que leur propre volonté ou celle d’un gouvernement, engagent ou contraignent à bâtir une ville, comme un particulier bâtit une maison: ici appartient et s’applique le nom defondation, parce que la date est aussi précise que le fait est remarquable.

Mais si, comme il est souvent arrivé, le lieu choisi pour une tellefondationavait déjà une habitation antérieure, soit village, soit bourgade;[72]si même il y existait déja une ville du premier genre, c’est-à-diresans fondateur connu, actuellement ruinée par la guerre ou par d’autres accidens, cette seconde fondation pourra devenir un sujet de controverse, parce que l’habitation antérieure suppose unefondationoriginelle, après laquelle il ne doit plus y avoir querestauration. Enfin, si des princes et des rois avaient, par vanité, fait ou simulé de tellesfondations, pour donner leur nom à des villes qui déja avaient unfondateur connu; si les peuples ou leurs agens municipaux avaient, paradulation, provoqué de telles fondations fictives, on sent que le mot et lachose seraient tombés dans un désordre assez difficile à éclaircir. Voilà ce qui est arrivé à une foule de villes anciennes, spécialement dans les pays dont nous traitons, dans l’Asie-mineure, laMésopotamie, laSyrie, etc., où les géographes trouvent quantité de villesfondées, c’est-à-direrebâties, restaurées par des rois grecs, par des empereurs romains dont elles prirent le nom, quand néanmoins il est certain qu’elles existaient long-temps auparavant, qu’elles avaient par conséquent unefondationpremière, véritable, connue ou inconnue.

Appliquant ce raisonnement à Babylone, nous pensons que Ktésias et les livres perso-assyriens ont eu raison de dire que Sémiramisfondacette grande cité, parce qu’en effet il paraît que cette reine fit bâtir, par lesfondements, les murs et les ouvrages gigantesques qui, même dans leur déclin, étonnèrent l’armée d’Alexandre[73]. L’assentiment des meilleurs auteurs, du géographe Strabon entre autres, qui eut en main toutes les pièces du procès, ne laisse pas de doute à cet égard; mais d’un autre côté, Bérose nous semble également fondé à soutenir que long-temps avant Sémiramis, il existait uneBabelouBabylone, c’est-à-dire, un palais, un temple du dieuBel, de qui le paysavait formé son nomBabylonia, et dont le temple, selon l’usage de l’ancienne Asie, était le lieu de ralliement, le pélerinage, la métropole de toute la population soumise à ses lois; en même temps que ce temple était l’asile, la forteresse des prêtres de la nation, et le séminaire antique et sans doute originel de ces études astronomiques, de cette astrologie judiciaire, qui rendirent ces prêtres si célèbres sous le nom deChaldéens, à une époque dont on ne sait plus mesurer l’antiquité. Ktésias lui-même et ses livres perso-assyriens fournissent un argument à l’appui de cette opinion; car puisque Ninus, plus de 30 ans avant Sémiramis, trouva un peupleagricoleetpacifique, par conséquent industrieux et riche; puisqu’il trouva un roi, une cour et plusieursbonnes villes, il existait donc dès lors unroyaume puissant, un état civilisé et tout ce qui en dépend. Ktésias ne nous donne point les limites de ce royaume; mais puisque, chez les anciens comme chez les modernes, les royaumes réduits enprovincesconservaient les limites qu’ils avaient avant d’être conquis; puisque laBabylonie, dès avant les rois perses Darius et Kyrus, nous est dépeinte comme s’étendant du désert de Syrie jusqu’aux monts de la Perse, et du golfe Persique jusqu’au nord du pays[74]d’Arbèles, on peut dire que c’étaient là ses limitesdès le temps de Ninus; d’où il résulte que ce royaume avait une surface de 3000 lieues carrées, d’un sol que les anciens comparent, pour la fertilité, à celui de l’Égypte, et qui par conséquent comporte une population probable de près de 3,000,000 d’habitans. Enfin, si la nation babylonienne nous est peinte comme divisée de tout temps en 4castes, à la manière de l’Égypte et de l’Inde, division qui elle seule est une preuve de haute antiquité, l’on a le droit de dire que dès avantNinusexistait la caste des prêtres chaldéens, semblable en tout à celle desbrahmesde l’Inde; ce qui suppose tout le système politique indiqué par le récit de nos deux historiens.

Quant à la prétention ultérieure de Bérose, qui veut enlever à Sémiramis, reine assyrienne, la construction desgrands ouvragesde Babylone, pour la donner àNabukodonosor, roi chaldéen, nous allons rechercher, par la discussion exacte des textes originaux, quel fondement peut avoir cette opinion, et si, par un cas naturel, elle n’a pas pour motif l’antipathie nationale d’un Babylonien contre un peuple étranger, oppresseur de son pays, ou la partialité systématique d’un prêtre chaldéen élevé dans l’école réformatrice deNabonasar, ce brûleur des livres historiques des roisqui l’avaient précédé. Écoutons d’abord le récit des livres assyriens cités par Ktésias, où se trouvent des détails très intéressans et circonstanciés. Cet historien, à la suite du fragment conservé par Diodore, continue ainsi l’histoire de Ninus et de son épouse[75].

«APRÈSla mort de Ninus, Sémiramis, passionnée pour tout ce qui respirait la grandeur, et jalouse de surpasser la gloire des rois qui l’avaient précédée, conçut le projet de bâtir une ville extraordinaire dans la Babylonie. Pour cet effet, elle appela de toutes parts une multitude d’architectes et d’artistes en tout genre, et elle prépara de grandes sommes d’argent et tous les matériaux nécessaires; puis ayant fait dans l’étendue de son empire une levée de 2,000,000d’hommes, elle employa leurs bras à fermer l’enceinte de la ville par un mur de 360 stades de longueur[76], flanqué de beaucoup de tours, en observant de laisser le cours de l’Euphrate dans le milieu du terrain. Telle fut la magnificence de son ouvrage, que la largeur des murs suffisait au passage de 6 chars serrés. Quant à la hauteur, personne ne croira Ktésias, qui lui donne 50 orgyes. Clitarque et les écrivains qui ont suivi Alexandre, ne la portent qu’à 50 coudées, ajoutant que leur largeur passait un peu celle de 2charsde front. Ces auteurs disent que le circuit fut de 365 stades, par la raison que Sémiramis voulut imiter lenombre des joursde l’année. Ces murs furent faits de briques crues, liées avec du bitume. Les tours, d’une hauteur et d’une largeur proportionnée, ne furent qu’au nombre de 250; ce qui, pour un si long espace, serait surprenant, si l’on ne remarquait que sur certaines faces, la ville est flanquée de marais qui ont dispensé d’ajouter d’autres moyens de défense. Entre les murs et les maisons, l’espace laissé libre fut large dedeux plèthres. Sémiramis, afin d’accélérer son ouvrage, assigna à chacun de ses favoris (ou de ses plus dévoués serviteurs) la tâche d’un stade, avec tous les moyens nécessaires, en y joignant la condition d’avoir achevé dansun an. Ce premier travail étant fini«et approuvé par la reine, elle choisit l’endroit où l’Euphrate était le plus étroit, et elle y jeta un pont dont la longueur fut de 5 stades. Par des moyens ingénieux, on fonda dans le lit du fleuve des piles espacées de 12 pieds, dont les pierres furent jointes avec de fortes griffes ou agrafes de fer, scellées elles-mêmes par du plomb fondu qui fut coulé dans leurs mortaises. L’avant-bec de ces piles eut la forme d’un angle qui, divisant l’eau, la fît glisser plus doucement sur ses flancs obliques, et modérât ainsi l’effort du courant contre l’épaisseur des massifs. Sur ces piles, l’on étendit des poutres de cèdres et de cyprès, avec de très-grands troncs de palmiers; ce qui produisit un pont de 30 pieds de large, dont l’habile mécanisme ne le céda à aucun autre ouvrage de Sémiramis. Cette reine fit ensuite construire à grands frais, sur chaque rive du fleuve, un quai dont le mur eut la même largeur que celui de la ville, sur une longueur de 160 stades. En face des deux entrées du pont, elle fit élever deux châteaux flanqués de tours, d’où elle pût découvrir toute la ville, et se porter, comme d’un centre, partout où besoin serait. L’Euphrate traversant la ville du nord au midi, ces châteaux se trouvèrent l’un au levant, l’autre au couchant du fleuve. Ces deux ouvrages occasionèrent des dépenses considérables; car le château du couchant eut une triple enceinte dehautes et fortes murailles, dont la première, construite en briques cuites, eut 60 stades de pourtour; la seconde, en dedans de celle-ci, décrivit un cercle de 40 stades: sa muraille eut 50 orgyes de hauteur sur une largeur de 300briques, et les tours s’élevèrent jusqu’à 70 orgyes. Sur les briques encore crues, on moula des figures d’animaux de toute espèce, coloriées de manière à représenter la nature vivante. Enfin une troisième muraille intérieure, formant la citadelle, eut 20 stades de pourtour, et surpassa le second mur en largeur ou épaisseur et longueur[77]. Sémiramis exécuta encore un autre ouvrage prodigieux: ce fut de creuser dans un terrain bas, un grand bassin ou réservoir carré, dont la profondeur fut de 35 pieds, et dont chaque côté, long de 300 stades, fut revêtu d’un mur de briques cuites, liées avec du bitume. Ce travail fait, on dériva le fleuve dans ce bassin, et aussitôt on se hâta de construire dans son lit, mis à sec, un boyau ou galerie couverte qui s’étendit de l’un à l’autre château. La voûte de ce boyau, formée de briques cuites et de bitume, eut 4 coudées d’épaisseur: les deux murs qui la soutinrent eurent une épaisseur de20 briques; et sous la courbe intérieure, 12 pieds de hauteur; la largeur de ce boyau, en dedans, fut de 15 pieds. Tout ce travail fut exécuté en 7 jours, au bout desquels le fleuve étant ramené dans son lit, Sémiramis put passer à pied sec par dessous l’eau, de l’un à l’autre de ses châteaux. Elle fit poser aux deux issues de cette galerie deux portes d’airain qui ont subsisté jusqu’au temps des rois de Perse, successeurs de Kyrus.

«Enfin elle bâtit au milieu de la ville le temple de Jupiter, à qui les Babyloniens donnent le nom de Bélus. Les historiens n’étant pas d’accord sur cet ouvrage, qui d’ailleurs est ruiné, nous n’en pouvons rien assurer: seulement il est certain qu’il fut excessivement élevé, et que c’est par son moyen que les Chaldéens, livrés à l’observation des astres, en ont connu exactement lesleverset lescouchers(Diodore décrit ce temple construit en briques et bitume). Aujourd’hui le temps a détruit tous ces ouvrages: une partie seulement de cette vaste cité a quelques maisons habitées; tout le reste consiste en terres que l’on laboure. Il y avait aussi ce que l’on appelle lejardin suspendu; mais cet ouvrage n’est point de Sémiramis: ce fut un certain roi syrien qui, en des temps postérieurs, le bâtit pour une de ses concubines née en Perse. Cette femme, désirant avoir des collines verdoyantes,obtint du roi qu’il fît construire ce paysage factice, en imitation des sites naturels de la Perse. Chaque côté de ce jardin avait 4 plèthres de longueur, etc.»

Tel est le récit de Ktésias ou des livres anciens dont il s’autorise. On peut reprocher à quelques détails une exagération qui atténue la confiance; mais outre que la limite du possible et du vrai n’est pas aussi facile à tracer ici que l’on a voulu le croire, nous aurons encore l’occasion, dans un autre article, de prouver que l’exagération apparente vient surtout des fausses valeurs que l’on a attribuées aux mesures appeléesstades,plèthres,orgyes,coudées; en ce moment nous nous bornons à remarquer qu’en général les circonstances ont une physionomie locale qui donne aux faits principaux un grand caractère de vérité[78], etque, selon les règles de la critique historique, ce récit prouve réellement que c’est à Sémiramis qu’appartient lafondationde Babylone dans le sens strict du mot, puisque cette reine créa les ouvrages majeurs qui constituent une cité, ouvrages auxquels Babylone fut uniquement redevable de la splendeur commerciale et de la force militaire qui l’ont rendue si célèbre.

En récapitulant ces ouvrages, nous en trouvons 7 principaux:

1º Le grand mur d’enceinte et de fortification, ayant 360 stades de développement;

2º Un quai élevé sur chaque rive du fleuve;

3º Le pont composé de piles de pierres et de poutres tendues sur ces piles;

4º Deux châteaux placés aux issues du pont;

5º Un vaste bassin ou lac carré de 360 stades sur chaque côté;

6º Un boyau ou galerie par-dessous le fleuve;

7º Le temple de Bélus en forme de pyramide, où l’on montait par des rampes.

ILest naturel de croire qu’avant la publication de l’histoire de Ktésias, les Grecs n’avaient que peu ou point de connaissance des ouvrages et du nom de Sémiramis: cet auteur doit donc être considéré comme le chef de l’opinion qui attribue à cette reine la fondation de Babylone, et cette opinion dut être dominante jusqu’au temps d’Alexandre. Mais lorsque la conquête de l’Asie par ce prince, et lorsque sa résidence à Babylone, qu’il affectionna, eurent mis les savans grecs en communication avec les prêtres du pays, avec cesChaldéenssi renommés pour leurs sciences, on vit s’élever une autre opinion indigène et babylonienne, contraire à celle des Assyriens de Ninive. La première trace se montre dans un fragment de Mégasthènes, historien grec, contemporain de Séleucus-Nicator, roi de Babylone jusqu’en l’année 282 avant Jésus-Christ, lequel envoya Mégasthènes, à titre d’ambassadeur, vers Sandracottus, l’un des rois de l’Inde résidant à Palybothra[79]. Eusèbe, dans sa Préparation évangélique, nous a conservé le passage qui suit, livreIX, chap. 41, pag. 457.

«Babylone fut bâtie par Nabukodonosor:au commencement(in principio)le pays entier était couvert d’eauet portait le nom demer[80]; mais ledieuBélus,ayant desséché la terre et assigné à chaque élément ses limites, environna de murs Babylone, puis il disparut[81]. Dans la suite, l’enceinte qui se distingue par des portes d’airain fut construite par Nabukodonosor; elle a subsisté jusqu’au temps des Macédoniens.»

Quelques phrases après, Mégasthènes ajoute:

«Nabukodonosor, devenu roi, entoura dans l’espace dequinze jours, la ville de Babylone d’un triple mur, et fit couler ailleurs les canaux appelésarmakaleetakrakanqui venaient de l’Euphrate; puis, en faveur de la ville deSiparis, il creusa un lac profond de 20 orgyes, ayant 40 parasanges de circuit; il y fit des écluses ou vannes, appeléesrégulatrices des richesses, pour l’arrosage de leurs champs. Il réprima aussi lesinondations du golfe Persique, en leur opposant des digues, et les irruptions des Arabes, en construisant la forteresse deTérédon. Il orna son palais, en élevant un jardin suspendu qu’il couvrit d’arbres.»

Très-peu de temps après Mégasthènes, un savant de Babylone, Bérose[82], né de famille, sacerdotale,professa la même opinion; et parce que ses prédictions astrologiques et ses écrits endivers genres le rendirent célèbre au point que les Athéniens lui érigèrent une statue dont la langue fut d’or, nous pensons que c’est à lui qu’il faut attribuer l’ascendant que cette nouvelle opinion acquit, selon l’expression de Quinte-Curce,chez la plupart des historiens(vel ut plerique credidere).

L’intéressant ouvrage de Bérose, intituléAntiquités chaldaïques, étant perdu, c’est à l’historien juif Flavius Josephus que nous devons les fragmens relatifs à notre question. Voici ses paroles (Contra App., lib. I, § XIX):

«À l’égard de ce que les monumens chaldéens disent de notre nation, je prendrai à témoin Bérose, né lui-même Chaldéen, homme très-connu de tous ceux qui cultivent les lettres, à cause des écrits qu’en faveur des Grecs il a publiés dans leur propre idiome, sur l’astronomie et la philosophie des Chaldéens.»

«Bérose donc, qui a copié les plus anciennes histoires chaldéennes,présente absolument les mêmes récits que Moïse[83]sur le déluge, sur la destruction des hommes qui en résulta; sur l’archedans laquelle Noé, père de notre race, fut sauvé; sur la manière dont elle aborda aux montagnes d’Arménie; ensuite il énumère les descendants de Noé, assigne le temps de chacun d’eux, etarrivejusqu’à Nabopolasar, roi desChaldéenset deBabylone.»

Ici Josèphe raconte en détail, d’après Bérose, comment Nabukodonosor, fils de Nabopol-asar, ayant battu le roi d’ÉgypteNéchos, fut tout à coup distrait de ses conquêtes par la mort de son père; comment, sur la nouvelle qu’il en reçut, il traversa le désert de Syrie à marches forcées pour se rendre à Babylone; comment, investi de l’autorité suprême àtitre d’héritage, il distribua ses prisonniers syriens, phéniciens et juifs en divers lieux de la Babylonie, pour y être employés à divers ouvrages, et il ajoute comme propres paroles de Bérose[84]:

«Nabukodonosor, après avoir enrichi le temple de Bélus et de quelques autres dieux, après avoirréparé la ville de Babylone qui déja existait, et y avoir ajouté une ville (ou citadelleneuve), voulut empêcher que ceux qui par la suite voudraient l’assiéger, ne s’y introduisissent en détournant le fleuve: pour cet effet,il construisit une tripleenceinte de murs, tant à la ville extérieure qu’à la ville intérieure, partie en briques cuites et bitume, partie en briques seulement: lorsqu’il eut bien fortifié la ville, et qu’il l’eut ornée de portes magnifiques (les portes d’airain), il bâtit près du palais de son père un autre palais plus élevé, plus grand et plus somptueux. Il serait trop long de le décrire; il nous suffira de dire que ce grand ouvrage fut fini en 15 jours: or, dans ce palais fut aussi construit par lui le jardin fameux appeléjardin suspendu, pour complaire au désir de son épouse qui, ayant été élevée dans laMédie, désirait l’aspect d’unpaysage montueux.»

Voilà, continue Josèphe, ce que Bérose dit de Nabukodonosor, dont il parle encore beaucoup dans son IIIelivre desAntiquités chaldéennes, où il réprimande les historiens grecs,qui croient futilementque Babylone a étéconstruite par l’Assyrienne Sémiramis, et qui ontécrit faussementque c’est elle qui a élevétousles ouvrages merveilleux de cette grande cité.

Maintenant scrutons ce récit. A ne juger que par ces derniers mots (qui ont écrit faussement), Bérose semblerait avoir donné un démenti absolu à tout ce que Ktésias raconte de Sémiramis; mais il faut observer que ce n’est plus ici le texte de Bérose; c’est Josèphe qui parle et qui raisonne sur quelques passages que nous n’avons pas; en outre, lors même que ce serait Bérose, nous aurionsà lui opposer son propre texte antérieur où il dit:Nabukodonosor enrichit le temple de Bélus et de quelques autres dieux. S’il ne fit queles enrichir, ils existaient donc déja: s’il les eût bâtis, Bérose n’eût pas manqué de le dire.Nabukodonosor ayant réparé la ville qui existait déja: voilà une phrase tout à l’avantage de Ktésias: la ville ne devait son existence qu’à ses murs; Nabukodonosor lesrépara, parce qu’étant bâtis depuis près de 600 ans, ils avaient subi des dégradations. Enfin dire, comme Bérose, qu’il est faux que Sémiramis ait bâti tous les ouvrages merveilleux de Babylone, n’est pas dire qu’elle n’en ait bâti aucun; l’honneur de la fondation lui reste, et c’est Mégasthènes qui se trouve ici convaincu d’erreur, lorsqu’il a dit:Babylone fut bâtie par Nabukodonosor. L’enceinte qui se distingue par des portes d’airain, fut construite par ce même prince. Il est bien vrai que les portes d’airain furent posées par ce prince qui y employa entre autres l’airain enlevé au temple de Jérusalem. Mais le mur existait, Nabukodonosor ne fit que le réparer; et c’est sans doute cette association des portes posées et des murs restaurés qui a trompé Mégasthènes. Poursuivons.

«Nabukodonosor, pour empêcher que l’ennemi, en cas de siège, ne s’introduisît dans la ville endérivantle fleuve.»

Le moyen de dériver existait donc aussi, et ilsuppose la construction du grand bassin de Sémiramis[85].

«Nabukodonosor fit construire unetripleenceinte tant à la villeintérieurequ’à la ville extérieure.»

A une ville comme Babylone, de plus de 24,000 toises de circuit, supposer unetripleenceinte est une absurdité dont aucun écrivain n’a parlé: il y a certainement ici altération dans le texte. Ktésias nous a dit que Sémiramis bâtit deux châteaux forts ou citadelles, l’un à l’est, l’autre à l’ouest du fleuve, et que le château du couchant eut unetripleenceinte; ce doit être là l’objet désigné par Bérose: il aura donné le nom devilleà ces deux forteresses, et il aura appeléextérieurecelle située à l’ouest de l’Euphrate[86], parce que, se trouvant dans ledésertarabe, elle était réellement en dehors de la Babylonie propre; tandis que le château de l’est, situé dans l’île formée par l’Euphrateet le Tigre, était placé dans l’intérieurdu pays. Admettant ces châteaux construits par Sémiramis près de six siècles auparavant, leurs murs devaient être d’autant plus ruinés, que les rois de Ninive, inquiets et jaloux, durent négliger ces moyens de défense d’une grande cité mécontente: Nabukodonosor dutréparerles murs de la grande enceinte; et il put ajouter unetriplemuraille au château de l’estqui n’avait qu’un mur. Bérose ainsi expliqué, semblerait prétendre que Nabukodonosor les bâtit de fond en comble; mais s’il eut pour objet d’opposer un obstacle à un ennemi déja introduit, la prudente Sémiramis n’a pu manquer d’avoir la même idée.

Enfin Bérose dit que Nabukodonosor se construisit un palais plus grand, plus somptueux que celui de son père; que dans ce château fut élevé le fameuxjardin suspendu, et que tout ce travail ne dura que quinze jours. Ktésias est d’accord pour l’ouvrage; mais quant au temps, Mégasthènes prétend que ce futBabylone même que Nabukodonosor entoura d’un triple mur dans l’espace de 15 jours. On aperçoit ici une confusion évidente faite par cet écrivain, qui applique à la ville ce que Bérose entend du château, et cet exemple nous montre la probabilité d’une confusion inverse, mais du même genre, faite soit par Josèphe, soit par Bérose même, ou par ses copistes.

En résumant cet article, il nous semble que les ouvrages réels de Nabukodonosor sont,

1° Le palais du jardin suspendu, qui ne lui est contesté par personne;

2° La forteresse de Teredon;

3° Les écluses et les digues contre les reflux du golfe Persique;

4° Le bassin et les vannes en faveur de la ville de Siparis;

5° La réparation des murs de la grande enceinte de Babylone;

6° L’application des portes d’airain à ces murs;

7° La réparation du château à triple enceinte, et la reconstruction du château de l’est sur pareil plan.

Il reste toujours à Sémiramis,

1° La construction première et fondamentale du grand mur de 360 stades;

2° Le quai le long de l’Euphrate;

3° Le boyau ou galerie sous-fluviale;

4° Les deux châteaux aux issues de cette galerie et du pont;

5° Le grand bassin de dérivation;

6° Enfin la tour ou pyramide du temple de Bélus.

DANSle conflit de Bérose et de Ktésias, tel que nous le voyons, une difficulté se présente. Comment concevoir, pourra-t-on dire, qu’un indigène babylonien, qu’un prêtre chaldéen ait eu sur la fondation de sa métropole, des notions moins exactes que des étrangers perses, mèdes ou assyriens, de qui Ktésias a emprunté ses documents? Deux considérations nous rendent ceci très-concevable.

La première est que, relativement aux Babyloniens, les Ninivites étaient des usurpateurs dont le joug dut être odieux et pesant; Sémiramis dut personnellement laisser une mémoire flétrie par l’assassinat du roi son époux, par la publicité de ses débauches, par les vexations de ses immenses travaux; et l’opinion put lui refuserles honneurs de la fondation, ne fût-ce que par respect pour le dieu Bélus, à qui les traditions attribuaient toute l’organisation du pays.

La seconde est que le roi babylonienNabon-Asarayant supprimé tous les actes de ses prédécesseurs, afin que désormais la liste des rois de Babylone commençât par lui, il ne dut rester en cette ville et dans ce pays aucunearchive ancienne,aucun documentofficiel sur la fondation par Sémiramis. Dès-lors Bérose n’a dû avoir aucun moyen national de remonter historiquement au-delà du règne de Nabonasar, c’est-à-dire au-delà de l’an 747; et voilà pourquoi les observations recueillies par Bérose, ainsi que Pline nous l’apprend, ne remontaient qu’à 480 ans (voyez la note page 126) avant la publication de son livre, en l’an 268; en effet, ajoutez 268 à 480, vous arrivez juste à l’année 747, première de Nabonasar. Il était politiquement interdit à Bérose de connaître rien au-delà, comme il fut interdit aux écrivains perses depuisArdeschir, de connaître le vrai temps et le vrai nombre des rois écoulés entre Alexandre et ce prince.

Par inverse, nous trouvons à l’avantage de Ktésias une circonstance qui nous avait d’abord échappé, et que l’équité nous fait un devoir de rétablir ici. Cette circonstance nous est fournie par un passage du livre d’Esdras, dont la conséquence est que les archives citées par Ktésias comme la source où il puisa, furent réellement desarchives assyriennes, soit en original, soit traduites par les Perses: voici le passage d’Esdras.

«Aux jours d’Artahshatah (au temps de Smerdis) les Samaritains voulant empêcher les Juifs de rebâtir le temple, écrivirent au roi la lettre suivante, en langue araméenne ou syriaque.

«Qu’il vous soit connu que les Juifs renvoyés par le roi (Kyrus) à Jérusalem, veulent maintenant en rebâtir les murs; et que le roi sache qu’au cas où les Juifs rebâtiront cette ville, de tout temps rebelle, elle refusera le tribut: nous, serviteurs du roi, qui avonsmangé le seletle painde sa maison, nous l’en avertissons et vous supplions de faire rechercher dans lelivrede vos pères (parce que) vous trouverez dans lelivre des histoires, que cette ville est de tout temps une ville rebelle, ennemie des rois, en révolte dès les temps les plus anciens; c’est pour cela qu’elle a été détruite.»

Or, voici la réponse que fit le roi:

«L’extrait (ou plutôt la traduction) de la lettre que vous m’avez envoyée a été lu devant moi: j’ai ordonné, l’on a cherché et l’on a trouvé que cette ville, dès les temps anciens, s’est élevée contre les rois; qu’elle a été un siège de révolte; qu’il y a eu dans Jérusalem des rois puissants qui ont dominé sur tout le pays de l’Euphrate, et que le tribut royal leur était payé.»

Maintenant nous disons que cesrois puissants de Jérusalem qui ont dominé jusqu’à l’Euphratene peuvent s’entendre que de David et de Salomon, qui effectivement y dominèrent et y levèrent destributs pendant 50 ou 60 ans. Après Salomon, le royaume s’étant divisé en deux petits états, les roitelets de Samarie et de Jérusalem, non-seulement ne perçurent plus le tribut, mais souvent y furent assujettis. Or, du temps de David et de Salomon, c’est-à-dire depuis l’an 1040 jusque vers l’an 980 avant notre ère, les Perses et les Mèdes assujettis aux Assyriens de Ninive, gouvernés par les satrapes dugrand roi, et séparés de l’Euphrate par toute la Babylonie et la Mésopotamie, n’avaient ni moyens de communication, ni intérêt de savoir ce qui se passait en Syrie: ils ne devaient pas même avoir la faculté de tenir des registres, desarchives royales, tels qu’on nous les désigne: les livres cités par Smerdis ne sont donc ni mèdes, ni perses; ils ne sauraient même être babyloniens, puisqu’ils précèdent l’époque de Nabonasar, qui les brûla tous: par conséquent ils ne peuvent être qu’assyriens-ninivites. Objectera-t-on queSardanapale, ayant brûlé son palais, les archives royales ont dû y périr? Cette conséquence n’est pas de rigueur, surtout si l’on se rappelle que leséraïdes rois de Ninivefut une maison mystérieuse de plaisir dont furent écartées les affaires; par conséquent la chancellerie, qui exige l’accès de beaucoup de monde, dut naturellement être placée ailleurs: dans tous les cas, nous avons ici la preuve positive qu’au temps de Smerdis il existait en Perse deslivres officielsoù se trouvaient consignés des événementsantérieurs de plus de 500 ans, c’est-à-dire d’une époque où il n’existait ni royauté, ni chancellerie royale chez les Mèdes et chez les Perses; d’où il suit que ces livres furentassyriens-ninivites, soit en original, soit en extrait (comme nos chroniques juives), soit encore en traduction mède, que les rois de ce peuple, qui se dirent les héritiersdes Assyriens, auraient fait faire pour leur instruction. Une telle traduction dans l’idiomezend, qui diffère de l’assyrien, expliquerait comment il a pu s’y introduire diverses altérations; d’ailleurs, il est remarquable qu’au chapitreVIdu même Esdras, livreI, à l’occasion d’une pétition des Juifs, le roi Darius ayant fait chercher, l’édit de Kyrus dans les archives, il est dit: «Sur l’ordre de Darius, l’on chercha dans lamaison des livres(la bibliothèque) qui est jointe au garde-meuble et au trésor à Babylone, et l’on trouva dans le château (ou palais), au pays des Mèdes (à Ekbatane), un rouleau écrit ainsi:L’an du règne de Kyrus, etc., etc.»

Ainsil’on chercha à Babylone dans les archives, et l’on n’y trouva rien; mais l’on trouva àEkbatane: n’est-il pas probable que ce fut là aussi que l’on trouva le livre cité par Smerdis; et alors, n’avons-nous pas une sorte de preuve que les monuments assyriens avaient été recueillis par Déïokés ou par ses successeurs qui résidèrent à Ekbatane?

En raisonnant sur ces faits, nous pensons y découvrir l’existence de deux systèmes chronologiques en opposition, dès avant Kyrus, au sujet de Babylone. L’un,le système assyrienqui nous est transmis par Ktésias, et qui paraît avoir dominé jusqu’à la chute de l’empire perse; l’autre,le système chaldéen, concentré d’abord en Babylonie, mais qui, par suite de la conquête d’Alexandre et du séjour des rois macédoniens en Chaldée, obtint une préférence qu’il dut en partie aux talents et aux ouvrages de Bérose dans l’idiome des Grecs, et en partie à la difficulté extrême de la languezend, et à la destruction de ses livres, occasionée par les guerres des Macédoniens et des Perses.

ACTUELLEMENTconsultons Hérodote, et voyons quels éclaircissements il nous donnera dans ce débat.

Cet écrivain, vers la fin de son premier livre, arrivant à la guerre de Kyrus contre Babylone, nous donne, selon sa coutume, d’assez grands détailssur le climat, les productions et les mœurs du pays. Quant aux faits historiques il est plus concis qu’à son ordinaire, et ce laconisme nous devient un motif de peser ses paroles avec plus de soin.

«L’Assyrie, dit-il, a plusieurs grandes villes; mais la plus célèbre et la plus forte est Babylone, qui, après la subversion de Ninive, devint la capitale des Assyriens.»

Ici Hérodote décrit l’enceinte carrée de Babylone, les dimensions de ses murs, la direction des rues, le palais du roi et le temple deIoupiter-Bélus gui, dit-il,subsiste encore. «Les Chaldéens, qui sont les prêtres de ce dieu, assurent qu’il vient en personne dans la chapelle à un certain jour de l’année, et qu’il repose sur le lit qui lui est préparé, où l’on a placé une femme du pays... Il y avait autrefois dans le sanctuaire une statue d’or massif haute de 12 coudées; mais je ne l’ai point vue: le roi Xercès l’avait enlevée après avoir fait tuer le prêtre qui s’y opposait.»

Ces motsje ne l’ai point vue, montrent clairement qu’Hérodote parle ici en témoinoculaire; qu’il aconversé avec les prêtres chaldéens; qu’il a puisé tous ses renseignements sur les lieux: par conséquent nous avons lieu de penser qu’il a suivi lesystème chaldéencomme Bérose, et non pas lesystème assyriencomme Ktésias. Nous verrons l’importance de cette distinction pour apprécierses récits. Il continue, § 184: «Babylone a eu beaucoup d’autres rois dont je parlerai dans mon histoire d’Assyrie; ce sont eux qui ont plus amplement orné ses murs et ses temples: parmi ces princes on compte deux reines: la première s’appelait Sémiramis. Elle fit faire ces digues remarquables qui retiennent l’Euphrate dans son lit et qui préservent la plaine de la stagnation malfaisante des eaux après les débordements.»

§ 185. «La seconde reine, nommée Nitokris, fut une femme plus prudente que la première; elle fit faire divers ouvrages, etc. (nous en parlerons bientôt). Ce fut contre le fils de cette reine que Kyrus conduisit ses troupes: il était roi d’Assyrie et s’appelaitLabynet, comme son père.»

Ici nous avons une date connue d’où nous pouvons partir pour dresser nos calculs; nous savons par Bérose et par laliste officiellediteKanonastronomique de Ptolomée, que le roi de Babylone détrôné par Kyrus le fut en l’an 539; qu’il avait régné 17 ans; par conséquent il avait monté sur le trône l’an 555. Selon Bérose et Mégasthènes, il n’était pas le fils des trois princes qui l’avaient précédé; il ne put donc être fils que deNabukodnasar, mort en l’an 565. Bérose le nommeNabonid, qui ne diffère deLabunetque par la permutation naturelle de l’NenLet dudent. Ce Nabonid semblerait même être une formegrecque employée parBérosepour signifierfils de Nabuou deNaboun. Alors Nitokris, mère deLabynet-Nabonide, se trouve être l’épouse de Nabu-kodn-osor qui, selon l’usage du pays, dut avoir plusieurs femmes. Et nous avons une date du règne ou plutôt de la régence de cette princesse dans cette autre phrase d’Hérodote.

§ 185. «Nitokris ayant remarqué que les Mèdes, déjà puissants, ne cessaient de s’agrandir, et que, entre autres villes, ils avaient pris Ninive, elle se fortifia, etc.» Nous sommes certains, 1° que les Mèdes prirent Ninive sous Kyaxar en l’an 597; 2° que Nabukodonosor régnait déjà à Babylone depuis l’an 604, c’est-à-dire depuis 8 ans, et qu’il y régna 43 ans jusqu’à l’an 565. Nitokris n’a donc pu être une reine en titre, une reineindépendante; et il est démontré qu’Hérodote appelle improprementrègnece qui n’a été qu’unerégenceconfiée par Nabukodonosor, seul roi que Bérose et le Kanon officiel admettent dans la liste. Cette régence trouve des motifs probables dans les longues absences que fit Nabukodonosor pour subjuguer Tyr et Jérusalem: les sièges de ces deux villes coïncident très-bien à la date que donne Hérodote (596), puisqu’ils occupèrent le roi de Babylone pendant 13 ans, depuis 598 jusqu’en 586.

HÉRODOTEattribue cinq grands ouvrages à Nitokris.

«1° Elle fit creuser au-dessus de Babylone, à l’Euphrate, un nouveau lit qui rendit son cours si tortueux, que les navigateurs passaient trois fois de suite en trois jours près du bourg d’Arderica. Ce travail eut pour objet spécial d’arrêter les Mèdes.

«2° Elle fit construire dans la ville, et des deux côtés de la rivière, un quai en briques.

«3° Elle établit dans le lit du fleuve mis à sec, des piles de pont sur lesquelles on plaçait pendant le jour des madriers que l’on retirait le soir, pour empêcher les habitants d’une rive d’aller voler ceux de l’autre.

«4° Elle fit creuser un vaste lac de 420 stades de circuit, pour y dériver les eaux du fleuve dans les débordements. (Cela dut lui servir pour fonder le pont.)

«5° Avec les terres tirées de ce lac, elle éleva une digue prodigieuse pour contenir l’Euphrate.»

Aucun de ces travaux n’est attribué par Béroseà Nabukodonosor; mais plusieurs semblent se confondre avec ceux de Sémiramis.

En se rappelant que Nabukodonosor épousa, du vivant de son père, une fille du roi mède Kyaxar (vers l’an 606), on peut se demander si cette princesse, nomméeAroïté, fut la même que Nitokris; cela ne serait pas impossible, quoique peu probable au premier aspect. Kyaxar, comme tous les rois d’alors, avait plusieurs femmes. Aroïté a pu naître d’une autre mère que de celle d’Astyag, héritier de Kyaxar; et selon les mœurs desharem, ces mères rivales les auront élevés dans une mutuelle antipathie. Aroïté, devenue épouse de Nabukodonosor, aura pu redouter, haïr Astyag avec d’autant plus de force, qu’elle aura mieux connu son ambition et ses perfidies. Ce serait pour elle qu’aurait été construit lejardin suspendu.

Mais alors pourquoi son fils Labynet ne fut-il pas héritier de Nabukodonosor au lieu d’Evil-Mérodak, qui ne nous est point représenté comme un fils aîné, ni comme un homme âgé? Ces incidents domestiques ne sont point expliqués par les auteurs, et l’on n’a pas le droit d’y suppléer. Bérose même ajoute à l’embarras, quand il dit que les conjurés qui tuèrentLabo-[87]-roso-achod, élurent à sa place uncertain BabylonienappeléNabonides; comment omet-il de dire qu’il fut fils du grand Nabukodonosor?

Quoi qu’il en soit des circonstances, il suffit à la chronologie que l’époque de Nitokris soit connue et déterminée. Supposons que la régence date de l’an 595, premier d’Astyag, et partons de là pour calculer l’époque de Sémiramis. Hérodote dit qu’elle précéda Nitokris decinq générations: ce vague de motscinq générations, est remarquable; il faut qu’Hérodote ait ici manqué de date fixe, de nombre précis. Si nous évaluons les générations selon son système, c’est-à-dire à 3 pour 100 ans, lescinqgénérations nous donnent 166 ans, qui, ajoutés à 595, placent Sémiramis vers l’an 761, 14 ans avantNaboun-asar, et quarante-cinq ans avant la ruine de Ninive, parBélésysetArbâk. Cette date, dont aucun autre écrivain n’a fait mention pour Sémiramis, a beaucoup embarrassé les chronologistes; les uns ont supposé qu’il y avait erreur de copiste dans le nombrecinq, et qu’il fallait lirequinze. Les quinze générations vaudraient alors dans le système grec 500 ans, et Sémiramis, dans nos calculs, serait placée vers l’an 1100 ou 1095; ce qui produit cent ans de différence avec la date que nous avons trouvée par un autre calcul d’Hérodote être l’an 1195[88]. D’autres critiques ont pensé quec’était une Sémiramis IIedu nom, et quelques-uns en ont même fait l’épouse de Nabounasar; mais l’on voit que l’avènement de ce prince, en 747, est postérieur de 14 ou 15 ans à la date donnée par Hérodote (761), et, de plus, la supposition est sans autorité.

Après avoir réfléchi sur certaines circonstances du récit d’Hérodote, nous avons cru découvrir à cette difficulté une solution plus simple et plus vraie. Le lecteur n’a pas oublié que cethistorien voyageurconsulta les prêtres de Babylone, leschaldéensdesservant le temple de Bélus; par conséquent les notions qu’il en reçut furent conformes ausystème chaldéen, tel que Bérose nous l’expose. Or, dans ce système, le roi chaldéen Nabounasar était le premier roi de Babylone; aucun autre n’était connu ou censé avoir existé avant lui. Néanmoins, comme le règne de Sémiramis était trop notoire dans Babylone, où ses ouvrages étaient des témoins vivants[89], le nom de cette reine ne put être entièrement supprimé; seulement il se trouva précéder immédiatementNabounasar, sans supposer de lacune, précisément comme il est arrivé chez les Perses par la suppression qu’Ardeschirfit d’un grand nombre derègnes entre celui d’Alexandre et le sien. Hérodote a donc été nécessairement induit en erreur par lesChaldéens; et comment l’eût-il évitée, lorsque Bérose lui-même l’a commise, soit de bonne foi, soit de dessein prémédité, par un effet de cet espritbrahminique, c’est-à-diremystérieuxetdissimulé, qui caractérise les prêtres anciens. Par la suite, Hérodote, confrontant cette donnée aux calculs qu’il avait reçus à Memphis et àEkbatanes, des savants perses et égyptiens[90], dut éprouver beaucoup d’embarras; mais subjugué par l’autorité, il écrivit d’abord, selon son usage, sans se faire garant, et il nous en avertit par ces mots:Voilà ce que les Chaldéens racontent du dieu Bel; cela ne me paraît pas croyable, mais ils l’assurent.

Si notre explication est juste, la Sémiramis d’Hérodote n’est pas autre que celle de Ktésias, la fondatrice de Babylone, et nous trouvons plusieurs appuis à cette assertion:

1° Le silence absolu de tous les anciens sur une Sémiramis II, placée à la date que donne Hérodote;

2° Un passage d’Étienne de Bysance, qui dit: «Babylone n’a pas été bâtie par Sémiramis, comme le dit Hérodote.»

Hérodote ne parle qu’une seule fois de Sémiramis,qui éleva les digues remarquables auxquellesBabylone dut l’assainissement de son terrain. Étienne de Bysance a donc considéré cette Sémiramis comme lafondatricedont parle Ktésias.

3° En parlant de Babylone, Hérodote dit ailleurs: «Après la subversion de Ninive (en 717 sous Sardanapale) Babylone devint la capitale des «rois assyriens.» Ne semble-t-il pas croire que Babylone n’eut de rois que depuis cette époque très-voisine de Nabounasar, mort en 733?

4° Ensuite, après avoir parlé de ce que firent à Babylone les rois Darius et Xercès, il ajoute:

«Cette ville a euplusieursautres rois: ce sont eux qui ontplus amplement orné ses murs et ses temples.» Ces derniers mots font allusion aux portes d’airain posées par Nabukodonosor, et à sesdépouilles opimesmentionnées par Bérose; mais en même temps elles impliquentla construction des murs comme antérieure et déjà faite[91]. Hérodote poursuit:

«Parmi ces rois l’on compte deux femmes: la première, nomméeSémiramis, vécutcinq générationsavant la seconde.»

Remarquez qu’Hérodote n’a pas ditcinqrègnes:il y eût en contradiction avec l’autre phrase,Babylone a eu plusieurs autres rois. Le motplusieurscadre bien avec le nombre dukanon de Ptolomée, qui compte 21 règnes depuis Nabounasar jusqu’à Kyrus; mais si Hérodote eût connu ceux qui s’écoulèrent entre Sémiramis et Nabounasar, dans un espace de plus de 440 ans, se fût-il contenté du motplusieurs? Il a donc ignoré ceux-là.

5° Enfin, si notre explication est fausse, n’est-il pas bien singulier de voir le calcul chaldéen d’Hérodote donner 14 ans de règne à Sémiramis (de 761 à 747), précisément comme nous l’avons trouvé ci-dessus par le calcul des Assyriens?

Il est probable que lorsque cet historien voulut rédiger son histoire d’Assyrie, il s’aperçut de la lacune du système chaldéen, de sa discordance avec le système ninivite; que cette difficulté devint pour lui un motif de dégoût, un obstacle radical à la publication de son livre; en même temps que cette erreur, glissée dans l’ouvrage qui nous reste, a dû être l’un des arguments efficaces dont se servit Ktésias pour l’attaquer et le discréditer. Il nous reste deux mots à dire sur les ouvrages de Nitokris. (Voyez pag. 142 ci-dessus.)

Lestrois grands détours de l’Euphrateparaissent lui appartenir sans opposition, mais son pont ressemble beaucoup à celui de Sémiramis. Ne peut-on pas croire que Nitokris l’aura trouvé très-dégradé et qu’elle l’aura réparé et orné?

La dérivation du fleuve et le creusement du grand réservoir ou lac sont des annexes du pont, que Sémiramis dispute également. Ce ne fut probablement qu’imitation et répétition de la part de Nitokris.

De toutes ces discussions il résulte assez clairement, d’une part, que les ouvrages fondamentaux de Babylone appartiennent réellement à Sémiramis, et que les livres assyriens à cet égard ont été mieux instruits et plus fidèles que ceux des Chaldéens; mais, d’autre part, il semble également vrai de dire que long-temps avant cette reine il existait au même local un temple très-célèbre du dieu Bel; et parce que les anciens temples en général étaient fortifiés pour la sûreté des prêtres, et qu’à raison des pèlerinages dont ils étaient le but, leur voisinage était très-habité, il y a tout lieu de croire qu’il exista une ville deBabelou Babylon, antérieure à celle de Sémiramis; et à cet égard l’assertion de Bérose et de Mégasthènes est confirmée par d’autres témoignages positifs et par divers raisonnements d’induction.

Diodore de Sicile[92], en parlant des grands et nombreux ouvrages que Sésostris, au retour de ses conquêtes, fit exécuter par les captifs des peuples qu’il avait vaincus, s’autorise des livres et des monuments égyptiens, pour nous apprendre«qu’un certain nombre de prisonniers amenés de la Babylonie, ne purent supporter patiemment la dureté des travaux, et qu’étant parvenus à s’échapper ils s’emparèrent d’un lieu très-fort situé au bord du Nil; que de cet asile ils firent dans le voisinage des excursions et des pillages pour subsister, jusqu’à ce qu’une amnistie leur ayant été offerte ou accordée, ils donnèrent le nom deBabylonau local choisi par eux pour y habiter.»

Or si, comme les chronologistes en sont d’accord, sur la foi d’Hérodote, le roi égyptien Sésostris revint de ses conquêtes vers l’an 1348 avant J.-C., il s’ensuit qu’il existait desBabyloniens, et par conséquent uneBabeldès cette époque, plus de 150 ans avant Sémiramis. Diodore ajoute immédiatement cette observation remarquable:

«Je n’ignore pas que Ktésias de Knide donne une autre origine à plusieurs des villes d’Égypte qui ont des noms étrangers, lorsqu’il dit qu’un certain nombre de gens de guerre, venus en Égypte à la suite de Sémiramis, y bâtirent des villes qu’ils appelèrent du nom de leur patrie.»

Dans cette opinion de Ktésias nous trouvons deux invraisemblances choquantes. 1° Comment Babylone, à peine bâtie par Sémiramis, à peine ayant un premier noyau d’habitants en sa vaste enceinte, eût-elle pu fournir une colonie? et comment ces colons, tous nés hors de Babylone, auraient-ils appelépatrieun lieu auquel ils étaient étrangers?

2° Comment les Égyptiens, après le passage supposé de Sémiramis, qui dut être de courte durée, auraient-ils laissé parmi eux des étrangers faibles, sans appui, et qui leur étaient odieux par principe de religion et de politique? L’origine de ces villes étrangères, attribuée aux captifs de Sésostris, est donc bien plus naturelle, et Ktésias, qui se contredit ici, paraît suivre cette opinion systématique des Perses (dont nous avons parlé), lesquels, à l’occasion de la révolte d’Égypte contre le grand roi, cherchèrent dans l’antiquité un droit ou un prétexte de possession légitime, fondé sur une prétendue conquête antérieure à Sésostris, conquête au moyen de laquelle les Égyptiens n’auraient dû être considérés que comme d’anciens sujets échappés au joug et dans un état constant de rébellion.

Ici la contradiction de Ktésias se démontre par les circonstances dont il accompagne la conquête que Ninus fit de laBabylonie. «Ce pays, dit-il, avait beaucoup de villes bien peuplées; les naturels, inexpérimentés à l’art de la guerre, furent facilement vaincus et soumis au tribut; Ninus emmena le roi captif, etc.»

Sur ce texte nous raisonnons et nous disons: «Sice peuple avait des villes, c’est qu’il avait des arts, des sciences, des richesses; s’ilétait inexpérimentéà l’art de la guerre, c’est qu’il était pacifique et civilisé, et il était pacifique parce qu’il était agricole; c’était encore la cause de sa population et de sa richesse. Puisqu’il avait un roi, l’état était monarchique; par conséquent il y avait une cour, une capitale et toute l’organisation analogue. Dans cette organisation il ne pouvait manquer d’exister, comme chez tous les anciens peuples asiatiques, une caste sacerdotale; et puisque les historiens postérieurs nous représentent le peuple babylonien comme très-anciennement divisé en 4 castes, à la manière des Égyptiens et des Indiens, nous pouvons être sûrs que dès lors existait la caste de ces prêtres chaldéens si renommés pour leurs sciences et pour leur antique origine. Si cette caste existait, elle devait dès lors avoir aussi son collège, son observatoire astronomique, instruments nécessaires de son instruction et de ses sciences. Dans un pays plat comme la Chaldée, cet observatoire devait être élevé, comme la pyramide ou tour de Bélus, identique à celle deBabel. Le royaume conquis par Ninus devait même déja porter le nom deBabylonie, d’abord parce qu’il était le pays deBélus; 2° parce que ce nom se montre dès le temps de Sésostris; 3° parce que les limites de laBabylonie, telles que les tracent les plus anciens géographes, n’ont pu être assignées par Sémiramis ou par Ninus; en effet, la ligne frontière de la Babylonieau nord, selon Strabon[93], d’accord avec Ktésias, passait entre le territoire d’Arbèles et le pays de Ninive, appelé proprementAtourieouAssourie; c’est-à-dire que la juridiction de Babylone s’étendait jusqu’à 84 lieues de cette ville, et s’approchait de Ninive presqu’à la distance de 16 de nos lieues communes de France, ce qui est confirmé par le récit que fait Ktésias des combats qui eurent lieu entre les troupes de Sardanapale et celles d’Arbakeset de Bélésys[95]. Or, l’on ne saurait concevoir que Ninus ou Sémiramis eussent tellement rapproché de leur capitale le territoire d’un peuple vaincu; et il faut admettre que cette limite de laBabylonieétait déjà ancienne; que le royaume des Chaldéens fut établi avant celui des Assyriens, lesquels avant Ninus ne possédaient probablement que le pays montueux situé entre l’Arménie et la Médie, pays qui compose aujourd’hui le Kurdistan proprement dit; tandis que les Babyloniens possédaient tout le plat pays situé entre la mer[96], le désert et les montagnes, ce qui présente un débornement géographique si naturel, que l’histoire nous le montre presque sans variation depuis ces anciens temps jusqu’à nos jours. On peut dire que cette grande île de l’Euphrate et du Tigre, jadis appeléeBabylonie, et maintenantIrâq-Arabi, a été le domaine constantde la race arabe. Divers passages de Strabon offrent à cet égard des faits positifs et des idées lumineuses. «Les Arméniens,» dit ce savant géographe, liv. I, pag. 41, «les Arabes et les Syriens ont entre eux des rapports marqués pour la forme du corps, pour le genre de vie et pour lelangage..... et les Assyriens ressemblent entièrement aux Arabes et aux Syriens (p. 42): or le nom desSyriens(liv. XVII, p. 737) paraît s’étendre depuis laBabyloniejusqu’au golfe d’Issus, et même autrefois jusqu’à l’Euxin; car les Cappadociens, tant ceux du Pont que ceux du Taurus, portent encore le nom deSyriens blancs, sans doute parce qu’il y a desSyriens noirs. Ceux-ci (les noirs) habitent extérieurement au mont Taurus, dont le nom s’étend jusqu’à l’Amanus(près le golfe d’Issus). Quand les historiens qui ont traité de l’empire desSyriensnous disent que les Perses renversèrent les Mèdes, et que les Mèdes avaient renversé les Syriens, ils n’entendent pas d’autres Syriens que ceux qui eurent pour capitales les cités de Babylone et de Ninive, bâties l’une par Ninus dans la plaine d’Atourie, l’autre par Sémiramis, épouse et successeur de Ninus.... Ces Syriens-là régnèrent sur l’Asie..... Ninus et Sémiramis sont appelés Syriens[97](dans l’histoire).....et Ninive porte le titrede capitale de laSyrie. C’est la même langue qui est parlée au dehors eten dedansde l’Euphrate.» Voilà ce que dit Strabon.

Par ces mots,en dedans de l’Euphrate, il désigne évidemment le pays entre ce fleuve et le Tigre, et même tout ce qui est à l’est jusqu’aux montagnes des Mèdes et des Perses; ce qui s’accorde très-bien avec les monuments arabes deMaséoudi, lesquels, comme nous l’avons remarqué ci-devant[98], attestent que le midi de la Perse et le pays de Haouaz, à l’est du Tigre, furent habités par l’une des 4 plus anciennes tribus arabes (celle des Tasm) à une époque très-reculée.

Un dernier trait à l’appui de cette antiquité mérite encore d’être cité.

Étienne de Bysance, au motBabylon[99], après avoir dit queBabylon ne fut point fondée par Sémiramis, comme le prétend Hérodote(vide supra), ajoute «que cette ville fut fondée par le très-sage et très-savant Babylon[100], 2000 ans avant Sémiramis, comme le dit Herennius-Severus.»

Nous n’avons donc que 9 ans de différence; encore faut-il remarquer quedans la période des rois juifs, il y a entre les chronologistes des variantes de 6, 8 et 10 ans qui remplissent ce déficit et rendent complet le synchronisme[106]. Notre calcul particulier, toutes corrections faites, porte l’intervalle depuis la fondation du temple de Salomon jusqu’à notre ère, à la somme de 1015, ce qui donne 3189 ans, 5 ans seulement de différence. Une si parfaite analogie n’est pas due au hasard.

D’autre part, l’analyse de l’astronomie indienne, faite par Bailly, par le Gentil, et par les savants de Calcutta, nous apprend que la période duKaliyogremonte à l’an 3102 avant notre ère, c’est-à-dire qu’à cette date commença l’âge actuel, à la suite d’un délugequi avaitinondé la terre et détruit la race humaine, à l’exception de Satavriataet de sa famille, que le dieuVishnou, métamorphosé en poisson, prévint et sauva du danger. Il est vrai qu’ici nous avons une différence de 90 ans; mais comme tous ces déluges si célèbres dans l’histoire (quoique arrivés, dit-on, avant qu’il existât des écrivains), ne sont autre chose que des faits astronomiques voilés par l’allégorie, les calculs des astronomes ont eu des variantes selon le point (ou degré)du signe céleste(argo ou verseau) d’où ils sont partis, et il a suffi d’un degré de signe pour introduire une différence de 71 ans, à raison du phénomène appeléla précession des équinoxes.

Ici l’analogie ou plutôt l’identité des trois époques prouve que le récit vient d’une source commune, qui doit être placée chez les Chaldéens, parce que les Juifs ne sont que leur écho, ainsi que nous l’avons démontré dans la première partie de ces Recherches (chap.XIet suivants), et parce que les Indiens paraissent avoir emprunté leur astronomie de l’école chaldéenne, ainsi que l’indiquent sensiblement le Gentil dans son Mémoire sur la ressemblance de l’astronomie indienne avec celle des Chaldéens[107], et Bailly lui-même en diverspassages de ses Recherches sur l’astronomie ancienne (p. 182) et indienne (p. 277, et Disc. prél., p. lxxij). Nous verrons bientôt divers faits tendants à prouver que cette école chaldéenne fut antérieure à Sémiramis et à Ninus.


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