Feïja, oasis de Qaçba el Djoua et Bani.(Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua à Aqqa Igiren.)Croquis de l’auteur.17 novembre.Séjour à Qaçba el Djouạ. Qaçba el Djouạ est un grand qçar, situé au milieu d’une belle oasis. Les constructions s’élèvent sur les premières pentes de la plus basse et la plus septentrionale de trois collines qui, se dressant près du Bani, sans s’y rattacher, forment un massif isolé au bord de la Feïja. L’Ouad Qaçba el Djouạ, plein de dattiers et confondu avec le sol de l’oasis, contourne ce massif. A son entrée dans les plantations, il reçoit sur sa rive gauche l’Ouad Ṭriq Targant[71], ainsi nommé parce que, pour gagner au nord-ouest le qçar de ce nom, on en remonte le cours un certain temps. Ici, les palmiers, moins serrés qu’à Tisint, ombragent des cultures. Le sol est sablonneux. Point d’eau courante ; l’ouad est à sec, à moins qu’il ne pleuve. Une nappe d’eau existe sous le sol, à peu de profondeur ; une multitude depuits sont creusés dans l’oasis ; par eux la Qaçba s’alimente et irrigue ses plantations. L’arrosage des palmiers est inutile les années de pluie : que l’eau coule dans l’ouad durant vingt-quatre heures, c’est assez pour inonder l’oasis, assez pour que la terre soit fécondée, assez pour que la récolte de grains et de dattes soit assurée. Mais il ne pleut pas tous les ans ; en voici sept que ce bonheur n’est arrivé : sept années de sécheresse viennent de passer sur la partie occidentale du bassin du Dra. Le pays s’en est ressenti et est fort appauvri. L’orge est hors de prix ; il n’y a presque plus de bétail : la misère est générale. Un ciel nuageux et un peu de pluie ayant signalé le commencement de ce mois, l’allégresse fut universelle ; on employa les dernières économies à acheter des grains, et chacun se mit à labourer avec acharnement. Tous déploient ici une activité fiévreuse ; pas un homme de la Qaçba qui ne soit au travail ; on voit de toutes parts des gens conduisant leurs charrues entre les palmiers, traînées par des vaches, des chevaux, des mulets, des ânes et, faute de mieux, des femmes : les bêtes de somme et de trait sont rares dans les qçars et le moment des semailles va passer ! Qaçba el Djouạ est vaste, prospère, et bien construite, partie en pisé, partie en pierre. Les habitants, Chellaḥa. contrastent, par leur blancheur, avec les noirs possesseurs des oasis voisines ; exception remarquable, ils ne reconnaissent point de suzerain, n’ont de debiḥa sur personne. Beaucoup d’entre eux sont cherifs, la plupart sont riches. Ils forment 400 fusils. Leur langue habituelle est le tamaziṛt, presque tous savent aussi l’arabe. Fraction des Aït Semmeg de la rive gauche du Sous, et depuis longtemps séparés de leur tribu mère, ils ont conservé de bons rapports avec elle, et en cas de guerre, malgré la distance, lui envoient et en reçoivent des secours. Ils sont en bonnes relations avec les Ida ou Blal ; beaucoup épousent des femmes de cette tribu. Qaçba el Djouạ est célèbre par l’abondance et la bonne qualité de ses dattes ; elle produit des bou feggouç, des djihel, des bou souaïr, des bou iṭṭôb et surtout des bou sekri.On distingue d’ici quatre petites oasis, situées de l’autre côté de la Feïja ; chacune d’elles contient un qçar dont elle porte le nom. De ces qçars, Aqqa Iṛen, Tiskmoudin, Ida Oulstan, Serṛina, le plus important est Aqqa Iṛen. On appelle les trois autres Qçour Beïḍin, à cause de la blancheur de leurs maisons. Tous sont peuplés de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn tributaires des Ida ou Blal.18 novembre.Départ à 6 heures du matin. Je continue à suivre le Bani. Bientôt la Feïja finit et je passe dans une nouvelle région, sur les premières pentes du Petit Atlas, terrain pierreux, mais facile. Vers 10 heures, j’approche d’Aqqa Igiren : on voit d’une part cette petite oasis, de l’autre un kheneg dans le Bani, Kheneg eṭ Ṭeurfa. A cettebrèche se trouvent une source et des dattiers, propriété des habitants d’Aqqa Igiren, mais point de maisons. Une rivière s’échappe par là vers le sud, l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa. Elle est formée de trois cours d’eau, l’Ouad Aqqa Izen, l’Ouad Tesatift et l’Ouad Aqqa Igiren : les deux premiers sont des ruisseaux et coulent dans le désert ; le troisième est une rivière importante ; au-dessus d’Aqqa Igiren, qu’il traverse et où il reçoit un affluent, il prend le nom d’Ouad Targant et arrose plusieurs lieux habités. Aqqa Igiren est une oasis peu étendue, avec deux petits qçars d’aspect misérable ; la moitié des constructions est en ruine et abandonnée ; les maisons qui restent sont en pierre, mal bâties, n’ayant la plupart qu’un rez-de-chaussée, ce qui est le dernier signe de pauvreté dans le pays. Population de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, tributaires des Ida ou Blal. Point d’eau courante ; plusieurs puits de bonne eau et une feggara auprès du qçar occidental.Kheneg et Teurfa. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua à Aqqa Igiren.)Croquis de l’auteur.Aqqa Igiren. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua.)Croquis de l’auteur.Vers 3 heures, j’aperçois devant moi les palmiers de Tatta. Cette oasis n’est pas comme Tisint une forêt compacte ; elle se compose d’un grand nombre de groupes distincts, les uns au nord du Bani, les autres au sud : dans la première région, les qçars sont rapprochés et leurs plantations se touchent souvent ; dans la seconde, ils sont isolés et dispersés un par un dans la plaine. Celui où je vais, Tintazart, est de ces derniers. Pour l’atteindre, je commence à gravir le Bani : la montée est difficile : bientôt il faut mettre pied à terre ; je chemine péniblement au milieu des roches. A 3 heures 35 minutes, je parviens au sommet, arête effilée sans aucune largeur. Le coup d’œil, vers le sud, est admirable. Une immense plaine s’étend à perte de vue : c’est le désert. Il se déroule, indéfiniment jaune et plat, jusqu’à un double ruban bleu que forment à l’horizon les coteaux de la rive gauche du Dra et le talusdu Ḥamada. Comme des taches noires sur le sable, apparaissent divers qçars de Tatta ; ils sont disséminés près du Bani, à quelque distance les uns des autres, chacun entouré de ses palmiers. Le col où je suis s’appelle Tizi n Tzgert[72]. La descente est aussi lente que la montée. Au pied du Bani, je rencontre un sable dur sur lequel je marche jusqu’à Tintazart. J’y arrive à 5 heures et demie.Personne sur la route, de toute la journée. Les cours d’eau que j’ai rencontrés étaient à sec ; ils avaient un lit semblable, à fond de gros galets, à berges de terre de 50 centimètres à 1 mètre de haut. Aucun d’eux n’a d’importance, excepté l’Ouad Aqqa Igiren. Celui-ci, dans l’oasis de ce nom, a 80 mètres de large et des berges à pic de 2 mètres. Le long du trajet, les gommiers sont assez nombreux, sauf sur les flancs du Bani. Dans la vallée de l’Asif Oudad, ils se mêlent, au bord du ruisseau, de quelques tamarix. Des touffes de melbina et de kemcha sèment le sol. Enfantées par les pluies récentes, de petites herbes sortent de toutes parts. Ce qu’on voit, chemin faisant, du Petit Atlas est tout roche, aussi bien les pentes prochaines, noires comme le Bani, que les crêtes éloignées, majestueux massifs d’un rouge sombre.3o. — TATTA.Tintazart est un des plus grands qçars de Tatta ; elle est bâtie sur l’extrémité d’une petite chaîne rocheuse de 15 à 20 mètres d’élévation, à flancs très escarpés. Cette chaîne fait partie de l’enchevêtrement d’arêtes de roche noire qui serpentent dans la plaine. Le point où est construite Tintazart s’appelle Irf Ouzelag, « la tête du serpent ». La localité se compose de trois parties : l’une, dominée par le donjon de la maison commune, forme le qçar actuel ; une seconde, plus petite de moitié, est ruinée : c’était le quartier de Chikh Ḥamed ; la destruction, qui date de quelques années, est l’œuvre des Mekrez, l’une des deux branches des Ida ou Blal, et fut cause d’une guerre longue et sanglante, à peine achevée, entre les Mekrez et l’autre moitié de la tribu, les Ḥaïan, dont Chikh Ḥamed était client. Le troisième quartier, plus petit que les précédents et hors des murs, est le mellaḥ. Les maisons sont, comme celles de Tisint, pierre à la base, pisé dans les parties supérieures ; elles sont uniformément couvertes en terrasse. Belles plantations de palmiers, arrosées de sources nombreuses. Toutes les eaux qui descendent du Bani et arrosent la plaine entre cette chaîne, Toug er Riḥ et Anṛerif, aboutissent à Tintazart, El Qcîba et Anṛerif et en fertilisent les terres. Dans les trois lieux, les jardins sont au sud des bâtiments ; au nord, on ne voit que le sable desséché de la plaine, l’areg. Tintazartest peuplée de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn ; les premiers dominent. Elle se gouverne à part, comme chacun des qçars de Tatta ; comme eux, elle est tributaire des Ida ou Blal. L’administration y est confiée à un chikh élu par l’assemblée générale. Lors de mon arrivée, un jeune homme de dix-huit ans, Ḥamed ou Baqâder, remplissait ces fonctions. Pendant mon séjour, on eut sujet d’être mécontent de lui et on le remplaça par son cousin, El Ḥasen ould Bihi, aussi jeune que lui. Leurs pères ont péri de mort violente : on voit peu de vieillards en ce pays. Le fait qui motiva ce changement fut le suivant : un Chleuḥ de Tintazart, nommé Ạbd Allah, avait depuis trois ans une affaire en litige avec des gens d’Aqqa Izenqad, autre qçar de Tatta. Ceux-ci lui réclamaient une somme d’argent qu’il refusait de rembourser : ils s’impatientèrent, vinrent au nombre de 17 fusils dans sa maison, le tuèrent, prirent ce qu’ils purent et s’en retournèrent. Cet événement se passait à l’époque où j’étais là. Ḥamed ou Baqâder n’avait rien fait pour prévenir le meurtre et n’essaya point de le punir : il se borna à de molles réclamations auprès de l’assemblée d’Aqqa Izenqad. Son manque d’énergie mécontenta : on lui enleva son titre, et on le donna à son cousin.Kheneg d’Adis. (Vue prise de Tintazart.)Croquis de l’auteur.Kheneg d’Adis et Ouad Toug er Rih. (Vue prise de Toug er Rih.)Croquis de l’auteur.Tatta est la plus étendue des oasis situées entre le Dra et l’Atlantique. Elle se compose de deux parties. La première, au nord du Bani, comprend de nombreuses localités, échelonnées sur les rives de trois cours d’eau, les ouads Tatta, Toug er Riḥ et Adis. Ces rivières se rapprochent en arrivant au Bani, où le kheneg d’Adis donne passage à toutes trois et conduit dans la seconde région. Celle-ci est ce qu’onappelle l’areg, vaste plaine à sol sablonneux et dur, située au sud du Bani, semée, de distance en distance, de qçars isolés, les uns sur les bords des trois rivières, les autres arrosés par des sources ; l’areg est moins peuplé que la portion supérieure : il compte 14 lieux habités, l’autre en possède 22. Ces diverses localités ont une population identique, mélange de Ḥaraṭîn et de Chellaḥa ; le dernier élément y domine. Elles sont sans lien entre elles et indépendantes. Chacune en particulier est tributaire des Ida ou Blal ; les plus septentrionales ont une seconde debiḥa sur les Aït Jellal, tribu nomade cantonnée non loin de là, vers les pentes supérieures du Petit Atlas. Les principaux centres de Tatta sont Afra et Adis. L’un et l’autre se composent de deux qçars presque contigus. L’un et l’autre réunissent les deux causes d’importance d’un lieu, marché et zaouïa. La zaouïa d’Adis a peu de membres ; le chef en est S. Moḥammed d Aït Ouzeggar. Celle d’Afra, plus considérable, appartient à la nombreuse famille des Aït Ḥoseïn ; les religieux habitent Afra Fouqania, appelée aussi Aït Ḥoseïn, où est enseveli S. Moḥammed d Aït Ḥoseïn, leur ancêtre ; cette zaouïa jouit d’une grande vénération dans le pays. Une troisième existe à Tatta : celle de Djebaïr, fondée par S. Ạli ben Djebira, dont la qoubba s’élève entre Adis et Toug er Riḥ. S. Ạli ben Djebira descendait de S. Moḥammed ech Chergi, de Bou el Djạd ; sa postérité, fixée à Djebaïr, est un rameau de la famille dont Sidi Ben Daoud est le chef. L’un de ses rejetons, Ạli Ben Hiba, ayant gagné une fortune considérable dans le commerce du Soudan, où il a fait un long séjour, a acquis par là une grande influence ; peu d’hommes ont autant de poids à Tatta et dans la tribu des Ida ou Blal. Enfin, une quatrième puissance religieuse, celle du marabout S. Moḥammed Mouloud, a son siège à Tintazart. S. Moḥammed Mouloud est étranger : son père fut S. El Mokhtar bel Lạmech, fondateur de Tindouf et chef de la tribu religieuse des Tajakant. A son lit de mort, S. El Mokhtar partagea entre ses enfants la zone où s’étendait son influence : les Ida ou Blal échurent à Moḥammed Mouloud. Pour être près d’eux il s’établit à Tatta. Mais la tribu est des moins dévotes et ne lui donne ni travail ni profit. A-t-on un acte à dresser, quelque choseà écrire ? on s’adresse à lui ; une légère rémunération le gratifie. Là se bornent et ses fonctions et ses bénéfices. Encore lui préfère-t-on souvent son frère cadet, Aḥmed Digna, qui réside à Tindouf.Derniers palmiers de Tatta dans la direction du sud, areg, collines de la rive gauche de l’Ouad Dra.(Vue prise de Tintazart.) Croquis de l’auteur.Le commerce de Tatta, considérable naguère, quand y arrivaient les caravanes du Soudan, est presque nul aujourd’hui. On se borne à chercher à Merrâkech les produits européens indispensables, à demander au Sous son huile, à exporter des dattes. Deux marchés, le Tlâta d’Afra et le Khemîs d’Adis. J’ai été une fois à ce dernier : il se tient dans le kheneg d’Adis, sur la rive droite de l’Ouad Adis, en face de Tamessoult, à l’ombre des palmiers. De petites niches de pisé ou de pierre, adossées aux troncs, servent de boutiques aux marchands. Le jour où j’y fus, les produits en vente se réduisaient à peu de chose : des grains, du bétail, de l’huile, des légumes, des cotonnades blanches, beaucoup de khent, un peu de thé et de sucre ; il n’y avait ni allumettes, ni papier, ni aiguilles. Le marché était peu animé. On semblait y être venu plutôt par désir de distraction, afin de se voir et causer, que pour acheter.Tatta a de nombreux dattiers ; les bou feggouç dominent ; puis viennent les bou iṭṭôb, les djihel, les bou souaïr et, plus rares, les bou sekri. Les arbres sont, comme à Qaçba el Djouạ, assez espacés pour que grains et légumes se cultivent entre leurs intervalles. Les années de pluie, on sème de l’orge dans l’areg, au bord des rivières et dans le voisinage des palmiers, partout où l’on peut arroser.Outre la population tamaziṛt, un certain nombre d’Ida ou Blal vivent à Tatta, dans des qçars du sud. Des familles de la tribu habitent El Qcîba, Izeṛran, Toug er Riḥ. Les unes s’y sont établies paisiblement, la plupart y sont entrées de force à la faveur des divisions des habitants. Tel est le cas de Toug er Riḥ, lieu où ils sont le plus nombreux : au cours de querelles intestines, une des factions y demanda l’appui d’Ida ou Blal ; ceux-ci entrèrent, chassèrent une partie des habitants, s’emparèrent des meilleures maisons et des jardins et s’installèrent.Plusieurs localités en ruine jonchent le sol de Tatta : Qaçba el Makhzen et Tiiggan Qedîm sont abandonnés depuis une époque dont la mémoire est perdue ; cinq des qçars de Taldnount, de sept que comptait ce groupe, ont été, il y a trente ans, ruinés par les Ida ou Blal ; des quartiers de Tintazart et d’Izeṛran viennent d’être détruits par la même tribu.Ici comme à Tisint, le tamaziṛt est la langue générale ; mais presque tous les hommes savent l’arabe.Mon compagnon, le rabbin Mardochée, se trouvait à Tintazart au milieu de sa famille, entre un frère et une foule de parents. Il était juste de lui permettre de jouir de leur société. Je le laissai se reposer auprès des siens pendant que je faisais deux excursions, l’une au lit de l’Ouad Dra, l’autre à l’oasis d’Aqqa.Pour le peu de temps que je devais rester à Tintazart, je n’avais pas besoin de faire de debiḥa sur aucune personne du qçar ; ayant à séjourner davantage sur le territoire des Ida ou Blal, il était indispensable de m’assurer de ce côté en me munissant de deux patrons parmi eux : en temps ordinaire un seul eût suffi ; mais la longue guerre qui les a divisés finit à peine ; les membres d’une fraction ne garantissent pas encore contre ceux de l’autre : il faut avoir son protecteur dans chacune d’elles. Ce n’est qu’après avoir rempli ces formalités que je pus me mettre en route.4o. — EXCURSIONS AU MADER ET A AQQA.I. — LE MADER.La portion du lit de l’Ouad Dra qui se trouve à l’ouest du méridien de Tisint est en grande partie cultivable : le fond, sablonneux sur presque toute son étendue, y devient fertile dès qu’il est arrosé. Ces parties labourables sont appeléesmạder. Six principaux mạders sont situés aux confluents des six grands tributaires du fleuve ; on les nomme : Mạder Ida ou Blal, Mạder Tatta, Mạder Aqqa, Mạder Tizgi, Mạder Icht, Mạder Imi Ougadir. Je vais aller au premier.25 novembre.Parti à 10 heures du matin de Tintazart, j’arrive, à 6 heures et demie du soir, à 200 mètres du lit de l’Ouad Dra, dans un ensemble de cultures appelé Mạder Soulṭân ; ce lieu fait partie de la plaine de Medelles, delta sablonneux formé par l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa à son confluent avec le Dra. J’y passe la nuit. Ma route a traversé cinq régions distinctes. La première, de Tintazart à l’Ouad Toufasour, est l’areg, tel qu’on le voit jusqu’au Bani, sable uni, dur, sans une pierre et sans un arbre ; il est semé de touffes rares et maigres d’aggaïa, de kemcha et de melbina ; d’étroites arêtes de roche noire émergent çà et là et se tordent à sa surface. La seconde région commence à l’Ouad Toufasour et finit au Kheneg Zrorha ; plus de sable ; sol dur et plat, couvert de petites pierres et de gravier ; mêmes plantes, auxquelles s’ajoutent des gommiers de 3 à 4 mètres, nombreux surtout le long des ruisseaux ; les serpents rocheux rampent toujours sur le dos de la plaine, deux ou trois chaînes de collines plus hautes, de couleur grise et jaune, s’y mêlent. Du Kheneg Zrorha à l’Ouad Asgig, dans la troisième partie du trajet, tout relief cesse ; plus d’arêtes rocheuses ; terrain plat jusqu’au Dra : le sol, très dur, est couvert de cailloux noirs comme d’uneécaille sombre et brillante ; même végétation que tout à l’heure, moins abondante et plus étroitement cantonnée sur les bords des ruisseaux. Cette plaine s’appelle Ouṭa Bouddeïr. La quatrième région s’étend de l’Ouad Asgig au delta de l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa : le sol s’adoucit, le gravier se mêle de sable ; celui-ci augmente à mesure que l’on avance ; la végétation garde la même nature, les gommiers diminuent. La cinquième est la plaine de Medelles, delta sablonneux formé de vase et de dunes basses, de 50 centimètres à 1 mètre ; l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa le traverse, divisé en trois bras ; végétation abondante ; des bouquets de grands tamarix ombragent une terre verdoyante, couverte de melbina, d’aggaïa et de sebt[73]; des cultures apparaissent. Plus on avance, plus le sol devient humide ; il est si vaseux durant les 2 derniers kilomètres que les animaux marchent à grand’peine et qu’on est forcé d’aller nu-pieds. Cette partie inférieure du Medelles est défrichée et labourée ; on l’appelle Mạder Soulṭân ; je m’y arrête à quelques pas de l’Ouad Dra. Ma nuit se passe là, au pied d’un bouquet de tamarix, en compagnie d’une douzaine d’Ida ou Blal, laboureurs au bivac.Peu de monde aujourd’hui sur ma route ; seuls, quelques cultivateurs revenaient du Mạder avec leurs bestiaux, après avoir terminé leurs labours. Les cours d’eau situés sur mon passage étaient à sec ; aucun n’avait d’importance. Le lit de l’Ouad Toufasour, à fleur de terre, se distingue à peine ; celui de l’Ouad Zrorha a un fond de galets large de 12 mètres et des berges de terre de 1 mètre ; celui de l’Ouad Asgig a 30 ou 40 mètres de large, un fond moitié roche, moitié galets, des berges à pic de 1 ou 2 mètres. Durant la dernière partie du trajet, on distinguait le mont Taïmzouṛ et le Kheneg eṭ Ṭeurfa ; seul relief entre eux et le chemin, un massif isolé, le Gelob, dressait à l’est sa double cime au milieu de la plaine qui s’étend du Bani au Dra. Le kheneg d’Adis était invisible ; les collines entre lesquelles j’ai passé au sud de l’Ouad Toufasour le cachaient.26 novembre.Départ à 6 heures 5 minutes. A 6 heures 9 minutes, je sors de la plaine de Medelles et je gravis un bourrelet rocheux, le Rist Djedeïd, qui la sépare du Dra ; à6 heures 13 minutes, j’en atteins la crête ; à 6 heures 14 minutes, je suis dans le fleuve. Je le remonte. Le lit est de vase, sèche sur les bords, humide vers le milieu. De grands herbages, des fourrés de tamarix le recouvraient, ces jours derniers, d’une végétation touffue. A l’heure qu’il est, presque toute cette verdure a disparu sous les sillons : la majeure partie du sol est ensemencée ; on laboure encore sans relâche ; de toutes parts, on ne voit que charrues attelées de bœufs, de chevaux, de chameaux, on n’entend que les cris et les chants des laboureurs. Le lit de l’Ouad Dra est plat ; il a 3 kilomètres et demi de large ; un talus uniforme élevé de 100 mètres, la ligne bleue qu’on voyait de Tisint et de Tatta, le borde à gauche ; le bourrelet rocheux d’à peine 30 mètres que j’ai franchi ce matin, le Rist Djedeïd, en garnit la rive droite. D’ordinaire, il disparaît en entier sous les hautes herbes et les broussailles : aux pluies d’automne, on les arrache pour cultiver : la moisson faite, elles l’envahissent de nouveau. En ce moment tout est défriché, à l’exception d’une bande de verdure de 500 mètres de large qui court au milieu ; là, dans la partie centrale du lit, le sol est si détrempé qu’il est impossible de labourer : les hommes, même pieds nus, y marchent avec peine. Lorsque, les années très pluvieuses, les eaux du haut Dra arrivent jusqu’ici, elles inondent tout le lit et font une nappe infranchissable de 3 à 4 kilomètres de large ; les cultures sont fécondées et la récolte assurée. S’il est tombé quelques pluies, mais non assez pour déterminer la venue du Dra supérieur, les mạders sont encore arrosés ; les rivières au confluent desquelles ils sont situés leur apportent leur tribut : dans ce cas, chaque mạder est fertilisé, mais le lit n’est pas rempli ; le peu d’eau qui y entre coule dans trois rigoles qui sont au milieu et que je verrai tout à l’heure. Enfin, si l’année est tout à fait sèche, l’eau ne descend nulle part, le sable reste stérile, et il y a famine. Plusieurs années de disette viennent de s’écouler ; aussi quelle joie a accueilli les premières ondées, prélude d’un hiver humide ! avec quelle précipitation tout le monde s’est jeté vers le mạder ! avec quel entrain chacun laboure le plus qu’il peut ! Pendant les jours que je viens de passer à Tintazart, il n’y avait dans le qçar ni un homme ni une bête : vaches, ânes, chevaux, mulets, chameaux, tout était au mạder avec les hommes ; les femmes seules et les petits enfants gardaient les maisons. Toute la population mâle de la contrée, nomade et sédentaire, est massée depuis quinze jours dans cette étroite bande de terre. Des habitants du Petit Atlas, du Sous même et du Sahel, y ont des terrains et sont venus les cultiver. Le lit de l’Ouad Dra, d’habitude désert, présente l’aspect le plus gai et le plus animé. Au lever du jour, une multitude de feux s’allument le long des deux rives, perçant le brouillard du matin : c’est le premier repas qui s’apprête en silence. Puis chacun quitte le bivac et se met au travail ; les vapeurs s’élèvent peu à peu ; au-dessous des pentes du flanc gauche, encore d’un violet sombre, le soleil illumine le fleuve dont les sables se colorent d’un rosedoux : la vie renaît ; le lit se couvre de monde ; les laboureurs le parcourent en tous sens : on n’entend que les hennissements, les mugissements des animaux, et les cris des conducteurs qui les excitent.Après avoir remonté quelque temps le fleuve, au milieu de ce travail, de ce mouvement universels, je visite les trois rigoles centrales où est en ce moment toute l’eau du Dra. La plus septentrionale a 20 mètres de large et 1 mètre de profondeur ; la vase y est plus détrempée qu’ailleurs, mais elle ne contient point d’eau. La seconde, pareille, a seulement 10 mètres de large. La plus méridionale n’en a que 8, mais sa profondeur est double et de nombreuses flaques d’eau sèment le fond. L’eau du Dra est salée dans cette région. Les trois rigoles serpentent au milieu d’une végétation touffue ; au ras du sol, diverses herbes se pressent en tapis ; des tamarix de 3 à 4 mètres les ombragent. L’eau de la dernière rigole et l’humidité répandue dans le mạder ont été apportées par des affluents du fleuve à la suite des pluies récemment tombées dans la montagne ; elles suffisent pour assurer la moisson ; si le haut Dra ajoutait son tribut, celle-ci serait plus belle ; s’il venait au printemps, après cette moisson faite, on pourrait semer de nouveau et avoir double récolte. Les inondations produites par le cours supérieur durent peu de jours.Je prends au retour le même chemin qu’à l’aller, en traversant le Medelles plus haut que la première fois. Les trois bras de l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa ont l’aspect suivant : le bras oriental a 20 mètres de large, des berges insensibles, un fond de sable en partie humide, point d’eau ; le bras central est très humide, large de 40 mètres, du reste semblable au précédent ; le bras occidental est pareil aux deux autres, mais plus sec ; sa largeur est de 30 mètres ; il marque la fin des sables et la limite du Medelles.Un homme des Ida ou Blal m’a servi d’escorte dans cette excursion. Cet unique zeṭaṭ avait été difficile à trouver, tout le monde étant parti pour le Dra. Les fertiles terres des mạders, quelque incultes qu’elles soient la plus grande partie de l’année, ont toutes leurs possesseurs. Chacun d’eux connaît sa parcelle. Un champ au mạder se vend, s’achète, se loue comme un autre bien. Tant qu’il ne tombe pas de pluie, on ne s’en occupe pas ; à l’apparition des premiers nuages, le propriétaire se prépare à labourer ou se met en quête d’un fermier. On passe au mạder le temps du labour et des semailles, 15 jours ou trois semaines. Les hommes seuls y vont, avec les bestiaux ; comme provisions, on emporte de l’orge et du maïs, parfois des dattes. Jamais on ne prend de tente : tout le monde bivaque, même les nomades. Les travaux terminés, on s’en va pour ne revenir qu’au moment de la récolte, en mars. Dans trois mois et demi, vers les premiers jours de mars 1884, je verrai moissonner ce qu’on sème aujourd’hui : la récolte sera superbe, quoique les eaux du haut Dra doivent continuer à faire défaut. A peine sera-t-elle achevée, ces eaux arriveront etinonderont le lit du fleuve durant plusieurs jours. Il est donc probable qu’on aura fait deux récoltes en 1884.Le Mạder Ida ou Blal est fort long ; il se divise en plusieurs portions. Celle que j’ai visitée s’appelle le Rist Djedeïd, du nom des hauteurs qui la bordent.II. — AQQA.Parti de Tintazart le 28 novembre à 7 heures et demie du matin, j’arrivai à El Kebbaba, le plus oriental des qçars d’Aqqa, le même jour à 6 heures du soir. Mon escorte se composait de deux hommes. Obligé de marcher sur les territoires des Ida ou Blal et des Aït ou Mrîbeṭ, j’avais un zeṭaṭ de chaque tribu. La route de Tintazart à Aqqa peut se diviser en deux parties : de Tintazart au lit de l’Ouad Tatta, et de l’Ouad Tatta à El Kebbaba. La première partie est l’areg, tel que nous le connaissons, avec son sol uni, sablonneux et dur, ses touffes de melbina, d’aggaïa, de kemcha, ses gommiers rabougris de 1 à 2 mètres, ses serpents rocheux qui se déroulent en raies sombres à la surface blanche de la plaine ; de temps à autre, un qçar apparaît avec sa fraîche ceinture de palmiers, faisant diversion à ce monotone paysage. Deux kilomètres avant d’atteindre l’Ouad Tatta, on traverse une cuvette sans végétation appelée Imchisen ; elle est couverte d’une couche de 5 à 15 millimètres d’amersal, poudre blanche ayant l’apparence du sel, sans aucun goût. Peu après, à un kilomètre de la rivière, le sable s’amollit et se couvre d’une végétation abondante : les touffes de melbina et d’aggaïa s’élèvent ; entre elles croissent desakrass, sortes de joncs d’un vert foncé ; des tamarix se mêlent aux gommiers ; au-dessus d’eux, quelques palmiers sauvages dressent leur tête. Cette verdure s’étend jusqu’à la rive gauche de l’Ouad Tatta. Elle y cesse. Là finit l’areg et commence la seconde partie de mon trajet. Le sol, toujours plat, devient gris et pierreux ; plus de serpents rocheux sortant de terre, çà et là des plateaux bas, des talus rocailleux ; une foule de lits de torrents coupent la route : tous sont à sec, avec un fond de gros galets de 6 à 15 mètres de large ; la végétation reste la même, le gommier augmentant un peu. Tel est le pays, désert absolu, qu’on traverse de l’Ouad Tatta à El Kebbaba.Depuis Tiiggan, dernier qçar de Tatta, je n’ai rencontré personne sur mon chemin. Les principales rivières que j’ai traversées sont : l’Ouad Adis (lit de roche large de 20 mètres, au milieu duquel coulent 3 mètres d’eau claire et courante ; berges insensibles) ; l’Ouad Tatta (il se divise en trois bras : le bras oriental a 100 mètres de large, des berges de 1 mètre à 1/2, en galets roulants, un fond de roche où serpentent 3 mètres d’eau limpide et courante, salée ; le bras central, large de 30 mètres, est à sec ; le bras occidental a 60 mètres, un lit de roche et des flaques d’eau : ces divers bras sont séparés par des langues de terre partie sablonneuses et partie couvertesde gros galets, sans végétation) ; enfin l’Ouad Foum Meskoua (il se divise en trois ou quatre bras dont le plus large a 30 mètres ; tous sont à sec, ont un lit de gros galets, et des berges à 1/2 hautes de 2 à 3 mètres). Tel était le Bani à Tisint, tel je l’ai vu à Tatta, tel je le retrouve à Aqqa. De quelque point qu’on aperçoive cette chaîne, on n’y distingue aucune différence. Partout même hauteur, même composition, même forme, même couleur. Entre les khenegs de Tatta et d’Aqqa, elle présente trois points remarquables : Foum Azerftin, kheneg étroit et désert donnant passage à l’Ouad Azerftin, ruisseau à sec ; Foum Meskoua, kheneg semblable au précédent ; Tizi Aqqa, col par où un second chemin conduit de Tatta à Aqqa. Cette voie suit le pied méridional du Bani de Tatta au col, franchit la chaîne à ce passage, et en longe le pied septentrional jusqu’au kheneg d’Aqqa. Le Tizi Aqqa est peu au-dessous du niveau général des crêtes.L’oasis d’Aqqa, qu’on appelle aussi Aqqa ou Chaïb, ressemble à celle de Tisint. Forêt compacte de palmiers massée au sud du kheneg où l’Ouad Aqqa perce le Bani, elle s’étend en grande partie sur les bords de cette rivière. Un second cours d’eau contribue à l’arroser : l’Ouad Kebbaba sort du Bani à l’est de Foum Aqqa, coule au pied de la chaîne jusqu’au kheneg, et de là se dirige vers le sud en arrosant la portion orientale des plantations.Les qçars d’Aqqa, comme ceux de Tisint, s’élèvent la plupart à la lisière de l’oasis ; un seul se trouve au milieu. Ils sont au nombre de dix ; en voici les noms : Tagadirt, Taourirt, Erḥal, Ez Zaouïa, El Qaçba, Agadir Ouzrou, El Kebbaba, Aït Djellal, Aït Bou Feḍaïl, Aït Anter. Autrefois, Tagadirt était la première en importance : à présent, Tagadirt, Taourirt, Erḥal, Agadir Ouzrou, sont de même force ; El Kebbaba et El Qaçba sont un peu moindres ; Ez Zaouïa est la dernière : Ez Zaouïa doit son nom au sanctuaire de Sidi Ạbd Allah Oumbarek, qu’elle renferme. Dans la population, mélange de Ḥaraṭîn et de Chellaḥa, les Ḥaraṭîn dominent. Aqqa, jadis sans debiḥa, est, depuis 40 ans, sous la suzeraineté des Aït ou Mrîbeṭ. Chaque qçar a son gouvernement séparé et est administré par un chikh. Les chikhs d’Aqqa sont héréditaires, et plus puissants que ceux de Tisint et de Tatta : ils sont Chellaḥa et originaires de leurs localités, excepté celui d’El Kebbaba, qui est un des chikhs Aït ou Mrîbeṭ.Aqqa se trouve, pour le commerce, dans les mêmes conditions que Tatta. Naguère lieu d’arrivée des caravanes du sud, elle voyait affluer sur ses marchés l’or, les esclaves, les cuirs, les tissus du Soudan. A côté d’un trafic considérable, l’industrie locale s’était développée : Aqqa était célèbre pour ses bijoux d’or. Toutes ces sources de fortune sont taries ; plus de commerce, plus d’industrie, plus de relations lointaines. Il reste une oasis comme Tatta, comme Tisint, vivant du produit de ses dattiers. Deux marchés subsistent, peu fréquentés : le Ḥad de Taourirt et le Tlâtad’Erḥal. Le trafic qui jadis enrichissait ce lieu s’est transporté à Tindouf et à Tizounin.Aqqa égale et surpasse peut-être Tisint par son aspect riant et la beauté de sa végétation : point de fruits qu’on n’y trouve : à côté des dattes, bou sekri, bou iṭṭôb, djihel, bou feggouç, bou souaïr, elle produit en abondance figues, raisins, grenades, abricots, pêches, noisettes, pommes et coings. D’innombrables canaux arrosent ces beaux vergers. L’eau coule en toute saison et dans l’Ouad Aqqa et dans l’Ouad Kebbaba. On pêche des poissons dans le premier.D’Aqqa on voit, dans la direction du sud, deux oasis, seules au milieu de la plaine. L’une, proche, est Oumm el Ạleg, petit qçar entouré de quelques palmiers ; l’autre, lointaine, est Tizounin, localité importante qui apparaît comme une butte grise isolée dans le désert.Les Aït ou Mrîbeṭ, sur les terres desquels est Aqqa, sont une nombreuse tribu nomade cantonnée entre le Bani au nord, les Ida ou Blal à l’est, l’Ouad Dra au sud, diverses tribus du Sahel à l’ouest. Elle se divise en fractions, dont la plus puissante est celle des Aït ou Iran. Occupant la portion orientale du territoire, ceux-ci ont sous leur suzeraineté Aqqa, Tizounin, Tizgi el Ḥaraṭîn, Tizgi es Selam[74], Tadakoucht[75], Icht. Deux frères, Chikh Ḥamed, résidant à Tizounin, et Chikh Moḥammed, résidant à El Kebabba, les commandaient autrefois ; tous deux sont morts, et leurs enfants leur ont succédé. Une faible partie des Aït ou Iran habite les oasis tributaires, la plupart vivent sous la tente. Le groupe n’a point de mạder particulier : il possède et loue des terres dans les mạders Ida ou Blal, Tatta et Aqqa. Les discordes, fréquentes entre les diverses fractions des Aït ou Mrîbeṭ, sont rares dans l’intérieur de chacune d’elles. La tribu est indépendante, et sans relations avec le sultan.5o. — IDA OU BLAL.Peu après mon retour d’Aqqa, je quittai Tintazart : mes excursions aux environs, des insinuations perfides des Juifs avaient attiré l’attention sur moi et rendu mon séjour périlleux. Le Daoublali[76]Ḥaïan, mon patron, craignant un attentat contre son client, vint en hâte m’avertir des bruits qui circulaient et des dangers que jecourais ; il me proposa de m’installer dans sa maison, à Toug er Riḥ. J’acceptai. Toug er Riḥ est un qçar plus petit que Tintazart. Il se dresse au milieu de l’areg, sur une butte isolée dont il couvre les pentes et couronne le sommet. Cette situation lui a fait donner par les nomades le nom deToug er Riḥ, « fille du vent » ; il s’appelait primitivement Isbabaten. Les jardins en sont pauvres ; aucune localité de Tatta n’a moins de palmiers.Les Ida ou Blal sont une tribu nomade, se disant d’origine arabe[77], cantonnéeentre les premières pentes du Petit Atlas au nord ; les Oulad Iaḥia à l’est ; les Aït ou Mrîbeṭ à l’ouest. Au sud, elle s’étend à plusieurs journées de marche dans le désert, sans limite fixe : point de tribu entre elle et le Soudan. Si les Ida ou Blal parcourent en maîtres ce vaste territoire, leurs tentes en occupent une faible portion. Par mesure de sûreté, elles ne se disséminent pas : le plus souvent toutes sont massées en un point ; elles se divisent rarement en plus de deux groupes. La majeure partie de l’année, la tribu se tient dans le voisinage de Tisint ou de Kheneg eṭ Ṭeurfa, entre le Bani et le Dra ; au printemps, elle passe le fleuve, appelée par les riches pâturages qui se trouvent sur sa rive gauche entre lui et le Ḥamada. La zone d’opérations des Ida ou Blal s’étend au delà de leur territoire. Ces opérations consistent en deux choses : escorte et pillage de caravanes : ạnaïa et ṛazia. De Tatta à Timbouktou, de Tatta à l’Adrar, dans le triangle compris entre ces trois points, dans le Sahel au sud de l’Ouad Dra, on les trouve tantôt par petits groupes, escortant des convois, tantôt par troupes de 50 à 60, battant le pays pour en surprendre. Principaux théâtres de leurs courses, ces régions ne sont pas les seules ; ils parcourent la Feïja au nord du Bani, poussent des pointes au sud du Dra sur les Ạrib et les Berâber, apparaissent avec leurs ṛezous jusqu’au Tafilelt et au Touat.Voici la décomposition des Ida ou Blal :Aṭṭara⎧⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎩Soualeb.Behenni.Aït El Ḥaseïn.Oulad Ạbd Allah.Ḥaïan⎧⎪⎪⎨⎪⎪⎩Mdahi.Oulad Bella.Igertat.Ida ou Blal⎧⎪⎪⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎪⎪⎩Aït Mḥammed.Soukkan.Ḥaïan el Bali⎧⎨⎩Ferarma.Djedân.Imoulaten.Mekrez el Ḥadjer⎧⎪⎪⎨⎪⎪⎩Aït Mousi.Aït Ḥamed.El Qcîbat.Mekrez⎧⎪⎪⎨⎪⎪⎩Meskis.El Khleṭ.Aït Oujana.Aït Boudder.Iannout⎧⎨⎩Aït Ba Ḥaman.Aït Ḥarz Allah.Oulad Doudoun.Les Ida ou Blal forment environ1800 fusils et 100 chevaux. Les chevaux étaient autrefois plus nombreux : la dernière guerre entre les Ḥaïan et les Mekrez les a décimés. Cette guerre, dont les rancunes ne sont pas éteintes, quoique la paix soit faite, s’est terminée à l’avantage des Ḥaïan. Les pertes en hommes ont été presque égales des deux côtés : il est mort 120 Ḥaïan et 150 Mekrez. Nous avons dit le motif de la querelle : l’attaque par les Mekrez d’un Chleuḥ de Tintazart, client des Ḥaïan. Un chikh héréditaire commandait jadis chaque fraction des Ida ou Blal ; seul le titre subsiste dans les familles qui le possédaient, le pouvoir n’y est plus attaché : les groupes s’administrent isolément par l’assemblée de leurs principaux membres. Un Daoublali a une grande autorité sur toute la tribu et peut, sans porter de titre, en être regardé comme chef : il s’appelle Ạli ould Ben Nạïlat. Bien qu’ayant une maison à Toug er Riḥ, il habite sous la tente, avec l’ensemble de ses concitoyens. Ḥaïan, sa considération est aussi grande chez les Mekrez que parmi les siens. Hors de cette influence, les Ida ou Blal n’en subissent que deux, à un degré moindre : l’une, temporelle, celle qu’Ạli ben Hiba, de Djebaïr, s’est acquise par ses richesses ; l’autre, spirituelle, celle du Jakani Ḥamed Digna, fils d’El Mokhtar, le marabout de Tindouf.Les Ida ou Blal sont indépendants et ne reconnaissent point le sultan. Je demandai un jour à l’un d’eux s’ils n’avaient jamais eu de relations avec lui. « Si, me répondit-il, nous en avons eu il y a un an et demi ; voici lesquelles. Moulei el Ḥasen ayant, pendant sa campagne du Sahel, envoyé des secrétaires et des mkhaznis ramasser l’impôt dans le Ras el Ouad, nous dépêchâmes un ṛezou s’embusquer sur leur passage : quand les gens du gouvernement revinrent, avec des mulets chargés d’argent, on les attaqua, les mit en fuite, et l’on amena en triomphe parmi nous le tribut des habitants du Sous et les armes et les chevaux des mkhaznis. Telles furent les dernières relations de notre tribu avec le sultan. Je ne sache pas qu’elle en ait eu d’autres. »Chez les Ida ou Blal, comme à Tintazart, on ne voit que de jeunes hommes : les pères ont été moissonnés dans les guerres civiles qui désolèrent la tribu et dont la dernière finit à peine. Puissants il y a quinze ans, les Ida ou Blal sont sans force à l’heure présente, épuisés par ces querelles intestines. Eux, dont le nom faisait trembler jadis tout le Sahara, ont peine à se défendre des incursions des tribus voisines. Ils sont moins occupés d’envoyer des ṛezous que de se garder contre ceux des autres. Les Berâber les attaquent sans cesse. A chaque instant on en signale une troupesur quelque point du territoire. Nous en avons vu une se jeter sur les jardins de Tisint ; quinze jours après, une autre s’abattait sur le mạder à l’est du Rist Djedeïd. Ces incursions sont contraires à toute loi, car les Ida ou Blal sont clients des Berâber. Chaque année, ceux-ci envoient des députés percevoir le montant du tribut, une ouqia par fusil ; les Ida ou Blal qui voyagent sur leurs terres paient, en outre, 2 ouqias par chameau, une par âne et une par personne. La debiḥa existe depuis un temps immémorial : jadis les conventions en étaient respectées des deux côtés ; aujourd’hui, profitant de la faiblesse de leurs vassaux, les Berâber font exécuter les clauses à leur bénéfice et ne tiennent pas compte de celles qui sauvegardent les Ida ou Blal. Tributaires des Berâber, les Ida ou Blal sont eux-mêmes suzerains d’une foule de tribus et de districts : les Aït Jellal, les qçars de l’Ounzin, des ouads Aginan et Aït Mançour, de Tatta, de Tisint, ceux de la Feïja, sauf Qaçba el Djouạ, ceux du sud du Bani situés sur leur territoire, sont leurs clients. Ces nombreux pactes entraînent des rapports continuels entre eux et les tribus voisines : en un mois et demi, j’ai vu plus de dix députations chez eux, toutes venues pour le même objet : plaintes sur des convois attaqués malgré des debiḥas, et demandes de restitution. Les réclamants étaient des Berâber, des Aït Jellal, des Chellaḥa du Petit Atlas, jusqu’à des gens du Tafilelt. Les Ida ou Blal sortent peu du Sahara. Quelques-uns à peine ont été à Mogador ou à Merrâkech, aucun à la Mecque. Ils connaissent admirablement leur pays et sont au courant de la région qui s’étend d’ici au Tafilelt, à Ouad Noun, à Timbouktou et à l’Adrar.Les Ida ou Blal sont en ce moment dans la dernière misère : leurs guerres intestines les avaient appauvris ; plusieurs années de famine ont mis le comble à leur détresse. En temps ordinaire, la tribu est riche : ses troupeaux, nuls aujourd’hui, sont d’habitude nombreux ; le mạder la fournit de grains ; quelques-uns de ses membres se livrent au commerce du Soudan ; enfin, elle a dans le Sahara une ressource inépuisable, par les sommes que lui vaut l’escorte des caravanes et le butin qu’elle fait en les pillant. Le ṛezou est, chez les Ida ou Blal, la première des institutions. Il s’organise de la façon suivante : un ou plusieurs individus, connus pour leur audace, annoncent qu’on va entreprendre une ṛazia et font appel aux hommes de bonne volonté. Des jeunes gens de la tribu se présentent ; souvent des Chellaḥa des qçars se joignent à eux, ou prêtent leurs chevaux moyennant une part de butin. Les ṛezous se composent de chameaux, de chevaux, ou de fantassins. Les derniers, parfois de 400 à 500 hommes, font des expéditions de courte durée et dans un rayon peu étendu. Les autres ne dépassent pas 100 combattants et opèrent au loin. Ils emmènent des chameaux chargés de dattes, s’installent auprès d’un point d’eau et envoient chaque jour des cavaliers à la découverte ; l’un d’eux aperçoit-il un convoi ou des voyageurs, il vole l’annoncer. On s’élance à la poursuite de la proie, on s’empare des marchandises,on dépouille les hommes : s’ils appartiennent à des tribus éloignées, à des tribus faibles, ou si ce sont des Juifs, on les renvoie nus, mais vivants ; s’ils sont d’une fraction proche et de qui l’on redoute des représailles, on les tue pour sauver le secret. Puis on revient aux chameaux et on guette de nouveau. Tant que durent les dattes, on reste en embuscade dans le même lieu, ou à des points d’eau voisins ; lorsqu’il n’y en a plus, on s’en retourne. Quelquefois le ṛezou tombe à l’improviste sur des douars d’une tribu voisine qu’il sait isolés ou mal gardés. Les Ida ou Blal, ces impies qui ne veulent pas entendre parler de religieux, ne partent jamais pour une ṛazia sans en avoir un dans leurs rangs. Ils l’emmènent pour prier Dieu de rendre l’expédition fructueuse : chaque jour, il demande au Seigneur de favoriser le ṛezou, de faire tomber de nombreux voyageurs dans ses pièges, de lui inspirer les meilleures embuscades. On paie ses services sur les bénéfices de l’opération. A-t-on fait de riches captures ? Il touchera une part considérable. S’est-on fatigué en vain ? n’a-t-on rien pris ? C’est un mauvais marabout ! on l’accable de reproches ; on ne lui donne rien ; on ne l’emmènera pas une autre fois. Les ṛezous qui du Bani au Soudan sillonnent le désert en tous sens sont le seul danger des voyageurs dans cette région. Les grandes caravanes, de plusieurs centaines de personnes, n’ont rien à redouter ; elles sont armées et on n’ose les attaquer : telles sont celles qui, chaque printemps et chaque automne, traversent le Sahara entre Timbouktou d’une part, Tindouf, le Dra, le Tafilelt de l’autre. Les négociants qui, pour faire de meilleures affaires en devançant l’arrivée générale, essaient de franchir seuls le désert, ont tout à craindre. Ils s’efforcent d’échapper par le petit nombre et la vitesse à la vue des ṛezous. Quelquefois ils ont ce bonheur. C’est ainsi, presque seul, que le docteur Lenz traversa le Sahara. Le récit de son passage à Tindouf est ici sur les lèvres de chacun. Comme il était en cette oasis, à la veille de s’enfoncer dans le désert, on s’étonnait de son audace : s’aventurer seul dans ces solitudes terribles ! Et les pillards, les Berâber, les Oulad Deleïm, les Regibat, n’y pensait-il pas ? Pour réponse, il montra son fusil. « De combien d’hommes sont ces ṛezous dont vous voulez m’effrayer ? — De 60, 80, 100 même. — Pas plus de 100 ? — Non. — Eh bien, regardez ! » Il épaule son arme et tire, sans recharger ni s’interrompre, cent cinquante coups de feu. Les Ida ou Blal ont des idées fort étranges sur les Chrétiens : ils les considèrent plutôt comme des sortes de génies, de magiciens, que comme des hommes ordinaires. Ils les croient très peu nombreux, disséminés dans quelques îles du nord, et doués d’un pouvoir surnaturel : les uns me demandaient s’il était vrai qu’ils labourassent la mer, d’autres si les Français étaient aussi nombreux que les Ida ou Blal. Cette dernière question est excusable. Ils savent de nous une seule chose : depuis trois ans, les gens de Figig, une poignée de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, nous font impunément la guerre sainte. Eussent-ils osé s’attaquer à une tribu comme la leur ? Les Ḥaraṭîn deTisint entreraient-ils en lutte avec les Ida ou Blal ? Jamais. On juge notre puissance d’après notre conduite à Figig ; on n’en saurait avoir une haute idée. Notre réputation est telle dans le Sahara Marocain, du Sahel à l’Ouad Ziz. On n’y admet pas que notre patience à Figig soit respect pour Moulei El Ḥasen. Il n’est pas le maître de Figig. Qu’existe-t-il de commun entre lui et cette oasis ? Il n’y a guère plus d’ignorance, en effet, à mettre au même rang la France et les Ida ou Blal qu’à croire Figig soumis au sultan de Fâs.6o. — RETOUR A TISINT. MRIMIMA.Aqqa et le mạder étaient les limites ouest et sud que j’avais fixées à mon voyage. Je songeai, après quelques jours passés à Toug er Riḥ, à m’occuper du retour ; il devait s’effectuer par le Ternata ou le Mezgîṭa et le Dâdes. Tisint était la première étape sur cette voie. Je priai mon patron de m’y ramener.17 décembre.Départ à 8 heures du matin, en compagnie de trois Ida ou Blal. Je traverse le kheneg d’Adis, puis je m’engage dans la vallée de l’Asif Oudad, où je regagne mon chemin de l’aller. De Toug er Riḥ à l’Ouad Imi n ou Aqqa, on est dans l’areg, sable dur semé de rares touffes de melbina et d’aggaïa. Au delà de l’Ouad Imi n ou Aqqa, je retrouve la région parcourue en venant à Tintazart, sol pierreux avec des gommiers, nombreux surtout au bord des cours d’eau. J’arrive à 3 heures et demie à Aqqa Igiren, gîte d’aujourd’hui.J’ai vu près du kheneg d’Adis plusieurs rivières nouvelles : l’Ouad Toug er Riḥ (au pied de Toug er Riḥ, il a un lit de gravier large de 12 mètres, et est à sec ; plus haut, près de Tiiti, l’eau y coule) ; l’Ouad Adis (au pied de Tamessoult, le lit en a 20 mètres de large, dont 8 remplis d’eau claire et courante de 40 centimètres de profondeur ; berges de terre à 1/2, hautes de 5 mètres) ; l’Ouad Izourzen (40 mètres de large, à sec, fond de gravier avec rigole de vase humide au milieu ; hautes berges de sable) ; l’Ouad Imi n ou Aqqa (50 mètres de large, à sec, lit de gros galets, berges de sable de 1 à 2 mètres) ; l’Asif Oudad (25 mètres de large, à sec, lit de gros galets, berges d’un mètre).18 décembre.Départ d’Aqqa Igiren à 8 heures du matin. Arrivée à Agadir Tisint à 4 heures du soir. L’aspect du pays entre Tatta et Tisint a changé en l’espace d’un mois :la végétation s’est modifiée ; la melbina, vivace à la fin de novembre, est desséchée ; de verte l’aggaïa est devenue jaune. On ne voyait alors que ces plantes, avec la kemcha : aujourd’hui une foule d’herbes, de fleurs, sont sorties de terre et la couvrent de verdure. On les trouve sur tout le parcours, ici poussant dans le sable, là se glissant entre les pierres, partout substituant les teintes éclatantes des fleurs et des feuilles à la surface grise du sol. Quelques gouttes de pluie ont produit cette transformation.SÉJOUR A TISINT.En arrivant à Agadir, je descendis chez le Ḥadj Bou Rḥim qui, lors de mon premier passage, m’avait fait promettre d’accepter au retour son hospitalité. Des circonstances inattendues devaient m’amener à avoir cet homme pendant près de quatre mois comme compagnon de chaque jour. Je ne puis dire combien j’eus à me louer de lui, ni quelle reconnaissance je lui dois : il fut pour moi l’ami le plus sûr, le plus désintéressé, le plus dévoué ; en deux occasions, il risqua sa vie pour protéger la mienne. Il avait deviné au bout de peu de temps que j’étais Chrétien ; je le lui déclarai moi-même dans la suite : cette preuve de confiance ne fit qu’augmenter son attachement. Le Ḥadj Bou Rḥim est Ḥarṭâni ; c’est l’un des principaux habitants de Tisint.J’étais loin de prévoir, le 18 décembre, en entrant dans sa maison, que j’allais vivre avec lui durant plusieurs mois. Je ne pensais qu’à une chose : gagner le Ternata, le Mezgîṭa ou le Tinzoulin, et continuer rapidement ma route au nord-est. Se rendre d’ici au Ternata est difficile : on va sans grands dangers à Mḥamid el Ṛozlân avec des zeṭaṭs Berâber ; pour atteindre directement le Tinzoulin ou le Ternata, il faut traverser le territoire des Oulad Iaḥia, et ceux-ci sont en guerre avec les Ida ou Blal et avec Agadir ; de plus, une famine terrible, auprès de laquelle celle d’ici n’est rien, règne chez eux : dans cette détresse, tous sont brigands ; ils attaquent, pillent tout le monde ; point d’ạnaïa qu’ils respectent. Le Ḥadj Bou Rḥim et mon patron Ḥaïan réfléchissent aux moyens de me mettre en route. Deux partis se présentent : le premier est de s’adresser à un Daoublali ayant des parents parmi les Oulad Iaḥia et demeuré en bonnes relations avec eux malgré les hostilités, et de le prier de faire venir chez lui des zeṭaṭs sûrs, entre les mains de qui on me mettrait et qui me mèneraient au Tinzoulin : on dresserait, selon l’usage du Sahara pour les occasions importantes, un acte par lequel les zeṭaṭs se déclareraient responsables de moi envers la tribu des Ida ou Blal, s’engageant, en cas de malheur, à lui payer une somme considérable. Le second parti est d’aller à Mrimima, village peu éloigné d’ici, où se trouve la célèbre zaouïa de S. Ạbd Allah Oumbarek,la plus vénérée d’entre Sous et Dra après celles de Tamegrout et de S. Ḥamed ou Mousa. S. Ạbd Allah, chef actuel de la zaouïa, est très considéré parmi les Oulad Iaḥia : on lui demanderait de me faire conduire par un de ses propres fils jusqu’au Tinzoulin. Point de zeṭaṭ qui vaille une pareille protection ; et là, au moins, pas de trahison à craindre : les marabouts de Mrimima sont gens à qui l’on peut se fier. On s’arrête à ce dernier projet. Je pars pour Mrimima.26 décembre.Départ à 9 heures et demie du matin, en compagnie du Ḥadj et de trois Ida ou Blal, parmi lesquels mon patron. En sortant de l’oasis, auprès d’Ez Zaouïa, je trouve une plaine de sable dur, semée de quelques touffes d’aggaïa et de melbina. Vers 11 heures un quart, j’en atteins l’extrémité, et j’entre dans un défilé entre le Djebel Feggouçat et la Koudia Bou Mousi. Le Djebel Feggouçat est un serpent de roche noire étroit et bas, pareil à celui de Tintazart ; la Koudia Bou Mousi, plus élevée, est un lourd massif de collines grises aux pentes douces. Entre eux s’étend un large couloir où je marche. Le sol est formé de dunes de sable, hautes de 1 à 2 mètres ; la végétation est plus vivace qu’auparavant : l’aggaïa, plus haute et plus abondante, se mêle de touffes de sebt. Par places, le sable est humide : il disparaît alors sous la verdure et se couvre de ziâda, de ḥamid, d’ouḍen naja, de ṛerima el ṛzel[78]. A midi un quart, je quitte le défilé et franchis le Djebel Feggouçat. De sa crête, on voit le désert jusqu’au Dra. C’est une vaste plaine, sillonnée de serpents rocheux et de collines, analogue d’aspect à celle qui s’étend au sud de Tatta. Toutefois le terrain semble plus accidenté ici que là, les chaînes plus nombreuses et plus hautes. Les deux principales sont le Djebel Mḥeïjiba, ou Koudia Mrimima, et le Djebel Hamsaïlikh. La première paraît avoir 60 à 70 mètres d’élévation au-dessus de la plaine environnante, la seconde davantage ; toutes deux sont de roche nue, et ont leurs flancs en pente douce. Le Mḥeïjiba est noir et luisant comme le Bani, le Hamsaïlikh d’une teinte claire ; ce dernier contient, dit-on, des minerais. Je vois à quelques pas du chemin un massif de verdure célèbre dans la contrée : il cache les sources de S. Ạbd Allah ou Mḥind, sources intarissables et douées de rares propriétés : toute personne atteinte d’une maladie scrofuleuse n’a qu’à aller à la qoubba de S. Ạbd Allah ou Mḥind, à Ez Zaouïa, à y passer trois jours en prières et en sacrifices, puis à se baigner ici : sa guérison est assurée. La Koudia Bou Mousi donne, plus à l’est, naissance à d’autres sources et ruisseaux ; un canton se trouve là, le Meṛder Djeld, où, quelle que soit la sécheresse,poussent toujours d’abondants pâturages. Les tentes des Ida ou Blal y sont en ce moment.De l’autre côté du Feggouçat, je franchis deux vallons parallèles, à fond de sable durci, où poussent quelques gommiers ; puis je débouche dans une plaine dont le sol, dur et couvert de galets, a pour seule végétation de petits gommiers qui bordent les lits desséchés des ruisseaux. Cette plaine se prolonge au loin : bornée au nord par un talus bas que perce l’Ouad Tisint au Tizi Igidi[79], à l’est par le Hamsaïlikh, au sud par le Mḥeïjiba, s’étendant à l’ouest jusqu’à la ligne uniforme et mince du Zouaïzel, talus plutôt que collines, elle est traversée par les ouads Tisint et Zgiḍ, qui s’y réunissent auprès de Mrimima, et en sortent pour gagner le Dra par une large trouée, Foum Tangarfa[80]. Cette brèche montre, dans le lointain, les collines bleues du Dra. Au pied du Mḥeïjiba, on voit les palmiers de Mrimima, vers lesquels je marche. Dans la direction du nord-est s’aperçoit Foum Zgiḍ, kheneg dans le Bani, semblable à ceux d’Aqqa et de Tatta ; là est l’oasis de Zgiḍ, et passe l’ouad du même nom. Quatre ou cinq mamelons isolés se dressent dans la plaine entre Mrimima et Foum Zgiḍ, à 6 ou 8 kilomètres d’ici ; on les appelle El Gelob es Sṛîr ou Gelob Mrimima ; ces qualificatifs les distinguent d’un autre Gelob, que j’ai vu en allant au mạder. Jusqu’à Mrimima, le sol reste le même, plat, dur, pierreux ; à mesure qu’on approche, les gommiers augmentent. A 2 heures, j’entre dans le village.Hors l’Ouad Tisint, j’ai traversé un seul cours d’eau de quelque importance, Tazrout Timeloukka (lit de 20 mètres de large, dont 10 couverts d’eau claire et courante ; fond de roche).
Feïja, oasis de Qaçba el Djoua et Bani.(Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua à Aqqa Igiren.)Croquis de l’auteur.
Feïja, oasis de Qaçba el Djoua et Bani.(Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua à Aqqa Igiren.)Croquis de l’auteur.
Feïja, oasis de Qaçba el Djoua et Bani.
(Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua à Aqqa Igiren.)
Croquis de l’auteur.
Séjour à Qaçba el Djouạ. Qaçba el Djouạ est un grand qçar, situé au milieu d’une belle oasis. Les constructions s’élèvent sur les premières pentes de la plus basse et la plus septentrionale de trois collines qui, se dressant près du Bani, sans s’y rattacher, forment un massif isolé au bord de la Feïja. L’Ouad Qaçba el Djouạ, plein de dattiers et confondu avec le sol de l’oasis, contourne ce massif. A son entrée dans les plantations, il reçoit sur sa rive gauche l’Ouad Ṭriq Targant[71], ainsi nommé parce que, pour gagner au nord-ouest le qçar de ce nom, on en remonte le cours un certain temps. Ici, les palmiers, moins serrés qu’à Tisint, ombragent des cultures. Le sol est sablonneux. Point d’eau courante ; l’ouad est à sec, à moins qu’il ne pleuve. Une nappe d’eau existe sous le sol, à peu de profondeur ; une multitude depuits sont creusés dans l’oasis ; par eux la Qaçba s’alimente et irrigue ses plantations. L’arrosage des palmiers est inutile les années de pluie : que l’eau coule dans l’ouad durant vingt-quatre heures, c’est assez pour inonder l’oasis, assez pour que la terre soit fécondée, assez pour que la récolte de grains et de dattes soit assurée. Mais il ne pleut pas tous les ans ; en voici sept que ce bonheur n’est arrivé : sept années de sécheresse viennent de passer sur la partie occidentale du bassin du Dra. Le pays s’en est ressenti et est fort appauvri. L’orge est hors de prix ; il n’y a presque plus de bétail : la misère est générale. Un ciel nuageux et un peu de pluie ayant signalé le commencement de ce mois, l’allégresse fut universelle ; on employa les dernières économies à acheter des grains, et chacun se mit à labourer avec acharnement. Tous déploient ici une activité fiévreuse ; pas un homme de la Qaçba qui ne soit au travail ; on voit de toutes parts des gens conduisant leurs charrues entre les palmiers, traînées par des vaches, des chevaux, des mulets, des ânes et, faute de mieux, des femmes : les bêtes de somme et de trait sont rares dans les qçars et le moment des semailles va passer ! Qaçba el Djouạ est vaste, prospère, et bien construite, partie en pisé, partie en pierre. Les habitants, Chellaḥa. contrastent, par leur blancheur, avec les noirs possesseurs des oasis voisines ; exception remarquable, ils ne reconnaissent point de suzerain, n’ont de debiḥa sur personne. Beaucoup d’entre eux sont cherifs, la plupart sont riches. Ils forment 400 fusils. Leur langue habituelle est le tamaziṛt, presque tous savent aussi l’arabe. Fraction des Aït Semmeg de la rive gauche du Sous, et depuis longtemps séparés de leur tribu mère, ils ont conservé de bons rapports avec elle, et en cas de guerre, malgré la distance, lui envoient et en reçoivent des secours. Ils sont en bonnes relations avec les Ida ou Blal ; beaucoup épousent des femmes de cette tribu. Qaçba el Djouạ est célèbre par l’abondance et la bonne qualité de ses dattes ; elle produit des bou feggouç, des djihel, des bou souaïr, des bou iṭṭôb et surtout des bou sekri.
On distingue d’ici quatre petites oasis, situées de l’autre côté de la Feïja ; chacune d’elles contient un qçar dont elle porte le nom. De ces qçars, Aqqa Iṛen, Tiskmoudin, Ida Oulstan, Serṛina, le plus important est Aqqa Iṛen. On appelle les trois autres Qçour Beïḍin, à cause de la blancheur de leurs maisons. Tous sont peuplés de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn tributaires des Ida ou Blal.
Départ à 6 heures du matin. Je continue à suivre le Bani. Bientôt la Feïja finit et je passe dans une nouvelle région, sur les premières pentes du Petit Atlas, terrain pierreux, mais facile. Vers 10 heures, j’approche d’Aqqa Igiren : on voit d’une part cette petite oasis, de l’autre un kheneg dans le Bani, Kheneg eṭ Ṭeurfa. A cettebrèche se trouvent une source et des dattiers, propriété des habitants d’Aqqa Igiren, mais point de maisons. Une rivière s’échappe par là vers le sud, l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa. Elle est formée de trois cours d’eau, l’Ouad Aqqa Izen, l’Ouad Tesatift et l’Ouad Aqqa Igiren : les deux premiers sont des ruisseaux et coulent dans le désert ; le troisième est une rivière importante ; au-dessus d’Aqqa Igiren, qu’il traverse et où il reçoit un affluent, il prend le nom d’Ouad Targant et arrose plusieurs lieux habités. Aqqa Igiren est une oasis peu étendue, avec deux petits qçars d’aspect misérable ; la moitié des constructions est en ruine et abandonnée ; les maisons qui restent sont en pierre, mal bâties, n’ayant la plupart qu’un rez-de-chaussée, ce qui est le dernier signe de pauvreté dans le pays. Population de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, tributaires des Ida ou Blal. Point d’eau courante ; plusieurs puits de bonne eau et une feggara auprès du qçar occidental.
Kheneg et Teurfa. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua à Aqqa Igiren.)Croquis de l’auteur.
Kheneg et Teurfa. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua à Aqqa Igiren.)Croquis de l’auteur.
Kheneg et Teurfa. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua à Aqqa Igiren.)
Croquis de l’auteur.
Aqqa Igiren. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua.)Croquis de l’auteur.
Aqqa Igiren. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua.)Croquis de l’auteur.
Aqqa Igiren. (Vue prise du chemin de Qaçba el Djoua.)
Croquis de l’auteur.
Vers 3 heures, j’aperçois devant moi les palmiers de Tatta. Cette oasis n’est pas comme Tisint une forêt compacte ; elle se compose d’un grand nombre de groupes distincts, les uns au nord du Bani, les autres au sud : dans la première région, les qçars sont rapprochés et leurs plantations se touchent souvent ; dans la seconde, ils sont isolés et dispersés un par un dans la plaine. Celui où je vais, Tintazart, est de ces derniers. Pour l’atteindre, je commence à gravir le Bani : la montée est difficile : bientôt il faut mettre pied à terre ; je chemine péniblement au milieu des roches. A 3 heures 35 minutes, je parviens au sommet, arête effilée sans aucune largeur. Le coup d’œil, vers le sud, est admirable. Une immense plaine s’étend à perte de vue : c’est le désert. Il se déroule, indéfiniment jaune et plat, jusqu’à un double ruban bleu que forment à l’horizon les coteaux de la rive gauche du Dra et le talusdu Ḥamada. Comme des taches noires sur le sable, apparaissent divers qçars de Tatta ; ils sont disséminés près du Bani, à quelque distance les uns des autres, chacun entouré de ses palmiers. Le col où je suis s’appelle Tizi n Tzgert[72]. La descente est aussi lente que la montée. Au pied du Bani, je rencontre un sable dur sur lequel je marche jusqu’à Tintazart. J’y arrive à 5 heures et demie.
Personne sur la route, de toute la journée. Les cours d’eau que j’ai rencontrés étaient à sec ; ils avaient un lit semblable, à fond de gros galets, à berges de terre de 50 centimètres à 1 mètre de haut. Aucun d’eux n’a d’importance, excepté l’Ouad Aqqa Igiren. Celui-ci, dans l’oasis de ce nom, a 80 mètres de large et des berges à pic de 2 mètres. Le long du trajet, les gommiers sont assez nombreux, sauf sur les flancs du Bani. Dans la vallée de l’Asif Oudad, ils se mêlent, au bord du ruisseau, de quelques tamarix. Des touffes de melbina et de kemcha sèment le sol. Enfantées par les pluies récentes, de petites herbes sortent de toutes parts. Ce qu’on voit, chemin faisant, du Petit Atlas est tout roche, aussi bien les pentes prochaines, noires comme le Bani, que les crêtes éloignées, majestueux massifs d’un rouge sombre.
Tintazart est un des plus grands qçars de Tatta ; elle est bâtie sur l’extrémité d’une petite chaîne rocheuse de 15 à 20 mètres d’élévation, à flancs très escarpés. Cette chaîne fait partie de l’enchevêtrement d’arêtes de roche noire qui serpentent dans la plaine. Le point où est construite Tintazart s’appelle Irf Ouzelag, « la tête du serpent ». La localité se compose de trois parties : l’une, dominée par le donjon de la maison commune, forme le qçar actuel ; une seconde, plus petite de moitié, est ruinée : c’était le quartier de Chikh Ḥamed ; la destruction, qui date de quelques années, est l’œuvre des Mekrez, l’une des deux branches des Ida ou Blal, et fut cause d’une guerre longue et sanglante, à peine achevée, entre les Mekrez et l’autre moitié de la tribu, les Ḥaïan, dont Chikh Ḥamed était client. Le troisième quartier, plus petit que les précédents et hors des murs, est le mellaḥ. Les maisons sont, comme celles de Tisint, pierre à la base, pisé dans les parties supérieures ; elles sont uniformément couvertes en terrasse. Belles plantations de palmiers, arrosées de sources nombreuses. Toutes les eaux qui descendent du Bani et arrosent la plaine entre cette chaîne, Toug er Riḥ et Anṛerif, aboutissent à Tintazart, El Qcîba et Anṛerif et en fertilisent les terres. Dans les trois lieux, les jardins sont au sud des bâtiments ; au nord, on ne voit que le sable desséché de la plaine, l’areg. Tintazartest peuplée de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn ; les premiers dominent. Elle se gouverne à part, comme chacun des qçars de Tatta ; comme eux, elle est tributaire des Ida ou Blal. L’administration y est confiée à un chikh élu par l’assemblée générale. Lors de mon arrivée, un jeune homme de dix-huit ans, Ḥamed ou Baqâder, remplissait ces fonctions. Pendant mon séjour, on eut sujet d’être mécontent de lui et on le remplaça par son cousin, El Ḥasen ould Bihi, aussi jeune que lui. Leurs pères ont péri de mort violente : on voit peu de vieillards en ce pays. Le fait qui motiva ce changement fut le suivant : un Chleuḥ de Tintazart, nommé Ạbd Allah, avait depuis trois ans une affaire en litige avec des gens d’Aqqa Izenqad, autre qçar de Tatta. Ceux-ci lui réclamaient une somme d’argent qu’il refusait de rembourser : ils s’impatientèrent, vinrent au nombre de 17 fusils dans sa maison, le tuèrent, prirent ce qu’ils purent et s’en retournèrent. Cet événement se passait à l’époque où j’étais là. Ḥamed ou Baqâder n’avait rien fait pour prévenir le meurtre et n’essaya point de le punir : il se borna à de molles réclamations auprès de l’assemblée d’Aqqa Izenqad. Son manque d’énergie mécontenta : on lui enleva son titre, et on le donna à son cousin.
Kheneg d’Adis. (Vue prise de Tintazart.)Croquis de l’auteur.
Kheneg d’Adis. (Vue prise de Tintazart.)Croquis de l’auteur.
Kheneg d’Adis. (Vue prise de Tintazart.)
Croquis de l’auteur.
Kheneg d’Adis et Ouad Toug er Rih. (Vue prise de Toug er Rih.)Croquis de l’auteur.
Kheneg d’Adis et Ouad Toug er Rih. (Vue prise de Toug er Rih.)Croquis de l’auteur.
Kheneg d’Adis et Ouad Toug er Rih. (Vue prise de Toug er Rih.)
Croquis de l’auteur.
Tatta est la plus étendue des oasis situées entre le Dra et l’Atlantique. Elle se compose de deux parties. La première, au nord du Bani, comprend de nombreuses localités, échelonnées sur les rives de trois cours d’eau, les ouads Tatta, Toug er Riḥ et Adis. Ces rivières se rapprochent en arrivant au Bani, où le kheneg d’Adis donne passage à toutes trois et conduit dans la seconde région. Celle-ci est ce qu’onappelle l’areg, vaste plaine à sol sablonneux et dur, située au sud du Bani, semée, de distance en distance, de qçars isolés, les uns sur les bords des trois rivières, les autres arrosés par des sources ; l’areg est moins peuplé que la portion supérieure : il compte 14 lieux habités, l’autre en possède 22. Ces diverses localités ont une population identique, mélange de Ḥaraṭîn et de Chellaḥa ; le dernier élément y domine. Elles sont sans lien entre elles et indépendantes. Chacune en particulier est tributaire des Ida ou Blal ; les plus septentrionales ont une seconde debiḥa sur les Aït Jellal, tribu nomade cantonnée non loin de là, vers les pentes supérieures du Petit Atlas. Les principaux centres de Tatta sont Afra et Adis. L’un et l’autre se composent de deux qçars presque contigus. L’un et l’autre réunissent les deux causes d’importance d’un lieu, marché et zaouïa. La zaouïa d’Adis a peu de membres ; le chef en est S. Moḥammed d Aït Ouzeggar. Celle d’Afra, plus considérable, appartient à la nombreuse famille des Aït Ḥoseïn ; les religieux habitent Afra Fouqania, appelée aussi Aït Ḥoseïn, où est enseveli S. Moḥammed d Aït Ḥoseïn, leur ancêtre ; cette zaouïa jouit d’une grande vénération dans le pays. Une troisième existe à Tatta : celle de Djebaïr, fondée par S. Ạli ben Djebira, dont la qoubba s’élève entre Adis et Toug er Riḥ. S. Ạli ben Djebira descendait de S. Moḥammed ech Chergi, de Bou el Djạd ; sa postérité, fixée à Djebaïr, est un rameau de la famille dont Sidi Ben Daoud est le chef. L’un de ses rejetons, Ạli Ben Hiba, ayant gagné une fortune considérable dans le commerce du Soudan, où il a fait un long séjour, a acquis par là une grande influence ; peu d’hommes ont autant de poids à Tatta et dans la tribu des Ida ou Blal. Enfin, une quatrième puissance religieuse, celle du marabout S. Moḥammed Mouloud, a son siège à Tintazart. S. Moḥammed Mouloud est étranger : son père fut S. El Mokhtar bel Lạmech, fondateur de Tindouf et chef de la tribu religieuse des Tajakant. A son lit de mort, S. El Mokhtar partagea entre ses enfants la zone où s’étendait son influence : les Ida ou Blal échurent à Moḥammed Mouloud. Pour être près d’eux il s’établit à Tatta. Mais la tribu est des moins dévotes et ne lui donne ni travail ni profit. A-t-on un acte à dresser, quelque choseà écrire ? on s’adresse à lui ; une légère rémunération le gratifie. Là se bornent et ses fonctions et ses bénéfices. Encore lui préfère-t-on souvent son frère cadet, Aḥmed Digna, qui réside à Tindouf.
Derniers palmiers de Tatta dans la direction du sud, areg, collines de la rive gauche de l’Ouad Dra.(Vue prise de Tintazart.) Croquis de l’auteur.
Derniers palmiers de Tatta dans la direction du sud, areg, collines de la rive gauche de l’Ouad Dra.(Vue prise de Tintazart.) Croquis de l’auteur.
Derniers palmiers de Tatta dans la direction du sud, areg, collines de la rive gauche de l’Ouad Dra.
(Vue prise de Tintazart.) Croquis de l’auteur.
Le commerce de Tatta, considérable naguère, quand y arrivaient les caravanes du Soudan, est presque nul aujourd’hui. On se borne à chercher à Merrâkech les produits européens indispensables, à demander au Sous son huile, à exporter des dattes. Deux marchés, le Tlâta d’Afra et le Khemîs d’Adis. J’ai été une fois à ce dernier : il se tient dans le kheneg d’Adis, sur la rive droite de l’Ouad Adis, en face de Tamessoult, à l’ombre des palmiers. De petites niches de pisé ou de pierre, adossées aux troncs, servent de boutiques aux marchands. Le jour où j’y fus, les produits en vente se réduisaient à peu de chose : des grains, du bétail, de l’huile, des légumes, des cotonnades blanches, beaucoup de khent, un peu de thé et de sucre ; il n’y avait ni allumettes, ni papier, ni aiguilles. Le marché était peu animé. On semblait y être venu plutôt par désir de distraction, afin de se voir et causer, que pour acheter.
Tatta a de nombreux dattiers ; les bou feggouç dominent ; puis viennent les bou iṭṭôb, les djihel, les bou souaïr et, plus rares, les bou sekri. Les arbres sont, comme à Qaçba el Djouạ, assez espacés pour que grains et légumes se cultivent entre leurs intervalles. Les années de pluie, on sème de l’orge dans l’areg, au bord des rivières et dans le voisinage des palmiers, partout où l’on peut arroser.
Outre la population tamaziṛt, un certain nombre d’Ida ou Blal vivent à Tatta, dans des qçars du sud. Des familles de la tribu habitent El Qcîba, Izeṛran, Toug er Riḥ. Les unes s’y sont établies paisiblement, la plupart y sont entrées de force à la faveur des divisions des habitants. Tel est le cas de Toug er Riḥ, lieu où ils sont le plus nombreux : au cours de querelles intestines, une des factions y demanda l’appui d’Ida ou Blal ; ceux-ci entrèrent, chassèrent une partie des habitants, s’emparèrent des meilleures maisons et des jardins et s’installèrent.
Plusieurs localités en ruine jonchent le sol de Tatta : Qaçba el Makhzen et Tiiggan Qedîm sont abandonnés depuis une époque dont la mémoire est perdue ; cinq des qçars de Taldnount, de sept que comptait ce groupe, ont été, il y a trente ans, ruinés par les Ida ou Blal ; des quartiers de Tintazart et d’Izeṛran viennent d’être détruits par la même tribu.
Ici comme à Tisint, le tamaziṛt est la langue générale ; mais presque tous les hommes savent l’arabe.
Mon compagnon, le rabbin Mardochée, se trouvait à Tintazart au milieu de sa famille, entre un frère et une foule de parents. Il était juste de lui permettre de jouir de leur société. Je le laissai se reposer auprès des siens pendant que je faisais deux excursions, l’une au lit de l’Ouad Dra, l’autre à l’oasis d’Aqqa.
Pour le peu de temps que je devais rester à Tintazart, je n’avais pas besoin de faire de debiḥa sur aucune personne du qçar ; ayant à séjourner davantage sur le territoire des Ida ou Blal, il était indispensable de m’assurer de ce côté en me munissant de deux patrons parmi eux : en temps ordinaire un seul eût suffi ; mais la longue guerre qui les a divisés finit à peine ; les membres d’une fraction ne garantissent pas encore contre ceux de l’autre : il faut avoir son protecteur dans chacune d’elles. Ce n’est qu’après avoir rempli ces formalités que je pus me mettre en route.
La portion du lit de l’Ouad Dra qui se trouve à l’ouest du méridien de Tisint est en grande partie cultivable : le fond, sablonneux sur presque toute son étendue, y devient fertile dès qu’il est arrosé. Ces parties labourables sont appeléesmạder. Six principaux mạders sont situés aux confluents des six grands tributaires du fleuve ; on les nomme : Mạder Ida ou Blal, Mạder Tatta, Mạder Aqqa, Mạder Tizgi, Mạder Icht, Mạder Imi Ougadir. Je vais aller au premier.
Parti à 10 heures du matin de Tintazart, j’arrive, à 6 heures et demie du soir, à 200 mètres du lit de l’Ouad Dra, dans un ensemble de cultures appelé Mạder Soulṭân ; ce lieu fait partie de la plaine de Medelles, delta sablonneux formé par l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa à son confluent avec le Dra. J’y passe la nuit. Ma route a traversé cinq régions distinctes. La première, de Tintazart à l’Ouad Toufasour, est l’areg, tel qu’on le voit jusqu’au Bani, sable uni, dur, sans une pierre et sans un arbre ; il est semé de touffes rares et maigres d’aggaïa, de kemcha et de melbina ; d’étroites arêtes de roche noire émergent çà et là et se tordent à sa surface. La seconde région commence à l’Ouad Toufasour et finit au Kheneg Zrorha ; plus de sable ; sol dur et plat, couvert de petites pierres et de gravier ; mêmes plantes, auxquelles s’ajoutent des gommiers de 3 à 4 mètres, nombreux surtout le long des ruisseaux ; les serpents rocheux rampent toujours sur le dos de la plaine, deux ou trois chaînes de collines plus hautes, de couleur grise et jaune, s’y mêlent. Du Kheneg Zrorha à l’Ouad Asgig, dans la troisième partie du trajet, tout relief cesse ; plus d’arêtes rocheuses ; terrain plat jusqu’au Dra : le sol, très dur, est couvert de cailloux noirs comme d’uneécaille sombre et brillante ; même végétation que tout à l’heure, moins abondante et plus étroitement cantonnée sur les bords des ruisseaux. Cette plaine s’appelle Ouṭa Bouddeïr. La quatrième région s’étend de l’Ouad Asgig au delta de l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa : le sol s’adoucit, le gravier se mêle de sable ; celui-ci augmente à mesure que l’on avance ; la végétation garde la même nature, les gommiers diminuent. La cinquième est la plaine de Medelles, delta sablonneux formé de vase et de dunes basses, de 50 centimètres à 1 mètre ; l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa le traverse, divisé en trois bras ; végétation abondante ; des bouquets de grands tamarix ombragent une terre verdoyante, couverte de melbina, d’aggaïa et de sebt[73]; des cultures apparaissent. Plus on avance, plus le sol devient humide ; il est si vaseux durant les 2 derniers kilomètres que les animaux marchent à grand’peine et qu’on est forcé d’aller nu-pieds. Cette partie inférieure du Medelles est défrichée et labourée ; on l’appelle Mạder Soulṭân ; je m’y arrête à quelques pas de l’Ouad Dra. Ma nuit se passe là, au pied d’un bouquet de tamarix, en compagnie d’une douzaine d’Ida ou Blal, laboureurs au bivac.
Peu de monde aujourd’hui sur ma route ; seuls, quelques cultivateurs revenaient du Mạder avec leurs bestiaux, après avoir terminé leurs labours. Les cours d’eau situés sur mon passage étaient à sec ; aucun n’avait d’importance. Le lit de l’Ouad Toufasour, à fleur de terre, se distingue à peine ; celui de l’Ouad Zrorha a un fond de galets large de 12 mètres et des berges de terre de 1 mètre ; celui de l’Ouad Asgig a 30 ou 40 mètres de large, un fond moitié roche, moitié galets, des berges à pic de 1 ou 2 mètres. Durant la dernière partie du trajet, on distinguait le mont Taïmzouṛ et le Kheneg eṭ Ṭeurfa ; seul relief entre eux et le chemin, un massif isolé, le Gelob, dressait à l’est sa double cime au milieu de la plaine qui s’étend du Bani au Dra. Le kheneg d’Adis était invisible ; les collines entre lesquelles j’ai passé au sud de l’Ouad Toufasour le cachaient.
Départ à 6 heures 5 minutes. A 6 heures 9 minutes, je sors de la plaine de Medelles et je gravis un bourrelet rocheux, le Rist Djedeïd, qui la sépare du Dra ; à6 heures 13 minutes, j’en atteins la crête ; à 6 heures 14 minutes, je suis dans le fleuve. Je le remonte. Le lit est de vase, sèche sur les bords, humide vers le milieu. De grands herbages, des fourrés de tamarix le recouvraient, ces jours derniers, d’une végétation touffue. A l’heure qu’il est, presque toute cette verdure a disparu sous les sillons : la majeure partie du sol est ensemencée ; on laboure encore sans relâche ; de toutes parts, on ne voit que charrues attelées de bœufs, de chevaux, de chameaux, on n’entend que les cris et les chants des laboureurs. Le lit de l’Ouad Dra est plat ; il a 3 kilomètres et demi de large ; un talus uniforme élevé de 100 mètres, la ligne bleue qu’on voyait de Tisint et de Tatta, le borde à gauche ; le bourrelet rocheux d’à peine 30 mètres que j’ai franchi ce matin, le Rist Djedeïd, en garnit la rive droite. D’ordinaire, il disparaît en entier sous les hautes herbes et les broussailles : aux pluies d’automne, on les arrache pour cultiver : la moisson faite, elles l’envahissent de nouveau. En ce moment tout est défriché, à l’exception d’une bande de verdure de 500 mètres de large qui court au milieu ; là, dans la partie centrale du lit, le sol est si détrempé qu’il est impossible de labourer : les hommes, même pieds nus, y marchent avec peine. Lorsque, les années très pluvieuses, les eaux du haut Dra arrivent jusqu’ici, elles inondent tout le lit et font une nappe infranchissable de 3 à 4 kilomètres de large ; les cultures sont fécondées et la récolte assurée. S’il est tombé quelques pluies, mais non assez pour déterminer la venue du Dra supérieur, les mạders sont encore arrosés ; les rivières au confluent desquelles ils sont situés leur apportent leur tribut : dans ce cas, chaque mạder est fertilisé, mais le lit n’est pas rempli ; le peu d’eau qui y entre coule dans trois rigoles qui sont au milieu et que je verrai tout à l’heure. Enfin, si l’année est tout à fait sèche, l’eau ne descend nulle part, le sable reste stérile, et il y a famine. Plusieurs années de disette viennent de s’écouler ; aussi quelle joie a accueilli les premières ondées, prélude d’un hiver humide ! avec quelle précipitation tout le monde s’est jeté vers le mạder ! avec quel entrain chacun laboure le plus qu’il peut ! Pendant les jours que je viens de passer à Tintazart, il n’y avait dans le qçar ni un homme ni une bête : vaches, ânes, chevaux, mulets, chameaux, tout était au mạder avec les hommes ; les femmes seules et les petits enfants gardaient les maisons. Toute la population mâle de la contrée, nomade et sédentaire, est massée depuis quinze jours dans cette étroite bande de terre. Des habitants du Petit Atlas, du Sous même et du Sahel, y ont des terrains et sont venus les cultiver. Le lit de l’Ouad Dra, d’habitude désert, présente l’aspect le plus gai et le plus animé. Au lever du jour, une multitude de feux s’allument le long des deux rives, perçant le brouillard du matin : c’est le premier repas qui s’apprête en silence. Puis chacun quitte le bivac et se met au travail ; les vapeurs s’élèvent peu à peu ; au-dessous des pentes du flanc gauche, encore d’un violet sombre, le soleil illumine le fleuve dont les sables se colorent d’un rosedoux : la vie renaît ; le lit se couvre de monde ; les laboureurs le parcourent en tous sens : on n’entend que les hennissements, les mugissements des animaux, et les cris des conducteurs qui les excitent.
Après avoir remonté quelque temps le fleuve, au milieu de ce travail, de ce mouvement universels, je visite les trois rigoles centrales où est en ce moment toute l’eau du Dra. La plus septentrionale a 20 mètres de large et 1 mètre de profondeur ; la vase y est plus détrempée qu’ailleurs, mais elle ne contient point d’eau. La seconde, pareille, a seulement 10 mètres de large. La plus méridionale n’en a que 8, mais sa profondeur est double et de nombreuses flaques d’eau sèment le fond. L’eau du Dra est salée dans cette région. Les trois rigoles serpentent au milieu d’une végétation touffue ; au ras du sol, diverses herbes se pressent en tapis ; des tamarix de 3 à 4 mètres les ombragent. L’eau de la dernière rigole et l’humidité répandue dans le mạder ont été apportées par des affluents du fleuve à la suite des pluies récemment tombées dans la montagne ; elles suffisent pour assurer la moisson ; si le haut Dra ajoutait son tribut, celle-ci serait plus belle ; s’il venait au printemps, après cette moisson faite, on pourrait semer de nouveau et avoir double récolte. Les inondations produites par le cours supérieur durent peu de jours.
Je prends au retour le même chemin qu’à l’aller, en traversant le Medelles plus haut que la première fois. Les trois bras de l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa ont l’aspect suivant : le bras oriental a 20 mètres de large, des berges insensibles, un fond de sable en partie humide, point d’eau ; le bras central est très humide, large de 40 mètres, du reste semblable au précédent ; le bras occidental est pareil aux deux autres, mais plus sec ; sa largeur est de 30 mètres ; il marque la fin des sables et la limite du Medelles.
Un homme des Ida ou Blal m’a servi d’escorte dans cette excursion. Cet unique zeṭaṭ avait été difficile à trouver, tout le monde étant parti pour le Dra. Les fertiles terres des mạders, quelque incultes qu’elles soient la plus grande partie de l’année, ont toutes leurs possesseurs. Chacun d’eux connaît sa parcelle. Un champ au mạder se vend, s’achète, se loue comme un autre bien. Tant qu’il ne tombe pas de pluie, on ne s’en occupe pas ; à l’apparition des premiers nuages, le propriétaire se prépare à labourer ou se met en quête d’un fermier. On passe au mạder le temps du labour et des semailles, 15 jours ou trois semaines. Les hommes seuls y vont, avec les bestiaux ; comme provisions, on emporte de l’orge et du maïs, parfois des dattes. Jamais on ne prend de tente : tout le monde bivaque, même les nomades. Les travaux terminés, on s’en va pour ne revenir qu’au moment de la récolte, en mars. Dans trois mois et demi, vers les premiers jours de mars 1884, je verrai moissonner ce qu’on sème aujourd’hui : la récolte sera superbe, quoique les eaux du haut Dra doivent continuer à faire défaut. A peine sera-t-elle achevée, ces eaux arriveront etinonderont le lit du fleuve durant plusieurs jours. Il est donc probable qu’on aura fait deux récoltes en 1884.
Le Mạder Ida ou Blal est fort long ; il se divise en plusieurs portions. Celle que j’ai visitée s’appelle le Rist Djedeïd, du nom des hauteurs qui la bordent.
Parti de Tintazart le 28 novembre à 7 heures et demie du matin, j’arrivai à El Kebbaba, le plus oriental des qçars d’Aqqa, le même jour à 6 heures du soir. Mon escorte se composait de deux hommes. Obligé de marcher sur les territoires des Ida ou Blal et des Aït ou Mrîbeṭ, j’avais un zeṭaṭ de chaque tribu. La route de Tintazart à Aqqa peut se diviser en deux parties : de Tintazart au lit de l’Ouad Tatta, et de l’Ouad Tatta à El Kebbaba. La première partie est l’areg, tel que nous le connaissons, avec son sol uni, sablonneux et dur, ses touffes de melbina, d’aggaïa, de kemcha, ses gommiers rabougris de 1 à 2 mètres, ses serpents rocheux qui se déroulent en raies sombres à la surface blanche de la plaine ; de temps à autre, un qçar apparaît avec sa fraîche ceinture de palmiers, faisant diversion à ce monotone paysage. Deux kilomètres avant d’atteindre l’Ouad Tatta, on traverse une cuvette sans végétation appelée Imchisen ; elle est couverte d’une couche de 5 à 15 millimètres d’amersal, poudre blanche ayant l’apparence du sel, sans aucun goût. Peu après, à un kilomètre de la rivière, le sable s’amollit et se couvre d’une végétation abondante : les touffes de melbina et d’aggaïa s’élèvent ; entre elles croissent desakrass, sortes de joncs d’un vert foncé ; des tamarix se mêlent aux gommiers ; au-dessus d’eux, quelques palmiers sauvages dressent leur tête. Cette verdure s’étend jusqu’à la rive gauche de l’Ouad Tatta. Elle y cesse. Là finit l’areg et commence la seconde partie de mon trajet. Le sol, toujours plat, devient gris et pierreux ; plus de serpents rocheux sortant de terre, çà et là des plateaux bas, des talus rocailleux ; une foule de lits de torrents coupent la route : tous sont à sec, avec un fond de gros galets de 6 à 15 mètres de large ; la végétation reste la même, le gommier augmentant un peu. Tel est le pays, désert absolu, qu’on traverse de l’Ouad Tatta à El Kebbaba.
Depuis Tiiggan, dernier qçar de Tatta, je n’ai rencontré personne sur mon chemin. Les principales rivières que j’ai traversées sont : l’Ouad Adis (lit de roche large de 20 mètres, au milieu duquel coulent 3 mètres d’eau claire et courante ; berges insensibles) ; l’Ouad Tatta (il se divise en trois bras : le bras oriental a 100 mètres de large, des berges de 1 mètre à 1/2, en galets roulants, un fond de roche où serpentent 3 mètres d’eau limpide et courante, salée ; le bras central, large de 30 mètres, est à sec ; le bras occidental a 60 mètres, un lit de roche et des flaques d’eau : ces divers bras sont séparés par des langues de terre partie sablonneuses et partie couvertesde gros galets, sans végétation) ; enfin l’Ouad Foum Meskoua (il se divise en trois ou quatre bras dont le plus large a 30 mètres ; tous sont à sec, ont un lit de gros galets, et des berges à 1/2 hautes de 2 à 3 mètres). Tel était le Bani à Tisint, tel je l’ai vu à Tatta, tel je le retrouve à Aqqa. De quelque point qu’on aperçoive cette chaîne, on n’y distingue aucune différence. Partout même hauteur, même composition, même forme, même couleur. Entre les khenegs de Tatta et d’Aqqa, elle présente trois points remarquables : Foum Azerftin, kheneg étroit et désert donnant passage à l’Ouad Azerftin, ruisseau à sec ; Foum Meskoua, kheneg semblable au précédent ; Tizi Aqqa, col par où un second chemin conduit de Tatta à Aqqa. Cette voie suit le pied méridional du Bani de Tatta au col, franchit la chaîne à ce passage, et en longe le pied septentrional jusqu’au kheneg d’Aqqa. Le Tizi Aqqa est peu au-dessous du niveau général des crêtes.
L’oasis d’Aqqa, qu’on appelle aussi Aqqa ou Chaïb, ressemble à celle de Tisint. Forêt compacte de palmiers massée au sud du kheneg où l’Ouad Aqqa perce le Bani, elle s’étend en grande partie sur les bords de cette rivière. Un second cours d’eau contribue à l’arroser : l’Ouad Kebbaba sort du Bani à l’est de Foum Aqqa, coule au pied de la chaîne jusqu’au kheneg, et de là se dirige vers le sud en arrosant la portion orientale des plantations.
Les qçars d’Aqqa, comme ceux de Tisint, s’élèvent la plupart à la lisière de l’oasis ; un seul se trouve au milieu. Ils sont au nombre de dix ; en voici les noms : Tagadirt, Taourirt, Erḥal, Ez Zaouïa, El Qaçba, Agadir Ouzrou, El Kebbaba, Aït Djellal, Aït Bou Feḍaïl, Aït Anter. Autrefois, Tagadirt était la première en importance : à présent, Tagadirt, Taourirt, Erḥal, Agadir Ouzrou, sont de même force ; El Kebbaba et El Qaçba sont un peu moindres ; Ez Zaouïa est la dernière : Ez Zaouïa doit son nom au sanctuaire de Sidi Ạbd Allah Oumbarek, qu’elle renferme. Dans la population, mélange de Ḥaraṭîn et de Chellaḥa, les Ḥaraṭîn dominent. Aqqa, jadis sans debiḥa, est, depuis 40 ans, sous la suzeraineté des Aït ou Mrîbeṭ. Chaque qçar a son gouvernement séparé et est administré par un chikh. Les chikhs d’Aqqa sont héréditaires, et plus puissants que ceux de Tisint et de Tatta : ils sont Chellaḥa et originaires de leurs localités, excepté celui d’El Kebbaba, qui est un des chikhs Aït ou Mrîbeṭ.
Aqqa se trouve, pour le commerce, dans les mêmes conditions que Tatta. Naguère lieu d’arrivée des caravanes du sud, elle voyait affluer sur ses marchés l’or, les esclaves, les cuirs, les tissus du Soudan. A côté d’un trafic considérable, l’industrie locale s’était développée : Aqqa était célèbre pour ses bijoux d’or. Toutes ces sources de fortune sont taries ; plus de commerce, plus d’industrie, plus de relations lointaines. Il reste une oasis comme Tatta, comme Tisint, vivant du produit de ses dattiers. Deux marchés subsistent, peu fréquentés : le Ḥad de Taourirt et le Tlâtad’Erḥal. Le trafic qui jadis enrichissait ce lieu s’est transporté à Tindouf et à Tizounin.
Aqqa égale et surpasse peut-être Tisint par son aspect riant et la beauté de sa végétation : point de fruits qu’on n’y trouve : à côté des dattes, bou sekri, bou iṭṭôb, djihel, bou feggouç, bou souaïr, elle produit en abondance figues, raisins, grenades, abricots, pêches, noisettes, pommes et coings. D’innombrables canaux arrosent ces beaux vergers. L’eau coule en toute saison et dans l’Ouad Aqqa et dans l’Ouad Kebbaba. On pêche des poissons dans le premier.
D’Aqqa on voit, dans la direction du sud, deux oasis, seules au milieu de la plaine. L’une, proche, est Oumm el Ạleg, petit qçar entouré de quelques palmiers ; l’autre, lointaine, est Tizounin, localité importante qui apparaît comme une butte grise isolée dans le désert.
Les Aït ou Mrîbeṭ, sur les terres desquels est Aqqa, sont une nombreuse tribu nomade cantonnée entre le Bani au nord, les Ida ou Blal à l’est, l’Ouad Dra au sud, diverses tribus du Sahel à l’ouest. Elle se divise en fractions, dont la plus puissante est celle des Aït ou Iran. Occupant la portion orientale du territoire, ceux-ci ont sous leur suzeraineté Aqqa, Tizounin, Tizgi el Ḥaraṭîn, Tizgi es Selam[74], Tadakoucht[75], Icht. Deux frères, Chikh Ḥamed, résidant à Tizounin, et Chikh Moḥammed, résidant à El Kebabba, les commandaient autrefois ; tous deux sont morts, et leurs enfants leur ont succédé. Une faible partie des Aït ou Iran habite les oasis tributaires, la plupart vivent sous la tente. Le groupe n’a point de mạder particulier : il possède et loue des terres dans les mạders Ida ou Blal, Tatta et Aqqa. Les discordes, fréquentes entre les diverses fractions des Aït ou Mrîbeṭ, sont rares dans l’intérieur de chacune d’elles. La tribu est indépendante, et sans relations avec le sultan.
Peu après mon retour d’Aqqa, je quittai Tintazart : mes excursions aux environs, des insinuations perfides des Juifs avaient attiré l’attention sur moi et rendu mon séjour périlleux. Le Daoublali[76]Ḥaïan, mon patron, craignant un attentat contre son client, vint en hâte m’avertir des bruits qui circulaient et des dangers que jecourais ; il me proposa de m’installer dans sa maison, à Toug er Riḥ. J’acceptai. Toug er Riḥ est un qçar plus petit que Tintazart. Il se dresse au milieu de l’areg, sur une butte isolée dont il couvre les pentes et couronne le sommet. Cette situation lui a fait donner par les nomades le nom deToug er Riḥ, « fille du vent » ; il s’appelait primitivement Isbabaten. Les jardins en sont pauvres ; aucune localité de Tatta n’a moins de palmiers.
Les Ida ou Blal sont une tribu nomade, se disant d’origine arabe[77], cantonnéeentre les premières pentes du Petit Atlas au nord ; les Oulad Iaḥia à l’est ; les Aït ou Mrîbeṭ à l’ouest. Au sud, elle s’étend à plusieurs journées de marche dans le désert, sans limite fixe : point de tribu entre elle et le Soudan. Si les Ida ou Blal parcourent en maîtres ce vaste territoire, leurs tentes en occupent une faible portion. Par mesure de sûreté, elles ne se disséminent pas : le plus souvent toutes sont massées en un point ; elles se divisent rarement en plus de deux groupes. La majeure partie de l’année, la tribu se tient dans le voisinage de Tisint ou de Kheneg eṭ Ṭeurfa, entre le Bani et le Dra ; au printemps, elle passe le fleuve, appelée par les riches pâturages qui se trouvent sur sa rive gauche entre lui et le Ḥamada. La zone d’opérations des Ida ou Blal s’étend au delà de leur territoire. Ces opérations consistent en deux choses : escorte et pillage de caravanes : ạnaïa et ṛazia. De Tatta à Timbouktou, de Tatta à l’Adrar, dans le triangle compris entre ces trois points, dans le Sahel au sud de l’Ouad Dra, on les trouve tantôt par petits groupes, escortant des convois, tantôt par troupes de 50 à 60, battant le pays pour en surprendre. Principaux théâtres de leurs courses, ces régions ne sont pas les seules ; ils parcourent la Feïja au nord du Bani, poussent des pointes au sud du Dra sur les Ạrib et les Berâber, apparaissent avec leurs ṛezous jusqu’au Tafilelt et au Touat.
Voici la décomposition des Ida ou Blal :
Les Ida ou Blal forment environ1800 fusils et 100 chevaux. Les chevaux étaient autrefois plus nombreux : la dernière guerre entre les Ḥaïan et les Mekrez les a décimés. Cette guerre, dont les rancunes ne sont pas éteintes, quoique la paix soit faite, s’est terminée à l’avantage des Ḥaïan. Les pertes en hommes ont été presque égales des deux côtés : il est mort 120 Ḥaïan et 150 Mekrez. Nous avons dit le motif de la querelle : l’attaque par les Mekrez d’un Chleuḥ de Tintazart, client des Ḥaïan. Un chikh héréditaire commandait jadis chaque fraction des Ida ou Blal ; seul le titre subsiste dans les familles qui le possédaient, le pouvoir n’y est plus attaché : les groupes s’administrent isolément par l’assemblée de leurs principaux membres. Un Daoublali a une grande autorité sur toute la tribu et peut, sans porter de titre, en être regardé comme chef : il s’appelle Ạli ould Ben Nạïlat. Bien qu’ayant une maison à Toug er Riḥ, il habite sous la tente, avec l’ensemble de ses concitoyens. Ḥaïan, sa considération est aussi grande chez les Mekrez que parmi les siens. Hors de cette influence, les Ida ou Blal n’en subissent que deux, à un degré moindre : l’une, temporelle, celle qu’Ạli ben Hiba, de Djebaïr, s’est acquise par ses richesses ; l’autre, spirituelle, celle du Jakani Ḥamed Digna, fils d’El Mokhtar, le marabout de Tindouf.
Les Ida ou Blal sont indépendants et ne reconnaissent point le sultan. Je demandai un jour à l’un d’eux s’ils n’avaient jamais eu de relations avec lui. « Si, me répondit-il, nous en avons eu il y a un an et demi ; voici lesquelles. Moulei el Ḥasen ayant, pendant sa campagne du Sahel, envoyé des secrétaires et des mkhaznis ramasser l’impôt dans le Ras el Ouad, nous dépêchâmes un ṛezou s’embusquer sur leur passage : quand les gens du gouvernement revinrent, avec des mulets chargés d’argent, on les attaqua, les mit en fuite, et l’on amena en triomphe parmi nous le tribut des habitants du Sous et les armes et les chevaux des mkhaznis. Telles furent les dernières relations de notre tribu avec le sultan. Je ne sache pas qu’elle en ait eu d’autres. »
Chez les Ida ou Blal, comme à Tintazart, on ne voit que de jeunes hommes : les pères ont été moissonnés dans les guerres civiles qui désolèrent la tribu et dont la dernière finit à peine. Puissants il y a quinze ans, les Ida ou Blal sont sans force à l’heure présente, épuisés par ces querelles intestines. Eux, dont le nom faisait trembler jadis tout le Sahara, ont peine à se défendre des incursions des tribus voisines. Ils sont moins occupés d’envoyer des ṛezous que de se garder contre ceux des autres. Les Berâber les attaquent sans cesse. A chaque instant on en signale une troupesur quelque point du territoire. Nous en avons vu une se jeter sur les jardins de Tisint ; quinze jours après, une autre s’abattait sur le mạder à l’est du Rist Djedeïd. Ces incursions sont contraires à toute loi, car les Ida ou Blal sont clients des Berâber. Chaque année, ceux-ci envoient des députés percevoir le montant du tribut, une ouqia par fusil ; les Ida ou Blal qui voyagent sur leurs terres paient, en outre, 2 ouqias par chameau, une par âne et une par personne. La debiḥa existe depuis un temps immémorial : jadis les conventions en étaient respectées des deux côtés ; aujourd’hui, profitant de la faiblesse de leurs vassaux, les Berâber font exécuter les clauses à leur bénéfice et ne tiennent pas compte de celles qui sauvegardent les Ida ou Blal. Tributaires des Berâber, les Ida ou Blal sont eux-mêmes suzerains d’une foule de tribus et de districts : les Aït Jellal, les qçars de l’Ounzin, des ouads Aginan et Aït Mançour, de Tatta, de Tisint, ceux de la Feïja, sauf Qaçba el Djouạ, ceux du sud du Bani situés sur leur territoire, sont leurs clients. Ces nombreux pactes entraînent des rapports continuels entre eux et les tribus voisines : en un mois et demi, j’ai vu plus de dix députations chez eux, toutes venues pour le même objet : plaintes sur des convois attaqués malgré des debiḥas, et demandes de restitution. Les réclamants étaient des Berâber, des Aït Jellal, des Chellaḥa du Petit Atlas, jusqu’à des gens du Tafilelt. Les Ida ou Blal sortent peu du Sahara. Quelques-uns à peine ont été à Mogador ou à Merrâkech, aucun à la Mecque. Ils connaissent admirablement leur pays et sont au courant de la région qui s’étend d’ici au Tafilelt, à Ouad Noun, à Timbouktou et à l’Adrar.
Les Ida ou Blal sont en ce moment dans la dernière misère : leurs guerres intestines les avaient appauvris ; plusieurs années de famine ont mis le comble à leur détresse. En temps ordinaire, la tribu est riche : ses troupeaux, nuls aujourd’hui, sont d’habitude nombreux ; le mạder la fournit de grains ; quelques-uns de ses membres se livrent au commerce du Soudan ; enfin, elle a dans le Sahara une ressource inépuisable, par les sommes que lui vaut l’escorte des caravanes et le butin qu’elle fait en les pillant. Le ṛezou est, chez les Ida ou Blal, la première des institutions. Il s’organise de la façon suivante : un ou plusieurs individus, connus pour leur audace, annoncent qu’on va entreprendre une ṛazia et font appel aux hommes de bonne volonté. Des jeunes gens de la tribu se présentent ; souvent des Chellaḥa des qçars se joignent à eux, ou prêtent leurs chevaux moyennant une part de butin. Les ṛezous se composent de chameaux, de chevaux, ou de fantassins. Les derniers, parfois de 400 à 500 hommes, font des expéditions de courte durée et dans un rayon peu étendu. Les autres ne dépassent pas 100 combattants et opèrent au loin. Ils emmènent des chameaux chargés de dattes, s’installent auprès d’un point d’eau et envoient chaque jour des cavaliers à la découverte ; l’un d’eux aperçoit-il un convoi ou des voyageurs, il vole l’annoncer. On s’élance à la poursuite de la proie, on s’empare des marchandises,on dépouille les hommes : s’ils appartiennent à des tribus éloignées, à des tribus faibles, ou si ce sont des Juifs, on les renvoie nus, mais vivants ; s’ils sont d’une fraction proche et de qui l’on redoute des représailles, on les tue pour sauver le secret. Puis on revient aux chameaux et on guette de nouveau. Tant que durent les dattes, on reste en embuscade dans le même lieu, ou à des points d’eau voisins ; lorsqu’il n’y en a plus, on s’en retourne. Quelquefois le ṛezou tombe à l’improviste sur des douars d’une tribu voisine qu’il sait isolés ou mal gardés. Les Ida ou Blal, ces impies qui ne veulent pas entendre parler de religieux, ne partent jamais pour une ṛazia sans en avoir un dans leurs rangs. Ils l’emmènent pour prier Dieu de rendre l’expédition fructueuse : chaque jour, il demande au Seigneur de favoriser le ṛezou, de faire tomber de nombreux voyageurs dans ses pièges, de lui inspirer les meilleures embuscades. On paie ses services sur les bénéfices de l’opération. A-t-on fait de riches captures ? Il touchera une part considérable. S’est-on fatigué en vain ? n’a-t-on rien pris ? C’est un mauvais marabout ! on l’accable de reproches ; on ne lui donne rien ; on ne l’emmènera pas une autre fois. Les ṛezous qui du Bani au Soudan sillonnent le désert en tous sens sont le seul danger des voyageurs dans cette région. Les grandes caravanes, de plusieurs centaines de personnes, n’ont rien à redouter ; elles sont armées et on n’ose les attaquer : telles sont celles qui, chaque printemps et chaque automne, traversent le Sahara entre Timbouktou d’une part, Tindouf, le Dra, le Tafilelt de l’autre. Les négociants qui, pour faire de meilleures affaires en devançant l’arrivée générale, essaient de franchir seuls le désert, ont tout à craindre. Ils s’efforcent d’échapper par le petit nombre et la vitesse à la vue des ṛezous. Quelquefois ils ont ce bonheur. C’est ainsi, presque seul, que le docteur Lenz traversa le Sahara. Le récit de son passage à Tindouf est ici sur les lèvres de chacun. Comme il était en cette oasis, à la veille de s’enfoncer dans le désert, on s’étonnait de son audace : s’aventurer seul dans ces solitudes terribles ! Et les pillards, les Berâber, les Oulad Deleïm, les Regibat, n’y pensait-il pas ? Pour réponse, il montra son fusil. « De combien d’hommes sont ces ṛezous dont vous voulez m’effrayer ? — De 60, 80, 100 même. — Pas plus de 100 ? — Non. — Eh bien, regardez ! » Il épaule son arme et tire, sans recharger ni s’interrompre, cent cinquante coups de feu. Les Ida ou Blal ont des idées fort étranges sur les Chrétiens : ils les considèrent plutôt comme des sortes de génies, de magiciens, que comme des hommes ordinaires. Ils les croient très peu nombreux, disséminés dans quelques îles du nord, et doués d’un pouvoir surnaturel : les uns me demandaient s’il était vrai qu’ils labourassent la mer, d’autres si les Français étaient aussi nombreux que les Ida ou Blal. Cette dernière question est excusable. Ils savent de nous une seule chose : depuis trois ans, les gens de Figig, une poignée de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, nous font impunément la guerre sainte. Eussent-ils osé s’attaquer à une tribu comme la leur ? Les Ḥaraṭîn deTisint entreraient-ils en lutte avec les Ida ou Blal ? Jamais. On juge notre puissance d’après notre conduite à Figig ; on n’en saurait avoir une haute idée. Notre réputation est telle dans le Sahara Marocain, du Sahel à l’Ouad Ziz. On n’y admet pas que notre patience à Figig soit respect pour Moulei El Ḥasen. Il n’est pas le maître de Figig. Qu’existe-t-il de commun entre lui et cette oasis ? Il n’y a guère plus d’ignorance, en effet, à mettre au même rang la France et les Ida ou Blal qu’à croire Figig soumis au sultan de Fâs.
Aqqa et le mạder étaient les limites ouest et sud que j’avais fixées à mon voyage. Je songeai, après quelques jours passés à Toug er Riḥ, à m’occuper du retour ; il devait s’effectuer par le Ternata ou le Mezgîṭa et le Dâdes. Tisint était la première étape sur cette voie. Je priai mon patron de m’y ramener.
Départ à 8 heures du matin, en compagnie de trois Ida ou Blal. Je traverse le kheneg d’Adis, puis je m’engage dans la vallée de l’Asif Oudad, où je regagne mon chemin de l’aller. De Toug er Riḥ à l’Ouad Imi n ou Aqqa, on est dans l’areg, sable dur semé de rares touffes de melbina et d’aggaïa. Au delà de l’Ouad Imi n ou Aqqa, je retrouve la région parcourue en venant à Tintazart, sol pierreux avec des gommiers, nombreux surtout au bord des cours d’eau. J’arrive à 3 heures et demie à Aqqa Igiren, gîte d’aujourd’hui.
J’ai vu près du kheneg d’Adis plusieurs rivières nouvelles : l’Ouad Toug er Riḥ (au pied de Toug er Riḥ, il a un lit de gravier large de 12 mètres, et est à sec ; plus haut, près de Tiiti, l’eau y coule) ; l’Ouad Adis (au pied de Tamessoult, le lit en a 20 mètres de large, dont 8 remplis d’eau claire et courante de 40 centimètres de profondeur ; berges de terre à 1/2, hautes de 5 mètres) ; l’Ouad Izourzen (40 mètres de large, à sec, fond de gravier avec rigole de vase humide au milieu ; hautes berges de sable) ; l’Ouad Imi n ou Aqqa (50 mètres de large, à sec, lit de gros galets, berges de sable de 1 à 2 mètres) ; l’Asif Oudad (25 mètres de large, à sec, lit de gros galets, berges d’un mètre).
Départ d’Aqqa Igiren à 8 heures du matin. Arrivée à Agadir Tisint à 4 heures du soir. L’aspect du pays entre Tatta et Tisint a changé en l’espace d’un mois :la végétation s’est modifiée ; la melbina, vivace à la fin de novembre, est desséchée ; de verte l’aggaïa est devenue jaune. On ne voyait alors que ces plantes, avec la kemcha : aujourd’hui une foule d’herbes, de fleurs, sont sorties de terre et la couvrent de verdure. On les trouve sur tout le parcours, ici poussant dans le sable, là se glissant entre les pierres, partout substituant les teintes éclatantes des fleurs et des feuilles à la surface grise du sol. Quelques gouttes de pluie ont produit cette transformation.
En arrivant à Agadir, je descendis chez le Ḥadj Bou Rḥim qui, lors de mon premier passage, m’avait fait promettre d’accepter au retour son hospitalité. Des circonstances inattendues devaient m’amener à avoir cet homme pendant près de quatre mois comme compagnon de chaque jour. Je ne puis dire combien j’eus à me louer de lui, ni quelle reconnaissance je lui dois : il fut pour moi l’ami le plus sûr, le plus désintéressé, le plus dévoué ; en deux occasions, il risqua sa vie pour protéger la mienne. Il avait deviné au bout de peu de temps que j’étais Chrétien ; je le lui déclarai moi-même dans la suite : cette preuve de confiance ne fit qu’augmenter son attachement. Le Ḥadj Bou Rḥim est Ḥarṭâni ; c’est l’un des principaux habitants de Tisint.
J’étais loin de prévoir, le 18 décembre, en entrant dans sa maison, que j’allais vivre avec lui durant plusieurs mois. Je ne pensais qu’à une chose : gagner le Ternata, le Mezgîṭa ou le Tinzoulin, et continuer rapidement ma route au nord-est. Se rendre d’ici au Ternata est difficile : on va sans grands dangers à Mḥamid el Ṛozlân avec des zeṭaṭs Berâber ; pour atteindre directement le Tinzoulin ou le Ternata, il faut traverser le territoire des Oulad Iaḥia, et ceux-ci sont en guerre avec les Ida ou Blal et avec Agadir ; de plus, une famine terrible, auprès de laquelle celle d’ici n’est rien, règne chez eux : dans cette détresse, tous sont brigands ; ils attaquent, pillent tout le monde ; point d’ạnaïa qu’ils respectent. Le Ḥadj Bou Rḥim et mon patron Ḥaïan réfléchissent aux moyens de me mettre en route. Deux partis se présentent : le premier est de s’adresser à un Daoublali ayant des parents parmi les Oulad Iaḥia et demeuré en bonnes relations avec eux malgré les hostilités, et de le prier de faire venir chez lui des zeṭaṭs sûrs, entre les mains de qui on me mettrait et qui me mèneraient au Tinzoulin : on dresserait, selon l’usage du Sahara pour les occasions importantes, un acte par lequel les zeṭaṭs se déclareraient responsables de moi envers la tribu des Ida ou Blal, s’engageant, en cas de malheur, à lui payer une somme considérable. Le second parti est d’aller à Mrimima, village peu éloigné d’ici, où se trouve la célèbre zaouïa de S. Ạbd Allah Oumbarek,la plus vénérée d’entre Sous et Dra après celles de Tamegrout et de S. Ḥamed ou Mousa. S. Ạbd Allah, chef actuel de la zaouïa, est très considéré parmi les Oulad Iaḥia : on lui demanderait de me faire conduire par un de ses propres fils jusqu’au Tinzoulin. Point de zeṭaṭ qui vaille une pareille protection ; et là, au moins, pas de trahison à craindre : les marabouts de Mrimima sont gens à qui l’on peut se fier. On s’arrête à ce dernier projet. Je pars pour Mrimima.
Départ à 9 heures et demie du matin, en compagnie du Ḥadj et de trois Ida ou Blal, parmi lesquels mon patron. En sortant de l’oasis, auprès d’Ez Zaouïa, je trouve une plaine de sable dur, semée de quelques touffes d’aggaïa et de melbina. Vers 11 heures un quart, j’en atteins l’extrémité, et j’entre dans un défilé entre le Djebel Feggouçat et la Koudia Bou Mousi. Le Djebel Feggouçat est un serpent de roche noire étroit et bas, pareil à celui de Tintazart ; la Koudia Bou Mousi, plus élevée, est un lourd massif de collines grises aux pentes douces. Entre eux s’étend un large couloir où je marche. Le sol est formé de dunes de sable, hautes de 1 à 2 mètres ; la végétation est plus vivace qu’auparavant : l’aggaïa, plus haute et plus abondante, se mêle de touffes de sebt. Par places, le sable est humide : il disparaît alors sous la verdure et se couvre de ziâda, de ḥamid, d’ouḍen naja, de ṛerima el ṛzel[78]. A midi un quart, je quitte le défilé et franchis le Djebel Feggouçat. De sa crête, on voit le désert jusqu’au Dra. C’est une vaste plaine, sillonnée de serpents rocheux et de collines, analogue d’aspect à celle qui s’étend au sud de Tatta. Toutefois le terrain semble plus accidenté ici que là, les chaînes plus nombreuses et plus hautes. Les deux principales sont le Djebel Mḥeïjiba, ou Koudia Mrimima, et le Djebel Hamsaïlikh. La première paraît avoir 60 à 70 mètres d’élévation au-dessus de la plaine environnante, la seconde davantage ; toutes deux sont de roche nue, et ont leurs flancs en pente douce. Le Mḥeïjiba est noir et luisant comme le Bani, le Hamsaïlikh d’une teinte claire ; ce dernier contient, dit-on, des minerais. Je vois à quelques pas du chemin un massif de verdure célèbre dans la contrée : il cache les sources de S. Ạbd Allah ou Mḥind, sources intarissables et douées de rares propriétés : toute personne atteinte d’une maladie scrofuleuse n’a qu’à aller à la qoubba de S. Ạbd Allah ou Mḥind, à Ez Zaouïa, à y passer trois jours en prières et en sacrifices, puis à se baigner ici : sa guérison est assurée. La Koudia Bou Mousi donne, plus à l’est, naissance à d’autres sources et ruisseaux ; un canton se trouve là, le Meṛder Djeld, où, quelle que soit la sécheresse,poussent toujours d’abondants pâturages. Les tentes des Ida ou Blal y sont en ce moment.
De l’autre côté du Feggouçat, je franchis deux vallons parallèles, à fond de sable durci, où poussent quelques gommiers ; puis je débouche dans une plaine dont le sol, dur et couvert de galets, a pour seule végétation de petits gommiers qui bordent les lits desséchés des ruisseaux. Cette plaine se prolonge au loin : bornée au nord par un talus bas que perce l’Ouad Tisint au Tizi Igidi[79], à l’est par le Hamsaïlikh, au sud par le Mḥeïjiba, s’étendant à l’ouest jusqu’à la ligne uniforme et mince du Zouaïzel, talus plutôt que collines, elle est traversée par les ouads Tisint et Zgiḍ, qui s’y réunissent auprès de Mrimima, et en sortent pour gagner le Dra par une large trouée, Foum Tangarfa[80]. Cette brèche montre, dans le lointain, les collines bleues du Dra. Au pied du Mḥeïjiba, on voit les palmiers de Mrimima, vers lesquels je marche. Dans la direction du nord-est s’aperçoit Foum Zgiḍ, kheneg dans le Bani, semblable à ceux d’Aqqa et de Tatta ; là est l’oasis de Zgiḍ, et passe l’ouad du même nom. Quatre ou cinq mamelons isolés se dressent dans la plaine entre Mrimima et Foum Zgiḍ, à 6 ou 8 kilomètres d’ici ; on les appelle El Gelob es Sṛîr ou Gelob Mrimima ; ces qualificatifs les distinguent d’un autre Gelob, que j’ai vu en allant au mạder. Jusqu’à Mrimima, le sol reste le même, plat, dur, pierreux ; à mesure qu’on approche, les gommiers augmentent. A 2 heures, j’entre dans le village.
Hors l’Ouad Tisint, j’ai traversé un seul cours d’eau de quelque importance, Tazrout Timeloukka (lit de 20 mètres de large, dont 10 couverts d’eau claire et courante ; fond de roche).