VI.

Areg au sud de Tisint et portions de la crête du Bani. (Vue prise de Mrimima.)Croquis de l’auteur.SÉJOUR A MRIMIMA.A notre arrivée à Mrimima, mes compagnons et moi descendons dans une des premières demeures du village : c’est une maisonvide appartenant à Sidi Ạbd Allah ; il en possède plusieurs semblables ; elles servent à loger ses hôtes au moment d’une foire célèbre qui se tient chaque année. Aussitôt installés, nous voyons venir à nous les fils du marabout : ils sont au nombre de quatre ; l’aîné, S. Oumbarek, est un homme de 30 à 35 ans ; son père lui laisse en grande partie la direction de la zaouïa ; les autres sont plus jeunes. On apporte une natte pour les Musulmans, des dattes pour tout le monde ; puis vient un plateau avec des verres et ce qu’il faut pour le thé, moins le sucre et le thé. C’est au Juif à les fournir. On s’installe. A peine est-on assis, S. Oumbarek se répand en plaintes contre les Ida ou Blal : « Toutes les tribus nous servent ; toutes nous présentent de riches offrandes : les Ida ou Blal seuls ne nous donnent rien ; bien plus, allons-nous chez eux pour prélever la redevance, non contents de ne pas la remettre, ils nous accueillent avec des quolibets, des plaisanteries et de mauvaises paroles. Je leur en veux, non pour ce qu’a souffert chez eux mon ventre, mais pour ce qu’ont souffert mes oreilles : gens grossiers, inhospitaliers, impies autant qu’avares. D’ailleurs ils ont ce qu’ils méritent. Ils accueillent mal les marabouts et méprisent leurs bénédictions ; Dieu non plus ne les bénit point : ils meurent de faim, et sont divisés entre eux. Autrefois, c’était une grande tribu ; à présent, c’est la dernière du désert. Les Berâber les pillent de tous côtés, les Oulad Iaḥia en font autant, jusqu’aux Aït Jellal qui les bravent ; dans le Sahel, dans le Dra, ils n’osent plus mettre les pieds. Ils sont la risée de tout le monde. Et puis, il n’y a plus d’hommes parmi eux : tous les braves d’autrefois sont morts. Aujourd’hui ce sont tous des femmes, tous des menteurs, tous des traîtres : pas un qui ne viole son ạnaïa. Demandait-on le mezrag à leurs pères, ils l’accordaient aussitôt, pour le seul honneur, sans rien réclamer. Le demande-t-on aux Ida ou Blal d’à présent ? Leur première parole est : « Combien me donnerez-vous ? » Et ils en marchandent le prix comme des Juifs. Aujourd’hui, parmi tous les Ida ou Blal, pas un qui soit brave, pas un qui soit généreux, pas un qui soit franc, pas un qui soit loyal ; et à mesure qu’ils valent moins, ils ont plus de prétentions : depuis quelque temps il pousse chez eux des chikhs de toutes parts : jadis combien de leurs pères avaient une chiakha[81]véritable, qui ne pensaient pas à en prendre le titre : à cette heure, dans la tribu entière il n’y a plus l’ombre d’une chiakha et tout le monde est chikh. C’est une race d’hommes cupides et traîtres ; il n’y a rien de bon en eux ; aussi nous ne les visitons plus. Ils ne veulent pas de nos bénédictions ; mais dès aujourd’hui ils ont visiblement le prix de leur impiété et de leur mépris pour les hommes du Seigneur. » Mes trois Ida ou Blal se taisent et font longue figure devant cette harangue qui se prolonge sur le même ton durant plus d’une heure. Ce que dit S. Oumbarek est vrai ; mais l’amertume avec laquellele marabout leur reproche de ne point lui donner d’argent est aussi répugnante que leur avarice. Pour moi, je m’amuse à voir ces loups se mordre entre eux.Dans la soirée, on agite la question de mon départ pour le Tinzoulin. Sidi Oumbarek m’y conduira en personne ; il fait voir qu’il ne marchande pas moins son ạnaïa que les Ida ou Blal : c’est au bout de deux heures de discussion qu’on s’entend sur le prix. Enfin on tombe d’accord : je verse la somme sur l’heure : il est convenu qu’on partira après-demain.Le lendemain matin, 27 décembre, mes Ida ou Blal, n’ayant plus rien à faire ici, s’en vont ainsi que mon ami le Ḥadj. Au moment des adieux, j’ai toutes les peines du monde à faire accepter un cadeau à ce dernier ; avec les autres, au contraire, il y a un règlement de compte laborieux. Me voici seul à Mrimima avec Mardochée et un domestique israélite. Dans l’après-midi, nous recevons la visite de S. Ạbd Allah en personne. C’est un vieillard d’environ 70 ans, à barbe toute blanche, tranchant sur le brun de sa peau ; car il est Ḥarṭâni. Il nous parle avec bienveillance, mais sa péroraison rappelle les discours de son fils : « Grâce à Dieu, vous êtes maintenant débarrassés de vos Ida ou Blal, gens impies et sans foi qui n’étaient venus que pour vous dépouiller. Quant à moi, je n’aime pas les Juifs ; mais Dieu vous a conduits ici dans la maison de la confiance : vous y êtes les bienvenus, et, quand vous voudrez partir, je vous ferai mener où vous voudrez en sûreté. Mais voyons, les Juifs ! vos pareils, quand ils se présentent, ne m’abordent que les mains pleines de toutes sortes de cadeaux : vous, vous ne m’avez rien donné ; tâchez de réparer votre faute et de m’offrir quelque chose de bien : pas de khent, pas de ces objets ordinaires et grossiers ; je veux quelque chose de bien. Je repasserai tout à l’heure : à présent, je vais parler à des Oulad Iaḥia avec qui je vous ferai partir. » Il nous quitte, va et revient au bout d’une demi-heure : « Ce que vous avez de mieux à faire est de passer le sabbat ici et de ne vous mettre en route que le lendemain. J’ai donné rendez-vous pour samedi à ces Oulad Iaḥia qui s’en iront dimanche avec vous. Maintenant, voyons ce que vous m’avez préparé de bien ! » Je lui montre ce que j’ai, du thé, de la cotonnade blanche, deux pains de sucre. Il prend le tout, et nous lui déclarons que nous sommes les gens les plus heureux du monde de ce qu’un grand saint comme lui ait bien voulu accepter ce faible don. Je ne suis pas aussi content que je le dis. Voici mon départ remis à plusieurs jours, car on n’est qu’à jeudi. Puis, que sont ces Oulad Iaḥia à qui S. Ạbd Allah veut me confier, alors qu’il était convenu que son fils me conduirait lui-même ? Ces marabouts ont moins de parole encore que les Ida ou Blal. Mais que faire ? Je suis à leur merci. C’est le cas d’être fataliste et d’attendre avec résignation. Espérant que cela pourrait produire quelque effet, je me recommandai du cherif d’Ouazzân. Jamais je ne m’étais servi de sa lettre, pour la meilleure raison : son nom était inconnu deceux à qui j’avais eu affaire jusqu’alors, et son influence nulle dans les régions que j’avais traversées depuis Fâs. Ici il n’en est pas autrement, mais dans la zaouïa du moins son nom est connu et respecté. Je fis voir sa lettre à S. Ạbd Allah. Dans les premiers jours, ce fut un événement : on lut l’épître en pleine mosquée ; comme effets, il résulta qu’on me traita avec plus d’égards qu’auparavant, que chaque jour S. Ạbd Allah me faisait une visite et que, le soir, il envoyait deux de ses fils passer la nuit dans ma chambre, honneur et protection à la fois.Le samedi, le dimanche se passent, on ne parle point de départ. Par extraordinaire, S. Ạbd Allah reste invisible. Je demande S. Oumbarek : il est malade. Enfin, le lundi matin, je vis arriver ce dernier : il était impossible, disait-il, de se mettre en route : deux troupes de 20 fusils, l’une de Berâber, l’autre d’Ạrib, de passage ici, avaient appris que j’allais partir ; le bruit que j’étais Chrétien, venu de Tintazart, s’était répandu dans le pays et leur était parvenu ; de plus, on me croyait chargé d’or. Les deux bandes s’étaient embusquées dans la montagne et guettaient mon passage pour m’attaquer. Il fallait patienter. Dans trois ou quatre jours, quand, lasses d’attendre, elles auraient disparu, S. Oumbarek prendrait avec lui 30 ou 40 Ḥaraṭîn et me conduirait en personne à destination. Le lendemain, S. Ạbd Allah vint confirmer ces paroles : « Ayez confiance en moi ; je vous ferai partir en sûreté avec mon fils, quand tous ceux qui voudraient vous manger seront partis ou vous auront oubliés. Mrimima est un ventre de hyène, rendez-vous de tout ce qu’il y a de mauvais. Mais, patience ; vous en sortirez, s’il plaît à Dieu. »Deux jours après, c’est autre chose : les Ạrib sont partis ; mais 30 Aït Seddrât les ont remplacés : ils étaient venus acheter des dattes ; à la nouvelle du coup à faire, ils se sont installés dans le Mḥeïjiba, jurant qu’ils n’en bougeraient tant que je serais ici. Le jeudi, ils font mieux : ils envoient une députation à S. Ạbd Allah, demandant de me livrer : ils se chargent de me conduire au Tinzoulin. Sur son refus, ils se répandent en menaces, déclarent qu’ils m’enlèveront de force. Les marabouts prennent peur : le jour, ils placent deux hommes à ma porte, avec consigne de ne laisser entrer personne ; la nuit, on m’envoie plusieurs esclaves armés. Les deux fils cadets de S. Ạbd Allah ne me quittent plus. Les murs de la maison sont hauts, la porte solide, rien à redouter de ce côté ; mais on craint que les Aït Seddrât ne percent la muraille de pisé. Le lendemain, ils envoient de nouveaux émissaires, l’inquiétude des marabouts augmente, ma garde s’accroît. Enfin, le vendredi, S. Ạbd Allah vient me dire qu’il ne s’engage plus à me faire conduire au Dra : tout ce qu’il peut pour moi, c’est de me ramener à Tisint, encore faudra-t-il attendre plus d’une semaine : le 12 janvier sera la fête du Mouloud ; ce jour-là, S. Ạbd Allah fait tous les ans un pèlerinage à la qoubba de S. Ạbd Allah ou Mḥind, à Tisint ; il s’y rend en grand appareil, suivi de toute la zaouïa, de tout cequ’il a de parents, de serviteurs et d’esclaves : je me joindrai à lui et, sous la protection de cette puissante escorte, je pourrai passer.Après une semblable déclaration, il ne me restait rien à espérer quant au Tinzoulin. Attendre à Mrimima n’avait plus de raison d’être ; il fallait revenir à Tisint : cela même était chose difficile et dangereuse. Le soir de ce jour, 3 janvier, j’écrivis à mon ami le Ḥadj Bou Rḥim : je lui peignais la situation, et le priais de venir me chercher. Un mendiant porta ma lettre.Le lendemain, à 7 heures du matin, grand mouvement dans le village : une troupe de 25 fantassins et 2 cavaliers y arrive tout à coup et entre droit dans ma cour. C’est le Ḥadj qui vient me prendre. Il a reçu mon billet cette nuit. Il s’est levé aussitôt, a couru chez ses frères et ses parents ; chacun s’est armé et l’a rejoint avec ses serviteurs ; ils se sont mis en marche, et les voici. Une demi-heure après, je reprenais avec eux le chemin d’Agadir. Les marabouts nous voyaient partir avec inquiétude : ils craignaient pour nous une attaque des Aït Seddrât. Ceux-ci cherchaient le pillage, et non le combat ; voyant la force de l’escorte, ils n’osèrent se présenter. A 11 heures et demie, j’étais de retour dans la maison du Ḥadj.MRIMIMA.Mrimima. (Vue prise du chemin de Tisint.)Croquis de l’auteur.Mrimima a l’aspect triste et pauvre. C’est un petit village en pisé, ensemble de constructions basses du milieu desquelles émergent le minaret délabré de la grande mosquée et deux autres moins hauts ; dans cette masse de murailles grises brillent trois petites qoubbas, seuls édifices blanchis du village. En dehors des habitations, sur leur lisière nord-ouest, se tient la foire annuelle, l’une des causes de célébrité de Mrimima ; ce côté est occupé par de grandes maisons carrées appartenant à S. Ạbd Allah ; vides en ce moment, elles servent de lieux de dépôt pour les marchandises, lors de la foire. Celle que j’ai habitée est l’une d’elles. A l’est et au sud-est du village s’étendent des plantations de dattiers de moyenne étendue ; elles produisent surtout des djihel, puis des bou souaïr, des bou feggouç et quelques bousekri. Le long des dattiers, entre l’oasis et les roches du Mḥeïjiba, coule l’Ouad Zgiḍ ; c’est une large rivière, un peu plus forte que l’Ouad Tisint ; en toute saison elle a de l’eau courante ; les poissons y sont nombreux. La population de Mrimima est composée, d’une part de la famille proche et éloignée de S. Ạbd Allah, groupée autour de lazaouïa, demeure propre de ce dernier, de l’autre des nègres et Ḥaraṭîn esclaves ou serviteurs de la famille sainte. Tous les membres de celle-ci portent le titre de marabout et sont nourris ou aidés par la zaouïa. Les palmiers de Mrimima appartiennent la plupart à S. Ạbd Allah, les autres sont possédés par ses neveux ou ses parents ; quelques-uns ont pour propriétaires de simples Ḥaraṭîn.La zaouïa de Mrimima n’est pas très ancienne ; elle n’est pas ḥerra, « indépendante » : une zaouïa est ḥerra lorsque son chef compte au moins sept ancêtres postérieurs à la fondation ; les arrière-petits-fils de S. Ạbd Allah seulement seront indépendants. D’après cette donnée, la zaouïa compterait environ 150 ans d’existence. Les marabouts de Mrimima tirent leur origine du qçar d’Ez Zaouïa, de Tisint ; leur chikh est Sidi Ạbd Allah ou Mḥind, saint mort depuis plusieurs siècles, dont la qoubba est dans cette localité ; chaque année, à la fête du Mouloud, ils y font en grande pompe un pèlerinage. Ils sont donc une branche de la famille de religieux dont la souche est à Ez Zaouïa : cette famille étend au loin ses ramifications : j’en trouverai des membres établis à demeure dans le Ras el Ouad, dans le bas Sous, jusque auprès de Mogador, partout vénérés, partout vivant de leur titre de marabout et de leur sainte origine. Les religieux de Mrimima, quoique ne formant pas la branche aînée de cette race, en sont actuellement la plus distinguée ; les autres sont réduites à une influence locale, celle-ci jouit au loin d’une grande considération : elle perçoit des redevances dans le Dra, dans le Sahel, sur les deux versants du Petit Atlas ; les noms de Mrimima et de la zaouïa de Sidi Ạbd Allah Oumbarek sont connus en bien des lieux où celui de Tisint est ignoré. Cependant c’est une zaouïa de second ordre, qu’on ne saurait comparer à celles d’Ouazzân, de Bou el Djạd, ou de Tamegrout. Elle ne leur ressemble en rien, ni comme célébrité, ni comme influence, ni comme richesses.J’ai vu, dès mon arrivée à Mrimima, que S. Ạbd Allah et ses fils étaient rapaces : on ne s’en étonne pas quand on voit la peine qu’ils se donnent pour recueillir de l’argent. On leur en apporte peu : il vient des pèlerinages, même de loin ; de cette source ne sortent que des dons isolés : pour percevoir les redevances générales des tribus, il faut se rendre au milieu d’elles ; il faut que le marabout sanctifie les territoires par un séjour de quelque temps, qu’il appelle sur lui les bienfaits du Seigneur. Ces conditions remplies, lorsque la présence et la bénédiction de l’homme de Dieu ont assuré pour l’année une bonne récolte, de gras pâturages, des eaux abondantes, on lui remet, en échange de ses bons offices, la cotisationhabituelle ; sinon, rien. De là des voyages continuels, qui constituent pour les religieux un travail régulier : ils appellent cela « aller bénir ». Chaque année, S. Ạbd Allah va en personne dans le Sahel et dans le Dra bénir et recueillir les tributs ; dans les autres régions qui servent la zaouïa, il envoie ses deux fils aînés faire la collecte : c’est, d’une part, dans une portion du Petit Atlas (Aït Bou Iaḥia, Seketâna, etc.), de l’autre, au sud du Bani (Oulad Iaḥia, Ida ou Blal, Aït ou Mrîbeṭ, etc.). Malgré ces revenus, la zaouïa ne semble pas riche : les bâtiments sont simples ; les costumes des marabouts n’indiquent pas une grande aisance. Sidi Ạbd Allah seul est habillé à la façon des villes : gros turban blanc, farazia et ḥaïk ; ses vêtements sont propres et frais. On ne peut en dire autant pour ceux de ses fils : l’aîné paraît très fier d’un cafetan de drap rouge râpé qu’il porte sous son ḥaïk (les marabouts marocains ont un goût prononcé pour les étoffes de couleur éclatante) ; le second, S. El Faṭmi, n’a sur sa chemise qu’un ḥaïk grossier et un bernous de 10 francs. Quant aux deux plus jeunes, leurs chemises sales et déchirées, leurs bernous troués me les avaient fait prendre à l’arrivée pour des mendiants ; l’un d’eux, S. Iaḥia, a quinze ans, l’autre, S. Ḥamed, en a dix. Comme mobilier, je n’ai vu que les théières et les verres, lesquels sont des plus communs. Pas de bougies : il n’en existe nulle part dans le Sahara ; on se sert de petites lampes à huile, qui jettent une lumière funèbre : luxe rare, Mrimima possède 3 ou 4 chandeliers de cuivre ; on place les lampes dessus : c’est très commode. Une mule est l’unique bête de somme de la zaouïa. Je ne crois pas que les marabouts thésaurisent ; malgré la simplicité de leur vie, la caisse de la maison ne doit pas être riche. Ils recueillent de nombreux dons, de nombreuses redevances ; mais ces offrandes sont presque toutes en nature : elles consistent en dattes, en orge, dans les tribus du Sahara ; en blé et en huile, dans celles de la montagne ; très peu sont de l’argent. Ces cadeaux s’en vont aussi vite qu’ils viennent : la zaouïa[82]ne se compose pas seulement de son chef et des fils de celui-ci ; Sidi Ạbd Allah nourrit une infinité de neveux, de cousins, de parents ayant les mêmes ancêtres que lui ; tous ne vivent que de la sainteté de leur sang ; tous mangent sur la zaouïa ; je veux qu’ils fassent maigre chère, il y a encore les hôtes : le nombre des étrangers qui reçoivent chaque jour l’hospitalité est considérable ; en un séjour d’un peu plus d’une semaine, j’ai vu passer des Berâber, des Oulad Iaḥia, des Ạrib, des Ida ou Blal, des Tajakant, des gens de Tafilelt, des Aït Seddrât ; point de jour où il n’y ait quinze à vingt hôtes à la zaouïa : gens du Dra qui vont acheter des dattes dans les oasis de l’ouest, cavaliers qui viennent de ṛazia, députations qui se rendent dans quelque tribu des environs, voyageurs de toutes conditions et de tous pays. Mrimima, par sa situation uniqueentre le Dra et le Bani, se trouve un point de passage et de ravitaillement naturel pour ceux qui traversent le Sahara Marocain dans sa longueur. Les uns y séjournent peu ; d’autres restent longtemps. J’y fus avec un homme des Aït Ioussa[83]qui y vivait depuis deux mois : il venait du Dra et n’osait rentrer dans son pays, parce que les Aït ou Mrîbeṭ, de qui il avait à traverser le territoire, étaient en guerre avec sa tribu : comme S. Ạbd Allah va tous les ans à époque fixe au Sahel, il attendait son départ pour passer sous sa sauvegarde. Le moment de ce voyage de S. Ạbd Allah est celui du Souq el Mouloud[84]; il se rend chaque année à cette foire où, un grand concours de monde se trouvant réuni, il ramasse d’un seul coup de nombreuses offrandes.Par ces tournées, qui embrassent le bassin du Dra presque entier, et par les gens de toute origine qui reçoivent l’hospitalité à la zaouïa, le marabout de Mrimima est en relations avec toutes les tribus habitant entre l’Océan et le Tafilelt et sa parole est répandue et respectée dans cette vaste zone de pays. Il peut avoir, à un moment donné, une influence politique réelle.S. Ạbd Allah, quoique vieux, s’occupe des affaires de la zaouïa ; mais son fils aîné S. Oumbarek a en main la plus grande partie d’entre elles : il agit souvent sans consulter son père, son père ne fait rien sans son avis. S. Oumbarek a de l’autorité sur les tribus des alentours ; c’est lui qui reçoit les hôtes, qui fait une partie des tournées ; il ne s’éloigne pas longtemps de la zaouïa, où il est indispensable. Il forme avec ses trois frères et deux sœurs l’unique postérité de S. Ạbd Allah : ces six enfants sont nés à celui-ci de sa première femme ; elle morte, il en a épousé une seconde qui ne lui a point donné de rejetons ; il a toujours été monogame. Ses fils ont le type ḥarṭâni moins prononcé que lui. Les autres marabouts, ses neveux ou cousins à divers degrés, sont ceux-ci Ḥaraṭîn, ceux-là blancs ; les uns ont quelque fortune, d’autres sont pauvres ; tous portent au cou un gros chapelet, ce qui est d’usage ici pour les seuls religieux, et tous ont droit aux baisemains des Musulmans. Peu ont été à la Mecque : comme les Ida ou Blal, ils ne vont qu’où il y a de l’argent à gagner. Bien que ṭalebs, ils sont ignorants et grossiers d’esprit. Ne se figurèrent-ils pas qu’avec cinq ou six brins d’herbe qu’on m’avait vu ramasser dans le mạder je voulais maléficier tout l’Islam ? Je ne sais si je parvins à les rassurer à cet égard. Nous trouvons parmi eux le kif, cet apanage des cherifs et des marabouts ; ils le fument en l’arrosant de grands verres d’eau-de-vie, que leur fabriquent les Juifs de Tintazart et du Dra. A Tisint et à Tatta, quatre ou cinqpersonnes usaient de kif : c’étaient des cherifs, originaires du Tafilelt ; on les reconnaissait à la petite pipe spéciale qui se balançait à leur cou.Mrimima, célèbre par sa zaouïa, ne l’est pas moins par sa foire. Cette foire, annuelle, dure trois jours et est très fréquentée : on y vient de tout le bassin du Dra, du Sous, du Sahel, souvent du Tafilelt ; on y a vu, dit-on, jusqu’à des marchands de Figig. Trois grandes foires annuelles se tiennent dans le Sahara Marocain, celle de Mrimima en redjeb, celle de Sidi Ḥamed ou Mousa à la fin de mars[85], Souq el Mouloud en mouloud. Les unes et les autres attirent une foule de monde. Malgré cette affluence de gens peu habitués à la discipline, on n’y voit d’ordinaire aucun trouble ; des mesures sévères sont prises par les chefs des localités où elles ont lieu (ici, par S. Ạbd Allah) pour que l’ordre ne cesse de régner : bien plus, on garantit à ceux qui s’y rendent la sûreté sur le chemin. Un individu, une caravane allant à la foire ont-ils été pillés, maltraités en route ? on saisit, parmi les hommes présents au marché, ceux de la tribu coupable de l’agression, on les rend responsables du dommage, et on le leur fait payer sur l’heure. Grâce à cette méthode employée aux trois points, la sûreté, rare phénomène, règne à trois époques de l’année sur les routes de la contrée. Dans ces foires on trouve réunis les produits du pays, les objets fabriqués dans les villes du Maroc et en Europe, et les marchandises du Soudan. La plus importante est celle de S. Ḥamed ou Mousa ; placée sur le chemin des caravanes de Timbouktou, elle se tient à l’époque de leur arrivée et est le théâtre des transactions relatives au commerce du Soudan ; là se fait l’échange de l’or, des plumes d’autruche, de l’ivoire, des esclaves, contre les produits européens envoyés de Mogador. Après cette foire vient celle de Mrimima. La moins considérable est Souq el Mouloud.[58]Les principales espèces de dattes que produit le Sahara Marocain sont, par ordre de mérite : les bou iṭṭôb, les bou feggouç, les bou sekri, les djihel, les bou souaïr. Les bou iṭṭôb sont très petites, avec un noyau presque imperceptible ; le goût en est délicat : ce sont les dattes qui se conservent le mieux ; jamais, dit-on, les vers ne les attaquent. Les bou feggouç sont grosses ; elles sont aussi très bonnes et très recherchées. Les bou sekri sont de taille moyenne, et fort sucrées, comme l’indique leur nom ; elles ont une couleur particulière, d’un gris vert, tandis que les autres ont les tons dorés qu’on voit habituellement aux dattes. Les djihel sont de même dimension, à noyau assez gros ; elles sont beaucoup moins estimées que les trois premières espèces, excepté celles qui viennent de Tisint ; les dattiers qui les produisent ont une quantité énorme de fruits : de cette exubérance est venu leur nom. Les bou souaïr sont fort au-dessous des dattes précédentes ; elles sont petites et ont peu de chair ; on les mange à peine ; elles servent surtout à la nourriture des bestiaux. Le nom de bou souaïr s’applique d’ailleurs, dans tout le sud, moins à une datte spéciale qu’à toute datte de rebut, de mauvaise qualité ou non parvenue à maturité, et peu propre à l’alimentation des hommes. Ces diverses espèces sont mélangées dans les oasis ; dans toutes, une d’elles domine : à Tisint, ce sont les djihel ; à Tatta, ce sont les bou feggouç, à Aqqa les bou sekri, sur le versant méridional du Petit Atlas les bou souaïr, dans le Dra les bou feggouç, dans le bassin du Ziz les bou feggouç et les bou souaïr.[59]Lekhent, appelé en Franceguinée, est une étoffe de coton indigo. La plupart de celui dont on se sert au Maroc est fabriqué en Angleterre et vient par Mogador. C’est la contrefaçon d’une étoffe de même teinte, mais beaucoup meilleure, qui se confectionne au Soudan. Cette dernière, aussi solide comme tissu et comme couleur que l’autre l’est peu, a une valeur plus grande : l’élévation de son prix en fait un objet de luxe réservé à quelques chikhs et marabouts. Une kechchaba d’étoffe du Soudan se paie environ 60 francs ; en khent ordinaire, elle en coûte 5 ou 6.[60]Ici tous les hommes fument, nomades et sédentaires, les riches dans des pipes, les pauvres dans des os creux. Trois espèces de tabac viennent d’Ouad Noun, du Dra et du Touat. Celle d’Ouad Noun est la plus estimée. Les unes et les autres se vendent par feuilles entières et au poids. Personne ne prise, sauf les Juifs.[61]On nomme iciSahella région qui borde la mer, de l’embouchure de l’Ouad Sous au Sénégal. La partie marocaine de cette longue bande se compose des bassins secondaires qui versent leurs eaux dans l’Océan entre l’embouchure du Sous et celle du Dra ; pour la distinguer du reste, nous appellerons cette portionSahel Marocain. Ici l’on ne fait point cette différence : on parle du Sahel Marocain en disant « Sahel » ; jamais on ne le nomme Sous, comme on fait dans le nord. C’est par un effet de généralisation, comparable à celui qui a fait étendre à toute une race le nom de la tribu des Berâber, que dans les parties septentrionales du Maroc on a étendu le nom de Sous aux régions situées au sud du bassin de l’Ouad Sous, alors qu’il s’applique exclusivement à ce bassin. Nous conformant à la règle établie dans le pays même, nous emploierons le nom de Sous pour désigner le bassin de l’Ouad Sous tout entier, et rien que lui.[62]Leḥesouest connu en Algérie sous le nom demedechcha.[63]Les dattes se conservent dans de grandes jarres de terre d’environ 1m20 de hauteur : les couches supérieures, pesant sur les autres, les écrasent peu à peu ; il s’en exprime un jus très sucré, de la couleur et de la consistance du miel ; on le recueille en pratiquant au bas du récipient une petite ouverture par laquelle il s’échappe. C’est ce qu’on appelle le miel de dattes.[64]Ce thé est du thé vert apporté d’Angleterre. Dans les ports et dans les grandes villes du Maroc, il se vend environ 5 francs le kilogramme ; la valeur en augmente à mesure qu’on s’éloigne des centres ; elle est de 20 à 30 francs le kilogramme à Tisint. On prend le thé très faible, avec beaucoup d’eau, énormément de sucre, et en y ajoutant de la menthe ou d’autres plantes aromatiques pour en relever le parfum.[65]La seule différence de nourriture qui existe entre les Musulmans du sud du Bani et ceux des massifs du Grand et du Petit Atlas est que, dans ces dernières contrées, la datte cesse de faire partie de l’alimentation, et que le lait, le beurre et le miel y entrent pour une part plus ou moins grande, suivant les lieux.[66]Les qaḍis de cette région sont les suivants. A Tisint : Ḥadj Ḥamed à Ez Zaouïa, S. Mḥind Ạbd el Kebir à Aït ou Iran, S. El Ạdnani à Agadir. A Trit, Ould S. Ṭîb. A Qaçba el Djouạ, S. Ḥamed Abou Zeïz. A Tatta : S. Ḥamed, S. El Ḥanafi, S. El Madani à Aït Ḥaseïn, S. Moḥammed d Aït Ouzeggar à Adis. A Mrimima, S. Ạbd Allah. A Tamessoult, S. Ạbd er Raḥman. Pour la tribu des Ida ou Blal, deux qaḍis, Tajakant l’un et l’autre ; ce sont deux frères : S. Mouloud, résidant à Tatta, et S. Aḥmed Digna, habitant d’ordinaire Tindouf.[67]Voir : Caussin de Perceval.Essai sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme, pendant l’époque de Mahomet et jusqu’à la réduction de toutes les tribus sous la loi musulmane.[68]Mezragsignifie « lance ». Dans les tribus unies et compactes, celui qui a donné son ạnaïa n’accompagne pas lui-même ; il fait conduire par un enfant, ou se contente de remettre au protégé un objet connu comme sien, dont la présence prouve qu’on est sous sa sauvegarde. Autrefois on donnait sa lance à celui à qui on accordait son ạnaïa. Les deux mots sont ainsi devenus synonymes.[69]Nous exprimerons la plupart du temps les rapports résultant de l’acte de la debiḥa soit par les mots de vassal et de suzerain, soit par ceux de client et de patron ; nous emploierons aussi quelquefois le mot de tributaire.[70]Souvent c’est la tribu vassale qui lèse les suzerains. Ceux-ci s’empressent de réclamer. Les choses se passent toujours de même manière ; on ne cède qu’à la crainte.[71]On l’appelle aussi parfois, par abréviation, Ouad Targant.[72]Tzgertest le nom d’un arbrisseau.[73]Lesebt, qui porte aussi le nom dedrin, et legeddim, dont nous parlerons plus tard, ressemblent à l’ḥalfa : ils servent à tous les usages de celui-ci. Ces trois plantes sont beaucoup moins répandues au Maroc que ne l’est la dernière en Algérie. Il y a du sebt en quelques places sablonneuses de la région comprise entre le Bani et le Dra, et une certaine quantité d’ḥalfa sur le plateau qui couronne la portion centrale du Petit Atlas. J’ai trouvé du geddim sur les pentes inférieures du Grand Atlas, au Tizi n Telṛemt, et sur la rive droite de la Mlouïa, au-dessous de Qçâbi ech Cheurfa, dans les vastes déserts de la Mlouïa et du Rekkam. Le Ḍahra est couvert d’ḥalfa ; ce désert est le commencement des hauts plateaux du Sud Oranais, auxquels il se lie et dont rien ne le distingue : même aspect monotone, même sol stérile, mêmes longs steppes d’ḥalfa.[74]Qçar unique avec dattiers.[75]Qçar entouré de dattiers, situé entre Icht et Tamanaṛt.[76]Le nom arabe des Ida ou Blal estDoui Blal(ذوي بلال) ; on l’écrit ainsi à Fâs, et ainsi sans doute il faut l’écrire. Dans le sud et à Mogador, on l’écrit sous la forme tamaziṛt Ida ou Blal (اِذا اُ بلال). Nous avons adopté cette dernière manière, employée par les membres de la tribu : ils disentIda ou Blal, ouDaoublalau pluriel etDaoublaliau singulier.[77]Les Ida ou Blal ont le type et les manières des Arabes, et parlent la langue du Koran, seuls au milieu d’une population tamaziṛt ; double motif d’admettre ce qu’eux-mêmes disent de leur origine. Les nombreuses formes imaziṛen qui figurent dans leurs noms de fractions m’inspirèrent pourtant des doutes à ce sujet. A mon retour du Maroc, j’essayai d’éclaircir la question ; je fus conduit à regarder les Ida ou Blal comme Arabes : un long contact avec les Imaziṛen a introduit chez eux les appellations étrangères. Parmi mes documents sur les Ida ou Blal, en voici deux d’un intérêt particulier : le premier m’a été fourni par M. Montel, chancelier du consulat de France à Mogador, l’autre par M. Pilard, interprète militaire en retraite.1o— « Les Ida ou Blal ont leur berceau dans le Sahara, entre les Tajakant et les Ạrib ; ces trois tribus sont de race arabe. Les Ida ou Blal se divisent aujourd’hui en trois groupes : le premier habite encore le territoire originaire de la tribu ; le second est établi dans la qaçba de Fâs Djedid et en un lieu appelé Ḍahr er Ramka, proche de Fâs ; le troisième est, depuis de longues années, installé aux environs de Merrâkech. De plus, il y a parmi les Ḥaḥa quelques familles connues sous le nom d’Ida ou Blal et regardées comme originaires de la grande tribu de ce nom ; elles parlent la langue tamaziṛt et sont comptées comme faisant partie des Ḥaḥa. »2o— « Les Ạrib, les Doui Blal et les Tajakant sont des Arabes Mâkil fortement mêlés de nomades Zenâga. Vers l’ouest, l’élément berbère semble prendre le dessus ; aussi les Doui Blal y sont ordinairement désignés sous l’appellation chleuḥa d’Ida ou Blal. Quant aux Tajakant, leur véritable nom est Djakâna. Au contraire, les fractions demeurées dans l’est sont restées purement arabes. Tels les Oulad Moulat, portion des Doui Blal, établis isolément dans les déserts du sud du Tafilelt ; ils auraient, au dire des gens des oasis, conservé encore aujourd’hui les flexions finales de la langue arabe[A].« Les Doui Blal sont une tribu nomade dont le territoire habituel est entre Tatta et Mrimima, mais ils volent sur les routes jusque chez les Chạanba.« Une des fractions des Doui Blal, les Oulad Moulat[B], est séparée du reste de la tribu et vit isolée dans l’Areg er Raoui. Elle peut mettre sur pied1000 combattants montés deux à deux sur des meharis. Les Oulad Moulat sont nomades ; ils s’habillent de coton bleu foncé ; tête nue ; longs cheveux ; sabres droits à deux tranchants comme ceux des Touâreg. Ils sont libres ; personne n’exerce de commandement dans la tribu. Ils sont ennemis de tout le monde, sont craints des qçour du Tafilelt et ne respectent pas les zaouïas. Leur perfidie est telle que le motmitsaq Doui Blal, « foi des Doui Blal », est, dans le sud, synonyme defoi punique. En 1871 ou 1872, 350 tentes environ d’entre eux, ayant eu une querelle avec le reste des Oulad Moulat, se sont séparées du gros de la fraction : elles ont émigré, 150 tentes à Timmi et à Tsabit, 200 chez les Aït Ounbegi, à El Mạïder, entre l’Ouad Ziz et l’Ouad Dra[C]. Cette querelle avait eu lieu à la suite du pillage, par un groupe des Oulad Moulat, d’une caravane protégée par l’autre groupe. Ils s’ensuivit une guerre civile qui dura deux ans et se termina par l’émigration du parti vaincu. Les Oulad Moulat, quelque impies qu’ils soient, sont serviteurs religieux de Sidi el Ṛazi (Tafilelt), de Sidi Aḥmed el Ḥabib (Zaouïa el Maṭi), et de Sidi Moḥammed ben Nacer (Tamegrout). »Ces documents, s’alliant avec les renseignements que j’ai rapportés, prouvent que les Ida ou Blal, ou mieux Doui Blal, sont une tribu nomade d’origine arabe, dont la masse principale est établie sur les deux rives du Dra, entre les méridiens de Tatta et de Mrimima. Un groupe important de la tribu, appartenant à la fraction des Imoulaten ou Oulad Moulat, a émigré depuis longtemps vers l’est, où il est cantonné au sud du Tafilelt. Un certain nombre de familles Doui Blal ont été transportées, de force probablement, par quelque puissant sultan, les unes à Merrâkech, les autres à Fâs, où elles ont perpétué leur nom et leur race. Quelques-unes enfin sont mêlées, on ne sait comment, à la tribu tamaziṛt des Ḥaḥa. Les premiers se sont un peu altérés au contact des Chellaḥa et des Ḥaraṭîn, leurs voisins ; les seconds, plus isolés, ont gardé leur physionomie et leur langage primitifs. Les troisièmes sont des Arabes dégénérés, semblables aux Arabes d’Algérie. Les derniers sont Imaziṛen de mœurs et de langue et n’ont de Doui Blal que le nom.[A]Je n’ai pas remarqué ce fait chez les Ida ou Blal que j’ai vus, c’est-à-dire dans le gros de la tribu : on y parle, comme partout au Maroc, un arabe qui est, à peu de chose près, notre arabe vulgaire d’Algérie.[B]Ils figurent sous le nom d’Imoulaten dans la décomposition qu’on nous a donnée à Tatta.[C]Pour les noms géographiques dont il est question ici, voir laCarte générale du Tafilalapar M. le général Dastugue.[78]La ziâda a 50 centimètres à 1 mètre de haut ; les autres plantes poussent au ras du sol.[79]L’Ouad Tisint se creuse dans le plateau d’où il sort, à Tizi Igidi, une vallée à fond plat, profonde de 20 à 25 mètres et large de 800.[80]Les pierres à fusil dont on se sert à Tisint et assez loin à la ronde viennent de Foum Tangarfa ; dans les hauteurs voisines, le silex abonde ; les nomades l’enlèvent par gros blocs et l’apportent à Tisint, où on le taille.[81]Autorité de chikh.[82]On appellezaouïa, d’une part, l’ensemble de tous les marabouts, parents proches ou éloignés de Sid Ạbd Allah, qui habitent Mrimima ; de l’autre, la maison où Sidi Ạbd Allah demeure.[83]Tribu voisine du district d’Ouad Noun.[84]Le Souq el Mouloud est ainsi appelé parce qu’il a lieu dans le mois de mouloud (rebiạ el aoul) ; il se tient dans la tribu des Aït Ioussa. C’est une grande foire, qui dure plusieurs jours, l’une des trois foires annuelles du Sahara ; les deux autres sont celles de Mrimima et de S. Ḥamed ou Mousa (Tazeroualt).[85]Le calendrier chrétien est connu et employé dans le Sahara Marocain. Les mois en sont désignés sous leurs noms latins. La foire de S. Ḥamed ou Mousa se tient au printemps et habituellement en mars ; en 1885, elle a commencé le 25 mars.VI.DE TISINT A MOGADOR.1o. — DE TISINT A AFIKOURAHEN.Lorsque je me retrouvai à Tisint, la somme d’argent que je portais avait, par suite de vols successifs, diminué à tel point que je ne pouvais achever mon voyage avec ce qui restait. Il fallait avant tout me procurer des fonds. Je n’en trouverais que dans une ville où il y eût des Européens : la plus proche était Mogador. Je résolus d’en chercher dans ce port.Je m’ouvris de mon projet à mon ami le Ḥadj, et fis avec lui l’arrangement suivant : il me conduirait à Mogador, m’y attendrait, et me ramènerait à Tisint ; nous prendrions des routes différentes en allant et en revenant, passant la première fois par les Isaffen et les Ilalen[86], la seconde par le Sous, le Ras el Ouad et les Aït Jellal. Le Ḥadj Bou Rḥim connaissait la région que nous devions traverser au retour et y avait de nombreux amis ; pour l’aller, il emmènerait un de ses agents, nommé Moḥammed ou Ạddi, homme de la tribu des Ilalen, qui avait maintes fois parcouru le chemin que nous allions faire. Nous ne partirions qu’à nous trois : le rabbin Mardochée, dont je n’avais pas besoin, resterait à Tisint dans la maison du Ḥadj, où il attendrait mon retour.9 janvier.Je quittai Tisint le 9 janvier, à 10 heures et demie du soir, et pris la direction de Tatta, escorté par le Ḥadj et son compagnon. Nous voyageâmes toute la nuit. Nous avions attendu pour sortir que le qçar fût endormi : personne n’avait été instruit de notre voyage ; en s’en allant, le Ḥadj n’avait pas dit adieu à ses femmes et à ses enfants. Si le bruit de notre départ avait transpiré, il eût été à craindre que desétrangers, Berâber, Oulad Iaḥia ou autres, toujours en foule à Agadir, n’aient couru s’embusquer sur le chemin pour nous attaquer et nous piller. De là notre départ furtif et notre marche nocturne. Le rabbin Mardochée avait ordre de n’ouvrir la maison à personne le lendemain et, après deux jours, de déclarer que nous étions partis pour Tazenakht. Pareilles mesures se prennent toujours lorsqu’on doit traverser un long désert, un passage dangereux, que, comme nous, on est en petit nombre, et qu’on a des objets pouvant exciter la convoitise. Ici, il avait fallu redoubler de précautions ; avec ma réputation de Chrétien et d’homme chargé d’or, plus d’une bande se serait mise en campagne si mon départ avait été connu. Mes mules seules eussent suffi pour faire prendre les armes à bien des gens : en cette contrée pauvre elles constituent un capital.10 janvier.Ralentis dans notre marche par une pluie torrentielle qui tomba pendant la plus grande partie de la nuit et durant toute la matinée, nous arrivâmes à Tatta à la fin de la journée du 10. A 7 heures du soir, nous nous arrêtâmes dans le petit qçar de Taṛla, chez des amis du Ḥadj.La route de Tisint à Tatta n’avait rien de nouveau pour moi. Je pus admirer combien la végétation s’était développée depuis mon dernier passage : le long du moindre ruisseau, au-dessous de chaque gommier, s’étendait un épais tapis de verdure, tantôt d’un émeraude éclatant, tantôt argenté ou doré par une multitude de fleurs.Pour gagner Taṛla, on remonte l’Ouad Tatta à partir de Tiiti, dans son lit : celui-ci est large de 150 mètres et couvert de gros galets ; au milieu se creuse un canal de 30 mètres, où un peu d’eau serpente sur un fond de roche. La rivière, resserrée à Tiiti entre le qçar et le Bani, coule de Tiiti à Taṛla dans une plaine de sable, déserte sur la rive droite, couverte de palmiers sur la rive gauche.11 janvier.Séjour à Taṛla. Ce qçar est situé à la bouche méridionale d’un kheneg par lequel l’Ouad Tatta franchit une chaîne de collines parallèle au Bani. Il est petit et riche : tout y respire la prospérité ; les maisons sont belles ; point de ruines ; les habitants, Chellaḥa et Ḥaraṭîn, vivent dans l’aisance, grâce à leurs nombreux dattiers. Les bou feggouç dominent.12 janvier.Nous passons toute la journée à Taṛla sans sortir de chez notre hôte, à qui le Ḥadj a recommandé le secret sur notre présence. Nous avons, d’ici à Tizgi, notre prochaingîte, à traverser un long désert, très dangereux, qu’on ne peut franchir que de nuit et au pas de course, comme nous essaierons de le faire, ou en nombreuse caravane. Ce désert, qui fait un avec celui d’Imaouen coupé par l’Ouad Aqqa, s’étend sur les confins de plusieurs tribus entre lesquelles il forme un terrain neutre : champ commun où s’exercent leurs rapines ; des bandes pillardes d’Aït ou Mrîbeṭ, d’Ida ou Blal, d’Aït Jellal, d’Isaffen, le parcourent sans cesse.Nous partons à 9 heures du soir et marchons sans arrêt jusqu’au matin. A l’aurore, nous nous trouvons à l’entrée d’une gorge profonde, dans le lit desséché d’une rivière, à son confluent avec un ruisseau, l’Ouad Tanamrout. Nous faisons halte quelques heures à cet endroit.La contrée que j’ai parcourue de Taṛla ici se divise en deux portions distinctes : l’une de Taṛla à Imiṭeq, l’autre d’Imiṭeq au point où je suis. Celle-là se compose de larges vallées entre lesquelles s’élèvent des massifs mamelonnés de peu de hauteur ; celle-ci est formée d’une succession de plaines étagées, séparées par de hautes chaînes parallèles, que les rivières traversent par des gorges étroites. Les vallées de la première région ont dans leur partie inférieure un sol pierreux, garni de gommiers, de jujubiers sauvages et de melbina, dans leur partie haute, un sol rocheux avec une végétation moins abondante ; leurs flancs sont des coteaux de grès noir et luisant. Au delà d’Imiṭeq, les collines se remplacent par de hautes montagnes : massifs rocheux, aux pentes escarpées, ils ont une couleur jaune rosée, différente de ce que nous avons vu jusqu’ici ; leurs flancs, tourmentés, ne sont du pied à la crête que découpures et crevasses. Ces monts entourent comme de remparts lézardés des plaines unies et pierreuses, où le sol, aride d’ordinaire, est en cette saison couvert de verdure ; on y marche au milieu de jujubiers sauvages, de melbina, de hautes herbes. Entre ces plaines, les cours d’eau traversent les montagnes par des couloirs étroits, aux parois verticales, si resserrées qu’elles laissent la seule place de la rivière. Le gommier disparaît au nord d’Imiṭeq.

Areg au sud de Tisint et portions de la crête du Bani. (Vue prise de Mrimima.)Croquis de l’auteur.

Areg au sud de Tisint et portions de la crête du Bani. (Vue prise de Mrimima.)Croquis de l’auteur.

Areg au sud de Tisint et portions de la crête du Bani. (Vue prise de Mrimima.)

Croquis de l’auteur.

A notre arrivée à Mrimima, mes compagnons et moi descendons dans une des premières demeures du village : c’est une maisonvide appartenant à Sidi Ạbd Allah ; il en possède plusieurs semblables ; elles servent à loger ses hôtes au moment d’une foire célèbre qui se tient chaque année. Aussitôt installés, nous voyons venir à nous les fils du marabout : ils sont au nombre de quatre ; l’aîné, S. Oumbarek, est un homme de 30 à 35 ans ; son père lui laisse en grande partie la direction de la zaouïa ; les autres sont plus jeunes. On apporte une natte pour les Musulmans, des dattes pour tout le monde ; puis vient un plateau avec des verres et ce qu’il faut pour le thé, moins le sucre et le thé. C’est au Juif à les fournir. On s’installe. A peine est-on assis, S. Oumbarek se répand en plaintes contre les Ida ou Blal : « Toutes les tribus nous servent ; toutes nous présentent de riches offrandes : les Ida ou Blal seuls ne nous donnent rien ; bien plus, allons-nous chez eux pour prélever la redevance, non contents de ne pas la remettre, ils nous accueillent avec des quolibets, des plaisanteries et de mauvaises paroles. Je leur en veux, non pour ce qu’a souffert chez eux mon ventre, mais pour ce qu’ont souffert mes oreilles : gens grossiers, inhospitaliers, impies autant qu’avares. D’ailleurs ils ont ce qu’ils méritent. Ils accueillent mal les marabouts et méprisent leurs bénédictions ; Dieu non plus ne les bénit point : ils meurent de faim, et sont divisés entre eux. Autrefois, c’était une grande tribu ; à présent, c’est la dernière du désert. Les Berâber les pillent de tous côtés, les Oulad Iaḥia en font autant, jusqu’aux Aït Jellal qui les bravent ; dans le Sahel, dans le Dra, ils n’osent plus mettre les pieds. Ils sont la risée de tout le monde. Et puis, il n’y a plus d’hommes parmi eux : tous les braves d’autrefois sont morts. Aujourd’hui ce sont tous des femmes, tous des menteurs, tous des traîtres : pas un qui ne viole son ạnaïa. Demandait-on le mezrag à leurs pères, ils l’accordaient aussitôt, pour le seul honneur, sans rien réclamer. Le demande-t-on aux Ida ou Blal d’à présent ? Leur première parole est : « Combien me donnerez-vous ? » Et ils en marchandent le prix comme des Juifs. Aujourd’hui, parmi tous les Ida ou Blal, pas un qui soit brave, pas un qui soit généreux, pas un qui soit franc, pas un qui soit loyal ; et à mesure qu’ils valent moins, ils ont plus de prétentions : depuis quelque temps il pousse chez eux des chikhs de toutes parts : jadis combien de leurs pères avaient une chiakha[81]véritable, qui ne pensaient pas à en prendre le titre : à cette heure, dans la tribu entière il n’y a plus l’ombre d’une chiakha et tout le monde est chikh. C’est une race d’hommes cupides et traîtres ; il n’y a rien de bon en eux ; aussi nous ne les visitons plus. Ils ne veulent pas de nos bénédictions ; mais dès aujourd’hui ils ont visiblement le prix de leur impiété et de leur mépris pour les hommes du Seigneur. » Mes trois Ida ou Blal se taisent et font longue figure devant cette harangue qui se prolonge sur le même ton durant plus d’une heure. Ce que dit S. Oumbarek est vrai ; mais l’amertume avec laquellele marabout leur reproche de ne point lui donner d’argent est aussi répugnante que leur avarice. Pour moi, je m’amuse à voir ces loups se mordre entre eux.

Dans la soirée, on agite la question de mon départ pour le Tinzoulin. Sidi Oumbarek m’y conduira en personne ; il fait voir qu’il ne marchande pas moins son ạnaïa que les Ida ou Blal : c’est au bout de deux heures de discussion qu’on s’entend sur le prix. Enfin on tombe d’accord : je verse la somme sur l’heure : il est convenu qu’on partira après-demain.

Le lendemain matin, 27 décembre, mes Ida ou Blal, n’ayant plus rien à faire ici, s’en vont ainsi que mon ami le Ḥadj. Au moment des adieux, j’ai toutes les peines du monde à faire accepter un cadeau à ce dernier ; avec les autres, au contraire, il y a un règlement de compte laborieux. Me voici seul à Mrimima avec Mardochée et un domestique israélite. Dans l’après-midi, nous recevons la visite de S. Ạbd Allah en personne. C’est un vieillard d’environ 70 ans, à barbe toute blanche, tranchant sur le brun de sa peau ; car il est Ḥarṭâni. Il nous parle avec bienveillance, mais sa péroraison rappelle les discours de son fils : « Grâce à Dieu, vous êtes maintenant débarrassés de vos Ida ou Blal, gens impies et sans foi qui n’étaient venus que pour vous dépouiller. Quant à moi, je n’aime pas les Juifs ; mais Dieu vous a conduits ici dans la maison de la confiance : vous y êtes les bienvenus, et, quand vous voudrez partir, je vous ferai mener où vous voudrez en sûreté. Mais voyons, les Juifs ! vos pareils, quand ils se présentent, ne m’abordent que les mains pleines de toutes sortes de cadeaux : vous, vous ne m’avez rien donné ; tâchez de réparer votre faute et de m’offrir quelque chose de bien : pas de khent, pas de ces objets ordinaires et grossiers ; je veux quelque chose de bien. Je repasserai tout à l’heure : à présent, je vais parler à des Oulad Iaḥia avec qui je vous ferai partir. » Il nous quitte, va et revient au bout d’une demi-heure : « Ce que vous avez de mieux à faire est de passer le sabbat ici et de ne vous mettre en route que le lendemain. J’ai donné rendez-vous pour samedi à ces Oulad Iaḥia qui s’en iront dimanche avec vous. Maintenant, voyons ce que vous m’avez préparé de bien ! » Je lui montre ce que j’ai, du thé, de la cotonnade blanche, deux pains de sucre. Il prend le tout, et nous lui déclarons que nous sommes les gens les plus heureux du monde de ce qu’un grand saint comme lui ait bien voulu accepter ce faible don. Je ne suis pas aussi content que je le dis. Voici mon départ remis à plusieurs jours, car on n’est qu’à jeudi. Puis, que sont ces Oulad Iaḥia à qui S. Ạbd Allah veut me confier, alors qu’il était convenu que son fils me conduirait lui-même ? Ces marabouts ont moins de parole encore que les Ida ou Blal. Mais que faire ? Je suis à leur merci. C’est le cas d’être fataliste et d’attendre avec résignation. Espérant que cela pourrait produire quelque effet, je me recommandai du cherif d’Ouazzân. Jamais je ne m’étais servi de sa lettre, pour la meilleure raison : son nom était inconnu deceux à qui j’avais eu affaire jusqu’alors, et son influence nulle dans les régions que j’avais traversées depuis Fâs. Ici il n’en est pas autrement, mais dans la zaouïa du moins son nom est connu et respecté. Je fis voir sa lettre à S. Ạbd Allah. Dans les premiers jours, ce fut un événement : on lut l’épître en pleine mosquée ; comme effets, il résulta qu’on me traita avec plus d’égards qu’auparavant, que chaque jour S. Ạbd Allah me faisait une visite et que, le soir, il envoyait deux de ses fils passer la nuit dans ma chambre, honneur et protection à la fois.

Le samedi, le dimanche se passent, on ne parle point de départ. Par extraordinaire, S. Ạbd Allah reste invisible. Je demande S. Oumbarek : il est malade. Enfin, le lundi matin, je vis arriver ce dernier : il était impossible, disait-il, de se mettre en route : deux troupes de 20 fusils, l’une de Berâber, l’autre d’Ạrib, de passage ici, avaient appris que j’allais partir ; le bruit que j’étais Chrétien, venu de Tintazart, s’était répandu dans le pays et leur était parvenu ; de plus, on me croyait chargé d’or. Les deux bandes s’étaient embusquées dans la montagne et guettaient mon passage pour m’attaquer. Il fallait patienter. Dans trois ou quatre jours, quand, lasses d’attendre, elles auraient disparu, S. Oumbarek prendrait avec lui 30 ou 40 Ḥaraṭîn et me conduirait en personne à destination. Le lendemain, S. Ạbd Allah vint confirmer ces paroles : « Ayez confiance en moi ; je vous ferai partir en sûreté avec mon fils, quand tous ceux qui voudraient vous manger seront partis ou vous auront oubliés. Mrimima est un ventre de hyène, rendez-vous de tout ce qu’il y a de mauvais. Mais, patience ; vous en sortirez, s’il plaît à Dieu. »

Deux jours après, c’est autre chose : les Ạrib sont partis ; mais 30 Aït Seddrât les ont remplacés : ils étaient venus acheter des dattes ; à la nouvelle du coup à faire, ils se sont installés dans le Mḥeïjiba, jurant qu’ils n’en bougeraient tant que je serais ici. Le jeudi, ils font mieux : ils envoient une députation à S. Ạbd Allah, demandant de me livrer : ils se chargent de me conduire au Tinzoulin. Sur son refus, ils se répandent en menaces, déclarent qu’ils m’enlèveront de force. Les marabouts prennent peur : le jour, ils placent deux hommes à ma porte, avec consigne de ne laisser entrer personne ; la nuit, on m’envoie plusieurs esclaves armés. Les deux fils cadets de S. Ạbd Allah ne me quittent plus. Les murs de la maison sont hauts, la porte solide, rien à redouter de ce côté ; mais on craint que les Aït Seddrât ne percent la muraille de pisé. Le lendemain, ils envoient de nouveaux émissaires, l’inquiétude des marabouts augmente, ma garde s’accroît. Enfin, le vendredi, S. Ạbd Allah vient me dire qu’il ne s’engage plus à me faire conduire au Dra : tout ce qu’il peut pour moi, c’est de me ramener à Tisint, encore faudra-t-il attendre plus d’une semaine : le 12 janvier sera la fête du Mouloud ; ce jour-là, S. Ạbd Allah fait tous les ans un pèlerinage à la qoubba de S. Ạbd Allah ou Mḥind, à Tisint ; il s’y rend en grand appareil, suivi de toute la zaouïa, de tout cequ’il a de parents, de serviteurs et d’esclaves : je me joindrai à lui et, sous la protection de cette puissante escorte, je pourrai passer.

Après une semblable déclaration, il ne me restait rien à espérer quant au Tinzoulin. Attendre à Mrimima n’avait plus de raison d’être ; il fallait revenir à Tisint : cela même était chose difficile et dangereuse. Le soir de ce jour, 3 janvier, j’écrivis à mon ami le Ḥadj Bou Rḥim : je lui peignais la situation, et le priais de venir me chercher. Un mendiant porta ma lettre.

Le lendemain, à 7 heures du matin, grand mouvement dans le village : une troupe de 25 fantassins et 2 cavaliers y arrive tout à coup et entre droit dans ma cour. C’est le Ḥadj qui vient me prendre. Il a reçu mon billet cette nuit. Il s’est levé aussitôt, a couru chez ses frères et ses parents ; chacun s’est armé et l’a rejoint avec ses serviteurs ; ils se sont mis en marche, et les voici. Une demi-heure après, je reprenais avec eux le chemin d’Agadir. Les marabouts nous voyaient partir avec inquiétude : ils craignaient pour nous une attaque des Aït Seddrât. Ceux-ci cherchaient le pillage, et non le combat ; voyant la force de l’escorte, ils n’osèrent se présenter. A 11 heures et demie, j’étais de retour dans la maison du Ḥadj.

Mrimima. (Vue prise du chemin de Tisint.)Croquis de l’auteur.

Mrimima. (Vue prise du chemin de Tisint.)Croquis de l’auteur.

Mrimima. (Vue prise du chemin de Tisint.)

Croquis de l’auteur.

Mrimima a l’aspect triste et pauvre. C’est un petit village en pisé, ensemble de constructions basses du milieu desquelles émergent le minaret délabré de la grande mosquée et deux autres moins hauts ; dans cette masse de murailles grises brillent trois petites qoubbas, seuls édifices blanchis du village. En dehors des habitations, sur leur lisière nord-ouest, se tient la foire annuelle, l’une des causes de célébrité de Mrimima ; ce côté est occupé par de grandes maisons carrées appartenant à S. Ạbd Allah ; vides en ce moment, elles servent de lieux de dépôt pour les marchandises, lors de la foire. Celle que j’ai habitée est l’une d’elles. A l’est et au sud-est du village s’étendent des plantations de dattiers de moyenne étendue ; elles produisent surtout des djihel, puis des bou souaïr, des bou feggouç et quelques bousekri. Le long des dattiers, entre l’oasis et les roches du Mḥeïjiba, coule l’Ouad Zgiḍ ; c’est une large rivière, un peu plus forte que l’Ouad Tisint ; en toute saison elle a de l’eau courante ; les poissons y sont nombreux. La population de Mrimima est composée, d’une part de la famille proche et éloignée de S. Ạbd Allah, groupée autour de lazaouïa, demeure propre de ce dernier, de l’autre des nègres et Ḥaraṭîn esclaves ou serviteurs de la famille sainte. Tous les membres de celle-ci portent le titre de marabout et sont nourris ou aidés par la zaouïa. Les palmiers de Mrimima appartiennent la plupart à S. Ạbd Allah, les autres sont possédés par ses neveux ou ses parents ; quelques-uns ont pour propriétaires de simples Ḥaraṭîn.

La zaouïa de Mrimima n’est pas très ancienne ; elle n’est pas ḥerra, « indépendante » : une zaouïa est ḥerra lorsque son chef compte au moins sept ancêtres postérieurs à la fondation ; les arrière-petits-fils de S. Ạbd Allah seulement seront indépendants. D’après cette donnée, la zaouïa compterait environ 150 ans d’existence. Les marabouts de Mrimima tirent leur origine du qçar d’Ez Zaouïa, de Tisint ; leur chikh est Sidi Ạbd Allah ou Mḥind, saint mort depuis plusieurs siècles, dont la qoubba est dans cette localité ; chaque année, à la fête du Mouloud, ils y font en grande pompe un pèlerinage. Ils sont donc une branche de la famille de religieux dont la souche est à Ez Zaouïa : cette famille étend au loin ses ramifications : j’en trouverai des membres établis à demeure dans le Ras el Ouad, dans le bas Sous, jusque auprès de Mogador, partout vénérés, partout vivant de leur titre de marabout et de leur sainte origine. Les religieux de Mrimima, quoique ne formant pas la branche aînée de cette race, en sont actuellement la plus distinguée ; les autres sont réduites à une influence locale, celle-ci jouit au loin d’une grande considération : elle perçoit des redevances dans le Dra, dans le Sahel, sur les deux versants du Petit Atlas ; les noms de Mrimima et de la zaouïa de Sidi Ạbd Allah Oumbarek sont connus en bien des lieux où celui de Tisint est ignoré. Cependant c’est une zaouïa de second ordre, qu’on ne saurait comparer à celles d’Ouazzân, de Bou el Djạd, ou de Tamegrout. Elle ne leur ressemble en rien, ni comme célébrité, ni comme influence, ni comme richesses.

J’ai vu, dès mon arrivée à Mrimima, que S. Ạbd Allah et ses fils étaient rapaces : on ne s’en étonne pas quand on voit la peine qu’ils se donnent pour recueillir de l’argent. On leur en apporte peu : il vient des pèlerinages, même de loin ; de cette source ne sortent que des dons isolés : pour percevoir les redevances générales des tribus, il faut se rendre au milieu d’elles ; il faut que le marabout sanctifie les territoires par un séjour de quelque temps, qu’il appelle sur lui les bienfaits du Seigneur. Ces conditions remplies, lorsque la présence et la bénédiction de l’homme de Dieu ont assuré pour l’année une bonne récolte, de gras pâturages, des eaux abondantes, on lui remet, en échange de ses bons offices, la cotisationhabituelle ; sinon, rien. De là des voyages continuels, qui constituent pour les religieux un travail régulier : ils appellent cela « aller bénir ». Chaque année, S. Ạbd Allah va en personne dans le Sahel et dans le Dra bénir et recueillir les tributs ; dans les autres régions qui servent la zaouïa, il envoie ses deux fils aînés faire la collecte : c’est, d’une part, dans une portion du Petit Atlas (Aït Bou Iaḥia, Seketâna, etc.), de l’autre, au sud du Bani (Oulad Iaḥia, Ida ou Blal, Aït ou Mrîbeṭ, etc.). Malgré ces revenus, la zaouïa ne semble pas riche : les bâtiments sont simples ; les costumes des marabouts n’indiquent pas une grande aisance. Sidi Ạbd Allah seul est habillé à la façon des villes : gros turban blanc, farazia et ḥaïk ; ses vêtements sont propres et frais. On ne peut en dire autant pour ceux de ses fils : l’aîné paraît très fier d’un cafetan de drap rouge râpé qu’il porte sous son ḥaïk (les marabouts marocains ont un goût prononcé pour les étoffes de couleur éclatante) ; le second, S. El Faṭmi, n’a sur sa chemise qu’un ḥaïk grossier et un bernous de 10 francs. Quant aux deux plus jeunes, leurs chemises sales et déchirées, leurs bernous troués me les avaient fait prendre à l’arrivée pour des mendiants ; l’un d’eux, S. Iaḥia, a quinze ans, l’autre, S. Ḥamed, en a dix. Comme mobilier, je n’ai vu que les théières et les verres, lesquels sont des plus communs. Pas de bougies : il n’en existe nulle part dans le Sahara ; on se sert de petites lampes à huile, qui jettent une lumière funèbre : luxe rare, Mrimima possède 3 ou 4 chandeliers de cuivre ; on place les lampes dessus : c’est très commode. Une mule est l’unique bête de somme de la zaouïa. Je ne crois pas que les marabouts thésaurisent ; malgré la simplicité de leur vie, la caisse de la maison ne doit pas être riche. Ils recueillent de nombreux dons, de nombreuses redevances ; mais ces offrandes sont presque toutes en nature : elles consistent en dattes, en orge, dans les tribus du Sahara ; en blé et en huile, dans celles de la montagne ; très peu sont de l’argent. Ces cadeaux s’en vont aussi vite qu’ils viennent : la zaouïa[82]ne se compose pas seulement de son chef et des fils de celui-ci ; Sidi Ạbd Allah nourrit une infinité de neveux, de cousins, de parents ayant les mêmes ancêtres que lui ; tous ne vivent que de la sainteté de leur sang ; tous mangent sur la zaouïa ; je veux qu’ils fassent maigre chère, il y a encore les hôtes : le nombre des étrangers qui reçoivent chaque jour l’hospitalité est considérable ; en un séjour d’un peu plus d’une semaine, j’ai vu passer des Berâber, des Oulad Iaḥia, des Ạrib, des Ida ou Blal, des Tajakant, des gens de Tafilelt, des Aït Seddrât ; point de jour où il n’y ait quinze à vingt hôtes à la zaouïa : gens du Dra qui vont acheter des dattes dans les oasis de l’ouest, cavaliers qui viennent de ṛazia, députations qui se rendent dans quelque tribu des environs, voyageurs de toutes conditions et de tous pays. Mrimima, par sa situation uniqueentre le Dra et le Bani, se trouve un point de passage et de ravitaillement naturel pour ceux qui traversent le Sahara Marocain dans sa longueur. Les uns y séjournent peu ; d’autres restent longtemps. J’y fus avec un homme des Aït Ioussa[83]qui y vivait depuis deux mois : il venait du Dra et n’osait rentrer dans son pays, parce que les Aït ou Mrîbeṭ, de qui il avait à traverser le territoire, étaient en guerre avec sa tribu : comme S. Ạbd Allah va tous les ans à époque fixe au Sahel, il attendait son départ pour passer sous sa sauvegarde. Le moment de ce voyage de S. Ạbd Allah est celui du Souq el Mouloud[84]; il se rend chaque année à cette foire où, un grand concours de monde se trouvant réuni, il ramasse d’un seul coup de nombreuses offrandes.

Par ces tournées, qui embrassent le bassin du Dra presque entier, et par les gens de toute origine qui reçoivent l’hospitalité à la zaouïa, le marabout de Mrimima est en relations avec toutes les tribus habitant entre l’Océan et le Tafilelt et sa parole est répandue et respectée dans cette vaste zone de pays. Il peut avoir, à un moment donné, une influence politique réelle.

S. Ạbd Allah, quoique vieux, s’occupe des affaires de la zaouïa ; mais son fils aîné S. Oumbarek a en main la plus grande partie d’entre elles : il agit souvent sans consulter son père, son père ne fait rien sans son avis. S. Oumbarek a de l’autorité sur les tribus des alentours ; c’est lui qui reçoit les hôtes, qui fait une partie des tournées ; il ne s’éloigne pas longtemps de la zaouïa, où il est indispensable. Il forme avec ses trois frères et deux sœurs l’unique postérité de S. Ạbd Allah : ces six enfants sont nés à celui-ci de sa première femme ; elle morte, il en a épousé une seconde qui ne lui a point donné de rejetons ; il a toujours été monogame. Ses fils ont le type ḥarṭâni moins prononcé que lui. Les autres marabouts, ses neveux ou cousins à divers degrés, sont ceux-ci Ḥaraṭîn, ceux-là blancs ; les uns ont quelque fortune, d’autres sont pauvres ; tous portent au cou un gros chapelet, ce qui est d’usage ici pour les seuls religieux, et tous ont droit aux baisemains des Musulmans. Peu ont été à la Mecque : comme les Ida ou Blal, ils ne vont qu’où il y a de l’argent à gagner. Bien que ṭalebs, ils sont ignorants et grossiers d’esprit. Ne se figurèrent-ils pas qu’avec cinq ou six brins d’herbe qu’on m’avait vu ramasser dans le mạder je voulais maléficier tout l’Islam ? Je ne sais si je parvins à les rassurer à cet égard. Nous trouvons parmi eux le kif, cet apanage des cherifs et des marabouts ; ils le fument en l’arrosant de grands verres d’eau-de-vie, que leur fabriquent les Juifs de Tintazart et du Dra. A Tisint et à Tatta, quatre ou cinqpersonnes usaient de kif : c’étaient des cherifs, originaires du Tafilelt ; on les reconnaissait à la petite pipe spéciale qui se balançait à leur cou.

Mrimima, célèbre par sa zaouïa, ne l’est pas moins par sa foire. Cette foire, annuelle, dure trois jours et est très fréquentée : on y vient de tout le bassin du Dra, du Sous, du Sahel, souvent du Tafilelt ; on y a vu, dit-on, jusqu’à des marchands de Figig. Trois grandes foires annuelles se tiennent dans le Sahara Marocain, celle de Mrimima en redjeb, celle de Sidi Ḥamed ou Mousa à la fin de mars[85], Souq el Mouloud en mouloud. Les unes et les autres attirent une foule de monde. Malgré cette affluence de gens peu habitués à la discipline, on n’y voit d’ordinaire aucun trouble ; des mesures sévères sont prises par les chefs des localités où elles ont lieu (ici, par S. Ạbd Allah) pour que l’ordre ne cesse de régner : bien plus, on garantit à ceux qui s’y rendent la sûreté sur le chemin. Un individu, une caravane allant à la foire ont-ils été pillés, maltraités en route ? on saisit, parmi les hommes présents au marché, ceux de la tribu coupable de l’agression, on les rend responsables du dommage, et on le leur fait payer sur l’heure. Grâce à cette méthode employée aux trois points, la sûreté, rare phénomène, règne à trois époques de l’année sur les routes de la contrée. Dans ces foires on trouve réunis les produits du pays, les objets fabriqués dans les villes du Maroc et en Europe, et les marchandises du Soudan. La plus importante est celle de S. Ḥamed ou Mousa ; placée sur le chemin des caravanes de Timbouktou, elle se tient à l’époque de leur arrivée et est le théâtre des transactions relatives au commerce du Soudan ; là se fait l’échange de l’or, des plumes d’autruche, de l’ivoire, des esclaves, contre les produits européens envoyés de Mogador. Après cette foire vient celle de Mrimima. La moins considérable est Souq el Mouloud.

[58]Les principales espèces de dattes que produit le Sahara Marocain sont, par ordre de mérite : les bou iṭṭôb, les bou feggouç, les bou sekri, les djihel, les bou souaïr. Les bou iṭṭôb sont très petites, avec un noyau presque imperceptible ; le goût en est délicat : ce sont les dattes qui se conservent le mieux ; jamais, dit-on, les vers ne les attaquent. Les bou feggouç sont grosses ; elles sont aussi très bonnes et très recherchées. Les bou sekri sont de taille moyenne, et fort sucrées, comme l’indique leur nom ; elles ont une couleur particulière, d’un gris vert, tandis que les autres ont les tons dorés qu’on voit habituellement aux dattes. Les djihel sont de même dimension, à noyau assez gros ; elles sont beaucoup moins estimées que les trois premières espèces, excepté celles qui viennent de Tisint ; les dattiers qui les produisent ont une quantité énorme de fruits : de cette exubérance est venu leur nom. Les bou souaïr sont fort au-dessous des dattes précédentes ; elles sont petites et ont peu de chair ; on les mange à peine ; elles servent surtout à la nourriture des bestiaux. Le nom de bou souaïr s’applique d’ailleurs, dans tout le sud, moins à une datte spéciale qu’à toute datte de rebut, de mauvaise qualité ou non parvenue à maturité, et peu propre à l’alimentation des hommes. Ces diverses espèces sont mélangées dans les oasis ; dans toutes, une d’elles domine : à Tisint, ce sont les djihel ; à Tatta, ce sont les bou feggouç, à Aqqa les bou sekri, sur le versant méridional du Petit Atlas les bou souaïr, dans le Dra les bou feggouç, dans le bassin du Ziz les bou feggouç et les bou souaïr.[59]Lekhent, appelé en Franceguinée, est une étoffe de coton indigo. La plupart de celui dont on se sert au Maroc est fabriqué en Angleterre et vient par Mogador. C’est la contrefaçon d’une étoffe de même teinte, mais beaucoup meilleure, qui se confectionne au Soudan. Cette dernière, aussi solide comme tissu et comme couleur que l’autre l’est peu, a une valeur plus grande : l’élévation de son prix en fait un objet de luxe réservé à quelques chikhs et marabouts. Une kechchaba d’étoffe du Soudan se paie environ 60 francs ; en khent ordinaire, elle en coûte 5 ou 6.[60]Ici tous les hommes fument, nomades et sédentaires, les riches dans des pipes, les pauvres dans des os creux. Trois espèces de tabac viennent d’Ouad Noun, du Dra et du Touat. Celle d’Ouad Noun est la plus estimée. Les unes et les autres se vendent par feuilles entières et au poids. Personne ne prise, sauf les Juifs.[61]On nomme iciSahella région qui borde la mer, de l’embouchure de l’Ouad Sous au Sénégal. La partie marocaine de cette longue bande se compose des bassins secondaires qui versent leurs eaux dans l’Océan entre l’embouchure du Sous et celle du Dra ; pour la distinguer du reste, nous appellerons cette portionSahel Marocain. Ici l’on ne fait point cette différence : on parle du Sahel Marocain en disant « Sahel » ; jamais on ne le nomme Sous, comme on fait dans le nord. C’est par un effet de généralisation, comparable à celui qui a fait étendre à toute une race le nom de la tribu des Berâber, que dans les parties septentrionales du Maroc on a étendu le nom de Sous aux régions situées au sud du bassin de l’Ouad Sous, alors qu’il s’applique exclusivement à ce bassin. Nous conformant à la règle établie dans le pays même, nous emploierons le nom de Sous pour désigner le bassin de l’Ouad Sous tout entier, et rien que lui.[62]Leḥesouest connu en Algérie sous le nom demedechcha.[63]Les dattes se conservent dans de grandes jarres de terre d’environ 1m20 de hauteur : les couches supérieures, pesant sur les autres, les écrasent peu à peu ; il s’en exprime un jus très sucré, de la couleur et de la consistance du miel ; on le recueille en pratiquant au bas du récipient une petite ouverture par laquelle il s’échappe. C’est ce qu’on appelle le miel de dattes.[64]Ce thé est du thé vert apporté d’Angleterre. Dans les ports et dans les grandes villes du Maroc, il se vend environ 5 francs le kilogramme ; la valeur en augmente à mesure qu’on s’éloigne des centres ; elle est de 20 à 30 francs le kilogramme à Tisint. On prend le thé très faible, avec beaucoup d’eau, énormément de sucre, et en y ajoutant de la menthe ou d’autres plantes aromatiques pour en relever le parfum.[65]La seule différence de nourriture qui existe entre les Musulmans du sud du Bani et ceux des massifs du Grand et du Petit Atlas est que, dans ces dernières contrées, la datte cesse de faire partie de l’alimentation, et que le lait, le beurre et le miel y entrent pour une part plus ou moins grande, suivant les lieux.[66]Les qaḍis de cette région sont les suivants. A Tisint : Ḥadj Ḥamed à Ez Zaouïa, S. Mḥind Ạbd el Kebir à Aït ou Iran, S. El Ạdnani à Agadir. A Trit, Ould S. Ṭîb. A Qaçba el Djouạ, S. Ḥamed Abou Zeïz. A Tatta : S. Ḥamed, S. El Ḥanafi, S. El Madani à Aït Ḥaseïn, S. Moḥammed d Aït Ouzeggar à Adis. A Mrimima, S. Ạbd Allah. A Tamessoult, S. Ạbd er Raḥman. Pour la tribu des Ida ou Blal, deux qaḍis, Tajakant l’un et l’autre ; ce sont deux frères : S. Mouloud, résidant à Tatta, et S. Aḥmed Digna, habitant d’ordinaire Tindouf.[67]Voir : Caussin de Perceval.Essai sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme, pendant l’époque de Mahomet et jusqu’à la réduction de toutes les tribus sous la loi musulmane.[68]Mezragsignifie « lance ». Dans les tribus unies et compactes, celui qui a donné son ạnaïa n’accompagne pas lui-même ; il fait conduire par un enfant, ou se contente de remettre au protégé un objet connu comme sien, dont la présence prouve qu’on est sous sa sauvegarde. Autrefois on donnait sa lance à celui à qui on accordait son ạnaïa. Les deux mots sont ainsi devenus synonymes.[69]Nous exprimerons la plupart du temps les rapports résultant de l’acte de la debiḥa soit par les mots de vassal et de suzerain, soit par ceux de client et de patron ; nous emploierons aussi quelquefois le mot de tributaire.[70]Souvent c’est la tribu vassale qui lèse les suzerains. Ceux-ci s’empressent de réclamer. Les choses se passent toujours de même manière ; on ne cède qu’à la crainte.[71]On l’appelle aussi parfois, par abréviation, Ouad Targant.[72]Tzgertest le nom d’un arbrisseau.[73]Lesebt, qui porte aussi le nom dedrin, et legeddim, dont nous parlerons plus tard, ressemblent à l’ḥalfa : ils servent à tous les usages de celui-ci. Ces trois plantes sont beaucoup moins répandues au Maroc que ne l’est la dernière en Algérie. Il y a du sebt en quelques places sablonneuses de la région comprise entre le Bani et le Dra, et une certaine quantité d’ḥalfa sur le plateau qui couronne la portion centrale du Petit Atlas. J’ai trouvé du geddim sur les pentes inférieures du Grand Atlas, au Tizi n Telṛemt, et sur la rive droite de la Mlouïa, au-dessous de Qçâbi ech Cheurfa, dans les vastes déserts de la Mlouïa et du Rekkam. Le Ḍahra est couvert d’ḥalfa ; ce désert est le commencement des hauts plateaux du Sud Oranais, auxquels il se lie et dont rien ne le distingue : même aspect monotone, même sol stérile, mêmes longs steppes d’ḥalfa.[74]Qçar unique avec dattiers.[75]Qçar entouré de dattiers, situé entre Icht et Tamanaṛt.[76]Le nom arabe des Ida ou Blal estDoui Blal(ذوي بلال) ; on l’écrit ainsi à Fâs, et ainsi sans doute il faut l’écrire. Dans le sud et à Mogador, on l’écrit sous la forme tamaziṛt Ida ou Blal (اِذا اُ بلال). Nous avons adopté cette dernière manière, employée par les membres de la tribu : ils disentIda ou Blal, ouDaoublalau pluriel etDaoublaliau singulier.[77]Les Ida ou Blal ont le type et les manières des Arabes, et parlent la langue du Koran, seuls au milieu d’une population tamaziṛt ; double motif d’admettre ce qu’eux-mêmes disent de leur origine. Les nombreuses formes imaziṛen qui figurent dans leurs noms de fractions m’inspirèrent pourtant des doutes à ce sujet. A mon retour du Maroc, j’essayai d’éclaircir la question ; je fus conduit à regarder les Ida ou Blal comme Arabes : un long contact avec les Imaziṛen a introduit chez eux les appellations étrangères. Parmi mes documents sur les Ida ou Blal, en voici deux d’un intérêt particulier : le premier m’a été fourni par M. Montel, chancelier du consulat de France à Mogador, l’autre par M. Pilard, interprète militaire en retraite.1o— « Les Ida ou Blal ont leur berceau dans le Sahara, entre les Tajakant et les Ạrib ; ces trois tribus sont de race arabe. Les Ida ou Blal se divisent aujourd’hui en trois groupes : le premier habite encore le territoire originaire de la tribu ; le second est établi dans la qaçba de Fâs Djedid et en un lieu appelé Ḍahr er Ramka, proche de Fâs ; le troisième est, depuis de longues années, installé aux environs de Merrâkech. De plus, il y a parmi les Ḥaḥa quelques familles connues sous le nom d’Ida ou Blal et regardées comme originaires de la grande tribu de ce nom ; elles parlent la langue tamaziṛt et sont comptées comme faisant partie des Ḥaḥa. »2o— « Les Ạrib, les Doui Blal et les Tajakant sont des Arabes Mâkil fortement mêlés de nomades Zenâga. Vers l’ouest, l’élément berbère semble prendre le dessus ; aussi les Doui Blal y sont ordinairement désignés sous l’appellation chleuḥa d’Ida ou Blal. Quant aux Tajakant, leur véritable nom est Djakâna. Au contraire, les fractions demeurées dans l’est sont restées purement arabes. Tels les Oulad Moulat, portion des Doui Blal, établis isolément dans les déserts du sud du Tafilelt ; ils auraient, au dire des gens des oasis, conservé encore aujourd’hui les flexions finales de la langue arabe[A].« Les Doui Blal sont une tribu nomade dont le territoire habituel est entre Tatta et Mrimima, mais ils volent sur les routes jusque chez les Chạanba.« Une des fractions des Doui Blal, les Oulad Moulat[B], est séparée du reste de la tribu et vit isolée dans l’Areg er Raoui. Elle peut mettre sur pied1000 combattants montés deux à deux sur des meharis. Les Oulad Moulat sont nomades ; ils s’habillent de coton bleu foncé ; tête nue ; longs cheveux ; sabres droits à deux tranchants comme ceux des Touâreg. Ils sont libres ; personne n’exerce de commandement dans la tribu. Ils sont ennemis de tout le monde, sont craints des qçour du Tafilelt et ne respectent pas les zaouïas. Leur perfidie est telle que le motmitsaq Doui Blal, « foi des Doui Blal », est, dans le sud, synonyme defoi punique. En 1871 ou 1872, 350 tentes environ d’entre eux, ayant eu une querelle avec le reste des Oulad Moulat, se sont séparées du gros de la fraction : elles ont émigré, 150 tentes à Timmi et à Tsabit, 200 chez les Aït Ounbegi, à El Mạïder, entre l’Ouad Ziz et l’Ouad Dra[C]. Cette querelle avait eu lieu à la suite du pillage, par un groupe des Oulad Moulat, d’une caravane protégée par l’autre groupe. Ils s’ensuivit une guerre civile qui dura deux ans et se termina par l’émigration du parti vaincu. Les Oulad Moulat, quelque impies qu’ils soient, sont serviteurs religieux de Sidi el Ṛazi (Tafilelt), de Sidi Aḥmed el Ḥabib (Zaouïa el Maṭi), et de Sidi Moḥammed ben Nacer (Tamegrout). »Ces documents, s’alliant avec les renseignements que j’ai rapportés, prouvent que les Ida ou Blal, ou mieux Doui Blal, sont une tribu nomade d’origine arabe, dont la masse principale est établie sur les deux rives du Dra, entre les méridiens de Tatta et de Mrimima. Un groupe important de la tribu, appartenant à la fraction des Imoulaten ou Oulad Moulat, a émigré depuis longtemps vers l’est, où il est cantonné au sud du Tafilelt. Un certain nombre de familles Doui Blal ont été transportées, de force probablement, par quelque puissant sultan, les unes à Merrâkech, les autres à Fâs, où elles ont perpétué leur nom et leur race. Quelques-unes enfin sont mêlées, on ne sait comment, à la tribu tamaziṛt des Ḥaḥa. Les premiers se sont un peu altérés au contact des Chellaḥa et des Ḥaraṭîn, leurs voisins ; les seconds, plus isolés, ont gardé leur physionomie et leur langage primitifs. Les troisièmes sont des Arabes dégénérés, semblables aux Arabes d’Algérie. Les derniers sont Imaziṛen de mœurs et de langue et n’ont de Doui Blal que le nom.[A]Je n’ai pas remarqué ce fait chez les Ida ou Blal que j’ai vus, c’est-à-dire dans le gros de la tribu : on y parle, comme partout au Maroc, un arabe qui est, à peu de chose près, notre arabe vulgaire d’Algérie.[B]Ils figurent sous le nom d’Imoulaten dans la décomposition qu’on nous a donnée à Tatta.[C]Pour les noms géographiques dont il est question ici, voir laCarte générale du Tafilalapar M. le général Dastugue.[78]La ziâda a 50 centimètres à 1 mètre de haut ; les autres plantes poussent au ras du sol.[79]L’Ouad Tisint se creuse dans le plateau d’où il sort, à Tizi Igidi, une vallée à fond plat, profonde de 20 à 25 mètres et large de 800.[80]Les pierres à fusil dont on se sert à Tisint et assez loin à la ronde viennent de Foum Tangarfa ; dans les hauteurs voisines, le silex abonde ; les nomades l’enlèvent par gros blocs et l’apportent à Tisint, où on le taille.[81]Autorité de chikh.[82]On appellezaouïa, d’une part, l’ensemble de tous les marabouts, parents proches ou éloignés de Sid Ạbd Allah, qui habitent Mrimima ; de l’autre, la maison où Sidi Ạbd Allah demeure.[83]Tribu voisine du district d’Ouad Noun.[84]Le Souq el Mouloud est ainsi appelé parce qu’il a lieu dans le mois de mouloud (rebiạ el aoul) ; il se tient dans la tribu des Aït Ioussa. C’est une grande foire, qui dure plusieurs jours, l’une des trois foires annuelles du Sahara ; les deux autres sont celles de Mrimima et de S. Ḥamed ou Mousa (Tazeroualt).[85]Le calendrier chrétien est connu et employé dans le Sahara Marocain. Les mois en sont désignés sous leurs noms latins. La foire de S. Ḥamed ou Mousa se tient au printemps et habituellement en mars ; en 1885, elle a commencé le 25 mars.

[58]Les principales espèces de dattes que produit le Sahara Marocain sont, par ordre de mérite : les bou iṭṭôb, les bou feggouç, les bou sekri, les djihel, les bou souaïr. Les bou iṭṭôb sont très petites, avec un noyau presque imperceptible ; le goût en est délicat : ce sont les dattes qui se conservent le mieux ; jamais, dit-on, les vers ne les attaquent. Les bou feggouç sont grosses ; elles sont aussi très bonnes et très recherchées. Les bou sekri sont de taille moyenne, et fort sucrées, comme l’indique leur nom ; elles ont une couleur particulière, d’un gris vert, tandis que les autres ont les tons dorés qu’on voit habituellement aux dattes. Les djihel sont de même dimension, à noyau assez gros ; elles sont beaucoup moins estimées que les trois premières espèces, excepté celles qui viennent de Tisint ; les dattiers qui les produisent ont une quantité énorme de fruits : de cette exubérance est venu leur nom. Les bou souaïr sont fort au-dessous des dattes précédentes ; elles sont petites et ont peu de chair ; on les mange à peine ; elles servent surtout à la nourriture des bestiaux. Le nom de bou souaïr s’applique d’ailleurs, dans tout le sud, moins à une datte spéciale qu’à toute datte de rebut, de mauvaise qualité ou non parvenue à maturité, et peu propre à l’alimentation des hommes. Ces diverses espèces sont mélangées dans les oasis ; dans toutes, une d’elles domine : à Tisint, ce sont les djihel ; à Tatta, ce sont les bou feggouç, à Aqqa les bou sekri, sur le versant méridional du Petit Atlas les bou souaïr, dans le Dra les bou feggouç, dans le bassin du Ziz les bou feggouç et les bou souaïr.

[58]Les principales espèces de dattes que produit le Sahara Marocain sont, par ordre de mérite : les bou iṭṭôb, les bou feggouç, les bou sekri, les djihel, les bou souaïr. Les bou iṭṭôb sont très petites, avec un noyau presque imperceptible ; le goût en est délicat : ce sont les dattes qui se conservent le mieux ; jamais, dit-on, les vers ne les attaquent. Les bou feggouç sont grosses ; elles sont aussi très bonnes et très recherchées. Les bou sekri sont de taille moyenne, et fort sucrées, comme l’indique leur nom ; elles ont une couleur particulière, d’un gris vert, tandis que les autres ont les tons dorés qu’on voit habituellement aux dattes. Les djihel sont de même dimension, à noyau assez gros ; elles sont beaucoup moins estimées que les trois premières espèces, excepté celles qui viennent de Tisint ; les dattiers qui les produisent ont une quantité énorme de fruits : de cette exubérance est venu leur nom. Les bou souaïr sont fort au-dessous des dattes précédentes ; elles sont petites et ont peu de chair ; on les mange à peine ; elles servent surtout à la nourriture des bestiaux. Le nom de bou souaïr s’applique d’ailleurs, dans tout le sud, moins à une datte spéciale qu’à toute datte de rebut, de mauvaise qualité ou non parvenue à maturité, et peu propre à l’alimentation des hommes. Ces diverses espèces sont mélangées dans les oasis ; dans toutes, une d’elles domine : à Tisint, ce sont les djihel ; à Tatta, ce sont les bou feggouç, à Aqqa les bou sekri, sur le versant méridional du Petit Atlas les bou souaïr, dans le Dra les bou feggouç, dans le bassin du Ziz les bou feggouç et les bou souaïr.

[59]Lekhent, appelé en Franceguinée, est une étoffe de coton indigo. La plupart de celui dont on se sert au Maroc est fabriqué en Angleterre et vient par Mogador. C’est la contrefaçon d’une étoffe de même teinte, mais beaucoup meilleure, qui se confectionne au Soudan. Cette dernière, aussi solide comme tissu et comme couleur que l’autre l’est peu, a une valeur plus grande : l’élévation de son prix en fait un objet de luxe réservé à quelques chikhs et marabouts. Une kechchaba d’étoffe du Soudan se paie environ 60 francs ; en khent ordinaire, elle en coûte 5 ou 6.

[59]Lekhent, appelé en Franceguinée, est une étoffe de coton indigo. La plupart de celui dont on se sert au Maroc est fabriqué en Angleterre et vient par Mogador. C’est la contrefaçon d’une étoffe de même teinte, mais beaucoup meilleure, qui se confectionne au Soudan. Cette dernière, aussi solide comme tissu et comme couleur que l’autre l’est peu, a une valeur plus grande : l’élévation de son prix en fait un objet de luxe réservé à quelques chikhs et marabouts. Une kechchaba d’étoffe du Soudan se paie environ 60 francs ; en khent ordinaire, elle en coûte 5 ou 6.

[60]Ici tous les hommes fument, nomades et sédentaires, les riches dans des pipes, les pauvres dans des os creux. Trois espèces de tabac viennent d’Ouad Noun, du Dra et du Touat. Celle d’Ouad Noun est la plus estimée. Les unes et les autres se vendent par feuilles entières et au poids. Personne ne prise, sauf les Juifs.

[60]Ici tous les hommes fument, nomades et sédentaires, les riches dans des pipes, les pauvres dans des os creux. Trois espèces de tabac viennent d’Ouad Noun, du Dra et du Touat. Celle d’Ouad Noun est la plus estimée. Les unes et les autres se vendent par feuilles entières et au poids. Personne ne prise, sauf les Juifs.

[61]On nomme iciSahella région qui borde la mer, de l’embouchure de l’Ouad Sous au Sénégal. La partie marocaine de cette longue bande se compose des bassins secondaires qui versent leurs eaux dans l’Océan entre l’embouchure du Sous et celle du Dra ; pour la distinguer du reste, nous appellerons cette portionSahel Marocain. Ici l’on ne fait point cette différence : on parle du Sahel Marocain en disant « Sahel » ; jamais on ne le nomme Sous, comme on fait dans le nord. C’est par un effet de généralisation, comparable à celui qui a fait étendre à toute une race le nom de la tribu des Berâber, que dans les parties septentrionales du Maroc on a étendu le nom de Sous aux régions situées au sud du bassin de l’Ouad Sous, alors qu’il s’applique exclusivement à ce bassin. Nous conformant à la règle établie dans le pays même, nous emploierons le nom de Sous pour désigner le bassin de l’Ouad Sous tout entier, et rien que lui.

[61]On nomme iciSahella région qui borde la mer, de l’embouchure de l’Ouad Sous au Sénégal. La partie marocaine de cette longue bande se compose des bassins secondaires qui versent leurs eaux dans l’Océan entre l’embouchure du Sous et celle du Dra ; pour la distinguer du reste, nous appellerons cette portionSahel Marocain. Ici l’on ne fait point cette différence : on parle du Sahel Marocain en disant « Sahel » ; jamais on ne le nomme Sous, comme on fait dans le nord. C’est par un effet de généralisation, comparable à celui qui a fait étendre à toute une race le nom de la tribu des Berâber, que dans les parties septentrionales du Maroc on a étendu le nom de Sous aux régions situées au sud du bassin de l’Ouad Sous, alors qu’il s’applique exclusivement à ce bassin. Nous conformant à la règle établie dans le pays même, nous emploierons le nom de Sous pour désigner le bassin de l’Ouad Sous tout entier, et rien que lui.

[62]Leḥesouest connu en Algérie sous le nom demedechcha.

[62]Leḥesouest connu en Algérie sous le nom demedechcha.

[63]Les dattes se conservent dans de grandes jarres de terre d’environ 1m20 de hauteur : les couches supérieures, pesant sur les autres, les écrasent peu à peu ; il s’en exprime un jus très sucré, de la couleur et de la consistance du miel ; on le recueille en pratiquant au bas du récipient une petite ouverture par laquelle il s’échappe. C’est ce qu’on appelle le miel de dattes.

[63]Les dattes se conservent dans de grandes jarres de terre d’environ 1m20 de hauteur : les couches supérieures, pesant sur les autres, les écrasent peu à peu ; il s’en exprime un jus très sucré, de la couleur et de la consistance du miel ; on le recueille en pratiquant au bas du récipient une petite ouverture par laquelle il s’échappe. C’est ce qu’on appelle le miel de dattes.

[64]Ce thé est du thé vert apporté d’Angleterre. Dans les ports et dans les grandes villes du Maroc, il se vend environ 5 francs le kilogramme ; la valeur en augmente à mesure qu’on s’éloigne des centres ; elle est de 20 à 30 francs le kilogramme à Tisint. On prend le thé très faible, avec beaucoup d’eau, énormément de sucre, et en y ajoutant de la menthe ou d’autres plantes aromatiques pour en relever le parfum.

[64]Ce thé est du thé vert apporté d’Angleterre. Dans les ports et dans les grandes villes du Maroc, il se vend environ 5 francs le kilogramme ; la valeur en augmente à mesure qu’on s’éloigne des centres ; elle est de 20 à 30 francs le kilogramme à Tisint. On prend le thé très faible, avec beaucoup d’eau, énormément de sucre, et en y ajoutant de la menthe ou d’autres plantes aromatiques pour en relever le parfum.

[65]La seule différence de nourriture qui existe entre les Musulmans du sud du Bani et ceux des massifs du Grand et du Petit Atlas est que, dans ces dernières contrées, la datte cesse de faire partie de l’alimentation, et que le lait, le beurre et le miel y entrent pour une part plus ou moins grande, suivant les lieux.

[65]La seule différence de nourriture qui existe entre les Musulmans du sud du Bani et ceux des massifs du Grand et du Petit Atlas est que, dans ces dernières contrées, la datte cesse de faire partie de l’alimentation, et que le lait, le beurre et le miel y entrent pour une part plus ou moins grande, suivant les lieux.

[66]Les qaḍis de cette région sont les suivants. A Tisint : Ḥadj Ḥamed à Ez Zaouïa, S. Mḥind Ạbd el Kebir à Aït ou Iran, S. El Ạdnani à Agadir. A Trit, Ould S. Ṭîb. A Qaçba el Djouạ, S. Ḥamed Abou Zeïz. A Tatta : S. Ḥamed, S. El Ḥanafi, S. El Madani à Aït Ḥaseïn, S. Moḥammed d Aït Ouzeggar à Adis. A Mrimima, S. Ạbd Allah. A Tamessoult, S. Ạbd er Raḥman. Pour la tribu des Ida ou Blal, deux qaḍis, Tajakant l’un et l’autre ; ce sont deux frères : S. Mouloud, résidant à Tatta, et S. Aḥmed Digna, habitant d’ordinaire Tindouf.

[66]Les qaḍis de cette région sont les suivants. A Tisint : Ḥadj Ḥamed à Ez Zaouïa, S. Mḥind Ạbd el Kebir à Aït ou Iran, S. El Ạdnani à Agadir. A Trit, Ould S. Ṭîb. A Qaçba el Djouạ, S. Ḥamed Abou Zeïz. A Tatta : S. Ḥamed, S. El Ḥanafi, S. El Madani à Aït Ḥaseïn, S. Moḥammed d Aït Ouzeggar à Adis. A Mrimima, S. Ạbd Allah. A Tamessoult, S. Ạbd er Raḥman. Pour la tribu des Ida ou Blal, deux qaḍis, Tajakant l’un et l’autre ; ce sont deux frères : S. Mouloud, résidant à Tatta, et S. Aḥmed Digna, habitant d’ordinaire Tindouf.

[67]Voir : Caussin de Perceval.Essai sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme, pendant l’époque de Mahomet et jusqu’à la réduction de toutes les tribus sous la loi musulmane.

[67]Voir : Caussin de Perceval.Essai sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme, pendant l’époque de Mahomet et jusqu’à la réduction de toutes les tribus sous la loi musulmane.

[68]Mezragsignifie « lance ». Dans les tribus unies et compactes, celui qui a donné son ạnaïa n’accompagne pas lui-même ; il fait conduire par un enfant, ou se contente de remettre au protégé un objet connu comme sien, dont la présence prouve qu’on est sous sa sauvegarde. Autrefois on donnait sa lance à celui à qui on accordait son ạnaïa. Les deux mots sont ainsi devenus synonymes.

[68]Mezragsignifie « lance ». Dans les tribus unies et compactes, celui qui a donné son ạnaïa n’accompagne pas lui-même ; il fait conduire par un enfant, ou se contente de remettre au protégé un objet connu comme sien, dont la présence prouve qu’on est sous sa sauvegarde. Autrefois on donnait sa lance à celui à qui on accordait son ạnaïa. Les deux mots sont ainsi devenus synonymes.

[69]Nous exprimerons la plupart du temps les rapports résultant de l’acte de la debiḥa soit par les mots de vassal et de suzerain, soit par ceux de client et de patron ; nous emploierons aussi quelquefois le mot de tributaire.

[69]Nous exprimerons la plupart du temps les rapports résultant de l’acte de la debiḥa soit par les mots de vassal et de suzerain, soit par ceux de client et de patron ; nous emploierons aussi quelquefois le mot de tributaire.

[70]Souvent c’est la tribu vassale qui lèse les suzerains. Ceux-ci s’empressent de réclamer. Les choses se passent toujours de même manière ; on ne cède qu’à la crainte.

[70]Souvent c’est la tribu vassale qui lèse les suzerains. Ceux-ci s’empressent de réclamer. Les choses se passent toujours de même manière ; on ne cède qu’à la crainte.

[71]On l’appelle aussi parfois, par abréviation, Ouad Targant.

[71]On l’appelle aussi parfois, par abréviation, Ouad Targant.

[72]Tzgertest le nom d’un arbrisseau.

[72]Tzgertest le nom d’un arbrisseau.

[73]Lesebt, qui porte aussi le nom dedrin, et legeddim, dont nous parlerons plus tard, ressemblent à l’ḥalfa : ils servent à tous les usages de celui-ci. Ces trois plantes sont beaucoup moins répandues au Maroc que ne l’est la dernière en Algérie. Il y a du sebt en quelques places sablonneuses de la région comprise entre le Bani et le Dra, et une certaine quantité d’ḥalfa sur le plateau qui couronne la portion centrale du Petit Atlas. J’ai trouvé du geddim sur les pentes inférieures du Grand Atlas, au Tizi n Telṛemt, et sur la rive droite de la Mlouïa, au-dessous de Qçâbi ech Cheurfa, dans les vastes déserts de la Mlouïa et du Rekkam. Le Ḍahra est couvert d’ḥalfa ; ce désert est le commencement des hauts plateaux du Sud Oranais, auxquels il se lie et dont rien ne le distingue : même aspect monotone, même sol stérile, mêmes longs steppes d’ḥalfa.

[73]Lesebt, qui porte aussi le nom dedrin, et legeddim, dont nous parlerons plus tard, ressemblent à l’ḥalfa : ils servent à tous les usages de celui-ci. Ces trois plantes sont beaucoup moins répandues au Maroc que ne l’est la dernière en Algérie. Il y a du sebt en quelques places sablonneuses de la région comprise entre le Bani et le Dra, et une certaine quantité d’ḥalfa sur le plateau qui couronne la portion centrale du Petit Atlas. J’ai trouvé du geddim sur les pentes inférieures du Grand Atlas, au Tizi n Telṛemt, et sur la rive droite de la Mlouïa, au-dessous de Qçâbi ech Cheurfa, dans les vastes déserts de la Mlouïa et du Rekkam. Le Ḍahra est couvert d’ḥalfa ; ce désert est le commencement des hauts plateaux du Sud Oranais, auxquels il se lie et dont rien ne le distingue : même aspect monotone, même sol stérile, mêmes longs steppes d’ḥalfa.

[74]Qçar unique avec dattiers.

[74]Qçar unique avec dattiers.

[75]Qçar entouré de dattiers, situé entre Icht et Tamanaṛt.

[75]Qçar entouré de dattiers, situé entre Icht et Tamanaṛt.

[76]Le nom arabe des Ida ou Blal estDoui Blal(ذوي بلال) ; on l’écrit ainsi à Fâs, et ainsi sans doute il faut l’écrire. Dans le sud et à Mogador, on l’écrit sous la forme tamaziṛt Ida ou Blal (اِذا اُ بلال). Nous avons adopté cette dernière manière, employée par les membres de la tribu : ils disentIda ou Blal, ouDaoublalau pluriel etDaoublaliau singulier.

[76]Le nom arabe des Ida ou Blal estDoui Blal(ذوي بلال) ; on l’écrit ainsi à Fâs, et ainsi sans doute il faut l’écrire. Dans le sud et à Mogador, on l’écrit sous la forme tamaziṛt Ida ou Blal (اِذا اُ بلال). Nous avons adopté cette dernière manière, employée par les membres de la tribu : ils disentIda ou Blal, ouDaoublalau pluriel etDaoublaliau singulier.

[77]Les Ida ou Blal ont le type et les manières des Arabes, et parlent la langue du Koran, seuls au milieu d’une population tamaziṛt ; double motif d’admettre ce qu’eux-mêmes disent de leur origine. Les nombreuses formes imaziṛen qui figurent dans leurs noms de fractions m’inspirèrent pourtant des doutes à ce sujet. A mon retour du Maroc, j’essayai d’éclaircir la question ; je fus conduit à regarder les Ida ou Blal comme Arabes : un long contact avec les Imaziṛen a introduit chez eux les appellations étrangères. Parmi mes documents sur les Ida ou Blal, en voici deux d’un intérêt particulier : le premier m’a été fourni par M. Montel, chancelier du consulat de France à Mogador, l’autre par M. Pilard, interprète militaire en retraite.1o— « Les Ida ou Blal ont leur berceau dans le Sahara, entre les Tajakant et les Ạrib ; ces trois tribus sont de race arabe. Les Ida ou Blal se divisent aujourd’hui en trois groupes : le premier habite encore le territoire originaire de la tribu ; le second est établi dans la qaçba de Fâs Djedid et en un lieu appelé Ḍahr er Ramka, proche de Fâs ; le troisième est, depuis de longues années, installé aux environs de Merrâkech. De plus, il y a parmi les Ḥaḥa quelques familles connues sous le nom d’Ida ou Blal et regardées comme originaires de la grande tribu de ce nom ; elles parlent la langue tamaziṛt et sont comptées comme faisant partie des Ḥaḥa. »2o— « Les Ạrib, les Doui Blal et les Tajakant sont des Arabes Mâkil fortement mêlés de nomades Zenâga. Vers l’ouest, l’élément berbère semble prendre le dessus ; aussi les Doui Blal y sont ordinairement désignés sous l’appellation chleuḥa d’Ida ou Blal. Quant aux Tajakant, leur véritable nom est Djakâna. Au contraire, les fractions demeurées dans l’est sont restées purement arabes. Tels les Oulad Moulat, portion des Doui Blal, établis isolément dans les déserts du sud du Tafilelt ; ils auraient, au dire des gens des oasis, conservé encore aujourd’hui les flexions finales de la langue arabe[A].« Les Doui Blal sont une tribu nomade dont le territoire habituel est entre Tatta et Mrimima, mais ils volent sur les routes jusque chez les Chạanba.« Une des fractions des Doui Blal, les Oulad Moulat[B], est séparée du reste de la tribu et vit isolée dans l’Areg er Raoui. Elle peut mettre sur pied1000 combattants montés deux à deux sur des meharis. Les Oulad Moulat sont nomades ; ils s’habillent de coton bleu foncé ; tête nue ; longs cheveux ; sabres droits à deux tranchants comme ceux des Touâreg. Ils sont libres ; personne n’exerce de commandement dans la tribu. Ils sont ennemis de tout le monde, sont craints des qçour du Tafilelt et ne respectent pas les zaouïas. Leur perfidie est telle que le motmitsaq Doui Blal, « foi des Doui Blal », est, dans le sud, synonyme defoi punique. En 1871 ou 1872, 350 tentes environ d’entre eux, ayant eu une querelle avec le reste des Oulad Moulat, se sont séparées du gros de la fraction : elles ont émigré, 150 tentes à Timmi et à Tsabit, 200 chez les Aït Ounbegi, à El Mạïder, entre l’Ouad Ziz et l’Ouad Dra[C]. Cette querelle avait eu lieu à la suite du pillage, par un groupe des Oulad Moulat, d’une caravane protégée par l’autre groupe. Ils s’ensuivit une guerre civile qui dura deux ans et se termina par l’émigration du parti vaincu. Les Oulad Moulat, quelque impies qu’ils soient, sont serviteurs religieux de Sidi el Ṛazi (Tafilelt), de Sidi Aḥmed el Ḥabib (Zaouïa el Maṭi), et de Sidi Moḥammed ben Nacer (Tamegrout). »Ces documents, s’alliant avec les renseignements que j’ai rapportés, prouvent que les Ida ou Blal, ou mieux Doui Blal, sont une tribu nomade d’origine arabe, dont la masse principale est établie sur les deux rives du Dra, entre les méridiens de Tatta et de Mrimima. Un groupe important de la tribu, appartenant à la fraction des Imoulaten ou Oulad Moulat, a émigré depuis longtemps vers l’est, où il est cantonné au sud du Tafilelt. Un certain nombre de familles Doui Blal ont été transportées, de force probablement, par quelque puissant sultan, les unes à Merrâkech, les autres à Fâs, où elles ont perpétué leur nom et leur race. Quelques-unes enfin sont mêlées, on ne sait comment, à la tribu tamaziṛt des Ḥaḥa. Les premiers se sont un peu altérés au contact des Chellaḥa et des Ḥaraṭîn, leurs voisins ; les seconds, plus isolés, ont gardé leur physionomie et leur langage primitifs. Les troisièmes sont des Arabes dégénérés, semblables aux Arabes d’Algérie. Les derniers sont Imaziṛen de mœurs et de langue et n’ont de Doui Blal que le nom.[A]Je n’ai pas remarqué ce fait chez les Ida ou Blal que j’ai vus, c’est-à-dire dans le gros de la tribu : on y parle, comme partout au Maroc, un arabe qui est, à peu de chose près, notre arabe vulgaire d’Algérie.[B]Ils figurent sous le nom d’Imoulaten dans la décomposition qu’on nous a donnée à Tatta.[C]Pour les noms géographiques dont il est question ici, voir laCarte générale du Tafilalapar M. le général Dastugue.

[77]Les Ida ou Blal ont le type et les manières des Arabes, et parlent la langue du Koran, seuls au milieu d’une population tamaziṛt ; double motif d’admettre ce qu’eux-mêmes disent de leur origine. Les nombreuses formes imaziṛen qui figurent dans leurs noms de fractions m’inspirèrent pourtant des doutes à ce sujet. A mon retour du Maroc, j’essayai d’éclaircir la question ; je fus conduit à regarder les Ida ou Blal comme Arabes : un long contact avec les Imaziṛen a introduit chez eux les appellations étrangères. Parmi mes documents sur les Ida ou Blal, en voici deux d’un intérêt particulier : le premier m’a été fourni par M. Montel, chancelier du consulat de France à Mogador, l’autre par M. Pilard, interprète militaire en retraite.

1o— « Les Ida ou Blal ont leur berceau dans le Sahara, entre les Tajakant et les Ạrib ; ces trois tribus sont de race arabe. Les Ida ou Blal se divisent aujourd’hui en trois groupes : le premier habite encore le territoire originaire de la tribu ; le second est établi dans la qaçba de Fâs Djedid et en un lieu appelé Ḍahr er Ramka, proche de Fâs ; le troisième est, depuis de longues années, installé aux environs de Merrâkech. De plus, il y a parmi les Ḥaḥa quelques familles connues sous le nom d’Ida ou Blal et regardées comme originaires de la grande tribu de ce nom ; elles parlent la langue tamaziṛt et sont comptées comme faisant partie des Ḥaḥa. »

2o— « Les Ạrib, les Doui Blal et les Tajakant sont des Arabes Mâkil fortement mêlés de nomades Zenâga. Vers l’ouest, l’élément berbère semble prendre le dessus ; aussi les Doui Blal y sont ordinairement désignés sous l’appellation chleuḥa d’Ida ou Blal. Quant aux Tajakant, leur véritable nom est Djakâna. Au contraire, les fractions demeurées dans l’est sont restées purement arabes. Tels les Oulad Moulat, portion des Doui Blal, établis isolément dans les déserts du sud du Tafilelt ; ils auraient, au dire des gens des oasis, conservé encore aujourd’hui les flexions finales de la langue arabe[A].

« Les Doui Blal sont une tribu nomade dont le territoire habituel est entre Tatta et Mrimima, mais ils volent sur les routes jusque chez les Chạanba.

« Une des fractions des Doui Blal, les Oulad Moulat[B], est séparée du reste de la tribu et vit isolée dans l’Areg er Raoui. Elle peut mettre sur pied1000 combattants montés deux à deux sur des meharis. Les Oulad Moulat sont nomades ; ils s’habillent de coton bleu foncé ; tête nue ; longs cheveux ; sabres droits à deux tranchants comme ceux des Touâreg. Ils sont libres ; personne n’exerce de commandement dans la tribu. Ils sont ennemis de tout le monde, sont craints des qçour du Tafilelt et ne respectent pas les zaouïas. Leur perfidie est telle que le motmitsaq Doui Blal, « foi des Doui Blal », est, dans le sud, synonyme defoi punique. En 1871 ou 1872, 350 tentes environ d’entre eux, ayant eu une querelle avec le reste des Oulad Moulat, se sont séparées du gros de la fraction : elles ont émigré, 150 tentes à Timmi et à Tsabit, 200 chez les Aït Ounbegi, à El Mạïder, entre l’Ouad Ziz et l’Ouad Dra[C]. Cette querelle avait eu lieu à la suite du pillage, par un groupe des Oulad Moulat, d’une caravane protégée par l’autre groupe. Ils s’ensuivit une guerre civile qui dura deux ans et se termina par l’émigration du parti vaincu. Les Oulad Moulat, quelque impies qu’ils soient, sont serviteurs religieux de Sidi el Ṛazi (Tafilelt), de Sidi Aḥmed el Ḥabib (Zaouïa el Maṭi), et de Sidi Moḥammed ben Nacer (Tamegrout). »

Ces documents, s’alliant avec les renseignements que j’ai rapportés, prouvent que les Ida ou Blal, ou mieux Doui Blal, sont une tribu nomade d’origine arabe, dont la masse principale est établie sur les deux rives du Dra, entre les méridiens de Tatta et de Mrimima. Un groupe important de la tribu, appartenant à la fraction des Imoulaten ou Oulad Moulat, a émigré depuis longtemps vers l’est, où il est cantonné au sud du Tafilelt. Un certain nombre de familles Doui Blal ont été transportées, de force probablement, par quelque puissant sultan, les unes à Merrâkech, les autres à Fâs, où elles ont perpétué leur nom et leur race. Quelques-unes enfin sont mêlées, on ne sait comment, à la tribu tamaziṛt des Ḥaḥa. Les premiers se sont un peu altérés au contact des Chellaḥa et des Ḥaraṭîn, leurs voisins ; les seconds, plus isolés, ont gardé leur physionomie et leur langage primitifs. Les troisièmes sont des Arabes dégénérés, semblables aux Arabes d’Algérie. Les derniers sont Imaziṛen de mœurs et de langue et n’ont de Doui Blal que le nom.

[A]Je n’ai pas remarqué ce fait chez les Ida ou Blal que j’ai vus, c’est-à-dire dans le gros de la tribu : on y parle, comme partout au Maroc, un arabe qui est, à peu de chose près, notre arabe vulgaire d’Algérie.

[A]Je n’ai pas remarqué ce fait chez les Ida ou Blal que j’ai vus, c’est-à-dire dans le gros de la tribu : on y parle, comme partout au Maroc, un arabe qui est, à peu de chose près, notre arabe vulgaire d’Algérie.

[B]Ils figurent sous le nom d’Imoulaten dans la décomposition qu’on nous a donnée à Tatta.

[B]Ils figurent sous le nom d’Imoulaten dans la décomposition qu’on nous a donnée à Tatta.

[C]Pour les noms géographiques dont il est question ici, voir laCarte générale du Tafilalapar M. le général Dastugue.

[C]Pour les noms géographiques dont il est question ici, voir laCarte générale du Tafilalapar M. le général Dastugue.

[78]La ziâda a 50 centimètres à 1 mètre de haut ; les autres plantes poussent au ras du sol.

[78]La ziâda a 50 centimètres à 1 mètre de haut ; les autres plantes poussent au ras du sol.

[79]L’Ouad Tisint se creuse dans le plateau d’où il sort, à Tizi Igidi, une vallée à fond plat, profonde de 20 à 25 mètres et large de 800.

[79]L’Ouad Tisint se creuse dans le plateau d’où il sort, à Tizi Igidi, une vallée à fond plat, profonde de 20 à 25 mètres et large de 800.

[80]Les pierres à fusil dont on se sert à Tisint et assez loin à la ronde viennent de Foum Tangarfa ; dans les hauteurs voisines, le silex abonde ; les nomades l’enlèvent par gros blocs et l’apportent à Tisint, où on le taille.

[80]Les pierres à fusil dont on se sert à Tisint et assez loin à la ronde viennent de Foum Tangarfa ; dans les hauteurs voisines, le silex abonde ; les nomades l’enlèvent par gros blocs et l’apportent à Tisint, où on le taille.

[81]Autorité de chikh.

[81]Autorité de chikh.

[82]On appellezaouïa, d’une part, l’ensemble de tous les marabouts, parents proches ou éloignés de Sid Ạbd Allah, qui habitent Mrimima ; de l’autre, la maison où Sidi Ạbd Allah demeure.

[82]On appellezaouïa, d’une part, l’ensemble de tous les marabouts, parents proches ou éloignés de Sid Ạbd Allah, qui habitent Mrimima ; de l’autre, la maison où Sidi Ạbd Allah demeure.

[83]Tribu voisine du district d’Ouad Noun.

[83]Tribu voisine du district d’Ouad Noun.

[84]Le Souq el Mouloud est ainsi appelé parce qu’il a lieu dans le mois de mouloud (rebiạ el aoul) ; il se tient dans la tribu des Aït Ioussa. C’est une grande foire, qui dure plusieurs jours, l’une des trois foires annuelles du Sahara ; les deux autres sont celles de Mrimima et de S. Ḥamed ou Mousa (Tazeroualt).

[84]Le Souq el Mouloud est ainsi appelé parce qu’il a lieu dans le mois de mouloud (rebiạ el aoul) ; il se tient dans la tribu des Aït Ioussa. C’est une grande foire, qui dure plusieurs jours, l’une des trois foires annuelles du Sahara ; les deux autres sont celles de Mrimima et de S. Ḥamed ou Mousa (Tazeroualt).

[85]Le calendrier chrétien est connu et employé dans le Sahara Marocain. Les mois en sont désignés sous leurs noms latins. La foire de S. Ḥamed ou Mousa se tient au printemps et habituellement en mars ; en 1885, elle a commencé le 25 mars.

[85]Le calendrier chrétien est connu et employé dans le Sahara Marocain. Les mois en sont désignés sous leurs noms latins. La foire de S. Ḥamed ou Mousa se tient au printemps et habituellement en mars ; en 1885, elle a commencé le 25 mars.

DE TISINT A MOGADOR.

Lorsque je me retrouvai à Tisint, la somme d’argent que je portais avait, par suite de vols successifs, diminué à tel point que je ne pouvais achever mon voyage avec ce qui restait. Il fallait avant tout me procurer des fonds. Je n’en trouverais que dans une ville où il y eût des Européens : la plus proche était Mogador. Je résolus d’en chercher dans ce port.

Je m’ouvris de mon projet à mon ami le Ḥadj, et fis avec lui l’arrangement suivant : il me conduirait à Mogador, m’y attendrait, et me ramènerait à Tisint ; nous prendrions des routes différentes en allant et en revenant, passant la première fois par les Isaffen et les Ilalen[86], la seconde par le Sous, le Ras el Ouad et les Aït Jellal. Le Ḥadj Bou Rḥim connaissait la région que nous devions traverser au retour et y avait de nombreux amis ; pour l’aller, il emmènerait un de ses agents, nommé Moḥammed ou Ạddi, homme de la tribu des Ilalen, qui avait maintes fois parcouru le chemin que nous allions faire. Nous ne partirions qu’à nous trois : le rabbin Mardochée, dont je n’avais pas besoin, resterait à Tisint dans la maison du Ḥadj, où il attendrait mon retour.

Je quittai Tisint le 9 janvier, à 10 heures et demie du soir, et pris la direction de Tatta, escorté par le Ḥadj et son compagnon. Nous voyageâmes toute la nuit. Nous avions attendu pour sortir que le qçar fût endormi : personne n’avait été instruit de notre voyage ; en s’en allant, le Ḥadj n’avait pas dit adieu à ses femmes et à ses enfants. Si le bruit de notre départ avait transpiré, il eût été à craindre que desétrangers, Berâber, Oulad Iaḥia ou autres, toujours en foule à Agadir, n’aient couru s’embusquer sur le chemin pour nous attaquer et nous piller. De là notre départ furtif et notre marche nocturne. Le rabbin Mardochée avait ordre de n’ouvrir la maison à personne le lendemain et, après deux jours, de déclarer que nous étions partis pour Tazenakht. Pareilles mesures se prennent toujours lorsqu’on doit traverser un long désert, un passage dangereux, que, comme nous, on est en petit nombre, et qu’on a des objets pouvant exciter la convoitise. Ici, il avait fallu redoubler de précautions ; avec ma réputation de Chrétien et d’homme chargé d’or, plus d’une bande se serait mise en campagne si mon départ avait été connu. Mes mules seules eussent suffi pour faire prendre les armes à bien des gens : en cette contrée pauvre elles constituent un capital.

Ralentis dans notre marche par une pluie torrentielle qui tomba pendant la plus grande partie de la nuit et durant toute la matinée, nous arrivâmes à Tatta à la fin de la journée du 10. A 7 heures du soir, nous nous arrêtâmes dans le petit qçar de Taṛla, chez des amis du Ḥadj.

La route de Tisint à Tatta n’avait rien de nouveau pour moi. Je pus admirer combien la végétation s’était développée depuis mon dernier passage : le long du moindre ruisseau, au-dessous de chaque gommier, s’étendait un épais tapis de verdure, tantôt d’un émeraude éclatant, tantôt argenté ou doré par une multitude de fleurs.

Pour gagner Taṛla, on remonte l’Ouad Tatta à partir de Tiiti, dans son lit : celui-ci est large de 150 mètres et couvert de gros galets ; au milieu se creuse un canal de 30 mètres, où un peu d’eau serpente sur un fond de roche. La rivière, resserrée à Tiiti entre le qçar et le Bani, coule de Tiiti à Taṛla dans une plaine de sable, déserte sur la rive droite, couverte de palmiers sur la rive gauche.

Séjour à Taṛla. Ce qçar est situé à la bouche méridionale d’un kheneg par lequel l’Ouad Tatta franchit une chaîne de collines parallèle au Bani. Il est petit et riche : tout y respire la prospérité ; les maisons sont belles ; point de ruines ; les habitants, Chellaḥa et Ḥaraṭîn, vivent dans l’aisance, grâce à leurs nombreux dattiers. Les bou feggouç dominent.

Nous passons toute la journée à Taṛla sans sortir de chez notre hôte, à qui le Ḥadj a recommandé le secret sur notre présence. Nous avons, d’ici à Tizgi, notre prochaingîte, à traverser un long désert, très dangereux, qu’on ne peut franchir que de nuit et au pas de course, comme nous essaierons de le faire, ou en nombreuse caravane. Ce désert, qui fait un avec celui d’Imaouen coupé par l’Ouad Aqqa, s’étend sur les confins de plusieurs tribus entre lesquelles il forme un terrain neutre : champ commun où s’exercent leurs rapines ; des bandes pillardes d’Aït ou Mrîbeṭ, d’Ida ou Blal, d’Aït Jellal, d’Isaffen, le parcourent sans cesse.

Nous partons à 9 heures du soir et marchons sans arrêt jusqu’au matin. A l’aurore, nous nous trouvons à l’entrée d’une gorge profonde, dans le lit desséché d’une rivière, à son confluent avec un ruisseau, l’Ouad Tanamrout. Nous faisons halte quelques heures à cet endroit.

La contrée que j’ai parcourue de Taṛla ici se divise en deux portions distinctes : l’une de Taṛla à Imiṭeq, l’autre d’Imiṭeq au point où je suis. Celle-là se compose de larges vallées entre lesquelles s’élèvent des massifs mamelonnés de peu de hauteur ; celle-ci est formée d’une succession de plaines étagées, séparées par de hautes chaînes parallèles, que les rivières traversent par des gorges étroites. Les vallées de la première région ont dans leur partie inférieure un sol pierreux, garni de gommiers, de jujubiers sauvages et de melbina, dans leur partie haute, un sol rocheux avec une végétation moins abondante ; leurs flancs sont des coteaux de grès noir et luisant. Au delà d’Imiṭeq, les collines se remplacent par de hautes montagnes : massifs rocheux, aux pentes escarpées, ils ont une couleur jaune rosée, différente de ce que nous avons vu jusqu’ici ; leurs flancs, tourmentés, ne sont du pied à la crête que découpures et crevasses. Ces monts entourent comme de remparts lézardés des plaines unies et pierreuses, où le sol, aride d’ordinaire, est en cette saison couvert de verdure ; on y marche au milieu de jujubiers sauvages, de melbina, de hautes herbes. Entre ces plaines, les cours d’eau traversent les montagnes par des couloirs étroits, aux parois verticales, si resserrées qu’elles laissent la seule place de la rivière. Le gommier disparaît au nord d’Imiṭeq.


Back to IndexNext