[4]Les trois villes que les Français appellent inexactement Fez, Mequinez et Maroc s’appellentFâs,MeknâsetMerrâkech. Nous écrirons tous les noms propres marocains avec leur orthographe véritable, à l’exception de trois auxquels nous conserverons celle qui depuis longtemps est adoptée en France : Tanger, Tétouan, Mogador.Pour la transcription des mots arabes, nous suivrons en général la méthode suivante :ا, a, e —ب, b —ت, t —ث, t et rarement ts —ج, dj —ح, ḥ —خ, kh —د, d —ذ, d —ر, r —ز, z —س, s —ش, ch —ص, ç —ض, ḍ, —ط, ṭ —ظ, ḍ —ع, ạ et quelquefois ọ —غ, ṛ —ف, f —ڧ, q, g —ك, k —ل, l —م, m —ن, n —ه, h —و, ou, o —ي, i —ة, a.Quant aux mots appartenant à la langue tamaziṛt, qui ne s’écrit plus au Maroc, nous nous attacherons à les reproduire comme nous les aurons entendus, nous servant pour cela des lettres de notre alphabet et de cinq lettres arabes, le ḥ, lekh, le ḍ, le ṭ et le ṛ.Dans les noms imaziṛen comme dans les noms arabes, toutes les lettres devront se prononcer : ainsi,Selîman,Zaïan,Taourirt,Demnât,Ibzâzen, etc., se liront comme s’il y avait,Selimane,Zaïane,Taourirte,Demnâte,Ibzâzene. La lettregsera toujours dure : ainsi on prononceraAgerd,Aginan, comme s’il y avaitAguerd,Aguinan.Nous nous servirons dans le courant de cette relation de plusieurs mots étrangers tels queqaïd,ṭaleb,tiṛremt,agadir,cherif,qçar, etc. : le singulier seul en sera employé, afin de faciliter la lecture. Pour le pluriel on se bornera à y ajouter unes. Nous dirons desqaïds, desṭalebs, destiṛremts, desqçars, et non desqïad, desṭolba, destiṛrematin, desqçour. Nous ne ferons exception à cette règle que pour trois mots appelés à revenir très souvent ; l’un, nom de race ; les deux autres, appellations par lesquelles les étrangers désignent des fractions de cette race : ce sont, d’abord,Amaziṛ; puisChleuḥ, qui veut dire Amaziṛ blanc, etḤarṭâni, qui veut dire Amaziṛ noir. Nous dirons unAmaziṛ, uneTamaziṛt, desImaziṛen, unChleuḥ, uneChleuḥa, desChellaḥa, unḤarṭâni, uneḤarṭania, desḤaraṭîn.L’arabe qui se parle au Maroc est à peu de chose près celui de l’Algérie : il n’en diffère que par une corruption un peu plus grande : les mots étrangers y sont plus nombreux. L’accent présente quelques différences dont la plus importante et la plus générale est que leجse prononce simplement J : ainsi l’on dit,Jzaïr, Alger,Oujda, Oudjda. Quelquefois la même lettre se prononce G ; exemple :gaïz, passant.[5]Lesfondoqsont des sortes d’hôtelleries.[6]Citadelle.[7]Cet itinéraire est le suivant : Tétouan, Beni Ạouzmer, Beni Ḥasan, Akhmâs, Beni Zerouâl, Beni Ḥamed, Raḥôna, Cherâga, Fâs.[8]زطاط, plurielزطاطة. Dans toutes les tribus indépendantes du Maroc, ainsi que dans celles qui sont imparfaitement soumises, la manière de voyager est la même. On demande à un membre de la tribu de vous accorder sonạnaïa, « protection », et de vous faire parvenir en sûreté à tel endroit que l’on désigne : il s’y engage moyennant un prix qu’on débat avec lui,zeṭaṭa: la somme fixée, il vous conduit ou vous fait conduire par un ou plusieurs hommes jusqu’au lieu convenu ; là on ne vous laisse qu’en mains sûres, chez des amis auxquels on vous recommande. Ceux-ci vous mèneront ou vous feront mener plus loin dans les mêmes conditions : nouvelle ạnaïa, nouvelle zeṭaṭa, et ainsi de suite. On passe de la sorte de main en main jusqu’à l’arrivée au terme du voyage. Ceux qui composent l’escorte sont appelészeṭaṭ; leur nombre est extrêmement variable, je l’indiquerai toujours : on verra qu’un seul homme suffit parfois, lorsque ailleurs, souvent très près, quinze ne suffisent pas. L’usage de l’ạnaïa, appelé aussimezrag, forme une des principales sources de revenu des familles puissantes. C’est à elles, en effet, que les voyageurs s’adressent de préférence, la première condition chez un zeṭaṭ étant la force de faire respecter son protégé. Il y a une seconde qualité non moins essentielle qu’il faut chercher en lui : c’est la fidélité. En des lieux où il n’y a ni lois ni justice d’aucune sorte, où chacun ne relève que de soi-même, des zeṭaṭs peuvent piller, égorger, chemin faisant, les voyageurs qu’ils avaient promis de défendre ; nul n’a un mot à leur dire, nul n’a un reproche à leur faire ; c’est un accident contre lequel rien au monde ne peut garantir : une fois en route avec des zeṭaṭs, on est entièrement à leur merci. Aussi faut-il les choisir avec la plus grande prudence et, avant de demander à un homme son ạnaïa, s’informer minutieusement de sa réputation. D’ailleurs, quoiqu’on en voie un très grand nombre qui trahissent, soit ouvertement en vous pillant eux-mêmes, soit par stratagème en vous faisant dépouiller par un parti plus nombreux auquel ils donnent le mot ; quoiqu’il y en ait d’autres qui vous abandonnent, chemin faisant, après s’être fait payer d’avance, ou bien qui ne consentent à vous accompagner jusqu’au bout qu’à condition d’augmenter leur salaire, malgré ces genres divers de trahison, genres que j’ai expérimentés tous sans exception, on trouve aussi des hommes honnêtes qui, les uns par sentiment d’honneur, les autres pour garder intacte une réputation source de nombreux bénéfices, non seulement vous conduisent fidèlement jusqu’à la fin, mais montrent même un dévouement qui va jusqu’à risquer leur vie pour vous défendre.[9]Parmi ces cherifs, se distingue au premier rang la famille des Oulad El Maddjich ; ils font partie de la descendance de Sidi Ạbd es Selam ben Mechich, célèbre saint marocain mort en 1227 de J.-C. et enterré non loin de Tétouan, au Djebel el Ạlam.C’est à l’obligeance de M. Pilard, ancien interprète militaire, qui d’ailleurs m’a, ainsi qu’on le verra, fourni la matière de plusieurs autres notes, que je dois ce renseignement. Le Djebel el Ạlam, où se trouve le mausolée de Sidi Ạbd es Selam ben Mechich, est situé à une journée de marche de Tétouan, dans le Djebel Beni Ḥasan. Il fait partie de cette chaîne. Il s’élève sur son versant oriental.[10]Que Dieu fasse brûler éternellement le père qui t’a engendré, Juif ![11]Musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque.[12]Les expressions deQebaïl,Chellaḥa,Ḥaraṭîn,Berâber, sont autant de mots employés par les Arabes pour désigner une race unique dont le nom national, le seul que se donnent ses membres, est celui d’Amaziṛ(fémininTamaziṛt, plurielImaziṛen). Au Maroc, les Arabes appellentQebaïlles Imaziṛen de la partie septentrionale, ceux qui habitent au nord du parallèle de Fâs ; ils donnent le nom deChellaḥaà tous les Imaziṛen blancs résidant au sud de cette ligne[a]; celui deḤaraṭînaux Imaziṛen noirs, Leucaethiopes des anciens ; enfin celui deBerâberest réservé à la puissante tribu tamaziṛt dont il est proprement le nom. M. le colonel Carette ne s’était pas trompé en disant que le mot de Berâber, appliqué par les généalogistes arabes à toute la race tamaziṛt, devait être celui de quelque tribu importante de ce peuple, tribu dont on avait par erreur étendu le nom à toutes les autres. Cette tribu des Berâber existe toujours : c’est encore aujourd’hui la plus puissante du Maroc ; elle occupe toute la portion du Sahara comprise entre l’Ouad Dra et l’Ouad Ziz, possède presque en entier le cours de ces deux fleuves, et déborde en bien des points sur le flanc nord du Grand Atlas ; elle est jusqu’à ce jour restée compacte, et elle réunit chaque année en assemblée générale les chefs de ses nombreuses fractions : nous donnerons ailleurs sa décomposition. Dans le Sahara, dans le bassin de la Mlouïa, on est près de la tribu des Berâber : on la connaît ; on n’a garde d’appliquer son nom à d’autres qu’à elle. Mais qu’on s’éloigne vers le nord, qu’on aille à Fâs ou à Sfrou, on trouve déjà la confusion. On entend généraliser le nom de la célèbre tribu du sud et l’appliquer indifféremment à toutes celles des environs qui parlent la même langue, comme les Aït Ioussi, les Beni Ouaṛaïn, les Beni Mgild, les Zaïan, etc., tribus que, mieux informés, les Arabes de Qçâbi ech Cheurfa ou des Oulad el Ḥadj auront soin de n’appeler jamais que du nom général de Chellaḥa. Pour nous, suivant l’exemple des tribus limitrophes des Berâber, nous donnerons le nom de Qebaïl aux Imaziṛen que l’usage fait désigner ainsi, aux autres celui de Chellaḥa ou de Ḥaraṭîn, réservant celui de Berâber pour la seule tribu à laquelle il appartient.[a]En d’autres termes, et plus exactement, les Imaziṛen du massif Rifain sont appelés Qebaïl et ceux du massif Atlantique Chellaḥa. La ligne de démarcation entre les deux noms est la large trouée qui sépare les deux massifs, celle qui conduit de Lalla Maṛnia à Fâs et de là à l’Océan par la vallée du Sebou.[13]Labelṛaest une sorte de pantoufle très large, en cuir souple, à semelle mince, sans talon. C’est la seule chaussure qu’on voie au Maroc.[14]Lesnouara hebilasont de larges fleurs blanches portées par des tiges raides qui atteignent jusqu’à 1m,20 à 1m,40 de hauteur ; elles poussent sans culture, très serrées, formant comme de vastes champs blancs ; les tiges ont en moyenne 1 mètre à 1m,20 d’élévation ; elles servent, une fois sèches, à allumer le feu et à faire des huttes grossières. Cette plante n’est propre à aucun autre usage : les animaux ne la mangent point.[15]La tribu des Bdaoua fait partie de la province d’El Ạraïch, province gouvernée par un qaïd résidant à El Ạraïch. Les Bdaoua, ainsi que toutes les populations que je rencontrerai d’ici à Fâs, ne parlent que l’arabe.[16]Le grand château.[17]Le qaïd d’El Ạraïch est le chef de la province du même nom. De Tanger à Fâs, je traverse cinq provinces : celles de Tanger, de Tétouan, d’El Ạraïch, du Ṛarb, et de Fâs. Les quatre premières sont gouvernées chacune par un qaïd ; dans la dernière l’autorité est partagée entre trois bachas. Ces sept fonctionnaires relèvent tous directement du sultan. La province du Ṛarb est très étendue : je vais y entrer, et j’y resterai jusqu’auprès de Fâs. Les tribus des Ṭegaga, des Hejaoua, des Oulad Ạïssa, des Cheraga, en font partie.[18]Croquis du MarocLe Maroc se divise politiquement et commercialement en deux régions distinctes et presque sans rapports l’une avec l’autre : la première a Fâs pour centre ; on peut l’appeler Maroc du nord ou royaume de Fâs. La seconde a pour centre Merrâkech : elle peut se désigner sous le nom de Maroc méridional ou royaume de Merrâkech. Ces deux régions ont chacune leur capitale, chacune leurs ports, chacune leur commerce. Elles sont séparées par une longue ligne de tribus indépendantes, les Zạïr, les Zemmour Chellaḥa, les Zaïan, les Ichqern, les Aït Seri, les Berâber, et par les régions montagneuses qui s’étendent entre les bassins de l’Oumm er Rebiạ et du Dra d’une part, et ceux du Sebou, de la Mlouïa et du Ziz de l’autre. Il n’y a que deux points par où communiquent ces deux contrées ; ils se trouvent aux extrémités opposées de la ligne qui les sépare ; ce sont : au nord-ouest, le bord de la mer ; au sud-est, la plaine qui, par le Todṛa, le Ferkla et le Ṛeris, s’étend entre l’Ouad Dâdes et l’Ouad Ziz. Les deux chemins qui suivent, l’un cette plaine, l’autre le rivage de l’Océan, sont les seuls qui mettent en relation le Maroc du nord et le Maroc du sud.[19]Il faut aussi compter parmi les obstacles au commerce l’absence d’un système monétaire uniforme. Il y a bien une unité monétaire, lemitqal, se divisant en dixouqia. Mais c’est une valeur toute théorique ; il n’existe point de monnaie la représentant : on se sert de pièces étrangères et de quelques rares pièces du pays, les unes et les autres changeant de valeur dans chaque ville, dans chaque tribu. Les pièces en usage sont :Lereal(pièce de 5 francs, française ou espagnole) : il a cours partout ; c’est la monnaie principale, l’unité dont on se sert pour tous les comptes, toutes les évaluations.Lapeceta(pièce de 1 franc ; 5 valent un real) : toutes les pièces d’un franc françaises ou espagnoles passent dans les grandes villes ; hors de là n’ont cours que les vieilles pecetas espagnoles du siècle dernier ou des dix premières années de celui-ci.Diverses monnaies marocaines en argent. Il y en a d’une foule de modèles, les unes anciennes, les autres neuves ; les plus fortes sont un peu plus grosses qu’une pièce de 0 fr. 50 : on ne leur donne pas d’autre nom que celui de leur valeur en ouqias, valeur qui change en chaque lieu. Elles passent dans tout le Maroc, mais avec une valeur relative moindre que celle des pièces européennes.Les pièces de 2 francs, de 0 fr. 50 et de 0 fr. 20, n’ont cours que dans les grandes villes ; il en est de même de toute la monnaie d’or. Les populations des campagnes et des petites localités, n’ayant pas le moyen de la contrôler, refusent de l’accepter, craignant d’en prendre de fausse.Comme monnaie de cuivre, on se sert d’une monnaie nationale dont l’unité est lamouzouna. On compte quatre mouzounas dans l’ouqia et 40 dans le mitqal. Cette monnaie est en usage dans tout le Maroc ; sa valeur y est uniforme : c’est la seule pour laquelle il en soit ainsi. Il n’y a pas de pièces d’une mouzouna ; il y en a de 2/3 de mouzouna, de 1/6 de mouzouna, etc.Croquis du MarocLa pièce de 5 francs, seule unité pratique, a une valeur qui diffère en chaque lieu ; de plus, en un même point, cette valeur n’est pas fixe, elle oscille sans cesse entre certaines limites. Voici ce qu’elle valait en divers endroits, aux époques où je les ai traversés : Tanger, Tétouan, El Qçar, Fâs, Meknâs, 10 mitqals ; — de Meknâs à Demnât, 8 à 9 mitqals ; — Demnât, Zaouïa Sidi Reḥal, 10 mitqals ; — Tazenakht, 10 à 11 mitqals ; — Zenâga, 8 à 9 mitqals ; — Tisint, 4 mitqals 1/2 à 5 mitqals ; — Tatta, Aqqa, Isaffen, Ilalen, Chtouka, Agadir Iṛir, partie méridionale de la tribu des Ḥaḥa, tout le Sahel marocain, de 3 mitqals 1/2 à 4 mitqals 1/2 ; — Iliṛ (sur l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob), 12 mitqals ; — Taroudant, Houara, Menâba, 12 mitqals 1/2 ; — partie septentrionale de la tribu des Ḥaḥa, Mogador, 12 à 13 mitqals ; — Mezgîṭa, Aït Seddrât, 11 mitqals 1/2 ; — Tinzoulin, 8 mitqals ; — toute la partie du pays de Dra située au sud du Tinzoulin, Tazarin, Todṛa, Ferkla, Tafilelt, 4 mitqals ; — Dâdes, 4 mitqals 1/2 ; — Qçâbi ech Cheurfa, Misour, Ouṭat Oulad el Ḥadj, 9 mitqals ; — Debdou, 2 mitqals 1/2 (c’est-à-dire 100 mouzounas : on a adopté cette valeur pour pouvoir compter d’après la règle française ; dans ces conditions chaque mouzouna vaut 5 centimes ; on compte à Debdou par douros, francs, sous). — Qaçba el Ạïoun, 3 mitqals.Ainsi qu’on le voit, la pièce de 5 francs ou real vaut de 8 à 12 mitqals dans le nord et dans le centre du Maroc. Cette valeur baisse brusquement et tombe à 4 mitqals, parfois même à moins, dans le Sahel (nom de la région qui borde l’Océan au sud de l’Ouad Sous) et dans le Sahara. De même, à Debdou et aux environs de la frontière française, la nécessité de se rapprocher de notre système a fait, dans une zone restreinte, tomber le real à 2 mitqals 1/2 et 3 mitqals.Dans ces monnaies de valeur si variable, il circule beaucoup de pièces fausses : il en existe parmi les reals ; il en existe surtout parmi les pecetas espagnoles, qui sont la monnaie la plus commune. Ces anciennes pièces, à empreinte souvent effacée, sont d’une imitation facile ; aussi dans celles qui servent actuellement s’en trouve-t-il plus de fausses que d’authentiques. Ce sont les Juifs, les ṭalebs, les cherifs, qui les confectionnent, tous ceux, en un mot, qui ont quelque instruction : la plupart d’entre eux s’occupent d’alchimie et, en attendant qu’ils découvrent la pierre philosophale, font de la fausse monnaie. Dans ces conditions, on ne reçoit d’argent qu’avec les plus grandes précautions ; le moindre payement exige, dans les campagnes surtout, un temps infini ; on n’accepte une pièce qu’après l’avoir tournée, examinée, montrée à deux ou trois personnes, fait voir à un Juif, s’il s’en trouve. Quant aux monnaies d’or, on n’en veut point, tant on craint d’en prendre de fausses. Enfin il n’y a pas jusqu’à celles de cuivre qui ne soient souvent falsifiées.[20]Voici comment ils se partagent l’autorité :1oLe bacha Sidi Ạbd Allah. Il a deux lieutenants,khalifa, nommés directement par le sultan. Relèvent de lui : Fâs Qedîm ; les gens du Rif habitant le Gebgeb et le Lemta ; le Djebel Zerhoun, avec Zaouïa Moulei Edris, dont il nomme le qaïd (il y a un qaïd à Zaouïa Moulei Edris, et des chikhs dans les autres villages du Zerhoun) ; les Oulad el Ḥadj habitant autour du pont du Sebou.2oLe bacha Ould Ba Moḥammed. Il est assisté d’un lieutenant nommé par le sultan. Sont sous son autorité : le mellaḥ de Fâs ; les Oulad Djemạ (deux marchés dans la tribu) ; les Behalil ; les Oulad el Ḥadj habitant sur la route de Fâs à Sfrou ; les Chedjạ (à quelques heures de Fâs) ; les Ḥamian, les Mhaïa, les Oulad Sidi Chikh, les Doui Mnia (campant tous dans le Saïs) ; les Ṛomera (près des Chedjạ). Toutes ces tribus sont dites de « plaine ». Voici maintenant les tribus de « montagne » : les Fichtâla (sur le chemin du Rif, à une demi-journée de Fâs ; les Beni Ouriaṛel (sur le chemin du Rif, au delà des Fichtâla). Dans ces diverses fractions, c’est le bacha qui nomme les chefs. Ceux de la plaine sont appeléskhalifa es souq, « lieutenants du marché », parce que c’est sur les marchés qu’ils rendent la justice ; les petites tribus en ont un, les grandes en ont plusieurs. Dans la montagne, ils portent le nom dechikh: les Fichtâla et les Beni Ouriaṛel en ont un chacun.3oLe bacha Ḥadj Sạïd. Son commandement se compose de Qaçba Cherarda, redoute faisant partie de l’enceinte de Fâs Djedid, au nord de Bab Segma ; Sfrou (où il nomme le qaïd ainsi que le chikh des Juifs) ; les gens du Sous et les nègres résidant aux environs de Fâs ; les Cherarda (habitant entre Fâs et Sfrou dans la partie appelée Bou Rejouan). Ḥadj Sạïd est secondé par un khalifa.[21]Le chef de la zaouïa de Sidi Edris, qui porte le titre de moqaddem de cette zaouïa, n’est ni un descendant de Sidi Edris ni un cherif. C’est le chef d’une maison où la dignité de moqaddem de la zaouïa se perpétue de père en fils depuis un temps très reculé. Il y a deux principales zaouïas de Sidi Edris : l’une au Djebel Zerhoun, où est enseveli Sidi Edris le père, celui qui vint d’Orient s’établir au Maroc ; l’autre à Fâs, où est enterré le fils du précédent, Sidi Edris, fondateur de Fâs. Cette dernière est la plus importante de beaucoup. C’est là que réside le grand moqaddem. Un de ses parents dirige la zaouïa du Zerhoun. Le moqaddem est, nous venons de le voir, plus puissant en bien des lieux que le sultan : c’est un homme de grand poids au Maroc. Sa famille est depuis longtemps plus vénérée que celle des descendants mêmes de Moulei Edris. Cependant il donne à ces derniers une partie des offrandes qu’apportent les pèlerins à la zaouïa. Les cadeaux en nature, grains, tissus, etc., ainsi que ce qu’on lui remet personnellement, demeurent sa propriété particulière. Mais outre ces dons il existe deux troncs où les dévots glissent des offrandes : le contenu de ces troncs est distribué intégralement par lui entre un certain nombre de familles descendant de Moulei Edris. La postérité de ce dernier est fort nombreuse ; mais ne sont admises à participer à ce revenu de la zaouïa que deux classes : 1oles familles résidant à Fâs et à Meknâs, au nombre d’une soixantaine ; 2ocelles qui font partie de la descendance de Moulei Ạbd es Selam ben Mechich, et qui demeurent soit dans les environs de Fâs, soit dans le Rif, soit dans la région de Tétouan. C’est le moqaddem qui remet à chaque maison la part à laquelle elle a droit. Le moqaddem actuel est un homme d’âge moyen. Il se nomme Sidi Er Râmi. Mais dans le peuple on ne l’appelle que Sidi Edris. Depuis longtemps on désigne de ce nom tous les moqaddems successifs de la zaouïa.Sur la zaouïa de Moulei Edris, voirAli Bey, t. I, chap.XI.[22]C’est ici que j’atteins pour la première fois le pied du massif de l’Atlas. Les chaînes que j’ai rencontrées jusqu’ici appartenaient toutes à un autre massif qui en est entièrement distinct, le massif Rifain.Croquis de l’AtlasOn donne le nom général d’Atlas au long dos d’inégale hauteur qui, tantôt montagnes, tantôt plateaux, traverse tout le Maṛreb de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est, sortant de l’Océan à Agadir Iṛir, plongeant dans la Méditerranée à Tunis. Il se divise naturellement en trois parties : Atlas Marocain, Atlas Algérien, Atlas tunisien. Aux deux dernières on ne donne que l’appellation générale d’Atlas. Dans l’Atlas Marocain, au contraire, on distingue le Grand Atlas, le Moyen Atlas et le Petit Atlas. Ce sont trois chaînes parallèles qui forment, dans ce pays, la partie essentielle du massif.LeGrand Atlascommence à l’Océan, dans la tribu des Ḥaḥa, et expire dans le Ḍahra. C’est de beaucoup la plus haute des trois chaînes ; c’est aussi la plus longue et c’est l’arête centrale.LeMoyen Atlasest parallèle au Grand et situé au nord de celui-ci. Commençant non loin de Demnât, il expire dans le Ḍahra, à l’est de Debdou. C’est la seconde chaîne en hauteur.LePetit Atlas, parallèle aux deux premiers, mais moins haut qu’eux, est situé au sud du Grand Atlas : il commence à l’Océan, entre les embouchures du Sous et du Dra, et paraît expirer entre le Dra et le Ziz, dans les plateaux qui avoisinent ce dernier fleuve.Telles sont les trois chaînes fondamentales de l’Atlas Marocain. Il y en a d’autres secondaires, toutes parallèles aux premières. Parmi elles, la plus importante est celle devant laquelle nous sommes : commençant à l’ouest d’Oulmess, elle passe au sud de Sfrou, a un de ses points culminants au Djebel Ṛiata et se continue par les monts Beni Bou Zeggou, Zekkara, etc., jusqu’en Algérie, où elle passe au sud de Tlemsen.Je franchirai cette dernière chaîne à Oulmess, le Moyen Atlas entre Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert, le Grand Atlas à Tizi n Glaoui et à Tizi n Telṛemt, le Petit Atlas un grand nombre de fois.Chaque fois que je dirai : « au nord de l’Atlas », « au sud de l’Atlas », ce sera toujours de l’arête principale du massif que j’entendrai parler : il faudra donc comprendre : « au nord, au sud du Grand Atlas ».Le nom de Djebel Ṛiata, qu’on vient de lire plusieurs fois, s’emploie également pour désigner l’ensemble de la région montagneuse occupée par les Ṛiata et pour indiquer le pic remarquable qui en est le point dominant. Ce pic est célèbre à plus d’un titre : très élevé, il se voit d’une grande distance ; ses flancs passent pour renfermer des minerais de plusieurs métaux ; enfin son sommet est le lieu où se produit une particularité unique au Maroc : chaque année, après la fonte des neiges, ses plus hautes pentes se couvrent d’une foule de chenilles à longs poils ; elles sont aussi froides que la glace, et c’est, disent les indigènes, la neige qui les enfante. On les appelle desiakh(يَخ). Les chèvres mangent avidement ces chenilles, qui disparaissent bientôt. Il n’y a d’iakhs au Maroc que sur le Djebel Ṛiata. C’est à ces insectes qu’il est fait allusion dans ce dicton de Fâs :شيان عجيبان ابرد من اليَخ الشّيخ يتصابّا وصبي يتمشيَخ« Deux ridicules sont plus froids que l’iach : le vieillard qui fait le jeune, et le jeune homme qui fait le vieux. »[23]Les mkhaznis sont des miliciens irréguliers, plutôt gendarmes que soldats. Ils ne forment point de corps constitués. Les principaux qaïds, ceux des villes surtout, en ont un certain nombre auprès d’eux ; ils s’en servent pour faire la police, et surtout pour pressurer le pays. Quand ils en ont 100, comme celui de Tâza, c’est beaucoup. Il y a des mkhaznis à pied et à cheval : ils se montent et s’arment à leurs frais et à leur fantaisie : leur solde est fort irrégulière ; suivant l’exemple de leurs maîtres, ils vivent sur le peuple en extorquant de l’argent çà et là. Je pense qu’en estimant à2000 le chiffre des mkhaznis ainsi disséminés dans les provinces on aura un chiffre au-dessus de la vérité. Il y en a un plus grand nombre auprès du sultan, ne quittant pas sa personne.[24]L’Ouad el Kḥel se jette sur la rive gauche de l’Ouad Innaouen : son cours, m’a-t-on assuré, est souterrain sur une certaine longueur ; sa vallée, très profonde, très étroite, d’abord très difficile, est d’une richesse extrême. Ce n’est qu’un long jardin où s’échelonnent des villages nombreux.[25]Le combat eut lieu dans la montagne, sur les bords de l’Ouad Bou Gerba. Les Ṛiata avaient, dit-on, construit des barrages qu’ils rompirent tout à coup : les eaux du torrent se précipitèrent avec fureur et emportèrent une partie de l’armée du sultan.[26]On appelle ainsi le chanvre indien, connu ailleurs sous le nom de ḥachich. On ne le désigne au Maroc que sous celui dekif. Il s’en fait en ce pays une grande consommation. Dans les villes, l’usage en est extrêmement répandu : la plus grande partie des classes moyenne et pauvre, les petits marchands, tout ce qui est mkhazni, soldat, la plupart des esclaves l’y fument. Le tabac est moins à la mode ; s’en sert-on, c’est presque toujours mélangé au kif. Les Juifs seuls ont l’habitude de la cigarette. La consommation du kif et du tabac est assez importante pour que le sultan se soit réservé le monopole de leur introduction dans les villes, monopole qu’il afferme soit à des compagnies, soit à des particuliers. A Fâs, c’est une société de vingt Israélites qui le possède en ce moment. Sfrou et Tâza dépendent de cette même société. La plus grande partie du kif et du tabac qui pénètrent dans ces villes vient du Rif ; plusieurs tribus y vivent presque exclusivement du revenu de cette culture : parmi elles on cite les Ketâma, petite tribu voisine des Beni Zerouâl ; ses produits sont les plus renommés du nord du Maroc.La difficulté de se procurer du kif dans les campagnes fait que l’usage de le fumer y est bien moins répandu que dans les villes : le prix en étant plus élevé, il y devient un luxe ; au lieu d’être, comme dans les cités, la consolation de la classe pauvre, il y devient la distraction des riches, et surtout des cherifs et des marabouts. Ces derniers sont à peu près les seuls qui l’y fument : on peut presque partout les reconnaître au double usage du kif et de l’eau-de-vie (maḥia), qui forme un de leurs caractères distinctifs. Quant au tabac, une fois sorti des villes, je le verrai disparaître complètement jusqu’au Sahara ; mais là je trouverai vers Tisint, Tatta, Aqqa, une vaste région où tout le monde le fume du matin au soir : les tabacs à la mode y sont ceux du Touat, du Dra, et surtout d’Ouad Noun.[27]Les sots.[28]Sidi El Ḥasen el Ioussi est un célèbre marabout marocain qui naquit dans la première moitié duXIesiècle de l’hégire (entre 1592 et 1640, environ). Voici quelques notes concernant sa personne : elles sont extraites d’un ouvrage écrit par lui-même,Moḥaḍarat Chikh El Ḥasen el Ioussi; elles m’ont été communiquées par M. Pilard, ancien interprète militaire : « Je suis El Ḥasen ben Mesạoud ben Moḥammed ben Ạli ben Iousef ben Aḥmed ben Ibrahim ben Moḥammed ben Aḥmed ben Ạli ben Ạmar ben Iaḥia ben Iousef (et celui-ci est l’ancêtre de la tribu) ben Daoud ben Idracen ben Ietatten. Voilà quelle était la généalogie (de Iousef) lorsqu’il vint se fixer à Ḥara Aqlal, bourgade du Ferkla encore bien connue aujourd’hui... Quant au qualificatif de Ioussi, on disait originairement el Iousfi, et ce nom rappelait l’ancêtre de notre tribu. Mais, dans leur idiome, les gens de notre pays suppriment l’F... Mon maître fut le Chikh el Islam Abou Ạbd Allah Sidi Moḥammed En Nacer ed Draï. »[29]Sur le territoire des Beni Mgild se trouve, au milieu des forêts, une source célèbre, Ạïn el Louḥ : elle est, dit-on, à deux journées de marche de Sfrou, dans la direction du sud-ouest.II.DE MEKNAS A QAÇBA BENI MELLAL.1o. — DE MEKNAS A BOU EL DJAD.27 août 1883.Enfin je quitte Meknâs. Nous partons plus nombreux que je ne pensais : plusieurs personnes veulent profiter de la société de mon cherif, et se joignent à nous : ce sont d’abord six ou huit Musulmans pauvres qui se rendent dans le Tâdla, puis deux Juifs de Bou el Djạd qui regagnent leur pays. De plus, nous faisons route jusqu’à Tlâta ez Zemmour avec une caravane d’une cinquantaine de marchands qui vont à ce marché. Nous sommes ainsi près de soixante-cinq : un seul zeṭaṭ nous protège tous ; c’est un homme des Zemmour, Moulei Ez Zạïr.Partis à 11 heures du matin, nous arrivons vers 5 heures et demie du soir à un petit douar où nous passerons la nuit. Le terrain ne présente aucune difficulté durant le chemin : on est d’abord en plaine ; beaucoup de cultures ; de là on passe à un terrain accidenté, sans reliefs importants, région très arrosée, peu cultivée, couverte de lentisques assez hauts, de jujubiers sauvages et de palmiers nains. C’est le pays des Zemmour Chellaḥa ; la plaine appartenait aux Gerouân. Les deux tribus sont de race tamaziṛt (chleuḥa) et insoumises ; nous ne tardons pas à nous en apercevoir. Les Gerouân ont, avec les voyageurs, le système de quelques tribus limitrophes du blad el makhzen : elles ne pillent ni ne donnent d’ạnaïa, mais, à chaque douar devant lequel on passe, on vous arrête et il faut payer un droit arbitraire, la zeṭaṭa : une troupe de cavaliers et de fantassins vient se mettre en travers du chemin et se la fait donner les armes à la main. En deux heures, nous avons eu cinq fois affaire à des députations de ce genre. Ce sont les seuls êtres humains que nous ayons rencontrés sur notre route.Du douar où nous campons, on ne voit de tous côtés que montagnes ; au sud, le haut talus formant le flanc gauche de la vallée de l’Ouad Beht ; partout ailleurs, des successions de croupes couvertes de palmiers nains ou de broussailles ; en somme, pays fort montueux : c’est le massif des Zemmour Chellaḥa.28 août.Départ à 3 heures et demie du matin. Nous traversons presque aussitôt l’Ouad Beht (berges basses et en pente douce ; eau claire de 20 mètres de large et de 50 centimètres de profondeur ; courant très rapide ; lit de gravier) ; puis une longue côte, facile mais assez raide, nous conduit au plateau où est situé le marché. Durant la montée, on est soit sous des bois de lentisques, soit dans des palmiers nains : beaucoup de gibier, perdreaux, pigeons, lièvres. Sur le plateau, on entre dans une région toute différente, aussi habitée et aussi florissante que la précédente était déserte et sauvage : sol couvert de cultures ; foule de ruisseaux au milieu des champs ; quantité de beaux douars, à l’aspect prospère, entourés de frais jardins. C’est au milieu de cette riche campagne, dont la fertilité proverbiale a fait donner au pays des Zemmour le surnom de Doukkala du Ṛarb[30], qu’est situé le Tlâta. Nous y arrivons à 7 heures du matin.Nous passons la plus grande partie de la journée au marché : il est très animé ; on y voit plus de 30 tentes de marchands. Les denrées qui se vendent sont les mêmes qu’au Tlâta Hiaïna ; mais il faut y ajouter des monceaux de fruits superbes, des raisins surtout, qu’on apporte des douars du voisinage.Vers 4 heures, nous quittons Moulei Ez Zạïr et la caravane des marchands, et nous nous remettons en route avec l’ạnaïa d’un homme des environs. A 6 heures, on fait halte ; nous sommes arrivés au douar de notre conducteur. En quittant le marché, nous avons d’abord cheminé sur le riche plateau où il se tient ; puis, arrivés au bord de son talus sud, nous nous sommes mis à descendre : à partir de là, plus de cultures ; une côte boisée de lentisques, semblable à celle de ce matin. Depuis Meknâs, le sol a été constamment terreux.29 août.Nous avons, au sortir d’ici, à traverser une région très dangereuse. Il nous faudra, pour la parcourir, une escorte de 6 ou 8 cavaliers : on ne peut la trouver aujourd’hui ; les tentes sont vides ; toute la population est à un marché, l’Arbạa des Zemmour, qui se tient aux environs. Force est donc d’attendre à demain pour continuer la route.Le douar où nous sommes est fort riche : belles et grandes tentes ; auprès de la plupart, un ou deux chevaux de selle ; dans chacune on voit des femmes occupées à tisser flidjs, tellis, bernous ettarḥalt(couvertes multicolores à dessins variés), ou bienà tresser des nattes qu’on brode ensuite de laines aux couleurs éclatantes. Ces nattes brodées sont, avec les tarḥalts, la spécialité des Zemmour, des Zaïan et des Beni Mgild. Les Zemmour, ainsi que les Zaïan, chez qui nous entrerons ensuite, se distinguent des autres tribus que j’ai vues au Maroc par le primitif de leur costume : hommes et femmes y sont fort peu vêtus ; leur habillement est le suivant : pour les hommes riches, point de chemise ni de caleçon, une simple farazia, et par-dessus un bernous ; les pauvres n’ont que le bernous : en marche, ils le plient, le jettent sur l’épaule, et vont nus. Les premiers ont sur la tête soit un turban de cotonnade blanche, soit un mouchoir blanc et rouge ; les pauvres sont tête nue. Les uns et les autres se rasent les cheveux ; mais, chose que je n’ai également vue que là, ils conservent au-dessus de chaque oreille une longue mèche semblable aux nouaḍer des Juifs[31]. Les Zemmour les portent toutes deux, les Zaïan n’en ont qu’une : c’est la seule différence de mode entre les deux tribus. Cette mèche est, pour les jeunes élégants, l’objet de soins minutieux : ils la peignent, la graissent, puis, la tressant, en forment une petite natte. Le même usage existe, m’a-t-on dit, chez les Chaouïa. Le costume des femmes est aussi des plus légers : c’est une simple pièce d’étoffe rectangulaire, de cotonnade ou plus souvent de laine, dont les deux extrémités sont réunies par une couture verticale ; il y a trois manières de le porter : 1oen le retenant par des broches (grosses boucles d’argent,khelal) ou de simples nœuds au-dessus de chaque épaule ; 2oen retroussant et attachant le bord supérieur au-dessus des seins, les épaules et le haut de la gorge demeurant découverts ; 3oen laissant retomber la partie supérieure, le corps restant nu jusqu’à la ceinture. Dans les trois cas, le vêtement est retenu à la taille par une bande de laine ; il est assez court : il ne descend guère au-dessous du genou. On le porte de la première façon pour sortir, de la seconde pour travailler hors de la tente, de la troisième à l’intérieur. Les femmes s’entourent plus ou moins la tête de chiffons ; jamais elles ne se voilent.30 août.Départ à 5 heures du matin. Une escorte de 6 cavaliers et de 4 fantassins Zemmour nous accompagne. Aussitôt après avoir franchi l’Ouad Ourjelim, qui passe au pied de notre douar, nous nous engageons dans une vaste région, déserte en ce moment, mais parcourue au printemps par les troupeaux des Zemmour ; on la nomme la Tafoudeït : c’est une succession de côtes et de plateaux s’élevant par échelons et sillonnée de nombreux ravins. Au début, tout est boisé : lentisques, caroubiers, pins de diversesespèces, forment un fourré épais ; après quelque temps les arbres diminuent ; laissant à nu les crêtes et les parties supérieures, ils se réfugient au fond des ravins et sur les premières pentes de leurs flancs. Plus on s’avance, plus on s’élève, plus les troncs deviennent rares. Le sol est terreux et jaunâtre ; nu en ce moment, il se couvre au printemps de riches pâturages. A 10 heures, nous atteignons un col : ici finit la Tafoudeït. Nous descendons par un chemin rocheux et difficile dans une région nouvelle : pays accidenté, terrain semé de gros blocs d’ardoise, sol boisé de grands arbres, ruisseaux qui coulent de toutes parts. C’est ainsi, à l’ombre de lentisques et d’oliviers séculaires, que nous marchons jusqu’à 1 heure ; à ce moment nous apercevons un douar, premier vestige d’êtres humains qui apparaisse depuis le départ : nous nous y arrêtons ; c’est là qu’on passera la nuit. Ces tentes appartiennent à un très haut personnage, Moulei El Feḍil, cherif profondément vénéré par les Zaïan et tout-puissant sur la plus grande partie de cette tribu. Je suis ici en pleine montagne : le douar est au fond d’un ravin étroit ; de tous côtés se dressent au-dessus de ma tête de hautes cimes escarpées aux flancs rocheux et boisés. Les panthères abondent, dit-on, dans cette région sauvage.Je n’ai traversé aujourd’hui qu’une rivière de quelque importance, l’Ouad Ourjelim, encore était-elle à sec (lit de galets de 25 mètres de large, sans eau). Pendant la route, nous n’avons rencontré personne, si ce n’est une troupe d’une vingtaine de Zaïan qui se sont joints à nous dans la Tafoudeït et nous ont suivis jusqu’à la frontière de leur tribu : c’étaient des pauvres ; la plupart n’avaient qu’un bernous pour tout vêtement, rien sur la tête, à la main un grand sabre de bois : ils m’ont paru gens fort irascibles ; à chaque instant ils se prenaient de querelle entre eux, et c’étaient aussitôt de grands coups de sabre ; ils y mirent tant d’ardeur qu’il fallut en emporter deux tout sanglants dans leurs bernous.31 août.Nous sommes ici en territoire zaïan : nous abandonnons nos zeṭaṭs Zemmour ; nous n’avons pas eu à nous louer d’eux : hier, au milieu du trajet, quand ils nous virent bien engagés dans le désert, ils nous déclarèrent qu’ils n’iraient pas plus loin si l’on n’augmentait le salaire convenu ; force fut d’en passer par là. Aujourd’hui un seul homme suffit pour nous escorter : il n’est même pas armé.On part à 5 heures du matin. Nous marchons dans un pays très montagneux : succession de ravins profonds et de talus escarpés ; chemins la plupart du temps difficiles ; une fois même, le sentier est si rapide qu’il faut mettre pied à terre. Sol rocheux, hérissé de blocs d’ardoise et entièrement boisé ; arbres élevés, serrés, formant une forêt épaisse ; beaucoup d’eaux courantes, bordées de lauriers-roses, de mûriers et parfois de vigne sauvage. Ainsi est la région où, tantôt montant, tantôt descendant,nous cheminons avec peine et lenteur jusqu’à 8 heures et demie. A cet instant, après avoir gravi une dernière côte, nous nous trouvons enfin au sommet du haut massif montagneux qui a commencé à l’Ouad Beht : un plateau le couronne, nous nous y engageons ; le sol y est un sable dur et nu semé de loin en loin de petits fragments d’ardoise ; dépouillé maintenant, il se tapisse, aux pluies printanières, d’une herbe verdoyante ; un grand nombre de sources et de ruisseaux limpides l’arrosent. C’est au milieu de ce plateau, appelé Oulmess, que nous faisons halte. Nous nous y installons, à 9 heures et demie, dans le douar des Aït Ọmar. Il y a plusieurs autres groupes de tentes dans le voisinage ; de grands troupeaux sont dispersés aux alentours : j’y remarque des chameaux, les premiers que je rencontre depuis Meknâs.Aujourd’hui, en passant sur l’ạdjib[32]de Moulei El Feḍil, nous avons rencontré une fraction de tribu en voyage. Les bœufs, chargés des tentes et des bagages, marchaient au centre, en longue colonne ; les femmes les poussaient : derrière leurs mères étaient les enfants, les plus petits juchés par trois ou quatre sur le dos des mulets. Sur un des côtés cheminaient moutons et chèvres, conduits par quelques bergers. Les hommes, à cheval, formaient l’avant-garde et l’arrière-garde et veillaient sur les flancs. Les troupeaux étaient très nombreux ; il y avait surtout une grande quantité de bœufs.1erseptembre.C’est aujourd’hui sabbat ; force est de passer la journée à Aït Ọmar. Ce douar est de tous points semblable à celui où je me suis arrêté chez les Zemmour : même air de richesse, même luxe de tentes, même quantité de chevaux. Les Zaïan, quoiqu’ils ne cultivent presque pas, sont loin d’être une tribu pauvre ; si leur pays produit peu de moissons, il nourrit des troupeaux immenses, chèvres, moutons, chameaux, chevaux, et surtout bœufs d’une taille remarquable : l’abondance des bêtes à cornes ne se trouve au Maroc que dans leur tribu : de là un commerce important et des gains considérables. Il y a toujours ici des agents de maisons de Meknâs occupés à acheter des peaux et des animaux sur pied ; ces derniers sont ensuite expédiés sur Tanger.Les Zaïan sont nomades et de race tamaziṛt (chleuḥa). Ils forment une tribu très nombreuse, la plus puissante qu’il y ait au nord de l’Atlas. Leur territoire est borné par ceux des Zạïr, des Zemmour Chellaḥa, des Beni Mgild, des Ichqern et par le Tâdla.Ils se composent de quatre fractions :Beni Hessousen (campant du côté de Moulei Bou Iạzza ; ils peuvent mettre en ligne3000 chevaux).Aït Ḥarkat (campant du côté des Khanifra ;6000 chevaux).Ḥebbaren (campant du côté des Beni Zemmour ;1000 chevaux).Aït Sidi Ạli ou Brahim (campant du côté des Beni Mgild ;8000 chevaux).En se réunissant, ils pourraient donc armer environ 18000 cavaliers[33]. Les Zaïan, comme tous leurs voisins, sont libres. A la vérité, le sultan a un qaïd chez eux ; mais c’est un magistratin partibus. Il est le seul de la tribu à se douter qu’il est qaïd et à savoir qu’il y a un sultan. Jamais ne lui viendrait l’idée de demander un sou d’impôt ni un soldat ; il est trop heureux qu’on le laisse vivre en paix. Nous trouverons souvent, dans les fractions les moins soumises, des qaïds de ce genre ; la population tolère leur présence avec la plus grande bonhomie, l’indifférence du mépris : on sait que ni eux ni leur maître ne peuvent devenir une gêne. Le personnage influent chez les Zaïan est le cherif dont il a déjà été parlé, Moulei El Feḍil ; son ạdjib, que j’ai traversé, est situé sur leur territoire, non loin des frontières des Zemmour Chellaḥa et des Beni Mgild : il a une grande puissance sur les portions de ces trois tribus voisines de sa résidence, mais aucune d’elles n’est tout entière dans sa main ; les Zaïan s’étendent très loin vers le sud-est, dans ces régions ils le connaissent moins. Une autre famille de cherifs possède aussi, mais à un degré moindre, du crédit dans cette contrée : c’est celle des Ạmrâni. Originaire de Fâs, elle est aujourd’hui dispersée en divers lieux et compte de nombreux alliés chez les Zaïan[34]. Le sultan a grand soin de rechercher l’amitié de ces redoutables maisons, qui, du haut de leurs montagnes inaccessibles, pourraient à tout moment précipiter des torrents d’envahisseurs sur le blad el makhzen, dont plusieurs sont si fortes que leur haine pourrait renverser son trône, leur bon vouloir le soutenir. Aussi n’est-il pas d’avances qu’il ne leur fasse, pas de moyens qu’il n’emploie pour s’assurer leur amitié : cadeaux, honneurs, tout est pour elles ; il leur offre jusqu’à des alliances dans sa famille : c’est ainsi qu’il a donné une de ses sœurs en mariage à S. Moḥammed el Ạmrâni, chef de la maison de ce nom. Il est aussi dans les meilleurs rapports avec Moulei El Feḍil. Grâce à cette politique, il peut, tout insoumis que soient les Zaïan, avoir parfois l’aide de leurs armes : ainsi, dans sa campagne de cette année contre le Tâdla et les Zạïr, M. El Feḍil est venu à son secoursavec un corps assez fort. Les Zaïan, ainsi que les Zemmour Chellaḥa, parlent le tamaziṛt ; mais l’arabe est très répandu parmi eux : tout ce qui est de condition élevée a l’habitude de s’en servir, même les femmes et les enfants ; les pâtres, les gens de la dernière classe, ignorent seuls cette langue.2 septembre.Départ à 6 heures du matin. Un cavalier d’Aït Ọmar nous sert de zeṭaṭ. Nous gagnons d’abord le bord méridional du plateau d’Oulmess, puis commence la descente : elle est longue et difficile, il faut mettre pied à terre. Ce ne sont que roches entassées, escarpements, précipices. Les crêtes sont nues et toutes de pierre ; au fond des ravins et sur leurs premières pentes poussent quelques arbres. Il nous faut deux heures et demie pour parvenir au pied du talus que nous descendons. Arrivés là, nous trouvons un petit ruisseau ombragé de lentisques, de caroubiers et de pins ; après en avoir suivi quelque temps le cours, nous le laissons au nord et nous nous engageons sur un plateau montueux sillonné de ravins ; vers 11 heures, les reliefs deviennent moins accentués, les coupures moins profondes ; bientôt nous nous voyons dans une vaste plaine où nous resterons jusqu’au soir : elle est pierreuse et fortement ondulée ; le sol y est nu, sans autre végétation que de rares jujubiers sauvages ; mais, dit-on, il se couvre d’herbe au printemps : l’eau y est abondante ; sources et ruisseaux. A 3 heures, nous faisons halte : nous sommes arrivés au douar Aït Mouloud, où nous passerons la nuit. Mon cherif, Sidi Ọmar, m’abandonne ici ; en partant, il me recommande avec chaleur au principal personnage du douar ; celui-ci me donne l’hospitalité et se charge de me procurer un zeṭaṭ.Peu de temps avant d’arriver ici, j’ai traversé l’Ouad Ksiksou (lit de galets de 15 mètres de large, à moitié rempli d’une eau peu courante de 60 centimètres de profondeur) : il coule dans un petit ravin à flancs de roche escarpés, coupure au milieu de la plaine ; l’Ouad Ksiksou se jette plus bas dans l’Ouad Grou ; la réunion de ces deux rivières forme le Bou Regreg. Nous n’avons rencontré aujourd’hui personne sur la route. Comme les jours précédents, tout ce qui était roche se composait d’ardoises mêlées d’un peu de pierre blanche. Depuis le col par lequel nous sommes descendus de la Tafoudeït jusqu’à la crête du Djebel Ḥeçaïa, où commence la plaine du Tâdla, on ne rencontre que ces deux espèces de pierres.3 septembre.Je suis ici près de la limite des Zaïan ; à très peu de distance commence le Tâdla : je ne saurais aller plus loin sans un zeṭaṭ de ce pays ; la journée se passe à le chercher, je ne pourrai partir que demain.4 septembre.Je me mets en route à 5 heures du matin, accompagné d’un cavalier des Beni Zemmour, la tribu du Tâdla la plus rapprochée. Aujourd’hui je n’irai que jusqu’à la tente de mon zeṭaṭ, située au douar des Aït El Maṭi. Nous y sommes à 8 heures du matin. Le terrain jusque-là est toujours la plaine d’avant-hier ; cependant elle se modifie : ses ondulations s’accentuent et elle se couvre, vers les hauteurs, d’un assez grand nombre de lentisques ; le sol reste pierreux.Le Tâdla, où je suis entré aujourd’hui, n’est point une tribu : c’est une contrée, peuplée de plusieurs tribus distinctes. Elle est bornée : au nord, par les Zaïan et les Zạïr ; à l’est, par les Zaïan et les Ichqern ; au sud, par les Aït Seri, les Aït Atta d Amalou, les Aït Bou Zîd, les Aït Ạïad, les Aït Ạtab ; à l’ouest, par les Entifa, les Sraṛna, les Chaouïa. Elle se compose, au sud, d’une immense plaine, arrosée par l’Oumm er Rebiạ et s’étendant jusqu’au pied du Moyen Atlas ; au nord, d’une région montueuse moins vaste. Les tribus qui l’occupent sont au nombre de neuf : cinq se trouvent dans la partie septentrionale, quatre dans la portion méridionale : ce sont, en allant de l’est à l’ouest : au nord, les Beni Zemmour, les Smâla, les Beni Khîran, les Ourdiṛra, les Beni Miskin ; au sud, les Qeṭạïa, les Beni Mạdan, les Beni Ạmir, les Beni Mousa. Ces diverses tribus sont à peu près de même force, pouvant mettre, me dit-on, environ3000 hommes à cheval chacune. Elles parlent, les unes l’arabe, la plupart le tamaziṛt. Toutes sont nomades et ne vivent que sous la tente. Elles sont riches, possèdent d’immenses troupeaux de chameaux et de moutons, un grand nombre de chevaux, et cultivent les rives fertiles de l’Oumm er Rebiạ. Elles sont insoumises, à l’exception d’une seule, les Beni Miskin. Celle-ci fait partie du blad el makhzen ; elle est commandée par un qaïd résidant dans une qaçba. Les autres sont blad es sîba. Elles ne reconnaissent qu’une autorité, celle de Sidi Ben Daoud, le marabout de Bou el Djạd. L’influence de ce saint personnage s’étend même sur une part des Zaïan : depuis le douar des Aït Mouloud, je n’entends plus parler que duSid.A partir d’ici, il y a une modification à noter dans les costumes : sans changer complètement, ils présentent quelques différences avec les précédents. Les hommes ne laissent plus pousser les longues mèches qui distinguent les Zemmour Chellaḥa, les Zaïan et les Chaouïa. Les femmes conservent le même vêtement, mais elles ne le portent que d’une manière, attaché par des broches ou des nœuds au-dessus des épaules ; de plus, il leur couvre les jambes jusqu’à la cheville. Ce costume, tel qu’on le voit ici, est celui de toutes les femmes du Maroc ; excepté dans les grandes villes et chez les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan, nulle part je ne leur en ai vu ni ne leuren verrai d’autre : il peut être fait de divers tissus : soit de laine, comme ici, soit de cotonnade blanche, soit de guinée, mais partout la forme reste la même ; partout aussi les femmes ne portent que cette unique pièce d’étoffe pour tout vêtement : rien dessous, rien dessus : quelquefois un petit voile couvre la tête et le buste ; rien de plus.5 septembre.
[4]Les trois villes que les Français appellent inexactement Fez, Mequinez et Maroc s’appellentFâs,MeknâsetMerrâkech. Nous écrirons tous les noms propres marocains avec leur orthographe véritable, à l’exception de trois auxquels nous conserverons celle qui depuis longtemps est adoptée en France : Tanger, Tétouan, Mogador.Pour la transcription des mots arabes, nous suivrons en général la méthode suivante :ا, a, e —ب, b —ت, t —ث, t et rarement ts —ج, dj —ح, ḥ —خ, kh —د, d —ذ, d —ر, r —ز, z —س, s —ش, ch —ص, ç —ض, ḍ, —ط, ṭ —ظ, ḍ —ع, ạ et quelquefois ọ —غ, ṛ —ف, f —ڧ, q, g —ك, k —ل, l —م, m —ن, n —ه, h —و, ou, o —ي, i —ة, a.Quant aux mots appartenant à la langue tamaziṛt, qui ne s’écrit plus au Maroc, nous nous attacherons à les reproduire comme nous les aurons entendus, nous servant pour cela des lettres de notre alphabet et de cinq lettres arabes, le ḥ, lekh, le ḍ, le ṭ et le ṛ.Dans les noms imaziṛen comme dans les noms arabes, toutes les lettres devront se prononcer : ainsi,Selîman,Zaïan,Taourirt,Demnât,Ibzâzen, etc., se liront comme s’il y avait,Selimane,Zaïane,Taourirte,Demnâte,Ibzâzene. La lettregsera toujours dure : ainsi on prononceraAgerd,Aginan, comme s’il y avaitAguerd,Aguinan.Nous nous servirons dans le courant de cette relation de plusieurs mots étrangers tels queqaïd,ṭaleb,tiṛremt,agadir,cherif,qçar, etc. : le singulier seul en sera employé, afin de faciliter la lecture. Pour le pluriel on se bornera à y ajouter unes. Nous dirons desqaïds, desṭalebs, destiṛremts, desqçars, et non desqïad, desṭolba, destiṛrematin, desqçour. Nous ne ferons exception à cette règle que pour trois mots appelés à revenir très souvent ; l’un, nom de race ; les deux autres, appellations par lesquelles les étrangers désignent des fractions de cette race : ce sont, d’abord,Amaziṛ; puisChleuḥ, qui veut dire Amaziṛ blanc, etḤarṭâni, qui veut dire Amaziṛ noir. Nous dirons unAmaziṛ, uneTamaziṛt, desImaziṛen, unChleuḥ, uneChleuḥa, desChellaḥa, unḤarṭâni, uneḤarṭania, desḤaraṭîn.L’arabe qui se parle au Maroc est à peu de chose près celui de l’Algérie : il n’en diffère que par une corruption un peu plus grande : les mots étrangers y sont plus nombreux. L’accent présente quelques différences dont la plus importante et la plus générale est que leجse prononce simplement J : ainsi l’on dit,Jzaïr, Alger,Oujda, Oudjda. Quelquefois la même lettre se prononce G ; exemple :gaïz, passant.[5]Lesfondoqsont des sortes d’hôtelleries.[6]Citadelle.[7]Cet itinéraire est le suivant : Tétouan, Beni Ạouzmer, Beni Ḥasan, Akhmâs, Beni Zerouâl, Beni Ḥamed, Raḥôna, Cherâga, Fâs.[8]زطاط, plurielزطاطة. Dans toutes les tribus indépendantes du Maroc, ainsi que dans celles qui sont imparfaitement soumises, la manière de voyager est la même. On demande à un membre de la tribu de vous accorder sonạnaïa, « protection », et de vous faire parvenir en sûreté à tel endroit que l’on désigne : il s’y engage moyennant un prix qu’on débat avec lui,zeṭaṭa: la somme fixée, il vous conduit ou vous fait conduire par un ou plusieurs hommes jusqu’au lieu convenu ; là on ne vous laisse qu’en mains sûres, chez des amis auxquels on vous recommande. Ceux-ci vous mèneront ou vous feront mener plus loin dans les mêmes conditions : nouvelle ạnaïa, nouvelle zeṭaṭa, et ainsi de suite. On passe de la sorte de main en main jusqu’à l’arrivée au terme du voyage. Ceux qui composent l’escorte sont appelészeṭaṭ; leur nombre est extrêmement variable, je l’indiquerai toujours : on verra qu’un seul homme suffit parfois, lorsque ailleurs, souvent très près, quinze ne suffisent pas. L’usage de l’ạnaïa, appelé aussimezrag, forme une des principales sources de revenu des familles puissantes. C’est à elles, en effet, que les voyageurs s’adressent de préférence, la première condition chez un zeṭaṭ étant la force de faire respecter son protégé. Il y a une seconde qualité non moins essentielle qu’il faut chercher en lui : c’est la fidélité. En des lieux où il n’y a ni lois ni justice d’aucune sorte, où chacun ne relève que de soi-même, des zeṭaṭs peuvent piller, égorger, chemin faisant, les voyageurs qu’ils avaient promis de défendre ; nul n’a un mot à leur dire, nul n’a un reproche à leur faire ; c’est un accident contre lequel rien au monde ne peut garantir : une fois en route avec des zeṭaṭs, on est entièrement à leur merci. Aussi faut-il les choisir avec la plus grande prudence et, avant de demander à un homme son ạnaïa, s’informer minutieusement de sa réputation. D’ailleurs, quoiqu’on en voie un très grand nombre qui trahissent, soit ouvertement en vous pillant eux-mêmes, soit par stratagème en vous faisant dépouiller par un parti plus nombreux auquel ils donnent le mot ; quoiqu’il y en ait d’autres qui vous abandonnent, chemin faisant, après s’être fait payer d’avance, ou bien qui ne consentent à vous accompagner jusqu’au bout qu’à condition d’augmenter leur salaire, malgré ces genres divers de trahison, genres que j’ai expérimentés tous sans exception, on trouve aussi des hommes honnêtes qui, les uns par sentiment d’honneur, les autres pour garder intacte une réputation source de nombreux bénéfices, non seulement vous conduisent fidèlement jusqu’à la fin, mais montrent même un dévouement qui va jusqu’à risquer leur vie pour vous défendre.[9]Parmi ces cherifs, se distingue au premier rang la famille des Oulad El Maddjich ; ils font partie de la descendance de Sidi Ạbd es Selam ben Mechich, célèbre saint marocain mort en 1227 de J.-C. et enterré non loin de Tétouan, au Djebel el Ạlam.C’est à l’obligeance de M. Pilard, ancien interprète militaire, qui d’ailleurs m’a, ainsi qu’on le verra, fourni la matière de plusieurs autres notes, que je dois ce renseignement. Le Djebel el Ạlam, où se trouve le mausolée de Sidi Ạbd es Selam ben Mechich, est situé à une journée de marche de Tétouan, dans le Djebel Beni Ḥasan. Il fait partie de cette chaîne. Il s’élève sur son versant oriental.[10]Que Dieu fasse brûler éternellement le père qui t’a engendré, Juif ![11]Musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque.[12]Les expressions deQebaïl,Chellaḥa,Ḥaraṭîn,Berâber, sont autant de mots employés par les Arabes pour désigner une race unique dont le nom national, le seul que se donnent ses membres, est celui d’Amaziṛ(fémininTamaziṛt, plurielImaziṛen). Au Maroc, les Arabes appellentQebaïlles Imaziṛen de la partie septentrionale, ceux qui habitent au nord du parallèle de Fâs ; ils donnent le nom deChellaḥaà tous les Imaziṛen blancs résidant au sud de cette ligne[a]; celui deḤaraṭînaux Imaziṛen noirs, Leucaethiopes des anciens ; enfin celui deBerâberest réservé à la puissante tribu tamaziṛt dont il est proprement le nom. M. le colonel Carette ne s’était pas trompé en disant que le mot de Berâber, appliqué par les généalogistes arabes à toute la race tamaziṛt, devait être celui de quelque tribu importante de ce peuple, tribu dont on avait par erreur étendu le nom à toutes les autres. Cette tribu des Berâber existe toujours : c’est encore aujourd’hui la plus puissante du Maroc ; elle occupe toute la portion du Sahara comprise entre l’Ouad Dra et l’Ouad Ziz, possède presque en entier le cours de ces deux fleuves, et déborde en bien des points sur le flanc nord du Grand Atlas ; elle est jusqu’à ce jour restée compacte, et elle réunit chaque année en assemblée générale les chefs de ses nombreuses fractions : nous donnerons ailleurs sa décomposition. Dans le Sahara, dans le bassin de la Mlouïa, on est près de la tribu des Berâber : on la connaît ; on n’a garde d’appliquer son nom à d’autres qu’à elle. Mais qu’on s’éloigne vers le nord, qu’on aille à Fâs ou à Sfrou, on trouve déjà la confusion. On entend généraliser le nom de la célèbre tribu du sud et l’appliquer indifféremment à toutes celles des environs qui parlent la même langue, comme les Aït Ioussi, les Beni Ouaṛaïn, les Beni Mgild, les Zaïan, etc., tribus que, mieux informés, les Arabes de Qçâbi ech Cheurfa ou des Oulad el Ḥadj auront soin de n’appeler jamais que du nom général de Chellaḥa. Pour nous, suivant l’exemple des tribus limitrophes des Berâber, nous donnerons le nom de Qebaïl aux Imaziṛen que l’usage fait désigner ainsi, aux autres celui de Chellaḥa ou de Ḥaraṭîn, réservant celui de Berâber pour la seule tribu à laquelle il appartient.[a]En d’autres termes, et plus exactement, les Imaziṛen du massif Rifain sont appelés Qebaïl et ceux du massif Atlantique Chellaḥa. La ligne de démarcation entre les deux noms est la large trouée qui sépare les deux massifs, celle qui conduit de Lalla Maṛnia à Fâs et de là à l’Océan par la vallée du Sebou.[13]Labelṛaest une sorte de pantoufle très large, en cuir souple, à semelle mince, sans talon. C’est la seule chaussure qu’on voie au Maroc.[14]Lesnouara hebilasont de larges fleurs blanches portées par des tiges raides qui atteignent jusqu’à 1m,20 à 1m,40 de hauteur ; elles poussent sans culture, très serrées, formant comme de vastes champs blancs ; les tiges ont en moyenne 1 mètre à 1m,20 d’élévation ; elles servent, une fois sèches, à allumer le feu et à faire des huttes grossières. Cette plante n’est propre à aucun autre usage : les animaux ne la mangent point.[15]La tribu des Bdaoua fait partie de la province d’El Ạraïch, province gouvernée par un qaïd résidant à El Ạraïch. Les Bdaoua, ainsi que toutes les populations que je rencontrerai d’ici à Fâs, ne parlent que l’arabe.[16]Le grand château.[17]Le qaïd d’El Ạraïch est le chef de la province du même nom. De Tanger à Fâs, je traverse cinq provinces : celles de Tanger, de Tétouan, d’El Ạraïch, du Ṛarb, et de Fâs. Les quatre premières sont gouvernées chacune par un qaïd ; dans la dernière l’autorité est partagée entre trois bachas. Ces sept fonctionnaires relèvent tous directement du sultan. La province du Ṛarb est très étendue : je vais y entrer, et j’y resterai jusqu’auprès de Fâs. Les tribus des Ṭegaga, des Hejaoua, des Oulad Ạïssa, des Cheraga, en font partie.[18]Croquis du MarocLe Maroc se divise politiquement et commercialement en deux régions distinctes et presque sans rapports l’une avec l’autre : la première a Fâs pour centre ; on peut l’appeler Maroc du nord ou royaume de Fâs. La seconde a pour centre Merrâkech : elle peut se désigner sous le nom de Maroc méridional ou royaume de Merrâkech. Ces deux régions ont chacune leur capitale, chacune leurs ports, chacune leur commerce. Elles sont séparées par une longue ligne de tribus indépendantes, les Zạïr, les Zemmour Chellaḥa, les Zaïan, les Ichqern, les Aït Seri, les Berâber, et par les régions montagneuses qui s’étendent entre les bassins de l’Oumm er Rebiạ et du Dra d’une part, et ceux du Sebou, de la Mlouïa et du Ziz de l’autre. Il n’y a que deux points par où communiquent ces deux contrées ; ils se trouvent aux extrémités opposées de la ligne qui les sépare ; ce sont : au nord-ouest, le bord de la mer ; au sud-est, la plaine qui, par le Todṛa, le Ferkla et le Ṛeris, s’étend entre l’Ouad Dâdes et l’Ouad Ziz. Les deux chemins qui suivent, l’un cette plaine, l’autre le rivage de l’Océan, sont les seuls qui mettent en relation le Maroc du nord et le Maroc du sud.[19]Il faut aussi compter parmi les obstacles au commerce l’absence d’un système monétaire uniforme. Il y a bien une unité monétaire, lemitqal, se divisant en dixouqia. Mais c’est une valeur toute théorique ; il n’existe point de monnaie la représentant : on se sert de pièces étrangères et de quelques rares pièces du pays, les unes et les autres changeant de valeur dans chaque ville, dans chaque tribu. Les pièces en usage sont :Lereal(pièce de 5 francs, française ou espagnole) : il a cours partout ; c’est la monnaie principale, l’unité dont on se sert pour tous les comptes, toutes les évaluations.Lapeceta(pièce de 1 franc ; 5 valent un real) : toutes les pièces d’un franc françaises ou espagnoles passent dans les grandes villes ; hors de là n’ont cours que les vieilles pecetas espagnoles du siècle dernier ou des dix premières années de celui-ci.Diverses monnaies marocaines en argent. Il y en a d’une foule de modèles, les unes anciennes, les autres neuves ; les plus fortes sont un peu plus grosses qu’une pièce de 0 fr. 50 : on ne leur donne pas d’autre nom que celui de leur valeur en ouqias, valeur qui change en chaque lieu. Elles passent dans tout le Maroc, mais avec une valeur relative moindre que celle des pièces européennes.Les pièces de 2 francs, de 0 fr. 50 et de 0 fr. 20, n’ont cours que dans les grandes villes ; il en est de même de toute la monnaie d’or. Les populations des campagnes et des petites localités, n’ayant pas le moyen de la contrôler, refusent de l’accepter, craignant d’en prendre de fausse.Comme monnaie de cuivre, on se sert d’une monnaie nationale dont l’unité est lamouzouna. On compte quatre mouzounas dans l’ouqia et 40 dans le mitqal. Cette monnaie est en usage dans tout le Maroc ; sa valeur y est uniforme : c’est la seule pour laquelle il en soit ainsi. Il n’y a pas de pièces d’une mouzouna ; il y en a de 2/3 de mouzouna, de 1/6 de mouzouna, etc.Croquis du MarocLa pièce de 5 francs, seule unité pratique, a une valeur qui diffère en chaque lieu ; de plus, en un même point, cette valeur n’est pas fixe, elle oscille sans cesse entre certaines limites. Voici ce qu’elle valait en divers endroits, aux époques où je les ai traversés : Tanger, Tétouan, El Qçar, Fâs, Meknâs, 10 mitqals ; — de Meknâs à Demnât, 8 à 9 mitqals ; — Demnât, Zaouïa Sidi Reḥal, 10 mitqals ; — Tazenakht, 10 à 11 mitqals ; — Zenâga, 8 à 9 mitqals ; — Tisint, 4 mitqals 1/2 à 5 mitqals ; — Tatta, Aqqa, Isaffen, Ilalen, Chtouka, Agadir Iṛir, partie méridionale de la tribu des Ḥaḥa, tout le Sahel marocain, de 3 mitqals 1/2 à 4 mitqals 1/2 ; — Iliṛ (sur l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob), 12 mitqals ; — Taroudant, Houara, Menâba, 12 mitqals 1/2 ; — partie septentrionale de la tribu des Ḥaḥa, Mogador, 12 à 13 mitqals ; — Mezgîṭa, Aït Seddrât, 11 mitqals 1/2 ; — Tinzoulin, 8 mitqals ; — toute la partie du pays de Dra située au sud du Tinzoulin, Tazarin, Todṛa, Ferkla, Tafilelt, 4 mitqals ; — Dâdes, 4 mitqals 1/2 ; — Qçâbi ech Cheurfa, Misour, Ouṭat Oulad el Ḥadj, 9 mitqals ; — Debdou, 2 mitqals 1/2 (c’est-à-dire 100 mouzounas : on a adopté cette valeur pour pouvoir compter d’après la règle française ; dans ces conditions chaque mouzouna vaut 5 centimes ; on compte à Debdou par douros, francs, sous). — Qaçba el Ạïoun, 3 mitqals.Ainsi qu’on le voit, la pièce de 5 francs ou real vaut de 8 à 12 mitqals dans le nord et dans le centre du Maroc. Cette valeur baisse brusquement et tombe à 4 mitqals, parfois même à moins, dans le Sahel (nom de la région qui borde l’Océan au sud de l’Ouad Sous) et dans le Sahara. De même, à Debdou et aux environs de la frontière française, la nécessité de se rapprocher de notre système a fait, dans une zone restreinte, tomber le real à 2 mitqals 1/2 et 3 mitqals.Dans ces monnaies de valeur si variable, il circule beaucoup de pièces fausses : il en existe parmi les reals ; il en existe surtout parmi les pecetas espagnoles, qui sont la monnaie la plus commune. Ces anciennes pièces, à empreinte souvent effacée, sont d’une imitation facile ; aussi dans celles qui servent actuellement s’en trouve-t-il plus de fausses que d’authentiques. Ce sont les Juifs, les ṭalebs, les cherifs, qui les confectionnent, tous ceux, en un mot, qui ont quelque instruction : la plupart d’entre eux s’occupent d’alchimie et, en attendant qu’ils découvrent la pierre philosophale, font de la fausse monnaie. Dans ces conditions, on ne reçoit d’argent qu’avec les plus grandes précautions ; le moindre payement exige, dans les campagnes surtout, un temps infini ; on n’accepte une pièce qu’après l’avoir tournée, examinée, montrée à deux ou trois personnes, fait voir à un Juif, s’il s’en trouve. Quant aux monnaies d’or, on n’en veut point, tant on craint d’en prendre de fausses. Enfin il n’y a pas jusqu’à celles de cuivre qui ne soient souvent falsifiées.[20]Voici comment ils se partagent l’autorité :1oLe bacha Sidi Ạbd Allah. Il a deux lieutenants,khalifa, nommés directement par le sultan. Relèvent de lui : Fâs Qedîm ; les gens du Rif habitant le Gebgeb et le Lemta ; le Djebel Zerhoun, avec Zaouïa Moulei Edris, dont il nomme le qaïd (il y a un qaïd à Zaouïa Moulei Edris, et des chikhs dans les autres villages du Zerhoun) ; les Oulad el Ḥadj habitant autour du pont du Sebou.2oLe bacha Ould Ba Moḥammed. Il est assisté d’un lieutenant nommé par le sultan. Sont sous son autorité : le mellaḥ de Fâs ; les Oulad Djemạ (deux marchés dans la tribu) ; les Behalil ; les Oulad el Ḥadj habitant sur la route de Fâs à Sfrou ; les Chedjạ (à quelques heures de Fâs) ; les Ḥamian, les Mhaïa, les Oulad Sidi Chikh, les Doui Mnia (campant tous dans le Saïs) ; les Ṛomera (près des Chedjạ). Toutes ces tribus sont dites de « plaine ». Voici maintenant les tribus de « montagne » : les Fichtâla (sur le chemin du Rif, à une demi-journée de Fâs ; les Beni Ouriaṛel (sur le chemin du Rif, au delà des Fichtâla). Dans ces diverses fractions, c’est le bacha qui nomme les chefs. Ceux de la plaine sont appeléskhalifa es souq, « lieutenants du marché », parce que c’est sur les marchés qu’ils rendent la justice ; les petites tribus en ont un, les grandes en ont plusieurs. Dans la montagne, ils portent le nom dechikh: les Fichtâla et les Beni Ouriaṛel en ont un chacun.3oLe bacha Ḥadj Sạïd. Son commandement se compose de Qaçba Cherarda, redoute faisant partie de l’enceinte de Fâs Djedid, au nord de Bab Segma ; Sfrou (où il nomme le qaïd ainsi que le chikh des Juifs) ; les gens du Sous et les nègres résidant aux environs de Fâs ; les Cherarda (habitant entre Fâs et Sfrou dans la partie appelée Bou Rejouan). Ḥadj Sạïd est secondé par un khalifa.[21]Le chef de la zaouïa de Sidi Edris, qui porte le titre de moqaddem de cette zaouïa, n’est ni un descendant de Sidi Edris ni un cherif. C’est le chef d’une maison où la dignité de moqaddem de la zaouïa se perpétue de père en fils depuis un temps très reculé. Il y a deux principales zaouïas de Sidi Edris : l’une au Djebel Zerhoun, où est enseveli Sidi Edris le père, celui qui vint d’Orient s’établir au Maroc ; l’autre à Fâs, où est enterré le fils du précédent, Sidi Edris, fondateur de Fâs. Cette dernière est la plus importante de beaucoup. C’est là que réside le grand moqaddem. Un de ses parents dirige la zaouïa du Zerhoun. Le moqaddem est, nous venons de le voir, plus puissant en bien des lieux que le sultan : c’est un homme de grand poids au Maroc. Sa famille est depuis longtemps plus vénérée que celle des descendants mêmes de Moulei Edris. Cependant il donne à ces derniers une partie des offrandes qu’apportent les pèlerins à la zaouïa. Les cadeaux en nature, grains, tissus, etc., ainsi que ce qu’on lui remet personnellement, demeurent sa propriété particulière. Mais outre ces dons il existe deux troncs où les dévots glissent des offrandes : le contenu de ces troncs est distribué intégralement par lui entre un certain nombre de familles descendant de Moulei Edris. La postérité de ce dernier est fort nombreuse ; mais ne sont admises à participer à ce revenu de la zaouïa que deux classes : 1oles familles résidant à Fâs et à Meknâs, au nombre d’une soixantaine ; 2ocelles qui font partie de la descendance de Moulei Ạbd es Selam ben Mechich, et qui demeurent soit dans les environs de Fâs, soit dans le Rif, soit dans la région de Tétouan. C’est le moqaddem qui remet à chaque maison la part à laquelle elle a droit. Le moqaddem actuel est un homme d’âge moyen. Il se nomme Sidi Er Râmi. Mais dans le peuple on ne l’appelle que Sidi Edris. Depuis longtemps on désigne de ce nom tous les moqaddems successifs de la zaouïa.Sur la zaouïa de Moulei Edris, voirAli Bey, t. I, chap.XI.[22]C’est ici que j’atteins pour la première fois le pied du massif de l’Atlas. Les chaînes que j’ai rencontrées jusqu’ici appartenaient toutes à un autre massif qui en est entièrement distinct, le massif Rifain.Croquis de l’AtlasOn donne le nom général d’Atlas au long dos d’inégale hauteur qui, tantôt montagnes, tantôt plateaux, traverse tout le Maṛreb de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est, sortant de l’Océan à Agadir Iṛir, plongeant dans la Méditerranée à Tunis. Il se divise naturellement en trois parties : Atlas Marocain, Atlas Algérien, Atlas tunisien. Aux deux dernières on ne donne que l’appellation générale d’Atlas. Dans l’Atlas Marocain, au contraire, on distingue le Grand Atlas, le Moyen Atlas et le Petit Atlas. Ce sont trois chaînes parallèles qui forment, dans ce pays, la partie essentielle du massif.LeGrand Atlascommence à l’Océan, dans la tribu des Ḥaḥa, et expire dans le Ḍahra. C’est de beaucoup la plus haute des trois chaînes ; c’est aussi la plus longue et c’est l’arête centrale.LeMoyen Atlasest parallèle au Grand et situé au nord de celui-ci. Commençant non loin de Demnât, il expire dans le Ḍahra, à l’est de Debdou. C’est la seconde chaîne en hauteur.LePetit Atlas, parallèle aux deux premiers, mais moins haut qu’eux, est situé au sud du Grand Atlas : il commence à l’Océan, entre les embouchures du Sous et du Dra, et paraît expirer entre le Dra et le Ziz, dans les plateaux qui avoisinent ce dernier fleuve.Telles sont les trois chaînes fondamentales de l’Atlas Marocain. Il y en a d’autres secondaires, toutes parallèles aux premières. Parmi elles, la plus importante est celle devant laquelle nous sommes : commençant à l’ouest d’Oulmess, elle passe au sud de Sfrou, a un de ses points culminants au Djebel Ṛiata et se continue par les monts Beni Bou Zeggou, Zekkara, etc., jusqu’en Algérie, où elle passe au sud de Tlemsen.Je franchirai cette dernière chaîne à Oulmess, le Moyen Atlas entre Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert, le Grand Atlas à Tizi n Glaoui et à Tizi n Telṛemt, le Petit Atlas un grand nombre de fois.Chaque fois que je dirai : « au nord de l’Atlas », « au sud de l’Atlas », ce sera toujours de l’arête principale du massif que j’entendrai parler : il faudra donc comprendre : « au nord, au sud du Grand Atlas ».Le nom de Djebel Ṛiata, qu’on vient de lire plusieurs fois, s’emploie également pour désigner l’ensemble de la région montagneuse occupée par les Ṛiata et pour indiquer le pic remarquable qui en est le point dominant. Ce pic est célèbre à plus d’un titre : très élevé, il se voit d’une grande distance ; ses flancs passent pour renfermer des minerais de plusieurs métaux ; enfin son sommet est le lieu où se produit une particularité unique au Maroc : chaque année, après la fonte des neiges, ses plus hautes pentes se couvrent d’une foule de chenilles à longs poils ; elles sont aussi froides que la glace, et c’est, disent les indigènes, la neige qui les enfante. On les appelle desiakh(يَخ). Les chèvres mangent avidement ces chenilles, qui disparaissent bientôt. Il n’y a d’iakhs au Maroc que sur le Djebel Ṛiata. C’est à ces insectes qu’il est fait allusion dans ce dicton de Fâs :شيان عجيبان ابرد من اليَخ الشّيخ يتصابّا وصبي يتمشيَخ« Deux ridicules sont plus froids que l’iach : le vieillard qui fait le jeune, et le jeune homme qui fait le vieux. »[23]Les mkhaznis sont des miliciens irréguliers, plutôt gendarmes que soldats. Ils ne forment point de corps constitués. Les principaux qaïds, ceux des villes surtout, en ont un certain nombre auprès d’eux ; ils s’en servent pour faire la police, et surtout pour pressurer le pays. Quand ils en ont 100, comme celui de Tâza, c’est beaucoup. Il y a des mkhaznis à pied et à cheval : ils se montent et s’arment à leurs frais et à leur fantaisie : leur solde est fort irrégulière ; suivant l’exemple de leurs maîtres, ils vivent sur le peuple en extorquant de l’argent çà et là. Je pense qu’en estimant à2000 le chiffre des mkhaznis ainsi disséminés dans les provinces on aura un chiffre au-dessus de la vérité. Il y en a un plus grand nombre auprès du sultan, ne quittant pas sa personne.[24]L’Ouad el Kḥel se jette sur la rive gauche de l’Ouad Innaouen : son cours, m’a-t-on assuré, est souterrain sur une certaine longueur ; sa vallée, très profonde, très étroite, d’abord très difficile, est d’une richesse extrême. Ce n’est qu’un long jardin où s’échelonnent des villages nombreux.[25]Le combat eut lieu dans la montagne, sur les bords de l’Ouad Bou Gerba. Les Ṛiata avaient, dit-on, construit des barrages qu’ils rompirent tout à coup : les eaux du torrent se précipitèrent avec fureur et emportèrent une partie de l’armée du sultan.[26]On appelle ainsi le chanvre indien, connu ailleurs sous le nom de ḥachich. On ne le désigne au Maroc que sous celui dekif. Il s’en fait en ce pays une grande consommation. Dans les villes, l’usage en est extrêmement répandu : la plus grande partie des classes moyenne et pauvre, les petits marchands, tout ce qui est mkhazni, soldat, la plupart des esclaves l’y fument. Le tabac est moins à la mode ; s’en sert-on, c’est presque toujours mélangé au kif. Les Juifs seuls ont l’habitude de la cigarette. La consommation du kif et du tabac est assez importante pour que le sultan se soit réservé le monopole de leur introduction dans les villes, monopole qu’il afferme soit à des compagnies, soit à des particuliers. A Fâs, c’est une société de vingt Israélites qui le possède en ce moment. Sfrou et Tâza dépendent de cette même société. La plus grande partie du kif et du tabac qui pénètrent dans ces villes vient du Rif ; plusieurs tribus y vivent presque exclusivement du revenu de cette culture : parmi elles on cite les Ketâma, petite tribu voisine des Beni Zerouâl ; ses produits sont les plus renommés du nord du Maroc.La difficulté de se procurer du kif dans les campagnes fait que l’usage de le fumer y est bien moins répandu que dans les villes : le prix en étant plus élevé, il y devient un luxe ; au lieu d’être, comme dans les cités, la consolation de la classe pauvre, il y devient la distraction des riches, et surtout des cherifs et des marabouts. Ces derniers sont à peu près les seuls qui l’y fument : on peut presque partout les reconnaître au double usage du kif et de l’eau-de-vie (maḥia), qui forme un de leurs caractères distinctifs. Quant au tabac, une fois sorti des villes, je le verrai disparaître complètement jusqu’au Sahara ; mais là je trouverai vers Tisint, Tatta, Aqqa, une vaste région où tout le monde le fume du matin au soir : les tabacs à la mode y sont ceux du Touat, du Dra, et surtout d’Ouad Noun.[27]Les sots.[28]Sidi El Ḥasen el Ioussi est un célèbre marabout marocain qui naquit dans la première moitié duXIesiècle de l’hégire (entre 1592 et 1640, environ). Voici quelques notes concernant sa personne : elles sont extraites d’un ouvrage écrit par lui-même,Moḥaḍarat Chikh El Ḥasen el Ioussi; elles m’ont été communiquées par M. Pilard, ancien interprète militaire : « Je suis El Ḥasen ben Mesạoud ben Moḥammed ben Ạli ben Iousef ben Aḥmed ben Ibrahim ben Moḥammed ben Aḥmed ben Ạli ben Ạmar ben Iaḥia ben Iousef (et celui-ci est l’ancêtre de la tribu) ben Daoud ben Idracen ben Ietatten. Voilà quelle était la généalogie (de Iousef) lorsqu’il vint se fixer à Ḥara Aqlal, bourgade du Ferkla encore bien connue aujourd’hui... Quant au qualificatif de Ioussi, on disait originairement el Iousfi, et ce nom rappelait l’ancêtre de notre tribu. Mais, dans leur idiome, les gens de notre pays suppriment l’F... Mon maître fut le Chikh el Islam Abou Ạbd Allah Sidi Moḥammed En Nacer ed Draï. »[29]Sur le territoire des Beni Mgild se trouve, au milieu des forêts, une source célèbre, Ạïn el Louḥ : elle est, dit-on, à deux journées de marche de Sfrou, dans la direction du sud-ouest.
[4]Les trois villes que les Français appellent inexactement Fez, Mequinez et Maroc s’appellentFâs,MeknâsetMerrâkech. Nous écrirons tous les noms propres marocains avec leur orthographe véritable, à l’exception de trois auxquels nous conserverons celle qui depuis longtemps est adoptée en France : Tanger, Tétouan, Mogador.Pour la transcription des mots arabes, nous suivrons en général la méthode suivante :ا, a, e —ب, b —ت, t —ث, t et rarement ts —ج, dj —ح, ḥ —خ, kh —د, d —ذ, d —ر, r —ز, z —س, s —ش, ch —ص, ç —ض, ḍ, —ط, ṭ —ظ, ḍ —ع, ạ et quelquefois ọ —غ, ṛ —ف, f —ڧ, q, g —ك, k —ل, l —م, m —ن, n —ه, h —و, ou, o —ي, i —ة, a.Quant aux mots appartenant à la langue tamaziṛt, qui ne s’écrit plus au Maroc, nous nous attacherons à les reproduire comme nous les aurons entendus, nous servant pour cela des lettres de notre alphabet et de cinq lettres arabes, le ḥ, lekh, le ḍ, le ṭ et le ṛ.Dans les noms imaziṛen comme dans les noms arabes, toutes les lettres devront se prononcer : ainsi,Selîman,Zaïan,Taourirt,Demnât,Ibzâzen, etc., se liront comme s’il y avait,Selimane,Zaïane,Taourirte,Demnâte,Ibzâzene. La lettregsera toujours dure : ainsi on prononceraAgerd,Aginan, comme s’il y avaitAguerd,Aguinan.Nous nous servirons dans le courant de cette relation de plusieurs mots étrangers tels queqaïd,ṭaleb,tiṛremt,agadir,cherif,qçar, etc. : le singulier seul en sera employé, afin de faciliter la lecture. Pour le pluriel on se bornera à y ajouter unes. Nous dirons desqaïds, desṭalebs, destiṛremts, desqçars, et non desqïad, desṭolba, destiṛrematin, desqçour. Nous ne ferons exception à cette règle que pour trois mots appelés à revenir très souvent ; l’un, nom de race ; les deux autres, appellations par lesquelles les étrangers désignent des fractions de cette race : ce sont, d’abord,Amaziṛ; puisChleuḥ, qui veut dire Amaziṛ blanc, etḤarṭâni, qui veut dire Amaziṛ noir. Nous dirons unAmaziṛ, uneTamaziṛt, desImaziṛen, unChleuḥ, uneChleuḥa, desChellaḥa, unḤarṭâni, uneḤarṭania, desḤaraṭîn.L’arabe qui se parle au Maroc est à peu de chose près celui de l’Algérie : il n’en diffère que par une corruption un peu plus grande : les mots étrangers y sont plus nombreux. L’accent présente quelques différences dont la plus importante et la plus générale est que leجse prononce simplement J : ainsi l’on dit,Jzaïr, Alger,Oujda, Oudjda. Quelquefois la même lettre se prononce G ; exemple :gaïz, passant.
[4]Les trois villes que les Français appellent inexactement Fez, Mequinez et Maroc s’appellentFâs,MeknâsetMerrâkech. Nous écrirons tous les noms propres marocains avec leur orthographe véritable, à l’exception de trois auxquels nous conserverons celle qui depuis longtemps est adoptée en France : Tanger, Tétouan, Mogador.
Pour la transcription des mots arabes, nous suivrons en général la méthode suivante :ا, a, e —ب, b —ت, t —ث, t et rarement ts —ج, dj —ح, ḥ —خ, kh —د, d —ذ, d —ر, r —ز, z —س, s —ش, ch —ص, ç —ض, ḍ, —ط, ṭ —ظ, ḍ —ع, ạ et quelquefois ọ —غ, ṛ —ف, f —ڧ, q, g —ك, k —ل, l —م, m —ن, n —ه, h —و, ou, o —ي, i —ة, a.
Quant aux mots appartenant à la langue tamaziṛt, qui ne s’écrit plus au Maroc, nous nous attacherons à les reproduire comme nous les aurons entendus, nous servant pour cela des lettres de notre alphabet et de cinq lettres arabes, le ḥ, lekh, le ḍ, le ṭ et le ṛ.
Dans les noms imaziṛen comme dans les noms arabes, toutes les lettres devront se prononcer : ainsi,Selîman,Zaïan,Taourirt,Demnât,Ibzâzen, etc., se liront comme s’il y avait,Selimane,Zaïane,Taourirte,Demnâte,Ibzâzene. La lettregsera toujours dure : ainsi on prononceraAgerd,Aginan, comme s’il y avaitAguerd,Aguinan.
Nous nous servirons dans le courant de cette relation de plusieurs mots étrangers tels queqaïd,ṭaleb,tiṛremt,agadir,cherif,qçar, etc. : le singulier seul en sera employé, afin de faciliter la lecture. Pour le pluriel on se bornera à y ajouter unes. Nous dirons desqaïds, desṭalebs, destiṛremts, desqçars, et non desqïad, desṭolba, destiṛrematin, desqçour. Nous ne ferons exception à cette règle que pour trois mots appelés à revenir très souvent ; l’un, nom de race ; les deux autres, appellations par lesquelles les étrangers désignent des fractions de cette race : ce sont, d’abord,Amaziṛ; puisChleuḥ, qui veut dire Amaziṛ blanc, etḤarṭâni, qui veut dire Amaziṛ noir. Nous dirons unAmaziṛ, uneTamaziṛt, desImaziṛen, unChleuḥ, uneChleuḥa, desChellaḥa, unḤarṭâni, uneḤarṭania, desḤaraṭîn.
L’arabe qui se parle au Maroc est à peu de chose près celui de l’Algérie : il n’en diffère que par une corruption un peu plus grande : les mots étrangers y sont plus nombreux. L’accent présente quelques différences dont la plus importante et la plus générale est que leجse prononce simplement J : ainsi l’on dit,Jzaïr, Alger,Oujda, Oudjda. Quelquefois la même lettre se prononce G ; exemple :gaïz, passant.
[5]Lesfondoqsont des sortes d’hôtelleries.
[5]Lesfondoqsont des sortes d’hôtelleries.
[6]Citadelle.
[6]Citadelle.
[7]Cet itinéraire est le suivant : Tétouan, Beni Ạouzmer, Beni Ḥasan, Akhmâs, Beni Zerouâl, Beni Ḥamed, Raḥôna, Cherâga, Fâs.
[7]Cet itinéraire est le suivant : Tétouan, Beni Ạouzmer, Beni Ḥasan, Akhmâs, Beni Zerouâl, Beni Ḥamed, Raḥôna, Cherâga, Fâs.
[8]زطاط, plurielزطاطة. Dans toutes les tribus indépendantes du Maroc, ainsi que dans celles qui sont imparfaitement soumises, la manière de voyager est la même. On demande à un membre de la tribu de vous accorder sonạnaïa, « protection », et de vous faire parvenir en sûreté à tel endroit que l’on désigne : il s’y engage moyennant un prix qu’on débat avec lui,zeṭaṭa: la somme fixée, il vous conduit ou vous fait conduire par un ou plusieurs hommes jusqu’au lieu convenu ; là on ne vous laisse qu’en mains sûres, chez des amis auxquels on vous recommande. Ceux-ci vous mèneront ou vous feront mener plus loin dans les mêmes conditions : nouvelle ạnaïa, nouvelle zeṭaṭa, et ainsi de suite. On passe de la sorte de main en main jusqu’à l’arrivée au terme du voyage. Ceux qui composent l’escorte sont appelészeṭaṭ; leur nombre est extrêmement variable, je l’indiquerai toujours : on verra qu’un seul homme suffit parfois, lorsque ailleurs, souvent très près, quinze ne suffisent pas. L’usage de l’ạnaïa, appelé aussimezrag, forme une des principales sources de revenu des familles puissantes. C’est à elles, en effet, que les voyageurs s’adressent de préférence, la première condition chez un zeṭaṭ étant la force de faire respecter son protégé. Il y a une seconde qualité non moins essentielle qu’il faut chercher en lui : c’est la fidélité. En des lieux où il n’y a ni lois ni justice d’aucune sorte, où chacun ne relève que de soi-même, des zeṭaṭs peuvent piller, égorger, chemin faisant, les voyageurs qu’ils avaient promis de défendre ; nul n’a un mot à leur dire, nul n’a un reproche à leur faire ; c’est un accident contre lequel rien au monde ne peut garantir : une fois en route avec des zeṭaṭs, on est entièrement à leur merci. Aussi faut-il les choisir avec la plus grande prudence et, avant de demander à un homme son ạnaïa, s’informer minutieusement de sa réputation. D’ailleurs, quoiqu’on en voie un très grand nombre qui trahissent, soit ouvertement en vous pillant eux-mêmes, soit par stratagème en vous faisant dépouiller par un parti plus nombreux auquel ils donnent le mot ; quoiqu’il y en ait d’autres qui vous abandonnent, chemin faisant, après s’être fait payer d’avance, ou bien qui ne consentent à vous accompagner jusqu’au bout qu’à condition d’augmenter leur salaire, malgré ces genres divers de trahison, genres que j’ai expérimentés tous sans exception, on trouve aussi des hommes honnêtes qui, les uns par sentiment d’honneur, les autres pour garder intacte une réputation source de nombreux bénéfices, non seulement vous conduisent fidèlement jusqu’à la fin, mais montrent même un dévouement qui va jusqu’à risquer leur vie pour vous défendre.
[8]زطاط, plurielزطاطة. Dans toutes les tribus indépendantes du Maroc, ainsi que dans celles qui sont imparfaitement soumises, la manière de voyager est la même. On demande à un membre de la tribu de vous accorder sonạnaïa, « protection », et de vous faire parvenir en sûreté à tel endroit que l’on désigne : il s’y engage moyennant un prix qu’on débat avec lui,zeṭaṭa: la somme fixée, il vous conduit ou vous fait conduire par un ou plusieurs hommes jusqu’au lieu convenu ; là on ne vous laisse qu’en mains sûres, chez des amis auxquels on vous recommande. Ceux-ci vous mèneront ou vous feront mener plus loin dans les mêmes conditions : nouvelle ạnaïa, nouvelle zeṭaṭa, et ainsi de suite. On passe de la sorte de main en main jusqu’à l’arrivée au terme du voyage. Ceux qui composent l’escorte sont appelészeṭaṭ; leur nombre est extrêmement variable, je l’indiquerai toujours : on verra qu’un seul homme suffit parfois, lorsque ailleurs, souvent très près, quinze ne suffisent pas. L’usage de l’ạnaïa, appelé aussimezrag, forme une des principales sources de revenu des familles puissantes. C’est à elles, en effet, que les voyageurs s’adressent de préférence, la première condition chez un zeṭaṭ étant la force de faire respecter son protégé. Il y a une seconde qualité non moins essentielle qu’il faut chercher en lui : c’est la fidélité. En des lieux où il n’y a ni lois ni justice d’aucune sorte, où chacun ne relève que de soi-même, des zeṭaṭs peuvent piller, égorger, chemin faisant, les voyageurs qu’ils avaient promis de défendre ; nul n’a un mot à leur dire, nul n’a un reproche à leur faire ; c’est un accident contre lequel rien au monde ne peut garantir : une fois en route avec des zeṭaṭs, on est entièrement à leur merci. Aussi faut-il les choisir avec la plus grande prudence et, avant de demander à un homme son ạnaïa, s’informer minutieusement de sa réputation. D’ailleurs, quoiqu’on en voie un très grand nombre qui trahissent, soit ouvertement en vous pillant eux-mêmes, soit par stratagème en vous faisant dépouiller par un parti plus nombreux auquel ils donnent le mot ; quoiqu’il y en ait d’autres qui vous abandonnent, chemin faisant, après s’être fait payer d’avance, ou bien qui ne consentent à vous accompagner jusqu’au bout qu’à condition d’augmenter leur salaire, malgré ces genres divers de trahison, genres que j’ai expérimentés tous sans exception, on trouve aussi des hommes honnêtes qui, les uns par sentiment d’honneur, les autres pour garder intacte une réputation source de nombreux bénéfices, non seulement vous conduisent fidèlement jusqu’à la fin, mais montrent même un dévouement qui va jusqu’à risquer leur vie pour vous défendre.
[9]Parmi ces cherifs, se distingue au premier rang la famille des Oulad El Maddjich ; ils font partie de la descendance de Sidi Ạbd es Selam ben Mechich, célèbre saint marocain mort en 1227 de J.-C. et enterré non loin de Tétouan, au Djebel el Ạlam.C’est à l’obligeance de M. Pilard, ancien interprète militaire, qui d’ailleurs m’a, ainsi qu’on le verra, fourni la matière de plusieurs autres notes, que je dois ce renseignement. Le Djebel el Ạlam, où se trouve le mausolée de Sidi Ạbd es Selam ben Mechich, est situé à une journée de marche de Tétouan, dans le Djebel Beni Ḥasan. Il fait partie de cette chaîne. Il s’élève sur son versant oriental.
[9]Parmi ces cherifs, se distingue au premier rang la famille des Oulad El Maddjich ; ils font partie de la descendance de Sidi Ạbd es Selam ben Mechich, célèbre saint marocain mort en 1227 de J.-C. et enterré non loin de Tétouan, au Djebel el Ạlam.
C’est à l’obligeance de M. Pilard, ancien interprète militaire, qui d’ailleurs m’a, ainsi qu’on le verra, fourni la matière de plusieurs autres notes, que je dois ce renseignement. Le Djebel el Ạlam, où se trouve le mausolée de Sidi Ạbd es Selam ben Mechich, est situé à une journée de marche de Tétouan, dans le Djebel Beni Ḥasan. Il fait partie de cette chaîne. Il s’élève sur son versant oriental.
[10]Que Dieu fasse brûler éternellement le père qui t’a engendré, Juif !
[10]Que Dieu fasse brûler éternellement le père qui t’a engendré, Juif !
[11]Musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque.
[11]Musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque.
[12]Les expressions deQebaïl,Chellaḥa,Ḥaraṭîn,Berâber, sont autant de mots employés par les Arabes pour désigner une race unique dont le nom national, le seul que se donnent ses membres, est celui d’Amaziṛ(fémininTamaziṛt, plurielImaziṛen). Au Maroc, les Arabes appellentQebaïlles Imaziṛen de la partie septentrionale, ceux qui habitent au nord du parallèle de Fâs ; ils donnent le nom deChellaḥaà tous les Imaziṛen blancs résidant au sud de cette ligne[a]; celui deḤaraṭînaux Imaziṛen noirs, Leucaethiopes des anciens ; enfin celui deBerâberest réservé à la puissante tribu tamaziṛt dont il est proprement le nom. M. le colonel Carette ne s’était pas trompé en disant que le mot de Berâber, appliqué par les généalogistes arabes à toute la race tamaziṛt, devait être celui de quelque tribu importante de ce peuple, tribu dont on avait par erreur étendu le nom à toutes les autres. Cette tribu des Berâber existe toujours : c’est encore aujourd’hui la plus puissante du Maroc ; elle occupe toute la portion du Sahara comprise entre l’Ouad Dra et l’Ouad Ziz, possède presque en entier le cours de ces deux fleuves, et déborde en bien des points sur le flanc nord du Grand Atlas ; elle est jusqu’à ce jour restée compacte, et elle réunit chaque année en assemblée générale les chefs de ses nombreuses fractions : nous donnerons ailleurs sa décomposition. Dans le Sahara, dans le bassin de la Mlouïa, on est près de la tribu des Berâber : on la connaît ; on n’a garde d’appliquer son nom à d’autres qu’à elle. Mais qu’on s’éloigne vers le nord, qu’on aille à Fâs ou à Sfrou, on trouve déjà la confusion. On entend généraliser le nom de la célèbre tribu du sud et l’appliquer indifféremment à toutes celles des environs qui parlent la même langue, comme les Aït Ioussi, les Beni Ouaṛaïn, les Beni Mgild, les Zaïan, etc., tribus que, mieux informés, les Arabes de Qçâbi ech Cheurfa ou des Oulad el Ḥadj auront soin de n’appeler jamais que du nom général de Chellaḥa. Pour nous, suivant l’exemple des tribus limitrophes des Berâber, nous donnerons le nom de Qebaïl aux Imaziṛen que l’usage fait désigner ainsi, aux autres celui de Chellaḥa ou de Ḥaraṭîn, réservant celui de Berâber pour la seule tribu à laquelle il appartient.[a]En d’autres termes, et plus exactement, les Imaziṛen du massif Rifain sont appelés Qebaïl et ceux du massif Atlantique Chellaḥa. La ligne de démarcation entre les deux noms est la large trouée qui sépare les deux massifs, celle qui conduit de Lalla Maṛnia à Fâs et de là à l’Océan par la vallée du Sebou.
[12]Les expressions deQebaïl,Chellaḥa,Ḥaraṭîn,Berâber, sont autant de mots employés par les Arabes pour désigner une race unique dont le nom national, le seul que se donnent ses membres, est celui d’Amaziṛ(fémininTamaziṛt, plurielImaziṛen). Au Maroc, les Arabes appellentQebaïlles Imaziṛen de la partie septentrionale, ceux qui habitent au nord du parallèle de Fâs ; ils donnent le nom deChellaḥaà tous les Imaziṛen blancs résidant au sud de cette ligne[a]; celui deḤaraṭînaux Imaziṛen noirs, Leucaethiopes des anciens ; enfin celui deBerâberest réservé à la puissante tribu tamaziṛt dont il est proprement le nom. M. le colonel Carette ne s’était pas trompé en disant que le mot de Berâber, appliqué par les généalogistes arabes à toute la race tamaziṛt, devait être celui de quelque tribu importante de ce peuple, tribu dont on avait par erreur étendu le nom à toutes les autres. Cette tribu des Berâber existe toujours : c’est encore aujourd’hui la plus puissante du Maroc ; elle occupe toute la portion du Sahara comprise entre l’Ouad Dra et l’Ouad Ziz, possède presque en entier le cours de ces deux fleuves, et déborde en bien des points sur le flanc nord du Grand Atlas ; elle est jusqu’à ce jour restée compacte, et elle réunit chaque année en assemblée générale les chefs de ses nombreuses fractions : nous donnerons ailleurs sa décomposition. Dans le Sahara, dans le bassin de la Mlouïa, on est près de la tribu des Berâber : on la connaît ; on n’a garde d’appliquer son nom à d’autres qu’à elle. Mais qu’on s’éloigne vers le nord, qu’on aille à Fâs ou à Sfrou, on trouve déjà la confusion. On entend généraliser le nom de la célèbre tribu du sud et l’appliquer indifféremment à toutes celles des environs qui parlent la même langue, comme les Aït Ioussi, les Beni Ouaṛaïn, les Beni Mgild, les Zaïan, etc., tribus que, mieux informés, les Arabes de Qçâbi ech Cheurfa ou des Oulad el Ḥadj auront soin de n’appeler jamais que du nom général de Chellaḥa. Pour nous, suivant l’exemple des tribus limitrophes des Berâber, nous donnerons le nom de Qebaïl aux Imaziṛen que l’usage fait désigner ainsi, aux autres celui de Chellaḥa ou de Ḥaraṭîn, réservant celui de Berâber pour la seule tribu à laquelle il appartient.
[a]En d’autres termes, et plus exactement, les Imaziṛen du massif Rifain sont appelés Qebaïl et ceux du massif Atlantique Chellaḥa. La ligne de démarcation entre les deux noms est la large trouée qui sépare les deux massifs, celle qui conduit de Lalla Maṛnia à Fâs et de là à l’Océan par la vallée du Sebou.
[a]En d’autres termes, et plus exactement, les Imaziṛen du massif Rifain sont appelés Qebaïl et ceux du massif Atlantique Chellaḥa. La ligne de démarcation entre les deux noms est la large trouée qui sépare les deux massifs, celle qui conduit de Lalla Maṛnia à Fâs et de là à l’Océan par la vallée du Sebou.
[13]Labelṛaest une sorte de pantoufle très large, en cuir souple, à semelle mince, sans talon. C’est la seule chaussure qu’on voie au Maroc.
[13]Labelṛaest une sorte de pantoufle très large, en cuir souple, à semelle mince, sans talon. C’est la seule chaussure qu’on voie au Maroc.
[14]Lesnouara hebilasont de larges fleurs blanches portées par des tiges raides qui atteignent jusqu’à 1m,20 à 1m,40 de hauteur ; elles poussent sans culture, très serrées, formant comme de vastes champs blancs ; les tiges ont en moyenne 1 mètre à 1m,20 d’élévation ; elles servent, une fois sèches, à allumer le feu et à faire des huttes grossières. Cette plante n’est propre à aucun autre usage : les animaux ne la mangent point.
[14]Lesnouara hebilasont de larges fleurs blanches portées par des tiges raides qui atteignent jusqu’à 1m,20 à 1m,40 de hauteur ; elles poussent sans culture, très serrées, formant comme de vastes champs blancs ; les tiges ont en moyenne 1 mètre à 1m,20 d’élévation ; elles servent, une fois sèches, à allumer le feu et à faire des huttes grossières. Cette plante n’est propre à aucun autre usage : les animaux ne la mangent point.
[15]La tribu des Bdaoua fait partie de la province d’El Ạraïch, province gouvernée par un qaïd résidant à El Ạraïch. Les Bdaoua, ainsi que toutes les populations que je rencontrerai d’ici à Fâs, ne parlent que l’arabe.
[15]La tribu des Bdaoua fait partie de la province d’El Ạraïch, province gouvernée par un qaïd résidant à El Ạraïch. Les Bdaoua, ainsi que toutes les populations que je rencontrerai d’ici à Fâs, ne parlent que l’arabe.
[16]Le grand château.
[16]Le grand château.
[17]Le qaïd d’El Ạraïch est le chef de la province du même nom. De Tanger à Fâs, je traverse cinq provinces : celles de Tanger, de Tétouan, d’El Ạraïch, du Ṛarb, et de Fâs. Les quatre premières sont gouvernées chacune par un qaïd ; dans la dernière l’autorité est partagée entre trois bachas. Ces sept fonctionnaires relèvent tous directement du sultan. La province du Ṛarb est très étendue : je vais y entrer, et j’y resterai jusqu’auprès de Fâs. Les tribus des Ṭegaga, des Hejaoua, des Oulad Ạïssa, des Cheraga, en font partie.
[17]Le qaïd d’El Ạraïch est le chef de la province du même nom. De Tanger à Fâs, je traverse cinq provinces : celles de Tanger, de Tétouan, d’El Ạraïch, du Ṛarb, et de Fâs. Les quatre premières sont gouvernées chacune par un qaïd ; dans la dernière l’autorité est partagée entre trois bachas. Ces sept fonctionnaires relèvent tous directement du sultan. La province du Ṛarb est très étendue : je vais y entrer, et j’y resterai jusqu’auprès de Fâs. Les tribus des Ṭegaga, des Hejaoua, des Oulad Ạïssa, des Cheraga, en font partie.
[18]Croquis du MarocLe Maroc se divise politiquement et commercialement en deux régions distinctes et presque sans rapports l’une avec l’autre : la première a Fâs pour centre ; on peut l’appeler Maroc du nord ou royaume de Fâs. La seconde a pour centre Merrâkech : elle peut se désigner sous le nom de Maroc méridional ou royaume de Merrâkech. Ces deux régions ont chacune leur capitale, chacune leurs ports, chacune leur commerce. Elles sont séparées par une longue ligne de tribus indépendantes, les Zạïr, les Zemmour Chellaḥa, les Zaïan, les Ichqern, les Aït Seri, les Berâber, et par les régions montagneuses qui s’étendent entre les bassins de l’Oumm er Rebiạ et du Dra d’une part, et ceux du Sebou, de la Mlouïa et du Ziz de l’autre. Il n’y a que deux points par où communiquent ces deux contrées ; ils se trouvent aux extrémités opposées de la ligne qui les sépare ; ce sont : au nord-ouest, le bord de la mer ; au sud-est, la plaine qui, par le Todṛa, le Ferkla et le Ṛeris, s’étend entre l’Ouad Dâdes et l’Ouad Ziz. Les deux chemins qui suivent, l’un cette plaine, l’autre le rivage de l’Océan, sont les seuls qui mettent en relation le Maroc du nord et le Maroc du sud.
[18]
Croquis du Maroc
Croquis du Maroc
Croquis du Maroc
Le Maroc se divise politiquement et commercialement en deux régions distinctes et presque sans rapports l’une avec l’autre : la première a Fâs pour centre ; on peut l’appeler Maroc du nord ou royaume de Fâs. La seconde a pour centre Merrâkech : elle peut se désigner sous le nom de Maroc méridional ou royaume de Merrâkech. Ces deux régions ont chacune leur capitale, chacune leurs ports, chacune leur commerce. Elles sont séparées par une longue ligne de tribus indépendantes, les Zạïr, les Zemmour Chellaḥa, les Zaïan, les Ichqern, les Aït Seri, les Berâber, et par les régions montagneuses qui s’étendent entre les bassins de l’Oumm er Rebiạ et du Dra d’une part, et ceux du Sebou, de la Mlouïa et du Ziz de l’autre. Il n’y a que deux points par où communiquent ces deux contrées ; ils se trouvent aux extrémités opposées de la ligne qui les sépare ; ce sont : au nord-ouest, le bord de la mer ; au sud-est, la plaine qui, par le Todṛa, le Ferkla et le Ṛeris, s’étend entre l’Ouad Dâdes et l’Ouad Ziz. Les deux chemins qui suivent, l’un cette plaine, l’autre le rivage de l’Océan, sont les seuls qui mettent en relation le Maroc du nord et le Maroc du sud.
[19]Il faut aussi compter parmi les obstacles au commerce l’absence d’un système monétaire uniforme. Il y a bien une unité monétaire, lemitqal, se divisant en dixouqia. Mais c’est une valeur toute théorique ; il n’existe point de monnaie la représentant : on se sert de pièces étrangères et de quelques rares pièces du pays, les unes et les autres changeant de valeur dans chaque ville, dans chaque tribu. Les pièces en usage sont :Lereal(pièce de 5 francs, française ou espagnole) : il a cours partout ; c’est la monnaie principale, l’unité dont on se sert pour tous les comptes, toutes les évaluations.Lapeceta(pièce de 1 franc ; 5 valent un real) : toutes les pièces d’un franc françaises ou espagnoles passent dans les grandes villes ; hors de là n’ont cours que les vieilles pecetas espagnoles du siècle dernier ou des dix premières années de celui-ci.Diverses monnaies marocaines en argent. Il y en a d’une foule de modèles, les unes anciennes, les autres neuves ; les plus fortes sont un peu plus grosses qu’une pièce de 0 fr. 50 : on ne leur donne pas d’autre nom que celui de leur valeur en ouqias, valeur qui change en chaque lieu. Elles passent dans tout le Maroc, mais avec une valeur relative moindre que celle des pièces européennes.Les pièces de 2 francs, de 0 fr. 50 et de 0 fr. 20, n’ont cours que dans les grandes villes ; il en est de même de toute la monnaie d’or. Les populations des campagnes et des petites localités, n’ayant pas le moyen de la contrôler, refusent de l’accepter, craignant d’en prendre de fausse.Comme monnaie de cuivre, on se sert d’une monnaie nationale dont l’unité est lamouzouna. On compte quatre mouzounas dans l’ouqia et 40 dans le mitqal. Cette monnaie est en usage dans tout le Maroc ; sa valeur y est uniforme : c’est la seule pour laquelle il en soit ainsi. Il n’y a pas de pièces d’une mouzouna ; il y en a de 2/3 de mouzouna, de 1/6 de mouzouna, etc.Croquis du MarocLa pièce de 5 francs, seule unité pratique, a une valeur qui diffère en chaque lieu ; de plus, en un même point, cette valeur n’est pas fixe, elle oscille sans cesse entre certaines limites. Voici ce qu’elle valait en divers endroits, aux époques où je les ai traversés : Tanger, Tétouan, El Qçar, Fâs, Meknâs, 10 mitqals ; — de Meknâs à Demnât, 8 à 9 mitqals ; — Demnât, Zaouïa Sidi Reḥal, 10 mitqals ; — Tazenakht, 10 à 11 mitqals ; — Zenâga, 8 à 9 mitqals ; — Tisint, 4 mitqals 1/2 à 5 mitqals ; — Tatta, Aqqa, Isaffen, Ilalen, Chtouka, Agadir Iṛir, partie méridionale de la tribu des Ḥaḥa, tout le Sahel marocain, de 3 mitqals 1/2 à 4 mitqals 1/2 ; — Iliṛ (sur l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob), 12 mitqals ; — Taroudant, Houara, Menâba, 12 mitqals 1/2 ; — partie septentrionale de la tribu des Ḥaḥa, Mogador, 12 à 13 mitqals ; — Mezgîṭa, Aït Seddrât, 11 mitqals 1/2 ; — Tinzoulin, 8 mitqals ; — toute la partie du pays de Dra située au sud du Tinzoulin, Tazarin, Todṛa, Ferkla, Tafilelt, 4 mitqals ; — Dâdes, 4 mitqals 1/2 ; — Qçâbi ech Cheurfa, Misour, Ouṭat Oulad el Ḥadj, 9 mitqals ; — Debdou, 2 mitqals 1/2 (c’est-à-dire 100 mouzounas : on a adopté cette valeur pour pouvoir compter d’après la règle française ; dans ces conditions chaque mouzouna vaut 5 centimes ; on compte à Debdou par douros, francs, sous). — Qaçba el Ạïoun, 3 mitqals.Ainsi qu’on le voit, la pièce de 5 francs ou real vaut de 8 à 12 mitqals dans le nord et dans le centre du Maroc. Cette valeur baisse brusquement et tombe à 4 mitqals, parfois même à moins, dans le Sahel (nom de la région qui borde l’Océan au sud de l’Ouad Sous) et dans le Sahara. De même, à Debdou et aux environs de la frontière française, la nécessité de se rapprocher de notre système a fait, dans une zone restreinte, tomber le real à 2 mitqals 1/2 et 3 mitqals.Dans ces monnaies de valeur si variable, il circule beaucoup de pièces fausses : il en existe parmi les reals ; il en existe surtout parmi les pecetas espagnoles, qui sont la monnaie la plus commune. Ces anciennes pièces, à empreinte souvent effacée, sont d’une imitation facile ; aussi dans celles qui servent actuellement s’en trouve-t-il plus de fausses que d’authentiques. Ce sont les Juifs, les ṭalebs, les cherifs, qui les confectionnent, tous ceux, en un mot, qui ont quelque instruction : la plupart d’entre eux s’occupent d’alchimie et, en attendant qu’ils découvrent la pierre philosophale, font de la fausse monnaie. Dans ces conditions, on ne reçoit d’argent qu’avec les plus grandes précautions ; le moindre payement exige, dans les campagnes surtout, un temps infini ; on n’accepte une pièce qu’après l’avoir tournée, examinée, montrée à deux ou trois personnes, fait voir à un Juif, s’il s’en trouve. Quant aux monnaies d’or, on n’en veut point, tant on craint d’en prendre de fausses. Enfin il n’y a pas jusqu’à celles de cuivre qui ne soient souvent falsifiées.
[19]Il faut aussi compter parmi les obstacles au commerce l’absence d’un système monétaire uniforme. Il y a bien une unité monétaire, lemitqal, se divisant en dixouqia. Mais c’est une valeur toute théorique ; il n’existe point de monnaie la représentant : on se sert de pièces étrangères et de quelques rares pièces du pays, les unes et les autres changeant de valeur dans chaque ville, dans chaque tribu. Les pièces en usage sont :
Lereal(pièce de 5 francs, française ou espagnole) : il a cours partout ; c’est la monnaie principale, l’unité dont on se sert pour tous les comptes, toutes les évaluations.
Lapeceta(pièce de 1 franc ; 5 valent un real) : toutes les pièces d’un franc françaises ou espagnoles passent dans les grandes villes ; hors de là n’ont cours que les vieilles pecetas espagnoles du siècle dernier ou des dix premières années de celui-ci.
Diverses monnaies marocaines en argent. Il y en a d’une foule de modèles, les unes anciennes, les autres neuves ; les plus fortes sont un peu plus grosses qu’une pièce de 0 fr. 50 : on ne leur donne pas d’autre nom que celui de leur valeur en ouqias, valeur qui change en chaque lieu. Elles passent dans tout le Maroc, mais avec une valeur relative moindre que celle des pièces européennes.
Les pièces de 2 francs, de 0 fr. 50 et de 0 fr. 20, n’ont cours que dans les grandes villes ; il en est de même de toute la monnaie d’or. Les populations des campagnes et des petites localités, n’ayant pas le moyen de la contrôler, refusent de l’accepter, craignant d’en prendre de fausse.
Comme monnaie de cuivre, on se sert d’une monnaie nationale dont l’unité est lamouzouna. On compte quatre mouzounas dans l’ouqia et 40 dans le mitqal. Cette monnaie est en usage dans tout le Maroc ; sa valeur y est uniforme : c’est la seule pour laquelle il en soit ainsi. Il n’y a pas de pièces d’une mouzouna ; il y en a de 2/3 de mouzouna, de 1/6 de mouzouna, etc.
Croquis du Maroc
Croquis du Maroc
Croquis du Maroc
La pièce de 5 francs, seule unité pratique, a une valeur qui diffère en chaque lieu ; de plus, en un même point, cette valeur n’est pas fixe, elle oscille sans cesse entre certaines limites. Voici ce qu’elle valait en divers endroits, aux époques où je les ai traversés : Tanger, Tétouan, El Qçar, Fâs, Meknâs, 10 mitqals ; — de Meknâs à Demnât, 8 à 9 mitqals ; — Demnât, Zaouïa Sidi Reḥal, 10 mitqals ; — Tazenakht, 10 à 11 mitqals ; — Zenâga, 8 à 9 mitqals ; — Tisint, 4 mitqals 1/2 à 5 mitqals ; — Tatta, Aqqa, Isaffen, Ilalen, Chtouka, Agadir Iṛir, partie méridionale de la tribu des Ḥaḥa, tout le Sahel marocain, de 3 mitqals 1/2 à 4 mitqals 1/2 ; — Iliṛ (sur l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob), 12 mitqals ; — Taroudant, Houara, Menâba, 12 mitqals 1/2 ; — partie septentrionale de la tribu des Ḥaḥa, Mogador, 12 à 13 mitqals ; — Mezgîṭa, Aït Seddrât, 11 mitqals 1/2 ; — Tinzoulin, 8 mitqals ; — toute la partie du pays de Dra située au sud du Tinzoulin, Tazarin, Todṛa, Ferkla, Tafilelt, 4 mitqals ; — Dâdes, 4 mitqals 1/2 ; — Qçâbi ech Cheurfa, Misour, Ouṭat Oulad el Ḥadj, 9 mitqals ; — Debdou, 2 mitqals 1/2 (c’est-à-dire 100 mouzounas : on a adopté cette valeur pour pouvoir compter d’après la règle française ; dans ces conditions chaque mouzouna vaut 5 centimes ; on compte à Debdou par douros, francs, sous). — Qaçba el Ạïoun, 3 mitqals.
Ainsi qu’on le voit, la pièce de 5 francs ou real vaut de 8 à 12 mitqals dans le nord et dans le centre du Maroc. Cette valeur baisse brusquement et tombe à 4 mitqals, parfois même à moins, dans le Sahel (nom de la région qui borde l’Océan au sud de l’Ouad Sous) et dans le Sahara. De même, à Debdou et aux environs de la frontière française, la nécessité de se rapprocher de notre système a fait, dans une zone restreinte, tomber le real à 2 mitqals 1/2 et 3 mitqals.
Dans ces monnaies de valeur si variable, il circule beaucoup de pièces fausses : il en existe parmi les reals ; il en existe surtout parmi les pecetas espagnoles, qui sont la monnaie la plus commune. Ces anciennes pièces, à empreinte souvent effacée, sont d’une imitation facile ; aussi dans celles qui servent actuellement s’en trouve-t-il plus de fausses que d’authentiques. Ce sont les Juifs, les ṭalebs, les cherifs, qui les confectionnent, tous ceux, en un mot, qui ont quelque instruction : la plupart d’entre eux s’occupent d’alchimie et, en attendant qu’ils découvrent la pierre philosophale, font de la fausse monnaie. Dans ces conditions, on ne reçoit d’argent qu’avec les plus grandes précautions ; le moindre payement exige, dans les campagnes surtout, un temps infini ; on n’accepte une pièce qu’après l’avoir tournée, examinée, montrée à deux ou trois personnes, fait voir à un Juif, s’il s’en trouve. Quant aux monnaies d’or, on n’en veut point, tant on craint d’en prendre de fausses. Enfin il n’y a pas jusqu’à celles de cuivre qui ne soient souvent falsifiées.
[20]Voici comment ils se partagent l’autorité :1oLe bacha Sidi Ạbd Allah. Il a deux lieutenants,khalifa, nommés directement par le sultan. Relèvent de lui : Fâs Qedîm ; les gens du Rif habitant le Gebgeb et le Lemta ; le Djebel Zerhoun, avec Zaouïa Moulei Edris, dont il nomme le qaïd (il y a un qaïd à Zaouïa Moulei Edris, et des chikhs dans les autres villages du Zerhoun) ; les Oulad el Ḥadj habitant autour du pont du Sebou.2oLe bacha Ould Ba Moḥammed. Il est assisté d’un lieutenant nommé par le sultan. Sont sous son autorité : le mellaḥ de Fâs ; les Oulad Djemạ (deux marchés dans la tribu) ; les Behalil ; les Oulad el Ḥadj habitant sur la route de Fâs à Sfrou ; les Chedjạ (à quelques heures de Fâs) ; les Ḥamian, les Mhaïa, les Oulad Sidi Chikh, les Doui Mnia (campant tous dans le Saïs) ; les Ṛomera (près des Chedjạ). Toutes ces tribus sont dites de « plaine ». Voici maintenant les tribus de « montagne » : les Fichtâla (sur le chemin du Rif, à une demi-journée de Fâs ; les Beni Ouriaṛel (sur le chemin du Rif, au delà des Fichtâla). Dans ces diverses fractions, c’est le bacha qui nomme les chefs. Ceux de la plaine sont appeléskhalifa es souq, « lieutenants du marché », parce que c’est sur les marchés qu’ils rendent la justice ; les petites tribus en ont un, les grandes en ont plusieurs. Dans la montagne, ils portent le nom dechikh: les Fichtâla et les Beni Ouriaṛel en ont un chacun.3oLe bacha Ḥadj Sạïd. Son commandement se compose de Qaçba Cherarda, redoute faisant partie de l’enceinte de Fâs Djedid, au nord de Bab Segma ; Sfrou (où il nomme le qaïd ainsi que le chikh des Juifs) ; les gens du Sous et les nègres résidant aux environs de Fâs ; les Cherarda (habitant entre Fâs et Sfrou dans la partie appelée Bou Rejouan). Ḥadj Sạïd est secondé par un khalifa.
[20]Voici comment ils se partagent l’autorité :
1oLe bacha Sidi Ạbd Allah. Il a deux lieutenants,khalifa, nommés directement par le sultan. Relèvent de lui : Fâs Qedîm ; les gens du Rif habitant le Gebgeb et le Lemta ; le Djebel Zerhoun, avec Zaouïa Moulei Edris, dont il nomme le qaïd (il y a un qaïd à Zaouïa Moulei Edris, et des chikhs dans les autres villages du Zerhoun) ; les Oulad el Ḥadj habitant autour du pont du Sebou.
2oLe bacha Ould Ba Moḥammed. Il est assisté d’un lieutenant nommé par le sultan. Sont sous son autorité : le mellaḥ de Fâs ; les Oulad Djemạ (deux marchés dans la tribu) ; les Behalil ; les Oulad el Ḥadj habitant sur la route de Fâs à Sfrou ; les Chedjạ (à quelques heures de Fâs) ; les Ḥamian, les Mhaïa, les Oulad Sidi Chikh, les Doui Mnia (campant tous dans le Saïs) ; les Ṛomera (près des Chedjạ). Toutes ces tribus sont dites de « plaine ». Voici maintenant les tribus de « montagne » : les Fichtâla (sur le chemin du Rif, à une demi-journée de Fâs ; les Beni Ouriaṛel (sur le chemin du Rif, au delà des Fichtâla). Dans ces diverses fractions, c’est le bacha qui nomme les chefs. Ceux de la plaine sont appeléskhalifa es souq, « lieutenants du marché », parce que c’est sur les marchés qu’ils rendent la justice ; les petites tribus en ont un, les grandes en ont plusieurs. Dans la montagne, ils portent le nom dechikh: les Fichtâla et les Beni Ouriaṛel en ont un chacun.
3oLe bacha Ḥadj Sạïd. Son commandement se compose de Qaçba Cherarda, redoute faisant partie de l’enceinte de Fâs Djedid, au nord de Bab Segma ; Sfrou (où il nomme le qaïd ainsi que le chikh des Juifs) ; les gens du Sous et les nègres résidant aux environs de Fâs ; les Cherarda (habitant entre Fâs et Sfrou dans la partie appelée Bou Rejouan). Ḥadj Sạïd est secondé par un khalifa.
[21]Le chef de la zaouïa de Sidi Edris, qui porte le titre de moqaddem de cette zaouïa, n’est ni un descendant de Sidi Edris ni un cherif. C’est le chef d’une maison où la dignité de moqaddem de la zaouïa se perpétue de père en fils depuis un temps très reculé. Il y a deux principales zaouïas de Sidi Edris : l’une au Djebel Zerhoun, où est enseveli Sidi Edris le père, celui qui vint d’Orient s’établir au Maroc ; l’autre à Fâs, où est enterré le fils du précédent, Sidi Edris, fondateur de Fâs. Cette dernière est la plus importante de beaucoup. C’est là que réside le grand moqaddem. Un de ses parents dirige la zaouïa du Zerhoun. Le moqaddem est, nous venons de le voir, plus puissant en bien des lieux que le sultan : c’est un homme de grand poids au Maroc. Sa famille est depuis longtemps plus vénérée que celle des descendants mêmes de Moulei Edris. Cependant il donne à ces derniers une partie des offrandes qu’apportent les pèlerins à la zaouïa. Les cadeaux en nature, grains, tissus, etc., ainsi que ce qu’on lui remet personnellement, demeurent sa propriété particulière. Mais outre ces dons il existe deux troncs où les dévots glissent des offrandes : le contenu de ces troncs est distribué intégralement par lui entre un certain nombre de familles descendant de Moulei Edris. La postérité de ce dernier est fort nombreuse ; mais ne sont admises à participer à ce revenu de la zaouïa que deux classes : 1oles familles résidant à Fâs et à Meknâs, au nombre d’une soixantaine ; 2ocelles qui font partie de la descendance de Moulei Ạbd es Selam ben Mechich, et qui demeurent soit dans les environs de Fâs, soit dans le Rif, soit dans la région de Tétouan. C’est le moqaddem qui remet à chaque maison la part à laquelle elle a droit. Le moqaddem actuel est un homme d’âge moyen. Il se nomme Sidi Er Râmi. Mais dans le peuple on ne l’appelle que Sidi Edris. Depuis longtemps on désigne de ce nom tous les moqaddems successifs de la zaouïa.Sur la zaouïa de Moulei Edris, voirAli Bey, t. I, chap.XI.
[21]Le chef de la zaouïa de Sidi Edris, qui porte le titre de moqaddem de cette zaouïa, n’est ni un descendant de Sidi Edris ni un cherif. C’est le chef d’une maison où la dignité de moqaddem de la zaouïa se perpétue de père en fils depuis un temps très reculé. Il y a deux principales zaouïas de Sidi Edris : l’une au Djebel Zerhoun, où est enseveli Sidi Edris le père, celui qui vint d’Orient s’établir au Maroc ; l’autre à Fâs, où est enterré le fils du précédent, Sidi Edris, fondateur de Fâs. Cette dernière est la plus importante de beaucoup. C’est là que réside le grand moqaddem. Un de ses parents dirige la zaouïa du Zerhoun. Le moqaddem est, nous venons de le voir, plus puissant en bien des lieux que le sultan : c’est un homme de grand poids au Maroc. Sa famille est depuis longtemps plus vénérée que celle des descendants mêmes de Moulei Edris. Cependant il donne à ces derniers une partie des offrandes qu’apportent les pèlerins à la zaouïa. Les cadeaux en nature, grains, tissus, etc., ainsi que ce qu’on lui remet personnellement, demeurent sa propriété particulière. Mais outre ces dons il existe deux troncs où les dévots glissent des offrandes : le contenu de ces troncs est distribué intégralement par lui entre un certain nombre de familles descendant de Moulei Edris. La postérité de ce dernier est fort nombreuse ; mais ne sont admises à participer à ce revenu de la zaouïa que deux classes : 1oles familles résidant à Fâs et à Meknâs, au nombre d’une soixantaine ; 2ocelles qui font partie de la descendance de Moulei Ạbd es Selam ben Mechich, et qui demeurent soit dans les environs de Fâs, soit dans le Rif, soit dans la région de Tétouan. C’est le moqaddem qui remet à chaque maison la part à laquelle elle a droit. Le moqaddem actuel est un homme d’âge moyen. Il se nomme Sidi Er Râmi. Mais dans le peuple on ne l’appelle que Sidi Edris. Depuis longtemps on désigne de ce nom tous les moqaddems successifs de la zaouïa.
Sur la zaouïa de Moulei Edris, voirAli Bey, t. I, chap.XI.
[22]C’est ici que j’atteins pour la première fois le pied du massif de l’Atlas. Les chaînes que j’ai rencontrées jusqu’ici appartenaient toutes à un autre massif qui en est entièrement distinct, le massif Rifain.Croquis de l’AtlasOn donne le nom général d’Atlas au long dos d’inégale hauteur qui, tantôt montagnes, tantôt plateaux, traverse tout le Maṛreb de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est, sortant de l’Océan à Agadir Iṛir, plongeant dans la Méditerranée à Tunis. Il se divise naturellement en trois parties : Atlas Marocain, Atlas Algérien, Atlas tunisien. Aux deux dernières on ne donne que l’appellation générale d’Atlas. Dans l’Atlas Marocain, au contraire, on distingue le Grand Atlas, le Moyen Atlas et le Petit Atlas. Ce sont trois chaînes parallèles qui forment, dans ce pays, la partie essentielle du massif.LeGrand Atlascommence à l’Océan, dans la tribu des Ḥaḥa, et expire dans le Ḍahra. C’est de beaucoup la plus haute des trois chaînes ; c’est aussi la plus longue et c’est l’arête centrale.LeMoyen Atlasest parallèle au Grand et situé au nord de celui-ci. Commençant non loin de Demnât, il expire dans le Ḍahra, à l’est de Debdou. C’est la seconde chaîne en hauteur.LePetit Atlas, parallèle aux deux premiers, mais moins haut qu’eux, est situé au sud du Grand Atlas : il commence à l’Océan, entre les embouchures du Sous et du Dra, et paraît expirer entre le Dra et le Ziz, dans les plateaux qui avoisinent ce dernier fleuve.Telles sont les trois chaînes fondamentales de l’Atlas Marocain. Il y en a d’autres secondaires, toutes parallèles aux premières. Parmi elles, la plus importante est celle devant laquelle nous sommes : commençant à l’ouest d’Oulmess, elle passe au sud de Sfrou, a un de ses points culminants au Djebel Ṛiata et se continue par les monts Beni Bou Zeggou, Zekkara, etc., jusqu’en Algérie, où elle passe au sud de Tlemsen.Je franchirai cette dernière chaîne à Oulmess, le Moyen Atlas entre Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert, le Grand Atlas à Tizi n Glaoui et à Tizi n Telṛemt, le Petit Atlas un grand nombre de fois.Chaque fois que je dirai : « au nord de l’Atlas », « au sud de l’Atlas », ce sera toujours de l’arête principale du massif que j’entendrai parler : il faudra donc comprendre : « au nord, au sud du Grand Atlas ».Le nom de Djebel Ṛiata, qu’on vient de lire plusieurs fois, s’emploie également pour désigner l’ensemble de la région montagneuse occupée par les Ṛiata et pour indiquer le pic remarquable qui en est le point dominant. Ce pic est célèbre à plus d’un titre : très élevé, il se voit d’une grande distance ; ses flancs passent pour renfermer des minerais de plusieurs métaux ; enfin son sommet est le lieu où se produit une particularité unique au Maroc : chaque année, après la fonte des neiges, ses plus hautes pentes se couvrent d’une foule de chenilles à longs poils ; elles sont aussi froides que la glace, et c’est, disent les indigènes, la neige qui les enfante. On les appelle desiakh(يَخ). Les chèvres mangent avidement ces chenilles, qui disparaissent bientôt. Il n’y a d’iakhs au Maroc que sur le Djebel Ṛiata. C’est à ces insectes qu’il est fait allusion dans ce dicton de Fâs :شيان عجيبان ابرد من اليَخ الشّيخ يتصابّا وصبي يتمشيَخ« Deux ridicules sont plus froids que l’iach : le vieillard qui fait le jeune, et le jeune homme qui fait le vieux. »
[22]C’est ici que j’atteins pour la première fois le pied du massif de l’Atlas. Les chaînes que j’ai rencontrées jusqu’ici appartenaient toutes à un autre massif qui en est entièrement distinct, le massif Rifain.
Croquis de l’Atlas
Croquis de l’Atlas
Croquis de l’Atlas
On donne le nom général d’Atlas au long dos d’inégale hauteur qui, tantôt montagnes, tantôt plateaux, traverse tout le Maṛreb de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est, sortant de l’Océan à Agadir Iṛir, plongeant dans la Méditerranée à Tunis. Il se divise naturellement en trois parties : Atlas Marocain, Atlas Algérien, Atlas tunisien. Aux deux dernières on ne donne que l’appellation générale d’Atlas. Dans l’Atlas Marocain, au contraire, on distingue le Grand Atlas, le Moyen Atlas et le Petit Atlas. Ce sont trois chaînes parallèles qui forment, dans ce pays, la partie essentielle du massif.
LeGrand Atlascommence à l’Océan, dans la tribu des Ḥaḥa, et expire dans le Ḍahra. C’est de beaucoup la plus haute des trois chaînes ; c’est aussi la plus longue et c’est l’arête centrale.
LeMoyen Atlasest parallèle au Grand et situé au nord de celui-ci. Commençant non loin de Demnât, il expire dans le Ḍahra, à l’est de Debdou. C’est la seconde chaîne en hauteur.
LePetit Atlas, parallèle aux deux premiers, mais moins haut qu’eux, est situé au sud du Grand Atlas : il commence à l’Océan, entre les embouchures du Sous et du Dra, et paraît expirer entre le Dra et le Ziz, dans les plateaux qui avoisinent ce dernier fleuve.
Telles sont les trois chaînes fondamentales de l’Atlas Marocain. Il y en a d’autres secondaires, toutes parallèles aux premières. Parmi elles, la plus importante est celle devant laquelle nous sommes : commençant à l’ouest d’Oulmess, elle passe au sud de Sfrou, a un de ses points culminants au Djebel Ṛiata et se continue par les monts Beni Bou Zeggou, Zekkara, etc., jusqu’en Algérie, où elle passe au sud de Tlemsen.
Je franchirai cette dernière chaîne à Oulmess, le Moyen Atlas entre Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert, le Grand Atlas à Tizi n Glaoui et à Tizi n Telṛemt, le Petit Atlas un grand nombre de fois.
Chaque fois que je dirai : « au nord de l’Atlas », « au sud de l’Atlas », ce sera toujours de l’arête principale du massif que j’entendrai parler : il faudra donc comprendre : « au nord, au sud du Grand Atlas ».
Le nom de Djebel Ṛiata, qu’on vient de lire plusieurs fois, s’emploie également pour désigner l’ensemble de la région montagneuse occupée par les Ṛiata et pour indiquer le pic remarquable qui en est le point dominant. Ce pic est célèbre à plus d’un titre : très élevé, il se voit d’une grande distance ; ses flancs passent pour renfermer des minerais de plusieurs métaux ; enfin son sommet est le lieu où se produit une particularité unique au Maroc : chaque année, après la fonte des neiges, ses plus hautes pentes se couvrent d’une foule de chenilles à longs poils ; elles sont aussi froides que la glace, et c’est, disent les indigènes, la neige qui les enfante. On les appelle desiakh(يَخ). Les chèvres mangent avidement ces chenilles, qui disparaissent bientôt. Il n’y a d’iakhs au Maroc que sur le Djebel Ṛiata. C’est à ces insectes qu’il est fait allusion dans ce dicton de Fâs :
شيان عجيبان ابرد من اليَخ الشّيخ يتصابّا وصبي يتمشيَخ
« Deux ridicules sont plus froids que l’iach : le vieillard qui fait le jeune, et le jeune homme qui fait le vieux. »
[23]Les mkhaznis sont des miliciens irréguliers, plutôt gendarmes que soldats. Ils ne forment point de corps constitués. Les principaux qaïds, ceux des villes surtout, en ont un certain nombre auprès d’eux ; ils s’en servent pour faire la police, et surtout pour pressurer le pays. Quand ils en ont 100, comme celui de Tâza, c’est beaucoup. Il y a des mkhaznis à pied et à cheval : ils se montent et s’arment à leurs frais et à leur fantaisie : leur solde est fort irrégulière ; suivant l’exemple de leurs maîtres, ils vivent sur le peuple en extorquant de l’argent çà et là. Je pense qu’en estimant à2000 le chiffre des mkhaznis ainsi disséminés dans les provinces on aura un chiffre au-dessus de la vérité. Il y en a un plus grand nombre auprès du sultan, ne quittant pas sa personne.
[23]Les mkhaznis sont des miliciens irréguliers, plutôt gendarmes que soldats. Ils ne forment point de corps constitués. Les principaux qaïds, ceux des villes surtout, en ont un certain nombre auprès d’eux ; ils s’en servent pour faire la police, et surtout pour pressurer le pays. Quand ils en ont 100, comme celui de Tâza, c’est beaucoup. Il y a des mkhaznis à pied et à cheval : ils se montent et s’arment à leurs frais et à leur fantaisie : leur solde est fort irrégulière ; suivant l’exemple de leurs maîtres, ils vivent sur le peuple en extorquant de l’argent çà et là. Je pense qu’en estimant à2000 le chiffre des mkhaznis ainsi disséminés dans les provinces on aura un chiffre au-dessus de la vérité. Il y en a un plus grand nombre auprès du sultan, ne quittant pas sa personne.
[24]L’Ouad el Kḥel se jette sur la rive gauche de l’Ouad Innaouen : son cours, m’a-t-on assuré, est souterrain sur une certaine longueur ; sa vallée, très profonde, très étroite, d’abord très difficile, est d’une richesse extrême. Ce n’est qu’un long jardin où s’échelonnent des villages nombreux.
[24]L’Ouad el Kḥel se jette sur la rive gauche de l’Ouad Innaouen : son cours, m’a-t-on assuré, est souterrain sur une certaine longueur ; sa vallée, très profonde, très étroite, d’abord très difficile, est d’une richesse extrême. Ce n’est qu’un long jardin où s’échelonnent des villages nombreux.
[25]Le combat eut lieu dans la montagne, sur les bords de l’Ouad Bou Gerba. Les Ṛiata avaient, dit-on, construit des barrages qu’ils rompirent tout à coup : les eaux du torrent se précipitèrent avec fureur et emportèrent une partie de l’armée du sultan.
[25]Le combat eut lieu dans la montagne, sur les bords de l’Ouad Bou Gerba. Les Ṛiata avaient, dit-on, construit des barrages qu’ils rompirent tout à coup : les eaux du torrent se précipitèrent avec fureur et emportèrent une partie de l’armée du sultan.
[26]On appelle ainsi le chanvre indien, connu ailleurs sous le nom de ḥachich. On ne le désigne au Maroc que sous celui dekif. Il s’en fait en ce pays une grande consommation. Dans les villes, l’usage en est extrêmement répandu : la plus grande partie des classes moyenne et pauvre, les petits marchands, tout ce qui est mkhazni, soldat, la plupart des esclaves l’y fument. Le tabac est moins à la mode ; s’en sert-on, c’est presque toujours mélangé au kif. Les Juifs seuls ont l’habitude de la cigarette. La consommation du kif et du tabac est assez importante pour que le sultan se soit réservé le monopole de leur introduction dans les villes, monopole qu’il afferme soit à des compagnies, soit à des particuliers. A Fâs, c’est une société de vingt Israélites qui le possède en ce moment. Sfrou et Tâza dépendent de cette même société. La plus grande partie du kif et du tabac qui pénètrent dans ces villes vient du Rif ; plusieurs tribus y vivent presque exclusivement du revenu de cette culture : parmi elles on cite les Ketâma, petite tribu voisine des Beni Zerouâl ; ses produits sont les plus renommés du nord du Maroc.La difficulté de se procurer du kif dans les campagnes fait que l’usage de le fumer y est bien moins répandu que dans les villes : le prix en étant plus élevé, il y devient un luxe ; au lieu d’être, comme dans les cités, la consolation de la classe pauvre, il y devient la distraction des riches, et surtout des cherifs et des marabouts. Ces derniers sont à peu près les seuls qui l’y fument : on peut presque partout les reconnaître au double usage du kif et de l’eau-de-vie (maḥia), qui forme un de leurs caractères distinctifs. Quant au tabac, une fois sorti des villes, je le verrai disparaître complètement jusqu’au Sahara ; mais là je trouverai vers Tisint, Tatta, Aqqa, une vaste région où tout le monde le fume du matin au soir : les tabacs à la mode y sont ceux du Touat, du Dra, et surtout d’Ouad Noun.
[26]On appelle ainsi le chanvre indien, connu ailleurs sous le nom de ḥachich. On ne le désigne au Maroc que sous celui dekif. Il s’en fait en ce pays une grande consommation. Dans les villes, l’usage en est extrêmement répandu : la plus grande partie des classes moyenne et pauvre, les petits marchands, tout ce qui est mkhazni, soldat, la plupart des esclaves l’y fument. Le tabac est moins à la mode ; s’en sert-on, c’est presque toujours mélangé au kif. Les Juifs seuls ont l’habitude de la cigarette. La consommation du kif et du tabac est assez importante pour que le sultan se soit réservé le monopole de leur introduction dans les villes, monopole qu’il afferme soit à des compagnies, soit à des particuliers. A Fâs, c’est une société de vingt Israélites qui le possède en ce moment. Sfrou et Tâza dépendent de cette même société. La plus grande partie du kif et du tabac qui pénètrent dans ces villes vient du Rif ; plusieurs tribus y vivent presque exclusivement du revenu de cette culture : parmi elles on cite les Ketâma, petite tribu voisine des Beni Zerouâl ; ses produits sont les plus renommés du nord du Maroc.
La difficulté de se procurer du kif dans les campagnes fait que l’usage de le fumer y est bien moins répandu que dans les villes : le prix en étant plus élevé, il y devient un luxe ; au lieu d’être, comme dans les cités, la consolation de la classe pauvre, il y devient la distraction des riches, et surtout des cherifs et des marabouts. Ces derniers sont à peu près les seuls qui l’y fument : on peut presque partout les reconnaître au double usage du kif et de l’eau-de-vie (maḥia), qui forme un de leurs caractères distinctifs. Quant au tabac, une fois sorti des villes, je le verrai disparaître complètement jusqu’au Sahara ; mais là je trouverai vers Tisint, Tatta, Aqqa, une vaste région où tout le monde le fume du matin au soir : les tabacs à la mode y sont ceux du Touat, du Dra, et surtout d’Ouad Noun.
[27]Les sots.
[27]Les sots.
[28]Sidi El Ḥasen el Ioussi est un célèbre marabout marocain qui naquit dans la première moitié duXIesiècle de l’hégire (entre 1592 et 1640, environ). Voici quelques notes concernant sa personne : elles sont extraites d’un ouvrage écrit par lui-même,Moḥaḍarat Chikh El Ḥasen el Ioussi; elles m’ont été communiquées par M. Pilard, ancien interprète militaire : « Je suis El Ḥasen ben Mesạoud ben Moḥammed ben Ạli ben Iousef ben Aḥmed ben Ibrahim ben Moḥammed ben Aḥmed ben Ạli ben Ạmar ben Iaḥia ben Iousef (et celui-ci est l’ancêtre de la tribu) ben Daoud ben Idracen ben Ietatten. Voilà quelle était la généalogie (de Iousef) lorsqu’il vint se fixer à Ḥara Aqlal, bourgade du Ferkla encore bien connue aujourd’hui... Quant au qualificatif de Ioussi, on disait originairement el Iousfi, et ce nom rappelait l’ancêtre de notre tribu. Mais, dans leur idiome, les gens de notre pays suppriment l’F... Mon maître fut le Chikh el Islam Abou Ạbd Allah Sidi Moḥammed En Nacer ed Draï. »
[28]Sidi El Ḥasen el Ioussi est un célèbre marabout marocain qui naquit dans la première moitié duXIesiècle de l’hégire (entre 1592 et 1640, environ). Voici quelques notes concernant sa personne : elles sont extraites d’un ouvrage écrit par lui-même,Moḥaḍarat Chikh El Ḥasen el Ioussi; elles m’ont été communiquées par M. Pilard, ancien interprète militaire : « Je suis El Ḥasen ben Mesạoud ben Moḥammed ben Ạli ben Iousef ben Aḥmed ben Ibrahim ben Moḥammed ben Aḥmed ben Ạli ben Ạmar ben Iaḥia ben Iousef (et celui-ci est l’ancêtre de la tribu) ben Daoud ben Idracen ben Ietatten. Voilà quelle était la généalogie (de Iousef) lorsqu’il vint se fixer à Ḥara Aqlal, bourgade du Ferkla encore bien connue aujourd’hui... Quant au qualificatif de Ioussi, on disait originairement el Iousfi, et ce nom rappelait l’ancêtre de notre tribu. Mais, dans leur idiome, les gens de notre pays suppriment l’F... Mon maître fut le Chikh el Islam Abou Ạbd Allah Sidi Moḥammed En Nacer ed Draï. »
[29]Sur le territoire des Beni Mgild se trouve, au milieu des forêts, une source célèbre, Ạïn el Louḥ : elle est, dit-on, à deux journées de marche de Sfrou, dans la direction du sud-ouest.
[29]Sur le territoire des Beni Mgild se trouve, au milieu des forêts, une source célèbre, Ạïn el Louḥ : elle est, dit-on, à deux journées de marche de Sfrou, dans la direction du sud-ouest.
DE MEKNAS A QAÇBA BENI MELLAL.
Enfin je quitte Meknâs. Nous partons plus nombreux que je ne pensais : plusieurs personnes veulent profiter de la société de mon cherif, et se joignent à nous : ce sont d’abord six ou huit Musulmans pauvres qui se rendent dans le Tâdla, puis deux Juifs de Bou el Djạd qui regagnent leur pays. De plus, nous faisons route jusqu’à Tlâta ez Zemmour avec une caravane d’une cinquantaine de marchands qui vont à ce marché. Nous sommes ainsi près de soixante-cinq : un seul zeṭaṭ nous protège tous ; c’est un homme des Zemmour, Moulei Ez Zạïr.
Partis à 11 heures du matin, nous arrivons vers 5 heures et demie du soir à un petit douar où nous passerons la nuit. Le terrain ne présente aucune difficulté durant le chemin : on est d’abord en plaine ; beaucoup de cultures ; de là on passe à un terrain accidenté, sans reliefs importants, région très arrosée, peu cultivée, couverte de lentisques assez hauts, de jujubiers sauvages et de palmiers nains. C’est le pays des Zemmour Chellaḥa ; la plaine appartenait aux Gerouân. Les deux tribus sont de race tamaziṛt (chleuḥa) et insoumises ; nous ne tardons pas à nous en apercevoir. Les Gerouân ont, avec les voyageurs, le système de quelques tribus limitrophes du blad el makhzen : elles ne pillent ni ne donnent d’ạnaïa, mais, à chaque douar devant lequel on passe, on vous arrête et il faut payer un droit arbitraire, la zeṭaṭa : une troupe de cavaliers et de fantassins vient se mettre en travers du chemin et se la fait donner les armes à la main. En deux heures, nous avons eu cinq fois affaire à des députations de ce genre. Ce sont les seuls êtres humains que nous ayons rencontrés sur notre route.
Du douar où nous campons, on ne voit de tous côtés que montagnes ; au sud, le haut talus formant le flanc gauche de la vallée de l’Ouad Beht ; partout ailleurs, des successions de croupes couvertes de palmiers nains ou de broussailles ; en somme, pays fort montueux : c’est le massif des Zemmour Chellaḥa.
Départ à 3 heures et demie du matin. Nous traversons presque aussitôt l’Ouad Beht (berges basses et en pente douce ; eau claire de 20 mètres de large et de 50 centimètres de profondeur ; courant très rapide ; lit de gravier) ; puis une longue côte, facile mais assez raide, nous conduit au plateau où est situé le marché. Durant la montée, on est soit sous des bois de lentisques, soit dans des palmiers nains : beaucoup de gibier, perdreaux, pigeons, lièvres. Sur le plateau, on entre dans une région toute différente, aussi habitée et aussi florissante que la précédente était déserte et sauvage : sol couvert de cultures ; foule de ruisseaux au milieu des champs ; quantité de beaux douars, à l’aspect prospère, entourés de frais jardins. C’est au milieu de cette riche campagne, dont la fertilité proverbiale a fait donner au pays des Zemmour le surnom de Doukkala du Ṛarb[30], qu’est situé le Tlâta. Nous y arrivons à 7 heures du matin.
Nous passons la plus grande partie de la journée au marché : il est très animé ; on y voit plus de 30 tentes de marchands. Les denrées qui se vendent sont les mêmes qu’au Tlâta Hiaïna ; mais il faut y ajouter des monceaux de fruits superbes, des raisins surtout, qu’on apporte des douars du voisinage.
Vers 4 heures, nous quittons Moulei Ez Zạïr et la caravane des marchands, et nous nous remettons en route avec l’ạnaïa d’un homme des environs. A 6 heures, on fait halte ; nous sommes arrivés au douar de notre conducteur. En quittant le marché, nous avons d’abord cheminé sur le riche plateau où il se tient ; puis, arrivés au bord de son talus sud, nous nous sommes mis à descendre : à partir de là, plus de cultures ; une côte boisée de lentisques, semblable à celle de ce matin. Depuis Meknâs, le sol a été constamment terreux.
Nous avons, au sortir d’ici, à traverser une région très dangereuse. Il nous faudra, pour la parcourir, une escorte de 6 ou 8 cavaliers : on ne peut la trouver aujourd’hui ; les tentes sont vides ; toute la population est à un marché, l’Arbạa des Zemmour, qui se tient aux environs. Force est donc d’attendre à demain pour continuer la route.
Le douar où nous sommes est fort riche : belles et grandes tentes ; auprès de la plupart, un ou deux chevaux de selle ; dans chacune on voit des femmes occupées à tisser flidjs, tellis, bernous ettarḥalt(couvertes multicolores à dessins variés), ou bienà tresser des nattes qu’on brode ensuite de laines aux couleurs éclatantes. Ces nattes brodées sont, avec les tarḥalts, la spécialité des Zemmour, des Zaïan et des Beni Mgild. Les Zemmour, ainsi que les Zaïan, chez qui nous entrerons ensuite, se distinguent des autres tribus que j’ai vues au Maroc par le primitif de leur costume : hommes et femmes y sont fort peu vêtus ; leur habillement est le suivant : pour les hommes riches, point de chemise ni de caleçon, une simple farazia, et par-dessus un bernous ; les pauvres n’ont que le bernous : en marche, ils le plient, le jettent sur l’épaule, et vont nus. Les premiers ont sur la tête soit un turban de cotonnade blanche, soit un mouchoir blanc et rouge ; les pauvres sont tête nue. Les uns et les autres se rasent les cheveux ; mais, chose que je n’ai également vue que là, ils conservent au-dessus de chaque oreille une longue mèche semblable aux nouaḍer des Juifs[31]. Les Zemmour les portent toutes deux, les Zaïan n’en ont qu’une : c’est la seule différence de mode entre les deux tribus. Cette mèche est, pour les jeunes élégants, l’objet de soins minutieux : ils la peignent, la graissent, puis, la tressant, en forment une petite natte. Le même usage existe, m’a-t-on dit, chez les Chaouïa. Le costume des femmes est aussi des plus légers : c’est une simple pièce d’étoffe rectangulaire, de cotonnade ou plus souvent de laine, dont les deux extrémités sont réunies par une couture verticale ; il y a trois manières de le porter : 1oen le retenant par des broches (grosses boucles d’argent,khelal) ou de simples nœuds au-dessus de chaque épaule ; 2oen retroussant et attachant le bord supérieur au-dessus des seins, les épaules et le haut de la gorge demeurant découverts ; 3oen laissant retomber la partie supérieure, le corps restant nu jusqu’à la ceinture. Dans les trois cas, le vêtement est retenu à la taille par une bande de laine ; il est assez court : il ne descend guère au-dessous du genou. On le porte de la première façon pour sortir, de la seconde pour travailler hors de la tente, de la troisième à l’intérieur. Les femmes s’entourent plus ou moins la tête de chiffons ; jamais elles ne se voilent.
Départ à 5 heures du matin. Une escorte de 6 cavaliers et de 4 fantassins Zemmour nous accompagne. Aussitôt après avoir franchi l’Ouad Ourjelim, qui passe au pied de notre douar, nous nous engageons dans une vaste région, déserte en ce moment, mais parcourue au printemps par les troupeaux des Zemmour ; on la nomme la Tafoudeït : c’est une succession de côtes et de plateaux s’élevant par échelons et sillonnée de nombreux ravins. Au début, tout est boisé : lentisques, caroubiers, pins de diversesespèces, forment un fourré épais ; après quelque temps les arbres diminuent ; laissant à nu les crêtes et les parties supérieures, ils se réfugient au fond des ravins et sur les premières pentes de leurs flancs. Plus on s’avance, plus on s’élève, plus les troncs deviennent rares. Le sol est terreux et jaunâtre ; nu en ce moment, il se couvre au printemps de riches pâturages. A 10 heures, nous atteignons un col : ici finit la Tafoudeït. Nous descendons par un chemin rocheux et difficile dans une région nouvelle : pays accidenté, terrain semé de gros blocs d’ardoise, sol boisé de grands arbres, ruisseaux qui coulent de toutes parts. C’est ainsi, à l’ombre de lentisques et d’oliviers séculaires, que nous marchons jusqu’à 1 heure ; à ce moment nous apercevons un douar, premier vestige d’êtres humains qui apparaisse depuis le départ : nous nous y arrêtons ; c’est là qu’on passera la nuit. Ces tentes appartiennent à un très haut personnage, Moulei El Feḍil, cherif profondément vénéré par les Zaïan et tout-puissant sur la plus grande partie de cette tribu. Je suis ici en pleine montagne : le douar est au fond d’un ravin étroit ; de tous côtés se dressent au-dessus de ma tête de hautes cimes escarpées aux flancs rocheux et boisés. Les panthères abondent, dit-on, dans cette région sauvage.
Je n’ai traversé aujourd’hui qu’une rivière de quelque importance, l’Ouad Ourjelim, encore était-elle à sec (lit de galets de 25 mètres de large, sans eau). Pendant la route, nous n’avons rencontré personne, si ce n’est une troupe d’une vingtaine de Zaïan qui se sont joints à nous dans la Tafoudeït et nous ont suivis jusqu’à la frontière de leur tribu : c’étaient des pauvres ; la plupart n’avaient qu’un bernous pour tout vêtement, rien sur la tête, à la main un grand sabre de bois : ils m’ont paru gens fort irascibles ; à chaque instant ils se prenaient de querelle entre eux, et c’étaient aussitôt de grands coups de sabre ; ils y mirent tant d’ardeur qu’il fallut en emporter deux tout sanglants dans leurs bernous.
Nous sommes ici en territoire zaïan : nous abandonnons nos zeṭaṭs Zemmour ; nous n’avons pas eu à nous louer d’eux : hier, au milieu du trajet, quand ils nous virent bien engagés dans le désert, ils nous déclarèrent qu’ils n’iraient pas plus loin si l’on n’augmentait le salaire convenu ; force fut d’en passer par là. Aujourd’hui un seul homme suffit pour nous escorter : il n’est même pas armé.
On part à 5 heures du matin. Nous marchons dans un pays très montagneux : succession de ravins profonds et de talus escarpés ; chemins la plupart du temps difficiles ; une fois même, le sentier est si rapide qu’il faut mettre pied à terre. Sol rocheux, hérissé de blocs d’ardoise et entièrement boisé ; arbres élevés, serrés, formant une forêt épaisse ; beaucoup d’eaux courantes, bordées de lauriers-roses, de mûriers et parfois de vigne sauvage. Ainsi est la région où, tantôt montant, tantôt descendant,nous cheminons avec peine et lenteur jusqu’à 8 heures et demie. A cet instant, après avoir gravi une dernière côte, nous nous trouvons enfin au sommet du haut massif montagneux qui a commencé à l’Ouad Beht : un plateau le couronne, nous nous y engageons ; le sol y est un sable dur et nu semé de loin en loin de petits fragments d’ardoise ; dépouillé maintenant, il se tapisse, aux pluies printanières, d’une herbe verdoyante ; un grand nombre de sources et de ruisseaux limpides l’arrosent. C’est au milieu de ce plateau, appelé Oulmess, que nous faisons halte. Nous nous y installons, à 9 heures et demie, dans le douar des Aït Ọmar. Il y a plusieurs autres groupes de tentes dans le voisinage ; de grands troupeaux sont dispersés aux alentours : j’y remarque des chameaux, les premiers que je rencontre depuis Meknâs.
Aujourd’hui, en passant sur l’ạdjib[32]de Moulei El Feḍil, nous avons rencontré une fraction de tribu en voyage. Les bœufs, chargés des tentes et des bagages, marchaient au centre, en longue colonne ; les femmes les poussaient : derrière leurs mères étaient les enfants, les plus petits juchés par trois ou quatre sur le dos des mulets. Sur un des côtés cheminaient moutons et chèvres, conduits par quelques bergers. Les hommes, à cheval, formaient l’avant-garde et l’arrière-garde et veillaient sur les flancs. Les troupeaux étaient très nombreux ; il y avait surtout une grande quantité de bœufs.
C’est aujourd’hui sabbat ; force est de passer la journée à Aït Ọmar. Ce douar est de tous points semblable à celui où je me suis arrêté chez les Zemmour : même air de richesse, même luxe de tentes, même quantité de chevaux. Les Zaïan, quoiqu’ils ne cultivent presque pas, sont loin d’être une tribu pauvre ; si leur pays produit peu de moissons, il nourrit des troupeaux immenses, chèvres, moutons, chameaux, chevaux, et surtout bœufs d’une taille remarquable : l’abondance des bêtes à cornes ne se trouve au Maroc que dans leur tribu : de là un commerce important et des gains considérables. Il y a toujours ici des agents de maisons de Meknâs occupés à acheter des peaux et des animaux sur pied ; ces derniers sont ensuite expédiés sur Tanger.
Les Zaïan sont nomades et de race tamaziṛt (chleuḥa). Ils forment une tribu très nombreuse, la plus puissante qu’il y ait au nord de l’Atlas. Leur territoire est borné par ceux des Zạïr, des Zemmour Chellaḥa, des Beni Mgild, des Ichqern et par le Tâdla.
Ils se composent de quatre fractions :
Beni Hessousen (campant du côté de Moulei Bou Iạzza ; ils peuvent mettre en ligne3000 chevaux).
Aït Ḥarkat (campant du côté des Khanifra ;6000 chevaux).
Ḥebbaren (campant du côté des Beni Zemmour ;1000 chevaux).
Aït Sidi Ạli ou Brahim (campant du côté des Beni Mgild ;8000 chevaux).
En se réunissant, ils pourraient donc armer environ 18000 cavaliers[33]. Les Zaïan, comme tous leurs voisins, sont libres. A la vérité, le sultan a un qaïd chez eux ; mais c’est un magistratin partibus. Il est le seul de la tribu à se douter qu’il est qaïd et à savoir qu’il y a un sultan. Jamais ne lui viendrait l’idée de demander un sou d’impôt ni un soldat ; il est trop heureux qu’on le laisse vivre en paix. Nous trouverons souvent, dans les fractions les moins soumises, des qaïds de ce genre ; la population tolère leur présence avec la plus grande bonhomie, l’indifférence du mépris : on sait que ni eux ni leur maître ne peuvent devenir une gêne. Le personnage influent chez les Zaïan est le cherif dont il a déjà été parlé, Moulei El Feḍil ; son ạdjib, que j’ai traversé, est situé sur leur territoire, non loin des frontières des Zemmour Chellaḥa et des Beni Mgild : il a une grande puissance sur les portions de ces trois tribus voisines de sa résidence, mais aucune d’elles n’est tout entière dans sa main ; les Zaïan s’étendent très loin vers le sud-est, dans ces régions ils le connaissent moins. Une autre famille de cherifs possède aussi, mais à un degré moindre, du crédit dans cette contrée : c’est celle des Ạmrâni. Originaire de Fâs, elle est aujourd’hui dispersée en divers lieux et compte de nombreux alliés chez les Zaïan[34]. Le sultan a grand soin de rechercher l’amitié de ces redoutables maisons, qui, du haut de leurs montagnes inaccessibles, pourraient à tout moment précipiter des torrents d’envahisseurs sur le blad el makhzen, dont plusieurs sont si fortes que leur haine pourrait renverser son trône, leur bon vouloir le soutenir. Aussi n’est-il pas d’avances qu’il ne leur fasse, pas de moyens qu’il n’emploie pour s’assurer leur amitié : cadeaux, honneurs, tout est pour elles ; il leur offre jusqu’à des alliances dans sa famille : c’est ainsi qu’il a donné une de ses sœurs en mariage à S. Moḥammed el Ạmrâni, chef de la maison de ce nom. Il est aussi dans les meilleurs rapports avec Moulei El Feḍil. Grâce à cette politique, il peut, tout insoumis que soient les Zaïan, avoir parfois l’aide de leurs armes : ainsi, dans sa campagne de cette année contre le Tâdla et les Zạïr, M. El Feḍil est venu à son secoursavec un corps assez fort. Les Zaïan, ainsi que les Zemmour Chellaḥa, parlent le tamaziṛt ; mais l’arabe est très répandu parmi eux : tout ce qui est de condition élevée a l’habitude de s’en servir, même les femmes et les enfants ; les pâtres, les gens de la dernière classe, ignorent seuls cette langue.
Départ à 6 heures du matin. Un cavalier d’Aït Ọmar nous sert de zeṭaṭ. Nous gagnons d’abord le bord méridional du plateau d’Oulmess, puis commence la descente : elle est longue et difficile, il faut mettre pied à terre. Ce ne sont que roches entassées, escarpements, précipices. Les crêtes sont nues et toutes de pierre ; au fond des ravins et sur leurs premières pentes poussent quelques arbres. Il nous faut deux heures et demie pour parvenir au pied du talus que nous descendons. Arrivés là, nous trouvons un petit ruisseau ombragé de lentisques, de caroubiers et de pins ; après en avoir suivi quelque temps le cours, nous le laissons au nord et nous nous engageons sur un plateau montueux sillonné de ravins ; vers 11 heures, les reliefs deviennent moins accentués, les coupures moins profondes ; bientôt nous nous voyons dans une vaste plaine où nous resterons jusqu’au soir : elle est pierreuse et fortement ondulée ; le sol y est nu, sans autre végétation que de rares jujubiers sauvages ; mais, dit-on, il se couvre d’herbe au printemps : l’eau y est abondante ; sources et ruisseaux. A 3 heures, nous faisons halte : nous sommes arrivés au douar Aït Mouloud, où nous passerons la nuit. Mon cherif, Sidi Ọmar, m’abandonne ici ; en partant, il me recommande avec chaleur au principal personnage du douar ; celui-ci me donne l’hospitalité et se charge de me procurer un zeṭaṭ.
Peu de temps avant d’arriver ici, j’ai traversé l’Ouad Ksiksou (lit de galets de 15 mètres de large, à moitié rempli d’une eau peu courante de 60 centimètres de profondeur) : il coule dans un petit ravin à flancs de roche escarpés, coupure au milieu de la plaine ; l’Ouad Ksiksou se jette plus bas dans l’Ouad Grou ; la réunion de ces deux rivières forme le Bou Regreg. Nous n’avons rencontré aujourd’hui personne sur la route. Comme les jours précédents, tout ce qui était roche se composait d’ardoises mêlées d’un peu de pierre blanche. Depuis le col par lequel nous sommes descendus de la Tafoudeït jusqu’à la crête du Djebel Ḥeçaïa, où commence la plaine du Tâdla, on ne rencontre que ces deux espèces de pierres.
Je suis ici près de la limite des Zaïan ; à très peu de distance commence le Tâdla : je ne saurais aller plus loin sans un zeṭaṭ de ce pays ; la journée se passe à le chercher, je ne pourrai partir que demain.
Je me mets en route à 5 heures du matin, accompagné d’un cavalier des Beni Zemmour, la tribu du Tâdla la plus rapprochée. Aujourd’hui je n’irai que jusqu’à la tente de mon zeṭaṭ, située au douar des Aït El Maṭi. Nous y sommes à 8 heures du matin. Le terrain jusque-là est toujours la plaine d’avant-hier ; cependant elle se modifie : ses ondulations s’accentuent et elle se couvre, vers les hauteurs, d’un assez grand nombre de lentisques ; le sol reste pierreux.
Le Tâdla, où je suis entré aujourd’hui, n’est point une tribu : c’est une contrée, peuplée de plusieurs tribus distinctes. Elle est bornée : au nord, par les Zaïan et les Zạïr ; à l’est, par les Zaïan et les Ichqern ; au sud, par les Aït Seri, les Aït Atta d Amalou, les Aït Bou Zîd, les Aït Ạïad, les Aït Ạtab ; à l’ouest, par les Entifa, les Sraṛna, les Chaouïa. Elle se compose, au sud, d’une immense plaine, arrosée par l’Oumm er Rebiạ et s’étendant jusqu’au pied du Moyen Atlas ; au nord, d’une région montueuse moins vaste. Les tribus qui l’occupent sont au nombre de neuf : cinq se trouvent dans la partie septentrionale, quatre dans la portion méridionale : ce sont, en allant de l’est à l’ouest : au nord, les Beni Zemmour, les Smâla, les Beni Khîran, les Ourdiṛra, les Beni Miskin ; au sud, les Qeṭạïa, les Beni Mạdan, les Beni Ạmir, les Beni Mousa. Ces diverses tribus sont à peu près de même force, pouvant mettre, me dit-on, environ3000 hommes à cheval chacune. Elles parlent, les unes l’arabe, la plupart le tamaziṛt. Toutes sont nomades et ne vivent que sous la tente. Elles sont riches, possèdent d’immenses troupeaux de chameaux et de moutons, un grand nombre de chevaux, et cultivent les rives fertiles de l’Oumm er Rebiạ. Elles sont insoumises, à l’exception d’une seule, les Beni Miskin. Celle-ci fait partie du blad el makhzen ; elle est commandée par un qaïd résidant dans une qaçba. Les autres sont blad es sîba. Elles ne reconnaissent qu’une autorité, celle de Sidi Ben Daoud, le marabout de Bou el Djạd. L’influence de ce saint personnage s’étend même sur une part des Zaïan : depuis le douar des Aït Mouloud, je n’entends plus parler que duSid.
A partir d’ici, il y a une modification à noter dans les costumes : sans changer complètement, ils présentent quelques différences avec les précédents. Les hommes ne laissent plus pousser les longues mèches qui distinguent les Zemmour Chellaḥa, les Zaïan et les Chaouïa. Les femmes conservent le même vêtement, mais elles ne le portent que d’une manière, attaché par des broches ou des nœuds au-dessus des épaules ; de plus, il leur couvre les jambes jusqu’à la cheville. Ce costume, tel qu’on le voit ici, est celui de toutes les femmes du Maroc ; excepté dans les grandes villes et chez les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan, nulle part je ne leur en ai vu ni ne leuren verrai d’autre : il peut être fait de divers tissus : soit de laine, comme ici, soit de cotonnade blanche, soit de guinée, mais partout la forme reste la même ; partout aussi les femmes ne portent que cette unique pièce d’étoffe pour tout vêtement : rien dessous, rien dessus : quelquefois un petit voile couvre la tête et le buste ; rien de plus.