[42]Il n’en est plus ainsi maintenant. Les Entifa se sont révoltés. Voici ce qu’on lit à leur sujet dans leRéveil du Marocdu 25 février 1885 : « A Entifa, le gouverneur s’est vu dans la nécessité de prendre la fuite à la suite de l’attaque dont il a été l’objet de la part de ses administrés, qui ont détruit et pillé son château. »[43]Dans ces rochers, on aperçoit de loin une plante curieuse que, dans le cours de mon voyage, j’ai vue en quatre endroits : là ; dans les escarpements qui dominent le village d’Aït Sạïd (Tâdla) ; sur les pentes septentrionales du Petit Atlas ; dans les territoires des Ilalen et des Chtouka ; enfin dans les falaises des Ḥaḥa, au bord de l’océan Atlantique. Cette plante, lataçouout, paraît ne pousser que dans les lieux rocheux.[44]Imaounin porte aussi le nom de Dar el Qaïd et celui de Dar el Glaoui. Le qaïd des Glaoua n’est point héréditaire ; il est nommé par le sultan et change fréquemment ; quel qu’il soit, on l’appelleel Glaoui. C’est un usage général au Maroc de désigner les gouverneurs du nom de leurs provinces ; on dit ainsi :el Demnâti,el Entifi, etc.[45]Cet acte de vasselage est ladebiḥa, dont nous parlerons en détail plus loin.[46]Chikhen arabe,amṛaren tamaziṛt.[47]Adrar n Deren, mot à mot « mont de Deren ». Deren est un nom propre, sans signification. Cette expression est universellement employée ici pour désigner le Grand Atlas ; dans le bassin du Sous, elle l’est de même ; dans le Dâdes et au delà, on ne la connaît plus. Elle s’applique donc à toute la portion occidentale de la chaîne, jusqu’au Tizi n Glaoui inclusivement.[48]Mouflons à manchettes. C’est l’animal que les Arabes appellentaroui, et les Imaziṛenaoudad. Ce gibier est le seul qui se rencontre dans les déserts pierreux du Petit Atlas et dans le Bani. J’ai vu des mouflons apprivoisés à Tazenakht et à Tisint.[49]Voir, sur ce sujet,Géographie de l’Algérie, par M. O. Mac Carthy, Préliminaires.[50]C’est prouvé par le travail de M. le lieutenant W. Arlett :Description de la côte d’Afrique depuis le cap Spartel jusqu’au cap Bojador. (Bulletin de la Société de Géographie de Paris: 1837, janvier.)[51]Cette chaîne a été franchie par René Caillé entre Qçâbi ech Cheurfa et Gigo, par M. Rohlfs entre Tesfrout (Ouad Sebou) et Ouṭat Aït Izdeg (2085md’altitude au col), par nous entre Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert (1529mau col).[52]Entre 29° 30′ et 29° 03′ de latitude nord. A quelque distance du rivage, il y a des sommets de1190md’altitude. Voir la description de la côte par le lieutenant W. Arlett, déjà citée.IV.DE TIKIRT A TISINT.1o. — DE TIKIRT A TAZENAKHT.25 octobre 1883.Départ de Tikirt à 9 heures du matin. Je m’engage aussitôt dans un vaste désert qui s’étend, moucheté de loin en loin de petites oasis, entre les trois ouads Idermi, Aït Tigdi Ouchchen et Tazenakht ; l’aspect en est partout le même : terrain montueux, chemins assez pénibles, aucune végétation ; pas d’autres êtres vivants que les gazelles ; le sol est formé de roches et de pierres, grès dont la surface, semblant calcinée, est noire et luisante comme si elle avait été passée au goudron. Cette roche, la seule que je sois appelé à voir d’ici à Tazenakht, domine dans tout le sud. Dans les plaines, je la trouverai sous la forme d’une croûte de petites pierres noires et brillantes, sorte d’écaille qui couvre la terre ; en pays de montagnes, comme ici, elle se présente sous deux aspects : tantôt avec l’apparence d’escaliers aux degrés noircis et craquelés, monceau de pierres luisantes entassées, tantôt en longues tables unies et lisses. Telles sont les solitudes désolées que je parcours ; elles font songer aux déserts de pierres noires que, dans une autre région, S. Paulinus trouva aux abords du Grand Atlas. A 4 heures et demie, j’arrive à l’oasis d’Iṛels ; j’y passerai la nuit.La route d’aujourd’hui n’était pas des plus sûres : le frère de Chikh Moḥammed de Tikirt m’a escorté avec deux de ses gens jusqu’à Tagenzalt ; il me quitta là, en me confiant à deux hommes de ce qçar : ceux-ci me conduisirent à Iṛels. Nous n’avons rencontré personne pendant tout le trajet. Point de cours d’eau. Tagenzalt, où je me suis arrêté une demi-heure, est une localité indépendante, se gouvernant elle-même, mais reconnaissant la suzeraineté du chikh de Tikirt ; elle comprend environ cinquante maisons, bâties en pisé et entourées d’une enceinte ; auprès sont de grands et beaux jardins ; les dattiers y dominent ; on y voit aussi des grenadiers, des figuiers, des trembles ; à leur ombre sont des cultures. L’oasis est située au fond d’un vallon dont le flanc occidental est à cet endroit une muraille à pic ; les bouches d’une dizaine de cavernes s’y ouvrent. Pas de ruisseau ; il n’y a d’autre eau que celled’une source. Tagenzalt est, avons-nous dit, entourée d’une enceinte de murailles : c’est une particularité que je vois pour la première fois et qu’il importe de signaler. Elle marque un changement dans l’état des villages : jusqu’ici tous étaient ouverts ; désormais, en allant vers le sud, je trouverai la plupart d’entre eux fortifiés. A dater de ce jour, il y aura donc une distinction à faire : nous appelleronsqçartout centre fortifié, réservant le nom devillagepour ceux qui ne le seront pas. Tantôt les qçars sont défendus par des murailles qui enveloppent les habitations, murailles d’ordinaire garnies de tours ; tantôt les murs des maisons, juxtaposés et ne laissant passage que par une ou deux portes étroites, forment eux-mêmes l’enceinte. Quel que soit le système adopté, les qçars sont très ramassés, resserrés dans le plus petit espace possible : l’opposé des villages.Iṛels est un beau qçar, riche et prospère, d’environ 500 habitants. Il est très bien bâti ; point de ruines, point de maisons en mauvais état ; tout est neuf, tout est propre et bien entretenu ; le bas des constructions est en pierres, souvent taillées, toujours disposées régulièrement, le haut est en pisé ; des terrasses reposant sur de longues poutres de palmier couronnent les habitations, des gouttières pratiquées le long des murs amènent l’eau dans des citernes. Une enceinte garnie de tours protège le qçar ; elle est, ainsi que tous les bâtiments de ce dernier, couverte de moulures et de dessins à la chaux. Les jardins sont superbes : comme à Tagenzalt, il y a des arbres variés, mais les palmiers dominent ; à leur ombre, la terre, divisée en carrés, disparaît sous le maïs, le millet et les légumes. Une foule de canaux arrosent ces riches plantations ; çà et là de grands bassins maçonnés sont remplis jusqu’au bord d’une eau limpide. Cette végétation luxuriante, ces arbres superbes qui répandent une ombre épaisse sur une terre toute verte, ces mille canaux, ce ciel admirable, cette nature riche et riante qui, au milieu de la contrée la plus désolée, fait de ce séjour un lieu de délices, se trouveront pareillement dans les autres oasis : telle est Iṛels, tels seront tous les points où nous verrons croître le dattier : en tous même fraîcheur, en tous même calme, même abondance ; endroits charmants où il semble ne pouvoir exister que des heureux.A peu de distance d’Iṛels, est un qçar plus petit, Tamaïoust, également entouré de palmiers ; il forme avec Iṛels un groupe isolé, indépendant, compris sous le nom d’Iṛels. Population tamaziṛt, mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn. Iṛels, Tamaïoust et Tagenzalt produisent des dattes d’excellente qualité.26 octobre.Profil du vallée de l’Ouad Aït Tigdi OuchchenDépart à 8 heures et demie. Mon escorte, de deux fusils au début, s’augmente de deux autres à El Bordj : ces nouveaux zeṭaṭs sont nécessaires pour me protéger surle territoire des Aït Tigdi Ouchchen. Jusqu’à 10 heures, je chemine dans une région montueuse et déserte, identique à celle où j’étais hier. A 10 heures, j’entre dans la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen : le lit de la rivière, d’environ 60 mètres de large, en occupe tout le fond ; il est de sable ; au milieu, serpente un filet d’eau claire, au courant assez rapide, de 4 mètres de large et 15 centimètres de profondeur ; des deux côtés, poussent tantôt nombreux, tantôt clairsemés, des tamarix et des lauriers-roses. Les flancs sont de pure roche, grès à surface noire et luisante ; ils ont 80 à 100 mètres de haut ; les pentes en sont raides dès le pied, et à pic auprès du sommet ; aucune trace de végétation n’y apparaît. Je m’engage dans le fond de cette vallée, et je ne la quitte pas jusqu’à Tafounent. D’ici là, elle reste la même, si ce n’est que l’eau diminue dans la rivière à mesure qu’on avance : à Tafounent, il n’y en a plus. Les flancs demeurent jusqu’au bout ce qu’ils étaient au début ; le gauche expire près de Tafounent, le droit continue à perte de vue. Le fond garde partout même largeur et même aspect ; à hauteur d’El Bordj et de Tislit seulement, il s’étend, et se couvre un instant de cultures. De Tafounent à Tazenakht, je traverse un plateau rocheux et désert, extrémité du massif qui s’étend entre les ouads Idermi, Aït Tigdi Ouchchen et Tazenakht. A 3 heures et demie du soir, j’arrive au gros village de Tazenakht.Flanc droit de la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen. (Vue prise de Tafounent.)Croquis de l’auteur.Peu de voyageurs sur mon chemin. Je n’ai rencontré de la journée que trois petites caravanes. Le chef de l’une d’elles entra en longs pourparlers avec les gens de mon escorte : il désirait me piller, leur proposait de faire la chose de concert et leur offrait la moitié du butin. Ne leur était-ce pas plus avantageux que de continuer, sot métier, à faire cortège à un Juif ? Mes hommes, qui avaient des préjugés, repoussèrent sa demande. Aucun terme ne lui parut trop fort pour exprimer combien il les trouvait ridicules. Outre l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen, j’ai traversé deux rivières : l’Ouad Iṛels (lit de galets de 15 mètres de large, à sec), l’Ouad Tazenakht (lit moitiégalets, moitié sable, de 50 mètres de large, à sec). Plusieurs centres habités se sont trouvés sur ma route : Tagentout, composé de deux ou trois maisons groupées autour d’une qoubba ; El Bordj, beau et grand qçar, bâti sur une colline dans une situation pittoresque, ceint de vastes jardins ; Tislit, groupe de deux petits qçars s’élevant à 500 mètres l’un de l’autre, entourés de vergers ; Tafounent, beau village d’environ 40 feux. Aujourd’hui, plus de palmiers ; ils ont disparu avec Iṛels : je n’en verrai désormais qu’après avoir atteint le versant méridional du Petit Atlas. El Bordj, Tislit, Tafounent, appartiennent à la petite tribu tamaziṛt des Aït Tigdi Ouchchen, tribu indépendante et isolée, ne reconnaissant la suzeraineté de personne, ne faisant partie d’aucune confédération. L’organisation des Aït Tigdi Ouchchen est démocratique.2o. — SÉJOUR A TAZENAKHT.Le gros village de Tazenakht, qui porte aussi les noms de Tazenag, Aït Ouzanif, Dar ez Zanifi et Khemîs Aït Ạmer, est la capitale d’un État ; cet État est formé de plusieurs tribus, réunies dans la main d’un seul chef, sans être connues sous aucune dénomination générale. Elles en ont une cependant : la plupart des tribus et des districts des environs, Aït Tigdi Ouchchen, Aït Oubial, Aït Selîman, Tazenakht, Tasla, Iṛels, Tammasin, d’autres encore, sont des fractions de la grande et ancienne tribu des Aït Ạmer ; mais ce nom est oublié : chaque branche a un nom particulier et ne connaît que lui ; une seule a conservé le nom d’origine, en en faisant son appellation spéciale : c’est le rameau qui habite les bords de l’Ouad Timjijt. La souche de la race des Aït Ạmer fut, dit-on, une seule famille : celle dont les chefs ont pris le nom d’Aït Ouzanif. Ceux-ci ont gardé la prépondérance qu’ils avaient à l’origine ; depuis un temps immémorial, ils possèdent le souverain pouvoir. Le berceau de cette antique maison est la vallée même de l’Ouad Tazenakht, qu’on appelle aussi Ouad Ouzanif. Les représentants actuels en sont deux frères, Chikh Ḥamed ben Chikh Moḥammed et Chikh Ạbd el Ouaḥad ; ils règnent ensemble en bon accord ; leur résidence est le village de Tazenakht, leurs États propres se composent du pays de Tazenakht, de celui d’Amara et de la tribu des Aït Ạmer ; on désigne cet ensemble du nom d’une de ses parties ou de celui de ses chefs, l’appelant soit blad Aït Ạmer, soit blad Tazenakht, soit blad ez Zanifi ; le tout forme environ1200 fusils. De plus, Tammasin, les Aït Semgan, les Aït Touaïa, une partie des Aït Zaïneb (Imzouṛen, Tadoula, Tizgzaouin, Taselmant), le district d’Alougoum, les Aït ou Ḥamidi, quatre bourgades du Tlit, Tasla, et quelques autres qçars isolés, se sont rangés volontairement sous leur autorité. Celle-ci n’a rien de lourd : le service militaire en temps deguerre, une redevance annuelle de 2 francs par fusil, c’est tout ce qu’ils demandent à la population ; encore beaucoup sont-ils dispensés de l’impôt, les uns vu leur parenté avec les chikhs, d’autres par leur qualité de marabout.Les Zanifi sont indépendants ; comme nous l’avons dit, ils sont d’ordinaire en bonnes relations avec le qaïd de Telouet : presque toutes les années, jusqu’à celle-ci, l’un des deux frères allait lui faire visite et lui apportait un cadeau de 500 à 700 francs. Ces rapports amicaux sont sur le point de cesser : il y a quelques jours, Chikh Ạbd el Ouaḥad, qui, par suite du grand âge de son frère, s’occupe presque seul des affaires, a reçu des lettres de Merrâkech, écrites par des Juifs de Tazenakht en ce moment dans la capitale : elles lui recommandaient de ne pas aller comme d’habitude chez le Glaoui, celui-ci ayant reçu l’ordre de le jeter en prison à son premier voyage à Imaounin. Cet avis semble désintéressé et part de bonne source ; d’ailleurs il ne contient rien qui puisse surprendre : combien n’a-t-on pas vu de chefs indépendants, venus dans les villes du makhzen confiants dans l’amitié du sultan, parfois sur son invitation, y être incarcérés tout à coup et maintenus au cachot jusqu’à ce qu’ils aient payé de grosses rançons ? Simple opération financière. De même ici ; Moulei El Ḥasen veut faire emprisonner Chikh Ạbd el Ouaḥad : est-ce pour annexer ses États au blad el makhzen ? Point ; c’est pour lui arracher une partie de ses richesses, qu’on dit énormes. Le Zanifi est célèbre au Maroc pour les trésors qu’il possède, enfouis, dit-on, sous sa demeure ; ce ne seraient là que monceaux d’or, joyaux, armes merveilleuses. Le Zanifi passe pour le plus riche de l’empire en bijoux anciens et objets précieux de toute sorte ; après lui, viendrait S. El Ḥoseïn ould Ḥachera, le marabout du Tazeroualt ; en troisième lieu, le fameux qaïd el Genṭafi. Outre ces trésors, les chikhs de Tazenakht ont de grandes terres, et dans leur pays, et au Mezgîṭa, et chez les Aït Zaïneb. Il y a là de quoi tenter la cupidité proverbiale de Moulei El Ḥasen. Mais cette fois la trahison qu’il a projetée n’aura d’autre résultat que de briser le dernier lien entre lui et les Aït Ouzanif : les attaquer ouvertement, il n’y saurait songer ; même au temps où les relations étaient les plus amicales avec Tazenakht, le qaïd de Telouet n’osa jamais y aller. Que serait-ce aujourd’hui ? Il faudrait le sultan avec toute son armée. Encore rencontrerait-il une résistance sérieuse : les Aït Ouzanif sont unis par de nombreuses alliances à la maison souveraine du Mezgîṭa : ils trouveraient là un appui solide ; ils en ont un autre dans la personne de l’Azdifi, chikh héréditaire de la puissante tribu des Zenâga : en guerre contre lui depuis de nombreuses années, ils viennent de lui offrir la paix ; elle s’est conclue ces jours derniers ; une visite de l’Azdifi, pendant mon séjour même, a cimenté le traité : on lui a fait une réception splendide, et d’ennemis on est devenu alliés. Les nouvelles reçues de Merrâkech n’ont, dit-on, pas été étrangères à ce brusque accommodement.Massif rocheux situé entre Tazenakht et l’Ouad Azgemerzi, et, en arrière, flanc droit de la vallée de cette rivière. (Vue prise du mellah de Tazenakht.)Croquis de l’auteur.Village d’Adreg et Djebel Siroua.(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)(Vue prise du marché de Tazenakht.)Croquis de l’auteur.Tazenakht est un gros village construit dans un site triste : au nord, s’étendent à perte de vue les solitudes pierreuses que traverse le chemin de Tikirt ; à l’est et au sud, un massif escarpé de roche noire et luisante, auquel la bourgade est adossée, ferme l’horizon ; c’est vers l’ouest que le paysage est le moins désolé : de ce côté, on aperçoit une portion de la plaine des Zenâga et au delà, se dressant sur un piédestal de montagnes grises, la haute cime blanche du Djebel Siroua. Au pied de Tazenakht est le lit de la rivière du même nom, presque toujours à sec. Cette année, au milieu de mon séjour, une nappe d’eau de 10 mètres y a coulé durant 24 heures : ç’a été une joie universelle, le présage d’une bonne récolte ; depuis quatre ans, on n’avait pas vu d’eau dans l’ouad ; depuis quatre ans, il y avait disette. Le village est bâti en long sur la rive droite de la rivière ; les habitations, en pisé, sont la plupart délabrées ; vers le centre, s’élève la demeure des chikhs, demeure vaste, mais simple, ne rappelant en rien les constructions élégantes de l’Ouad Iounil et d’Iṛels : celles-ci ont disparu par degrés à mesure que nous nous sommes éloignés du Dra. L’aspect de Tazenakht est triste ; on ne voit que maisons à demi démolies, pans de murs croulants ; les ruines occupent au moins les deux tiers de la surface. C’est l’œuvre de la famine ; quatre années de sécheresse ont produit ce résultat ; il y a quatre ans, vivaient ici 300 familles, moitié de Musulmans, moitié d’Israélites ; un grand commerce y apportait la richesse ; le khemîs, marché célèbre dans le Sahara entier, était le rendez-vous de toutes les tribus voisines : on y venait en foule du Sous, du Dra, du Telouet même et des Ida ou Blal ; depuis quatre ans,point d’eau, point de récoltes : les ressources se sont épuisées, les provisions ont manqué, il a fallu émigrer ; plus de la moitié des habitants a déserté. Aujourd’hui la population est réduite à 80 familles musulmanes et 55 juives. La décadence s’est mise en tout : le commerce est devenu à peu près nul ; le marché, si animé jadis, est désert. C’est la disette de grains dans les tribus voisines, surtout chez les Zenâga, qui a amené ce désastre ; car en aucun temps Tazenakht ne peut se suffire à soi-même : nous avons vu que le terrain qui l’environne est rocheux ; en outre, il est peu arrosé : le village est alimenté par des sources ; l’eau en est bonne et ne tarit pas ; mais si elle suffit à l’alimentation des habitants, elle est trop peu abondante pour irriguer la campagne. Aussi y a-t-il peu de cultures : de maigres plantations de maïs, d’oignons et de citrouilles, s’étendant le long de la rivière ; au milieu d’elles, des bouquets de trembles très clairsemés ; çà et là quelques figuiers, quelques cognassiers ; c’est tout ce qu’on voit de verdure à Tazenakht. Le climat est, me dit-on, très chaud en été, tempéré en hiver ; il tombe quelquefois de la neige, mais elle fond en touchant terre.Ouad Tazenakht, au pied de Tazenakht. (Vue prise du mellah.)Croquis de l’auteur.Maison de Chikh ez Zanifi, à Tazenakht.(Les montagnes ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise du mellah.)Croquis de l’auteur.Tazenakht possède un marché célèbre. La situation centrale de ce marché entre le Sous, le Dra et le Telouet lui a donné une grande importance ; chaque jeudi, le Sous y apporte ses huiles, le Dra ses dattes, les Glaoua des grains ; là se fait l’échangedes divers produits : les dattes sont portées vers l’ouest et le nord, huiles et grains prennent la direction du sud et de l’est. Les habitants de Tazenakht ont des relations suivies avec Maroc : leurs caravanes s’y rendent avec des peaux, des noix et des dattes, et reviennent chargées de cotonnades, de sucre, de thé, d’allumettes, etc. ; on emmagasine ces marchandises, et on les expose le jour du marché. Une industrie, la fabrication des khenîfs[53], fleurit dans la bourgade. Celle-ci est la patrie du khenîf, dont le tissage et le brodage occupent presque toute la population. Malgré ces objets de trafic, Tazenakht voit décliner son commerce : les tribus voisines y viennent encore s’approvisionner des produits d’Europe ; les Zenâga y apportent toujours leurs laines et leurs grains ; mais les caravanes du Sous, du Mezgîṭa, des Glaoua, nombreuses autrefois, sont aujourd’hui rares et peu importantes ; des oasis du sud on ne vient plus. Parfois il n’y a pas 60 étrangers sur le marché ; l’huile même manque souvent à Tazenakht ; on en est réduit, pour s’éclairer, à faire brûler péniblement un peu de graisse, ou à allumer une poignée d’herbes sèches. Le pays est très pauvre en ce moment ; les chevaux et les mulets sont rares et regardés comme un luxe ; peu de vaches ; point de chameaux ; il n’y a en certaine quantité que des ânes, des moutons et des chèvres.J’entre ici, pour l’alimentation, dans une région nouvelle : jusqu’à présent, les pauvres se nourrissaient de farine d’orge, mais tout ce qui était aisé mangeait du blé ; à partir d’ici, on ne voit plus de blé ; excepté les chikhs, personne ne connaît que l’orge ; c’est l’orge qui compose et le pain, et le couscoussou de chaque jour, et lazemmita[54]qu’on emporte en voyage. Les costumes sont les mêmes que chez les Aït Zaïneb ; mais on voit, entre les khenîfs et les ḥaïks blancs, des bernous gris à fines raies foncées ; je n’en trouverai de semblables qu’au Mezgîṭa. Population de Chellaḥa, mêlés de quelques Ḥaraṭîn ; ceux-ci sont moins nombreux ici qu’à Tikirt. On ne parle que le tamaziṛt : sur sept ou huit hommes, à peine en trouve-t-on un qui sache l’arabe ; aucune femme ne comprend cette langue ; les Juifs même ne s’en servent pas habituellement entre eux.3o. — DE TAZENAKHT A TISINT.Aller de Tazenakht à Tisint eût été chose facile autrefois, lorsque, chaque jeudi, des Ida ou Blal venaient ici attirés par le marché : on eût loué une escorte parmieux ; le chemin, infesté de bandes pillardes de leur tribu, ne peut se parcourir que sous leur protection, ou en compagnie d’étrangers qu’ils respectent. Aujourd’hui Tazenakht n’a plus de relations avec le Sahara, on ne peut espérer l’arrivée d’Ida ou Blal. Il me faut chercher, comme zeṭaṭ, un homme du pays qui soit connu et considéré des nomades du sud. Le Zanifi et l’Azdifi sont dans ces conditions et pourraient me faire parvenir en sûreté ; mais on me détourne de m’adresser à ces seigneurs : si, me dit-on, ils vous jugent pauvre, ils ne vous conduiront point, n’y trouvant pas leur profit ; si, au contraire, ils vous croient riche, ils vousmangeronten route, vous et ce que vous avez, y trouvant plus de profit ; il est imprudent de se mettre entre les mains des souverains : leur haute position les met trop au-dessus de tout ; que leur importe de passer pour loyaux ou sans foi ? il faut prendre pour zeṭaṭ un homme assez fort pour faire respecter son ạnaïa, mais non tant qu’il n’ait intérêt à garder une réputation intacte. Après quinze jours de recherches, je trouvai quelqu’un qui réunissait à ces deux conditions celle d’avoir dans le sud des relations lui permettant d’y aller sans trop de danger. Lui aussi portait le titre de chikh. Ce nom n’est point ici une expression désignant le chef temporaire d’un douar ou d’un qçar ; c’est un titre rare et respecté, qui est héréditaire et appartient aux seuls chefs de quelques grandes familles ; tels sont le Zanifi, le Mezgîṭi, Ben Ọtman, l’Azdifi, et enfin mon zeṭaṭ, Chikh Moḥammed ou Ạziz ould Chikh El Ḥasen. Mais celui-ci est un prince détrôné ; c’est pourquoi l’on peut se fier en lui. Chef d’une maison souveraine des Zenâga, il partageait jadis l’autorité dans cette tribu avec l’Azdifi ; une longue guerre eut lieu entre les deux familles rivales ; elle se termina, il y a quinze ans, par la ruine de Chikh Moḥammed ou Ạziz. Son château fut détruit. Il dut chercher refuge à l’étranger. C’est alors qu’il vint s’établir à Tazenakht. Il en est aujourd’hui un des hommes les plus considérés et s’y est fait une grande renommée de courage. Y a-t-il une expédition guerrière ? On le trouve toujours au premier rang, avec Chikh Ạbd el Ouaḥad. Sa maison avait de vieilles relations avec les tribus du sud ; les liens du sang l’unissent à plusieurs d’entre elles ; il n’a cessé d’entretenir ces bons rapports ; mieux que personne, il pourra me défendre. Tel est celui qui va me conduire : je n’aurai qu’à me louer de lui.12 novembre.Départ à 10 heures et demie. Chikh Moḥammed, monté sur une belle jument, et deux de ses esclaves à pied m’escortent. Après avoir, par un chemin pierreux, contourné le massif auquel Tazenakht est adossée, j’entre dans une immense plaine, dont le nord forme le territoire des Aït Ạmer, et dont les portions centrales et méridionalesappartiennent aux Zenâga. Cette plaine est limitée : au nord, par les premières pentes du désert montueux qui s’étend entre les ouads Idermi et Tazenakht ; à l’est, à l’ouest et au sud, par un talus de grès identique à celui qui forme le flanc droit de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen : même composition, même pente, même élévation de 80 à 100 mètres. Vers le sud, le sommet de ce talus est le faîte même du Petit Atlas ; vers l’ouest, il est le premier échelon du Siroua, dont la haute cime domine toute la contrée. Dans le nord, on distingue au loin une longue ligne blanche : le Grand Atlas. Le sol de la plaine n’a pas une ondulation, il est uni comme une glace ; c’est, au début, de la roche couverte d’une mince couche de sable : à mesure qu’on avance vers le sud, on voit cette couche s’épaissir rapidement ; au delà de l’Ouad Timjijt, le terrain n’est plus que sable semé d’un peu de gravier, les plantations commencent ; à partir de l’Ouad Tiouiin, on rencontre à peine une pierre de loin en loin, le sol se couvre de cultures et se sème de villages ; enfin, au sud de Tamarouft, plus de pierres du tout, sable pur, on n’aperçoit que champs de toutes parts. En résumé, c’est une plaine très riche ; le sol y est d’une fertilité admirable : une partie seulement en est ensemencée, et les grains en alimentent toutes les tribus voisines ; elle pourrait se cultiver en entier. L’eau seule manque quelquefois ; cette terre excellente est peu arrosée : on y voit les lits d’un grand nombre de ruisseaux, de rivières, mais presque tous à sec : il faut la pluie pour féconder. Sur les parties laissées incultes, le thym seul pousse en cette saison ; en repassant au printemps, je trouverai les mêmes places couvertes deseboula el faret d’autres herbes qui servent à la nourriture des troupeaux. Telle est la plaine où je marche aujourd’hui. Plus j’avance, plus l’aspect en devient riant. A partir de Temdaouzgez, on ne voit de tous côtés que travailleurs dans les champs : il vient de pleuvoir durant plusieurs jours ; c’est la récolte assurée : aussi chacun de labourer le plus qu’il peut et d’ensemencer à la hâte, pour profiter de cette année de prospérité qui succède à quatre de disette. A 4 heures, j’arrive à Tamarouft, gros village où je passerai la nuit.Point d’autres voyageurs que nous sur la route. J’ai traversé deux rivières : l’Ouad Timjijt (au point où je l’ai passé, il coule dans une dépression d’un kilomètre de large, de quelques mètres au-dessous du niveau de la plaine ; lit de vase de 30 mètres, au milieu duquel serpentent 2 mètres d’eau claire et courante) ; l’Ouad Azgemerzi (il coule, au-dessous de Temdaouzgez, dans une dépression de 300 mètres de large et de quelques mètres de profondeur ; au-dessus de ce lieu, le lit est au niveau de la plaine ; il a 30 mètres de large ; fond de sable, avec 2 mètres d’eau courante ; rives bordées de tamarix). Les divers centres habités que nous avons rencontrés d’Asersa à Tamarouft sont des villages en pisé blanc, médiocrement construits, entourés de jardins bien cultivés, mais pauvres de végétation ; les arbres,en petit nombre, y sont les mêmes qu’à Tazenakht : le tremble domine. L’eau, peu abondante dans les rivières, se trouve à une courte profondeur, en creusant le sol ; on voit au milieu des plantations une grande quantité de puits.Les Zenâga, chez qui je me trouve ici, se font appeler, lorsqu’on écrit leur nom en arabe,Cenhadja Oulḥourri. C’est une tribu riche et puissante ; son territoire s’étend et sur la plaine où nous sommes et sur les montagnes qui la bordent : dans la plaine, elle a ses cultures et ses villages, ceux-ci au nombre d’une quarantaine ; dans la montagne paissent ses troupeaux. Les Zenâga sont sédentaires et Imaziṛen ; ils sont Chellaḥa ; pas un Ḥarṭâni parmi eux. Ils sont de beaucoup, des tribus que j’ai vues, celle où le tamaziṛt est employé de la façon la plus exclusive ; personne ici ne sait l’arabe, pas même les gens riches, pas même les chikhs ; jusqu’aux Juifs, dont bon nombre n’entendent que le tamaziṛt. Si j’avais dû trouver quelque part des écrits dans cette langue, c’eût été ici ; mes questions à ce sujet y ont été aussi infructueuses qu’ailleurs : non seulement on n’en possède point, mais on semble ignorer qu’il en ait existé. A ce caractère distinctif des Zenâga, leur langage, un second se joint, leur physionomie ; ils en ont une spéciale qui ne se retrouve pas chez d’autres : sans avoir rien des Ḥaraṭîn, ils ont le teint très bronzé ; leurs traits sont accentués et durs ; presque tous sont laids, mais grands, secs et forts[55]. C’est une tribu farouche, guerrière et pillarde, la crainte de ses voisins, l’effroi des voyageurs ; il faut l’ạnaïa d’un homme puissant pour qu’un étranger puisse la traverser sans péril. Elle était gouvernée autrefois par les deux maisons souveraines dont nous avons parlé plus haut ; aujourd’hui elle obéit tout entière à un seul chef, Chikh Ḥammou ben Chikh Moḥammed d Ida el Qaïd. Celui-ci a pour résidence le village d’Azdif, d’où le nom d’Azdifi, sous lequel il est connu. Il a un frère, Ạbd el Ouaḥad d Ida el Qaïd, qui porte aussi le titre de chikh et habite avec lui. Le nom de leur famille,Ida el Qaïd, vient de ce que jadis un de leurs ancêtres reçut le titre de qaïd d’un sultan. Duquel ? Nul ne peut le dire. Quand ? On l’ignore. Tout ce qu’on sait, c’est que, depuis un temps immémorial, cette maison règne sur les Zenâga. Son pouvoir s’étend plus loin ; elle a forcé plusieurs tribus et districts du voisinage à le reconnaître. Le Tlit lui est soumis. Tisint l’était autrefois, mais depuis vingt ans elle a secoué le joug. Inutile de dire que les Zenâga sont indépendants ; tout ce qui est au sud de Tazenakht l’est de la manière la plus complète. Voici une anecdote qui donnera l’idée du genre de relations qu’on a ici avec le makhzen. Au mois d’avril 1884, comme je repassai dansces parages, je rencontrai, entre El Ạïn et Tazenakht, Chikh Ḥammou el Azdifi qui revenait du dernier point, où il avait passé quelques jours en visite chez le Zanifi. J’avais comme zeṭaṭ un esclave de Sidi Ḥamed ou Ạbd er Raḥman, marabout des Aït Ạmer, chef de la zaouïa de S. Ạbd Allah ou Mḥind. Aussitôt que les cavaliers de la suite du chikh nous aperçurent, ils nous prirent au col, Mardochée et moi, en réclamant un droit de passage, une zeṭaṭa. Leur maître s’était arrêté et regardait impassible la bousculade. Un des hommes nous demanda d’où nous étions. « De Merrâkech. — Des gens de Merrâkech, des sujets du sultan ! s’écria le chikh. La bonne aubaine ! Trois Zenâga sont en prison dans le blad el makhzen. Voici des otages qui arrivent à propos. Qu’on les emmène et qu’on les mette aux fers. Ils y resteront jusqu’à ce que Moulei El Ḥasen nous ait rendu nos sujets. » Lorsqu’il entendit ce langage, l’esclave du marabout prit la bride du chikh et lui déclara que, sujets ou non du sultan, nous étions sous l’ạnaïa de son maître Sidi Ḥamed, et que par conséquent nul n’avait droit de nous toucher. A ces paroles, tout change. Toucher aux protégés de Sidi Ḥamed ! Qui y a pensé ! Non seulement on ne nous emmène pas, mais on nous laisse passer sans exiger de zeṭaṭa. Tel est le prestige du sultan. On le regarde comme un chef de tribu éloigné, avec qui on serait en assez mauvais rapports.Les Zenâga comptent environ1700 fusils ; ils ont à peine 20 chevaux. Un seul marché sur leur territoire, l’Arbạa Taleouin.13 novembre.Départ à 7 heures du matin. Nous marchons d’abord dans la même plaine qu’hier, toujours unie, fertile, peuplée. A 9 heures et demie, nous sommes à son extrémité sud, au pied du talus qui la borne. Le sommet de ce talus forme ici la crête supérieure du Petit Atlas. Nous allons la franchir. Une brèche profonde se dessine en face de nous ; nous montons vers elle par un couloir en rampe douce. A 10 heures un quart, nous atteignons le col,Tizi Agni, et la ligne de faîte du Petit Atlas. Devant nous, au milieu d’entassements de roches noires, s’ouvre un ravin : aucune largeur au fond, où un filet d’eau bondit par hautes cascades ; flancs très escarpés, souvent à pic ; pas de trace de terre ni de végétation ; tout est pierre, grès noir et luisant. Vers le sud, on n’aperçoit d’abord qu’une longue succession de croupes brunes, flancs de la vallée dont la source est ici, versant méridional du Petit Atlas ; puis, au delà, à une grande distance, une plaine blanche ; enfin, bornant l’horizon, une dernière chaîne de montagnes, dominée par un pic bleuâtre : c’est le Bani, avec le mont Taïmzouṛ, au pied duquel est Tisint. Nous nous mettons à descendre le ravin où plongent nos regards ; chemin difficile à travers les roches du flanc droit : du col au village d’Agni, où nous parvenons à midi, on ne peut marcher qu’à pied. AAgni, le sentier atteint le fond de la vallée ; celle-ci, en aval de ce point, change d’aspect : jusque-là, la rivière coulait par cascades ; la pente de son lit était très rapide ; les flancs étaient si escarpés, et en même temps si resserrés, qu’en arrivant ici j’ai vu l’ouad pour la première fois depuis le col. Au delà, au contraire, plus de chutes ; les flancs resteront hauts et raides, mais le fond de la vallée sera en pente douce et prendra quelque largeur.Vue dans la direction du sud, prise du col d’Agni.Croquis de l’auteur.Ce changement n’est pas le seul qui m’attende : en approchant d’Agni, j’aperçois, se détachant sur le fond noir du roc, les panaches verts des palmiers ; ils recommencent ici : à l’ouest du Dra, la crête du Petit Atlas est leur limite nord ; je les retrouve donc pour ne pas les quitter de longtemps. Nous faisons halte au village d’Agni[56]. C’est un groupe de huttes en pierres sèches, où vivent misérablement dix ou douze familles de Ḥaraṭîn. Le fond de la vallée a momentanément 80 mètres de large ; il est couvert de cultures et ombragé de dattiers ; au milieu coule l’Ouad Agni, avec 3 mètres d’eau verte et courante. Les habitants reconnaissent l’autorité des Zenâga ; elle finit ici.A 3 heures et demie, nous nous remettons en route. Nous rentrons dans le désert pour y rester jusque auprès de Tisint. A présent, c’est dans le lit de la rivière que l’on marche ; dès la sortie d’Agni, il se dessèche et embrasse tout le fond de la vallée, large de 40 mètres ; cet espace est couvert d’une couche de galets, qui rendent la marche pénible ; pas d’autre végétation que des jujubiers sauvages, de 2 à 3 mètres d’élévation, et des ḥeuboubs, de 1 à 2 mètres, croissant au pied des flancs. Ceux-ci restent les mêmes, toujours rocheux et noirs, hauts, escarpés. Nous cheminons lentement dans ce couloir sauvage, en en suivant les mille détours. Pendant trois longues heures, la vallée demeure ainsi. Après ce temps, le fond s’élargit un peu. A 7 heures, les flancs s’abaissent et meurent : c’est la fin du Petit Atlas ; j’en suis arrivé au pied. Devant moi s’étend une immense plaine, qui apparaissait du haut du col : on l’appelle la Feïja. C’est un vaste désert s’étendant entre le Petit Atlas et le Bani : sol de sable, parfaitement plat ; un grand nombre de rivières et de ruisseaux, tous à sec, le sillonnent ; pas d’autre végétation que des gommiers de 2 à3 mètres, nombreux au pied du Petit Atlas et le long des cours d’eau, d’autant plus clairsemés qu’on s’éloigne de ceux-ci et qu’on va vers le sud : je vois ces arbres pour la première fois. Il fait nuit quand nous entrons dans la Feïja ; Chikh Moḥammed l’avait calculé ainsi ; ce désert, sans cesse parcouru par lesṛezous[57]des Ida ou Blal, des Oulad Iaḥia, des Berâber, est un passage des plus dangereux : a-t-on à le traverser ? on s’arrange pour le faire de nuit, afin d’échapper, à la faveur des ténèbres, aux embuscades qui s’y dressent. Nous nous y engageons donc, nous dirigeant droit sur la cime du Taïmzouṛ, qui se détache en noir devant nous. A 10 heures du soir, après trois heures d’une course rapide, nous parvenons au pied du Bani, à l’oasis de Tanziḍa. Ici, plus de péril ; nous circulons lentement au travers de mille canaux, entre de grands palmiers aux aspects fantastiques, dont les rameaux, argentés par la lune, jettent sur nous une ombre épaisse. J’arrive ainsi jusqu’au qçar : il m’apparaît tout entier, avec ses maisons de pisé blanc étagées au pied de la paroi luisante de la montagne, dont les roches polies miroitent par cette belle nuit. La lune, qui brille au milieu d’un ciel sans nuages, jette une clarté douce ; l’air est tiède, pas un souffle ne l’agite. En ce calme profond, au milieu de cette nature féerique, j’atteins mon premier gîte du Sahara. On comprend, dans le recueillement de nuits semblables, cette croyance des Arabes à une nuit mystérieuse,leïla el qedr, dans laquelle le ciel s’entr’ouvre, les anges descendent sur la terre, les eaux de la mer deviennent douces, et tout ce qu’il y a d’inanimé dans la nature s’incline pour adorer son Créateur.Depuis le Tizi Agni, je n’ai pas rencontré une seule personne sur la route. Auprès de Tanziḍa, j’ai traversé l’Ouad Agni (lit de sable de 30 mètres de large ; 8 mètres d’eau ; la rivière coule à 20 mètres environ au-dessous du niveau de la Feïja ; rives bordées de palmiers), et l’Ouad Tanziḍa (40 mètres de large ; fond de sable ; eau salée ; il n’y a que 4 mètres d’eau dans le lit, la plus grande partie étant détournée pour l’arrosage des plantations).14 novembre.Tanziḍa est un grand qçar peuplé surtout de Ḥaraṭîn. Il se gouverne à part et ne compte avec aucun district ; mais il reconnaît, comme tous les centres des environs, la suzeraineté des Ida ou Blal. La vallée, ou plutôt l’encaissement au bord duquel il s’élève, a environ1000 mètres de large ; il est borné au sud par le Bani, et au nordpar la Feïja, en contre-bas de laquelle il est de 20 à 25 mètres ; un talus presque à pic l’en sépare ; le fond, de sable blanc, est planté de palmiers.Chaîne du Bani, Djebel Taïmzour et Foum Tisint. (Vue prise de Ez Zaouïa, qçar de Tisint.)Croquis de l’auteur.Profil du Foum TisintDépart de Tanziḍa à 8 heures et demie. Je suis le fond de la vallée. Il se rétrécit peu à peu et finit, près d’Aqqa Aït Sidi, par n’avoir plus que 200 mètres de large ; hors cela, il demeure le même : toujours sablonneux, toujours ombragé de dattiers, toujours séparé de la Feïja par une muraille verticale. A Aqqa Aït Sidi, changement brusque : les dattiers disparaissent ; la vallée se rétrécit tout à coup, de façon à ne garder qu’une largeur de 40 mètres, la place de la rivière ; en même temps celle-ci s’enfonce dans un profond kheneg. Ce défilé s’appelle Foum Tisint ; s’ouvrant dans le flanc du Bani, il donne issue aux eaux du Petit Atlas et de la Feïja. Le passage, de 150 mètres de largeur totale, se divise en deux parties : l’une est un plateau sur lequel passe le chemin ; l’autre, en contre-bas de la première, et large de 40 mètres, est occupée par le lit du cours d’eau ; ces deux portions sont séparées par un talus à 1/1 de 20 à 30 mètres de haut. Plateau, talus, chemin, tout n’est que pierre, comme les flancs de la montagne ; ceux-ci sont escarpés, et composés de cette roche noire et luisante que je trouve si souvent dans le sud. Le Bani est fort étroit ; c’est une arête aiguë, une lame qui émerge du sol ; quoique je le traverse obliquement, il est bientôt franchi : en un quart d’heure, j’atteins l’extrémité sud du kheneg. Là toute l’oasis de Tisint se découvre à mes yeux : immense forêt de palmiers, vaste étendue sombre, au milieu de laquelle brillent les taches blanches des qçars ; des collines basses, des talus de sable jaune, bordent au loin l’océan de verdure ; à mes pieds, la rivière, qui sort du kheneg, s’avance avec majesté, pleine d’une eau bleue et limpide, vers les bois de dattiers où je la vois bientôt s’enfoncer et disparaître. Sur sa rive droite, au seuil des plantations, est le grand qçar d’Agadir. J’y entre à 10 heures du matin.Dans cette courte marche, j’ai traversé ou vu plusieurs cours d’eau : l’Ouad Tanziḍa (lit mi-sable, mi-gravier ; 100 mètres de large, avec 8 mètres d’eau, jusqu’au confluent de l’Ouad Aginan ; 200 mètres de large, avec 20 mètres d’eau, au-dessous de ce point) ; l’Ouad Aginan (je ne le vois que de loin ; sa vallée, ombragée de palmiers,se creuse à pic dans les sables de la Feïja ; elle semble identique à celle de l’Ouad Tanziḍa) ; l’Ouad Qaçba el Djouạ (lit moitié roche, moitié sable, de 25 mètres de large, avec 8 mètres d’eau claire et courante ; cette eau est douce) ; l’Ouad Tisint (le lit, au point où je le traverse, a 40 mètres de large ; il est de sable ; une eau limpide et courante, profonde de 70 centimètres, en occupe la moitié ; cette eau est salée, comme celle de l’Ouad Tanziḍa qui la compose en partie).
[42]Il n’en est plus ainsi maintenant. Les Entifa se sont révoltés. Voici ce qu’on lit à leur sujet dans leRéveil du Marocdu 25 février 1885 : « A Entifa, le gouverneur s’est vu dans la nécessité de prendre la fuite à la suite de l’attaque dont il a été l’objet de la part de ses administrés, qui ont détruit et pillé son château. »[43]Dans ces rochers, on aperçoit de loin une plante curieuse que, dans le cours de mon voyage, j’ai vue en quatre endroits : là ; dans les escarpements qui dominent le village d’Aït Sạïd (Tâdla) ; sur les pentes septentrionales du Petit Atlas ; dans les territoires des Ilalen et des Chtouka ; enfin dans les falaises des Ḥaḥa, au bord de l’océan Atlantique. Cette plante, lataçouout, paraît ne pousser que dans les lieux rocheux.[44]Imaounin porte aussi le nom de Dar el Qaïd et celui de Dar el Glaoui. Le qaïd des Glaoua n’est point héréditaire ; il est nommé par le sultan et change fréquemment ; quel qu’il soit, on l’appelleel Glaoui. C’est un usage général au Maroc de désigner les gouverneurs du nom de leurs provinces ; on dit ainsi :el Demnâti,el Entifi, etc.[45]Cet acte de vasselage est ladebiḥa, dont nous parlerons en détail plus loin.[46]Chikhen arabe,amṛaren tamaziṛt.[47]Adrar n Deren, mot à mot « mont de Deren ». Deren est un nom propre, sans signification. Cette expression est universellement employée ici pour désigner le Grand Atlas ; dans le bassin du Sous, elle l’est de même ; dans le Dâdes et au delà, on ne la connaît plus. Elle s’applique donc à toute la portion occidentale de la chaîne, jusqu’au Tizi n Glaoui inclusivement.[48]Mouflons à manchettes. C’est l’animal que les Arabes appellentaroui, et les Imaziṛenaoudad. Ce gibier est le seul qui se rencontre dans les déserts pierreux du Petit Atlas et dans le Bani. J’ai vu des mouflons apprivoisés à Tazenakht et à Tisint.[49]Voir, sur ce sujet,Géographie de l’Algérie, par M. O. Mac Carthy, Préliminaires.[50]C’est prouvé par le travail de M. le lieutenant W. Arlett :Description de la côte d’Afrique depuis le cap Spartel jusqu’au cap Bojador. (Bulletin de la Société de Géographie de Paris: 1837, janvier.)[51]Cette chaîne a été franchie par René Caillé entre Qçâbi ech Cheurfa et Gigo, par M. Rohlfs entre Tesfrout (Ouad Sebou) et Ouṭat Aït Izdeg (2085md’altitude au col), par nous entre Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert (1529mau col).[52]Entre 29° 30′ et 29° 03′ de latitude nord. A quelque distance du rivage, il y a des sommets de1190md’altitude. Voir la description de la côte par le lieutenant W. Arlett, déjà citée.
[42]Il n’en est plus ainsi maintenant. Les Entifa se sont révoltés. Voici ce qu’on lit à leur sujet dans leRéveil du Marocdu 25 février 1885 : « A Entifa, le gouverneur s’est vu dans la nécessité de prendre la fuite à la suite de l’attaque dont il a été l’objet de la part de ses administrés, qui ont détruit et pillé son château. »
[42]Il n’en est plus ainsi maintenant. Les Entifa se sont révoltés. Voici ce qu’on lit à leur sujet dans leRéveil du Marocdu 25 février 1885 : « A Entifa, le gouverneur s’est vu dans la nécessité de prendre la fuite à la suite de l’attaque dont il a été l’objet de la part de ses administrés, qui ont détruit et pillé son château. »
[43]Dans ces rochers, on aperçoit de loin une plante curieuse que, dans le cours de mon voyage, j’ai vue en quatre endroits : là ; dans les escarpements qui dominent le village d’Aït Sạïd (Tâdla) ; sur les pentes septentrionales du Petit Atlas ; dans les territoires des Ilalen et des Chtouka ; enfin dans les falaises des Ḥaḥa, au bord de l’océan Atlantique. Cette plante, lataçouout, paraît ne pousser que dans les lieux rocheux.
[43]Dans ces rochers, on aperçoit de loin une plante curieuse que, dans le cours de mon voyage, j’ai vue en quatre endroits : là ; dans les escarpements qui dominent le village d’Aït Sạïd (Tâdla) ; sur les pentes septentrionales du Petit Atlas ; dans les territoires des Ilalen et des Chtouka ; enfin dans les falaises des Ḥaḥa, au bord de l’océan Atlantique. Cette plante, lataçouout, paraît ne pousser que dans les lieux rocheux.
[44]Imaounin porte aussi le nom de Dar el Qaïd et celui de Dar el Glaoui. Le qaïd des Glaoua n’est point héréditaire ; il est nommé par le sultan et change fréquemment ; quel qu’il soit, on l’appelleel Glaoui. C’est un usage général au Maroc de désigner les gouverneurs du nom de leurs provinces ; on dit ainsi :el Demnâti,el Entifi, etc.
[44]Imaounin porte aussi le nom de Dar el Qaïd et celui de Dar el Glaoui. Le qaïd des Glaoua n’est point héréditaire ; il est nommé par le sultan et change fréquemment ; quel qu’il soit, on l’appelleel Glaoui. C’est un usage général au Maroc de désigner les gouverneurs du nom de leurs provinces ; on dit ainsi :el Demnâti,el Entifi, etc.
[45]Cet acte de vasselage est ladebiḥa, dont nous parlerons en détail plus loin.
[45]Cet acte de vasselage est ladebiḥa, dont nous parlerons en détail plus loin.
[46]Chikhen arabe,amṛaren tamaziṛt.
[46]Chikhen arabe,amṛaren tamaziṛt.
[47]Adrar n Deren, mot à mot « mont de Deren ». Deren est un nom propre, sans signification. Cette expression est universellement employée ici pour désigner le Grand Atlas ; dans le bassin du Sous, elle l’est de même ; dans le Dâdes et au delà, on ne la connaît plus. Elle s’applique donc à toute la portion occidentale de la chaîne, jusqu’au Tizi n Glaoui inclusivement.
[47]Adrar n Deren, mot à mot « mont de Deren ». Deren est un nom propre, sans signification. Cette expression est universellement employée ici pour désigner le Grand Atlas ; dans le bassin du Sous, elle l’est de même ; dans le Dâdes et au delà, on ne la connaît plus. Elle s’applique donc à toute la portion occidentale de la chaîne, jusqu’au Tizi n Glaoui inclusivement.
[48]Mouflons à manchettes. C’est l’animal que les Arabes appellentaroui, et les Imaziṛenaoudad. Ce gibier est le seul qui se rencontre dans les déserts pierreux du Petit Atlas et dans le Bani. J’ai vu des mouflons apprivoisés à Tazenakht et à Tisint.
[48]Mouflons à manchettes. C’est l’animal que les Arabes appellentaroui, et les Imaziṛenaoudad. Ce gibier est le seul qui se rencontre dans les déserts pierreux du Petit Atlas et dans le Bani. J’ai vu des mouflons apprivoisés à Tazenakht et à Tisint.
[49]Voir, sur ce sujet,Géographie de l’Algérie, par M. O. Mac Carthy, Préliminaires.
[49]Voir, sur ce sujet,Géographie de l’Algérie, par M. O. Mac Carthy, Préliminaires.
[50]C’est prouvé par le travail de M. le lieutenant W. Arlett :Description de la côte d’Afrique depuis le cap Spartel jusqu’au cap Bojador. (Bulletin de la Société de Géographie de Paris: 1837, janvier.)
[50]C’est prouvé par le travail de M. le lieutenant W. Arlett :Description de la côte d’Afrique depuis le cap Spartel jusqu’au cap Bojador. (Bulletin de la Société de Géographie de Paris: 1837, janvier.)
[51]Cette chaîne a été franchie par René Caillé entre Qçâbi ech Cheurfa et Gigo, par M. Rohlfs entre Tesfrout (Ouad Sebou) et Ouṭat Aït Izdeg (2085md’altitude au col), par nous entre Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert (1529mau col).
[51]Cette chaîne a été franchie par René Caillé entre Qçâbi ech Cheurfa et Gigo, par M. Rohlfs entre Tesfrout (Ouad Sebou) et Ouṭat Aït Izdeg (2085md’altitude au col), par nous entre Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert (1529mau col).
[52]Entre 29° 30′ et 29° 03′ de latitude nord. A quelque distance du rivage, il y a des sommets de1190md’altitude. Voir la description de la côte par le lieutenant W. Arlett, déjà citée.
[52]Entre 29° 30′ et 29° 03′ de latitude nord. A quelque distance du rivage, il y a des sommets de1190md’altitude. Voir la description de la côte par le lieutenant W. Arlett, déjà citée.
DE TIKIRT A TISINT.
Départ de Tikirt à 9 heures du matin. Je m’engage aussitôt dans un vaste désert qui s’étend, moucheté de loin en loin de petites oasis, entre les trois ouads Idermi, Aït Tigdi Ouchchen et Tazenakht ; l’aspect en est partout le même : terrain montueux, chemins assez pénibles, aucune végétation ; pas d’autres êtres vivants que les gazelles ; le sol est formé de roches et de pierres, grès dont la surface, semblant calcinée, est noire et luisante comme si elle avait été passée au goudron. Cette roche, la seule que je sois appelé à voir d’ici à Tazenakht, domine dans tout le sud. Dans les plaines, je la trouverai sous la forme d’une croûte de petites pierres noires et brillantes, sorte d’écaille qui couvre la terre ; en pays de montagnes, comme ici, elle se présente sous deux aspects : tantôt avec l’apparence d’escaliers aux degrés noircis et craquelés, monceau de pierres luisantes entassées, tantôt en longues tables unies et lisses. Telles sont les solitudes désolées que je parcours ; elles font songer aux déserts de pierres noires que, dans une autre région, S. Paulinus trouva aux abords du Grand Atlas. A 4 heures et demie, j’arrive à l’oasis d’Iṛels ; j’y passerai la nuit.
La route d’aujourd’hui n’était pas des plus sûres : le frère de Chikh Moḥammed de Tikirt m’a escorté avec deux de ses gens jusqu’à Tagenzalt ; il me quitta là, en me confiant à deux hommes de ce qçar : ceux-ci me conduisirent à Iṛels. Nous n’avons rencontré personne pendant tout le trajet. Point de cours d’eau. Tagenzalt, où je me suis arrêté une demi-heure, est une localité indépendante, se gouvernant elle-même, mais reconnaissant la suzeraineté du chikh de Tikirt ; elle comprend environ cinquante maisons, bâties en pisé et entourées d’une enceinte ; auprès sont de grands et beaux jardins ; les dattiers y dominent ; on y voit aussi des grenadiers, des figuiers, des trembles ; à leur ombre sont des cultures. L’oasis est située au fond d’un vallon dont le flanc occidental est à cet endroit une muraille à pic ; les bouches d’une dizaine de cavernes s’y ouvrent. Pas de ruisseau ; il n’y a d’autre eau que celled’une source. Tagenzalt est, avons-nous dit, entourée d’une enceinte de murailles : c’est une particularité que je vois pour la première fois et qu’il importe de signaler. Elle marque un changement dans l’état des villages : jusqu’ici tous étaient ouverts ; désormais, en allant vers le sud, je trouverai la plupart d’entre eux fortifiés. A dater de ce jour, il y aura donc une distinction à faire : nous appelleronsqçartout centre fortifié, réservant le nom devillagepour ceux qui ne le seront pas. Tantôt les qçars sont défendus par des murailles qui enveloppent les habitations, murailles d’ordinaire garnies de tours ; tantôt les murs des maisons, juxtaposés et ne laissant passage que par une ou deux portes étroites, forment eux-mêmes l’enceinte. Quel que soit le système adopté, les qçars sont très ramassés, resserrés dans le plus petit espace possible : l’opposé des villages.
Iṛels est un beau qçar, riche et prospère, d’environ 500 habitants. Il est très bien bâti ; point de ruines, point de maisons en mauvais état ; tout est neuf, tout est propre et bien entretenu ; le bas des constructions est en pierres, souvent taillées, toujours disposées régulièrement, le haut est en pisé ; des terrasses reposant sur de longues poutres de palmier couronnent les habitations, des gouttières pratiquées le long des murs amènent l’eau dans des citernes. Une enceinte garnie de tours protège le qçar ; elle est, ainsi que tous les bâtiments de ce dernier, couverte de moulures et de dessins à la chaux. Les jardins sont superbes : comme à Tagenzalt, il y a des arbres variés, mais les palmiers dominent ; à leur ombre, la terre, divisée en carrés, disparaît sous le maïs, le millet et les légumes. Une foule de canaux arrosent ces riches plantations ; çà et là de grands bassins maçonnés sont remplis jusqu’au bord d’une eau limpide. Cette végétation luxuriante, ces arbres superbes qui répandent une ombre épaisse sur une terre toute verte, ces mille canaux, ce ciel admirable, cette nature riche et riante qui, au milieu de la contrée la plus désolée, fait de ce séjour un lieu de délices, se trouveront pareillement dans les autres oasis : telle est Iṛels, tels seront tous les points où nous verrons croître le dattier : en tous même fraîcheur, en tous même calme, même abondance ; endroits charmants où il semble ne pouvoir exister que des heureux.
A peu de distance d’Iṛels, est un qçar plus petit, Tamaïoust, également entouré de palmiers ; il forme avec Iṛels un groupe isolé, indépendant, compris sous le nom d’Iṛels. Population tamaziṛt, mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn. Iṛels, Tamaïoust et Tagenzalt produisent des dattes d’excellente qualité.
Profil du vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen
Profil du vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen
Profil du vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen
Départ à 8 heures et demie. Mon escorte, de deux fusils au début, s’augmente de deux autres à El Bordj : ces nouveaux zeṭaṭs sont nécessaires pour me protéger surle territoire des Aït Tigdi Ouchchen. Jusqu’à 10 heures, je chemine dans une région montueuse et déserte, identique à celle où j’étais hier. A 10 heures, j’entre dans la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen : le lit de la rivière, d’environ 60 mètres de large, en occupe tout le fond ; il est de sable ; au milieu, serpente un filet d’eau claire, au courant assez rapide, de 4 mètres de large et 15 centimètres de profondeur ; des deux côtés, poussent tantôt nombreux, tantôt clairsemés, des tamarix et des lauriers-roses. Les flancs sont de pure roche, grès à surface noire et luisante ; ils ont 80 à 100 mètres de haut ; les pentes en sont raides dès le pied, et à pic auprès du sommet ; aucune trace de végétation n’y apparaît. Je m’engage dans le fond de cette vallée, et je ne la quitte pas jusqu’à Tafounent. D’ici là, elle reste la même, si ce n’est que l’eau diminue dans la rivière à mesure qu’on avance : à Tafounent, il n’y en a plus. Les flancs demeurent jusqu’au bout ce qu’ils étaient au début ; le gauche expire près de Tafounent, le droit continue à perte de vue. Le fond garde partout même largeur et même aspect ; à hauteur d’El Bordj et de Tislit seulement, il s’étend, et se couvre un instant de cultures. De Tafounent à Tazenakht, je traverse un plateau rocheux et désert, extrémité du massif qui s’étend entre les ouads Idermi, Aït Tigdi Ouchchen et Tazenakht. A 3 heures et demie du soir, j’arrive au gros village de Tazenakht.
Flanc droit de la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen. (Vue prise de Tafounent.)Croquis de l’auteur.
Flanc droit de la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen. (Vue prise de Tafounent.)Croquis de l’auteur.
Flanc droit de la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen. (Vue prise de Tafounent.)
Croquis de l’auteur.
Peu de voyageurs sur mon chemin. Je n’ai rencontré de la journée que trois petites caravanes. Le chef de l’une d’elles entra en longs pourparlers avec les gens de mon escorte : il désirait me piller, leur proposait de faire la chose de concert et leur offrait la moitié du butin. Ne leur était-ce pas plus avantageux que de continuer, sot métier, à faire cortège à un Juif ? Mes hommes, qui avaient des préjugés, repoussèrent sa demande. Aucun terme ne lui parut trop fort pour exprimer combien il les trouvait ridicules. Outre l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen, j’ai traversé deux rivières : l’Ouad Iṛels (lit de galets de 15 mètres de large, à sec), l’Ouad Tazenakht (lit moitiégalets, moitié sable, de 50 mètres de large, à sec). Plusieurs centres habités se sont trouvés sur ma route : Tagentout, composé de deux ou trois maisons groupées autour d’une qoubba ; El Bordj, beau et grand qçar, bâti sur une colline dans une situation pittoresque, ceint de vastes jardins ; Tislit, groupe de deux petits qçars s’élevant à 500 mètres l’un de l’autre, entourés de vergers ; Tafounent, beau village d’environ 40 feux. Aujourd’hui, plus de palmiers ; ils ont disparu avec Iṛels : je n’en verrai désormais qu’après avoir atteint le versant méridional du Petit Atlas. El Bordj, Tislit, Tafounent, appartiennent à la petite tribu tamaziṛt des Aït Tigdi Ouchchen, tribu indépendante et isolée, ne reconnaissant la suzeraineté de personne, ne faisant partie d’aucune confédération. L’organisation des Aït Tigdi Ouchchen est démocratique.
Le gros village de Tazenakht, qui porte aussi les noms de Tazenag, Aït Ouzanif, Dar ez Zanifi et Khemîs Aït Ạmer, est la capitale d’un État ; cet État est formé de plusieurs tribus, réunies dans la main d’un seul chef, sans être connues sous aucune dénomination générale. Elles en ont une cependant : la plupart des tribus et des districts des environs, Aït Tigdi Ouchchen, Aït Oubial, Aït Selîman, Tazenakht, Tasla, Iṛels, Tammasin, d’autres encore, sont des fractions de la grande et ancienne tribu des Aït Ạmer ; mais ce nom est oublié : chaque branche a un nom particulier et ne connaît que lui ; une seule a conservé le nom d’origine, en en faisant son appellation spéciale : c’est le rameau qui habite les bords de l’Ouad Timjijt. La souche de la race des Aït Ạmer fut, dit-on, une seule famille : celle dont les chefs ont pris le nom d’Aït Ouzanif. Ceux-ci ont gardé la prépondérance qu’ils avaient à l’origine ; depuis un temps immémorial, ils possèdent le souverain pouvoir. Le berceau de cette antique maison est la vallée même de l’Ouad Tazenakht, qu’on appelle aussi Ouad Ouzanif. Les représentants actuels en sont deux frères, Chikh Ḥamed ben Chikh Moḥammed et Chikh Ạbd el Ouaḥad ; ils règnent ensemble en bon accord ; leur résidence est le village de Tazenakht, leurs États propres se composent du pays de Tazenakht, de celui d’Amara et de la tribu des Aït Ạmer ; on désigne cet ensemble du nom d’une de ses parties ou de celui de ses chefs, l’appelant soit blad Aït Ạmer, soit blad Tazenakht, soit blad ez Zanifi ; le tout forme environ1200 fusils. De plus, Tammasin, les Aït Semgan, les Aït Touaïa, une partie des Aït Zaïneb (Imzouṛen, Tadoula, Tizgzaouin, Taselmant), le district d’Alougoum, les Aït ou Ḥamidi, quatre bourgades du Tlit, Tasla, et quelques autres qçars isolés, se sont rangés volontairement sous leur autorité. Celle-ci n’a rien de lourd : le service militaire en temps deguerre, une redevance annuelle de 2 francs par fusil, c’est tout ce qu’ils demandent à la population ; encore beaucoup sont-ils dispensés de l’impôt, les uns vu leur parenté avec les chikhs, d’autres par leur qualité de marabout.
Les Zanifi sont indépendants ; comme nous l’avons dit, ils sont d’ordinaire en bonnes relations avec le qaïd de Telouet : presque toutes les années, jusqu’à celle-ci, l’un des deux frères allait lui faire visite et lui apportait un cadeau de 500 à 700 francs. Ces rapports amicaux sont sur le point de cesser : il y a quelques jours, Chikh Ạbd el Ouaḥad, qui, par suite du grand âge de son frère, s’occupe presque seul des affaires, a reçu des lettres de Merrâkech, écrites par des Juifs de Tazenakht en ce moment dans la capitale : elles lui recommandaient de ne pas aller comme d’habitude chez le Glaoui, celui-ci ayant reçu l’ordre de le jeter en prison à son premier voyage à Imaounin. Cet avis semble désintéressé et part de bonne source ; d’ailleurs il ne contient rien qui puisse surprendre : combien n’a-t-on pas vu de chefs indépendants, venus dans les villes du makhzen confiants dans l’amitié du sultan, parfois sur son invitation, y être incarcérés tout à coup et maintenus au cachot jusqu’à ce qu’ils aient payé de grosses rançons ? Simple opération financière. De même ici ; Moulei El Ḥasen veut faire emprisonner Chikh Ạbd el Ouaḥad : est-ce pour annexer ses États au blad el makhzen ? Point ; c’est pour lui arracher une partie de ses richesses, qu’on dit énormes. Le Zanifi est célèbre au Maroc pour les trésors qu’il possède, enfouis, dit-on, sous sa demeure ; ce ne seraient là que monceaux d’or, joyaux, armes merveilleuses. Le Zanifi passe pour le plus riche de l’empire en bijoux anciens et objets précieux de toute sorte ; après lui, viendrait S. El Ḥoseïn ould Ḥachera, le marabout du Tazeroualt ; en troisième lieu, le fameux qaïd el Genṭafi. Outre ces trésors, les chikhs de Tazenakht ont de grandes terres, et dans leur pays, et au Mezgîṭa, et chez les Aït Zaïneb. Il y a là de quoi tenter la cupidité proverbiale de Moulei El Ḥasen. Mais cette fois la trahison qu’il a projetée n’aura d’autre résultat que de briser le dernier lien entre lui et les Aït Ouzanif : les attaquer ouvertement, il n’y saurait songer ; même au temps où les relations étaient les plus amicales avec Tazenakht, le qaïd de Telouet n’osa jamais y aller. Que serait-ce aujourd’hui ? Il faudrait le sultan avec toute son armée. Encore rencontrerait-il une résistance sérieuse : les Aït Ouzanif sont unis par de nombreuses alliances à la maison souveraine du Mezgîṭa : ils trouveraient là un appui solide ; ils en ont un autre dans la personne de l’Azdifi, chikh héréditaire de la puissante tribu des Zenâga : en guerre contre lui depuis de nombreuses années, ils viennent de lui offrir la paix ; elle s’est conclue ces jours derniers ; une visite de l’Azdifi, pendant mon séjour même, a cimenté le traité : on lui a fait une réception splendide, et d’ennemis on est devenu alliés. Les nouvelles reçues de Merrâkech n’ont, dit-on, pas été étrangères à ce brusque accommodement.
Massif rocheux situé entre Tazenakht et l’Ouad Azgemerzi, et, en arrière, flanc droit de la vallée de cette rivière. (Vue prise du mellah de Tazenakht.)Croquis de l’auteur.
Massif rocheux situé entre Tazenakht et l’Ouad Azgemerzi, et, en arrière, flanc droit de la vallée de cette rivière. (Vue prise du mellah de Tazenakht.)Croquis de l’auteur.
Massif rocheux situé entre Tazenakht et l’Ouad Azgemerzi, et, en arrière, flanc droit de la vallée de cette rivière. (Vue prise du mellah de Tazenakht.)
Croquis de l’auteur.
Village d’Adreg et Djebel Siroua.(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)(Vue prise du marché de Tazenakht.)Croquis de l’auteur.
Village d’Adreg et Djebel Siroua.(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)(Vue prise du marché de Tazenakht.)Croquis de l’auteur.
Village d’Adreg et Djebel Siroua.
(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)
(Vue prise du marché de Tazenakht.)
Croquis de l’auteur.
Tazenakht est un gros village construit dans un site triste : au nord, s’étendent à perte de vue les solitudes pierreuses que traverse le chemin de Tikirt ; à l’est et au sud, un massif escarpé de roche noire et luisante, auquel la bourgade est adossée, ferme l’horizon ; c’est vers l’ouest que le paysage est le moins désolé : de ce côté, on aperçoit une portion de la plaine des Zenâga et au delà, se dressant sur un piédestal de montagnes grises, la haute cime blanche du Djebel Siroua. Au pied de Tazenakht est le lit de la rivière du même nom, presque toujours à sec. Cette année, au milieu de mon séjour, une nappe d’eau de 10 mètres y a coulé durant 24 heures : ç’a été une joie universelle, le présage d’une bonne récolte ; depuis quatre ans, on n’avait pas vu d’eau dans l’ouad ; depuis quatre ans, il y avait disette. Le village est bâti en long sur la rive droite de la rivière ; les habitations, en pisé, sont la plupart délabrées ; vers le centre, s’élève la demeure des chikhs, demeure vaste, mais simple, ne rappelant en rien les constructions élégantes de l’Ouad Iounil et d’Iṛels : celles-ci ont disparu par degrés à mesure que nous nous sommes éloignés du Dra. L’aspect de Tazenakht est triste ; on ne voit que maisons à demi démolies, pans de murs croulants ; les ruines occupent au moins les deux tiers de la surface. C’est l’œuvre de la famine ; quatre années de sécheresse ont produit ce résultat ; il y a quatre ans, vivaient ici 300 familles, moitié de Musulmans, moitié d’Israélites ; un grand commerce y apportait la richesse ; le khemîs, marché célèbre dans le Sahara entier, était le rendez-vous de toutes les tribus voisines : on y venait en foule du Sous, du Dra, du Telouet même et des Ida ou Blal ; depuis quatre ans,point d’eau, point de récoltes : les ressources se sont épuisées, les provisions ont manqué, il a fallu émigrer ; plus de la moitié des habitants a déserté. Aujourd’hui la population est réduite à 80 familles musulmanes et 55 juives. La décadence s’est mise en tout : le commerce est devenu à peu près nul ; le marché, si animé jadis, est désert. C’est la disette de grains dans les tribus voisines, surtout chez les Zenâga, qui a amené ce désastre ; car en aucun temps Tazenakht ne peut se suffire à soi-même : nous avons vu que le terrain qui l’environne est rocheux ; en outre, il est peu arrosé : le village est alimenté par des sources ; l’eau en est bonne et ne tarit pas ; mais si elle suffit à l’alimentation des habitants, elle est trop peu abondante pour irriguer la campagne. Aussi y a-t-il peu de cultures : de maigres plantations de maïs, d’oignons et de citrouilles, s’étendant le long de la rivière ; au milieu d’elles, des bouquets de trembles très clairsemés ; çà et là quelques figuiers, quelques cognassiers ; c’est tout ce qu’on voit de verdure à Tazenakht. Le climat est, me dit-on, très chaud en été, tempéré en hiver ; il tombe quelquefois de la neige, mais elle fond en touchant terre.
Ouad Tazenakht, au pied de Tazenakht. (Vue prise du mellah.)Croquis de l’auteur.
Ouad Tazenakht, au pied de Tazenakht. (Vue prise du mellah.)Croquis de l’auteur.
Ouad Tazenakht, au pied de Tazenakht. (Vue prise du mellah.)
Croquis de l’auteur.
Maison de Chikh ez Zanifi, à Tazenakht.(Les montagnes ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise du mellah.)Croquis de l’auteur.
Maison de Chikh ez Zanifi, à Tazenakht.(Les montagnes ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise du mellah.)Croquis de l’auteur.
Maison de Chikh ez Zanifi, à Tazenakht.
(Les montagnes ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise du mellah.)
Croquis de l’auteur.
Tazenakht possède un marché célèbre. La situation centrale de ce marché entre le Sous, le Dra et le Telouet lui a donné une grande importance ; chaque jeudi, le Sous y apporte ses huiles, le Dra ses dattes, les Glaoua des grains ; là se fait l’échangedes divers produits : les dattes sont portées vers l’ouest et le nord, huiles et grains prennent la direction du sud et de l’est. Les habitants de Tazenakht ont des relations suivies avec Maroc : leurs caravanes s’y rendent avec des peaux, des noix et des dattes, et reviennent chargées de cotonnades, de sucre, de thé, d’allumettes, etc. ; on emmagasine ces marchandises, et on les expose le jour du marché. Une industrie, la fabrication des khenîfs[53], fleurit dans la bourgade. Celle-ci est la patrie du khenîf, dont le tissage et le brodage occupent presque toute la population. Malgré ces objets de trafic, Tazenakht voit décliner son commerce : les tribus voisines y viennent encore s’approvisionner des produits d’Europe ; les Zenâga y apportent toujours leurs laines et leurs grains ; mais les caravanes du Sous, du Mezgîṭa, des Glaoua, nombreuses autrefois, sont aujourd’hui rares et peu importantes ; des oasis du sud on ne vient plus. Parfois il n’y a pas 60 étrangers sur le marché ; l’huile même manque souvent à Tazenakht ; on en est réduit, pour s’éclairer, à faire brûler péniblement un peu de graisse, ou à allumer une poignée d’herbes sèches. Le pays est très pauvre en ce moment ; les chevaux et les mulets sont rares et regardés comme un luxe ; peu de vaches ; point de chameaux ; il n’y a en certaine quantité que des ânes, des moutons et des chèvres.
J’entre ici, pour l’alimentation, dans une région nouvelle : jusqu’à présent, les pauvres se nourrissaient de farine d’orge, mais tout ce qui était aisé mangeait du blé ; à partir d’ici, on ne voit plus de blé ; excepté les chikhs, personne ne connaît que l’orge ; c’est l’orge qui compose et le pain, et le couscoussou de chaque jour, et lazemmita[54]qu’on emporte en voyage. Les costumes sont les mêmes que chez les Aït Zaïneb ; mais on voit, entre les khenîfs et les ḥaïks blancs, des bernous gris à fines raies foncées ; je n’en trouverai de semblables qu’au Mezgîṭa. Population de Chellaḥa, mêlés de quelques Ḥaraṭîn ; ceux-ci sont moins nombreux ici qu’à Tikirt. On ne parle que le tamaziṛt : sur sept ou huit hommes, à peine en trouve-t-on un qui sache l’arabe ; aucune femme ne comprend cette langue ; les Juifs même ne s’en servent pas habituellement entre eux.
Aller de Tazenakht à Tisint eût été chose facile autrefois, lorsque, chaque jeudi, des Ida ou Blal venaient ici attirés par le marché : on eût loué une escorte parmieux ; le chemin, infesté de bandes pillardes de leur tribu, ne peut se parcourir que sous leur protection, ou en compagnie d’étrangers qu’ils respectent. Aujourd’hui Tazenakht n’a plus de relations avec le Sahara, on ne peut espérer l’arrivée d’Ida ou Blal. Il me faut chercher, comme zeṭaṭ, un homme du pays qui soit connu et considéré des nomades du sud. Le Zanifi et l’Azdifi sont dans ces conditions et pourraient me faire parvenir en sûreté ; mais on me détourne de m’adresser à ces seigneurs : si, me dit-on, ils vous jugent pauvre, ils ne vous conduiront point, n’y trouvant pas leur profit ; si, au contraire, ils vous croient riche, ils vousmangeronten route, vous et ce que vous avez, y trouvant plus de profit ; il est imprudent de se mettre entre les mains des souverains : leur haute position les met trop au-dessus de tout ; que leur importe de passer pour loyaux ou sans foi ? il faut prendre pour zeṭaṭ un homme assez fort pour faire respecter son ạnaïa, mais non tant qu’il n’ait intérêt à garder une réputation intacte. Après quinze jours de recherches, je trouvai quelqu’un qui réunissait à ces deux conditions celle d’avoir dans le sud des relations lui permettant d’y aller sans trop de danger. Lui aussi portait le titre de chikh. Ce nom n’est point ici une expression désignant le chef temporaire d’un douar ou d’un qçar ; c’est un titre rare et respecté, qui est héréditaire et appartient aux seuls chefs de quelques grandes familles ; tels sont le Zanifi, le Mezgîṭi, Ben Ọtman, l’Azdifi, et enfin mon zeṭaṭ, Chikh Moḥammed ou Ạziz ould Chikh El Ḥasen. Mais celui-ci est un prince détrôné ; c’est pourquoi l’on peut se fier en lui. Chef d’une maison souveraine des Zenâga, il partageait jadis l’autorité dans cette tribu avec l’Azdifi ; une longue guerre eut lieu entre les deux familles rivales ; elle se termina, il y a quinze ans, par la ruine de Chikh Moḥammed ou Ạziz. Son château fut détruit. Il dut chercher refuge à l’étranger. C’est alors qu’il vint s’établir à Tazenakht. Il en est aujourd’hui un des hommes les plus considérés et s’y est fait une grande renommée de courage. Y a-t-il une expédition guerrière ? On le trouve toujours au premier rang, avec Chikh Ạbd el Ouaḥad. Sa maison avait de vieilles relations avec les tribus du sud ; les liens du sang l’unissent à plusieurs d’entre elles ; il n’a cessé d’entretenir ces bons rapports ; mieux que personne, il pourra me défendre. Tel est celui qui va me conduire : je n’aurai qu’à me louer de lui.
Départ à 10 heures et demie. Chikh Moḥammed, monté sur une belle jument, et deux de ses esclaves à pied m’escortent. Après avoir, par un chemin pierreux, contourné le massif auquel Tazenakht est adossée, j’entre dans une immense plaine, dont le nord forme le territoire des Aït Ạmer, et dont les portions centrales et méridionalesappartiennent aux Zenâga. Cette plaine est limitée : au nord, par les premières pentes du désert montueux qui s’étend entre les ouads Idermi et Tazenakht ; à l’est, à l’ouest et au sud, par un talus de grès identique à celui qui forme le flanc droit de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen : même composition, même pente, même élévation de 80 à 100 mètres. Vers le sud, le sommet de ce talus est le faîte même du Petit Atlas ; vers l’ouest, il est le premier échelon du Siroua, dont la haute cime domine toute la contrée. Dans le nord, on distingue au loin une longue ligne blanche : le Grand Atlas. Le sol de la plaine n’a pas une ondulation, il est uni comme une glace ; c’est, au début, de la roche couverte d’une mince couche de sable : à mesure qu’on avance vers le sud, on voit cette couche s’épaissir rapidement ; au delà de l’Ouad Timjijt, le terrain n’est plus que sable semé d’un peu de gravier, les plantations commencent ; à partir de l’Ouad Tiouiin, on rencontre à peine une pierre de loin en loin, le sol se couvre de cultures et se sème de villages ; enfin, au sud de Tamarouft, plus de pierres du tout, sable pur, on n’aperçoit que champs de toutes parts. En résumé, c’est une plaine très riche ; le sol y est d’une fertilité admirable : une partie seulement en est ensemencée, et les grains en alimentent toutes les tribus voisines ; elle pourrait se cultiver en entier. L’eau seule manque quelquefois ; cette terre excellente est peu arrosée : on y voit les lits d’un grand nombre de ruisseaux, de rivières, mais presque tous à sec : il faut la pluie pour féconder. Sur les parties laissées incultes, le thym seul pousse en cette saison ; en repassant au printemps, je trouverai les mêmes places couvertes deseboula el faret d’autres herbes qui servent à la nourriture des troupeaux. Telle est la plaine où je marche aujourd’hui. Plus j’avance, plus l’aspect en devient riant. A partir de Temdaouzgez, on ne voit de tous côtés que travailleurs dans les champs : il vient de pleuvoir durant plusieurs jours ; c’est la récolte assurée : aussi chacun de labourer le plus qu’il peut et d’ensemencer à la hâte, pour profiter de cette année de prospérité qui succède à quatre de disette. A 4 heures, j’arrive à Tamarouft, gros village où je passerai la nuit.
Point d’autres voyageurs que nous sur la route. J’ai traversé deux rivières : l’Ouad Timjijt (au point où je l’ai passé, il coule dans une dépression d’un kilomètre de large, de quelques mètres au-dessous du niveau de la plaine ; lit de vase de 30 mètres, au milieu duquel serpentent 2 mètres d’eau claire et courante) ; l’Ouad Azgemerzi (il coule, au-dessous de Temdaouzgez, dans une dépression de 300 mètres de large et de quelques mètres de profondeur ; au-dessus de ce lieu, le lit est au niveau de la plaine ; il a 30 mètres de large ; fond de sable, avec 2 mètres d’eau courante ; rives bordées de tamarix). Les divers centres habités que nous avons rencontrés d’Asersa à Tamarouft sont des villages en pisé blanc, médiocrement construits, entourés de jardins bien cultivés, mais pauvres de végétation ; les arbres,en petit nombre, y sont les mêmes qu’à Tazenakht : le tremble domine. L’eau, peu abondante dans les rivières, se trouve à une courte profondeur, en creusant le sol ; on voit au milieu des plantations une grande quantité de puits.
Les Zenâga, chez qui je me trouve ici, se font appeler, lorsqu’on écrit leur nom en arabe,Cenhadja Oulḥourri. C’est une tribu riche et puissante ; son territoire s’étend et sur la plaine où nous sommes et sur les montagnes qui la bordent : dans la plaine, elle a ses cultures et ses villages, ceux-ci au nombre d’une quarantaine ; dans la montagne paissent ses troupeaux. Les Zenâga sont sédentaires et Imaziṛen ; ils sont Chellaḥa ; pas un Ḥarṭâni parmi eux. Ils sont de beaucoup, des tribus que j’ai vues, celle où le tamaziṛt est employé de la façon la plus exclusive ; personne ici ne sait l’arabe, pas même les gens riches, pas même les chikhs ; jusqu’aux Juifs, dont bon nombre n’entendent que le tamaziṛt. Si j’avais dû trouver quelque part des écrits dans cette langue, c’eût été ici ; mes questions à ce sujet y ont été aussi infructueuses qu’ailleurs : non seulement on n’en possède point, mais on semble ignorer qu’il en ait existé. A ce caractère distinctif des Zenâga, leur langage, un second se joint, leur physionomie ; ils en ont une spéciale qui ne se retrouve pas chez d’autres : sans avoir rien des Ḥaraṭîn, ils ont le teint très bronzé ; leurs traits sont accentués et durs ; presque tous sont laids, mais grands, secs et forts[55]. C’est une tribu farouche, guerrière et pillarde, la crainte de ses voisins, l’effroi des voyageurs ; il faut l’ạnaïa d’un homme puissant pour qu’un étranger puisse la traverser sans péril. Elle était gouvernée autrefois par les deux maisons souveraines dont nous avons parlé plus haut ; aujourd’hui elle obéit tout entière à un seul chef, Chikh Ḥammou ben Chikh Moḥammed d Ida el Qaïd. Celui-ci a pour résidence le village d’Azdif, d’où le nom d’Azdifi, sous lequel il est connu. Il a un frère, Ạbd el Ouaḥad d Ida el Qaïd, qui porte aussi le titre de chikh et habite avec lui. Le nom de leur famille,Ida el Qaïd, vient de ce que jadis un de leurs ancêtres reçut le titre de qaïd d’un sultan. Duquel ? Nul ne peut le dire. Quand ? On l’ignore. Tout ce qu’on sait, c’est que, depuis un temps immémorial, cette maison règne sur les Zenâga. Son pouvoir s’étend plus loin ; elle a forcé plusieurs tribus et districts du voisinage à le reconnaître. Le Tlit lui est soumis. Tisint l’était autrefois, mais depuis vingt ans elle a secoué le joug. Inutile de dire que les Zenâga sont indépendants ; tout ce qui est au sud de Tazenakht l’est de la manière la plus complète. Voici une anecdote qui donnera l’idée du genre de relations qu’on a ici avec le makhzen. Au mois d’avril 1884, comme je repassai dansces parages, je rencontrai, entre El Ạïn et Tazenakht, Chikh Ḥammou el Azdifi qui revenait du dernier point, où il avait passé quelques jours en visite chez le Zanifi. J’avais comme zeṭaṭ un esclave de Sidi Ḥamed ou Ạbd er Raḥman, marabout des Aït Ạmer, chef de la zaouïa de S. Ạbd Allah ou Mḥind. Aussitôt que les cavaliers de la suite du chikh nous aperçurent, ils nous prirent au col, Mardochée et moi, en réclamant un droit de passage, une zeṭaṭa. Leur maître s’était arrêté et regardait impassible la bousculade. Un des hommes nous demanda d’où nous étions. « De Merrâkech. — Des gens de Merrâkech, des sujets du sultan ! s’écria le chikh. La bonne aubaine ! Trois Zenâga sont en prison dans le blad el makhzen. Voici des otages qui arrivent à propos. Qu’on les emmène et qu’on les mette aux fers. Ils y resteront jusqu’à ce que Moulei El Ḥasen nous ait rendu nos sujets. » Lorsqu’il entendit ce langage, l’esclave du marabout prit la bride du chikh et lui déclara que, sujets ou non du sultan, nous étions sous l’ạnaïa de son maître Sidi Ḥamed, et que par conséquent nul n’avait droit de nous toucher. A ces paroles, tout change. Toucher aux protégés de Sidi Ḥamed ! Qui y a pensé ! Non seulement on ne nous emmène pas, mais on nous laisse passer sans exiger de zeṭaṭa. Tel est le prestige du sultan. On le regarde comme un chef de tribu éloigné, avec qui on serait en assez mauvais rapports.
Les Zenâga comptent environ1700 fusils ; ils ont à peine 20 chevaux. Un seul marché sur leur territoire, l’Arbạa Taleouin.
Départ à 7 heures du matin. Nous marchons d’abord dans la même plaine qu’hier, toujours unie, fertile, peuplée. A 9 heures et demie, nous sommes à son extrémité sud, au pied du talus qui la borne. Le sommet de ce talus forme ici la crête supérieure du Petit Atlas. Nous allons la franchir. Une brèche profonde se dessine en face de nous ; nous montons vers elle par un couloir en rampe douce. A 10 heures un quart, nous atteignons le col,Tizi Agni, et la ligne de faîte du Petit Atlas. Devant nous, au milieu d’entassements de roches noires, s’ouvre un ravin : aucune largeur au fond, où un filet d’eau bondit par hautes cascades ; flancs très escarpés, souvent à pic ; pas de trace de terre ni de végétation ; tout est pierre, grès noir et luisant. Vers le sud, on n’aperçoit d’abord qu’une longue succession de croupes brunes, flancs de la vallée dont la source est ici, versant méridional du Petit Atlas ; puis, au delà, à une grande distance, une plaine blanche ; enfin, bornant l’horizon, une dernière chaîne de montagnes, dominée par un pic bleuâtre : c’est le Bani, avec le mont Taïmzouṛ, au pied duquel est Tisint. Nous nous mettons à descendre le ravin où plongent nos regards ; chemin difficile à travers les roches du flanc droit : du col au village d’Agni, où nous parvenons à midi, on ne peut marcher qu’à pied. AAgni, le sentier atteint le fond de la vallée ; celle-ci, en aval de ce point, change d’aspect : jusque-là, la rivière coulait par cascades ; la pente de son lit était très rapide ; les flancs étaient si escarpés, et en même temps si resserrés, qu’en arrivant ici j’ai vu l’ouad pour la première fois depuis le col. Au delà, au contraire, plus de chutes ; les flancs resteront hauts et raides, mais le fond de la vallée sera en pente douce et prendra quelque largeur.
Vue dans la direction du sud, prise du col d’Agni.Croquis de l’auteur.
Vue dans la direction du sud, prise du col d’Agni.Croquis de l’auteur.
Vue dans la direction du sud, prise du col d’Agni.Croquis de l’auteur.
Vue dans la direction du sud, prise du col d’Agni.
Croquis de l’auteur.
Ce changement n’est pas le seul qui m’attende : en approchant d’Agni, j’aperçois, se détachant sur le fond noir du roc, les panaches verts des palmiers ; ils recommencent ici : à l’ouest du Dra, la crête du Petit Atlas est leur limite nord ; je les retrouve donc pour ne pas les quitter de longtemps. Nous faisons halte au village d’Agni[56]. C’est un groupe de huttes en pierres sèches, où vivent misérablement dix ou douze familles de Ḥaraṭîn. Le fond de la vallée a momentanément 80 mètres de large ; il est couvert de cultures et ombragé de dattiers ; au milieu coule l’Ouad Agni, avec 3 mètres d’eau verte et courante. Les habitants reconnaissent l’autorité des Zenâga ; elle finit ici.
A 3 heures et demie, nous nous remettons en route. Nous rentrons dans le désert pour y rester jusque auprès de Tisint. A présent, c’est dans le lit de la rivière que l’on marche ; dès la sortie d’Agni, il se dessèche et embrasse tout le fond de la vallée, large de 40 mètres ; cet espace est couvert d’une couche de galets, qui rendent la marche pénible ; pas d’autre végétation que des jujubiers sauvages, de 2 à 3 mètres d’élévation, et des ḥeuboubs, de 1 à 2 mètres, croissant au pied des flancs. Ceux-ci restent les mêmes, toujours rocheux et noirs, hauts, escarpés. Nous cheminons lentement dans ce couloir sauvage, en en suivant les mille détours. Pendant trois longues heures, la vallée demeure ainsi. Après ce temps, le fond s’élargit un peu. A 7 heures, les flancs s’abaissent et meurent : c’est la fin du Petit Atlas ; j’en suis arrivé au pied. Devant moi s’étend une immense plaine, qui apparaissait du haut du col : on l’appelle la Feïja. C’est un vaste désert s’étendant entre le Petit Atlas et le Bani : sol de sable, parfaitement plat ; un grand nombre de rivières et de ruisseaux, tous à sec, le sillonnent ; pas d’autre végétation que des gommiers de 2 à3 mètres, nombreux au pied du Petit Atlas et le long des cours d’eau, d’autant plus clairsemés qu’on s’éloigne de ceux-ci et qu’on va vers le sud : je vois ces arbres pour la première fois. Il fait nuit quand nous entrons dans la Feïja ; Chikh Moḥammed l’avait calculé ainsi ; ce désert, sans cesse parcouru par lesṛezous[57]des Ida ou Blal, des Oulad Iaḥia, des Berâber, est un passage des plus dangereux : a-t-on à le traverser ? on s’arrange pour le faire de nuit, afin d’échapper, à la faveur des ténèbres, aux embuscades qui s’y dressent. Nous nous y engageons donc, nous dirigeant droit sur la cime du Taïmzouṛ, qui se détache en noir devant nous. A 10 heures du soir, après trois heures d’une course rapide, nous parvenons au pied du Bani, à l’oasis de Tanziḍa. Ici, plus de péril ; nous circulons lentement au travers de mille canaux, entre de grands palmiers aux aspects fantastiques, dont les rameaux, argentés par la lune, jettent sur nous une ombre épaisse. J’arrive ainsi jusqu’au qçar : il m’apparaît tout entier, avec ses maisons de pisé blanc étagées au pied de la paroi luisante de la montagne, dont les roches polies miroitent par cette belle nuit. La lune, qui brille au milieu d’un ciel sans nuages, jette une clarté douce ; l’air est tiède, pas un souffle ne l’agite. En ce calme profond, au milieu de cette nature féerique, j’atteins mon premier gîte du Sahara. On comprend, dans le recueillement de nuits semblables, cette croyance des Arabes à une nuit mystérieuse,leïla el qedr, dans laquelle le ciel s’entr’ouvre, les anges descendent sur la terre, les eaux de la mer deviennent douces, et tout ce qu’il y a d’inanimé dans la nature s’incline pour adorer son Créateur.
Depuis le Tizi Agni, je n’ai pas rencontré une seule personne sur la route. Auprès de Tanziḍa, j’ai traversé l’Ouad Agni (lit de sable de 30 mètres de large ; 8 mètres d’eau ; la rivière coule à 20 mètres environ au-dessous du niveau de la Feïja ; rives bordées de palmiers), et l’Ouad Tanziḍa (40 mètres de large ; fond de sable ; eau salée ; il n’y a que 4 mètres d’eau dans le lit, la plus grande partie étant détournée pour l’arrosage des plantations).
Tanziḍa est un grand qçar peuplé surtout de Ḥaraṭîn. Il se gouverne à part et ne compte avec aucun district ; mais il reconnaît, comme tous les centres des environs, la suzeraineté des Ida ou Blal. La vallée, ou plutôt l’encaissement au bord duquel il s’élève, a environ1000 mètres de large ; il est borné au sud par le Bani, et au nordpar la Feïja, en contre-bas de laquelle il est de 20 à 25 mètres ; un talus presque à pic l’en sépare ; le fond, de sable blanc, est planté de palmiers.
Chaîne du Bani, Djebel Taïmzour et Foum Tisint. (Vue prise de Ez Zaouïa, qçar de Tisint.)Croquis de l’auteur.
Chaîne du Bani, Djebel Taïmzour et Foum Tisint. (Vue prise de Ez Zaouïa, qçar de Tisint.)Croquis de l’auteur.
Chaîne du Bani, Djebel Taïmzour et Foum Tisint. (Vue prise de Ez Zaouïa, qçar de Tisint.)
Croquis de l’auteur.
Profil du Foum Tisint
Profil du Foum Tisint
Profil du Foum Tisint
Départ de Tanziḍa à 8 heures et demie. Je suis le fond de la vallée. Il se rétrécit peu à peu et finit, près d’Aqqa Aït Sidi, par n’avoir plus que 200 mètres de large ; hors cela, il demeure le même : toujours sablonneux, toujours ombragé de dattiers, toujours séparé de la Feïja par une muraille verticale. A Aqqa Aït Sidi, changement brusque : les dattiers disparaissent ; la vallée se rétrécit tout à coup, de façon à ne garder qu’une largeur de 40 mètres, la place de la rivière ; en même temps celle-ci s’enfonce dans un profond kheneg. Ce défilé s’appelle Foum Tisint ; s’ouvrant dans le flanc du Bani, il donne issue aux eaux du Petit Atlas et de la Feïja. Le passage, de 150 mètres de largeur totale, se divise en deux parties : l’une est un plateau sur lequel passe le chemin ; l’autre, en contre-bas de la première, et large de 40 mètres, est occupée par le lit du cours d’eau ; ces deux portions sont séparées par un talus à 1/1 de 20 à 30 mètres de haut. Plateau, talus, chemin, tout n’est que pierre, comme les flancs de la montagne ; ceux-ci sont escarpés, et composés de cette roche noire et luisante que je trouve si souvent dans le sud. Le Bani est fort étroit ; c’est une arête aiguë, une lame qui émerge du sol ; quoique je le traverse obliquement, il est bientôt franchi : en un quart d’heure, j’atteins l’extrémité sud du kheneg. Là toute l’oasis de Tisint se découvre à mes yeux : immense forêt de palmiers, vaste étendue sombre, au milieu de laquelle brillent les taches blanches des qçars ; des collines basses, des talus de sable jaune, bordent au loin l’océan de verdure ; à mes pieds, la rivière, qui sort du kheneg, s’avance avec majesté, pleine d’une eau bleue et limpide, vers les bois de dattiers où je la vois bientôt s’enfoncer et disparaître. Sur sa rive droite, au seuil des plantations, est le grand qçar d’Agadir. J’y entre à 10 heures du matin.
Dans cette courte marche, j’ai traversé ou vu plusieurs cours d’eau : l’Ouad Tanziḍa (lit mi-sable, mi-gravier ; 100 mètres de large, avec 8 mètres d’eau, jusqu’au confluent de l’Ouad Aginan ; 200 mètres de large, avec 20 mètres d’eau, au-dessous de ce point) ; l’Ouad Aginan (je ne le vois que de loin ; sa vallée, ombragée de palmiers,se creuse à pic dans les sables de la Feïja ; elle semble identique à celle de l’Ouad Tanziḍa) ; l’Ouad Qaçba el Djouạ (lit moitié roche, moitié sable, de 25 mètres de large, avec 8 mètres d’eau claire et courante ; cette eau est douce) ; l’Ouad Tisint (le lit, au point où je le traverse, a 40 mètres de large ; il est de sable ; une eau limpide et courante, profonde de 70 centimètres, en occupe la moitié ; cette eau est salée, comme celle de l’Ouad Tanziḍa qui la compose en partie).