[53]Au singulier,khenîf; au pluriel,khenfân.[54]Lazemmitase compose de blé ou d’orge grillé, puis moulu ; elle se mange avec un peu d’eau ; suivant la quantité de celle-ci, on fait soit une pâte, soit une bouillie.[55]On peut leur appliquer de tous points ces mots de M. Duveyrier sur les Touâreg : « En général les Touâreg sont de haute taille... Tous sont maigres, secs, nerveux ; leurs muscles semblent des ressorts d’acier. Blanche est leur peau dans l’enfance ; mais le soleil ne tarde pas à lui donner la teinte bronzée spéciale aux habitants des tropiques. » (H.Duveyrier,Touâreg du Nord, liv. IV, chap.IV,Caractères physiques des Touâreg.)[56]Agni, plurielignan. Mot amaziṛ ayant le sens de brèche, tranchée, défilé très étroit.[57]On appelleṛezoudes troupes de partisans qui se réunissent pour exécuter des coups de main,ṛazia. Les ṛezous n’ont pour but que le pillage ; ils opèrent soit contre les caravanes et les voyageurs, soit contre des tribus ennemies.V.SÉJOUR DANS LE SAHARA.1o. — TISINT.En arrivant à Tisint, une région nouvelle a commencé pour moi ; ciel, productions, habitants, costumes, tout y diffère de ce que j’ai vu avant ce jour. Jusqu’ici j’étais dans un pays montagneux ; il avait le climat et les produits du sud de l’Europe ; les habitants étaient des Chellaḥa, presque tous vêtus de laine blanche. Ce pays, le Bani en est la limite. Lorsque, après l’avoir traversé, on entre à Tisint, on met le pied dans un monde nouveau. Ici, pour la première fois, l’œil se porte vers le midi sans rencontrer une seule montagne : la région au sud du Bani est une immense plaine, tantôt blanche, tantôt brune, étendant à perte de vue ses solitudes pierreuses ; une raie d’azur la borne à l’horizon et la sépare du ciel : c’est le talus de la rive gauche du Dra ; au delà commence le Ḥamada. Cette plaine brûlée n’a d’autre végétation que quelques gommiers rabougris, d’autres reliefs que d’étroites chaînes de collines, rocheuses, entrecoupées, s’y tordant comme des tronçons de serpents. A côté du désert morne, sont les oasis, avec leur végétation admirable, leurs forêts de palmiers toujours verts, leurs qçars pleins de bien-être et de richesse. Travaillant dans les jardins, étendue nonchalamment à l’ombre des murs, accroupie aux portes des maisons causant et fumant, on voit une population nombreuse d’hommes au visage noir, Ḥaraṭîn de couleur très foncée ; leurs vêtements me frappent d’abord : tous sont vêtus de cotonnade indigo, étoffe du Soudan. Je suis dans un nouveau climat : point d’hiver ; on sème en décembre, on récolte en mars ; l’air n’est jamais froid ; au-dessus de ma tête, un ciel toujours bleu,Où jamais ne flotte une nue,S’étale implacablement pur.Tisint est une des plus grandes oasis du Sahara Marocain. Elle est située au fond d’une cuvette dont les bords sont, d’une part le Bani, de l’autre une ceinture de collines, rocheuses au sud, sablonneuses à l’est et à l’ouest. Au milieu de ce cercle,s’étend une plaine de sable blanc : là se trouve l’oasis, forêt de palmiers traversée par une belle rivière, avec qçars s’élevant à la lisière des plantations.L’Ouad Tisint a en toute saison beaucoup d’eau ; cette eau est salée ; les habitants boivent de préférence celle qui provient de pluie, et qui se conserve en quelques creux de rochers des environs ; ils n’ont pas de citernes. La rivière renferme beaucoup de poissons ; on en pêche qui ont 40 centimètres de longueur. Ces poissons, cette onde abondante et amère donnent lieu à mille légendes : les gens du pays ne doutent pas que l’Ouad Tisint ne tire ses eaux de la mer. Leur opinion tient à une croyance répandue dans les campagnes du Maroc. Les fleuves, les ruisseaux, les sources qui coulent à la surface du globe, ont deux origines principales : les uns, d’eau douce, viennent des nuages du ciel, dont la substance s’emmagasine dans la terre ; les autres, salés, sont produits par l’onde marine, qui s’infiltre sous le sol. Il y a aussi des lits qui ne s’emplissent que durant les pluies : pour ceux-ci, point d’hésitation sur la cause qui les forme. Enfin on voit des cours d’eau d’une quatrième sorte, les plus mystérieux ; ils coulent l’année entière, qu’il pleuve ou non, sans qu’on leur connaisse de source : ils ne viennent ni de la terre, ni de la mer, ni du ciel, mais de Dieu seul. L’Ouad Tisint passe au milieu des dattiers ; ils croissent sur ses bords mêmes et ombragent ses flots ; le lit de la rivière, presque partout rocheux, est au niveau des plantations et sans berges ; il a 100 à 120 mètres de large, dont le quart est couvert par la nappe liquide, d’ordinaire divisée en plusieurs bras. Au-dessus de l’oasis, le volume des eaux est plus considérable. A l’entrée de la forêt, en face d’Agadir, un barrage les arrête : il se forme à ce point un réservoir long et profond, d’où partent une foule innombrable de conduits qui vont arroser chaque clos. Des diverses oasis que je verrai au Maroc, aucune n’est comparable à Tisint pour la quantité des eaux courantes : à chaque pas, on traverse des canaux, dont plusieurs ont jusqu’à 2 mètres de large et 40 ou 50 centimètres de profondeur.Le sol de l’oasis est tout sable. Les palmiers qui le couvrent sont plantés très serrés ; des murs de pisé les divisent en une infinité d’enclos ; peu d’autres arbres s’y mêlent, de loin en loin on aperçoit quelques figuiers. Point de cultures à l’ombre des dattiers : on réserve toute l’eau pour l’irrigation de cet arbre précieux. Il n’y a de champs qu’en dehors de la forêt, à la lisière de l’oasis ; là on cultive dans le sable des légumes et de l’orge ; on ne le fait que les années de pluie, quand l’eau du ciel féconde la terre, et que la rivière, plus grosse que d’habitude, fournissant plus qu’il ne faut aux palmiers, permet d’arroser une plus grande surface de terrain. La datte est la fortune de Tisint ; grâce à elle, cette dernière est un des centres les plus prospères du Sahara Marocain : suivant un dicton du pays, des trois oasis célèbres de la contrée, Tatta, Aqqa et Tisint, la première l’emporte enpopulation, et la dernière en nombre de palmiers. Tisint produit des dattes de plusieurs espèces :djihel,bou iṭṭôb,bou feggouç,bou sekri,bou souaïr[58]; les djihels y dominent de beaucoup : elles y sont très bonnes, tandis qu’ailleurs elles sont d’ordinaire médiocres.Oasis de Tisint. (Vue générale prise d’Agadir.)Croquis de l’auteur.Oasis d’Aqqa. (Vue générale prise des coteaux situés au nord-est du qçar d’El Kebbaba.)Croquis de l’auteur.Plateau des Ilalen, plaines du bas Sous, Océan Atlantique, Grand Atlas. (Les parties ombrées du Grand Atlas sont couvertes de neige.) (Vue prise d’Afikourahen.)Croquis de l’auteur.Les qçars de Tisint sont au nombre de cinq : Agadir (500 familles), Aït ou Iran, Taznout, Ez Zaouïa, Bou Mousi. Agadir et Bou Mousi sont les deux principaux ; en temps de guerre, tout Tisint enferme ses biens entre leurs murs. Bou Mousi et Ez Zaouïa sont habités presque exclusivement par des marabouts ; à Bou Mousi, se trouve la zaouïa de Sidi Ạli ou Ạbd er Raḥman, dont l’influence est grande sur les Oulad Iaḥia ; à Ez Zaouïa, celle de Sidi Ạbd Allah ou Mḥind, avec le tombeau de ce saint et celui de son fils Sidi Moḥammed ou Bou Bekr ; cette dernière est très vénérée d’une partie des Berâber ; de tout le voisinage on vient visiter les mausolées des trois bienheureux et apporter des offrandes à leurs descendants. Il y a d’autres qoubbas à Tisint : telle est celle de Moulei Ismạïl, en face d’Agadir. Tant de saints, morts et vivants, prouvent une population pieuse ; en effet les Ḥaraṭîn de Tisint sont dévots, formant contraste en cela avec les autres Musulmans de la contrée, et surtout avec ces « païens » d’Arabes, comme ils appellent les nomades voisins. A Tatta, à Aqqa d’une part, chez les Zenâga de l’autre, personne ne fait le pèlerinage de la Mecque, personne ne sait lire, si ce n’est un petit nombre de marabouts ; personne ne dit régulièrement les prières, beaucoup ne les savent pas. Le seul acte religieux qu’on fasse est de donner quelque argent à des zaouïas ; encore ne le leur apporte-t-on point : il faut que les religieux aillent eux-mêmes quêter en chaque village. Chez les nomades, chez les Ida ou Blal surtout, c’est pis : on a beau venir chez eux, ils ne donnent rien ; si les marabouts insistent, ils les traitent de fainéants et les renvoient en se moquant d’eux ; leur parle-t-on du ḥadj ? ils répondent qu’ils ne vont qu’où il y a de l’argent à gagner ; quant à lire et à écrire, pas unhomme ne le sait dans la tribu ; prier, ils n’y ont jamais pensé. A Tisint, au contraire, peu de gens jouissant d’un peu d’aisance qui ne portent le titre de ḥadj. Faire le pèlerinage est l’ambition de tous les habitants. Il faut1000 ou1500 francs pour cela, grosse somme dans le pays : ils travaillent sans relâche jusqu’à ce qu’ils l’aient acquise ; l’ont-ils ? les voilà partis pour Tanger, et de là pour la Mecque. Prodige plus rare, quelques-uns savent lire. C’est la première fois qu’en dehors des villes et des zaouïas je vois des Marocains lettrés. Tisint est une merveille au milieu de l’ignorance générale. Avec cette piété, il ne peut régner pour les marabouts qu’une libéralité et un respect extrêmes : couvents et religieux ont fleuri de toutes parts sur un sol si propice.A Tisint, comme partout au sud du Bani, la plupart des constructions sont en pisé ou en briques séchées au soleil ; quelquefois, dans les maisons pauvres, les parties basses sont en pierre ; les demeures riches sont tout en pisé. Cette dernière matière est la seule estimée dans le pays. Pour les charpentes, on se sert de poutres de palmier. Les maisons ont un rez-de-chaussée, un premier étage et une terrasse ; chacune possède une cour intérieure. Quelques rares bâtiments sont blanchis ; la chaux est en général réservée aux qoubbas. Les rues sont étroites, à tel point que, dans la plupart, les mulets ne peuvent passer chargés ; elles sont en grande partie couvertes.La population de Tisint, comme celle de toutes les oasis du sud du Bani, est un mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn ; ici ces derniers, en proportion bien plus forte que partout ailleurs, forment plus des neuf dixièmes des habitants : ainsi Tisint est presque entièrement peuplée de Ḥaraṭîn. En même temps, sans doute à cause de cela, leur couleur y est plus foncée que nulle part. Nous remarquerons, en tous lieux, que le teint des Ḥaraṭîn est d’autant plus noir qu’ils sont plus compacts, d’autant plus clair que les Chellaḥa auxquels ils sont mélangés sont plus nombreux.Hartania de Tisint.Croquis de l’auteur.Les costumes sont les suivants. Au lieu de chemise, on porte une kechchaba de cotonnade indigo (khent)[59]: c’est un morceau d’étoffe, de 2 mètres à 2m,50 de long sur 1 mètre à 1m,20 de large, au milieu duquel est pratiquée une fente longitudinale où l’on passe la tête ; les deux pans de la pièce tombent naturellement, l’un par devant, l’autre par derrière ; point de coutures ; on se contente de nouer ensemble les coins des pans dans le bas, à droite et à gauche ; le côté reste nu. La plupart du temps on n’a qu’une kechchaba ; quelques riches en mettent deux,la seconde étant en coton blanc (sḥen). Par-dessus ce vêtement, les uns portent le ḥaïk de laine blanche, d’autres le bernous, parfois blanc, plus souvent brun (kheïdous), quelques-uns le khenîf. On s’entoure la tête d’un étroit turban de khent ou, plus souvent, on reste tête nue. Aux pieds on a des belṛas jaunes, au bras quelque amulette, au cou un cordon de cuir où sont pendus quatre objets : une pipe[60]à fourneau en bois noir du Soudan, un poinçon pour la nettoyer, une pince pour saisir la braise et allumer, enfin un sachet de cuir pour le tabac ; ces sachets, appelésbit, tous du même modèle, sont apportés de Timbouktou. Le costume comporte une dernière pièce, qui couvre tour à tour diverses parties du corps : c’est le caleçon. Il est de khent et descend au-dessous du genou. Les riches seuls le possèdent. A l’intérieur des qçars, ils le portent comme se porte d’ordinaire ce vêtement. Sortent-ils, ont-ils une marche à faire ? ils l’ôtent, sous prétexte qu’il gêne les mouvements, et se l’enroulent autour de la tête comme renfort de turban. Tels sont les costumes et la façon de s’habiller des Musulmans sédentaires dans les oasis du sud du Bani, entre Dra et Sahel. Les vêtements des nomades de la même région diffèrent peu ; ils sont moins variés encore : une seule kechchaba, toujours de khent ; le caleçon facultatif ; un ḥaïk de laine blanche ; un bernous de même couleur ; rien sur la tête, chez quelques vieillards seuls un turban de khent ; une amulette enfermée dans un étui de métal et pendue soit au cou, soit au bras ; la pipe et ses accessoires : c’est là leur costume uniforme. Parmi eux, les Ida ou Blal se distinguent par leur façon de porter les cheveux : alors que les autres Marocains que j’ai vus les rasent ou les tiennent très courts, beaucoup d’Ida ou Blal les laissent pousser et gardent une chevelure longue de 10, 15 et 20 centimètres. Les femmes s’habillent d’une manière identique chez les Ḥaraṭîn, les Chellaḥa et les nomades. Leur vêtement est le même que dans le reste du Maroc, une pièce d’étoffe unique attachée sur les épaules et retenue à la ceinture ; le tissu, au lieu d’en être comme auparavant de cotonnade blanche ou de laine, est de khent. Un voile court, en khent, complète le costume ; elles s’en couvrent le visage devant les hommes, lorsque leurs pères ou leurs maris sont présents ; hors de la vue de ces derniers, elles ne le mettent pas. Elles se peignent peu la figure et ne se tatouent point ; la coutume du tatouage est à peu près inconnue au Maroc. Comme bijoux, elles ont de grosses boucles d’oreilles d’argent, des agrafes de même métal, un grandnombre de colliers où l’ambre domine, mêlé de mial, de pièces d’un et de deux francs, de grains de verre et de corail, puis des diadèmes argent et corail, des bracelets de corne, enfin quelques bagues d’argent. Pieds nus d’ordinaire, elles mettent pour sortir les belṛas rouges de toutes les Marocaines.Parmi les hommes de cette région, les Chellaḥa et les Ḥaraṭîn sont en général de taille moyenne, bien faits, forts, lestes, et laids de figure ; les Arabes sont presque tous petits et d’apparence chétive, avec de beaux traits. On trouve peu de femmes agréables chez les Chellaḥa ; au contraire, beaucoup de Ḥarṭaniat sont jolies ; elles se distinguent dans leur jeunesse par de grands yeux pleins de mobilité et d’expression, une physionomie ouverte et rieuse, des mouvements souples et gracieux. Les femmes des tribus nomades, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia, etc., sont la plupart belles ; en aucun lieu du Maroc je n’ai vu d’aussi beaux types que parmi elles : elles ont la noblesse, la régularité, la grâce ; leur peau est d’une blancheur extrême, celle du moins de leur visage et de leurs bras ; car l’habitude de porter des habits indigo, jointe à celle de ne se jamais laver, donne à leur corps des tons foncés et bleuâtres différents de sa couleur naturelle.Dans cette contrée, comme dans le blad es sîba tout entier, on ne va jamais sans armes : tant qu’on est dans l’intérieur d’un qçar ou d’un douar, on ne porte que le poignard ; dès qu’on sort, fût-ce pour la course la plus courte, on prend son fusil. Sédentaires et nomades ont comme armes le fusil et le poignard à lame courbe. La poudre se met dans une corne de cuivre ouvragé. Les cornes et les poignards sont d’un modèle uniforme, déjà décrit. Les fusils sont de deux sortes : les uns appartiennent au type en usage chez les Glaoua, à Tazenakht, etc. ; les autres sont des armes à deux coups de fabrication européenne. Ces derniers sont des fusils de chasse, à pierre, de la fin du siècle dernier ou de la première partie de celui-ci, qu’on exporte du Sénégal ; ils en viennent par terre, apportés par les caravanes du Sahel[61]. Les nomades les recherchent, près de la moitié d’entre eux en sont armés ; on en voit moins parmi les sédentaires. Les cavaliers portent le sabre. Il y a peu de ces privilégiés. Les chevaux sont très rares. Les nomades eux-mêmes n’en ont pas beaucoup. Dans les qçars, où la difficulté de les nourrir est extrême, il s’en trouveau plus trois ou quatre, en moyenne ; il n’y en a pas quinze dans tout Tisint. Les vaches sont un luxe non moins grand ; seules, les quelques maisons regardées comme très riches en possèdent ; on n’en compte pas vingt-cinq à Tisint. Les mulets sont plus rares encore que les chevaux. Il existe quelques ânes et un petit nombre de moutons et de chèvres. On nourrit ces animaux de paille, et d’herbe quand on peut, ce qui n’est pas fréquent ; on donne, en outre, aux chevaux et aux mulets des dattes de la dernière qualité (bou souaïr). Le plus souvent, pour se délivrer de ces difficultés, les habitants des qçars font des arrangements avec des nomades et leur confient leurs chevaux et leurs moutons : les nomades se chargent de les nourrir, en ont la jouissance et, au premier signal, doivent les ramener au propriétaire. Quant aux nomades, ils ont des chameaux, des moutons, des chèvres et quelques chevaux.Dans les qçars de cette région, la nourriture des habitants est la suivante : le matin, au réveil, leḥesou; vers 11 heures, l’ạsida; le soir, leṭạmavec des navets. Le ḥesou est une sorte de potage où entrent de l’eau, un peu de graisse ou d’huile et une poignée de farine d’orge ; il se mange à la cuiller[62]. L’ạsida est une bouillie épaisse ayant la consistance du ṭạm ; elle est faite de farine d’orge, ou de maïs cuite avec un peu d’eau ; au milieu, on verse de l’huile ou du beurre fondu. Le ṭạm est ce qu’on connaît ailleurs sous le nom de couscoussou ; il se fait ici avec de l’orge. La viande ne figure pas comme mets habituel dans les repas ; les riches même en goûtent rarement. Le petit nombre des heureux qui ont une vache remplacent le ḥesou du matin par une jarre de lait aigre qu’ils boivent en mangeant des dattes. L’arrivée d’hôtes transforme peu l’ordinaire : à leur entrée, on offre une corbeille de dattes ; de même avant le ṭạm du soir. Si la maison est riche et si l’on reçoit des gens de qualité, on sert le matin, au lieu de ḥesou, des galettes chaudes avec du miel de dattes[63]; s’il y a du lait, on le boit vers 3 heures, en mangeant des bou iṭṭôb ou des bou feggouç, ce qui fait une sorte de goûter ; on fait le thé deux fois par jour, avant le repas du matin et avant celui du soir ; enfin on sert de la viande avec le couscoussou. Le thé est la grande friandise au Maroc[64]: c’est la seule boisson de ce genre qui y soit en usage ; sauf à Merrâkech, à Fâs, et dans lesports, le café est inconnu ; dans ces villes, on en prend peu. Le thé, au contraire, est répandu dans tout l’empire ; au Sahara c’est un coûteux régal, que se donnent seuls les qaïds, les chikhs, les marabouts et les Juifs. Nous venons de dire la nourriture des Musulmans sédentaires ; celle des nomades est la même, si ce n’est qu’ayant des troupeaux, le lait, de chamelle surtout, tient une grande place dans leur alimentation. Les uns et les autres, lorsqu’ils voyagent, emportent des dattes comme unique provision, quelle que doive être la longueur de la route[65].Tisint est le centre d’un commerce considérable : elle trafique avec Merrâkech, Mogador, le Sous ; elle exporte vers ces points des dattes, des peaux et de la gomme, et reçoit, en retour, du Sous les grains et les huiles, de Merrâkech et de Mogador les produits européens. Tisint est un grand dépôt de ces dernières marchandises ; Agadir surtout, où s’est concentré le commerce de l’oasis et où il y a marché chaque jour : les Chellaḥa voisins et les nomades des environs, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia et Berâber, viennent s’y approvisionner, de dattes d’abord, puis de grains, d’huile et de choses d’Europe telles que khent, sucre, thé, aiguilles. Tous les principaux habitants d’Agadir se livrent au commerce ; ils ont leur fortune, qui chez les plus riches s’élève à8000 francs, composée d’une part de dattiers (à Tisint un bon dattier vaut 10 francs), de l’autre d’une somme d’argent qu’ils emploient au trafic. Faisant eux-mêmes les transactions principales, ils ne s’occupent pas du détail de la vente ; pour ce service, chacun a chez soi un Juif à gages qui du matin au soir ne fait que débiter les marchandises. Il y a ainsi une dizaine d’Israélites à Agadir. Point de mellaḥ : ces Juifs sont seuls, sans leur famille, et habitent chez leurs patrons : les uns sont de Tatta et d’Aqqa, les autres des Zenâga. Un ou deux d’entre eux font en même temps le métier d’orfèvre, spécialité des Juifs du Maroc, surtout au sud de l’Atlas. Agadir a ce qui caractérise les marchés : l’on y abat chaque jour et l’on y vend à toute heure de la viande au détail et du pain chaud. Le marché d’Agadir est le seul de Tisint. Naguère, outre ce qui s’y rencontre aujourd’hui, les produits du Soudan y affluaient. Cuirs, étoffes, bougies de cire jaune, or, y venaient de Timbouktou en abondance. A présent, plus de vestige de ce commerce. C’est par hasard et de loin en loin qu’on voit quelque objet du pays des noirs. Il en est de même à Tatta et à Aqqa : autrefois, avant que Tindouf existât, ces oasis étaient des points d’arrivée de caravanes du Soudan. Depuis trente ans que Tindouf est fondée, tous les convois du sud s’arrêtent à cette localité ; de là les marchandises prennent le chemin direct de Mogador, par le Sahel et le Chtouka : plus rien ne passe ni à Tisint, ni à Tatta, ni à Aqqa. Il faut aller à Tizounin pour commencerà trouver des produits de la Nigritie. A partir d’ici, tout le monde connaît de nom le Soudan et Timbouktou, et l’on rencontre parmi les nomades une certaine quantité de gens y ayant été, et un grand nombre au courant de son trafic, de ses usages et de son état. Avec le commerce considérable qui anime Agadir, le qçar est sans cesse rempli d’une foule d’étrangers, Ida ou Blal la plupart, venus pour affaires : c’est pourquoi nous avons décrit dès à présent la physionomie des Arabes, on en voit presque autant que de Ḥaraṭîn.L’oasis de Tisint est tributaire des Ida ou Blal. Chacun des cinq qçars qui la composent est indépendant des autres, a son administration séparée et n’entretient avec ses voisins que les rapports rendus nécessaires par la proximité ; quelquefois des querelles s’élèvent entre eux, questions d’eaux le plus souvent ; d’ordinaire, les localités vivent en bonne intelligence : le danger commun les a toujours réunies ; cet accord fait en partie la prospérité de l’oasis ; il l’a préservée des malheurs de certains qçars de Tatta. Tisint est tributaire des Ida ou Blal depuis peu de temps. Il y a vingt ans, elle l’était non pas d’eux, mais des Zenâga. L’Azdifi avait une maison à Agadir, et toute l’oasis reconnaissait sa suprématie. Les Zenâga abusèrent de leur pouvoir ; ils commirent mille excès, dépouillant les habitants de leurs biens, les tuant au moindre propos. Ceux-ci se lassèrent d’un état qui était devenu la plus dure des servitudes ; ils allèrent trouver les Ida ou Blal, leur demandèrent secours contre leurs oppresseurs et, en échange, se constituèrent leurs tributaires. Les nouveaux protecteurs se mirent en campagne ; unis aux gens de Tisint soulevés, ils chassèrent les Zenâga, les forcèrent d’abandonner et l’oasis et la Feïja, et les refoulèrent jusqu’à Agni. Depuis ce temps, Tisint vit en paix sous la suzeraineté de ses libérateurs. Cette suzeraineté n’implique aucune immixtion dans les affaires intérieures ni extérieures des qçars : chacun d’eux se gouverne à sa guise ; elle n’implique même pas alliance : qu’ils aient des guerres, soit entre eux, soit avec des étrangers, cela ne regarde point les Ida ou Blal. Les seuls devoirs réciproques sont : pour les gens de Tisint, de remettre chaque année à leurs protecteurs un tribut consistant en la charge de dattes de vingt chameaux ; pour les Ida ou Blal, de s’abstenir de tout méfait envers leurs clients. Si Tisint ou une partie de Tisint voulait leur appui pour une expédition ou une guerre défensive, cela ferait l’objet d’un traité spécial. Le fait ne s’est pas présenté depuis que les Zenâga ont été chassés ; ceux-ci n’ont point tenté de revenir ; la paix s’est établie avec eux : ils sont aujourd’hui en relations amicales et avec Tisint et avec ses suzerains.Chaque qçar, avons-nous dit, est indépendant des autres. Chacun se gouverne par l’assemblée de ses habitants, qui remet le pouvoir exécutif aux mains d’un chikh élu dans son sein : tant que ce chikh satisfait la majorité, il garde son titre : cesse-t-il de plaire, on le lui enlève et on le donne à un autre. Dans les qçars où unefamille a la prépondérance par ses richesses et sa considération, cette dignité est généralement son apanage ; si un homme, par ses qualités et sa fortune, l’emporte de beaucoup sur ses compatriotes, il demeure ordinairement chikh toute sa vie. A défaut d’influence qui s’impose, on nomme un des notables de la localité ; il reste jusqu’au jour où on cesse d’être content de lui. Le chikh veille aux affaires du qçar, en fait respecter les coutumes au dedans, en sauvegarde les intérêts au dehors ; en guerre, il marche à la tête de ses concitoyens : pour toute résolution importante, l’assemblée,anfaliz, se réunit et décide. Le degré de pouvoir des chikhs est très variable : les uns, par leurs qualités personnelles ou la puissance de leurs familles, possèdent une grande autorité ; d’autres, dépourvus de ces avantages, sont peu de chose de plus que leurs concitoyens. Dans certaines localités, il existe une sorte de maison commune, souvent distinguée par une tour ; appartenant à l’ensemble des habitants, elle est successivement prêtée à chaque chikh. D’ordinaire, il ne l’occupe pas ; il y reçoit les hôtes de distinction et les députés des tribus étrangères. A Agadir, on a fait une maison semblable de l’ancienne demeure de l’Azdifi, connue sous le nom de Dar ez Zenâgi. Point de famille ni d’homme prépondérants dans ce qçar : on y a pris pour chikh l’habitant le plus riche du lieu, un nommé El Touḥami. C’est un Ḥarṭâni. Tisint est le seul endroit où j’aie vu le titre de chikh porté par des Ḥaraṭîn, partout ailleurs on ne le donnait qu’à des Chellaḥa.En aucun des qçars que j’ai visités, je n’ai trouvé de qanouns écrits. Dans tous ceux de ces contrées, des coutumes se transmettent par la tradition ; un des devoirs du chikh est de les faire observer. Ces coutumes, les mêmes pour le fond, varient dans les détails à chaque localité. Elles se composent de peu de chose. Nous allons dire ce qui se passe, en général, en cas de contestation, de vol et de meurtre. Il faut savoir d’abord qu’il y a dans le sud un certain nombre de qaḍis : ce sont des hommes connus pour leur équité, ayant fait quelques études, soit dans le pays, soit au dehors, et appelés par la volonté des gens du voisinage à remplir les fonctions de juge. La plupart du temps, ils joignent à ce titre celui de marabout, mais ce n’est pas obligatoire[66].Un homme a-t-il une contestation avec un de ses concitoyens ? il lui dit : allons devant le qaḍi de tel endroit. L’autre doit le suivre. Le qaḍi rend un arrêt. Si ce juge n’inspire pas confiance à la partie citée, elle a le droit, une fois arrivée devant lui, de le récuser en disant : Votre justice ne me convient pas ; envoyez-moi à un autre.Cette volonté est exécutée : on désigne un qaḍi différent. Si un homme déclare ne se soumettre à aucun, s’il ne veut pas comparaître en justice, le plaignant s’adresse à l’anfaliz, lequel condamne le récalcitrant, quand il persiste dans son refus, à une forte amende. Ces qaḍis sont des gens ignorants, mais la plupart équitables et à l’abri de la corruption ; ils jugent plutôt selon le bon sens que d’après les règles du droit musulman.S’agit-il d’un vol ? Aussitôt qu’il est connu, le chikh fait crier dans le qçar qu’une amende de tant de réals punira l’individu chez qui on trouvera, à partir d’une date fixée, ou l’objet volé ou le voleur ; l’amende est, en général, égale à quatre fois la valeur de la chose dérobée. Si rien n’a reparu dans le délai indiqué, l’objet est perdu à jamais, car il a été pris par un pauvre diable qui, fuyant avec, a quitté le pays, ou il est recélé chez un homme riche qui n’avouera ni ne rendra rien. On peut, à la demande de la victime, faire des perquisitions dans les maisons ; ce droit se paie cher : pour toute demeure qu’on a fouillée sans y trouver la chose volée, il est dû au propriétaire une indemnité variant entre 30 et 50 réals, indemnité à la charge du plaignant. Dans ce pays pauvre, où les vols ne s’exercent guère sur des objets de valeur, on hésite à employer ce moyen. Mais il y a des nuances. Si le volé est un malheureux, il ne reverra jamais ce qu’on lui a ravi. Si c’est un homme puissant et audacieux, il fera ses perquisitions lui-même et, s’il trouve son bien, il le reprendra le fusil à la main, à la tête de ses parents et de ses amis. Dans le cas rare où l’on découvre un voleur par les moyens réguliers, il est condamné d’abord à rendre ce qu’il a dérobé, puis à une peine qui est déterminée par l’anfaliz ; cette peine peut être soit très légère, telle qu’une amende insignifiante, soit très rigoureuse, telle que le bannissement ; c’est selon la qualité du voleur, selon qu’il est soutenu, ou dépourvu de protections. S’il est serviteur ou client d’un homme considérable, s’il a des amis, il ne sera presque pas puni, peut-être point du tout ; si c’est un misérable sans appui, on lui prendra le peu qu’il a et on le jettera nu à la porte du qçar.Il faut faire la même distinction en cas de meurtre. Si un homme riche, audacieux, redouté, tue un malheureux, il se bornera à payer le prix du sang, somme minime qui varie suivant les endroits ; s’il est très puissant, il ne le paiera même pas : qui oserait le lui réclamer ? Ces sortes de meurtres sont fréquents. Les autres sont rares : ils entraînent toujours les résultats les plus graves. Un homme tue-t-il son égal, les parents du mort le vengent aussitôt. L’honneur leur défend aucun accommodement : ils courent sus au meurtrier ; celui-ci, de son côté, est soutenu par les siens : la guerre s’allume entre les deux familles ; elle gagne bientôt tout le qçar. Quand ces luttes intestines ont duré un certain temps, il se trouve quelquefois un homme assez sage et assez influent pour faire entendre des paroles de conciliation et être écouté ; ou bien la crainte que des voisins ne profitentde cet état produit un rapprochement. Trop souvent une des factions appelle l’étranger à son aide ; l’étranger, c’est le nomade ; alors la ruine est inévitable : aussitôt introduits dans la cité, les nomades attaquent sans différence les deux partis, font un massacre général, pillent tout, détruisent les maisons et s’en vont chargés de butin, lorsque le qçar est un monceau de ruines. Les habitants de Tisint ont eu la sagesse de ne jamais les mêler aux querelles, peu nombreuses d’ailleurs, qu’ils ont eues entre eux. Il n’en a pas été de même à Tatta : on y voit les vestiges de dix villages ruinés à diverses époques par les Ida ou Blal qui, dans la plupart, avaient été appelés en alliés pendant des guerres civiles.Chez les nomades, les choses se passent à peu près comme dans les populations sédentaires : là, plus qu’ailleurs, la loi du plus fort est seule respectée. Entre eux ne s’élèvent point ces mille contestations auxquelles les achats, les ventes, les voisinages de propriétés, donnent naissance parmi les habitants des oasis. Par contre, les vols et les meurtres sont plus fréquents.Si, dans les qçars et dans les tribus errantes, des coutumes protègent plus ou moins chaque individu contre ses concitoyens, rien nulle part ne sauvegarde l’étranger ; tout est permis contre lui. On peut le voler, le piller, le tuer : nul ne prendra sa défense ; s’il résiste, chacun lui tombera sus. Tout commerce, toutes relations, seraient impossibles si un usage spécial ne remédiait à cet état. Cet usage, de la plus haute antiquité, qui existe presque partout au Maroc, est ce que les anciens Arabes appelaientdjira[67]et ce qu’on nomme icidebiḥa. La debiḥa est l’acte par lequel on se place sous la protection perpétuelle d’un homme ou d’une tribu. C’est une ạnaïa prolongée. Prenons un exemple : un étranger entre dans un qçar ou dans un campement de nomades : il y est arrivé avec un individu de la localité ou de la tribu, qui l’a accompagné comme zeṭaṭ, après lui avoir accordé son ạnaïa, aussi appeléemezrag[68]. Si l’étranger ne fait que passer, cette protection suffit pour sa sûreté ; s’il veut séjourner, elle cesse d’être valable : l’ạnaïa ou mezrag est une garantie temporaire, créée spécialement pour les voyageurs ; celui qui veut résider quelque temps, ne fût-ce qu’un mois, doit s’en assurer une autre. Il demande, à titre perpétuel, la protection d’un personnage de la tribu : cela s’appelle « sacrifier sur lui »,debeḥ ạlih. Cette expression a pour origine l’ancien usage, qui n’est suivi aujourd’hui qu’en circonstances graves, d’immoler un mouton sur le seuil de l’homme à qui l’on demande son patronage. Si, comme il arrive d’habitude, la personne à qui ons’adresse l’accorde, on fait venir un marabout, et il écrit, séance tenante, un acte certifiant que le nommé un tel a sacrifié sur tel individu de telle tribu et qu’il est actuellement sous sa protection. Voici les termes dans lesquels se rédigent ces pièces. Je prends pour exemple une de mes debiḥas sur les Ida ou Blal. « Par la volonté de Dieu, le rabbin Iosef el Djezîri sacrifie sur Ḥaïmed ben Haïoun el Ḥarzallaoui, afin que celui-ci le protège contre ses frères les Mekrez ; ayant reçu du Juif le prix de la debiḥa, il devient responsable envers lui de tous les dommages qui lui seraient faits par les Mekrez ; il les prend à sa charge et lui restituera ce qu’on lui enlèverait. De son côté, le Juif s’engage à payer à Ḥaïmed ben Haïoun dix coudées de cotonnade chaque année. Ces conditions ont été acceptées par les deux parties. Écrit en leur présence, le 26 moḥarrem 1301. Le serviteur du Dieu très haut, Ḥamed ben Moḥammed El Ḥaddad el Ạmrani. » Cette protection se paie d’ordinaire, on le voit, d’une légère redevance annuelle ; seuls quelques grands seigneurs se font un point d’honneur de ne rien demander. Il ressort de la teneur de l’acte qu’une fois cette démarche faite, on n’a rien à craindre des concitoyens de son patron ; on peut circuler sans péril parmi eux : s’attaquer à vous serait s’attaquer à lui-même ; toutes les lois qui le sauvegardent vous sauvegardent aussi : on est entré sous leur protection par le fait de la debiḥa ; elle incorpore, en quelque sorte, à la tribu. Comme, à côté des coutumes, il y a la loi du plus fort, et que celle-ci l’emporte souvent, on a soin de prendre pour patron un homme considérable, d’une famille puissante, et surtout d’un caractère fier et intrépide, qui ne soit pas d’humeur à permettre qu’on lèse ses clients. Il faut choisir aussi un homme loyal, car si la debiḥa assure contre les concitoyens du protecteur, elle ne garantit pas contre lui. Il est rare qu’un patron trahisse son client ; celui qui le fait devient l’objet du mépris général, et ses frères mêmes ne le soutiendraient pas. Dans toute tribu ou localité où on veut séjourner un certain temps, dans celles où on désire soit acheter des biens soit établir des dépôts de marchandises, il faut faire une debiḥa : les négociants possesseurs d’un commerce étendu en font un très grand nombre. Dans les tribus nomades, on prend pour protecteurs les chefs des principales familles ; dans les qçars, l’usage est de s’adresser au chikh. Les actes de debiḥa font partie des héritages : les fils des patrons et ceux des clients restent liés entre eux par les engagements qui unissaient leurs pères. Deux choses seules peuvent annuler une debiḥa : la cessation du paiement de la redevance par le client, ou la trahison du patron.Telle qu’elle existe entre particuliers, la debiḥa existe entre tribus. Pour se mettre sous la protection d’une tribu, il y a deux moyens : sacrifier sur un de ses membres, ou sur la tribu entière : chaque individu étant solidaire de ses frères, les deux actes ont un résultat identique. D’ordinaire, les particuliers et les petits groupes, tels que les qçars isolés, se mettent sous la protection d’un seul personnage ;au contraire, les districts, les grandes fractions font les debiḥas sur les tribus entières. Ainsi, le district de Tisint est vassal de l’ensemble des Ida ou Blal, tandis qu’à Tatta chaque qçar isolément a pour patron[69]un membre de cette tribu ; la tribu des Aït Jellal s’est déclarée cliente de la masse des Ida ou Blal et ceux-ci, à leur tour, se sont constitués tributaires de l’ensemble des Berâber. Ces liens, encore que nous nous servions parfois des mots de suzeraineté et de vasselage pour les désigner, n’impliquent, nous le répétons, aucune immixtion dans les affaires, aucune suprématie. Les actes de debiḥa ne font que garantir, dans l’étendue de la tribu qui patronne, la sûreté des membres de la tribu cliente. Les Aït Jellal étant vassaux des Ida ou Blal, ceux-ci devront respecter en tous lieux les personnes et les biens des premiers, qui pourront voyager en sécurité sur leurs terres. Les Ida ou Blal, grâce à leur debiḥa sur les Berâber, pourront circuler sans péril dans les régions habitées par ces derniers. Si, par erreur, des marchandises de tribus clientes sont pillées par les patrons, ou réciproquement, on devra rendre ce qui a été pris, dès qu’on apercevra la faute commise. Ce sont surtout d’une part les populations commerçantes dont les caravanes ont à traverser les territoires ou à craindre les ṛezous de tribus étrangères, de l’autre les districts faibles enclavés dans les contrées parcourues par des voisins puissants, qui ont besoin de ces debiḥas. La garantie qu’elles procurent se paie par une redevance annuelle, plus ou moins forte suivant l’importance de la fraction cliente et l’étendue de ses relations avec ses patrons. Certaines tribus, comme certains individus, ont à la fois plusieurs suzerains différents.Les debiḥas rendent possibles le commerce et les voyages ; elles les rendraient faciles et leur enlèveraient tout risque si elles étaient respectées. Souvent elles ne le sont pas : entre particuliers, on les viole rarement ; entre tribus, on a moins de scrupules. Voici les cas d’infraction les plus fréquents. Le client d’un particulier peut être tué ou pillé par des concitoyens de son patron. Si les meurtriers ou les ravisseurs ont agi par ignorance, s’ils témoignent leurs regrets et proposent de payer le prix du sang et de rendre ce qu’ils ont pris, on accepte généralement ces offres, et les choses en restent là. Mais, dans un pays où tout le monde se connaît par son nom, il est rare qu’on puisse alléguer l’ignorance. On a presque toujours agi en connaissance de cause. L’agression constitue donc un outrage personnel au patron de la victime ; son honneur est engagé à en tirer sans retard une vengeance éclatante. Il réunit tous ses parents, ce qui peut s’étendre loin, et les prie de l’aider dans ses représailles ; s’il est puissant, il entraîne à sa suite une grande partie de la tribu. Au premier jour, il attaque et tue ceux qui l’ont outragé. Ces nouveaux morts demandent vengeanceà leur tour : riches ou pauvres, considérés ou non, leurs proches, la fraction à laquelle ils appartiennent, ne peuvent sans honte laisser leur meurtre impuni. On prend les armes : une guerre civile éclate ; la tribu entière ne tarde pas à y prendre part. Ces guerres, courtes dans les qçars, durent des années parmi les nomades, et s’allument surtout chez eux. Nous avons choisi le cas d’un notable ayant à se venger de gens moins puissants. Si le patron offensé était assez fort pour réunir autour de lui presque toute la tribu, il châtierait de même les auteurs de l’attentat, mais les parents de ces derniers n’oseraient entrer en lutte contre lui ; ils se borneraient à demander une indemnité, qu’on leur accorderait sans doute, ou bien ils temporiseraient, épiant l’occasion de laver leur honneur en faisant tomber dans un guet-apens leur ennemi ou l’un des siens ; le jour venu, ils feraient le coup, et émigreraient, de peur des représailles. Un troisième cas se présente, le plus fréquent : on peut s’être attaqué au client d’un homme faible. Si la fraction de ce dernier est très unie, si les auteurs de l’agression en sont mal vus, elle considère l’insulte comme sienne et tout entière embrasse sa cause : on rentre dans le premier cas. Si au contraire son groupe est divisé, si ceux dont il se plaint y ont des amis, peu de gens se lèveront à sa voix. S’il a affaire à aussi faible que lui, il pourra se venger ; si son adversaire est puissant, ou bien il se résignera à boire sa honte, ou bien, s’il est homme de cœur, il assassinera par surprise son ennemi ou quelqu’un de sa famille, et prendra la fuite. Tels sont les faits qui se produisent lorsqu’un particulier est lésé par son concitoyen dans la personne d’un client ; que ce client soit individu, groupe ou qçar, les choses se passent de même. Les suzerains, à moins d’être dans l’impossibilité de le faire, tirent une vengeance sanglante de l’attentat commis contre un de leurs vassaux. Il y va de leur honneur. Pour ce motif, des groupes importants, des qçars, aiment mieux se mettre sous la protection d’un seul individu que sous celle de toute une tribu.Ceux qui ont pour patronne une tribu sont moins bien protégés. Des hommes, des troupes, ont-ils lésé des gens d’un groupe vassal du leur ? L’action est blâmable. Le devoir de l’assemblée de la tribu suzeraine est de faire rendre justice aux clients offensés. Mais là nul n’a d’intérêt personnel, nul ne prend la chose à cœur ; au contraire. Quel est le fait dont on se plaint ? un ṛezou a enlevé une caravane ? quelques hommes ont pillé un voyageur isolé ? Dans l’assemblée siègent plusieurs membres du ṛezou en question ; il leur coûte de rendre gorge, surtout si le convoi était richement chargé ; ceux qui n’ont point participé au profit sentent que le lendemain pareille chose pourra leur arriver, et craignent de demander à leurs concitoyens des comptes qu’à leur tour ils seront heureux de ne pas rendre ; enfin la prise d’une belle proie est un succès qui flatte l’amour-propre de toute la tribu. Quand la fraction plaignante est puissante, qu’on a des représailles graves à craindre, il faut s’exécuter ;mais on traîne les choses en longueur, on cherche mille prétextes pour restituer moins qu’on n’a pris, on donne aussi peu que possible. Si la tribu lésée est faible, éloignée, qu’on n’ait pas de vengeance à redouter, l’on ne rend qu’au bout de longtemps, et presque rien. Aussi les gens de fractions clientes, en voyage sur le territoire de leurs patrons, se font souvent accompagner, par précaution, de l’un d’eux comme zeṭaṭ. Lorsque, de deux tribus unies par un acte de debiḥa[70], l’une met trop de mauvaise volonté à remplir ses engagements, le pacte se rompt et une guerre s’ensuit. Elle peut avoir lieu entre sédentaires et nomades, ou entre nomades. Dans le premier cas, les nomades se réunissent en masse, marchent sur les qçars, les assiègent et dévastent les jardins. A moins que les habitants n’appellent d’autres nomades à leur secours, ils sont obligés, s’ils ne veulent voir détruire leurs cités, de demander grâce et d’acheter la paix par une rançon. Entre nomades, la guerre est différente : guerre peu active, toute de surprises ; rarement il y a de vrais engagements, on se borne à des ṛazias mutuelles ; on tâche de tomber à l’improviste sur les tentes, sur les troupeaux de ses adversaires, cherchant le butin et non le combat. Ces guerres-là durent souvent pendant plusieurs générations.Lorsque, dans un qçar ou une tribu, on vole, on pille ou on tue des membres d’une fraction limitrophe, et qu’on refuse tout dédommagement, la guerre en résulte ; cela ne peut être lorsque les lésés appartiennent à des tribus lointaines. Entre groupes éloignés, un usage est universel : celui des représailles. Prenons des exemples. Un individu du qçar de Tisenna s Amin a été tué par des hommes d’Agadir Tisint. Le premier habitant d’Agadir qui tombera entre les mains des gens de Tisenna s Amin sera mis à mort. Un Zenâgi, étant à Agadir Tisint, a été dupé dans un marché par un homme du qçar, et l’anfaliz a refusé de lui rendre justice. Le premier individu d’Agadir qui entrera sur le territoire des Zenâga sera arrêté ; on ne le laissera partir qu’après qu’il aura donné une somme égale à celle dont ses compatriotes ont fait tort au Zenâgi : s’il ne l’a pas avec lui, il devra la faire chercher, et restera prisonnier jusqu’à paiement complet. Ainsi du reste. C’est la loi du talion : chacun reprend, dès que l’occasion s’en présente, ce dont il a été frustré. D’après cette coutume, l’Azdifi ordonnait de me mettre en prison comme sujet du sultan, parce que des hommes de sa tribu étaient incarcérés à Merrâkech.Les habitants de Tisint et tous les sédentaires de la région emploient la langue tamaziṛt. La plupart d’entre eux possèdent, par suite de leurs rapports avec les nomades voisins, une teinture d’arabe. Les femmes et les enfants ne connaissent que le tamaziṛt. Les hommes apprennent l’arabe à mesure qu’ils grandissent ; ils le saventplus ou moins : les pauvres, sans cesse occupés de travaux manuels, peu ; les riches, davantage, grâce au commerce et aux affaires quotidiennes avec les nomades. Les principaux citoyens le parlent couramment. Pour ce motif, le tamaziṛt en usage est moins pur qu’il n’était à Tazenakht et chez les Zenâga ; des mots arabes s’y sont introduits, surtout dans la conversation des hommes ; les femmes ont mieux conservé les anciennes expressions. Si les populations sédentaires des oasis ont pour idiome le tamaziṛt, toutes les tribus nomades du sud du Bani, Oulad Iaḥia, Ida ou Blal, Aït ou Mrîbeṭ, parlent l’arabe. Femmes et enfants n’usent que de cette langue. Parmi les hommes, beaucoup n’en savent point d’autre ; ceux-là seuls que de fréquentes affaires appellent dans les qçars apprennent à la longue un peu de tamaziṛt ; ils mettent de l’amour-propre à ne s’en servir que quand leur interlocuteur ne comprend pas l’arabe, lorsque c’est une femme, par exemple. Les familles d’Oulad Iaḥia qui habitent le Zgiḍ et les bords du Dra, celles d’Ida ou Blal qui ont des domiciles à Tatta et celles d’Aït ou Mrîbeṭ fixées à Aqqa et à Tizounin, font exception à cette règle. Ces familles, isolées, en contact journalier avec les Imaziṛen, ont appris leur langue, bien qu’elles se servent entre elles de l’arabe.Nous nous sommes occupés à plusieurs reprises de la langue, des usages, des coutumes des Marocains ; nous n’avons pas dit un mot de leur caractère : c’est qu’il nous paraît difficile d’être exact sur ce sujet. Quelles qualités, quels défauts attribuer à un ensemble de tant d’hommes, dont chacun est différent des autres et de soi-même ? S’efforce-t-on de démêler des traits généraux ? Lorsqu’on en croit reconnaître, une foule d’exemples contradictoires surgissent, et, si l’on veut rester vrai, il faut se restreindre à des caractères peu nombreux, ou dire des choses si générales qu’elles s’appliquent non seulement à un peuple, mais à une grande partie du genre humain. Partout même mélange de qualités et de défauts, avec les modifications qu’apportent la civilisation ou la barbarie, la richesse ou la pauvreté, la liberté ou la servitude. Il me paraît difficile de reconnaître aujourd’hui à ceux qu’Ibn Khaldoun appelle Berâber le bouquet de vertus dont il les orne. Si une chose peut donner l’idée du caractère des Marocains, ce sont les ouvrages où a été décrit celui des Kabiles ou d’autres populations imaziṛen de l’Algérie. Une longue expérience, des études approfondies, ont donné à des hommes éminents le droit de traiter avec autorité un tel sujet. On ne saurait l’avoir quand on a, comme moi, passé une seule année dans un pays. Aussi n’entreprendrai-je point de dire ce que sont et ne sont pas les Marocains ; je me bornerai à signaler quelques traits isolés qui m’ont frappé et que j’ai retrouvés en beaucoup de lieux ou remarqué dans certains groupes. Je le ferai en déclarant que « je n’ay rien à dire entièrement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en un mot ». Presque partout règnent une cupidité extrême et, comme compagnons, le vol et le mensonge sous toutes leurs formes. Engénéral, le brigandage, l’attaque à main armée, sont considérés comme des actions honorables. Les mœurs sont dissolues. La condition de la femme est au Maroc ce qu’elle est en Algérie. D’ordinaire peu attachés à leurs épouses, les Marocains ont un grand amour pour leurs enfants. La plus belle qualité qu’ils montrent est le dévouement à leurs amis. Ils le poussent aux dernières limites. Ce noble sentiment fait faire chaque jour les plus belles actions. En blad es sîba, pas un homme qui n’ait bien des fois risqué sa vie pour des compagnons, pour des hôtes de quelques heures. La générosité, se traduisant surtout par l’hospitalité, n’est l’apanage particulier d’aucun groupe : les nomades ont l’habitude de taxer les Chellaḥa d’avarice ; ces derniers accusent les Ḥaraṭîn du même vice. Je ne me suis point aperçu qu’il y ait entre eux de distinction profonde à ce sujet. Partout également, m’a-t-il semblé, il y a des avares et des hommes généreux ; d’ordinaire, dans les contrées riches on reçoit avec libéralité les étrangers, dans les localités pauvres on ne leur donne rien ; dans tel qçar, qu’il se présente cent voyageurs en même temps à la mosquée, on apportera à manger pour tous, dans tel autre on n’offrira pas l’hospitalité à un seul. De même chez les nomades. Les Marocains ont, comme tous les hommes, plus ou moins d’amour-propre ; chez les Arabes du sud, ce sentiment est très développé et se change souvent en une noble fierté ; chez les Ḥaraṭîn, il prend volontiers la forme d’une vanité puérile ; les Chellaḥa l’ont moins. Inutile de dire que ces populations, qui passent leur existence les armes à la main, sont braves. Inutile de dire qu’elles sont attachées à leur indépendance : la plupart l’ont conquise et la défendent chaque jour au péril de leur vie, soit contre le sultan, soit contre leurs voisins ; les tribus du blad el makhzen elles-mêmes ne font que se révolter. Je n’ai pu juger avec mes yeux de la valeur guerrière des divers habitants du Maroc ; il est admis dans le pays que les peuplades les plus braves et les plus aguerries sont les grandes tribus nomades du sud et de l’est du Grand Atlas : Berâber, Aït Seddrât, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia, Aït ou Mrîbeṭ d’une part ; Doui Mnia, Oulad el Ḥadj de l’autre. Après eux, très braves aussi, viennent les montagnards, les Chellaḥa du massif Atlantique et les Qebaïl du Rif. Les populations de plaine, cantonnées dans les basses vallées des fleuves et sur les bords de l’Océan, forment une troisième classe regardée comme au-dessous des précédentes en courage. Les moins estimés de tous sont les Ḥaraṭîn. Les Marocains sont prompts à verser le sang et ne font aucun cas de la vie des autres ; je n’ai vu ni entendu citer d’exemple de cruauté de leur part. En général, Chellaḥa et Ḥaraṭîn sont laborieux : adonnés à l’agriculture, ils semblent, les seconds surtout, industrieux en ce qui la concerne. Ils n’ont pas l’esprit vif de certains Arabes, tels que les Ida ou Blal et les Oulad Iaḥia : ceux-ci, malgré leur ignorance, ont une intelligence remarquable, sont curieux et comprennent vite. Ces Arabes ont des façons distinguées et de la politesse, tandis que les Imaziṛen sont la plupart grossiers. En revanche,on trouve parfois dans ceux-ci une certaine bonhomie, rare chez les premiers. Le Maroc, à l’exception des villes et de quelques districts isolés, est très ignorant. Presque partout, on est superstitieux et on accorde un respect et une confiance sans bornes à des marabouts locaux dont l’influence s’étend à une distance variable. Nulle part, sauf dans les villes et districts exceptés plus haut, on ne remplit d’une manière habituelle les devoirs religieux, même en ce qui concerne les pratiques extérieures. Il y a des mosquées dans tout qçar, village ou douar important ; elles sont plus fréquentées par les voyageurs pauvres, à qui elles servent d’abri, que par les habitants.Avant de quitter Tisint, disons qu’auprès des cinq qçars actuels, s’en trouvent quatre autres ruinés, trois au sommet du Djebel Taïmzouṛ et un à l’extrémité sud de Foum Tisint, traversé par le chemin. On ne sait de quelle époque date leur destruction ; de mémoire d’homme on les a vus ce qu’ils sont aujourd’hui ; leur fondation est attribuée aux Chrétiens.2o. — DE TISINT A TATTA.Comptant revenir plus tard à Tisint, je ne désirai pas m’y arrêter cette fois ; dès mon arrivée, je voulus partir pour Tatta. Deux zeṭaṭs Ida ou Blal, escorte suffisante, furent bientôt trouvés ; mais un contretemps se présenta : un ṛezou de 400 Berâber était signalé depuis quelques jours aux environs ; on jugea imprudent de se mettre en route tant que ses intentions ne seraient pas connues. Le 16, il tomba sur la partie occidentale des jardins de Tisint, les pilla et enleva des travailleurs. Son but était atteint ; il ne lui restait qu’à battre en retraite pour sauver son butin. Je pouvais partir.Pendant ce court séjour, je fis plusieurs connaissances. Aussitôt le bruit de mon arrivée répandu, tous les ḥadjs, familiers avec les choses et les gens des pays lointains, voulurent me voir. Une fois de plus, je reconnus les excellents effets du pèlerinage. Pour le seul fait que je venais d’Algérie, où ils avaient été bien reçus, tous me firent le meilleur accueil ; plusieurs, je le sus depuis, se doutèrent que j’étais Chrétien ; ils n’en dirent mot, comprenant mieux que moi peut-être les dangers où leurs discours pourraient me jeter. L’un d’entre eux, le Ḥadj Bou Rḥim ould Bou Rzaq, devint dans la suite pour moi un véritable ami, me rendit les services les plus signalés et me sauva des plus grands périls.16 novembre.Parti à midi d’Agadir, avec deux Ida ou Blal, j’arrivai à 3 heures et demie à Qaçba el Djouạ, petite oasis où l’on devait passer la nuit. De Tisint à Tatta, on suitconstamment le pied des monts Bani. Cette chaîne est un mouvement de terrain fort curieux et l’un des plus importants du Sahara Marocain. S’élevant de 200 à 300 mètres au-dessus du sol environnant, d’un à deux kilomètres de largeur à la base, sans aucune largeur au sommet, elle forme une lame rocheuse, un tranchant, émergeant de terre au seuil du désert. Nul contrefort, nulle chaîne, ne se rattache à cette digue isolée dans le Sahara. Elle est orientée de l’est-nord-est à l’ouest-sud-ouest, comme le cours inférieur du Dra et comme les chaînes de l’Atlas. La longueur en est grande : elle est traversée, dit-on, par le Dra au-dessous de Tamegrout et se développe, toujours semblable, gardant même composition, même forme et même hauteur, jusqu’au bord de l’Océan, où elle expire au sud du groupe de villages appelé Ouad Noun. Un certain nombre de khenegs la percent, étroites brèches par où s’écoulent vers le Dra les eaux du Petit Atlas. Chacun de ces passages est le point de réunion de quatre ou cinq rivières, et comme l’orifice d’un entonnoir. Les eaux se trouvant assemblées en ces points, il s’est créé à chacun d’eux une oasis. Les grandes oasis qui se voient entre le Sous, le Dra et l’Atlantique ont toutes cette origine ; toutes, Zgiḍ, Tisint, Tatta, Aqqa, Tizgi el Ḥaraṭîn, Icht sont à la bouche d’un kheneg du Bani. Le Bani est en roche, sans terre ni végétation : grès calciné, comme les monts de Tazenakht, il présente une écaille noire et brillante sur toute la surface de ses flancs. Ceux-ci sont en pente douce au pied, très raide vers le sommet. En maints endroits du Bani existent des minerais : cuivre, zinc, argent, or vers l’occident. Au nord de cette muraille s’élèvent les pentes du Petit Atlas ; commençant à son pied, à l’ouest, elles sont séparées d’elle par la Feïja, dans la portion orientale. Au sud, plus une montagne, la plaine à perte de vue. Tel est le Bani, la dernière chaîne avant le Grand Désert ; parallèle au Grand et au Petit Atlas, il est comme le ruban d’écume qui borde la plage en avant de ces deux vagues monstrueuses. Je suivrai cette chaîne remarquable jusqu’à Tatta, tantôt en longeant le pied, tantôt m’en tenant à peu de distance, marchant dans la Feïja d’abord, sur les premières pentes du Petit Atlas ensuite. Le chemin est facile : terrain sablonneux dans la Feïja, pierreux ailleurs, nu en cette saison, couvert de plantes basses les hivers pluvieux ; comme arbres, des gommiers de 2 à 3 mètres, d’autant plus nombreux qu’on se rapproche du lit de quelque ruisseau ou qu’on s’éloigne du Bani, au pied duquel le sol, tout de roche, ne leur permet pas de pousser. Point de gibier dans ces régions stériles, si ce n’est des mouflons ; eux seuls vivent dans les vastes solitudes du Petit Atlas et sur les rocs du Bani. Au sud de celui-ci, dans la plaine, courent de nombreuses gazelles.Depuis le kheneg de Tisint jusqu’à Qaçba el Djouạ, je n’ai cessé de suivre l’Ouad Qaçba el Djouạ. A hauteur d’Aqqa Aït Sidi, il a 12 ou 15 mètres d’eau, dans un lit de pierre de largeur double, que bordent deux parois rocheuses et escarpées élevées de 20 à 30 mètres. Deux kilomètres plus haut, l’eau courante disparaît ; il restedes flaques plus ou moins longues, de distance en distance ; lit de 50 mètres ; le fond, parfois recouvert d’une légère couche de sable, est de roche blanche ainsi que les parois qui le bordent ; celles-ci n’ont plus que 15 à 20 mètres de haut. Peu après, elles s’abaissent encore et se changent en talus de sable de 10 à 15 mètres, formant de chaque côté une ligne de dunes irrégulières appelées Idroumen. A partir de Trit, plus d’eau dans l’ouad : lit de galets au niveau de la Feïja. Dans l’oasis de Qaçba el Djouạ, la rivière prend une largeur extrême, mais reste à sec ; le lit, moitié sable, moitié gravier, se remplit de palmiers et, confondu avec le terrain qui l’entoure, cesse bientôt de se distinguer. Chemin faisant, j’ai traversé la petite oasis de Trit, bois de palmiers au milieu duquel s’élève un qçar d’environ 100 maisons, peuplé de Ḥaraṭîn vassaux des Ida ou Blal. Trit se gouverne à part. De Tisint à Qaçba el Djouạ, beaucoup de monde sur la route.
[53]Au singulier,khenîf; au pluriel,khenfân.[54]Lazemmitase compose de blé ou d’orge grillé, puis moulu ; elle se mange avec un peu d’eau ; suivant la quantité de celle-ci, on fait soit une pâte, soit une bouillie.[55]On peut leur appliquer de tous points ces mots de M. Duveyrier sur les Touâreg : « En général les Touâreg sont de haute taille... Tous sont maigres, secs, nerveux ; leurs muscles semblent des ressorts d’acier. Blanche est leur peau dans l’enfance ; mais le soleil ne tarde pas à lui donner la teinte bronzée spéciale aux habitants des tropiques. » (H.Duveyrier,Touâreg du Nord, liv. IV, chap.IV,Caractères physiques des Touâreg.)[56]Agni, plurielignan. Mot amaziṛ ayant le sens de brèche, tranchée, défilé très étroit.[57]On appelleṛezoudes troupes de partisans qui se réunissent pour exécuter des coups de main,ṛazia. Les ṛezous n’ont pour but que le pillage ; ils opèrent soit contre les caravanes et les voyageurs, soit contre des tribus ennemies.
[53]Au singulier,khenîf; au pluriel,khenfân.
[53]Au singulier,khenîf; au pluriel,khenfân.
[54]Lazemmitase compose de blé ou d’orge grillé, puis moulu ; elle se mange avec un peu d’eau ; suivant la quantité de celle-ci, on fait soit une pâte, soit une bouillie.
[54]Lazemmitase compose de blé ou d’orge grillé, puis moulu ; elle se mange avec un peu d’eau ; suivant la quantité de celle-ci, on fait soit une pâte, soit une bouillie.
[55]On peut leur appliquer de tous points ces mots de M. Duveyrier sur les Touâreg : « En général les Touâreg sont de haute taille... Tous sont maigres, secs, nerveux ; leurs muscles semblent des ressorts d’acier. Blanche est leur peau dans l’enfance ; mais le soleil ne tarde pas à lui donner la teinte bronzée spéciale aux habitants des tropiques. » (H.Duveyrier,Touâreg du Nord, liv. IV, chap.IV,Caractères physiques des Touâreg.)
[55]On peut leur appliquer de tous points ces mots de M. Duveyrier sur les Touâreg : « En général les Touâreg sont de haute taille... Tous sont maigres, secs, nerveux ; leurs muscles semblent des ressorts d’acier. Blanche est leur peau dans l’enfance ; mais le soleil ne tarde pas à lui donner la teinte bronzée spéciale aux habitants des tropiques. » (H.Duveyrier,Touâreg du Nord, liv. IV, chap.IV,Caractères physiques des Touâreg.)
[56]Agni, plurielignan. Mot amaziṛ ayant le sens de brèche, tranchée, défilé très étroit.
[56]Agni, plurielignan. Mot amaziṛ ayant le sens de brèche, tranchée, défilé très étroit.
[57]On appelleṛezoudes troupes de partisans qui se réunissent pour exécuter des coups de main,ṛazia. Les ṛezous n’ont pour but que le pillage ; ils opèrent soit contre les caravanes et les voyageurs, soit contre des tribus ennemies.
[57]On appelleṛezoudes troupes de partisans qui se réunissent pour exécuter des coups de main,ṛazia. Les ṛezous n’ont pour but que le pillage ; ils opèrent soit contre les caravanes et les voyageurs, soit contre des tribus ennemies.
SÉJOUR DANS LE SAHARA.
En arrivant à Tisint, une région nouvelle a commencé pour moi ; ciel, productions, habitants, costumes, tout y diffère de ce que j’ai vu avant ce jour. Jusqu’ici j’étais dans un pays montagneux ; il avait le climat et les produits du sud de l’Europe ; les habitants étaient des Chellaḥa, presque tous vêtus de laine blanche. Ce pays, le Bani en est la limite. Lorsque, après l’avoir traversé, on entre à Tisint, on met le pied dans un monde nouveau. Ici, pour la première fois, l’œil se porte vers le midi sans rencontrer une seule montagne : la région au sud du Bani est une immense plaine, tantôt blanche, tantôt brune, étendant à perte de vue ses solitudes pierreuses ; une raie d’azur la borne à l’horizon et la sépare du ciel : c’est le talus de la rive gauche du Dra ; au delà commence le Ḥamada. Cette plaine brûlée n’a d’autre végétation que quelques gommiers rabougris, d’autres reliefs que d’étroites chaînes de collines, rocheuses, entrecoupées, s’y tordant comme des tronçons de serpents. A côté du désert morne, sont les oasis, avec leur végétation admirable, leurs forêts de palmiers toujours verts, leurs qçars pleins de bien-être et de richesse. Travaillant dans les jardins, étendue nonchalamment à l’ombre des murs, accroupie aux portes des maisons causant et fumant, on voit une population nombreuse d’hommes au visage noir, Ḥaraṭîn de couleur très foncée ; leurs vêtements me frappent d’abord : tous sont vêtus de cotonnade indigo, étoffe du Soudan. Je suis dans un nouveau climat : point d’hiver ; on sème en décembre, on récolte en mars ; l’air n’est jamais froid ; au-dessus de ma tête, un ciel toujours bleu,
Où jamais ne flotte une nue,S’étale implacablement pur.
Où jamais ne flotte une nue,S’étale implacablement pur.
Où jamais ne flotte une nue,S’étale implacablement pur.
Où jamais ne flotte une nue,
S’étale implacablement pur.
Tisint est une des plus grandes oasis du Sahara Marocain. Elle est située au fond d’une cuvette dont les bords sont, d’une part le Bani, de l’autre une ceinture de collines, rocheuses au sud, sablonneuses à l’est et à l’ouest. Au milieu de ce cercle,s’étend une plaine de sable blanc : là se trouve l’oasis, forêt de palmiers traversée par une belle rivière, avec qçars s’élevant à la lisière des plantations.
L’Ouad Tisint a en toute saison beaucoup d’eau ; cette eau est salée ; les habitants boivent de préférence celle qui provient de pluie, et qui se conserve en quelques creux de rochers des environs ; ils n’ont pas de citernes. La rivière renferme beaucoup de poissons ; on en pêche qui ont 40 centimètres de longueur. Ces poissons, cette onde abondante et amère donnent lieu à mille légendes : les gens du pays ne doutent pas que l’Ouad Tisint ne tire ses eaux de la mer. Leur opinion tient à une croyance répandue dans les campagnes du Maroc. Les fleuves, les ruisseaux, les sources qui coulent à la surface du globe, ont deux origines principales : les uns, d’eau douce, viennent des nuages du ciel, dont la substance s’emmagasine dans la terre ; les autres, salés, sont produits par l’onde marine, qui s’infiltre sous le sol. Il y a aussi des lits qui ne s’emplissent que durant les pluies : pour ceux-ci, point d’hésitation sur la cause qui les forme. Enfin on voit des cours d’eau d’une quatrième sorte, les plus mystérieux ; ils coulent l’année entière, qu’il pleuve ou non, sans qu’on leur connaisse de source : ils ne viennent ni de la terre, ni de la mer, ni du ciel, mais de Dieu seul. L’Ouad Tisint passe au milieu des dattiers ; ils croissent sur ses bords mêmes et ombragent ses flots ; le lit de la rivière, presque partout rocheux, est au niveau des plantations et sans berges ; il a 100 à 120 mètres de large, dont le quart est couvert par la nappe liquide, d’ordinaire divisée en plusieurs bras. Au-dessus de l’oasis, le volume des eaux est plus considérable. A l’entrée de la forêt, en face d’Agadir, un barrage les arrête : il se forme à ce point un réservoir long et profond, d’où partent une foule innombrable de conduits qui vont arroser chaque clos. Des diverses oasis que je verrai au Maroc, aucune n’est comparable à Tisint pour la quantité des eaux courantes : à chaque pas, on traverse des canaux, dont plusieurs ont jusqu’à 2 mètres de large et 40 ou 50 centimètres de profondeur.
Le sol de l’oasis est tout sable. Les palmiers qui le couvrent sont plantés très serrés ; des murs de pisé les divisent en une infinité d’enclos ; peu d’autres arbres s’y mêlent, de loin en loin on aperçoit quelques figuiers. Point de cultures à l’ombre des dattiers : on réserve toute l’eau pour l’irrigation de cet arbre précieux. Il n’y a de champs qu’en dehors de la forêt, à la lisière de l’oasis ; là on cultive dans le sable des légumes et de l’orge ; on ne le fait que les années de pluie, quand l’eau du ciel féconde la terre, et que la rivière, plus grosse que d’habitude, fournissant plus qu’il ne faut aux palmiers, permet d’arroser une plus grande surface de terrain. La datte est la fortune de Tisint ; grâce à elle, cette dernière est un des centres les plus prospères du Sahara Marocain : suivant un dicton du pays, des trois oasis célèbres de la contrée, Tatta, Aqqa et Tisint, la première l’emporte enpopulation, et la dernière en nombre de palmiers. Tisint produit des dattes de plusieurs espèces :djihel,bou iṭṭôb,bou feggouç,bou sekri,bou souaïr[58]; les djihels y dominent de beaucoup : elles y sont très bonnes, tandis qu’ailleurs elles sont d’ordinaire médiocres.
Oasis de Tisint. (Vue générale prise d’Agadir.)Croquis de l’auteur.
Oasis de Tisint. (Vue générale prise d’Agadir.)Croquis de l’auteur.
Oasis de Tisint. (Vue générale prise d’Agadir.)
Croquis de l’auteur.
Oasis d’Aqqa. (Vue générale prise des coteaux situés au nord-est du qçar d’El Kebbaba.)Croquis de l’auteur.
Oasis d’Aqqa. (Vue générale prise des coteaux situés au nord-est du qçar d’El Kebbaba.)Croquis de l’auteur.
Oasis d’Aqqa. (Vue générale prise des coteaux situés au nord-est du qçar d’El Kebbaba.)
Croquis de l’auteur.
Plateau des Ilalen, plaines du bas Sous, Océan Atlantique, Grand Atlas. (Les parties ombrées du Grand Atlas sont couvertes de neige.) (Vue prise d’Afikourahen.)Croquis de l’auteur.
Plateau des Ilalen, plaines du bas Sous, Océan Atlantique, Grand Atlas. (Les parties ombrées du Grand Atlas sont couvertes de neige.) (Vue prise d’Afikourahen.)Croquis de l’auteur.
Plateau des Ilalen, plaines du bas Sous, Océan Atlantique, Grand Atlas. (Les parties ombrées du Grand Atlas sont couvertes de neige.) (Vue prise d’Afikourahen.)
Croquis de l’auteur.
Les qçars de Tisint sont au nombre de cinq : Agadir (500 familles), Aït ou Iran, Taznout, Ez Zaouïa, Bou Mousi. Agadir et Bou Mousi sont les deux principaux ; en temps de guerre, tout Tisint enferme ses biens entre leurs murs. Bou Mousi et Ez Zaouïa sont habités presque exclusivement par des marabouts ; à Bou Mousi, se trouve la zaouïa de Sidi Ạli ou Ạbd er Raḥman, dont l’influence est grande sur les Oulad Iaḥia ; à Ez Zaouïa, celle de Sidi Ạbd Allah ou Mḥind, avec le tombeau de ce saint et celui de son fils Sidi Moḥammed ou Bou Bekr ; cette dernière est très vénérée d’une partie des Berâber ; de tout le voisinage on vient visiter les mausolées des trois bienheureux et apporter des offrandes à leurs descendants. Il y a d’autres qoubbas à Tisint : telle est celle de Moulei Ismạïl, en face d’Agadir. Tant de saints, morts et vivants, prouvent une population pieuse ; en effet les Ḥaraṭîn de Tisint sont dévots, formant contraste en cela avec les autres Musulmans de la contrée, et surtout avec ces « païens » d’Arabes, comme ils appellent les nomades voisins. A Tatta, à Aqqa d’une part, chez les Zenâga de l’autre, personne ne fait le pèlerinage de la Mecque, personne ne sait lire, si ce n’est un petit nombre de marabouts ; personne ne dit régulièrement les prières, beaucoup ne les savent pas. Le seul acte religieux qu’on fasse est de donner quelque argent à des zaouïas ; encore ne le leur apporte-t-on point : il faut que les religieux aillent eux-mêmes quêter en chaque village. Chez les nomades, chez les Ida ou Blal surtout, c’est pis : on a beau venir chez eux, ils ne donnent rien ; si les marabouts insistent, ils les traitent de fainéants et les renvoient en se moquant d’eux ; leur parle-t-on du ḥadj ? ils répondent qu’ils ne vont qu’où il y a de l’argent à gagner ; quant à lire et à écrire, pas unhomme ne le sait dans la tribu ; prier, ils n’y ont jamais pensé. A Tisint, au contraire, peu de gens jouissant d’un peu d’aisance qui ne portent le titre de ḥadj. Faire le pèlerinage est l’ambition de tous les habitants. Il faut1000 ou1500 francs pour cela, grosse somme dans le pays : ils travaillent sans relâche jusqu’à ce qu’ils l’aient acquise ; l’ont-ils ? les voilà partis pour Tanger, et de là pour la Mecque. Prodige plus rare, quelques-uns savent lire. C’est la première fois qu’en dehors des villes et des zaouïas je vois des Marocains lettrés. Tisint est une merveille au milieu de l’ignorance générale. Avec cette piété, il ne peut régner pour les marabouts qu’une libéralité et un respect extrêmes : couvents et religieux ont fleuri de toutes parts sur un sol si propice.
A Tisint, comme partout au sud du Bani, la plupart des constructions sont en pisé ou en briques séchées au soleil ; quelquefois, dans les maisons pauvres, les parties basses sont en pierre ; les demeures riches sont tout en pisé. Cette dernière matière est la seule estimée dans le pays. Pour les charpentes, on se sert de poutres de palmier. Les maisons ont un rez-de-chaussée, un premier étage et une terrasse ; chacune possède une cour intérieure. Quelques rares bâtiments sont blanchis ; la chaux est en général réservée aux qoubbas. Les rues sont étroites, à tel point que, dans la plupart, les mulets ne peuvent passer chargés ; elles sont en grande partie couvertes.
La population de Tisint, comme celle de toutes les oasis du sud du Bani, est un mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn ; ici ces derniers, en proportion bien plus forte que partout ailleurs, forment plus des neuf dixièmes des habitants : ainsi Tisint est presque entièrement peuplée de Ḥaraṭîn. En même temps, sans doute à cause de cela, leur couleur y est plus foncée que nulle part. Nous remarquerons, en tous lieux, que le teint des Ḥaraṭîn est d’autant plus noir qu’ils sont plus compacts, d’autant plus clair que les Chellaḥa auxquels ils sont mélangés sont plus nombreux.
Hartania de Tisint.Croquis de l’auteur.
Hartania de Tisint.Croquis de l’auteur.
Hartania de Tisint.Croquis de l’auteur.
Hartania de Tisint.
Croquis de l’auteur.
Les costumes sont les suivants. Au lieu de chemise, on porte une kechchaba de cotonnade indigo (khent)[59]: c’est un morceau d’étoffe, de 2 mètres à 2m,50 de long sur 1 mètre à 1m,20 de large, au milieu duquel est pratiquée une fente longitudinale où l’on passe la tête ; les deux pans de la pièce tombent naturellement, l’un par devant, l’autre par derrière ; point de coutures ; on se contente de nouer ensemble les coins des pans dans le bas, à droite et à gauche ; le côté reste nu. La plupart du temps on n’a qu’une kechchaba ; quelques riches en mettent deux,la seconde étant en coton blanc (sḥen). Par-dessus ce vêtement, les uns portent le ḥaïk de laine blanche, d’autres le bernous, parfois blanc, plus souvent brun (kheïdous), quelques-uns le khenîf. On s’entoure la tête d’un étroit turban de khent ou, plus souvent, on reste tête nue. Aux pieds on a des belṛas jaunes, au bras quelque amulette, au cou un cordon de cuir où sont pendus quatre objets : une pipe[60]à fourneau en bois noir du Soudan, un poinçon pour la nettoyer, une pince pour saisir la braise et allumer, enfin un sachet de cuir pour le tabac ; ces sachets, appelésbit, tous du même modèle, sont apportés de Timbouktou. Le costume comporte une dernière pièce, qui couvre tour à tour diverses parties du corps : c’est le caleçon. Il est de khent et descend au-dessous du genou. Les riches seuls le possèdent. A l’intérieur des qçars, ils le portent comme se porte d’ordinaire ce vêtement. Sortent-ils, ont-ils une marche à faire ? ils l’ôtent, sous prétexte qu’il gêne les mouvements, et se l’enroulent autour de la tête comme renfort de turban. Tels sont les costumes et la façon de s’habiller des Musulmans sédentaires dans les oasis du sud du Bani, entre Dra et Sahel. Les vêtements des nomades de la même région diffèrent peu ; ils sont moins variés encore : une seule kechchaba, toujours de khent ; le caleçon facultatif ; un ḥaïk de laine blanche ; un bernous de même couleur ; rien sur la tête, chez quelques vieillards seuls un turban de khent ; une amulette enfermée dans un étui de métal et pendue soit au cou, soit au bras ; la pipe et ses accessoires : c’est là leur costume uniforme. Parmi eux, les Ida ou Blal se distinguent par leur façon de porter les cheveux : alors que les autres Marocains que j’ai vus les rasent ou les tiennent très courts, beaucoup d’Ida ou Blal les laissent pousser et gardent une chevelure longue de 10, 15 et 20 centimètres. Les femmes s’habillent d’une manière identique chez les Ḥaraṭîn, les Chellaḥa et les nomades. Leur vêtement est le même que dans le reste du Maroc, une pièce d’étoffe unique attachée sur les épaules et retenue à la ceinture ; le tissu, au lieu d’en être comme auparavant de cotonnade blanche ou de laine, est de khent. Un voile court, en khent, complète le costume ; elles s’en couvrent le visage devant les hommes, lorsque leurs pères ou leurs maris sont présents ; hors de la vue de ces derniers, elles ne le mettent pas. Elles se peignent peu la figure et ne se tatouent point ; la coutume du tatouage est à peu près inconnue au Maroc. Comme bijoux, elles ont de grosses boucles d’oreilles d’argent, des agrafes de même métal, un grandnombre de colliers où l’ambre domine, mêlé de mial, de pièces d’un et de deux francs, de grains de verre et de corail, puis des diadèmes argent et corail, des bracelets de corne, enfin quelques bagues d’argent. Pieds nus d’ordinaire, elles mettent pour sortir les belṛas rouges de toutes les Marocaines.
Parmi les hommes de cette région, les Chellaḥa et les Ḥaraṭîn sont en général de taille moyenne, bien faits, forts, lestes, et laids de figure ; les Arabes sont presque tous petits et d’apparence chétive, avec de beaux traits. On trouve peu de femmes agréables chez les Chellaḥa ; au contraire, beaucoup de Ḥarṭaniat sont jolies ; elles se distinguent dans leur jeunesse par de grands yeux pleins de mobilité et d’expression, une physionomie ouverte et rieuse, des mouvements souples et gracieux. Les femmes des tribus nomades, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia, etc., sont la plupart belles ; en aucun lieu du Maroc je n’ai vu d’aussi beaux types que parmi elles : elles ont la noblesse, la régularité, la grâce ; leur peau est d’une blancheur extrême, celle du moins de leur visage et de leurs bras ; car l’habitude de porter des habits indigo, jointe à celle de ne se jamais laver, donne à leur corps des tons foncés et bleuâtres différents de sa couleur naturelle.
Dans cette contrée, comme dans le blad es sîba tout entier, on ne va jamais sans armes : tant qu’on est dans l’intérieur d’un qçar ou d’un douar, on ne porte que le poignard ; dès qu’on sort, fût-ce pour la course la plus courte, on prend son fusil. Sédentaires et nomades ont comme armes le fusil et le poignard à lame courbe. La poudre se met dans une corne de cuivre ouvragé. Les cornes et les poignards sont d’un modèle uniforme, déjà décrit. Les fusils sont de deux sortes : les uns appartiennent au type en usage chez les Glaoua, à Tazenakht, etc. ; les autres sont des armes à deux coups de fabrication européenne. Ces derniers sont des fusils de chasse, à pierre, de la fin du siècle dernier ou de la première partie de celui-ci, qu’on exporte du Sénégal ; ils en viennent par terre, apportés par les caravanes du Sahel[61]. Les nomades les recherchent, près de la moitié d’entre eux en sont armés ; on en voit moins parmi les sédentaires. Les cavaliers portent le sabre. Il y a peu de ces privilégiés. Les chevaux sont très rares. Les nomades eux-mêmes n’en ont pas beaucoup. Dans les qçars, où la difficulté de les nourrir est extrême, il s’en trouveau plus trois ou quatre, en moyenne ; il n’y en a pas quinze dans tout Tisint. Les vaches sont un luxe non moins grand ; seules, les quelques maisons regardées comme très riches en possèdent ; on n’en compte pas vingt-cinq à Tisint. Les mulets sont plus rares encore que les chevaux. Il existe quelques ânes et un petit nombre de moutons et de chèvres. On nourrit ces animaux de paille, et d’herbe quand on peut, ce qui n’est pas fréquent ; on donne, en outre, aux chevaux et aux mulets des dattes de la dernière qualité (bou souaïr). Le plus souvent, pour se délivrer de ces difficultés, les habitants des qçars font des arrangements avec des nomades et leur confient leurs chevaux et leurs moutons : les nomades se chargent de les nourrir, en ont la jouissance et, au premier signal, doivent les ramener au propriétaire. Quant aux nomades, ils ont des chameaux, des moutons, des chèvres et quelques chevaux.
Dans les qçars de cette région, la nourriture des habitants est la suivante : le matin, au réveil, leḥesou; vers 11 heures, l’ạsida; le soir, leṭạmavec des navets. Le ḥesou est une sorte de potage où entrent de l’eau, un peu de graisse ou d’huile et une poignée de farine d’orge ; il se mange à la cuiller[62]. L’ạsida est une bouillie épaisse ayant la consistance du ṭạm ; elle est faite de farine d’orge, ou de maïs cuite avec un peu d’eau ; au milieu, on verse de l’huile ou du beurre fondu. Le ṭạm est ce qu’on connaît ailleurs sous le nom de couscoussou ; il se fait ici avec de l’orge. La viande ne figure pas comme mets habituel dans les repas ; les riches même en goûtent rarement. Le petit nombre des heureux qui ont une vache remplacent le ḥesou du matin par une jarre de lait aigre qu’ils boivent en mangeant des dattes. L’arrivée d’hôtes transforme peu l’ordinaire : à leur entrée, on offre une corbeille de dattes ; de même avant le ṭạm du soir. Si la maison est riche et si l’on reçoit des gens de qualité, on sert le matin, au lieu de ḥesou, des galettes chaudes avec du miel de dattes[63]; s’il y a du lait, on le boit vers 3 heures, en mangeant des bou iṭṭôb ou des bou feggouç, ce qui fait une sorte de goûter ; on fait le thé deux fois par jour, avant le repas du matin et avant celui du soir ; enfin on sert de la viande avec le couscoussou. Le thé est la grande friandise au Maroc[64]: c’est la seule boisson de ce genre qui y soit en usage ; sauf à Merrâkech, à Fâs, et dans lesports, le café est inconnu ; dans ces villes, on en prend peu. Le thé, au contraire, est répandu dans tout l’empire ; au Sahara c’est un coûteux régal, que se donnent seuls les qaïds, les chikhs, les marabouts et les Juifs. Nous venons de dire la nourriture des Musulmans sédentaires ; celle des nomades est la même, si ce n’est qu’ayant des troupeaux, le lait, de chamelle surtout, tient une grande place dans leur alimentation. Les uns et les autres, lorsqu’ils voyagent, emportent des dattes comme unique provision, quelle que doive être la longueur de la route[65].
Tisint est le centre d’un commerce considérable : elle trafique avec Merrâkech, Mogador, le Sous ; elle exporte vers ces points des dattes, des peaux et de la gomme, et reçoit, en retour, du Sous les grains et les huiles, de Merrâkech et de Mogador les produits européens. Tisint est un grand dépôt de ces dernières marchandises ; Agadir surtout, où s’est concentré le commerce de l’oasis et où il y a marché chaque jour : les Chellaḥa voisins et les nomades des environs, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia et Berâber, viennent s’y approvisionner, de dattes d’abord, puis de grains, d’huile et de choses d’Europe telles que khent, sucre, thé, aiguilles. Tous les principaux habitants d’Agadir se livrent au commerce ; ils ont leur fortune, qui chez les plus riches s’élève à8000 francs, composée d’une part de dattiers (à Tisint un bon dattier vaut 10 francs), de l’autre d’une somme d’argent qu’ils emploient au trafic. Faisant eux-mêmes les transactions principales, ils ne s’occupent pas du détail de la vente ; pour ce service, chacun a chez soi un Juif à gages qui du matin au soir ne fait que débiter les marchandises. Il y a ainsi une dizaine d’Israélites à Agadir. Point de mellaḥ : ces Juifs sont seuls, sans leur famille, et habitent chez leurs patrons : les uns sont de Tatta et d’Aqqa, les autres des Zenâga. Un ou deux d’entre eux font en même temps le métier d’orfèvre, spécialité des Juifs du Maroc, surtout au sud de l’Atlas. Agadir a ce qui caractérise les marchés : l’on y abat chaque jour et l’on y vend à toute heure de la viande au détail et du pain chaud. Le marché d’Agadir est le seul de Tisint. Naguère, outre ce qui s’y rencontre aujourd’hui, les produits du Soudan y affluaient. Cuirs, étoffes, bougies de cire jaune, or, y venaient de Timbouktou en abondance. A présent, plus de vestige de ce commerce. C’est par hasard et de loin en loin qu’on voit quelque objet du pays des noirs. Il en est de même à Tatta et à Aqqa : autrefois, avant que Tindouf existât, ces oasis étaient des points d’arrivée de caravanes du Soudan. Depuis trente ans que Tindouf est fondée, tous les convois du sud s’arrêtent à cette localité ; de là les marchandises prennent le chemin direct de Mogador, par le Sahel et le Chtouka : plus rien ne passe ni à Tisint, ni à Tatta, ni à Aqqa. Il faut aller à Tizounin pour commencerà trouver des produits de la Nigritie. A partir d’ici, tout le monde connaît de nom le Soudan et Timbouktou, et l’on rencontre parmi les nomades une certaine quantité de gens y ayant été, et un grand nombre au courant de son trafic, de ses usages et de son état. Avec le commerce considérable qui anime Agadir, le qçar est sans cesse rempli d’une foule d’étrangers, Ida ou Blal la plupart, venus pour affaires : c’est pourquoi nous avons décrit dès à présent la physionomie des Arabes, on en voit presque autant que de Ḥaraṭîn.
L’oasis de Tisint est tributaire des Ida ou Blal. Chacun des cinq qçars qui la composent est indépendant des autres, a son administration séparée et n’entretient avec ses voisins que les rapports rendus nécessaires par la proximité ; quelquefois des querelles s’élèvent entre eux, questions d’eaux le plus souvent ; d’ordinaire, les localités vivent en bonne intelligence : le danger commun les a toujours réunies ; cet accord fait en partie la prospérité de l’oasis ; il l’a préservée des malheurs de certains qçars de Tatta. Tisint est tributaire des Ida ou Blal depuis peu de temps. Il y a vingt ans, elle l’était non pas d’eux, mais des Zenâga. L’Azdifi avait une maison à Agadir, et toute l’oasis reconnaissait sa suprématie. Les Zenâga abusèrent de leur pouvoir ; ils commirent mille excès, dépouillant les habitants de leurs biens, les tuant au moindre propos. Ceux-ci se lassèrent d’un état qui était devenu la plus dure des servitudes ; ils allèrent trouver les Ida ou Blal, leur demandèrent secours contre leurs oppresseurs et, en échange, se constituèrent leurs tributaires. Les nouveaux protecteurs se mirent en campagne ; unis aux gens de Tisint soulevés, ils chassèrent les Zenâga, les forcèrent d’abandonner et l’oasis et la Feïja, et les refoulèrent jusqu’à Agni. Depuis ce temps, Tisint vit en paix sous la suzeraineté de ses libérateurs. Cette suzeraineté n’implique aucune immixtion dans les affaires intérieures ni extérieures des qçars : chacun d’eux se gouverne à sa guise ; elle n’implique même pas alliance : qu’ils aient des guerres, soit entre eux, soit avec des étrangers, cela ne regarde point les Ida ou Blal. Les seuls devoirs réciproques sont : pour les gens de Tisint, de remettre chaque année à leurs protecteurs un tribut consistant en la charge de dattes de vingt chameaux ; pour les Ida ou Blal, de s’abstenir de tout méfait envers leurs clients. Si Tisint ou une partie de Tisint voulait leur appui pour une expédition ou une guerre défensive, cela ferait l’objet d’un traité spécial. Le fait ne s’est pas présenté depuis que les Zenâga ont été chassés ; ceux-ci n’ont point tenté de revenir ; la paix s’est établie avec eux : ils sont aujourd’hui en relations amicales et avec Tisint et avec ses suzerains.
Chaque qçar, avons-nous dit, est indépendant des autres. Chacun se gouverne par l’assemblée de ses habitants, qui remet le pouvoir exécutif aux mains d’un chikh élu dans son sein : tant que ce chikh satisfait la majorité, il garde son titre : cesse-t-il de plaire, on le lui enlève et on le donne à un autre. Dans les qçars où unefamille a la prépondérance par ses richesses et sa considération, cette dignité est généralement son apanage ; si un homme, par ses qualités et sa fortune, l’emporte de beaucoup sur ses compatriotes, il demeure ordinairement chikh toute sa vie. A défaut d’influence qui s’impose, on nomme un des notables de la localité ; il reste jusqu’au jour où on cesse d’être content de lui. Le chikh veille aux affaires du qçar, en fait respecter les coutumes au dedans, en sauvegarde les intérêts au dehors ; en guerre, il marche à la tête de ses concitoyens : pour toute résolution importante, l’assemblée,anfaliz, se réunit et décide. Le degré de pouvoir des chikhs est très variable : les uns, par leurs qualités personnelles ou la puissance de leurs familles, possèdent une grande autorité ; d’autres, dépourvus de ces avantages, sont peu de chose de plus que leurs concitoyens. Dans certaines localités, il existe une sorte de maison commune, souvent distinguée par une tour ; appartenant à l’ensemble des habitants, elle est successivement prêtée à chaque chikh. D’ordinaire, il ne l’occupe pas ; il y reçoit les hôtes de distinction et les députés des tribus étrangères. A Agadir, on a fait une maison semblable de l’ancienne demeure de l’Azdifi, connue sous le nom de Dar ez Zenâgi. Point de famille ni d’homme prépondérants dans ce qçar : on y a pris pour chikh l’habitant le plus riche du lieu, un nommé El Touḥami. C’est un Ḥarṭâni. Tisint est le seul endroit où j’aie vu le titre de chikh porté par des Ḥaraṭîn, partout ailleurs on ne le donnait qu’à des Chellaḥa.
En aucun des qçars que j’ai visités, je n’ai trouvé de qanouns écrits. Dans tous ceux de ces contrées, des coutumes se transmettent par la tradition ; un des devoirs du chikh est de les faire observer. Ces coutumes, les mêmes pour le fond, varient dans les détails à chaque localité. Elles se composent de peu de chose. Nous allons dire ce qui se passe, en général, en cas de contestation, de vol et de meurtre. Il faut savoir d’abord qu’il y a dans le sud un certain nombre de qaḍis : ce sont des hommes connus pour leur équité, ayant fait quelques études, soit dans le pays, soit au dehors, et appelés par la volonté des gens du voisinage à remplir les fonctions de juge. La plupart du temps, ils joignent à ce titre celui de marabout, mais ce n’est pas obligatoire[66].
Un homme a-t-il une contestation avec un de ses concitoyens ? il lui dit : allons devant le qaḍi de tel endroit. L’autre doit le suivre. Le qaḍi rend un arrêt. Si ce juge n’inspire pas confiance à la partie citée, elle a le droit, une fois arrivée devant lui, de le récuser en disant : Votre justice ne me convient pas ; envoyez-moi à un autre.Cette volonté est exécutée : on désigne un qaḍi différent. Si un homme déclare ne se soumettre à aucun, s’il ne veut pas comparaître en justice, le plaignant s’adresse à l’anfaliz, lequel condamne le récalcitrant, quand il persiste dans son refus, à une forte amende. Ces qaḍis sont des gens ignorants, mais la plupart équitables et à l’abri de la corruption ; ils jugent plutôt selon le bon sens que d’après les règles du droit musulman.
S’agit-il d’un vol ? Aussitôt qu’il est connu, le chikh fait crier dans le qçar qu’une amende de tant de réals punira l’individu chez qui on trouvera, à partir d’une date fixée, ou l’objet volé ou le voleur ; l’amende est, en général, égale à quatre fois la valeur de la chose dérobée. Si rien n’a reparu dans le délai indiqué, l’objet est perdu à jamais, car il a été pris par un pauvre diable qui, fuyant avec, a quitté le pays, ou il est recélé chez un homme riche qui n’avouera ni ne rendra rien. On peut, à la demande de la victime, faire des perquisitions dans les maisons ; ce droit se paie cher : pour toute demeure qu’on a fouillée sans y trouver la chose volée, il est dû au propriétaire une indemnité variant entre 30 et 50 réals, indemnité à la charge du plaignant. Dans ce pays pauvre, où les vols ne s’exercent guère sur des objets de valeur, on hésite à employer ce moyen. Mais il y a des nuances. Si le volé est un malheureux, il ne reverra jamais ce qu’on lui a ravi. Si c’est un homme puissant et audacieux, il fera ses perquisitions lui-même et, s’il trouve son bien, il le reprendra le fusil à la main, à la tête de ses parents et de ses amis. Dans le cas rare où l’on découvre un voleur par les moyens réguliers, il est condamné d’abord à rendre ce qu’il a dérobé, puis à une peine qui est déterminée par l’anfaliz ; cette peine peut être soit très légère, telle qu’une amende insignifiante, soit très rigoureuse, telle que le bannissement ; c’est selon la qualité du voleur, selon qu’il est soutenu, ou dépourvu de protections. S’il est serviteur ou client d’un homme considérable, s’il a des amis, il ne sera presque pas puni, peut-être point du tout ; si c’est un misérable sans appui, on lui prendra le peu qu’il a et on le jettera nu à la porte du qçar.
Il faut faire la même distinction en cas de meurtre. Si un homme riche, audacieux, redouté, tue un malheureux, il se bornera à payer le prix du sang, somme minime qui varie suivant les endroits ; s’il est très puissant, il ne le paiera même pas : qui oserait le lui réclamer ? Ces sortes de meurtres sont fréquents. Les autres sont rares : ils entraînent toujours les résultats les plus graves. Un homme tue-t-il son égal, les parents du mort le vengent aussitôt. L’honneur leur défend aucun accommodement : ils courent sus au meurtrier ; celui-ci, de son côté, est soutenu par les siens : la guerre s’allume entre les deux familles ; elle gagne bientôt tout le qçar. Quand ces luttes intestines ont duré un certain temps, il se trouve quelquefois un homme assez sage et assez influent pour faire entendre des paroles de conciliation et être écouté ; ou bien la crainte que des voisins ne profitentde cet état produit un rapprochement. Trop souvent une des factions appelle l’étranger à son aide ; l’étranger, c’est le nomade ; alors la ruine est inévitable : aussitôt introduits dans la cité, les nomades attaquent sans différence les deux partis, font un massacre général, pillent tout, détruisent les maisons et s’en vont chargés de butin, lorsque le qçar est un monceau de ruines. Les habitants de Tisint ont eu la sagesse de ne jamais les mêler aux querelles, peu nombreuses d’ailleurs, qu’ils ont eues entre eux. Il n’en a pas été de même à Tatta : on y voit les vestiges de dix villages ruinés à diverses époques par les Ida ou Blal qui, dans la plupart, avaient été appelés en alliés pendant des guerres civiles.
Chez les nomades, les choses se passent à peu près comme dans les populations sédentaires : là, plus qu’ailleurs, la loi du plus fort est seule respectée. Entre eux ne s’élèvent point ces mille contestations auxquelles les achats, les ventes, les voisinages de propriétés, donnent naissance parmi les habitants des oasis. Par contre, les vols et les meurtres sont plus fréquents.
Si, dans les qçars et dans les tribus errantes, des coutumes protègent plus ou moins chaque individu contre ses concitoyens, rien nulle part ne sauvegarde l’étranger ; tout est permis contre lui. On peut le voler, le piller, le tuer : nul ne prendra sa défense ; s’il résiste, chacun lui tombera sus. Tout commerce, toutes relations, seraient impossibles si un usage spécial ne remédiait à cet état. Cet usage, de la plus haute antiquité, qui existe presque partout au Maroc, est ce que les anciens Arabes appelaientdjira[67]et ce qu’on nomme icidebiḥa. La debiḥa est l’acte par lequel on se place sous la protection perpétuelle d’un homme ou d’une tribu. C’est une ạnaïa prolongée. Prenons un exemple : un étranger entre dans un qçar ou dans un campement de nomades : il y est arrivé avec un individu de la localité ou de la tribu, qui l’a accompagné comme zeṭaṭ, après lui avoir accordé son ạnaïa, aussi appeléemezrag[68]. Si l’étranger ne fait que passer, cette protection suffit pour sa sûreté ; s’il veut séjourner, elle cesse d’être valable : l’ạnaïa ou mezrag est une garantie temporaire, créée spécialement pour les voyageurs ; celui qui veut résider quelque temps, ne fût-ce qu’un mois, doit s’en assurer une autre. Il demande, à titre perpétuel, la protection d’un personnage de la tribu : cela s’appelle « sacrifier sur lui »,debeḥ ạlih. Cette expression a pour origine l’ancien usage, qui n’est suivi aujourd’hui qu’en circonstances graves, d’immoler un mouton sur le seuil de l’homme à qui l’on demande son patronage. Si, comme il arrive d’habitude, la personne à qui ons’adresse l’accorde, on fait venir un marabout, et il écrit, séance tenante, un acte certifiant que le nommé un tel a sacrifié sur tel individu de telle tribu et qu’il est actuellement sous sa protection. Voici les termes dans lesquels se rédigent ces pièces. Je prends pour exemple une de mes debiḥas sur les Ida ou Blal. « Par la volonté de Dieu, le rabbin Iosef el Djezîri sacrifie sur Ḥaïmed ben Haïoun el Ḥarzallaoui, afin que celui-ci le protège contre ses frères les Mekrez ; ayant reçu du Juif le prix de la debiḥa, il devient responsable envers lui de tous les dommages qui lui seraient faits par les Mekrez ; il les prend à sa charge et lui restituera ce qu’on lui enlèverait. De son côté, le Juif s’engage à payer à Ḥaïmed ben Haïoun dix coudées de cotonnade chaque année. Ces conditions ont été acceptées par les deux parties. Écrit en leur présence, le 26 moḥarrem 1301. Le serviteur du Dieu très haut, Ḥamed ben Moḥammed El Ḥaddad el Ạmrani. » Cette protection se paie d’ordinaire, on le voit, d’une légère redevance annuelle ; seuls quelques grands seigneurs se font un point d’honneur de ne rien demander. Il ressort de la teneur de l’acte qu’une fois cette démarche faite, on n’a rien à craindre des concitoyens de son patron ; on peut circuler sans péril parmi eux : s’attaquer à vous serait s’attaquer à lui-même ; toutes les lois qui le sauvegardent vous sauvegardent aussi : on est entré sous leur protection par le fait de la debiḥa ; elle incorpore, en quelque sorte, à la tribu. Comme, à côté des coutumes, il y a la loi du plus fort, et que celle-ci l’emporte souvent, on a soin de prendre pour patron un homme considérable, d’une famille puissante, et surtout d’un caractère fier et intrépide, qui ne soit pas d’humeur à permettre qu’on lèse ses clients. Il faut choisir aussi un homme loyal, car si la debiḥa assure contre les concitoyens du protecteur, elle ne garantit pas contre lui. Il est rare qu’un patron trahisse son client ; celui qui le fait devient l’objet du mépris général, et ses frères mêmes ne le soutiendraient pas. Dans toute tribu ou localité où on veut séjourner un certain temps, dans celles où on désire soit acheter des biens soit établir des dépôts de marchandises, il faut faire une debiḥa : les négociants possesseurs d’un commerce étendu en font un très grand nombre. Dans les tribus nomades, on prend pour protecteurs les chefs des principales familles ; dans les qçars, l’usage est de s’adresser au chikh. Les actes de debiḥa font partie des héritages : les fils des patrons et ceux des clients restent liés entre eux par les engagements qui unissaient leurs pères. Deux choses seules peuvent annuler une debiḥa : la cessation du paiement de la redevance par le client, ou la trahison du patron.
Telle qu’elle existe entre particuliers, la debiḥa existe entre tribus. Pour se mettre sous la protection d’une tribu, il y a deux moyens : sacrifier sur un de ses membres, ou sur la tribu entière : chaque individu étant solidaire de ses frères, les deux actes ont un résultat identique. D’ordinaire, les particuliers et les petits groupes, tels que les qçars isolés, se mettent sous la protection d’un seul personnage ;au contraire, les districts, les grandes fractions font les debiḥas sur les tribus entières. Ainsi, le district de Tisint est vassal de l’ensemble des Ida ou Blal, tandis qu’à Tatta chaque qçar isolément a pour patron[69]un membre de cette tribu ; la tribu des Aït Jellal s’est déclarée cliente de la masse des Ida ou Blal et ceux-ci, à leur tour, se sont constitués tributaires de l’ensemble des Berâber. Ces liens, encore que nous nous servions parfois des mots de suzeraineté et de vasselage pour les désigner, n’impliquent, nous le répétons, aucune immixtion dans les affaires, aucune suprématie. Les actes de debiḥa ne font que garantir, dans l’étendue de la tribu qui patronne, la sûreté des membres de la tribu cliente. Les Aït Jellal étant vassaux des Ida ou Blal, ceux-ci devront respecter en tous lieux les personnes et les biens des premiers, qui pourront voyager en sécurité sur leurs terres. Les Ida ou Blal, grâce à leur debiḥa sur les Berâber, pourront circuler sans péril dans les régions habitées par ces derniers. Si, par erreur, des marchandises de tribus clientes sont pillées par les patrons, ou réciproquement, on devra rendre ce qui a été pris, dès qu’on apercevra la faute commise. Ce sont surtout d’une part les populations commerçantes dont les caravanes ont à traverser les territoires ou à craindre les ṛezous de tribus étrangères, de l’autre les districts faibles enclavés dans les contrées parcourues par des voisins puissants, qui ont besoin de ces debiḥas. La garantie qu’elles procurent se paie par une redevance annuelle, plus ou moins forte suivant l’importance de la fraction cliente et l’étendue de ses relations avec ses patrons. Certaines tribus, comme certains individus, ont à la fois plusieurs suzerains différents.
Les debiḥas rendent possibles le commerce et les voyages ; elles les rendraient faciles et leur enlèveraient tout risque si elles étaient respectées. Souvent elles ne le sont pas : entre particuliers, on les viole rarement ; entre tribus, on a moins de scrupules. Voici les cas d’infraction les plus fréquents. Le client d’un particulier peut être tué ou pillé par des concitoyens de son patron. Si les meurtriers ou les ravisseurs ont agi par ignorance, s’ils témoignent leurs regrets et proposent de payer le prix du sang et de rendre ce qu’ils ont pris, on accepte généralement ces offres, et les choses en restent là. Mais, dans un pays où tout le monde se connaît par son nom, il est rare qu’on puisse alléguer l’ignorance. On a presque toujours agi en connaissance de cause. L’agression constitue donc un outrage personnel au patron de la victime ; son honneur est engagé à en tirer sans retard une vengeance éclatante. Il réunit tous ses parents, ce qui peut s’étendre loin, et les prie de l’aider dans ses représailles ; s’il est puissant, il entraîne à sa suite une grande partie de la tribu. Au premier jour, il attaque et tue ceux qui l’ont outragé. Ces nouveaux morts demandent vengeanceà leur tour : riches ou pauvres, considérés ou non, leurs proches, la fraction à laquelle ils appartiennent, ne peuvent sans honte laisser leur meurtre impuni. On prend les armes : une guerre civile éclate ; la tribu entière ne tarde pas à y prendre part. Ces guerres, courtes dans les qçars, durent des années parmi les nomades, et s’allument surtout chez eux. Nous avons choisi le cas d’un notable ayant à se venger de gens moins puissants. Si le patron offensé était assez fort pour réunir autour de lui presque toute la tribu, il châtierait de même les auteurs de l’attentat, mais les parents de ces derniers n’oseraient entrer en lutte contre lui ; ils se borneraient à demander une indemnité, qu’on leur accorderait sans doute, ou bien ils temporiseraient, épiant l’occasion de laver leur honneur en faisant tomber dans un guet-apens leur ennemi ou l’un des siens ; le jour venu, ils feraient le coup, et émigreraient, de peur des représailles. Un troisième cas se présente, le plus fréquent : on peut s’être attaqué au client d’un homme faible. Si la fraction de ce dernier est très unie, si les auteurs de l’agression en sont mal vus, elle considère l’insulte comme sienne et tout entière embrasse sa cause : on rentre dans le premier cas. Si au contraire son groupe est divisé, si ceux dont il se plaint y ont des amis, peu de gens se lèveront à sa voix. S’il a affaire à aussi faible que lui, il pourra se venger ; si son adversaire est puissant, ou bien il se résignera à boire sa honte, ou bien, s’il est homme de cœur, il assassinera par surprise son ennemi ou quelqu’un de sa famille, et prendra la fuite. Tels sont les faits qui se produisent lorsqu’un particulier est lésé par son concitoyen dans la personne d’un client ; que ce client soit individu, groupe ou qçar, les choses se passent de même. Les suzerains, à moins d’être dans l’impossibilité de le faire, tirent une vengeance sanglante de l’attentat commis contre un de leurs vassaux. Il y va de leur honneur. Pour ce motif, des groupes importants, des qçars, aiment mieux se mettre sous la protection d’un seul individu que sous celle de toute une tribu.
Ceux qui ont pour patronne une tribu sont moins bien protégés. Des hommes, des troupes, ont-ils lésé des gens d’un groupe vassal du leur ? L’action est blâmable. Le devoir de l’assemblée de la tribu suzeraine est de faire rendre justice aux clients offensés. Mais là nul n’a d’intérêt personnel, nul ne prend la chose à cœur ; au contraire. Quel est le fait dont on se plaint ? un ṛezou a enlevé une caravane ? quelques hommes ont pillé un voyageur isolé ? Dans l’assemblée siègent plusieurs membres du ṛezou en question ; il leur coûte de rendre gorge, surtout si le convoi était richement chargé ; ceux qui n’ont point participé au profit sentent que le lendemain pareille chose pourra leur arriver, et craignent de demander à leurs concitoyens des comptes qu’à leur tour ils seront heureux de ne pas rendre ; enfin la prise d’une belle proie est un succès qui flatte l’amour-propre de toute la tribu. Quand la fraction plaignante est puissante, qu’on a des représailles graves à craindre, il faut s’exécuter ;mais on traîne les choses en longueur, on cherche mille prétextes pour restituer moins qu’on n’a pris, on donne aussi peu que possible. Si la tribu lésée est faible, éloignée, qu’on n’ait pas de vengeance à redouter, l’on ne rend qu’au bout de longtemps, et presque rien. Aussi les gens de fractions clientes, en voyage sur le territoire de leurs patrons, se font souvent accompagner, par précaution, de l’un d’eux comme zeṭaṭ. Lorsque, de deux tribus unies par un acte de debiḥa[70], l’une met trop de mauvaise volonté à remplir ses engagements, le pacte se rompt et une guerre s’ensuit. Elle peut avoir lieu entre sédentaires et nomades, ou entre nomades. Dans le premier cas, les nomades se réunissent en masse, marchent sur les qçars, les assiègent et dévastent les jardins. A moins que les habitants n’appellent d’autres nomades à leur secours, ils sont obligés, s’ils ne veulent voir détruire leurs cités, de demander grâce et d’acheter la paix par une rançon. Entre nomades, la guerre est différente : guerre peu active, toute de surprises ; rarement il y a de vrais engagements, on se borne à des ṛazias mutuelles ; on tâche de tomber à l’improviste sur les tentes, sur les troupeaux de ses adversaires, cherchant le butin et non le combat. Ces guerres-là durent souvent pendant plusieurs générations.
Lorsque, dans un qçar ou une tribu, on vole, on pille ou on tue des membres d’une fraction limitrophe, et qu’on refuse tout dédommagement, la guerre en résulte ; cela ne peut être lorsque les lésés appartiennent à des tribus lointaines. Entre groupes éloignés, un usage est universel : celui des représailles. Prenons des exemples. Un individu du qçar de Tisenna s Amin a été tué par des hommes d’Agadir Tisint. Le premier habitant d’Agadir qui tombera entre les mains des gens de Tisenna s Amin sera mis à mort. Un Zenâgi, étant à Agadir Tisint, a été dupé dans un marché par un homme du qçar, et l’anfaliz a refusé de lui rendre justice. Le premier individu d’Agadir qui entrera sur le territoire des Zenâga sera arrêté ; on ne le laissera partir qu’après qu’il aura donné une somme égale à celle dont ses compatriotes ont fait tort au Zenâgi : s’il ne l’a pas avec lui, il devra la faire chercher, et restera prisonnier jusqu’à paiement complet. Ainsi du reste. C’est la loi du talion : chacun reprend, dès que l’occasion s’en présente, ce dont il a été frustré. D’après cette coutume, l’Azdifi ordonnait de me mettre en prison comme sujet du sultan, parce que des hommes de sa tribu étaient incarcérés à Merrâkech.
Les habitants de Tisint et tous les sédentaires de la région emploient la langue tamaziṛt. La plupart d’entre eux possèdent, par suite de leurs rapports avec les nomades voisins, une teinture d’arabe. Les femmes et les enfants ne connaissent que le tamaziṛt. Les hommes apprennent l’arabe à mesure qu’ils grandissent ; ils le saventplus ou moins : les pauvres, sans cesse occupés de travaux manuels, peu ; les riches, davantage, grâce au commerce et aux affaires quotidiennes avec les nomades. Les principaux citoyens le parlent couramment. Pour ce motif, le tamaziṛt en usage est moins pur qu’il n’était à Tazenakht et chez les Zenâga ; des mots arabes s’y sont introduits, surtout dans la conversation des hommes ; les femmes ont mieux conservé les anciennes expressions. Si les populations sédentaires des oasis ont pour idiome le tamaziṛt, toutes les tribus nomades du sud du Bani, Oulad Iaḥia, Ida ou Blal, Aït ou Mrîbeṭ, parlent l’arabe. Femmes et enfants n’usent que de cette langue. Parmi les hommes, beaucoup n’en savent point d’autre ; ceux-là seuls que de fréquentes affaires appellent dans les qçars apprennent à la longue un peu de tamaziṛt ; ils mettent de l’amour-propre à ne s’en servir que quand leur interlocuteur ne comprend pas l’arabe, lorsque c’est une femme, par exemple. Les familles d’Oulad Iaḥia qui habitent le Zgiḍ et les bords du Dra, celles d’Ida ou Blal qui ont des domiciles à Tatta et celles d’Aït ou Mrîbeṭ fixées à Aqqa et à Tizounin, font exception à cette règle. Ces familles, isolées, en contact journalier avec les Imaziṛen, ont appris leur langue, bien qu’elles se servent entre elles de l’arabe.
Nous nous sommes occupés à plusieurs reprises de la langue, des usages, des coutumes des Marocains ; nous n’avons pas dit un mot de leur caractère : c’est qu’il nous paraît difficile d’être exact sur ce sujet. Quelles qualités, quels défauts attribuer à un ensemble de tant d’hommes, dont chacun est différent des autres et de soi-même ? S’efforce-t-on de démêler des traits généraux ? Lorsqu’on en croit reconnaître, une foule d’exemples contradictoires surgissent, et, si l’on veut rester vrai, il faut se restreindre à des caractères peu nombreux, ou dire des choses si générales qu’elles s’appliquent non seulement à un peuple, mais à une grande partie du genre humain. Partout même mélange de qualités et de défauts, avec les modifications qu’apportent la civilisation ou la barbarie, la richesse ou la pauvreté, la liberté ou la servitude. Il me paraît difficile de reconnaître aujourd’hui à ceux qu’Ibn Khaldoun appelle Berâber le bouquet de vertus dont il les orne. Si une chose peut donner l’idée du caractère des Marocains, ce sont les ouvrages où a été décrit celui des Kabiles ou d’autres populations imaziṛen de l’Algérie. Une longue expérience, des études approfondies, ont donné à des hommes éminents le droit de traiter avec autorité un tel sujet. On ne saurait l’avoir quand on a, comme moi, passé une seule année dans un pays. Aussi n’entreprendrai-je point de dire ce que sont et ne sont pas les Marocains ; je me bornerai à signaler quelques traits isolés qui m’ont frappé et que j’ai retrouvés en beaucoup de lieux ou remarqué dans certains groupes. Je le ferai en déclarant que « je n’ay rien à dire entièrement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en un mot ». Presque partout règnent une cupidité extrême et, comme compagnons, le vol et le mensonge sous toutes leurs formes. Engénéral, le brigandage, l’attaque à main armée, sont considérés comme des actions honorables. Les mœurs sont dissolues. La condition de la femme est au Maroc ce qu’elle est en Algérie. D’ordinaire peu attachés à leurs épouses, les Marocains ont un grand amour pour leurs enfants. La plus belle qualité qu’ils montrent est le dévouement à leurs amis. Ils le poussent aux dernières limites. Ce noble sentiment fait faire chaque jour les plus belles actions. En blad es sîba, pas un homme qui n’ait bien des fois risqué sa vie pour des compagnons, pour des hôtes de quelques heures. La générosité, se traduisant surtout par l’hospitalité, n’est l’apanage particulier d’aucun groupe : les nomades ont l’habitude de taxer les Chellaḥa d’avarice ; ces derniers accusent les Ḥaraṭîn du même vice. Je ne me suis point aperçu qu’il y ait entre eux de distinction profonde à ce sujet. Partout également, m’a-t-il semblé, il y a des avares et des hommes généreux ; d’ordinaire, dans les contrées riches on reçoit avec libéralité les étrangers, dans les localités pauvres on ne leur donne rien ; dans tel qçar, qu’il se présente cent voyageurs en même temps à la mosquée, on apportera à manger pour tous, dans tel autre on n’offrira pas l’hospitalité à un seul. De même chez les nomades. Les Marocains ont, comme tous les hommes, plus ou moins d’amour-propre ; chez les Arabes du sud, ce sentiment est très développé et se change souvent en une noble fierté ; chez les Ḥaraṭîn, il prend volontiers la forme d’une vanité puérile ; les Chellaḥa l’ont moins. Inutile de dire que ces populations, qui passent leur existence les armes à la main, sont braves. Inutile de dire qu’elles sont attachées à leur indépendance : la plupart l’ont conquise et la défendent chaque jour au péril de leur vie, soit contre le sultan, soit contre leurs voisins ; les tribus du blad el makhzen elles-mêmes ne font que se révolter. Je n’ai pu juger avec mes yeux de la valeur guerrière des divers habitants du Maroc ; il est admis dans le pays que les peuplades les plus braves et les plus aguerries sont les grandes tribus nomades du sud et de l’est du Grand Atlas : Berâber, Aït Seddrât, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia, Aït ou Mrîbeṭ d’une part ; Doui Mnia, Oulad el Ḥadj de l’autre. Après eux, très braves aussi, viennent les montagnards, les Chellaḥa du massif Atlantique et les Qebaïl du Rif. Les populations de plaine, cantonnées dans les basses vallées des fleuves et sur les bords de l’Océan, forment une troisième classe regardée comme au-dessous des précédentes en courage. Les moins estimés de tous sont les Ḥaraṭîn. Les Marocains sont prompts à verser le sang et ne font aucun cas de la vie des autres ; je n’ai vu ni entendu citer d’exemple de cruauté de leur part. En général, Chellaḥa et Ḥaraṭîn sont laborieux : adonnés à l’agriculture, ils semblent, les seconds surtout, industrieux en ce qui la concerne. Ils n’ont pas l’esprit vif de certains Arabes, tels que les Ida ou Blal et les Oulad Iaḥia : ceux-ci, malgré leur ignorance, ont une intelligence remarquable, sont curieux et comprennent vite. Ces Arabes ont des façons distinguées et de la politesse, tandis que les Imaziṛen sont la plupart grossiers. En revanche,on trouve parfois dans ceux-ci une certaine bonhomie, rare chez les premiers. Le Maroc, à l’exception des villes et de quelques districts isolés, est très ignorant. Presque partout, on est superstitieux et on accorde un respect et une confiance sans bornes à des marabouts locaux dont l’influence s’étend à une distance variable. Nulle part, sauf dans les villes et districts exceptés plus haut, on ne remplit d’une manière habituelle les devoirs religieux, même en ce qui concerne les pratiques extérieures. Il y a des mosquées dans tout qçar, village ou douar important ; elles sont plus fréquentées par les voyageurs pauvres, à qui elles servent d’abri, que par les habitants.
Avant de quitter Tisint, disons qu’auprès des cinq qçars actuels, s’en trouvent quatre autres ruinés, trois au sommet du Djebel Taïmzouṛ et un à l’extrémité sud de Foum Tisint, traversé par le chemin. On ne sait de quelle époque date leur destruction ; de mémoire d’homme on les a vus ce qu’ils sont aujourd’hui ; leur fondation est attribuée aux Chrétiens.
Comptant revenir plus tard à Tisint, je ne désirai pas m’y arrêter cette fois ; dès mon arrivée, je voulus partir pour Tatta. Deux zeṭaṭs Ida ou Blal, escorte suffisante, furent bientôt trouvés ; mais un contretemps se présenta : un ṛezou de 400 Berâber était signalé depuis quelques jours aux environs ; on jugea imprudent de se mettre en route tant que ses intentions ne seraient pas connues. Le 16, il tomba sur la partie occidentale des jardins de Tisint, les pilla et enleva des travailleurs. Son but était atteint ; il ne lui restait qu’à battre en retraite pour sauver son butin. Je pouvais partir.
Pendant ce court séjour, je fis plusieurs connaissances. Aussitôt le bruit de mon arrivée répandu, tous les ḥadjs, familiers avec les choses et les gens des pays lointains, voulurent me voir. Une fois de plus, je reconnus les excellents effets du pèlerinage. Pour le seul fait que je venais d’Algérie, où ils avaient été bien reçus, tous me firent le meilleur accueil ; plusieurs, je le sus depuis, se doutèrent que j’étais Chrétien ; ils n’en dirent mot, comprenant mieux que moi peut-être les dangers où leurs discours pourraient me jeter. L’un d’entre eux, le Ḥadj Bou Rḥim ould Bou Rzaq, devint dans la suite pour moi un véritable ami, me rendit les services les plus signalés et me sauva des plus grands périls.
Parti à midi d’Agadir, avec deux Ida ou Blal, j’arrivai à 3 heures et demie à Qaçba el Djouạ, petite oasis où l’on devait passer la nuit. De Tisint à Tatta, on suitconstamment le pied des monts Bani. Cette chaîne est un mouvement de terrain fort curieux et l’un des plus importants du Sahara Marocain. S’élevant de 200 à 300 mètres au-dessus du sol environnant, d’un à deux kilomètres de largeur à la base, sans aucune largeur au sommet, elle forme une lame rocheuse, un tranchant, émergeant de terre au seuil du désert. Nul contrefort, nulle chaîne, ne se rattache à cette digue isolée dans le Sahara. Elle est orientée de l’est-nord-est à l’ouest-sud-ouest, comme le cours inférieur du Dra et comme les chaînes de l’Atlas. La longueur en est grande : elle est traversée, dit-on, par le Dra au-dessous de Tamegrout et se développe, toujours semblable, gardant même composition, même forme et même hauteur, jusqu’au bord de l’Océan, où elle expire au sud du groupe de villages appelé Ouad Noun. Un certain nombre de khenegs la percent, étroites brèches par où s’écoulent vers le Dra les eaux du Petit Atlas. Chacun de ces passages est le point de réunion de quatre ou cinq rivières, et comme l’orifice d’un entonnoir. Les eaux se trouvant assemblées en ces points, il s’est créé à chacun d’eux une oasis. Les grandes oasis qui se voient entre le Sous, le Dra et l’Atlantique ont toutes cette origine ; toutes, Zgiḍ, Tisint, Tatta, Aqqa, Tizgi el Ḥaraṭîn, Icht sont à la bouche d’un kheneg du Bani. Le Bani est en roche, sans terre ni végétation : grès calciné, comme les monts de Tazenakht, il présente une écaille noire et brillante sur toute la surface de ses flancs. Ceux-ci sont en pente douce au pied, très raide vers le sommet. En maints endroits du Bani existent des minerais : cuivre, zinc, argent, or vers l’occident. Au nord de cette muraille s’élèvent les pentes du Petit Atlas ; commençant à son pied, à l’ouest, elles sont séparées d’elle par la Feïja, dans la portion orientale. Au sud, plus une montagne, la plaine à perte de vue. Tel est le Bani, la dernière chaîne avant le Grand Désert ; parallèle au Grand et au Petit Atlas, il est comme le ruban d’écume qui borde la plage en avant de ces deux vagues monstrueuses. Je suivrai cette chaîne remarquable jusqu’à Tatta, tantôt en longeant le pied, tantôt m’en tenant à peu de distance, marchant dans la Feïja d’abord, sur les premières pentes du Petit Atlas ensuite. Le chemin est facile : terrain sablonneux dans la Feïja, pierreux ailleurs, nu en cette saison, couvert de plantes basses les hivers pluvieux ; comme arbres, des gommiers de 2 à 3 mètres, d’autant plus nombreux qu’on se rapproche du lit de quelque ruisseau ou qu’on s’éloigne du Bani, au pied duquel le sol, tout de roche, ne leur permet pas de pousser. Point de gibier dans ces régions stériles, si ce n’est des mouflons ; eux seuls vivent dans les vastes solitudes du Petit Atlas et sur les rocs du Bani. Au sud de celui-ci, dans la plaine, courent de nombreuses gazelles.
Depuis le kheneg de Tisint jusqu’à Qaçba el Djouạ, je n’ai cessé de suivre l’Ouad Qaçba el Djouạ. A hauteur d’Aqqa Aït Sidi, il a 12 ou 15 mètres d’eau, dans un lit de pierre de largeur double, que bordent deux parois rocheuses et escarpées élevées de 20 à 30 mètres. Deux kilomètres plus haut, l’eau courante disparaît ; il restedes flaques plus ou moins longues, de distance en distance ; lit de 50 mètres ; le fond, parfois recouvert d’une légère couche de sable, est de roche blanche ainsi que les parois qui le bordent ; celles-ci n’ont plus que 15 à 20 mètres de haut. Peu après, elles s’abaissent encore et se changent en talus de sable de 10 à 15 mètres, formant de chaque côté une ligne de dunes irrégulières appelées Idroumen. A partir de Trit, plus d’eau dans l’ouad : lit de galets au niveau de la Feïja. Dans l’oasis de Qaçba el Djouạ, la rivière prend une largeur extrême, mais reste à sec ; le lit, moitié sable, moitié gravier, se remplit de palmiers et, confondu avec le terrain qui l’entoure, cesse bientôt de se distinguer. Chemin faisant, j’ai traversé la petite oasis de Trit, bois de palmiers au milieu duquel s’élève un qçar d’environ 100 maisons, peuplé de Ḥaraṭîn vassaux des Ida ou Blal. Trit se gouverne à part. De Tisint à Qaçba el Djouạ, beaucoup de monde sur la route.