RECONNAISSANCEAUMAROC1883-1884

RECONNAISSANCEAUMAROC[Décoration]TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT. — MESNIL (EURE).[Décoration]Heliog. P. Albert DujardinChallamel aine EditeurTIKIRT. — DEMEURE DU CHIKH.VICOMTE CH. DE FOUCAULD.[Décoration]RECONNAISSANCEAUMAROC1883-1884OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 4 PHOTOGRAVURES ET DE 101 DESSINSD’APRÈS LES CROQUIS DE L’AUTEUR[Décoration]TEXTE[Décoration]PARISCHALLAMEL ET CIE, ÉDITEURSLIBRAIRIE COLONIALE5, RUE JACOB, ET RUE FURSTENBERG, 21888Au moment de livrer au lecteur le récit de mon voyage, lorsque les événements qui l’ont rempli, les travaux qui l’ont accompagné, passent ensemble devant mes yeux, que de noms, que de choses, que de sensations montent en foule à mon esprit ! Parmi les souvenirs, ceux-ci agréables, ceux-là pénibles, que cet instant évoque, il en est un d’une douceur infinie, un devant lequel tous les autres s’effacent. C’est le souvenir des hommes en qui j’ai trouvé bienveillance, amitié, sympathie, de ceux qui m’ont encouragé, protégé, aidé, dans la préparation de mon voyage, dans son accomplissement, dans les occupations qui l’ont suivi. Les uns sont Français, les autres Marocains ; il en est de chrétiens, il en est de musulmans. Qu’ils me permettent de les unir en un seul groupe pour les remercier tous ensemble et les assurer d’une gratitude trop vive pour que je puisse l’exprimer comme je la sens.Que celui dont les savantes leçons ont préparé mon voyage, dont les conseils l’ont dirigé, dont la prudence en a organisé l’exécution, que M. O. Mac Carthy, président de la Société de Géographie d’Alger, protecteur-né de quiconque travaille pour la science ou pour la grandeur de notre colonie, reçoive le premier l’hommage de ma profonde reconnaissance.MM. Maunoir et Duveyrier m’ont encouragé avant mon départ, accueilli à mon retour. Je leur dois la brillante distinction qu’à peine revenu, me décernait la Société de Géographie de Paris. Je ne saurais assez les remercier de leur bienveillance.Ḥadj Bou Rḥim, Bel Qasem el Hamouzi, qui m’avez, au risque de vos jours, protégé dans le danger, vous à qui je dois la vie, vous dont le souvenir lointain meremplit d’émotion et de tristesse, où êtes-vous à cette heure ? Vivez-vous encore ? Vous reverrai-je jamais ? Comment vous exprimer ma reconnaissance et mon regret de ne pouvoir vous la prouver ?Enfin que tous ceux que je ne mentionne pas, non par oubli, mais parce que leur liste serait trop longue, reçoivent l’hommage de toute ma gratitude.VteCh. deFOUCAULD.Paris, octobre 1887.[Décoration]RAPPORTFAIT A LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE PARIS,DANS LA SÉANCE GÉNÉRALE DU 24 AVRIL 1885,PARM. HENRI DUVEYRIER,SUR LE VOYAGEDE M. LE VICOMTE CHARLES DE FOUCAULD AU MAROC.[Décoration]Il est un État, limitrophe d’un département français, où le voyageur européen en général, et le voyageur français en particulier, n’a jamais été très bien vu. Cet État est le Maroc. Nos cartes et nos manuels de géographie nous montrent bien un vaste territoire qu’ils attribuent comme domaine au sultan du Maroc. Les géographes européens ont cherché ainsi l’expression la plus simple pour rendre un état de choses incertain, variable, embrouillé ; sans s’en douter, ils ont été depuis cent et tant d’années les complices d’une fiction. Car le sultan du Maghreb, cet empereur d’Occident des musulmans, n’est pas, à beaucoup près, le souverain temporel de tout le pays marqué à sa couleur sur nos atlas. Prenons-nous, au contraire, sa souveraineté sous le jour du spirituel, alors non seulement les cartes ont raison, mais il faudrait tellement élargir les limites de son diocèse que personne, ni à Paris ni à Constantinople, ne consentira à reconnaître que le sultan du Maroc peut juger comme d’abus sur un mandement pastoral ou sur une décision juridique rendus à Alger, à Tunis, à Tripoli ou à Ben-Ghâzi, villes dont il est pourtant juge suprême et le pape, et où la logique voudrait que l’imâm de chaque mosquée, lors du service public du vendredi, appelât les bénédictions du ciel non pas sur le président de la République française ou sur le padichâh de Constantinople, mais bien sur le sultan du Maroc, qui est en même temps le grand imâm de tous les musulmans mâlekites.Mais le Maroc d’aujourd’hui n’est plus, à beaucoup près, celui d’il y a deux cent cinquante ans, alors que (de 1590 à 1660 environ) le souverain de Fâs envoyait ses armées et dictait sa loi jusque sur les rives du Niger et dans le Bâguena et le Tagânt, au nord et assez près du Sénégal. Cette ère-là s’est évanouie, et quiconque connaît bien la situation actuelle du Maroc ne comprendra pas le rêve de son gouvernement qui songerait maintenant à faire valoir ses droits périmés sur Timbouktou et sur Djinni. Sans être resté indifférent au progrès ni insensible aux événements, l’héritier des souverains de Fâs, à la fin duXIXesiècle, est dominé par une situation, la résultante d’un long passé ; et, tandis que chez nous le chef de l’État sait bien qu’il commande non seulement aux préfets de nos quatre-vingt-dix départements, mais aux gouverneurs de notre Inde, de la Cochinchine, du Sénégal, de nos Antilles, etc., Sa Majesté chérifienne est parfois forcée de faire parler la poudre quand elle veut prélever l’impôt, et cela jusque dans des cantons qui sont visibles, sans télescope, de l’une quelconque de ses capitales.A côté de provinces ou de banlieues réellement soumises à l’administration du sultan, quelquefois même enclavées dans ces provinces, qui forment lebeled el makhzen, ou « pays des bureaux », on trouve des territoires aussi sevrés des bienfaits de la bureaucratie marocaine que sont le Transvaal ou la république d’Andorre.Dans un État comme celui-là, inutile de parler d’ordre et de sécurité.C’est là pourtant qu’un jeune Français, M. le vicomte de Foucauld, soucieux de nous révéler ce qui touche à nos portes, avait résolu de faire un voyage d’exploration. Il l’a accompli, sans l’aide du gouvernement, à ses frais, et en faisant avec le sacrifice de son avenir dans la carrière militaire un autre sacrifice plus grand encore, si possible. Il s’est résigné à voyager sous le travestissement du juif, au milieu de populations qui considèrent le juif comme un être utile, mais inférieur. Prenant bravement ce rôle, il a fait abnégation absolue de son bien-être, et c’est sans tente, sans lit, presque sans bagages, qu’il a travaillé pendant onze mois chez des peuples qui, ayant plus d’une fois démasqué l’acteur, l’ont, à deux ou trois reprises, placé en face du châtiment qu’il méritait, c’est-à-dire de la mort.Nous avions déjà vu un étudiant musulman, René Caillié, et deux derviches musulmans, Richard Burton et Arminius Vambéry, faire de très beaux voyages d’exploration ; leurs cartes pourtant prêtaient à la discussion, parce qu’un faux étudiant ou un faux derviche musulman doit rester fidèle à son rôle sous peine d’expier de sa vie un écart, un simple oubli... Le voile qui abrite le juif pendant sa prière a servi à cacher le baromètre et le sextant de M. de Foucauld ! C’est un véritable miracle qu’il ait pu rencontrer partout et toujours des caravaniers aussi complaisants ou aussi indifférents ! Mais le fait est qu’il vient placer sous nos yeux des itinéraires et des observations astronomiques exécutés d’après les principes enseignés à l’École de guerre.Ajoutons tout de suite que le rabbin Mardokhaï Abî Souroûr, celui-là même dont vous connaissez déjà l’histoire et les travaux, a été le compagnon constant du vicomte de Foucauld. Cette association, qui dans l’espèce était un passe-partout nécessaire, a coûté à l’explorateur bien autre chose que les 270 francs de gages mensuels convenus ; les défauts de caractère prennent des proportions inouïes quand on se trouve dans l’isolement, et vous permettrez à votre rapporteur de déclarer, à la louange de M. de Foucauld, expérience faite en Seine-et-Oise, que le rabbin Mardochée n’est pas toujours un auxiliaire agréable et commode.Voilà donc le voyageur dans son bien humble équipage. Voyons maintenant où en était la connaissance géographique du Maroc au moment où il commençait son exploration. En 1845, un géographe aussi savant que consciencieux, M. Émilien Renou, avait donné une première carte générale du Maroc, au 1/2,000,000e, qui a encore sa valeur aujourd’hui ; trois ans plus tard, le capitaine Beaudoin, disposant de renseignements nouveaux, refaisait, pour le Dépôt de la guerre, le même travail à l’échelle du 1/1,500,000e. Utilisant tous les documents et tous les renseignements qu’ils avaient pu se procurer, ces deux géographes français avaient livré les modèles de toutes les cartes générales qui ont été publiées pendant les trente-cinq années suivantes. Mais le nombre des itinéraires et des déterminations de positions s’est accru entre temps, et le 20 juin 1883, quand M. le vicomte de Foucauld commençait à Tanger son voyage d’exploration, les cartographes avaient à leur disposition 12208 kilomètres d’itinéraires jalonnés de bien rares déterminations de latitude et de déterminations de longitude plus rares encore ; on n’avait fait de géographie astronomique que sur une vingtaine de points dans l’intérieur de l’empire. Ajoutons qu’ici la France ne s’était laissé distancer par personne et que, des vingt et un auteurs d’itinéraires au Maroc, seize étaient des Français ; que, sur le nombre des kilomètres levés,9232 l’avaient été tant par nos propres compatriotes que par deux étrangers patronnés et subventionnés par le gouvernement français (Badia y Leblich) ou par la Société de géographie de Paris (Mardochée).En onze mois, du 20 juin au 23 mai 1884, un seul homme, M. le vicomte de Foucauld, a doublé pour le moins la longueur des itinéraires soigneusement levés au Maroc. Il a repris, en les perfectionnant, 689 kilomètres des travaux de ses devanciers, et il y a ajouté2250 kilomètres nouveaux. Pour ce qui estde la géographie astronomique, il a déterminé quarante-cinq longitudes et quarante latitudes ; et, là où nous ne possédions que des altitudes se chiffrant par quelques dizaines, il nous en apporte trois mille. C’est vraiment, vous le comprenez, une ère nouvelle qui s’ouvre, grâce à M. de Foucauld, dans la connaissance géographique du Maroc, et on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, ou de ces résultats si beaux et si utiles, ou du dévouement, du courage et de l’abnégation ascétique grâce auxquels ce jeune officier français les a obtenus.Jetons un coup d’œil rapide sur ces résultats, en envisageant séparément les travaux de M. de Foucauld au nord de la chaîne de l’Atlas, puis ceux qu’il a faits dans l’Atlas même, et enfin ce qu’il ajoute à notre connaissance des contrées au sud de cette chaîne.Partant de Tanger le 20 juin 1883, il fait d’abord une pointe, par Tétouân, au sud-ouest, jusqu’à Chichawân, où commence le territoire des Berbères indépendants du Rîf, populations guerrières dont les tendances fanatiques sont excitées, ici dans l’ouest du pays, par les chorfâ (pl. de cherîf) marocains. Il est là, déjà à 60 kilomètres de Tétouân, sur un terrain nouveau pour la géographie. Le projet de M. de Foucauld d’atteindre Fâs directement en partant de Chichawân, et en levant un itinéraire des plus précieux, échoue devant l’impossibilité même pour les indigènes musulmans de traverser les territoires de tribus pillardes indépendantes, les Ghezâwa, les Benî-Hamed et les Rehôma. Il revient à Tétouân et relie directement cette ville à El Qaçar El-Kebîr par un chemin nouveau, traversant un pays dont la population nomade, de race arabe, est assez dense.De là à Fâs et à Sefero, il ne fait que compléter les observations topographiques de ses devanciers.Il y a de cela quatre ans, un officier anglais, le capitaine Colville, accompagné de sa jeune et courageuse épouse, faisait le voyage de Fâs à Oudjeda et rapportait le premier itinéraire détaillé fait dans cette partie du Maroc qui touche à l’Algérie, car son prédécesseur, le célèbre Espagnol Badia y Leblich, s’était appliqué principalement aux déterminations astronomiques. A son tour, M. de Foucauld s’enfonce dans le dangereux pays à l’est de Fâs, et il trace jusqu’à Tâza deux itinéraires qui fixent pour la première fois la configuration du cours et du bassin de l’Ouâd Jennawen. Sans doute le voyageur voudra bien vous communiquer lui-même les observations qu’il a faites dans cette contrée, où les tribus arabes des Ghiâta et même des Hiyaïna ne laissent guère d’autre liberté au représentant du sultan, le gouverneur de Tâza, que celle de végéter prisonnier dans sa citadelle.Mentionnons pour mémoire le trajet de Fâs à Meknâs (Méquinez), route tant de fois parcourue qu’à peine un explorateur aussi sérieux pouvait-il y compléter les notions acquises.Mais à Meknâs précisément commence une des parties les plus nouvelles et les plus intéressantes du voyage de M. de Foucauld ; de là jusqu’à près de cinq degrés plus au sud, son itinéraire est à proprement parler celui d’un voyage de découverte dans la province de Tâdela (ici déjà l’expression administrative est illusoire), et plus au sud, dans le territoire parfaitement indépendant des Berbères. Pour rester fidèle à notre programme, nous considérerons maintenant le pays jusqu’à Qaçba Beni-Mellâl (aussi nommée Qaçba-Bel-Kouch), où commencent les premiers plis du soulèvement de l’Atlas. Il se présente d’abord avec une surface accidentée, puis il devient montagneux et ici les montagnes sont boisées. A 20 kilomètres de Boû-El-Dja’d, le voyageur entre dans la plaine pierreuse et aride de Tâdela, qui s’étend au sud, montrant des signes de fertilité quand on se rapproche de l’Ouâd Oumm Er-Rebîa’, sur lequel est bâtie la Qaçba de Tâdela, à l’intérieur des murs de laquelle le sultan est obéi par un qâïd si désœuvré, par suite de l’insoumission de ses prétendus administrés, qu’il passe ses journées à réciter son chapelet. Entre la Qaçba de Tâdela et la Qaçba Bel Koûch, ou Qaçba Benî Mellâl, bâtie au pied d’une première chaîne dépendant de l’Atlas, on passe dans un pays bien arrosé, couvert de cultures, de jardins et de villages. — Toute cette partie du voyage est entièrement nouvelle.Beaucoup plus à l’est, au retour, en rentrant en Algérie, M. de Foucauld a relevé, entre Debdou et Oudjeda, une autre partie de la même zone naturelle.Nous arrivons à l’Adrâr-n-Deren, à la chaîne du seul véritable grand Atlas, et à ses contreforts. Quiconquea jeté une fois seulement les yeux sur la carte d’Afrique a vu son attention éveillée par les forts coups d’estompe qui y accusent avec fermeté la chaîne de l’Atlas. Pour qui n’est pas bien au courant de l’histoire moderne de la géographie, la sûreté du dessin rassure l’esprit, et on se croit là en terrain à peu près sinon complètement connu. Il n’en est pourtant rien. De l’Iguîr Oufrâni, du cap Guîr de nos cartes, à la frontière de l’Algérie, le soulèvement du grand Atlas mesure, vous le savez, une longueur de 700 kilomètres. Eh bien, sur ce long développement de la chaîne, les itinéraires de tous les voyageurs européens n’avaient encore traversé et fixé que quatre cols, en comprenant le col qui touche au rivage de l’Océan : Tizînt El-Rioût, Tagherot, Onq El-Djemel et le col sur l’Iguîr Oufrâni (cap Guîr). Après René Caillié et Gérard Rohlfs, M. le vicomte de Foucauld, lui aussi, a passé par le Tizînt El-Rioût ; il est le premier explorateur qui ait franchi et mesuré le Tîzi-n-Guelâwi, à l’est-sud-est de Merâkech. Ses observations du baromètre nous apportent donc les altitudes de deux cols dans l’arête maîtresse de l’Atlas ; ces chiffres sont les premiers que nous possédions, ni Rohlfs ni Lenz, qui avaient pourtant des baromètres, n’ayant fait d’observations sur les points culminants de leurs deux itinéraires dans le Maroc. De plus, sur une longueur de 300 kilomètres au moins, les itinéraires de M. le vicomte de Foucauld passent à une distance de l’Atlas qui permettait de déterminer sur la carte la direction de la chaîne.Mais à 50 kilomètres dans le nord, à 150 et à 200 kilomètres dans le sud, cette arête maîtresse est flanquée de chaînes parallèles dont le tracé sur la carte de M. de Foucauld est toute une révélation. Malgré le soin apporté par les géographes les plus habiles, aucun d’eux jusqu’ici n’avait trouvé dans les observations et les renseignements des voyageurs assez de données pour débrouiller ce qui était resté souvent un chaos, un enchevêtrement presque fantastique de sierras anastomosées. M. de Foucauld rectifie et simplifie tout cela d’après ce qu’il a vu et observé, et les géographes ne seront peut-être pas seuls à s’en réjouir, les géologues, eux aussi, en éprouveront de la satisfaction. Au nord de l’Atlas, court, nous le savons maintenant, une chaîne de 300 kilomètres, qui prend les noms de Djebel Aït Seri et de Djebel Benî Ouaghaïn ; au sud, c’est d’abord le petit Atlas, l’Anti-Atlas de la carte de Lenz, avec son prolongement oriental, le Djebel Sagherou, et enfin, encore plus au sud, le Djebel Bani, dont le rabbin Mardochée nous avait appris le nom, et que Lenz a coupé sans s’inquiéter de ce nom.Votre rapporteur devine que vous voudriez bien entendre aujourd’hui autre chose que le résumé aride des découvertes purement géographiques de M. de Foucauld, que l’état des populations au sein desquelles il a voyagé vous intéresse aussi, car l’homme se préoccupe toujours d’abord de son semblable. Sur ce point, la moisson de M. de Foucauld est extrêmement riche ; mais mieux vaut lui laisser, à lui qui a vu, qui a senti, qui a souffert, l’honneur de satisfaire votre légitime curiosité. A lui donc, dans une autre séance, de vous peindre les mœurs et la politique des Imazîghen, de ces montagnards berbères de l’Atlas, avec lesquels jusqu’à ce jour personne n’a fait une connaissance aussi intime. Il vous montrera les Aït Atta d’Amelou, et tous les Imazîghen à l’est de Tîzi-n-Guelâwi, vivant dans des villages dont chacun est dominé par un château fort où les villageois emmagasinent leurs récoltes (cette coutume existe aussi dans le Djebel Nefousa, en Tripolitaine, où j’ai pu l’observer) ; il vous montrera au contraire les Imazîghen de la région entre Tizî-n-Guelâwi et l’Océan groupant leurs villages autour d’un centre fortifié qui reçoit les récoltes de tout un canton. Au point de vue de l’administration que se sont donnée ces tribus berbères indépendantes, il vous fera distinguer deux groupes de population : celles du nord, organisées en démocraties et ennemies de la centralisation, où chaque fraction de tribu obéit, et obéit exclusivement, à l’assemblée de ses notables ; celles du sud, qui ont adopté un régime mixte entre celui des communes et celui de la féodalité, et qui se sont donné des cheïkhs héréditaires, dont quelques-uns bravent le sultan et pourraient fort bien s’approprier la fière devise d’un haut baron français du temps passé :Roi ne suis, ne duc, ne comte aussy ;Je suis le sire de Coucy.Ces sires de Tikirt, de Tazenakht, et cætera, ont des résidences fortifiées, aux murs flanqués de quinzeà vingt tours. Leurs vassaux aussi sont loin d’inspirer la pitié, car ils vivent dans des maisons à un ou deux étages, construites en pisé épais et solide, et dont les murailles extérieures sont ornées de moulures.Un peu au sud et au nord du 30edegré de latitude, l’arête du petit Atlas marque une division tranchée. Au nord de cette chaîne, nous apprend M. de Foucauld, on est encore dans la zone tempérée ; la flore dans ses traits généraux rappelle celle du midi de l’Europe. Le versant sud du petit Atlas est déjà dans la zone saharienne caractérisée par un climat à extrêmes. Ici, le dattier et les acacias à gomme remplacent le figuier, l’amandier, le grenadier, l’olivier et même le noyer du versant septentrional et de la région plus au nord. Le dattier, il est vrai, cet arbre cultivé, n’existe que dans les vallées que la fonte des neiges et les pluies de l’Atlas viennent mouiller de temps en temps ; l’acacia à gomme se trouve de loin en loin sur les plaines d’un sable blanc. Quant à l’eau, on est réduit à celle de sources cachées sous le sable.Au milieu de cette plaine M. de Foucauld trace, d’après ses observations, une bien singulière montagne, longue de 500 kilomètres, le Djebel Banî, dont je mentionnais tout à l’heure l’alignement parallèle avec l’Atlas. C’est, dit le voyageur, une simple arête rocheuse, tranchante au sommet, épaisse d’un kilomètre à la base, et haute de 200 à 300 mètres, au sud de laquelle court la partie inférieure de l’Ouâdi Dhera’a, le fleuve le plus important de ce que nous appelons le Maroc, si l’on ne mesure que la longueur du cours, mais malheureusement fleuve sans eau. Une arête rocheuse, un long tesson, comme le Djebel Banî, ne peut naturellement pas fournir une quantité appréciable d’eau à un fleuve ; aussi les trois affluents nord de l’Ouâdi Dhera’a, que M. de Foucauld a relevés, descendent-ils du petit Atlas et traversent-ils le Djebel Banî par autant de brèches de cette étrange digue naturelle. Au sud de chacune de ces brèches (le mot cassure serait peut-être plus exact) on trouve, sous la montagne, de belles oasis : c’est Tissint, c’est Tatta, c’est Aqqa, patrie du rabbin Mardochée. Et M. de Foucauld ne nous fait pas attendre l’explication du phénomène : les affluents nord de ce fleuve mort, l’Ouâdi Dhera’a, sont de belles rivières d’eau courant à pleins bords. Telle est la puissance du climat du Sahara ! Le lit de l’Ouâdi Dhera’a, large de 4 kilomètres, a tellement soif que l’apport permanent de ces rivières ne sert qu’à lui conserver de la fertilité. Pour que cette vallée redevienne le fleuve que les Romains ont connu sous le nom de Darat, lorsque venaient s’y désaltérer et s’y baigner les éléphants dont les figures sont gravées sur le Djebel Tabayoudt, excroissance dans la chaîne du Bani, il faut ou bien une fonte subite des neiges du Djebel Dâdès et du Djebel Guelâwi, ou bien des pluies torrentielles continues dans les parties de l’Atlas que nous venons de nommer. Alors, pendant deux ou trois jours, la vallée est entièrement inondée, et le voyageur assez heureux pour que son passage coïncide avec une de ces crues aurait sous les yeux un cours d’eau de 3 ou 4 kilomètres de large.Au mois de décembre 1883, le vicomte de Foucauld touchait le Dhera’a, au sud de Tatta. Quelque temps après, il le revoyait, loin dans le nord-est de ce point, dans le district de Mezguîta, et là, sous le Djebel Sagherou, c’est un beau et large fleuve permanent, coulant avec une rapidité moyenne au milieu de plantations de dattiers ; je ne résiste pas au plaisir de vous faire part d’une découverte que M. de Foucauld m’a fait faire. Son itinéraire reporte d’un degré plein, vers l’ouest, le tracé de cette partie du cours du fleuve telle qu’elle est indiquée sur la carte du docteur Rohlfs, et, bien que les deux voyageurs n’aient pas touché le même point de l’Ouâdi Dhera’a, la correction si importante que je signale pourra sans doute être utilisée pour redresser l’itinéraire même du docteur allemand.Toute la partie haute de l’Ouâdi Dhera’a est constellée de villages, peuplés d’Imazîghen et de subéthiopiens, de ces noirs, indigènes du Sahara et parlant aujourd’hui la langue berbère.Plus haut encore en remontant vers le nord, le voyageur français arrive dans le canton populeux de Dâdès, arrosé par un affluent du Dhera’a. Ici déjà on entre dans le domaine des Aït Attâ, l’un des deux grands groupes formant la fameuse confédération des Berâber, dont le nom dispense d’ajouter qu’ils sont de race berbère. De toutes les tribus de cette expression géographique, le Maroc, les Berâber sont la plus nombreuse, la plus belliqueuse et à la fois la plus riche, ce qui indiquerait qu’ils ne méprisent niles travaux des champs et de l’industrie, ni le commerce, car chacun sait que la guerre et le pillage ne sont jamais les sources d’une fortune durable pour un peuple.Toujours en terrain neuf, M. de Foucauld continue sa route sur Todegha, Ferkela et Gherîs, trois oasis qui, dans son langage imagé, « s’allongent comme trois tronçons de serpent » dans les lits de cours d’eau affluents du Zîz. Il entre donc là dans le bassin hydrographique à l’extrémité sud duquel s’épanouit le Tafîlelt, le berceau de la dynastie marocaine régnante, le lieu d’exil pour ceux de la famille impériale qui pourraient devenir des prétendants, le groupe d’oasis célèbre, dans une vaste partie de l’Afrique, pour les cuirs qu’on y prépare avec une grande perfection.Plus loin encore, notre hardi et méritant explorateur atteint, à Qeçar Es-Soûq, le cours supérieur de l’Ouâd Ziz, séparé de ses premiers affluents par un désert des plus arides. Qeçar Es-Soûq touche l’oasis de Medghâra ou Medâghra, où M. de Foucauld tombe sur les traces de René Caillé et du deuxième voyage du docteur Rohlfs, qu’il ne quittera qu’au col de Telghemt, ou Tissint Er-Rioût, comme l’appelle Rohlfs, au moment où il traversera une dernière fois le grand Atlas. C’est ici seulement que finit dans la direction du nord-est le territoire des Berâber, et que commence celui des Aït Ou Afella, tribu d’Imazîghen que nous aurons la surprise de compter parmi les loyaux sujets du sultan du Maroc. Du col de Telghemt, où l’Atlas n’accuse que 2182 mètres d’altitude, M. de Foucauld peut laisser planer sa vue sur la vaste plaine de la Moloûya, de ce fleuve qui aurait formé une frontière si commode et si naturelle de l’Algérie, si l’État voisin, du côté de l’ouest, avait la puissance voulue pour la faire respecter de ses nationaux.M. de Foucauld touche la Moloûya à Aqçâbi Ech-Chorfâ (c’est-à-direles citadelles des cherifs), où un qâïd marocain est gardé par une centaine de soldats avec deux canons. Grâce à cette force, le représentant du sultan se fait obéir dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres, au delà desquels on retrouve, comme presque partout, des tribus bel et bien libres de toute attache gouvernementale.Avec le bassin de la Moloûya, notre vaillant explorateur trouve, sur le versant nord de l’Atlas, d’abord une région dont la flore rappelle la nature des hauts plateaux d’Algérie. Bientôt des groupes de villages, des forêts d’oliviers et de pommiers et de splendides cultures accusent une transition rapide à la région de Tell, autrement dit aux conditions naturelles qui font, de l’autre côté de la Méditerranée, la richesse de notre Provence.J’abrège, car il y a beaucoup à garder dans les résultats de la dernière partie du voyage, chez les Oulâd El Hâdj et de là à la ville algérienne de Lâlla Maghnîa en passant par Debdou et Oudjeda, c’est-à-dire sur un terrain qui touche aux dernières reconnaissances faites lors de l’expédition du général de Martimprey contre les Benî Senâsen (1859). Le 21 mai 1884, M. le vicomte de Foucauld mettait le pied en Algérie après avoir traversé le Maroc du nord au sud et du sud-ouest au nord-est. Sacrifiant bien autre chose que ses aises, ayant fait et tenu jusqu’au bout bien plus qu’un vœu de pauvreté et de misère, ayant renoncé, pendant près d’un an, aux égards qui sont les apanages de son grade dans l’armée, et s’étant consolé en recueillant les seuls et rares témoignages de bienveillance auxquels un caractère heureux pouvait lui donner quelque droit, même chez des peuples sauvages, il nous avait conquis des renseignements très nombreux, très précis, qui renouvellent littéralement la connaissance géographique et politique presque tout entière du Maroc. C’est là, disons-le hautement, un mérite peu ordinaire, que ne récompenserait pas trop, à l’avis de votre rapporteur, la plus haute distinction que nous ayons à décerner. Mais notre Société ne doit jamais oublier son caractère universel et international ; elle a dû tenir compte des mérites d’autres lutteurs qui venaient concourir à ses récompenses, et, forcée cette année-ci de ne pas choisir entre trois concurrents qu’elle estime être égaux en mérites, elle a transformé cette récompense en plusieurs médailles d’or, dont elle attribue la première à M. le vicomte de Foucauld.[Décoration]AVANT-PROPOS.[Décoration]A la veille d’entreprendre mon voyage au Maroc se dressaient deux questions : quel itinéraire adopter ? quels moyens prendre pour pouvoir le suivre ?La première question se résolvait naturellement : il fallait, autant que possible, ne passer que par des contrées encore inexplorées et, parmi celles-ci, choisir les régions qui, soit par leurs accidents physiques, soit par leurs habitants, paraissaient devoir présenter le plus d’intérêt. Partant de ce principe, je me décidai pour l’itinéraire suivant :Tanger, Tétouan ; de là gagner Fâs par une route plus orientale que celles suivies jusqu’alors ; de Fâs aller au Tâdla en traversant le massif montagneux occupé par les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan ; parcourir le Tâdla, gagner l’Ouad el Ạbid, passer à Demnât ; franchir le Grand Atlas à l’est des cols déjà explorés, gagner le Sahara Marocain et en reconnaître autant que possible la vaste portion encore inconnue, c’est-à-dire le versant méridional du Petit Atlas et la région comprise entre cette chaîne, l’Ouad Dra et le Sahel ; puis voir le haut bassin du Dra et les affluents de droite du Ziz ; de là revenir vers la frontière algérienne en franchissant une seconde fois le Grand Atlas et en explorant le cours de l’Ouad Mlouïa : comme dernières étapes, Debdou, Oudjda, Lalla Maṛnia.Tel fut le but que je me proposai. Restait la seconde question : quel moyen employer pour l’atteindre ? Pourrait-on voyager comme Européen ? Faudrait-il se servir d’un déguisement ? Il y avait lieu d’hésiter ; d’une part, me donner pour ce que je n’étais pas me répugnait ; de l’autre, les principaux explorateurs du Maroc, René Caillé,MM. Rohlfs et Lenz, avaient voyagé déguisés et déclaraient cette précaution indispensable : c’était aussi l’opinion de nombreux Musulmans marocains que je consultai avant mon départ. Je m’arrêtai au parti suivant : je partirais déguisé ; une fois en route, si je sentais mon travestissement nécessaire, je le conserverais ; sinon, je n’aurais qu’à le jeter aux orties.Ce premier point arrêté, restait à faire un choix parmi les déguisements qu’on pouvait prendre. Il n’y a que deux religions au Maroc. Il fallait à tout prix être de l’une d’elles. Serait-on Musulman ou Juif ? Coifferait-on le turban ou le bonnet noir ? — René Caillé, MM. Rohlfs et Lenz avaient tous opté pour le turban. Je me décidai au contraire pour le bonnet. Ce qui m’y porta surtout fut le souvenir des difficultés qu’avaient rencontrées ces voyageurs sous leur costume : l’obligation de mener la même vie que leurs coreligionnaires, la présence continuelle de vrais Musulmans autour d’eux, les soupçons même et la surveillance dont ils se trouvèrent souvent l’objet furent un grave obstacle à leurs travaux. Je fus effrayé d’un travestissement qui, loin de favoriser les études, pouvait y apporter beaucoup d’entraves ; je jetai les yeux sur le costume israélite. Il me sembla que ce dernier, en m’abaissant, me ferait passer plus inaperçu, me donnerait plus de liberté. Je ne me trompai pas. Durant tout mon voyage, je gardai ce déguisement et je n’eus lieu que de m’en féliciter. S’il m’attira parfois de petites avanies, j’en fus dédommagé, ayant toujours mes aises pour travailler : pendant les séjours, il m’était facile, dans l’ombre des mellaḥs[1], et de faire mes observations astronomiques et d’écrire des nuits entières pour compléter mes notes ; dans les marches, nul ne faisait attention, nul ne daignait parler au pauvre Juif qui, pendant ce temps, consultait tour à tour boussole, montre, baromètre, et relevait le chemin qu’on suivait ; de plus, en tous lieux, j’obtenais par mes « cousins », comme s’appellent entre eux les Juifs du Maroc, des renseignements sincères et détaillés sur la région où je me trouvais. Enfin j’excitais peu de soupçons : mon mauvais accent aurait pu en faire naître ; mais ne sait-on pas qu’il y a des Israélites de tous pays ? mon travestissement était d’ailleurs complété par la présence à mes côtés d’un Juif authentique : le rabbin Mardochée Abi Serour, connu par son séjour au Soudan. Je l’avais pris à mon service et le gardai durant tout monvoyage ; parti d’Alger avec moi, il y revint de même. Son office consistait, d’abord, à jurer partout que j’étais un rabbin, puis à se mettre en avant dans toutes les relations avec les indigènes, de manière à me laisser le plus possible dans l’ombre ; enfin à me trouver toujours un logis solitaire où je pusse faire mes observations commodément, et, en cas d’impossibilité, à forger les histoires les plus fantastiques pour expliquer l’exhibition de mes instruments.Malgré tant de précautions, je ne prétends pas que mon déguisement ait été impénétrable. Dans les quatre ou cinq points où je séjournai longtemps, ni mon bonnet noir, ni mes nouâḍers[2], ni les serments de Mardochée ne servirent de rien : la population juive s’aperçut tôt ou tard que j’étais un faux frère ; mais une seule fois, et pour des raisons toutes particulières, cela pensa me mettre en un sérieux péril ; en général, les Juifs marocains, tous commerçants, appelés fréquemment par leurs affaires soit dans des ports où ils trouvent nos consuls, soit en Algérie, ont avantage à être en bonnes relations avec les Chrétiens, surtout avec les Français. Aussi gardaient-ils religieusement le secret qu’ils avaient découvert ; rien ne transpirait hors du mellaḥ ; même avec moi, ils étaient fort discrets ; rien ne changeait dans leurs manières, sinon qu’ils devenaient plus prévenants encore et plus disposés à fournir tous les renseignements que je demandais. Quant aux Musulmans, il ne m’arriva que bien rarement de leur inspirer des soupçons.Il y a une portion du Maroc où l’on peut voyager sans déguisement, mais elle est petite. Le pays se divise en deux parties : l’une soumise au sultan d’une manière effective (blad el makhzen), où les Européens circulent ouvertement et en toute sécurité ; l’autre, quatre ou cinq fois plus vaste, peuplée de tribus insoumises ou indépendantes (blad es sîba)[3], où personne ne voyage en sécurité et où les Européens ne sauraient pénétrer que travestis. Les cinq sixièmes du Maroc sont donc entièrement fermés aux Chrétiens ; ils ne peuvent y entrer que par la ruse et au péril de leur vie. Cette intolérance extrême n’est pas causée par le fanatisme religieux ; elle a sa source dans un autre sentiment commun à tous les indigènes : poureux, un Européen voyageant dans leur pays ne peut être qu’un émissaire envoyé pour le reconnaître ; il vient étudier le terrain en vue d’une invasion ; c’est un espion. On le tue comme tel, non comme infidèle. Sans doute la vieille antipathie de race, la superstition, y trouvent aussi leur compte ; mais ces sentiments ne viennent qu’en seconde ligne. On craint le conquérant bien plus qu’on ne hait le Chrétien.[Décoration][1]Dans les localités marocaines où se trouvent des Israélites, ils sont confinés dans des quartiers spéciaux ; ces quartiers uniquement habités par des Juifs portent le nom demellaḥ.[2]Lesnouâdersont deux longues mèches de cheveux que les Israélites marocains laissent pousser au près des tempes.[3]بلاد السّيبة.RECONNAISSANCEAU MAROC.PREMIÈRE PARTIE.VOYAGE.I.DE TANGER A MEKNAS[4].1o. — DE TANGER A TÉTOUAN.Je débarquai à Tanger le 20 juin 1883, accompagné du rabbin Mardochée. N’ayant aucune chose nouvelle à voir en cette ville, qui est connue par maintes descriptions, j’avais hâte de la quitter. Ma première étape devait être Tétouan. Je m’informai, aussitôt arrivé, des moyens de m’y rendre. Il y avait une journée de marche ; de petites caravanes partaient quotidiennement de Tanger ; la route était sûre : inutile de prendre d’escorte. Je décidai le départ pour le lendemain.Malgré le peu de temps que je passai à Tanger, c’en fut assez pour que le ministrede France, M. Ordéga, à qui M. Tirman, gouverneur général de l’Algérie, avait bien voulu me recommander, me fît, avec une bienveillance et une bonne grâce sans égales, préparer des lettres pour ses agents, m’en fît donner une de Moulei Ạbd es Selam, le célèbre cherif d’Ouazzân, ordonnant à quiconque était son ami de me prêter aide et protection, enfin me munit de toutes les recommandations qui pouvaient m’être utiles au cours de mon voyage. Il n’en fut pas une qui ne me servît par la suite ; aussi eus-je plus d’une fois à me souvenir, avec reconnaissance, de la sollicitude dont j’avais été l’objet.21 juin 1883.Je quitte Tanger à 3 heures de l’après-midi : ma caravane se compose de six ou sept hommes, Israélites la plupart, et d’une dizaine de bêtes de somme. Nous traversons d’abord une série de vallons bien cultivés, séparés entre eux par des côtes couvertes de palmiers nains. Vers le soir, on s’engage dans la vallée de l’Ouad Meraḥ : nous y cheminons durant le reste de la journée, au milieu de superbes champs de blé qui la couvrent tout entière. Nous nous arrêtons à 9 heures un quart auprès de quelques huttes : nous passons la nuit en ce lieu. La route, sûre le jour, cesse de l’être au crépuscule. C’est le moment où les maraudeurs se mettent en campagne. Aussi ai-je vu, au coucher du soleil, des vedettes, armées jusqu’aux dents, se poster à l’entrée des villages, auprès des troupeaux, sur des tertres d’où elles surveillaient les récoltes. Les rôdeurs, surtout enblad el makhzen, font une terrible guerre au pauvre paysan ; leurs rapines d’une part, les exigences du fisc de l’autre, lui laissent à peine, au milieu de ces belles moissons que je viens de traverser, de quoi vivre misérablement.22 juin 1883.A 4 heures du matin on se remet en marche. Nous ne tardons pas à entrerdans la montagne. Nous nous élevons d’abord par des pentes douces couvertes de bois ou de broussailles ; ce sont surtout des oliviers et des lentisques ; beaucoup de gibier : lièvres, perdreaux, tourterelles. A partir d’un fondoq[5]devant lequel nous passons, le terrain change : le sol devient rocheux, les côtes raides, le chemin difficile ; les arbres s’éclaircissent et sont remplacés par le myrte et la bruyère. A 6 heures et demie, nous atteignons le col.Profil du versant, entre Tanger et TétouanVoici le profil du versant que nous venons de gravir.La descente, rocheuse d’abord, nous ramène ensuite dans une région boisée où la culture réapparaît dans les fonds. Peu à peu les ravins s’élargissent ; leurs flancs s’abaissent. Enfin nous voici en plaine. Jusqu’à Tétouan, ce ne sont que larges vallées toutes couvertes de grands champs de blé s’étendant à perte de vue ; au milieu, des rivières roulent paisiblement leurs eaux limpides. A 9 heures et demie nous voyons la ville. Elle se dessine en ligne blanche sur un rideau de hautes montagnes bleuâtres ; à 11 heures, nous y entrons.Aujourd’hui comme hier, j’ai rencontré beaucoup de passants sur le chemin, surtout en plaine : c’étaient presque tous des piétons, paysans qui se rendaient aux champs ; peu étaient armés : il y avait un assez grand nombre de femmes ; la plupart ne se voilaient pas. Hier, j’ai vu une grande quantité de troupeaux, beaucoup de bœufs ; ces derniers m’ont frappé par leur haute taille. Dans toute la route, un seul passage difficile, les environs du col. Sol en général terreux. Un seul cours d’eau important, l’Ouad Bou Çfiḥa (berges escarpées de 5 à 6 mètres de haut ; eau claire et courante de 6 à 8 mètres de large et de 0,30 à 0,40 centimètres de profondeur ; lit de gravier). On le franchit sur un pont de deux arches en assez bon état. Il ne faudrait pas conclure de là que les ponts soient au Maroc le moyen de passage ordinaire des rivières : ils sont, au contraire, fort rares : je ne pense pas en avoir vu plus de cinq ou six dans mon voyage. Je citerai en leur lieu ceux que j’ai rencontrés. Habituellement c’est à gué qu’on traverse les cours d’eau.Il est inutile, je pense, de dire qu’il n’y a point de routes au Maroc : on n’y trouve qu’un très grand nombre de pistes qui s’enchevêtrent les unes dans les autres, en formant des labyrinthes où l’on se perd vite, à moins d’avoir une profonde connaissance du pays. Ces pistes sont des chemins commodes en plaine, mais très difficiles et souvent dangereux en montagne.Deux choses surtout m’ont frappé dans cette première journée de voyage : d’abord l’eau fraîche et courante qui, malgré la saison, coule dans la multitude desources, de ruisseaux, de petites rivières que j’ai rencontrés ; puis la vigueur extraordinaire de la végétation : de riches cultures occupent la majeure partie du sol et les endroits incultes eux-mêmes sont couverts d’une verdure éclatante : pas de plantes chétives, pas de places sablonneuses ni stériles : les lieux les plus rocheux sont verts : les plantes percent entre les pierres et les tapissent.2o. — SÉJOUR A TÉTOUAN.Tétouan s’élève sur un plateau rocheux qui se détache du flanc gauche de la vallée du même nom et qui la barre en grande partie. Dominée au nord et au sud par de hautes montagnes, ayant à ses pieds les plus beaux jardins du monde, arrosée par mille sources, elle a l’aspect le plus riant qu’on puisse voir. La ville est assez bien construite et moins sale que la plupart des cités du Maroc : ses fortifications consistent en une qaçba[6], s’élevant au nord-ouest de la ville, et en une enceinte en briques de 5 mètres de haut et de 30 ou 40 centimètres d’épaisseur ; quelques canons hors d’usage grimacent en manière d’épouvantails aux abords de chaque porte. Tétouan est grande, mais les quartiers excentriques en sont peu habités et en partie ruinés : beaucoup de mosquées : pas de bâtiment remarquable, si ce n’est le massif donjon du mechouar. Le quartier commerçant est animé, surtout le mercredi, jour de marché. Il y a un grand mellaḥ, le plus propre et le mieux construit que j’aie vu au Maroc. Tétouan peut avoir 20000 à 25000 habitants, dont environ6000 Israélites. Elle a pour gouverneur un qaïd nommé directement par le sultan. L’autorité de ce magistrat s’étend sur le territoire situé entre la mer et les tribus indépendantes du Rif d’une part, et les provinces de Tanger et d’El Ạraïch de l’autre. Les environs de la ville sont d’une grande fertilité ; les fruits de ses immenses jardins sont renommés dans tout le nord du Maroc : on les exporte à El Qçar et à Fâs. La vallée de l’Ouad Tétouan, après s’être resserrée en face de la ville au point d’y former un véritable kheneg, reprend aussitôt au-dessous d’elle une grande largeur :en même temps, les montagnes qui la bordent, et qui étaient très hautes jusque-là, s’abaissent et deviennent des collines. Dès lors la vallée n’est plus, jusqu’à la mer, qu’un immense champ de blé semé de fermes et de jardins.

RECONNAISSANCEAUMAROC

RECONNAISSANCEAUMAROC

[Décoration]TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT. — MESNIL (EURE).

[Décoration]

TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT. — MESNIL (EURE).

[Décoration]

Heliog. P. Albert DujardinChallamel aine EditeurTIKIRT. — DEMEURE DU CHIKH.

Heliog. P. Albert DujardinChallamel aine EditeurTIKIRT. — DEMEURE DU CHIKH.

TIKIRT. — DEMEURE DU CHIKH.

VICOMTE CH. DE FOUCAULD.[Décoration]RECONNAISSANCEAUMAROC1883-1884OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 4 PHOTOGRAVURES ET DE 101 DESSINSD’APRÈS LES CROQUIS DE L’AUTEUR[Décoration]TEXTE[Décoration]PARISCHALLAMEL ET CIE, ÉDITEURSLIBRAIRIE COLONIALE5, RUE JACOB, ET RUE FURSTENBERG, 21888

VICOMTE CH. DE FOUCAULD.

[Décoration]

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 4 PHOTOGRAVURES ET DE 101 DESSINSD’APRÈS LES CROQUIS DE L’AUTEUR

[Décoration]

TEXTE

[Décoration]

PARISCHALLAMEL ET CIE, ÉDITEURSLIBRAIRIE COLONIALE5, RUE JACOB, ET RUE FURSTENBERG, 2

1888

Au moment de livrer au lecteur le récit de mon voyage, lorsque les événements qui l’ont rempli, les travaux qui l’ont accompagné, passent ensemble devant mes yeux, que de noms, que de choses, que de sensations montent en foule à mon esprit ! Parmi les souvenirs, ceux-ci agréables, ceux-là pénibles, que cet instant évoque, il en est un d’une douceur infinie, un devant lequel tous les autres s’effacent. C’est le souvenir des hommes en qui j’ai trouvé bienveillance, amitié, sympathie, de ceux qui m’ont encouragé, protégé, aidé, dans la préparation de mon voyage, dans son accomplissement, dans les occupations qui l’ont suivi. Les uns sont Français, les autres Marocains ; il en est de chrétiens, il en est de musulmans. Qu’ils me permettent de les unir en un seul groupe pour les remercier tous ensemble et les assurer d’une gratitude trop vive pour que je puisse l’exprimer comme je la sens.

Que celui dont les savantes leçons ont préparé mon voyage, dont les conseils l’ont dirigé, dont la prudence en a organisé l’exécution, que M. O. Mac Carthy, président de la Société de Géographie d’Alger, protecteur-né de quiconque travaille pour la science ou pour la grandeur de notre colonie, reçoive le premier l’hommage de ma profonde reconnaissance.

MM. Maunoir et Duveyrier m’ont encouragé avant mon départ, accueilli à mon retour. Je leur dois la brillante distinction qu’à peine revenu, me décernait la Société de Géographie de Paris. Je ne saurais assez les remercier de leur bienveillance.

Ḥadj Bou Rḥim, Bel Qasem el Hamouzi, qui m’avez, au risque de vos jours, protégé dans le danger, vous à qui je dois la vie, vous dont le souvenir lointain meremplit d’émotion et de tristesse, où êtes-vous à cette heure ? Vivez-vous encore ? Vous reverrai-je jamais ? Comment vous exprimer ma reconnaissance et mon regret de ne pouvoir vous la prouver ?

Enfin que tous ceux que je ne mentionne pas, non par oubli, mais parce que leur liste serait trop longue, reçoivent l’hommage de toute ma gratitude.

VteCh. deFOUCAULD.

Paris, octobre 1887.

[Décoration]

PARM. HENRI DUVEYRIER,SUR LE VOYAGEDE M. LE VICOMTE CHARLES DE FOUCAULD AU MAROC.

[Décoration]

Il est un État, limitrophe d’un département français, où le voyageur européen en général, et le voyageur français en particulier, n’a jamais été très bien vu. Cet État est le Maroc. Nos cartes et nos manuels de géographie nous montrent bien un vaste territoire qu’ils attribuent comme domaine au sultan du Maroc. Les géographes européens ont cherché ainsi l’expression la plus simple pour rendre un état de choses incertain, variable, embrouillé ; sans s’en douter, ils ont été depuis cent et tant d’années les complices d’une fiction. Car le sultan du Maghreb, cet empereur d’Occident des musulmans, n’est pas, à beaucoup près, le souverain temporel de tout le pays marqué à sa couleur sur nos atlas. Prenons-nous, au contraire, sa souveraineté sous le jour du spirituel, alors non seulement les cartes ont raison, mais il faudrait tellement élargir les limites de son diocèse que personne, ni à Paris ni à Constantinople, ne consentira à reconnaître que le sultan du Maroc peut juger comme d’abus sur un mandement pastoral ou sur une décision juridique rendus à Alger, à Tunis, à Tripoli ou à Ben-Ghâzi, villes dont il est pourtant juge suprême et le pape, et où la logique voudrait que l’imâm de chaque mosquée, lors du service public du vendredi, appelât les bénédictions du ciel non pas sur le président de la République française ou sur le padichâh de Constantinople, mais bien sur le sultan du Maroc, qui est en même temps le grand imâm de tous les musulmans mâlekites.

Mais le Maroc d’aujourd’hui n’est plus, à beaucoup près, celui d’il y a deux cent cinquante ans, alors que (de 1590 à 1660 environ) le souverain de Fâs envoyait ses armées et dictait sa loi jusque sur les rives du Niger et dans le Bâguena et le Tagânt, au nord et assez près du Sénégal. Cette ère-là s’est évanouie, et quiconque connaît bien la situation actuelle du Maroc ne comprendra pas le rêve de son gouvernement qui songerait maintenant à faire valoir ses droits périmés sur Timbouktou et sur Djinni. Sans être resté indifférent au progrès ni insensible aux événements, l’héritier des souverains de Fâs, à la fin duXIXesiècle, est dominé par une situation, la résultante d’un long passé ; et, tandis que chez nous le chef de l’État sait bien qu’il commande non seulement aux préfets de nos quatre-vingt-dix départements, mais aux gouverneurs de notre Inde, de la Cochinchine, du Sénégal, de nos Antilles, etc., Sa Majesté chérifienne est parfois forcée de faire parler la poudre quand elle veut prélever l’impôt, et cela jusque dans des cantons qui sont visibles, sans télescope, de l’une quelconque de ses capitales.

A côté de provinces ou de banlieues réellement soumises à l’administration du sultan, quelquefois même enclavées dans ces provinces, qui forment lebeled el makhzen, ou « pays des bureaux », on trouve des territoires aussi sevrés des bienfaits de la bureaucratie marocaine que sont le Transvaal ou la république d’Andorre.

Dans un État comme celui-là, inutile de parler d’ordre et de sécurité.

C’est là pourtant qu’un jeune Français, M. le vicomte de Foucauld, soucieux de nous révéler ce qui touche à nos portes, avait résolu de faire un voyage d’exploration. Il l’a accompli, sans l’aide du gouvernement, à ses frais, et en faisant avec le sacrifice de son avenir dans la carrière militaire un autre sacrifice plus grand encore, si possible. Il s’est résigné à voyager sous le travestissement du juif, au milieu de populations qui considèrent le juif comme un être utile, mais inférieur. Prenant bravement ce rôle, il a fait abnégation absolue de son bien-être, et c’est sans tente, sans lit, presque sans bagages, qu’il a travaillé pendant onze mois chez des peuples qui, ayant plus d’une fois démasqué l’acteur, l’ont, à deux ou trois reprises, placé en face du châtiment qu’il méritait, c’est-à-dire de la mort.

Nous avions déjà vu un étudiant musulman, René Caillié, et deux derviches musulmans, Richard Burton et Arminius Vambéry, faire de très beaux voyages d’exploration ; leurs cartes pourtant prêtaient à la discussion, parce qu’un faux étudiant ou un faux derviche musulman doit rester fidèle à son rôle sous peine d’expier de sa vie un écart, un simple oubli... Le voile qui abrite le juif pendant sa prière a servi à cacher le baromètre et le sextant de M. de Foucauld ! C’est un véritable miracle qu’il ait pu rencontrer partout et toujours des caravaniers aussi complaisants ou aussi indifférents ! Mais le fait est qu’il vient placer sous nos yeux des itinéraires et des observations astronomiques exécutés d’après les principes enseignés à l’École de guerre.

Ajoutons tout de suite que le rabbin Mardokhaï Abî Souroûr, celui-là même dont vous connaissez déjà l’histoire et les travaux, a été le compagnon constant du vicomte de Foucauld. Cette association, qui dans l’espèce était un passe-partout nécessaire, a coûté à l’explorateur bien autre chose que les 270 francs de gages mensuels convenus ; les défauts de caractère prennent des proportions inouïes quand on se trouve dans l’isolement, et vous permettrez à votre rapporteur de déclarer, à la louange de M. de Foucauld, expérience faite en Seine-et-Oise, que le rabbin Mardochée n’est pas toujours un auxiliaire agréable et commode.

Voilà donc le voyageur dans son bien humble équipage. Voyons maintenant où en était la connaissance géographique du Maroc au moment où il commençait son exploration. En 1845, un géographe aussi savant que consciencieux, M. Émilien Renou, avait donné une première carte générale du Maroc, au 1/2,000,000e, qui a encore sa valeur aujourd’hui ; trois ans plus tard, le capitaine Beaudoin, disposant de renseignements nouveaux, refaisait, pour le Dépôt de la guerre, le même travail à l’échelle du 1/1,500,000e. Utilisant tous les documents et tous les renseignements qu’ils avaient pu se procurer, ces deux géographes français avaient livré les modèles de toutes les cartes générales qui ont été publiées pendant les trente-cinq années suivantes. Mais le nombre des itinéraires et des déterminations de positions s’est accru entre temps, et le 20 juin 1883, quand M. le vicomte de Foucauld commençait à Tanger son voyage d’exploration, les cartographes avaient à leur disposition 12208 kilomètres d’itinéraires jalonnés de bien rares déterminations de latitude et de déterminations de longitude plus rares encore ; on n’avait fait de géographie astronomique que sur une vingtaine de points dans l’intérieur de l’empire. Ajoutons qu’ici la France ne s’était laissé distancer par personne et que, des vingt et un auteurs d’itinéraires au Maroc, seize étaient des Français ; que, sur le nombre des kilomètres levés,9232 l’avaient été tant par nos propres compatriotes que par deux étrangers patronnés et subventionnés par le gouvernement français (Badia y Leblich) ou par la Société de géographie de Paris (Mardochée).

En onze mois, du 20 juin au 23 mai 1884, un seul homme, M. le vicomte de Foucauld, a doublé pour le moins la longueur des itinéraires soigneusement levés au Maroc. Il a repris, en les perfectionnant, 689 kilomètres des travaux de ses devanciers, et il y a ajouté2250 kilomètres nouveaux. Pour ce qui estde la géographie astronomique, il a déterminé quarante-cinq longitudes et quarante latitudes ; et, là où nous ne possédions que des altitudes se chiffrant par quelques dizaines, il nous en apporte trois mille. C’est vraiment, vous le comprenez, une ère nouvelle qui s’ouvre, grâce à M. de Foucauld, dans la connaissance géographique du Maroc, et on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, ou de ces résultats si beaux et si utiles, ou du dévouement, du courage et de l’abnégation ascétique grâce auxquels ce jeune officier français les a obtenus.

Jetons un coup d’œil rapide sur ces résultats, en envisageant séparément les travaux de M. de Foucauld au nord de la chaîne de l’Atlas, puis ceux qu’il a faits dans l’Atlas même, et enfin ce qu’il ajoute à notre connaissance des contrées au sud de cette chaîne.

Partant de Tanger le 20 juin 1883, il fait d’abord une pointe, par Tétouân, au sud-ouest, jusqu’à Chichawân, où commence le territoire des Berbères indépendants du Rîf, populations guerrières dont les tendances fanatiques sont excitées, ici dans l’ouest du pays, par les chorfâ (pl. de cherîf) marocains. Il est là, déjà à 60 kilomètres de Tétouân, sur un terrain nouveau pour la géographie. Le projet de M. de Foucauld d’atteindre Fâs directement en partant de Chichawân, et en levant un itinéraire des plus précieux, échoue devant l’impossibilité même pour les indigènes musulmans de traverser les territoires de tribus pillardes indépendantes, les Ghezâwa, les Benî-Hamed et les Rehôma. Il revient à Tétouân et relie directement cette ville à El Qaçar El-Kebîr par un chemin nouveau, traversant un pays dont la population nomade, de race arabe, est assez dense.

De là à Fâs et à Sefero, il ne fait que compléter les observations topographiques de ses devanciers.

Il y a de cela quatre ans, un officier anglais, le capitaine Colville, accompagné de sa jeune et courageuse épouse, faisait le voyage de Fâs à Oudjeda et rapportait le premier itinéraire détaillé fait dans cette partie du Maroc qui touche à l’Algérie, car son prédécesseur, le célèbre Espagnol Badia y Leblich, s’était appliqué principalement aux déterminations astronomiques. A son tour, M. de Foucauld s’enfonce dans le dangereux pays à l’est de Fâs, et il trace jusqu’à Tâza deux itinéraires qui fixent pour la première fois la configuration du cours et du bassin de l’Ouâd Jennawen. Sans doute le voyageur voudra bien vous communiquer lui-même les observations qu’il a faites dans cette contrée, où les tribus arabes des Ghiâta et même des Hiyaïna ne laissent guère d’autre liberté au représentant du sultan, le gouverneur de Tâza, que celle de végéter prisonnier dans sa citadelle.

Mentionnons pour mémoire le trajet de Fâs à Meknâs (Méquinez), route tant de fois parcourue qu’à peine un explorateur aussi sérieux pouvait-il y compléter les notions acquises.

Mais à Meknâs précisément commence une des parties les plus nouvelles et les plus intéressantes du voyage de M. de Foucauld ; de là jusqu’à près de cinq degrés plus au sud, son itinéraire est à proprement parler celui d’un voyage de découverte dans la province de Tâdela (ici déjà l’expression administrative est illusoire), et plus au sud, dans le territoire parfaitement indépendant des Berbères. Pour rester fidèle à notre programme, nous considérerons maintenant le pays jusqu’à Qaçba Beni-Mellâl (aussi nommée Qaçba-Bel-Kouch), où commencent les premiers plis du soulèvement de l’Atlas. Il se présente d’abord avec une surface accidentée, puis il devient montagneux et ici les montagnes sont boisées. A 20 kilomètres de Boû-El-Dja’d, le voyageur entre dans la plaine pierreuse et aride de Tâdela, qui s’étend au sud, montrant des signes de fertilité quand on se rapproche de l’Ouâd Oumm Er-Rebîa’, sur lequel est bâtie la Qaçba de Tâdela, à l’intérieur des murs de laquelle le sultan est obéi par un qâïd si désœuvré, par suite de l’insoumission de ses prétendus administrés, qu’il passe ses journées à réciter son chapelet. Entre la Qaçba de Tâdela et la Qaçba Bel Koûch, ou Qaçba Benî Mellâl, bâtie au pied d’une première chaîne dépendant de l’Atlas, on passe dans un pays bien arrosé, couvert de cultures, de jardins et de villages. — Toute cette partie du voyage est entièrement nouvelle.

Beaucoup plus à l’est, au retour, en rentrant en Algérie, M. de Foucauld a relevé, entre Debdou et Oudjeda, une autre partie de la même zone naturelle.

Nous arrivons à l’Adrâr-n-Deren, à la chaîne du seul véritable grand Atlas, et à ses contreforts. Quiconquea jeté une fois seulement les yeux sur la carte d’Afrique a vu son attention éveillée par les forts coups d’estompe qui y accusent avec fermeté la chaîne de l’Atlas. Pour qui n’est pas bien au courant de l’histoire moderne de la géographie, la sûreté du dessin rassure l’esprit, et on se croit là en terrain à peu près sinon complètement connu. Il n’en est pourtant rien. De l’Iguîr Oufrâni, du cap Guîr de nos cartes, à la frontière de l’Algérie, le soulèvement du grand Atlas mesure, vous le savez, une longueur de 700 kilomètres. Eh bien, sur ce long développement de la chaîne, les itinéraires de tous les voyageurs européens n’avaient encore traversé et fixé que quatre cols, en comprenant le col qui touche au rivage de l’Océan : Tizînt El-Rioût, Tagherot, Onq El-Djemel et le col sur l’Iguîr Oufrâni (cap Guîr). Après René Caillié et Gérard Rohlfs, M. le vicomte de Foucauld, lui aussi, a passé par le Tizînt El-Rioût ; il est le premier explorateur qui ait franchi et mesuré le Tîzi-n-Guelâwi, à l’est-sud-est de Merâkech. Ses observations du baromètre nous apportent donc les altitudes de deux cols dans l’arête maîtresse de l’Atlas ; ces chiffres sont les premiers que nous possédions, ni Rohlfs ni Lenz, qui avaient pourtant des baromètres, n’ayant fait d’observations sur les points culminants de leurs deux itinéraires dans le Maroc. De plus, sur une longueur de 300 kilomètres au moins, les itinéraires de M. le vicomte de Foucauld passent à une distance de l’Atlas qui permettait de déterminer sur la carte la direction de la chaîne.

Mais à 50 kilomètres dans le nord, à 150 et à 200 kilomètres dans le sud, cette arête maîtresse est flanquée de chaînes parallèles dont le tracé sur la carte de M. de Foucauld est toute une révélation. Malgré le soin apporté par les géographes les plus habiles, aucun d’eux jusqu’ici n’avait trouvé dans les observations et les renseignements des voyageurs assez de données pour débrouiller ce qui était resté souvent un chaos, un enchevêtrement presque fantastique de sierras anastomosées. M. de Foucauld rectifie et simplifie tout cela d’après ce qu’il a vu et observé, et les géographes ne seront peut-être pas seuls à s’en réjouir, les géologues, eux aussi, en éprouveront de la satisfaction. Au nord de l’Atlas, court, nous le savons maintenant, une chaîne de 300 kilomètres, qui prend les noms de Djebel Aït Seri et de Djebel Benî Ouaghaïn ; au sud, c’est d’abord le petit Atlas, l’Anti-Atlas de la carte de Lenz, avec son prolongement oriental, le Djebel Sagherou, et enfin, encore plus au sud, le Djebel Bani, dont le rabbin Mardochée nous avait appris le nom, et que Lenz a coupé sans s’inquiéter de ce nom.

Votre rapporteur devine que vous voudriez bien entendre aujourd’hui autre chose que le résumé aride des découvertes purement géographiques de M. de Foucauld, que l’état des populations au sein desquelles il a voyagé vous intéresse aussi, car l’homme se préoccupe toujours d’abord de son semblable. Sur ce point, la moisson de M. de Foucauld est extrêmement riche ; mais mieux vaut lui laisser, à lui qui a vu, qui a senti, qui a souffert, l’honneur de satisfaire votre légitime curiosité. A lui donc, dans une autre séance, de vous peindre les mœurs et la politique des Imazîghen, de ces montagnards berbères de l’Atlas, avec lesquels jusqu’à ce jour personne n’a fait une connaissance aussi intime. Il vous montrera les Aït Atta d’Amelou, et tous les Imazîghen à l’est de Tîzi-n-Guelâwi, vivant dans des villages dont chacun est dominé par un château fort où les villageois emmagasinent leurs récoltes (cette coutume existe aussi dans le Djebel Nefousa, en Tripolitaine, où j’ai pu l’observer) ; il vous montrera au contraire les Imazîghen de la région entre Tizî-n-Guelâwi et l’Océan groupant leurs villages autour d’un centre fortifié qui reçoit les récoltes de tout un canton. Au point de vue de l’administration que se sont donnée ces tribus berbères indépendantes, il vous fera distinguer deux groupes de population : celles du nord, organisées en démocraties et ennemies de la centralisation, où chaque fraction de tribu obéit, et obéit exclusivement, à l’assemblée de ses notables ; celles du sud, qui ont adopté un régime mixte entre celui des communes et celui de la féodalité, et qui se sont donné des cheïkhs héréditaires, dont quelques-uns bravent le sultan et pourraient fort bien s’approprier la fière devise d’un haut baron français du temps passé :

Roi ne suis, ne duc, ne comte aussy ;Je suis le sire de Coucy.

Roi ne suis, ne duc, ne comte aussy ;Je suis le sire de Coucy.

Roi ne suis, ne duc, ne comte aussy ;Je suis le sire de Coucy.

Roi ne suis, ne duc, ne comte aussy ;

Je suis le sire de Coucy.

Ces sires de Tikirt, de Tazenakht, et cætera, ont des résidences fortifiées, aux murs flanqués de quinzeà vingt tours. Leurs vassaux aussi sont loin d’inspirer la pitié, car ils vivent dans des maisons à un ou deux étages, construites en pisé épais et solide, et dont les murailles extérieures sont ornées de moulures.

Un peu au sud et au nord du 30edegré de latitude, l’arête du petit Atlas marque une division tranchée. Au nord de cette chaîne, nous apprend M. de Foucauld, on est encore dans la zone tempérée ; la flore dans ses traits généraux rappelle celle du midi de l’Europe. Le versant sud du petit Atlas est déjà dans la zone saharienne caractérisée par un climat à extrêmes. Ici, le dattier et les acacias à gomme remplacent le figuier, l’amandier, le grenadier, l’olivier et même le noyer du versant septentrional et de la région plus au nord. Le dattier, il est vrai, cet arbre cultivé, n’existe que dans les vallées que la fonte des neiges et les pluies de l’Atlas viennent mouiller de temps en temps ; l’acacia à gomme se trouve de loin en loin sur les plaines d’un sable blanc. Quant à l’eau, on est réduit à celle de sources cachées sous le sable.

Au milieu de cette plaine M. de Foucauld trace, d’après ses observations, une bien singulière montagne, longue de 500 kilomètres, le Djebel Banî, dont je mentionnais tout à l’heure l’alignement parallèle avec l’Atlas. C’est, dit le voyageur, une simple arête rocheuse, tranchante au sommet, épaisse d’un kilomètre à la base, et haute de 200 à 300 mètres, au sud de laquelle court la partie inférieure de l’Ouâdi Dhera’a, le fleuve le plus important de ce que nous appelons le Maroc, si l’on ne mesure que la longueur du cours, mais malheureusement fleuve sans eau. Une arête rocheuse, un long tesson, comme le Djebel Banî, ne peut naturellement pas fournir une quantité appréciable d’eau à un fleuve ; aussi les trois affluents nord de l’Ouâdi Dhera’a, que M. de Foucauld a relevés, descendent-ils du petit Atlas et traversent-ils le Djebel Banî par autant de brèches de cette étrange digue naturelle. Au sud de chacune de ces brèches (le mot cassure serait peut-être plus exact) on trouve, sous la montagne, de belles oasis : c’est Tissint, c’est Tatta, c’est Aqqa, patrie du rabbin Mardochée. Et M. de Foucauld ne nous fait pas attendre l’explication du phénomène : les affluents nord de ce fleuve mort, l’Ouâdi Dhera’a, sont de belles rivières d’eau courant à pleins bords. Telle est la puissance du climat du Sahara ! Le lit de l’Ouâdi Dhera’a, large de 4 kilomètres, a tellement soif que l’apport permanent de ces rivières ne sert qu’à lui conserver de la fertilité. Pour que cette vallée redevienne le fleuve que les Romains ont connu sous le nom de Darat, lorsque venaient s’y désaltérer et s’y baigner les éléphants dont les figures sont gravées sur le Djebel Tabayoudt, excroissance dans la chaîne du Bani, il faut ou bien une fonte subite des neiges du Djebel Dâdès et du Djebel Guelâwi, ou bien des pluies torrentielles continues dans les parties de l’Atlas que nous venons de nommer. Alors, pendant deux ou trois jours, la vallée est entièrement inondée, et le voyageur assez heureux pour que son passage coïncide avec une de ces crues aurait sous les yeux un cours d’eau de 3 ou 4 kilomètres de large.

Au mois de décembre 1883, le vicomte de Foucauld touchait le Dhera’a, au sud de Tatta. Quelque temps après, il le revoyait, loin dans le nord-est de ce point, dans le district de Mezguîta, et là, sous le Djebel Sagherou, c’est un beau et large fleuve permanent, coulant avec une rapidité moyenne au milieu de plantations de dattiers ; je ne résiste pas au plaisir de vous faire part d’une découverte que M. de Foucauld m’a fait faire. Son itinéraire reporte d’un degré plein, vers l’ouest, le tracé de cette partie du cours du fleuve telle qu’elle est indiquée sur la carte du docteur Rohlfs, et, bien que les deux voyageurs n’aient pas touché le même point de l’Ouâdi Dhera’a, la correction si importante que je signale pourra sans doute être utilisée pour redresser l’itinéraire même du docteur allemand.

Toute la partie haute de l’Ouâdi Dhera’a est constellée de villages, peuplés d’Imazîghen et de subéthiopiens, de ces noirs, indigènes du Sahara et parlant aujourd’hui la langue berbère.

Plus haut encore en remontant vers le nord, le voyageur français arrive dans le canton populeux de Dâdès, arrosé par un affluent du Dhera’a. Ici déjà on entre dans le domaine des Aït Attâ, l’un des deux grands groupes formant la fameuse confédération des Berâber, dont le nom dispense d’ajouter qu’ils sont de race berbère. De toutes les tribus de cette expression géographique, le Maroc, les Berâber sont la plus nombreuse, la plus belliqueuse et à la fois la plus riche, ce qui indiquerait qu’ils ne méprisent niles travaux des champs et de l’industrie, ni le commerce, car chacun sait que la guerre et le pillage ne sont jamais les sources d’une fortune durable pour un peuple.

Toujours en terrain neuf, M. de Foucauld continue sa route sur Todegha, Ferkela et Gherîs, trois oasis qui, dans son langage imagé, « s’allongent comme trois tronçons de serpent » dans les lits de cours d’eau affluents du Zîz. Il entre donc là dans le bassin hydrographique à l’extrémité sud duquel s’épanouit le Tafîlelt, le berceau de la dynastie marocaine régnante, le lieu d’exil pour ceux de la famille impériale qui pourraient devenir des prétendants, le groupe d’oasis célèbre, dans une vaste partie de l’Afrique, pour les cuirs qu’on y prépare avec une grande perfection.

Plus loin encore, notre hardi et méritant explorateur atteint, à Qeçar Es-Soûq, le cours supérieur de l’Ouâd Ziz, séparé de ses premiers affluents par un désert des plus arides. Qeçar Es-Soûq touche l’oasis de Medghâra ou Medâghra, où M. de Foucauld tombe sur les traces de René Caillé et du deuxième voyage du docteur Rohlfs, qu’il ne quittera qu’au col de Telghemt, ou Tissint Er-Rioût, comme l’appelle Rohlfs, au moment où il traversera une dernière fois le grand Atlas. C’est ici seulement que finit dans la direction du nord-est le territoire des Berâber, et que commence celui des Aït Ou Afella, tribu d’Imazîghen que nous aurons la surprise de compter parmi les loyaux sujets du sultan du Maroc. Du col de Telghemt, où l’Atlas n’accuse que 2182 mètres d’altitude, M. de Foucauld peut laisser planer sa vue sur la vaste plaine de la Moloûya, de ce fleuve qui aurait formé une frontière si commode et si naturelle de l’Algérie, si l’État voisin, du côté de l’ouest, avait la puissance voulue pour la faire respecter de ses nationaux.

M. de Foucauld touche la Moloûya à Aqçâbi Ech-Chorfâ (c’est-à-direles citadelles des cherifs), où un qâïd marocain est gardé par une centaine de soldats avec deux canons. Grâce à cette force, le représentant du sultan se fait obéir dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres, au delà desquels on retrouve, comme presque partout, des tribus bel et bien libres de toute attache gouvernementale.

Avec le bassin de la Moloûya, notre vaillant explorateur trouve, sur le versant nord de l’Atlas, d’abord une région dont la flore rappelle la nature des hauts plateaux d’Algérie. Bientôt des groupes de villages, des forêts d’oliviers et de pommiers et de splendides cultures accusent une transition rapide à la région de Tell, autrement dit aux conditions naturelles qui font, de l’autre côté de la Méditerranée, la richesse de notre Provence.

J’abrège, car il y a beaucoup à garder dans les résultats de la dernière partie du voyage, chez les Oulâd El Hâdj et de là à la ville algérienne de Lâlla Maghnîa en passant par Debdou et Oudjeda, c’est-à-dire sur un terrain qui touche aux dernières reconnaissances faites lors de l’expédition du général de Martimprey contre les Benî Senâsen (1859). Le 21 mai 1884, M. le vicomte de Foucauld mettait le pied en Algérie après avoir traversé le Maroc du nord au sud et du sud-ouest au nord-est. Sacrifiant bien autre chose que ses aises, ayant fait et tenu jusqu’au bout bien plus qu’un vœu de pauvreté et de misère, ayant renoncé, pendant près d’un an, aux égards qui sont les apanages de son grade dans l’armée, et s’étant consolé en recueillant les seuls et rares témoignages de bienveillance auxquels un caractère heureux pouvait lui donner quelque droit, même chez des peuples sauvages, il nous avait conquis des renseignements très nombreux, très précis, qui renouvellent littéralement la connaissance géographique et politique presque tout entière du Maroc. C’est là, disons-le hautement, un mérite peu ordinaire, que ne récompenserait pas trop, à l’avis de votre rapporteur, la plus haute distinction que nous ayons à décerner. Mais notre Société ne doit jamais oublier son caractère universel et international ; elle a dû tenir compte des mérites d’autres lutteurs qui venaient concourir à ses récompenses, et, forcée cette année-ci de ne pas choisir entre trois concurrents qu’elle estime être égaux en mérites, elle a transformé cette récompense en plusieurs médailles d’or, dont elle attribue la première à M. le vicomte de Foucauld.

[Décoration]

[Décoration]

A la veille d’entreprendre mon voyage au Maroc se dressaient deux questions : quel itinéraire adopter ? quels moyens prendre pour pouvoir le suivre ?

La première question se résolvait naturellement : il fallait, autant que possible, ne passer que par des contrées encore inexplorées et, parmi celles-ci, choisir les régions qui, soit par leurs accidents physiques, soit par leurs habitants, paraissaient devoir présenter le plus d’intérêt. Partant de ce principe, je me décidai pour l’itinéraire suivant :

Tanger, Tétouan ; de là gagner Fâs par une route plus orientale que celles suivies jusqu’alors ; de Fâs aller au Tâdla en traversant le massif montagneux occupé par les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan ; parcourir le Tâdla, gagner l’Ouad el Ạbid, passer à Demnât ; franchir le Grand Atlas à l’est des cols déjà explorés, gagner le Sahara Marocain et en reconnaître autant que possible la vaste portion encore inconnue, c’est-à-dire le versant méridional du Petit Atlas et la région comprise entre cette chaîne, l’Ouad Dra et le Sahel ; puis voir le haut bassin du Dra et les affluents de droite du Ziz ; de là revenir vers la frontière algérienne en franchissant une seconde fois le Grand Atlas et en explorant le cours de l’Ouad Mlouïa : comme dernières étapes, Debdou, Oudjda, Lalla Maṛnia.

Tel fut le but que je me proposai. Restait la seconde question : quel moyen employer pour l’atteindre ? Pourrait-on voyager comme Européen ? Faudrait-il se servir d’un déguisement ? Il y avait lieu d’hésiter ; d’une part, me donner pour ce que je n’étais pas me répugnait ; de l’autre, les principaux explorateurs du Maroc, René Caillé,MM. Rohlfs et Lenz, avaient voyagé déguisés et déclaraient cette précaution indispensable : c’était aussi l’opinion de nombreux Musulmans marocains que je consultai avant mon départ. Je m’arrêtai au parti suivant : je partirais déguisé ; une fois en route, si je sentais mon travestissement nécessaire, je le conserverais ; sinon, je n’aurais qu’à le jeter aux orties.

Ce premier point arrêté, restait à faire un choix parmi les déguisements qu’on pouvait prendre. Il n’y a que deux religions au Maroc. Il fallait à tout prix être de l’une d’elles. Serait-on Musulman ou Juif ? Coifferait-on le turban ou le bonnet noir ? — René Caillé, MM. Rohlfs et Lenz avaient tous opté pour le turban. Je me décidai au contraire pour le bonnet. Ce qui m’y porta surtout fut le souvenir des difficultés qu’avaient rencontrées ces voyageurs sous leur costume : l’obligation de mener la même vie que leurs coreligionnaires, la présence continuelle de vrais Musulmans autour d’eux, les soupçons même et la surveillance dont ils se trouvèrent souvent l’objet furent un grave obstacle à leurs travaux. Je fus effrayé d’un travestissement qui, loin de favoriser les études, pouvait y apporter beaucoup d’entraves ; je jetai les yeux sur le costume israélite. Il me sembla que ce dernier, en m’abaissant, me ferait passer plus inaperçu, me donnerait plus de liberté. Je ne me trompai pas. Durant tout mon voyage, je gardai ce déguisement et je n’eus lieu que de m’en féliciter. S’il m’attira parfois de petites avanies, j’en fus dédommagé, ayant toujours mes aises pour travailler : pendant les séjours, il m’était facile, dans l’ombre des mellaḥs[1], et de faire mes observations astronomiques et d’écrire des nuits entières pour compléter mes notes ; dans les marches, nul ne faisait attention, nul ne daignait parler au pauvre Juif qui, pendant ce temps, consultait tour à tour boussole, montre, baromètre, et relevait le chemin qu’on suivait ; de plus, en tous lieux, j’obtenais par mes « cousins », comme s’appellent entre eux les Juifs du Maroc, des renseignements sincères et détaillés sur la région où je me trouvais. Enfin j’excitais peu de soupçons : mon mauvais accent aurait pu en faire naître ; mais ne sait-on pas qu’il y a des Israélites de tous pays ? mon travestissement était d’ailleurs complété par la présence à mes côtés d’un Juif authentique : le rabbin Mardochée Abi Serour, connu par son séjour au Soudan. Je l’avais pris à mon service et le gardai durant tout monvoyage ; parti d’Alger avec moi, il y revint de même. Son office consistait, d’abord, à jurer partout que j’étais un rabbin, puis à se mettre en avant dans toutes les relations avec les indigènes, de manière à me laisser le plus possible dans l’ombre ; enfin à me trouver toujours un logis solitaire où je pusse faire mes observations commodément, et, en cas d’impossibilité, à forger les histoires les plus fantastiques pour expliquer l’exhibition de mes instruments.

Malgré tant de précautions, je ne prétends pas que mon déguisement ait été impénétrable. Dans les quatre ou cinq points où je séjournai longtemps, ni mon bonnet noir, ni mes nouâḍers[2], ni les serments de Mardochée ne servirent de rien : la population juive s’aperçut tôt ou tard que j’étais un faux frère ; mais une seule fois, et pour des raisons toutes particulières, cela pensa me mettre en un sérieux péril ; en général, les Juifs marocains, tous commerçants, appelés fréquemment par leurs affaires soit dans des ports où ils trouvent nos consuls, soit en Algérie, ont avantage à être en bonnes relations avec les Chrétiens, surtout avec les Français. Aussi gardaient-ils religieusement le secret qu’ils avaient découvert ; rien ne transpirait hors du mellaḥ ; même avec moi, ils étaient fort discrets ; rien ne changeait dans leurs manières, sinon qu’ils devenaient plus prévenants encore et plus disposés à fournir tous les renseignements que je demandais. Quant aux Musulmans, il ne m’arriva que bien rarement de leur inspirer des soupçons.

Il y a une portion du Maroc où l’on peut voyager sans déguisement, mais elle est petite. Le pays se divise en deux parties : l’une soumise au sultan d’une manière effective (blad el makhzen), où les Européens circulent ouvertement et en toute sécurité ; l’autre, quatre ou cinq fois plus vaste, peuplée de tribus insoumises ou indépendantes (blad es sîba)[3], où personne ne voyage en sécurité et où les Européens ne sauraient pénétrer que travestis. Les cinq sixièmes du Maroc sont donc entièrement fermés aux Chrétiens ; ils ne peuvent y entrer que par la ruse et au péril de leur vie. Cette intolérance extrême n’est pas causée par le fanatisme religieux ; elle a sa source dans un autre sentiment commun à tous les indigènes : poureux, un Européen voyageant dans leur pays ne peut être qu’un émissaire envoyé pour le reconnaître ; il vient étudier le terrain en vue d’une invasion ; c’est un espion. On le tue comme tel, non comme infidèle. Sans doute la vieille antipathie de race, la superstition, y trouvent aussi leur compte ; mais ces sentiments ne viennent qu’en seconde ligne. On craint le conquérant bien plus qu’on ne hait le Chrétien.

[Décoration]

[1]Dans les localités marocaines où se trouvent des Israélites, ils sont confinés dans des quartiers spéciaux ; ces quartiers uniquement habités par des Juifs portent le nom demellaḥ.[2]Lesnouâdersont deux longues mèches de cheveux que les Israélites marocains laissent pousser au près des tempes.[3]بلاد السّيبة.

[1]Dans les localités marocaines où se trouvent des Israélites, ils sont confinés dans des quartiers spéciaux ; ces quartiers uniquement habités par des Juifs portent le nom demellaḥ.

[1]Dans les localités marocaines où se trouvent des Israélites, ils sont confinés dans des quartiers spéciaux ; ces quartiers uniquement habités par des Juifs portent le nom demellaḥ.

[2]Lesnouâdersont deux longues mèches de cheveux que les Israélites marocains laissent pousser au près des tempes.

[2]Lesnouâdersont deux longues mèches de cheveux que les Israélites marocains laissent pousser au près des tempes.

[3]بلاد السّيبة.

[3]بلاد السّيبة.

RECONNAISSANCEAU MAROC.

VOYAGE.

DE TANGER A MEKNAS[4].

Je débarquai à Tanger le 20 juin 1883, accompagné du rabbin Mardochée. N’ayant aucune chose nouvelle à voir en cette ville, qui est connue par maintes descriptions, j’avais hâte de la quitter. Ma première étape devait être Tétouan. Je m’informai, aussitôt arrivé, des moyens de m’y rendre. Il y avait une journée de marche ; de petites caravanes partaient quotidiennement de Tanger ; la route était sûre : inutile de prendre d’escorte. Je décidai le départ pour le lendemain.

Malgré le peu de temps que je passai à Tanger, c’en fut assez pour que le ministrede France, M. Ordéga, à qui M. Tirman, gouverneur général de l’Algérie, avait bien voulu me recommander, me fît, avec une bienveillance et une bonne grâce sans égales, préparer des lettres pour ses agents, m’en fît donner une de Moulei Ạbd es Selam, le célèbre cherif d’Ouazzân, ordonnant à quiconque était son ami de me prêter aide et protection, enfin me munit de toutes les recommandations qui pouvaient m’être utiles au cours de mon voyage. Il n’en fut pas une qui ne me servît par la suite ; aussi eus-je plus d’une fois à me souvenir, avec reconnaissance, de la sollicitude dont j’avais été l’objet.

Je quitte Tanger à 3 heures de l’après-midi : ma caravane se compose de six ou sept hommes, Israélites la plupart, et d’une dizaine de bêtes de somme. Nous traversons d’abord une série de vallons bien cultivés, séparés entre eux par des côtes couvertes de palmiers nains. Vers le soir, on s’engage dans la vallée de l’Ouad Meraḥ : nous y cheminons durant le reste de la journée, au milieu de superbes champs de blé qui la couvrent tout entière. Nous nous arrêtons à 9 heures un quart auprès de quelques huttes : nous passons la nuit en ce lieu. La route, sûre le jour, cesse de l’être au crépuscule. C’est le moment où les maraudeurs se mettent en campagne. Aussi ai-je vu, au coucher du soleil, des vedettes, armées jusqu’aux dents, se poster à l’entrée des villages, auprès des troupeaux, sur des tertres d’où elles surveillaient les récoltes. Les rôdeurs, surtout enblad el makhzen, font une terrible guerre au pauvre paysan ; leurs rapines d’une part, les exigences du fisc de l’autre, lui laissent à peine, au milieu de ces belles moissons que je viens de traverser, de quoi vivre misérablement.

A 4 heures du matin on se remet en marche. Nous ne tardons pas à entrerdans la montagne. Nous nous élevons d’abord par des pentes douces couvertes de bois ou de broussailles ; ce sont surtout des oliviers et des lentisques ; beaucoup de gibier : lièvres, perdreaux, tourterelles. A partir d’un fondoq[5]devant lequel nous passons, le terrain change : le sol devient rocheux, les côtes raides, le chemin difficile ; les arbres s’éclaircissent et sont remplacés par le myrte et la bruyère. A 6 heures et demie, nous atteignons le col.

Profil du versant, entre Tanger et Tétouan

Profil du versant, entre Tanger et Tétouan

Profil du versant, entre Tanger et Tétouan

Voici le profil du versant que nous venons de gravir.

La descente, rocheuse d’abord, nous ramène ensuite dans une région boisée où la culture réapparaît dans les fonds. Peu à peu les ravins s’élargissent ; leurs flancs s’abaissent. Enfin nous voici en plaine. Jusqu’à Tétouan, ce ne sont que larges vallées toutes couvertes de grands champs de blé s’étendant à perte de vue ; au milieu, des rivières roulent paisiblement leurs eaux limpides. A 9 heures et demie nous voyons la ville. Elle se dessine en ligne blanche sur un rideau de hautes montagnes bleuâtres ; à 11 heures, nous y entrons.

Aujourd’hui comme hier, j’ai rencontré beaucoup de passants sur le chemin, surtout en plaine : c’étaient presque tous des piétons, paysans qui se rendaient aux champs ; peu étaient armés : il y avait un assez grand nombre de femmes ; la plupart ne se voilaient pas. Hier, j’ai vu une grande quantité de troupeaux, beaucoup de bœufs ; ces derniers m’ont frappé par leur haute taille. Dans toute la route, un seul passage difficile, les environs du col. Sol en général terreux. Un seul cours d’eau important, l’Ouad Bou Çfiḥa (berges escarpées de 5 à 6 mètres de haut ; eau claire et courante de 6 à 8 mètres de large et de 0,30 à 0,40 centimètres de profondeur ; lit de gravier). On le franchit sur un pont de deux arches en assez bon état. Il ne faudrait pas conclure de là que les ponts soient au Maroc le moyen de passage ordinaire des rivières : ils sont, au contraire, fort rares : je ne pense pas en avoir vu plus de cinq ou six dans mon voyage. Je citerai en leur lieu ceux que j’ai rencontrés. Habituellement c’est à gué qu’on traverse les cours d’eau.

Il est inutile, je pense, de dire qu’il n’y a point de routes au Maroc : on n’y trouve qu’un très grand nombre de pistes qui s’enchevêtrent les unes dans les autres, en formant des labyrinthes où l’on se perd vite, à moins d’avoir une profonde connaissance du pays. Ces pistes sont des chemins commodes en plaine, mais très difficiles et souvent dangereux en montagne.

Deux choses surtout m’ont frappé dans cette première journée de voyage : d’abord l’eau fraîche et courante qui, malgré la saison, coule dans la multitude desources, de ruisseaux, de petites rivières que j’ai rencontrés ; puis la vigueur extraordinaire de la végétation : de riches cultures occupent la majeure partie du sol et les endroits incultes eux-mêmes sont couverts d’une verdure éclatante : pas de plantes chétives, pas de places sablonneuses ni stériles : les lieux les plus rocheux sont verts : les plantes percent entre les pierres et les tapissent.

Tétouan s’élève sur un plateau rocheux qui se détache du flanc gauche de la vallée du même nom et qui la barre en grande partie. Dominée au nord et au sud par de hautes montagnes, ayant à ses pieds les plus beaux jardins du monde, arrosée par mille sources, elle a l’aspect le plus riant qu’on puisse voir. La ville est assez bien construite et moins sale que la plupart des cités du Maroc : ses fortifications consistent en une qaçba[6], s’élevant au nord-ouest de la ville, et en une enceinte en briques de 5 mètres de haut et de 30 ou 40 centimètres d’épaisseur ; quelques canons hors d’usage grimacent en manière d’épouvantails aux abords de chaque porte. Tétouan est grande, mais les quartiers excentriques en sont peu habités et en partie ruinés : beaucoup de mosquées : pas de bâtiment remarquable, si ce n’est le massif donjon du mechouar. Le quartier commerçant est animé, surtout le mercredi, jour de marché. Il y a un grand mellaḥ, le plus propre et le mieux construit que j’aie vu au Maroc. Tétouan peut avoir 20000 à 25000 habitants, dont environ6000 Israélites. Elle a pour gouverneur un qaïd nommé directement par le sultan. L’autorité de ce magistrat s’étend sur le territoire situé entre la mer et les tribus indépendantes du Rif d’une part, et les provinces de Tanger et d’El Ạraïch de l’autre. Les environs de la ville sont d’une grande fertilité ; les fruits de ses immenses jardins sont renommés dans tout le nord du Maroc : on les exporte à El Qçar et à Fâs. La vallée de l’Ouad Tétouan, après s’être resserrée en face de la ville au point d’y former un véritable kheneg, reprend aussitôt au-dessous d’elle une grande largeur :en même temps, les montagnes qui la bordent, et qui étaient très hautes jusque-là, s’abaissent et deviennent des collines. Dès lors la vallée n’est plus, jusqu’à la mer, qu’un immense champ de blé semé de fermes et de jardins.


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