X.

Crêtes du Djebel el Ạbbarat près du Kheneg el ẠbbaratJe marche depuis ce matin avec une caravane de muletiers du Metṛara ; je me suis rencontré avec eux au Tiallalin ; ils feront route avec moi jusqu’à Qçâbi ech Cheurfa. Leur métier est de transporter des marchandises entre le Tafilelt et Fâs. J’ai loué, de concert avec eux, une escorte d’Aït Izdeg : ceux-ci sont maîtres de tout le pays, du Qçar es Souq au col de Telṛemt. Ils prennent, pour servir de zeṭaṭs du Tiallalin au col, 5 francs par mule, par Juif et par chameau, et la moitié pour les ânes ; les Musulmans ne paient pas pour leur personne : moyennant cette redevance, les Aït Izdeg escortent les caravanes et en garantissent la sûreté. Nos zeṭaṭs se composent de 3 cavaliers et 6 ou 7 fantassins.Beaucoup de monde aujourd’hui sur le chemin. J’ai croisé sept ou huit convois de 50 à 80 bêtes de somme chacun ; les animaux étaient des mulets, des ânes et des chameaux, les deux dernières espèces dominant. La route que je suis, voie habituelle entre Fâs et le Tafilelt, est toujours aussi fréquentée. Depuis l’Ouad Ziz, j’ai rencontré deux cours d’eau de quelque importance : l’Ouad Tira n Imin (au point où je l’ai passé pour la première fois, il avait 10 mètres d’eau limpide de 15 centimètres de profondeur ; courant rapide), et l’Ouad Nezala (à hauteur d’Aït Ḥammou ou Sạïd, le lit en avait 80 mètres de large, dont 15 remplis d’eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur. A Nezala, le lit n’a plus que 15 mètres de large, et l’eau 6 ; celle-ci a 15 centimètres de profondeur). Le kheneg el Ạbbarat, que j’ai traversé à 4 heures, est célèbre et redouté pour les brigandages qu’y exercent les Aït Ḥediddou. Maintes fois ils ont guetté des caravanes, embusqués au col que j’y ai vu à main gauche, et les ont pillées.Nezala est un petit qçar délabré, élevé naguère par un sultan qui voulut en faire un poste d’observation et un gîte pour les voyageurs. Il ne sert plus qu’à ce dernier usage. C’est une enceinte carrée, flanquée de mauvaises tours, le tout très bas, en piségris ; à l’intérieur se trouvent quelques maisons, résidences de cinq ou six familles habitant ici, et un grand nombre de cours, d’écuries, de hangars, la plupart à demi ruinés, où s’installent les voyageurs.Tizi n Telremt et Djebel el Aïachi.(Les parties ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise de Qaçba el Makhzen.)Croquis de l’auteur.Sur la route que j’ai parcourue aujourd’hui, il n’y a pas de passage difficile. Une seule côte un peu raide, vers 2 heures ; le reste du temps j’ai marché en plaine. Demain, durant toute la journée, le chemin sera plus uni encore. L’aisance extrême avec laquelle on franchit ici le Grand Atlas contraste avec les difficultés que j’ai rencontrées en le passant pour la première fois, au Tizi n Telouet. Aucun trait de ressemblance, hors l’altitude, n’existe entre l’Atlas des Glaoua et celui-ci. Là, une chaîne aux crêtes nues et rocheuses est formée de longs escarpements presque infranchissables ; les deux versants, celui du nord surtout, profondément ravinés par l’action des eaux, ont perdu leur forme primitive et se présentent sous l’aspect de contreforts perpendiculaires à l’arête centrale ; rocheux, tourmentés, ils cachent dans leurs flancs d’étroites vallées resserrées entre des murailles de roche, seuls refuges de la végétation et de la vie en cette contrée inaccessible, désolée, déserte. Ces vallées, comme les contreforts qui les séparent, ont leur direction normale à la ligne culminante de la chaîne. Ici, au contraire, le sommet est en partie boisé : on y arrive par un chemin d’une facilité extrême : le massif se compose, non d’innombrables montagnes couvrant tout le pays, avec l’apparence de rameaux perpendiculaires à un tronc, mais d’une série de chaînes[97]parallèles à l’arête principale et séparées entre elles par des plaines qui occupent la plus grande partie de la contrée. Les cours d’eau, auprès desquels les villages sont tantôt nombreux, tantôt clairsemés, s’écoulent au niveau des plaines, traversant les diverses lignes de montagnes par autant de khenegs qui s’y ouvrent comme des portes sur leur passage. Quelques-unes de ces plaines sont si longues que deux rivières les traversent dans leur largeur, à une grande distance l’une de l’autre : telle la plaine du Tiallalin, dont le prolongement est arrosé par l’Ouad Gir. Outre cette différence de nature, les deux parties du Grand Atlas que nous avons franchies en présentent une autre : le Tizi n Glaoui était des deux côtés entouré de hautes cimes presque en tout temps couvertes de neige : il formait une dépression au milieu de montagnes très élevées. Le Tizi n Telṛemt se trouve au point où la chaîne commenceà décroître : à l’ouest du col, s’élèvent les hautes crêtes toujours blanches du Djebel El Ạïachi, l’un des massifs les plus élevés de l’Atlas ; à l’est, il n’y a plus trace de neige, et la chaîne s’abaisse rapidement. Je l’aurai longtemps sous les yeux dans le bassin de la Mlouïa. Au delà du Djebel El Ạïachi, elle apparaît comme un long talus brun, à crête uniforme, allant sans cesse en décroissant. Elle s’allonge vers l’est, diminuant toujours de hauteur, jusqu’au point où on la perd de vue aux limites de l’horizon.6 mai.Départ à 5 heures du matin. Jusqu’au col de Telṛemt, je resterai en terrain plat : sol dur, terre semée de gravier et de petites pierres ; une végétation maigre le recouvre à moitié : geddim, thym, menus herbages. D’ici au col, je traverse trois plaines unies, sans la moindre ondulation ; la première s’étend au loin vers l’ouest et le nord-ouest, bornée dans cette direction par le pied même du Djebel El Ạïachi, dont on voit les pentes, poudrées de neige à la base, se transformant peu à peu en une large masse d’un blanc mat, émerger de sa surface ; elle est limitée à l’est par un talus gris de 40 à 50 mètres de hauteur, aux côtes pierreuses, peu rapides, clairsemées de geddim. La seconde plaine se prolonge à une grande distance vers l’est, où des montagnes d’élévation moyenne la bordent ; elle est séparée de la précédente et limitée à l’ouest par des massifs de collines aux pentes douces en partie tapissées de geddim. Au nord, la borne en est une haute chaîne de montagnes, dont le nom est célèbre, le Djebel El Ạbbari. C’est une arête élevée, dressant ses crêtes à plus de 200 mètres au-dessus du niveau de la plaine : les flancs, de couleur rouge, en sont rocheux et escarpés, couverts de geddim dans le bas, d’arbres vers le sommet. Bien que le col soit plus loin, le faîte de cette chaîne est la ligne culminante du Grand Atlas. Par un fait curieux, l’Ouad Nezala, au lieu de prendre sa source sur le versant méridional, la prend au delà, sur le versant nord. Il traverse le Djebel El Ạbbari par un kheneg de 30 mètres de large. J’entre par ce kheneg dans la troisième plaine ; elle est petite et sans ressemblance avec les précédentes, en étendue ; adossée au sud au Djebel El Ạbbari, elle est bordée à l’est par un talus en contre-bas donnant sur un autre bassin, au nord par un bourrelet pierreux, aux pentes boisées[98], haut de 30 mètres. Au bout de cette petite plaine se trouve le col de Telṛemt, où je passe du bassin du Ziz dans celui de la Mlouïa. Je le franchis à 9 heures du matin ; il est à2182 mètres d’altitude. Quant à la ligne de faîte générale de l’Atlas, je l’ai passée en traversant le Djebel El Ạbbari. Du col de Telṛemt, je gagne un ravin profonddont la partie inférieure, large de 20 mètres, est bordée de talus raides garnis de geddim dans le bas, d’arbres dans le haut. Je le descends ; il n’est pas long : au bout de peu de temps les flancs s’abaissent, s’adoucissent ; bientôt ils disparaissent : je suis en plaine. La plaine où j’entre porte le nom de Çaḥab el Geddim. Elle est unie, mais en pente prononcée vers le nord ; le sol, moitié terre, moitié pierres, est couvert de hautes touffes de geddim. Au delà de Çaḥab el Geddim, lui faisant suite, j’ai devant moi, en contre-bas, une seconde plaine où la Mlouïa creuse son lit ; cette plaine est très large ; on l’appelle Çaḥab el Ermes. Un long talus brun de moyenne élévation, premières pentes du Moyen Atlas, la borne au nord. Au delà se voient un grand nombre d’autres crêtes, succession de chaînes grises s’étageant les unes derrière les autres, puis, les dominant toutes, une bande bleue dont le haut est couvert de neige : c’est le faîte du Moyen Atlas, ligne uniforme où surgissent deux sommets en larges masses blanches : l’un, le Djebel Tsouqt, est au milieu de la chaîne, l’autre, le Djebel Oulad Ạli, à son extrémité orientale. Celui-ci termine le massif de la façon la plus brusque et la plus étrange ; après s’être élevé très haut, il tombe presque à pic au bord de la vallée de la Mlouïa : son versant est a l’aspect d’un talus à 2/1 de plus de1500 mètres d’élévation. Cette falaise énorme, où s’arrête court une si haute et si longue chaîne, est de l’effet le plus extraordinaire. Je reverrai de près le Djebel Oulad Ạli dans la vallée moyenne de la Mlouïa.Djebel Souqt et Djebel Oulad ẠliDe Çaḥab el Geddim, une rampe douce, de 25 mètres de hauteur, me conduit dans Çaḥab el Ermes. Comme la première, cette plaine s’étend à perte de vue vers l’est et vers l’ouest ; le sol est sablonneux ; de rares places sont nues, en d’autres pousse du thym : la plus grande partie est tapissée de la plante basse qu’on appelleermes. On aperçoit de loin en loin de petites tiṛremts d’aspect misérable, isolées dans le désert. Je chemine dans cette plaine jusqu’à 3 heures et demie ; à ce moment s’ouvre à mes pieds une tranchée : elle a1500 mètres de large ; le fond enest couvert de verdure et de feuillage ; à demi cachés sous la multitude des arbres fruitiers, plusieurs qçars y montrent leurs terrasses brunes ; au milieu coule un fleuve : c’est Qçâbi ech Cheurfa et la Mlouïa. Un talus de sable nu me conduit au fond de l’encaissement ; le sol y est de sable : j’y marche au milieu des champs et des vergers. Au bout d’un quart d’heure, je parviens à Qaçba el Makhzen, terme de ma route.Mlouïa et Qaçba el Makhzen (Qçâbi ech Cheurfa.)(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du sud-ouest).Croquis de l’auteur.Qçâbi ech Cheurfa se compose de localités toutes situées dans la tranchée où coule la Mlouïa ; elles sont unies par des cultures et des jardins ombragés d’une foule d’arbres, oliviers, figuiers, grenadiers : ces feuillages donnent au district un air de gaieté et de fête qui contraste avec l’aspect morne du Tiallalin et du Gers. Qçâbi ech Cheurfa est ainsi un ruban de cultures et de qçars, enfermé entre deux hautes berges, et au milieu duquel coule la Mlouïa.J’ai rencontré moins de monde qu’hier sur la route : les caravanes croisées ont été au nombre de trois, formant ensemble 150 bêtes de somme. Ainsi qu’il était convenu, mes zeṭaṭs m’ont abandonné au col de Telṛemt. Là commence le blad el makhzen : au nord du col, les Aït Izdeg, qui sont en mauvais termes avec le sultan, trouveraient du danger à s’avancer en petit nombre, et les voyageurs, étant en pays soumis, n’ont plus besoin d’escorte. Du col à El Qçâbi, on est sur le territoire des Aït ou Afella, petite tribu qui, formant par son origine une fraction des Aït Izdeg, est séparée d’eux politiquement et obéit au sultan. On y marche sans ạnaïa, et elle est responsable des pillages commis sur son territoire : pour la dédommager des bénéfices que sa soumission lui fait perdre, le gouvernement l’a autorisée à prélever un droit sur ce qui passe sur ses terres ; ce droit est de 1 franc par bête de somme et par Juif. Ma caravane a dû l’acquitter à deux reprises ; souvent, où on ne devrait payer qu’une fois, on le fait trois ou quatre ; voici comment : à peu de distance du col de Telṛemt, quelques hommes nous accostèrent ; ils demandèrent le montant de la redevance, nous le donnâmes ; assez loin de là, dans la plaine, nous trouvâmes une forte troupe installée en travers de la route ; elle déclara que nous ne passerions qu’après lui avoir remis cette même somme ; le chef de la caravane de se récrier : nous l’avions déjà donnée. « Ceux que vous avez rencontrés étaient des escrocs ; ils n’avaient droit de rien réclamer : nous seuls sommes délégués pour percevoir le péage. Vous n’irez que quand nous l’aurons reçu ». Comme la délégation se composait de quarante hommes armés, il fallut en passer par où elle voulut. Des faits de ce genre se reproduisent tous les jours : les régions du blad el makhzen où sont installés ces péages (qui portent le nom denezala) sont souvent plus onéreuses à traverser que le blad es sîba ; par bonheur, elles sont rares : ce sont d’ordinaire des contrées dont la population, à peine soumise, pillerait ouvertement, sans qu’on puisse l’en empêcher, si on ne lui donnait cette compensation. Je n’ai connaissancede nezalas de ce genre qu’en deux tribus, les Aït ou Afella et les Aït Ioussi : dans cette dernière, elles sont nombreuses : on en compte 16, dit-on, de Qçâbi ech Cheurfa à Sfrou. C’est une ruine pour les commerçants.7 mai.Séjour à Qaçba el Makhzen. Ce lieu est une enceinte rectangulaire garnie de tours, de construction récente, servant de résidence au qaïd, à la garnison et aux Juifs. Autrefois les cherifs, possesseurs du sol du district, y étaient seuls maîtres et ne reconnaissaient aucune autorité ; aujourd’hui le pays est blad el makhzen et un qaïd y commande : de tout temps le district a été tributaire des Aït Izdeg. Il l’est encore, et ce n’est pas un spectacle peu curieux de voir une province du sultan vassale d’une fraction indépendante. C’est Moulei El Ḥasen qui, il y a sept ans, soumit Qçâbi ech Cheurfa. Il y envoya un qaïd et des soldats ; ils y achetèrent un terrain et construisirent l’enceinte où je suis : nul ne s’y opposa, et la suprématie du sultan s’établit sans résistance. La première année, elle s’étendit sur les Aït ou Afella, les Oulad Khaoua et les Aït Izdeg ; dès la seconde, ces derniers cessèrent de la reconnaître et refusèrent l’impôt. Les choses en restèrent là depuis lors ; l’autorité du qaïd est limitée au district de Qçâbi ech Cheurfa, aux Aït ou Afella et aux Oulad Khaoua. C’est une autorité précaire : dans le district même, elle est peu respectée : souvent les cherifs reçoivent à coups de fusil les ordres ou les demandes d’impôts. Le qaïd actuel est un homme de Fâs, un Bokkari. Il a avec lui une centaine de soldats réguliers, ạskris, et deux canons de montagne.[95]Mousse blanchâtre poussant par grosses touffes ; elle verdit en temps de pluie et sert alors de nourriture aux chameaux. On la rencontre, paraît-il, dans tous les ḥamadas du Sahara Marocain.[96]Je ne puis croire à ce chiffre de2000 morts en un combat : cependant il m’a été affirmé comme exact en quatre points différents, au Todṛa, au Ferkla, au Ṛeris, à Qçar es Souq.[97]Nous en avons traversé cinq avant d’arriver à la chaîne principale.[98]Les arbres dont il est question ici sont des arbres de petite taille, de 2 à 3 mètres au plus d’élévation ; ils sont clairsemés et en aucun point ne forment de bois compact.X.DE QÇABI ECH CHEURFA A LALLA MARNIA.1o. — DE QÇABI ECH CHEURFA A OUTAT OULAD EL HADJ.8 mai.Départ de Qâçba el Makhzen à 6 heures du matin. La Mlouïa, au pied de la qaçba, a 20 mètres de large, des berges rocheuses et escarpées de 3 ou 4 mètres, une eau jaune et profonde. Point de gué en ce lieu : je traverse le fleuve un peu plus bas. Il a 25 mètres de large, 1m,20 de profondeur, un courant assez rapide ; le lit est moitié sable, moitié galets. Après l’avoir franchi, je quitte la tranchée dans laquelle il coule et qui continue à être remplie de cultures ; elle est bordée à gauche par un talus mi-sable, mi-roche ; je le gravis : en atteignant la crête, je me trouve dans une longue plaine bornée au sud par la Mlouïa, au nord par les premières pentes du Moyen Atlas. Elle a 3 à 6 kilomètres de large, suivant les endroits : un coude brusque du fleuve la limite près d’ici, à l’ouest ; à l’est, elle s’étend jusqu’aux deux tiers de la distance entre El Qçâbi et Misour : là, elle se heurte à un massif de hautes collines rocheuses au pied duquel elle finit. C’est une plaine ondulée, coupée de nombreuses ravines ; le sol y est moitié sable, moitié gravier, la plupart du temps sans végétation. Elle est de couleur rouge, comme les massifs nus qui la bordent au nord. Je m’engage dans cette plaine, où je marche jusqu’à 8 heures : je redescends alors et traverse la Mlouïa : elle coule dans son excavation encore remplie de cultures et de qçars ; c’est toujours le district de Qçâbi ech Cheurfa. Le fleuve a la même profondeur, les mêmes eaux chargées de terre qu’au gué précédent ; la largeur en est de 30 mètres. Sitôt parvenu sur sa rive droite, je monte le talus qui borde l’encaissement de ce côté et je me retrouve en plaine.Près du point où je viens de passer la Mlouïa, s’élève sur ses bords le village d’Aït Blal. Je suis parti de Qçâbi ech Cheurfa avec trois zeṭaṭs, deux Chellaḥa d’Aït Blal et un Arabe des Oulad Khaoua. Les deux Chellaḥa se séparent ici de moi, disant qu’ils vont chercher dans leurs maisons du pain pour la route et me rejoindront plus loin : dans la suite, j’aurai beau m’arrêter plusieurs fois, je ne les verrai pas ; ilsm’ont trompé : j’avais eu le tort, sur les instances des Juifs d’El Qçâbi, de les payer d’avance ; n’ayant plus rien à gagner, ils m’ont abandonné. Je continuerai dans le désert sans autre escorte que mon Arabe : c’est un joli jeune homme d’une quinzaine d’années ; il m’accompagnera fidèlement, mais, en cas de mauvaise rencontre, c’eût été une faible protection : son fusil n’était pas en état de servir. Je n’aperçus personne jusqu’à l’arrivée dans son village.La plaine où je m’engage est immense : c’est un désert blanc, s’étendant au nord jusqu’à la Mlouïa, au sud jusqu’au Grand Atlas, à l’est jusqu’au Rekkam, à l’ouest aussi loin que la vue peut porter. La surface en est ondulée ; le sol en est dur, tantôt sablonneux, tantôt pierreux ; il est couvert presque en entier de geddim. Le Grand Atlas est une longue chaîne brune à crête uniforme, qui fuit vers l’orient et s’abaisse de plus en plus ; à l’est du Djebel El Ạïachi, plus de trace de neige sur ses cimes. Le Rekkam est très éloigné ; le faîte en paraît à peine : c’est d’ici une ligne jaune clair qui borde l’horizon. Je le verrai demain plus distinctement : il se compose d’une série de hauteurs sablonneuses, très basses, bordant à l’est la vallée de la Mlouïa, entre le Grand Atlas et les monts Debdou.Vers 2 heures, l’horizon, jusqu’alors fermé vers le nord par les massifs s’élevant en face d’El Qçâbi, s’ouvre tout à coup : les montagnes cessent d’arrêter la vue et toute la vallée de la Mlouïa apparaît : c’est une immense plaine blanche, unie et nue, bordée à droite par la ligne claire, à peine visible, du Rekkam, à gauche par le Moyen Atlas, haute chaîne noire couronnée de neige, se dressant à pic, comme une muraille, au-dessus de sa surface. La vallée s’allonge à perte de vue vers le nord, où elle forme l’horizon. La largeur en est extrême ; près d’ici, elle a plus de 30 kilomètres. A sa surface apparaît une ligne verte : Misour, où j’arriverai ce soir ; on dirait le Todṛa ou le Ṛeris : dans cette vaste plaine de la Mlouïa, plaine plus nue et plus déserte qu’aucune portion du Sahara Marocain, les rares groupes d’habitations qui s’élèvent hors de la tranchée du fleuve ont de tout point l’aspect des oasis du sud : même isolement au fond du désert ; même richesse de végétation ; même fraîcheur délicieuse au milieu de la plaine aride : il ne manque que les dattiers.Vallée de la Mlouïa, Misour, Moyen Atlas et Rekkam.(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du chemin d’El Bridja à Misour.)Croquis de l’auteur.A 4 heures, je me retrouve au bord de la Mlouïa : elle est dans l’encaissement où elle coulait plus haut : de Qçâbi ech Cheurfa jusqu’au delà d’Ouṭat Oulad el Ḥadj il en sera de même. Ici, le fond de l’excavation, toujours sablonneux, est garni de cultures : elles appartiennent aux Oulad Khaoua et dépendent du hameau d’El Bridja, résidence de mon zeṭaṭ. Je traverse le fleuve, que bordent de grands tamarix, et je gagne le village. J’y laisse mon jeune compagnon : son père monte à cheval et m’accompagne pendant le reste du trajet. D’El Bridja à Misour, on chemine dans la vallée de la Mlouïa que j’apercevais tout à l’heure : c’est une plaine unie comme une glace, sans une ride. Le sol est dur, il est formé moitié de sable, moitié de gravier. La plupart du temps, point de végétation ; parfois un maigre buisson de jujubier sauvage. Devant moi, la plaine de la Mlouïa s’étend à l’infini : à droite, s’allonge dans le lointain la ligne claire du Rekkam ; à gauche, se dressent au-dessus de ma tête les hauts massifs sombres que domine le Djebel Oulad Ạli. A 6 heures et demie, j’entre dans les jardins de Misour. Marchant par des sentiers tortueux entourés de haies ou de murs de pisé, au milieu d’une multitude d’oliviers, de figuiers, de pommiers, d’arbres de toute sorte ombrageant des cultures, je parviens à 7 heures au qçar de Bou Kenzt, où mon zeṭaṭ me confie à un marabout de ses amis. J’y passerai la nuit.Je n’ai rencontré personne sur la route, excepté aux lieux habités où j’ai passé, Qçâbi ech Cheurfa et El Bridja. La dernière fois que je l’ai traversée, la Mlouïa avait 35 mètres de large, 1m,20 de profondeur, un courant assez rapide ; toujours même eau, jaune, mais de goût agréable. Hors le fleuve, je n’ai franchi que deux cours d’eau de quelque importance : l’Ouad Ouizert (8 mètres de large ; 30 à 40 centimètres de profondeur ; eau claire et verte ; courant rapide), et une rivière qui se jette dans la Mlouïa immédiatement au-dessous d’El Bridja (lit de sable, à sec, de 100 mètres de large ; deux canaux pleins d’eau coulent sur ses rives).Misour est un îlot de verdure situé au confluent de l’Ouad Souf ech Cherg et de la Mlouïa ; la plus grande partie de cette sorte d’oasis se trouve sur la rive droite de l’Ouad Souf ech Cherg. Les arbres fruitiers forment un massif compact ombrageant des cultures et entourant une dizaine de qçars ; c’est une forêt d’oliviers produisant une huile excellente, de pommiers dont on exporte les fruits jusqu’à Fâs, de grenadiers, de figuiers : ces beaux arbres donnent à ce lieu l’aspect le plus riant. Les jardins sont arrosés de nombreux canaux, saignées faites à l’Ouad Souf ech Cherg, dont les eaux, au-dessous des cultures, ont encore une largeur de 20 mètres et 50 centimètres de profondeur ; elles sont limpides et courantes et descendent sur un lit de gravier sans berges de 60 mètres de large. Les constructions de Misour sont en pisé ; elles sont simples : ni tiṛremts, ni tours, ni ornements.Le costume demeure le même, sauf la coiffure : le cordon de soie disparaît, et je vois commencer l’usage algérien de la corde de poil de chameau maintenant leḥaïk sur la tête au-dessus du turban blanc. L’armement subit, dès Qçâbi ech Cheurfa, des modifications importantes : à partir de là, plus de sac à poudre de filali, ni de poignard recourbé. Le premier se remplace par la poire de bois dont on se sert à Fâs et à Tâza, le second par un poignard droit assez long, qu’on voit aussi du côté de Fâs. On porte donc : un fusil, d’ordinaire court (nombreux fusils à deux coups, à capsule, d’origine française ; nombreux mousquetons européens, à pierre), un poignard droit, une poire à poudre, souvent un sabre et un pistolet : on voit beaucoup de ceux-ci à capsule.En entrant à Misour, j’ai quitté le blad el makhzen. Les Oulad Khaoua, sur les terres desquels j’ai marché la majeure partie de la journée, sont soumis au sultan : c’est une soumission peu effective, bornée à la remise d’un léger impôt entre les mains du qaïd d’El Qçâbi ; du reste, la tribu se gouverne à sa guise. On ne peut circuler sur son territoire qu’avec un zeṭâṭ, bien qu’il soit compté blad el makhzen. Il finit à Misour : ce district est indépendant : au delà, j’entrerai sur les terres de la grande tribu des Oulad el Ḥadj qui l’est aussi. Je ne sortirai du blad es sîba qu’aux abords de Debdou. La population de Misour est composée, partie de marabouts, partie d’Arabes. Chaque qçar y est libre, sans lien avec ses voisins. Misour ne reconnaît point l’autorité du sultan : quelques marabouts du district vont chaque année en pèlerinage à Fâs lui rendre hommage, ils lui apportent des présents, en reçoivent en échange de plus considérables et reviennent : c’est une démarche privée.Un changement important s’est opéré depuis que j’ai quitté Qçâbi ech Cheurfa : il concerne le langage. Dans le bassin du Ziz, chez les Aït ou Afella, la langue universelle était le tamaziṛt. A El Qçâbi, les uns parlent le tamaziṛt, les autres l’arabe ; les deux idiomes sont en usage. Depuis mon entrée chez les Oulad Khaoua, on ne parle que l’arabe. Cette langue est seule employée à Misour et sur le territoire des Oulad el Ḥadj. Les Oulad Khaoua sont une fraction de cette dernière tribu, mais ils en sont séparés politiquement, comme les Aït ou Afella des Aït Izdeg.9 mai.Je me suis entendu hier soir avec le marabout mon hôte pour qu’il me serve de zeṭaṭ jusqu’à Ouṭat Oulad el Ḥadj. Je pars avec lui à 6 heures du matin. Au départ, une petite caravane avec laquelle nous ferons route se joint à nous. Elle se compose de six hommes armés et de quatre femmes : ces dernières sont des cherifas montées à âne ou à mulet.Le chemin d’aujourd’hui se fera dans la plaine où je suis entré hier. Elle demeure très large, bien qu’elle se resserre à mesure qu’on avance vers le nord ; elle ne cesse pas d’être déserte ; aucun lieu habité ne s’y distingue : il en existe plusieurs au fondde la tranchée où coule la Mlouïa ; rares, et espacés à grands intervalles, ils n’apparaissent pas à la surface de la plaine et restent cachés entre les talus qui bordent le fleuve. De Misour à El Ouṭat, aucune trace de culture ni de vie ne s’aperçoit dans cette vaste vallée, région la plus nue et la plus déserte qu’on puisse voir. Le sol est sablonneux et dur et prend parfois l’apparence de vase desséchée ; en certains endroits il est parsemé de gravier. La végétation se réduit à quelques touffes de thym et à de rares buissons de jujubier sauvage ; en un seul point, au quart du chemin entre Touggour et El Ouṭat, je rencontre de la verdure, genêts blancs, jujubiers sauvages, et çà et là des betoums ; cela dure peu : au bout de 2 kilomètres, la plaine devient aussi nue qu’avant. Jusqu’à l’arrivée, les flancs de la vallée restent ce qu’ils étaient hier, haute muraille sombre couronnée de neige à gauche, mince ligne jaune presque imperceptible à droite. A mi-côte de l’une et de l’autre, apparaissent de loin en loin des taches vertes, groupes de qçars et de jardins échelonnés sur leurs pentes. Ouṭat Oulad el Ḥadj a le même aspect que Misour : comme lui, c’est une ligne verte qui barre une partie de la plaine. Tels paraissent de loin le Todṛa, le Ṛeris, toutes les oasis que j’ai vues. De même qu’à Misour, il ne manque que les dattiers pour que la ressemblance soit complète. Je m’arrête à 5 heures du soir au mellaḥ d’El Ouṭat.Vue du vallée du Mlouïa et montagnesJe n’ai rencontré personne sur ma route. Je n’ai pas traversé de cours d’eau important depuis l’Ouad Souf ech Cherg. L’eau manque dans la plaine. J’ai passé près de plusieurs sources et vu un grand nombre de ruisseaux dont les lits, de roche blanche ou de galets, la plupart à fleur du sol, contiennent des flaques d’eau. Je suis descendu un instant dans la tranchée de la Mlouïa ; le sol y était moitié sable, moitié gravier ; elle était déserte et remplie de grands tamarix à l’ombre desquels poussait du gazon : à un moment il s’est fait une clairière dans cette forêt ; le fond s’y est garni de cultures au milieu desquelles se dressaient des tentes, de pauvres maisons et des huttes, groupées autour d’une qoubba : c’était le village de Touggour. Aujourd’hui j’ai pu distinguer la forme du Rekkam, quoiqu’il fût encore loin. Ce n’est point une chaîne, mais une rampe douce s’élevant par degrés imperceptibles et conduisant à un plateau qui la couronne : on dirait une série de côtes à peine accentuées, se succédant par étages, séparées par des plateaux s’échelonnant les uns derrière les autres. La crête est fort peu élevée au-dessus du pied, bien qu’elle en paraisse éloignée. L’ensemble est jaune clair, sans arbres, et paraît sablonneux.10 et 11 mai.Séjour à Ouṭat Oulad el Ḥadj. Ce nom désigne un vaste îlot de verdure isolé au milieu de la plaine, au confluent de la Mlouïa et de l’Ouad Chegg el Arḍ ; il est en entier sur les bords de cette dernière rivière et en majeure partie sur sa rive droite. Tout ce qui a été dit de l’aspect de Misour lui est applicable : même multitude d’arbres fruitiers, même prospérité, même air riant ; mais El Ouṭat est plus grand : au milieu de ces superbes vergers ne sont pas disséminés moins de 31 qçars ; ils appartiennent aux Oulad el Ḥadj ; il existe dans le nombre plusieurs zaouïas.Les Oulad el Ḥadj sont une grande tribu indépendante ; ils se disent d’origine arabe : ayant à la fois des qçars et des tentes, ils sont moitié sédentaires, moitié nomades. Ils habitent les deux rives de la Mlouïa et la plaine au milieu de laquelle coule ce fleuve depuis Qçâbi ech Cheurfa jusqu’au qçar d’Oulad Ḥamid, et s’étendent sur le massif du Rekkam et sur une partie des monts Debdou ; les qçars chellaḥa du flanc gauche de la Mlouïa leur sont alliés ou liés par des debiḥas. Une de leurs fractions, celle des Oulad Khaoua, est séparée du reste de la tribu ; depuis longtemps elle en est détachée et compte politiquement avec les Aït Izdeg ; il y a quelques années, elle s’est rangée sous l’autorité du qaïd d’El Qçâbi.Jusqu’en 1882, les Oulad El Ḥadj en totalité reconnaissaient de nom le sultan. Ils avaient un qaïd, élu parmi eux, et reconnu par lui. Ce qaïd étant allé, il y a 5 ans, à Fâs, y fut accusé par un de ses cousins auprès de Moulei El Ḥasen et mis en prison avec un autre personnage distingué de la tribu. Le dénonciateur revint et prit le titre de qaïd ; il fut agréé par le sultan. Il était de la fraction des Oulad Ạbd el Kerim ; en 1882, il fut tué par des Ṭoual. Depuis lors, la tribu est sans chef et ne reconnaît plus M. El Ḥasen ; chaque fraction se gouverne à sa guise. Sauf trois, celles des Beni Ṛiis, des Ahel Rechida et des Oulad Admer, qui sont soumises au qaïd de Tâza, toutes sont non seulement indépendantes, mais en hostilité ouverte avec le gouvernement : aussi, à l’exception des Beni Ṛiis et des gens de Rechida et d’Admer, aucun individu des Oulad el Ḥadj ne peut circuler en blad el makhzen.2o. — D’OUTAT OULAD EL HADJ A DEBDOU.12 mai.Je me suis arrangé hier avec les zeṭaṭs qui me conduiront d’ici à Debdou : ce sont trois Oulad el Ḥadj, de la subdivision des Hamouziin. Ils seront payés au retour, par Iosef el Ạsri, Juif d’El Ouṭat ; j’ai remis la somme convenue entre ses mains, enprésence des trois zeṭaṭs : il la leur donnera en échange d’une lettre de son fils, jeune homme qui fait ses études à Debdou, attestant que je suis arrivé sain et sauf dans cette localité.Mon escorte vient me prendre aujourd’hui à 4 heures du matin ; au moment du départ, trois Juifs pauvres se joignent à nous. Notre petite caravane traverse l’Ouad Chegg el Arḍ au pied du mellaḥ, puis s’engage au milieu de plantations d’oliviers ; bientôt des champs, partie cultivés, partie en friche, leur succèdent. A 4 heures 25 minutes, je traverse le dernier des canaux qui les arrosent, et me voici de nouveau dans le désert. C’est toujours la plaine unie et nue, au sol de sable dur semé de gravier, sans autre végétation que, de loin en loin, un peu de thym ou de jujubier sauvage : telle elle était à El Bridja, à Misour, telle elle est ici ; il n’y a qu’une différence : elle est moins large. Chemin faisant, j’aperçois à ma gauche un grand îlot de verdure : El Ạrzan ; les arbres que je distingue entourent un groupe de qçars appartenant aux Oulad el Ḥadj. Je traverse pendant quelques minutes des champs qui en dépendent. A 6 heures du matin, j’arrive sur les bords de la Mlouïa ; elle coule au niveau de la plaine : plus de trace de la tranchée où je l’ai vue jusqu’à présent ; elle est séparée du sol de sa vallée par deux berges sablonneuses en pente douce, à 1/5, de 3 mètres de hauteur. Le lit a 120 mètres de large ; l’eau y occupe en général 35 à 40 mètres ; le reste est tantôt nu, tantôt couvert d’herbages et de tamarix. Il se trouve ici un gué où je franchis le fleuve : il a 50 mètres de large, 1m,20 de profondeur, un courant rapide ; les eaux ont la même couleur jaune que je leur ai vue dès Qçâbi ech Cheurfa. Je viens de les traverser pour la dernière fois : je quitte la Mlouïa pour ne plus la revoir. La marche se continue dans la vallée ; elle est toujours unie, déserte, sablonneuse ; sur son sol devenu doux, on ne sent plus de gravier ; elle demeure en grande partie nue : à peine y pousse-t-il quelques touffes d’herbe. J’aperçois des vols de gangas, les premiers que je voie au Maroc. A 8 heures, je passe non loin de Tiissaf, frais rideau vert cachant plusieurs qçars sous ses ombrages. A quelque distance de là, le sol change de nature : d’uni, il devient ondulé ; les pierres se mêlent au sable : c’est le commencement du Rekkam. J’y marche jusqu’au soir : il ne cessera d’être ce qu’il est maintenant : une série d’ondulations légères, côtes et terrasses s’étageant, succédant insensiblement à la plaine. Ces échelons successifs forment une rampe large et basse dont le sommet est un plateau s’étendant au loin. Sol tantôt sable, tantôt roche d’un jaune clair ; des touffes d’ḥalfa y poussent çà et là : c’est la seule végétation qui s’y montre.Je cheminais ainsi, lorsque se produisit un fait qui faillit mettre fin à mon voyage. De mes trois zeṭaṭs, l’un, nommé Bel Kasem, était un honnête homme ; les deux autres s’étant figuré, à la blancheur de mes habits, à la bonne mine de mon mulet, et, paraît-il, d’après les dires de Juifs d’El Ouṭat, que j’étais chargé d’or, ne s’étaientofferts à m’escorter que dans le but de me piller. Rien ne parut d’abord. A midi et demi, comme je marchais en tête de la caravane, prenant mes notes, je me sentis tout à coup tiré en arrière et jeté à bas de ma monture : puis on me rabattit mon capuchon sur la figure, et mes deux zeṭaṭs se mirent à me fouiller : l’un me tenait, pendant que l’autre me visitait méthodiquement. A cette vue, Bel Kasem d’accourir : il brandit son fusil, menace, veut empêcher le pillage ; mais il est impuissant à arrêter ses compagnons : tout ce qu’il peut est de prendre ma personne sous sa protection : il me rend la liberté et assiste, les larmes aux yeux, au déballage de mes effets. On m’avait pris ce que j’avais sur moi ; on se mit à chercher dans mon bagage : il était léger : on n’y trouva pas grand’chose ; mes deux zeṭaṭs s’emparèrent de ce que j’avais d’argent (une fort petite somme) et des objets qui leur parurent bons à quelque usage ; on me laissa comme sans valeur les seules choses auxquelles je tinsse : mes notes et mes instruments. Puis on me fit remonter sur mon mulet et on continua la route, Bel Kasem mélancolique d’avoir vu violer sous ses yeux son ạnaïa, mes deux voleurs mécontents de n’avoir fait que demi-besogne, étonnés de n’avoir pas trouvé plus d’argent et se reprochant de m’avoir laissé les seules choses qu’ils ne m’avaient pas prises, la vie et mon mulet. Durant le reste de cette journée et durant toute celle du lendemain, ils discutèrent ce sujet, pressant Bel Kasem de m’abandonner, de les laisser me dépêcher d’un coup de fusil, lui faisant des offres, lui promettant sa part. Bel Kasem fut inébranlable et déclara qu’ils n’auraient ma vie qu’avec la sienne ; il leur fit des raisonnements : comment feraient-ils au retour s’ils n’apportaient à El Ạsri la lettre de son fils prouvant mon arrivée à Debdou ? Ma mort connue, ce Juif, envers qui ils s’étaient engagés à me conduire, se vengerait : son seigneur était un des hommes les plus puissants d’une fraction des Oulad el Ḥadj beaucoup plus nombreuse que la leur : elle s’armerait contre eux et les ruinerait. Cette dernière considération, jointe à l’attitude ferme de Bel Kasem et à l’adresse qu’il eut de faire traîner la discussion en longueur, me sauva. En approchant de Beni Ṛiis, on décida qu’il ne me serait pas fait de mal, et qu’on me forcerait, en vue de Debdou, à envoyer un billet au jeune Israélite, annonçant mon arrivée, demandant la lettre pour son père, et déclarant que mon escorte avait été parfaite. Ce fut au dernier moment et en désespoir de cause que ce plan fut accepté : jusque-là la discussion ne cessa pas ; je n’en perdais pas un mot. Étrange situation d’entendre durant un jour et demi agiter sa vie ou sa mort par si peu d’hommes, et de ne rien pouvoir pour sa défense. Il n’y avait point à agir. J’étais sans armes : un revolver était dans mon bagage ; il m’avait été pris : l’eussé-je eu, il ne m’eût point servi : que faire seul dans le désert, au milieu de tribus où tout étranger est un ennemi ? Il n’y avait qu’un parti à prendre : la patience ; elle m’a réussi. Au moment de la bagarre, le rabbin Mardochée s’était bien conduit : il était venu à monsecours ; mais que pouvait-il ? On lui fit sentir la pointe d’un sabre et on l’écarta. Quant à mon domestique et aux Juifs qui s’étaient joints à moi, ils se sauvèrent le plus loin qu’ils purent, et on ne les revit que lorsque nous eûmes recommencé à marcher.Profil du ravin au RekkamAprès cet incident, nous reprîmes notre route, continuant à cheminer dans le Rekkam jusqu’au soir. A 5 heures, nous arrivons à une crête ; à nos pieds s’ouvre un petit ravin à flancs rocheux et escarpés : un chemin raide nous conduit au fond ; celui-ci n’a pas plus de 30 mètres de large ; nous le suivons pendant un instant ; à 5 heures un quart, nous nous arrêtons. Nous sommes presque à la bouche du ravin : à quelques pas d’ici, ses flancs tombent brusquement et le ruisseau entre en plaine. Nous nous abritons dans un creux de rocher et nous y passons la nuit.Djebel Oulad Ali et Djebel Reggou.(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)(Vue prise du chemin de Outat Oulad el Hadj à Debdou, à 24 kil. d’Outat Oulad el Hadj.)Croquis de l’auteur.De toute la journée, je n’ai rencontré personne sur la route. Hors la Mlouïa et l’Ouad Chegg el Arḍ, je n’ai traversé qu’un cours d’eau de quelque importance ; il coulait dans le Rekkam : au point où je l’ai passé, une qoubba et un cimetière se trouvaient sur sa rive, et une dizaine de palmiers dans son lit ; ce dernier avait 20 mètres de large, moitié sable, moitié roche ; un filet d’eau courante de 2 mètres y serpentait à l’ombre de lauriers-roses. Ras Rekkam est une butte isolée, de 30 à 40 mètres de hauteur ; elle est, comme tout le massif, moitié sable, moitié roche jaune : seul accident de terrain du Rekkam, elle se voit de loin malgré son peu d’élévation : je l’apercevais des Oulad Khaoua, avant d’arriver à El Bridja. Pendant la fin de la journée, j’ai devant les yeux un massif de montagnes sombres ; je m’y engagerai demain : derrière lui, est Debdou. Tout le jour, j’ai continué à apercevoir la vallée de la Mlouïa ; elle reste jusqu’au dernier moment ce qu’elle était plus haut, avec cette différence qu’elle se rétrécit de plus en plus ; le flanc gauche en est toujours formé par le Moyen Atlas qui, tout en restant élevé, décroît à partir du mont Reggou. Celui-ci est le dernier dont la cime soit couverte de neige. On n’en voit plus à l’est de ce sommet.13 mai.Départ à 4 heures du matin. D’ici partent deux chemins pour Debdou : l’un en plaine, par la vallée de la Mlouïa ; l’autre en montagne, par les monts Debdou, qui en forment le flanc droit. Je prends le dernier, le premier étant périlleux pour mes zeṭaṭs, dont la fraction est en guerre avec Rechida, près d’où il faudrait passer. Je continue à marcher dans le Rekkam, me dirigeant vers le massif qui se dresse devant moi ; j’arrive à son pied à 8 heures du matin. Je gravis une longue rampe, accidentée, coupée de vallées et semée de collines, sans pentes raides ; le sol est pierreux, souvent rocheux, en grande partie tapissé d’ḥalfa, avec quelques arbres, rares d’abord, de plus en plus nombreux à mesure que l’on monte. A midi, je parviens au sommet : le terrain cesse d’être mouvementé : on débouche sur un vaste plateau. Une épaisse forêt le couvre : elle est composée de grands arbres, ạrar, taqqa, kerrich de 6 à 8 mètres de hauteur. Ce plateau boisé, qui couronne la chaîne, porte le nom de Gạda Debdou ; dans le pays, on l’appelle la Gạda. Le sol, tantôt pierres, tantôt terre, y est uni. Beaucoup d’eau : sources et mares. Sous les arbres, la terre est un tapis de gazon et de mousse. Il y a des clairières ; elles sont rares : les unes sont couvertes de gazon ; j’en traverse d’autres en partie cultivées appartenant aux habitants de Rechida : ce qçar est à peu de distance à l’ouest, sur le revers occidental du plateau.Je marche jusqu’à 3 heures dans cette forêt, l’une des plus belles que j’aie vues au Maroc. A 3 heures, j’arrive à une crête : à mes pieds se creuse un profond ravin dont les pentes inférieures sont garnies de cultures, les parties hautes sont rocheuses et boisées. Dans le bas coule un torrent, l’Ouad Beni Ṛiis, dont la source est ici. Je quitte le plateau et descends par un chemin raide et difficile vers le fond du ravin. Je l’atteins à 4 heures et demie, à Oulad Ben el Ḥoul, village des Beni Ṛiis. Je fais halte à 5 heures moins un quart, chez un ami de Bel Kasem, en la maison de qui celui-ci se hâte de me mettre en sûreté.Toute la marche d’aujourd’hui s’est faite dans le désert : pas un être vivant sur le chemin. Le seul cours d’eau que j’aie vu est l’Ouad Beni Ṛiis ; je l’ai traversé cinq minutes avant de m’arrêter ; il avait 3 mètres de large, 0m,25 de profondeur, un courant impétueux : c’est un torrent bondissant sur un lit de roches et de grosses pierres.Oulad Ben el Ḥoul est un grand village appartenant aux Beni Ṛiis, fraction des Oulad el Ḥadj. Il est construit en long des deux côtés de l’Ouad Beni Ṛiis. Le ravin où il se trouve n’a aucune largeur au fond ; ses flancs sont couverts de maisons vers le bas, puis de cultures coupées de cactus ; plus haut, c’est boisé : de grands troupeaux de chèvres paissent dans cette dernière région ; très escarpés près dusommet, les flancs sont raides dès leur pied. Les habitations des Beni Ṛiis sont semblables à celles des Ṛiata : elles sont en pisé, très basses et mal construites. Les Beni Ṛiis sont une des trois fractions des Oulad el Ḥadj reconnaissant l’autorité du sultan.14 mai.Les Hamouziin ne peuvent aller au delà d’Oulad Ben el Ḥoul. Leur groupe est en démêlés avec les tribus des environs de Debdou. Bel Kasem me confie pour la fin du trajet à mon hôte et à trois autres de ses amis ; ses deux compagnons leur recommandent longuement de ne me laisser entrer à Debdou qu’une fois la lettre convenue entre leurs mains. Départ à 6 heures du matin. Je descends l’Ouad Beni Ṛiis ; sa vallée reste ce qu’elle était hier, couverte de champs dans le bas, hérissée de roches et boisée dans le haut. Au bout d’un quart d’heure, j’arrive au confluent de l’Ouad Beni Ṛiis avec l’Ouad Oulad Ọtman, petit cours d’eau de même force que lui. Je remonte cette nouvelle vallée : elle est identique à celle d’où je sors, mais plus large au début. J’en suis le fond quelque temps ; bientôt elle se rétrécit : elle devient enfin un ravin étroit, rocheux, sans trace de cultures, boisé depuis le lit du torrent jusqu’au sommet des flancs. Je la quitte alors ; je gravis son flanc droit : la montée, au milieu de grands blocs de roche, est très difficile. A 8 heures et demie, je parviens au sommet ; je continue à marcher sous bois : les forêts que je vois ce matin sont en tout semblables à celles que j’ai traversées hier ; ce plateau fait partie de la Gạda. A 9 heures moins un quart, Debdou apparaît : une petite ville, dominée par son minaret, étale à mes pieds ses maisons roses au fond d’une verte vallée ; alentour s’étendent des prairies et des jardins ; au-dessus s’élèvent de hautes parois de roc, aux crêtes boisées que couronne la Gạda. Je descends vers ce lieu riant. Un chemin pierreux, raide et pénible, y conduit. A 10 heures, je suis à Debdou. Mes zeṭaṭs, qui, n’ayant pas été mis dans le secret de l’aventure, n’ont rien compris aux recommandations des Hamouziin, me laissent entrer aussitôt.J’ai rencontré beaucoup de monde sur la route. L’Ouad Oulad Ọtman, seul cours d’eau que j’aie traversé, avait 3 mètres de large, 20 centimètres de profondeur, une eau claire et courante.Debdou est située dans une position délicieuse, au pied du flanc droit de la vallée, qui s’élève en muraille perpendiculaire à 80 mètres au-dessus du fond ; il forme une haute paroi de roche jaune, aux tons dorés, que de longues lianes rayent de leur feuillage sombre. Au sommet se trouve un plateau, avec une vieille forteresse dressant avec majesté au bord du précipice ses tours croulantes et son haut minaret. Au delà du plateau, une succession de murailles à pic et de talus escarpés s’élève jusqu’au faîte du flanc. Là, à 500 mètres au-dessus de Debdou, se dessine une longuecrête couronnée d’arbres, la Gạda. Des ruisseaux, se précipitant du sommet de la montagne, bondissent en hautes cascades le long de ces parois abruptes et en revêtent la surface de leurs mailles d’argent. Rien ne peut exprimer la fraîcheur de ce tableau. Debdou est entourée de jardins superbes : vignes, oliviers, figuiers, grenadiers, pêchers y forment auprès de la ville de profonds bosquets et au delà s’étendent en ligne sombre sur les bords de l’ouad. Le reste de la vallée est couvert de prairies, de champs d’orge et de blé se prolongeant sur les premières pentes des flancs. La bourgade se compose d’environ 400 maisons construites en pisé ; elles ont la disposition ordinaire : petite cour intérieure, rez-de-chaussée et premier étage ; comme à Tlemsen, bon nombre de cours et de rez-de-chaussée sont au-dessous du niveau du sol. Les rues sont étroites, mais non à l’excès comme dans les qçars. Point de mur d’enceinte. La localité est alimentée par un grand nombre de sources dont les eaux sont délicieuses et restent fraîches durant l’été ; l’une d’elles jaillit dans la partie basse de Debdou, à la limite des jardins. Le voisinage en est abondamment pourvu : Qaçba Debdou, la vieille forteresse qui domine la ville, en possède plusieurs dans son enceinte. Debdou est soumise au sultan ainsi que les villages de sa vallée ; la population de ces divers points est comprise sous le nom d’Ahel Debdou. Point de qaïd, point de chikh, point de dépositaire de l’autorité ; le pays se gouverne à sa guise, et tous les ans le qaïd de Tâza, de qui relève le district, ou un de ses lieutenants,y fait une tournée, règle les différends et perçoit l’impôt. La population de Debdou présente un fait curieux, les Israélites en forment les trois quarts ; sur environ2000 habitants, ils sont au nombre de1500. C’est la seule localité du Maroc où le nombre des Juifs dépasse celui des Musulmans.

Crêtes du Djebel el Ạbbarat près du Kheneg el Ạbbarat

Crêtes du Djebel el Ạbbarat près du Kheneg el Ạbbarat

Je marche depuis ce matin avec une caravane de muletiers du Metṛara ; je me suis rencontré avec eux au Tiallalin ; ils feront route avec moi jusqu’à Qçâbi ech Cheurfa. Leur métier est de transporter des marchandises entre le Tafilelt et Fâs. J’ai loué, de concert avec eux, une escorte d’Aït Izdeg : ceux-ci sont maîtres de tout le pays, du Qçar es Souq au col de Telṛemt. Ils prennent, pour servir de zeṭaṭs du Tiallalin au col, 5 francs par mule, par Juif et par chameau, et la moitié pour les ânes ; les Musulmans ne paient pas pour leur personne : moyennant cette redevance, les Aït Izdeg escortent les caravanes et en garantissent la sûreté. Nos zeṭaṭs se composent de 3 cavaliers et 6 ou 7 fantassins.

Beaucoup de monde aujourd’hui sur le chemin. J’ai croisé sept ou huit convois de 50 à 80 bêtes de somme chacun ; les animaux étaient des mulets, des ânes et des chameaux, les deux dernières espèces dominant. La route que je suis, voie habituelle entre Fâs et le Tafilelt, est toujours aussi fréquentée. Depuis l’Ouad Ziz, j’ai rencontré deux cours d’eau de quelque importance : l’Ouad Tira n Imin (au point où je l’ai passé pour la première fois, il avait 10 mètres d’eau limpide de 15 centimètres de profondeur ; courant rapide), et l’Ouad Nezala (à hauteur d’Aït Ḥammou ou Sạïd, le lit en avait 80 mètres de large, dont 15 remplis d’eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur. A Nezala, le lit n’a plus que 15 mètres de large, et l’eau 6 ; celle-ci a 15 centimètres de profondeur). Le kheneg el Ạbbarat, que j’ai traversé à 4 heures, est célèbre et redouté pour les brigandages qu’y exercent les Aït Ḥediddou. Maintes fois ils ont guetté des caravanes, embusqués au col que j’y ai vu à main gauche, et les ont pillées.

Nezala est un petit qçar délabré, élevé naguère par un sultan qui voulut en faire un poste d’observation et un gîte pour les voyageurs. Il ne sert plus qu’à ce dernier usage. C’est une enceinte carrée, flanquée de mauvaises tours, le tout très bas, en piségris ; à l’intérieur se trouvent quelques maisons, résidences de cinq ou six familles habitant ici, et un grand nombre de cours, d’écuries, de hangars, la plupart à demi ruinés, où s’installent les voyageurs.

Tizi n Telremt et Djebel el Aïachi.(Les parties ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise de Qaçba el Makhzen.)Croquis de l’auteur.

Tizi n Telremt et Djebel el Aïachi.(Les parties ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise de Qaçba el Makhzen.)Croquis de l’auteur.

Tizi n Telremt et Djebel el Aïachi.(Les parties ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise de Qaçba el Makhzen.)Croquis de l’auteur.

Tizi n Telremt et Djebel el Aïachi.

(Les parties ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise de Qaçba el Makhzen.)

Croquis de l’auteur.

Sur la route que j’ai parcourue aujourd’hui, il n’y a pas de passage difficile. Une seule côte un peu raide, vers 2 heures ; le reste du temps j’ai marché en plaine. Demain, durant toute la journée, le chemin sera plus uni encore. L’aisance extrême avec laquelle on franchit ici le Grand Atlas contraste avec les difficultés que j’ai rencontrées en le passant pour la première fois, au Tizi n Telouet. Aucun trait de ressemblance, hors l’altitude, n’existe entre l’Atlas des Glaoua et celui-ci. Là, une chaîne aux crêtes nues et rocheuses est formée de longs escarpements presque infranchissables ; les deux versants, celui du nord surtout, profondément ravinés par l’action des eaux, ont perdu leur forme primitive et se présentent sous l’aspect de contreforts perpendiculaires à l’arête centrale ; rocheux, tourmentés, ils cachent dans leurs flancs d’étroites vallées resserrées entre des murailles de roche, seuls refuges de la végétation et de la vie en cette contrée inaccessible, désolée, déserte. Ces vallées, comme les contreforts qui les séparent, ont leur direction normale à la ligne culminante de la chaîne. Ici, au contraire, le sommet est en partie boisé : on y arrive par un chemin d’une facilité extrême : le massif se compose, non d’innombrables montagnes couvrant tout le pays, avec l’apparence de rameaux perpendiculaires à un tronc, mais d’une série de chaînes[97]parallèles à l’arête principale et séparées entre elles par des plaines qui occupent la plus grande partie de la contrée. Les cours d’eau, auprès desquels les villages sont tantôt nombreux, tantôt clairsemés, s’écoulent au niveau des plaines, traversant les diverses lignes de montagnes par autant de khenegs qui s’y ouvrent comme des portes sur leur passage. Quelques-unes de ces plaines sont si longues que deux rivières les traversent dans leur largeur, à une grande distance l’une de l’autre : telle la plaine du Tiallalin, dont le prolongement est arrosé par l’Ouad Gir. Outre cette différence de nature, les deux parties du Grand Atlas que nous avons franchies en présentent une autre : le Tizi n Glaoui était des deux côtés entouré de hautes cimes presque en tout temps couvertes de neige : il formait une dépression au milieu de montagnes très élevées. Le Tizi n Telṛemt se trouve au point où la chaîne commenceà décroître : à l’ouest du col, s’élèvent les hautes crêtes toujours blanches du Djebel El Ạïachi, l’un des massifs les plus élevés de l’Atlas ; à l’est, il n’y a plus trace de neige, et la chaîne s’abaisse rapidement. Je l’aurai longtemps sous les yeux dans le bassin de la Mlouïa. Au delà du Djebel El Ạïachi, elle apparaît comme un long talus brun, à crête uniforme, allant sans cesse en décroissant. Elle s’allonge vers l’est, diminuant toujours de hauteur, jusqu’au point où on la perd de vue aux limites de l’horizon.

Départ à 5 heures du matin. Jusqu’au col de Telṛemt, je resterai en terrain plat : sol dur, terre semée de gravier et de petites pierres ; une végétation maigre le recouvre à moitié : geddim, thym, menus herbages. D’ici au col, je traverse trois plaines unies, sans la moindre ondulation ; la première s’étend au loin vers l’ouest et le nord-ouest, bornée dans cette direction par le pied même du Djebel El Ạïachi, dont on voit les pentes, poudrées de neige à la base, se transformant peu à peu en une large masse d’un blanc mat, émerger de sa surface ; elle est limitée à l’est par un talus gris de 40 à 50 mètres de hauteur, aux côtes pierreuses, peu rapides, clairsemées de geddim. La seconde plaine se prolonge à une grande distance vers l’est, où des montagnes d’élévation moyenne la bordent ; elle est séparée de la précédente et limitée à l’ouest par des massifs de collines aux pentes douces en partie tapissées de geddim. Au nord, la borne en est une haute chaîne de montagnes, dont le nom est célèbre, le Djebel El Ạbbari. C’est une arête élevée, dressant ses crêtes à plus de 200 mètres au-dessus du niveau de la plaine : les flancs, de couleur rouge, en sont rocheux et escarpés, couverts de geddim dans le bas, d’arbres vers le sommet. Bien que le col soit plus loin, le faîte de cette chaîne est la ligne culminante du Grand Atlas. Par un fait curieux, l’Ouad Nezala, au lieu de prendre sa source sur le versant méridional, la prend au delà, sur le versant nord. Il traverse le Djebel El Ạbbari par un kheneg de 30 mètres de large. J’entre par ce kheneg dans la troisième plaine ; elle est petite et sans ressemblance avec les précédentes, en étendue ; adossée au sud au Djebel El Ạbbari, elle est bordée à l’est par un talus en contre-bas donnant sur un autre bassin, au nord par un bourrelet pierreux, aux pentes boisées[98], haut de 30 mètres. Au bout de cette petite plaine se trouve le col de Telṛemt, où je passe du bassin du Ziz dans celui de la Mlouïa. Je le franchis à 9 heures du matin ; il est à2182 mètres d’altitude. Quant à la ligne de faîte générale de l’Atlas, je l’ai passée en traversant le Djebel El Ạbbari. Du col de Telṛemt, je gagne un ravin profonddont la partie inférieure, large de 20 mètres, est bordée de talus raides garnis de geddim dans le bas, d’arbres dans le haut. Je le descends ; il n’est pas long : au bout de peu de temps les flancs s’abaissent, s’adoucissent ; bientôt ils disparaissent : je suis en plaine. La plaine où j’entre porte le nom de Çaḥab el Geddim. Elle est unie, mais en pente prononcée vers le nord ; le sol, moitié terre, moitié pierres, est couvert de hautes touffes de geddim. Au delà de Çaḥab el Geddim, lui faisant suite, j’ai devant moi, en contre-bas, une seconde plaine où la Mlouïa creuse son lit ; cette plaine est très large ; on l’appelle Çaḥab el Ermes. Un long talus brun de moyenne élévation, premières pentes du Moyen Atlas, la borne au nord. Au delà se voient un grand nombre d’autres crêtes, succession de chaînes grises s’étageant les unes derrière les autres, puis, les dominant toutes, une bande bleue dont le haut est couvert de neige : c’est le faîte du Moyen Atlas, ligne uniforme où surgissent deux sommets en larges masses blanches : l’un, le Djebel Tsouqt, est au milieu de la chaîne, l’autre, le Djebel Oulad Ạli, à son extrémité orientale. Celui-ci termine le massif de la façon la plus brusque et la plus étrange ; après s’être élevé très haut, il tombe presque à pic au bord de la vallée de la Mlouïa : son versant est a l’aspect d’un talus à 2/1 de plus de1500 mètres d’élévation. Cette falaise énorme, où s’arrête court une si haute et si longue chaîne, est de l’effet le plus extraordinaire. Je reverrai de près le Djebel Oulad Ạli dans la vallée moyenne de la Mlouïa.

Djebel Souqt et Djebel Oulad Ạli

Djebel Souqt et Djebel Oulad Ạli

De Çaḥab el Geddim, une rampe douce, de 25 mètres de hauteur, me conduit dans Çaḥab el Ermes. Comme la première, cette plaine s’étend à perte de vue vers l’est et vers l’ouest ; le sol est sablonneux ; de rares places sont nues, en d’autres pousse du thym : la plus grande partie est tapissée de la plante basse qu’on appelleermes. On aperçoit de loin en loin de petites tiṛremts d’aspect misérable, isolées dans le désert. Je chemine dans cette plaine jusqu’à 3 heures et demie ; à ce moment s’ouvre à mes pieds une tranchée : elle a1500 mètres de large ; le fond enest couvert de verdure et de feuillage ; à demi cachés sous la multitude des arbres fruitiers, plusieurs qçars y montrent leurs terrasses brunes ; au milieu coule un fleuve : c’est Qçâbi ech Cheurfa et la Mlouïa. Un talus de sable nu me conduit au fond de l’encaissement ; le sol y est de sable : j’y marche au milieu des champs et des vergers. Au bout d’un quart d’heure, je parviens à Qaçba el Makhzen, terme de ma route.

Mlouïa et Qaçba el Makhzen (Qçâbi ech Cheurfa.)(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du sud-ouest).Croquis de l’auteur.

Mlouïa et Qaçba el Makhzen (Qçâbi ech Cheurfa.)(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du sud-ouest).Croquis de l’auteur.

Mlouïa et Qaçba el Makhzen (Qçâbi ech Cheurfa.)

(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du sud-ouest).

Croquis de l’auteur.

Qçâbi ech Cheurfa se compose de localités toutes situées dans la tranchée où coule la Mlouïa ; elles sont unies par des cultures et des jardins ombragés d’une foule d’arbres, oliviers, figuiers, grenadiers : ces feuillages donnent au district un air de gaieté et de fête qui contraste avec l’aspect morne du Tiallalin et du Gers. Qçâbi ech Cheurfa est ainsi un ruban de cultures et de qçars, enfermé entre deux hautes berges, et au milieu duquel coule la Mlouïa.

J’ai rencontré moins de monde qu’hier sur la route : les caravanes croisées ont été au nombre de trois, formant ensemble 150 bêtes de somme. Ainsi qu’il était convenu, mes zeṭaṭs m’ont abandonné au col de Telṛemt. Là commence le blad el makhzen : au nord du col, les Aït Izdeg, qui sont en mauvais termes avec le sultan, trouveraient du danger à s’avancer en petit nombre, et les voyageurs, étant en pays soumis, n’ont plus besoin d’escorte. Du col à El Qçâbi, on est sur le territoire des Aït ou Afella, petite tribu qui, formant par son origine une fraction des Aït Izdeg, est séparée d’eux politiquement et obéit au sultan. On y marche sans ạnaïa, et elle est responsable des pillages commis sur son territoire : pour la dédommager des bénéfices que sa soumission lui fait perdre, le gouvernement l’a autorisée à prélever un droit sur ce qui passe sur ses terres ; ce droit est de 1 franc par bête de somme et par Juif. Ma caravane a dû l’acquitter à deux reprises ; souvent, où on ne devrait payer qu’une fois, on le fait trois ou quatre ; voici comment : à peu de distance du col de Telṛemt, quelques hommes nous accostèrent ; ils demandèrent le montant de la redevance, nous le donnâmes ; assez loin de là, dans la plaine, nous trouvâmes une forte troupe installée en travers de la route ; elle déclara que nous ne passerions qu’après lui avoir remis cette même somme ; le chef de la caravane de se récrier : nous l’avions déjà donnée. « Ceux que vous avez rencontrés étaient des escrocs ; ils n’avaient droit de rien réclamer : nous seuls sommes délégués pour percevoir le péage. Vous n’irez que quand nous l’aurons reçu ». Comme la délégation se composait de quarante hommes armés, il fallut en passer par où elle voulut. Des faits de ce genre se reproduisent tous les jours : les régions du blad el makhzen où sont installés ces péages (qui portent le nom denezala) sont souvent plus onéreuses à traverser que le blad es sîba ; par bonheur, elles sont rares : ce sont d’ordinaire des contrées dont la population, à peine soumise, pillerait ouvertement, sans qu’on puisse l’en empêcher, si on ne lui donnait cette compensation. Je n’ai connaissancede nezalas de ce genre qu’en deux tribus, les Aït ou Afella et les Aït Ioussi : dans cette dernière, elles sont nombreuses : on en compte 16, dit-on, de Qçâbi ech Cheurfa à Sfrou. C’est une ruine pour les commerçants.

Séjour à Qaçba el Makhzen. Ce lieu est une enceinte rectangulaire garnie de tours, de construction récente, servant de résidence au qaïd, à la garnison et aux Juifs. Autrefois les cherifs, possesseurs du sol du district, y étaient seuls maîtres et ne reconnaissaient aucune autorité ; aujourd’hui le pays est blad el makhzen et un qaïd y commande : de tout temps le district a été tributaire des Aït Izdeg. Il l’est encore, et ce n’est pas un spectacle peu curieux de voir une province du sultan vassale d’une fraction indépendante. C’est Moulei El Ḥasen qui, il y a sept ans, soumit Qçâbi ech Cheurfa. Il y envoya un qaïd et des soldats ; ils y achetèrent un terrain et construisirent l’enceinte où je suis : nul ne s’y opposa, et la suprématie du sultan s’établit sans résistance. La première année, elle s’étendit sur les Aït ou Afella, les Oulad Khaoua et les Aït Izdeg ; dès la seconde, ces derniers cessèrent de la reconnaître et refusèrent l’impôt. Les choses en restèrent là depuis lors ; l’autorité du qaïd est limitée au district de Qçâbi ech Cheurfa, aux Aït ou Afella et aux Oulad Khaoua. C’est une autorité précaire : dans le district même, elle est peu respectée : souvent les cherifs reçoivent à coups de fusil les ordres ou les demandes d’impôts. Le qaïd actuel est un homme de Fâs, un Bokkari. Il a avec lui une centaine de soldats réguliers, ạskris, et deux canons de montagne.

[95]Mousse blanchâtre poussant par grosses touffes ; elle verdit en temps de pluie et sert alors de nourriture aux chameaux. On la rencontre, paraît-il, dans tous les ḥamadas du Sahara Marocain.[96]Je ne puis croire à ce chiffre de2000 morts en un combat : cependant il m’a été affirmé comme exact en quatre points différents, au Todṛa, au Ferkla, au Ṛeris, à Qçar es Souq.[97]Nous en avons traversé cinq avant d’arriver à la chaîne principale.[98]Les arbres dont il est question ici sont des arbres de petite taille, de 2 à 3 mètres au plus d’élévation ; ils sont clairsemés et en aucun point ne forment de bois compact.

[95]Mousse blanchâtre poussant par grosses touffes ; elle verdit en temps de pluie et sert alors de nourriture aux chameaux. On la rencontre, paraît-il, dans tous les ḥamadas du Sahara Marocain.

[95]Mousse blanchâtre poussant par grosses touffes ; elle verdit en temps de pluie et sert alors de nourriture aux chameaux. On la rencontre, paraît-il, dans tous les ḥamadas du Sahara Marocain.

[96]Je ne puis croire à ce chiffre de2000 morts en un combat : cependant il m’a été affirmé comme exact en quatre points différents, au Todṛa, au Ferkla, au Ṛeris, à Qçar es Souq.

[96]Je ne puis croire à ce chiffre de2000 morts en un combat : cependant il m’a été affirmé comme exact en quatre points différents, au Todṛa, au Ferkla, au Ṛeris, à Qçar es Souq.

[97]Nous en avons traversé cinq avant d’arriver à la chaîne principale.

[97]Nous en avons traversé cinq avant d’arriver à la chaîne principale.

[98]Les arbres dont il est question ici sont des arbres de petite taille, de 2 à 3 mètres au plus d’élévation ; ils sont clairsemés et en aucun point ne forment de bois compact.

[98]Les arbres dont il est question ici sont des arbres de petite taille, de 2 à 3 mètres au plus d’élévation ; ils sont clairsemés et en aucun point ne forment de bois compact.

DE QÇABI ECH CHEURFA A LALLA MARNIA.

Départ de Qâçba el Makhzen à 6 heures du matin. La Mlouïa, au pied de la qaçba, a 20 mètres de large, des berges rocheuses et escarpées de 3 ou 4 mètres, une eau jaune et profonde. Point de gué en ce lieu : je traverse le fleuve un peu plus bas. Il a 25 mètres de large, 1m,20 de profondeur, un courant assez rapide ; le lit est moitié sable, moitié galets. Après l’avoir franchi, je quitte la tranchée dans laquelle il coule et qui continue à être remplie de cultures ; elle est bordée à gauche par un talus mi-sable, mi-roche ; je le gravis : en atteignant la crête, je me trouve dans une longue plaine bornée au sud par la Mlouïa, au nord par les premières pentes du Moyen Atlas. Elle a 3 à 6 kilomètres de large, suivant les endroits : un coude brusque du fleuve la limite près d’ici, à l’ouest ; à l’est, elle s’étend jusqu’aux deux tiers de la distance entre El Qçâbi et Misour : là, elle se heurte à un massif de hautes collines rocheuses au pied duquel elle finit. C’est une plaine ondulée, coupée de nombreuses ravines ; le sol y est moitié sable, moitié gravier, la plupart du temps sans végétation. Elle est de couleur rouge, comme les massifs nus qui la bordent au nord. Je m’engage dans cette plaine, où je marche jusqu’à 8 heures : je redescends alors et traverse la Mlouïa : elle coule dans son excavation encore remplie de cultures et de qçars ; c’est toujours le district de Qçâbi ech Cheurfa. Le fleuve a la même profondeur, les mêmes eaux chargées de terre qu’au gué précédent ; la largeur en est de 30 mètres. Sitôt parvenu sur sa rive droite, je monte le talus qui borde l’encaissement de ce côté et je me retrouve en plaine.

Près du point où je viens de passer la Mlouïa, s’élève sur ses bords le village d’Aït Blal. Je suis parti de Qçâbi ech Cheurfa avec trois zeṭaṭs, deux Chellaḥa d’Aït Blal et un Arabe des Oulad Khaoua. Les deux Chellaḥa se séparent ici de moi, disant qu’ils vont chercher dans leurs maisons du pain pour la route et me rejoindront plus loin : dans la suite, j’aurai beau m’arrêter plusieurs fois, je ne les verrai pas ; ilsm’ont trompé : j’avais eu le tort, sur les instances des Juifs d’El Qçâbi, de les payer d’avance ; n’ayant plus rien à gagner, ils m’ont abandonné. Je continuerai dans le désert sans autre escorte que mon Arabe : c’est un joli jeune homme d’une quinzaine d’années ; il m’accompagnera fidèlement, mais, en cas de mauvaise rencontre, c’eût été une faible protection : son fusil n’était pas en état de servir. Je n’aperçus personne jusqu’à l’arrivée dans son village.

La plaine où je m’engage est immense : c’est un désert blanc, s’étendant au nord jusqu’à la Mlouïa, au sud jusqu’au Grand Atlas, à l’est jusqu’au Rekkam, à l’ouest aussi loin que la vue peut porter. La surface en est ondulée ; le sol en est dur, tantôt sablonneux, tantôt pierreux ; il est couvert presque en entier de geddim. Le Grand Atlas est une longue chaîne brune à crête uniforme, qui fuit vers l’orient et s’abaisse de plus en plus ; à l’est du Djebel El Ạïachi, plus de trace de neige sur ses cimes. Le Rekkam est très éloigné ; le faîte en paraît à peine : c’est d’ici une ligne jaune clair qui borde l’horizon. Je le verrai demain plus distinctement : il se compose d’une série de hauteurs sablonneuses, très basses, bordant à l’est la vallée de la Mlouïa, entre le Grand Atlas et les monts Debdou.

Vers 2 heures, l’horizon, jusqu’alors fermé vers le nord par les massifs s’élevant en face d’El Qçâbi, s’ouvre tout à coup : les montagnes cessent d’arrêter la vue et toute la vallée de la Mlouïa apparaît : c’est une immense plaine blanche, unie et nue, bordée à droite par la ligne claire, à peine visible, du Rekkam, à gauche par le Moyen Atlas, haute chaîne noire couronnée de neige, se dressant à pic, comme une muraille, au-dessus de sa surface. La vallée s’allonge à perte de vue vers le nord, où elle forme l’horizon. La largeur en est extrême ; près d’ici, elle a plus de 30 kilomètres. A sa surface apparaît une ligne verte : Misour, où j’arriverai ce soir ; on dirait le Todṛa ou le Ṛeris : dans cette vaste plaine de la Mlouïa, plaine plus nue et plus déserte qu’aucune portion du Sahara Marocain, les rares groupes d’habitations qui s’élèvent hors de la tranchée du fleuve ont de tout point l’aspect des oasis du sud : même isolement au fond du désert ; même richesse de végétation ; même fraîcheur délicieuse au milieu de la plaine aride : il ne manque que les dattiers.

Vallée de la Mlouïa, Misour, Moyen Atlas et Rekkam.(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du chemin d’El Bridja à Misour.)Croquis de l’auteur.

Vallée de la Mlouïa, Misour, Moyen Atlas et Rekkam.(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du chemin d’El Bridja à Misour.)Croquis de l’auteur.

Vallée de la Mlouïa, Misour, Moyen Atlas et Rekkam.

(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du chemin d’El Bridja à Misour.)

Croquis de l’auteur.

A 4 heures, je me retrouve au bord de la Mlouïa : elle est dans l’encaissement où elle coulait plus haut : de Qçâbi ech Cheurfa jusqu’au delà d’Ouṭat Oulad el Ḥadj il en sera de même. Ici, le fond de l’excavation, toujours sablonneux, est garni de cultures : elles appartiennent aux Oulad Khaoua et dépendent du hameau d’El Bridja, résidence de mon zeṭaṭ. Je traverse le fleuve, que bordent de grands tamarix, et je gagne le village. J’y laisse mon jeune compagnon : son père monte à cheval et m’accompagne pendant le reste du trajet. D’El Bridja à Misour, on chemine dans la vallée de la Mlouïa que j’apercevais tout à l’heure : c’est une plaine unie comme une glace, sans une ride. Le sol est dur, il est formé moitié de sable, moitié de gravier. La plupart du temps, point de végétation ; parfois un maigre buisson de jujubier sauvage. Devant moi, la plaine de la Mlouïa s’étend à l’infini : à droite, s’allonge dans le lointain la ligne claire du Rekkam ; à gauche, se dressent au-dessus de ma tête les hauts massifs sombres que domine le Djebel Oulad Ạli. A 6 heures et demie, j’entre dans les jardins de Misour. Marchant par des sentiers tortueux entourés de haies ou de murs de pisé, au milieu d’une multitude d’oliviers, de figuiers, de pommiers, d’arbres de toute sorte ombrageant des cultures, je parviens à 7 heures au qçar de Bou Kenzt, où mon zeṭaṭ me confie à un marabout de ses amis. J’y passerai la nuit.

Je n’ai rencontré personne sur la route, excepté aux lieux habités où j’ai passé, Qçâbi ech Cheurfa et El Bridja. La dernière fois que je l’ai traversée, la Mlouïa avait 35 mètres de large, 1m,20 de profondeur, un courant assez rapide ; toujours même eau, jaune, mais de goût agréable. Hors le fleuve, je n’ai franchi que deux cours d’eau de quelque importance : l’Ouad Ouizert (8 mètres de large ; 30 à 40 centimètres de profondeur ; eau claire et verte ; courant rapide), et une rivière qui se jette dans la Mlouïa immédiatement au-dessous d’El Bridja (lit de sable, à sec, de 100 mètres de large ; deux canaux pleins d’eau coulent sur ses rives).

Misour est un îlot de verdure situé au confluent de l’Ouad Souf ech Cherg et de la Mlouïa ; la plus grande partie de cette sorte d’oasis se trouve sur la rive droite de l’Ouad Souf ech Cherg. Les arbres fruitiers forment un massif compact ombrageant des cultures et entourant une dizaine de qçars ; c’est une forêt d’oliviers produisant une huile excellente, de pommiers dont on exporte les fruits jusqu’à Fâs, de grenadiers, de figuiers : ces beaux arbres donnent à ce lieu l’aspect le plus riant. Les jardins sont arrosés de nombreux canaux, saignées faites à l’Ouad Souf ech Cherg, dont les eaux, au-dessous des cultures, ont encore une largeur de 20 mètres et 50 centimètres de profondeur ; elles sont limpides et courantes et descendent sur un lit de gravier sans berges de 60 mètres de large. Les constructions de Misour sont en pisé ; elles sont simples : ni tiṛremts, ni tours, ni ornements.

Le costume demeure le même, sauf la coiffure : le cordon de soie disparaît, et je vois commencer l’usage algérien de la corde de poil de chameau maintenant leḥaïk sur la tête au-dessus du turban blanc. L’armement subit, dès Qçâbi ech Cheurfa, des modifications importantes : à partir de là, plus de sac à poudre de filali, ni de poignard recourbé. Le premier se remplace par la poire de bois dont on se sert à Fâs et à Tâza, le second par un poignard droit assez long, qu’on voit aussi du côté de Fâs. On porte donc : un fusil, d’ordinaire court (nombreux fusils à deux coups, à capsule, d’origine française ; nombreux mousquetons européens, à pierre), un poignard droit, une poire à poudre, souvent un sabre et un pistolet : on voit beaucoup de ceux-ci à capsule.

En entrant à Misour, j’ai quitté le blad el makhzen. Les Oulad Khaoua, sur les terres desquels j’ai marché la majeure partie de la journée, sont soumis au sultan : c’est une soumission peu effective, bornée à la remise d’un léger impôt entre les mains du qaïd d’El Qçâbi ; du reste, la tribu se gouverne à sa guise. On ne peut circuler sur son territoire qu’avec un zeṭâṭ, bien qu’il soit compté blad el makhzen. Il finit à Misour : ce district est indépendant : au delà, j’entrerai sur les terres de la grande tribu des Oulad el Ḥadj qui l’est aussi. Je ne sortirai du blad es sîba qu’aux abords de Debdou. La population de Misour est composée, partie de marabouts, partie d’Arabes. Chaque qçar y est libre, sans lien avec ses voisins. Misour ne reconnaît point l’autorité du sultan : quelques marabouts du district vont chaque année en pèlerinage à Fâs lui rendre hommage, ils lui apportent des présents, en reçoivent en échange de plus considérables et reviennent : c’est une démarche privée.

Un changement important s’est opéré depuis que j’ai quitté Qçâbi ech Cheurfa : il concerne le langage. Dans le bassin du Ziz, chez les Aït ou Afella, la langue universelle était le tamaziṛt. A El Qçâbi, les uns parlent le tamaziṛt, les autres l’arabe ; les deux idiomes sont en usage. Depuis mon entrée chez les Oulad Khaoua, on ne parle que l’arabe. Cette langue est seule employée à Misour et sur le territoire des Oulad el Ḥadj. Les Oulad Khaoua sont une fraction de cette dernière tribu, mais ils en sont séparés politiquement, comme les Aït ou Afella des Aït Izdeg.

Je me suis entendu hier soir avec le marabout mon hôte pour qu’il me serve de zeṭaṭ jusqu’à Ouṭat Oulad el Ḥadj. Je pars avec lui à 6 heures du matin. Au départ, une petite caravane avec laquelle nous ferons route se joint à nous. Elle se compose de six hommes armés et de quatre femmes : ces dernières sont des cherifas montées à âne ou à mulet.

Le chemin d’aujourd’hui se fera dans la plaine où je suis entré hier. Elle demeure très large, bien qu’elle se resserre à mesure qu’on avance vers le nord ; elle ne cesse pas d’être déserte ; aucun lieu habité ne s’y distingue : il en existe plusieurs au fondde la tranchée où coule la Mlouïa ; rares, et espacés à grands intervalles, ils n’apparaissent pas à la surface de la plaine et restent cachés entre les talus qui bordent le fleuve. De Misour à El Ouṭat, aucune trace de culture ni de vie ne s’aperçoit dans cette vaste vallée, région la plus nue et la plus déserte qu’on puisse voir. Le sol est sablonneux et dur et prend parfois l’apparence de vase desséchée ; en certains endroits il est parsemé de gravier. La végétation se réduit à quelques touffes de thym et à de rares buissons de jujubier sauvage ; en un seul point, au quart du chemin entre Touggour et El Ouṭat, je rencontre de la verdure, genêts blancs, jujubiers sauvages, et çà et là des betoums ; cela dure peu : au bout de 2 kilomètres, la plaine devient aussi nue qu’avant. Jusqu’à l’arrivée, les flancs de la vallée restent ce qu’ils étaient hier, haute muraille sombre couronnée de neige à gauche, mince ligne jaune presque imperceptible à droite. A mi-côte de l’une et de l’autre, apparaissent de loin en loin des taches vertes, groupes de qçars et de jardins échelonnés sur leurs pentes. Ouṭat Oulad el Ḥadj a le même aspect que Misour : comme lui, c’est une ligne verte qui barre une partie de la plaine. Tels paraissent de loin le Todṛa, le Ṛeris, toutes les oasis que j’ai vues. De même qu’à Misour, il ne manque que les dattiers pour que la ressemblance soit complète. Je m’arrête à 5 heures du soir au mellaḥ d’El Ouṭat.

Vue du vallée du Mlouïa et montagnes

Vue du vallée du Mlouïa et montagnes

Vue du vallée du Mlouïa et montagnes

Je n’ai rencontré personne sur ma route. Je n’ai pas traversé de cours d’eau important depuis l’Ouad Souf ech Cherg. L’eau manque dans la plaine. J’ai passé près de plusieurs sources et vu un grand nombre de ruisseaux dont les lits, de roche blanche ou de galets, la plupart à fleur du sol, contiennent des flaques d’eau. Je suis descendu un instant dans la tranchée de la Mlouïa ; le sol y était moitié sable, moitié gravier ; elle était déserte et remplie de grands tamarix à l’ombre desquels poussait du gazon : à un moment il s’est fait une clairière dans cette forêt ; le fond s’y est garni de cultures au milieu desquelles se dressaient des tentes, de pauvres maisons et des huttes, groupées autour d’une qoubba : c’était le village de Touggour. Aujourd’hui j’ai pu distinguer la forme du Rekkam, quoiqu’il fût encore loin. Ce n’est point une chaîne, mais une rampe douce s’élevant par degrés imperceptibles et conduisant à un plateau qui la couronne : on dirait une série de côtes à peine accentuées, se succédant par étages, séparées par des plateaux s’échelonnant les uns derrière les autres. La crête est fort peu élevée au-dessus du pied, bien qu’elle en paraisse éloignée. L’ensemble est jaune clair, sans arbres, et paraît sablonneux.

Séjour à Ouṭat Oulad el Ḥadj. Ce nom désigne un vaste îlot de verdure isolé au milieu de la plaine, au confluent de la Mlouïa et de l’Ouad Chegg el Arḍ ; il est en entier sur les bords de cette dernière rivière et en majeure partie sur sa rive droite. Tout ce qui a été dit de l’aspect de Misour lui est applicable : même multitude d’arbres fruitiers, même prospérité, même air riant ; mais El Ouṭat est plus grand : au milieu de ces superbes vergers ne sont pas disséminés moins de 31 qçars ; ils appartiennent aux Oulad el Ḥadj ; il existe dans le nombre plusieurs zaouïas.

Les Oulad el Ḥadj sont une grande tribu indépendante ; ils se disent d’origine arabe : ayant à la fois des qçars et des tentes, ils sont moitié sédentaires, moitié nomades. Ils habitent les deux rives de la Mlouïa et la plaine au milieu de laquelle coule ce fleuve depuis Qçâbi ech Cheurfa jusqu’au qçar d’Oulad Ḥamid, et s’étendent sur le massif du Rekkam et sur une partie des monts Debdou ; les qçars chellaḥa du flanc gauche de la Mlouïa leur sont alliés ou liés par des debiḥas. Une de leurs fractions, celle des Oulad Khaoua, est séparée du reste de la tribu ; depuis longtemps elle en est détachée et compte politiquement avec les Aït Izdeg ; il y a quelques années, elle s’est rangée sous l’autorité du qaïd d’El Qçâbi.

Jusqu’en 1882, les Oulad El Ḥadj en totalité reconnaissaient de nom le sultan. Ils avaient un qaïd, élu parmi eux, et reconnu par lui. Ce qaïd étant allé, il y a 5 ans, à Fâs, y fut accusé par un de ses cousins auprès de Moulei El Ḥasen et mis en prison avec un autre personnage distingué de la tribu. Le dénonciateur revint et prit le titre de qaïd ; il fut agréé par le sultan. Il était de la fraction des Oulad Ạbd el Kerim ; en 1882, il fut tué par des Ṭoual. Depuis lors, la tribu est sans chef et ne reconnaît plus M. El Ḥasen ; chaque fraction se gouverne à sa guise. Sauf trois, celles des Beni Ṛiis, des Ahel Rechida et des Oulad Admer, qui sont soumises au qaïd de Tâza, toutes sont non seulement indépendantes, mais en hostilité ouverte avec le gouvernement : aussi, à l’exception des Beni Ṛiis et des gens de Rechida et d’Admer, aucun individu des Oulad el Ḥadj ne peut circuler en blad el makhzen.

Je me suis arrangé hier avec les zeṭaṭs qui me conduiront d’ici à Debdou : ce sont trois Oulad el Ḥadj, de la subdivision des Hamouziin. Ils seront payés au retour, par Iosef el Ạsri, Juif d’El Ouṭat ; j’ai remis la somme convenue entre ses mains, enprésence des trois zeṭaṭs : il la leur donnera en échange d’une lettre de son fils, jeune homme qui fait ses études à Debdou, attestant que je suis arrivé sain et sauf dans cette localité.

Mon escorte vient me prendre aujourd’hui à 4 heures du matin ; au moment du départ, trois Juifs pauvres se joignent à nous. Notre petite caravane traverse l’Ouad Chegg el Arḍ au pied du mellaḥ, puis s’engage au milieu de plantations d’oliviers ; bientôt des champs, partie cultivés, partie en friche, leur succèdent. A 4 heures 25 minutes, je traverse le dernier des canaux qui les arrosent, et me voici de nouveau dans le désert. C’est toujours la plaine unie et nue, au sol de sable dur semé de gravier, sans autre végétation que, de loin en loin, un peu de thym ou de jujubier sauvage : telle elle était à El Bridja, à Misour, telle elle est ici ; il n’y a qu’une différence : elle est moins large. Chemin faisant, j’aperçois à ma gauche un grand îlot de verdure : El Ạrzan ; les arbres que je distingue entourent un groupe de qçars appartenant aux Oulad el Ḥadj. Je traverse pendant quelques minutes des champs qui en dépendent. A 6 heures du matin, j’arrive sur les bords de la Mlouïa ; elle coule au niveau de la plaine : plus de trace de la tranchée où je l’ai vue jusqu’à présent ; elle est séparée du sol de sa vallée par deux berges sablonneuses en pente douce, à 1/5, de 3 mètres de hauteur. Le lit a 120 mètres de large ; l’eau y occupe en général 35 à 40 mètres ; le reste est tantôt nu, tantôt couvert d’herbages et de tamarix. Il se trouve ici un gué où je franchis le fleuve : il a 50 mètres de large, 1m,20 de profondeur, un courant rapide ; les eaux ont la même couleur jaune que je leur ai vue dès Qçâbi ech Cheurfa. Je viens de les traverser pour la dernière fois : je quitte la Mlouïa pour ne plus la revoir. La marche se continue dans la vallée ; elle est toujours unie, déserte, sablonneuse ; sur son sol devenu doux, on ne sent plus de gravier ; elle demeure en grande partie nue : à peine y pousse-t-il quelques touffes d’herbe. J’aperçois des vols de gangas, les premiers que je voie au Maroc. A 8 heures, je passe non loin de Tiissaf, frais rideau vert cachant plusieurs qçars sous ses ombrages. A quelque distance de là, le sol change de nature : d’uni, il devient ondulé ; les pierres se mêlent au sable : c’est le commencement du Rekkam. J’y marche jusqu’au soir : il ne cessera d’être ce qu’il est maintenant : une série d’ondulations légères, côtes et terrasses s’étageant, succédant insensiblement à la plaine. Ces échelons successifs forment une rampe large et basse dont le sommet est un plateau s’étendant au loin. Sol tantôt sable, tantôt roche d’un jaune clair ; des touffes d’ḥalfa y poussent çà et là : c’est la seule végétation qui s’y montre.

Je cheminais ainsi, lorsque se produisit un fait qui faillit mettre fin à mon voyage. De mes trois zeṭaṭs, l’un, nommé Bel Kasem, était un honnête homme ; les deux autres s’étant figuré, à la blancheur de mes habits, à la bonne mine de mon mulet, et, paraît-il, d’après les dires de Juifs d’El Ouṭat, que j’étais chargé d’or, ne s’étaientofferts à m’escorter que dans le but de me piller. Rien ne parut d’abord. A midi et demi, comme je marchais en tête de la caravane, prenant mes notes, je me sentis tout à coup tiré en arrière et jeté à bas de ma monture : puis on me rabattit mon capuchon sur la figure, et mes deux zeṭaṭs se mirent à me fouiller : l’un me tenait, pendant que l’autre me visitait méthodiquement. A cette vue, Bel Kasem d’accourir : il brandit son fusil, menace, veut empêcher le pillage ; mais il est impuissant à arrêter ses compagnons : tout ce qu’il peut est de prendre ma personne sous sa protection : il me rend la liberté et assiste, les larmes aux yeux, au déballage de mes effets. On m’avait pris ce que j’avais sur moi ; on se mit à chercher dans mon bagage : il était léger : on n’y trouva pas grand’chose ; mes deux zeṭaṭs s’emparèrent de ce que j’avais d’argent (une fort petite somme) et des objets qui leur parurent bons à quelque usage ; on me laissa comme sans valeur les seules choses auxquelles je tinsse : mes notes et mes instruments. Puis on me fit remonter sur mon mulet et on continua la route, Bel Kasem mélancolique d’avoir vu violer sous ses yeux son ạnaïa, mes deux voleurs mécontents de n’avoir fait que demi-besogne, étonnés de n’avoir pas trouvé plus d’argent et se reprochant de m’avoir laissé les seules choses qu’ils ne m’avaient pas prises, la vie et mon mulet. Durant le reste de cette journée et durant toute celle du lendemain, ils discutèrent ce sujet, pressant Bel Kasem de m’abandonner, de les laisser me dépêcher d’un coup de fusil, lui faisant des offres, lui promettant sa part. Bel Kasem fut inébranlable et déclara qu’ils n’auraient ma vie qu’avec la sienne ; il leur fit des raisonnements : comment feraient-ils au retour s’ils n’apportaient à El Ạsri la lettre de son fils prouvant mon arrivée à Debdou ? Ma mort connue, ce Juif, envers qui ils s’étaient engagés à me conduire, se vengerait : son seigneur était un des hommes les plus puissants d’une fraction des Oulad el Ḥadj beaucoup plus nombreuse que la leur : elle s’armerait contre eux et les ruinerait. Cette dernière considération, jointe à l’attitude ferme de Bel Kasem et à l’adresse qu’il eut de faire traîner la discussion en longueur, me sauva. En approchant de Beni Ṛiis, on décida qu’il ne me serait pas fait de mal, et qu’on me forcerait, en vue de Debdou, à envoyer un billet au jeune Israélite, annonçant mon arrivée, demandant la lettre pour son père, et déclarant que mon escorte avait été parfaite. Ce fut au dernier moment et en désespoir de cause que ce plan fut accepté : jusque-là la discussion ne cessa pas ; je n’en perdais pas un mot. Étrange situation d’entendre durant un jour et demi agiter sa vie ou sa mort par si peu d’hommes, et de ne rien pouvoir pour sa défense. Il n’y avait point à agir. J’étais sans armes : un revolver était dans mon bagage ; il m’avait été pris : l’eussé-je eu, il ne m’eût point servi : que faire seul dans le désert, au milieu de tribus où tout étranger est un ennemi ? Il n’y avait qu’un parti à prendre : la patience ; elle m’a réussi. Au moment de la bagarre, le rabbin Mardochée s’était bien conduit : il était venu à monsecours ; mais que pouvait-il ? On lui fit sentir la pointe d’un sabre et on l’écarta. Quant à mon domestique et aux Juifs qui s’étaient joints à moi, ils se sauvèrent le plus loin qu’ils purent, et on ne les revit que lorsque nous eûmes recommencé à marcher.

Profil du ravin au Rekkam

Profil du ravin au Rekkam

Profil du ravin au Rekkam

Après cet incident, nous reprîmes notre route, continuant à cheminer dans le Rekkam jusqu’au soir. A 5 heures, nous arrivons à une crête ; à nos pieds s’ouvre un petit ravin à flancs rocheux et escarpés : un chemin raide nous conduit au fond ; celui-ci n’a pas plus de 30 mètres de large ; nous le suivons pendant un instant ; à 5 heures un quart, nous nous arrêtons. Nous sommes presque à la bouche du ravin : à quelques pas d’ici, ses flancs tombent brusquement et le ruisseau entre en plaine. Nous nous abritons dans un creux de rocher et nous y passons la nuit.

Djebel Oulad Ali et Djebel Reggou.(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)(Vue prise du chemin de Outat Oulad el Hadj à Debdou, à 24 kil. d’Outat Oulad el Hadj.)Croquis de l’auteur.

Djebel Oulad Ali et Djebel Reggou.(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)(Vue prise du chemin de Outat Oulad el Hadj à Debdou, à 24 kil. d’Outat Oulad el Hadj.)Croquis de l’auteur.

Djebel Oulad Ali et Djebel Reggou.(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)(Vue prise du chemin de Outat Oulad el Hadj à Debdou, à 24 kil. d’Outat Oulad el Hadj.)Croquis de l’auteur.

Djebel Oulad Ali et Djebel Reggou.

(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.)

(Vue prise du chemin de Outat Oulad el Hadj à Debdou, à 24 kil. d’Outat Oulad el Hadj.)

Croquis de l’auteur.

De toute la journée, je n’ai rencontré personne sur la route. Hors la Mlouïa et l’Ouad Chegg el Arḍ, je n’ai traversé qu’un cours d’eau de quelque importance ; il coulait dans le Rekkam : au point où je l’ai passé, une qoubba et un cimetière se trouvaient sur sa rive, et une dizaine de palmiers dans son lit ; ce dernier avait 20 mètres de large, moitié sable, moitié roche ; un filet d’eau courante de 2 mètres y serpentait à l’ombre de lauriers-roses. Ras Rekkam est une butte isolée, de 30 à 40 mètres de hauteur ; elle est, comme tout le massif, moitié sable, moitié roche jaune : seul accident de terrain du Rekkam, elle se voit de loin malgré son peu d’élévation : je l’apercevais des Oulad Khaoua, avant d’arriver à El Bridja. Pendant la fin de la journée, j’ai devant les yeux un massif de montagnes sombres ; je m’y engagerai demain : derrière lui, est Debdou. Tout le jour, j’ai continué à apercevoir la vallée de la Mlouïa ; elle reste jusqu’au dernier moment ce qu’elle était plus haut, avec cette différence qu’elle se rétrécit de plus en plus ; le flanc gauche en est toujours formé par le Moyen Atlas qui, tout en restant élevé, décroît à partir du mont Reggou. Celui-ci est le dernier dont la cime soit couverte de neige. On n’en voit plus à l’est de ce sommet.

Départ à 4 heures du matin. D’ici partent deux chemins pour Debdou : l’un en plaine, par la vallée de la Mlouïa ; l’autre en montagne, par les monts Debdou, qui en forment le flanc droit. Je prends le dernier, le premier étant périlleux pour mes zeṭaṭs, dont la fraction est en guerre avec Rechida, près d’où il faudrait passer. Je continue à marcher dans le Rekkam, me dirigeant vers le massif qui se dresse devant moi ; j’arrive à son pied à 8 heures du matin. Je gravis une longue rampe, accidentée, coupée de vallées et semée de collines, sans pentes raides ; le sol est pierreux, souvent rocheux, en grande partie tapissé d’ḥalfa, avec quelques arbres, rares d’abord, de plus en plus nombreux à mesure que l’on monte. A midi, je parviens au sommet : le terrain cesse d’être mouvementé : on débouche sur un vaste plateau. Une épaisse forêt le couvre : elle est composée de grands arbres, ạrar, taqqa, kerrich de 6 à 8 mètres de hauteur. Ce plateau boisé, qui couronne la chaîne, porte le nom de Gạda Debdou ; dans le pays, on l’appelle la Gạda. Le sol, tantôt pierres, tantôt terre, y est uni. Beaucoup d’eau : sources et mares. Sous les arbres, la terre est un tapis de gazon et de mousse. Il y a des clairières ; elles sont rares : les unes sont couvertes de gazon ; j’en traverse d’autres en partie cultivées appartenant aux habitants de Rechida : ce qçar est à peu de distance à l’ouest, sur le revers occidental du plateau.

Je marche jusqu’à 3 heures dans cette forêt, l’une des plus belles que j’aie vues au Maroc. A 3 heures, j’arrive à une crête : à mes pieds se creuse un profond ravin dont les pentes inférieures sont garnies de cultures, les parties hautes sont rocheuses et boisées. Dans le bas coule un torrent, l’Ouad Beni Ṛiis, dont la source est ici. Je quitte le plateau et descends par un chemin raide et difficile vers le fond du ravin. Je l’atteins à 4 heures et demie, à Oulad Ben el Ḥoul, village des Beni Ṛiis. Je fais halte à 5 heures moins un quart, chez un ami de Bel Kasem, en la maison de qui celui-ci se hâte de me mettre en sûreté.

Toute la marche d’aujourd’hui s’est faite dans le désert : pas un être vivant sur le chemin. Le seul cours d’eau que j’aie vu est l’Ouad Beni Ṛiis ; je l’ai traversé cinq minutes avant de m’arrêter ; il avait 3 mètres de large, 0m,25 de profondeur, un courant impétueux : c’est un torrent bondissant sur un lit de roches et de grosses pierres.

Oulad Ben el Ḥoul est un grand village appartenant aux Beni Ṛiis, fraction des Oulad el Ḥadj. Il est construit en long des deux côtés de l’Ouad Beni Ṛiis. Le ravin où il se trouve n’a aucune largeur au fond ; ses flancs sont couverts de maisons vers le bas, puis de cultures coupées de cactus ; plus haut, c’est boisé : de grands troupeaux de chèvres paissent dans cette dernière région ; très escarpés près dusommet, les flancs sont raides dès leur pied. Les habitations des Beni Ṛiis sont semblables à celles des Ṛiata : elles sont en pisé, très basses et mal construites. Les Beni Ṛiis sont une des trois fractions des Oulad el Ḥadj reconnaissant l’autorité du sultan.

Les Hamouziin ne peuvent aller au delà d’Oulad Ben el Ḥoul. Leur groupe est en démêlés avec les tribus des environs de Debdou. Bel Kasem me confie pour la fin du trajet à mon hôte et à trois autres de ses amis ; ses deux compagnons leur recommandent longuement de ne me laisser entrer à Debdou qu’une fois la lettre convenue entre leurs mains. Départ à 6 heures du matin. Je descends l’Ouad Beni Ṛiis ; sa vallée reste ce qu’elle était hier, couverte de champs dans le bas, hérissée de roches et boisée dans le haut. Au bout d’un quart d’heure, j’arrive au confluent de l’Ouad Beni Ṛiis avec l’Ouad Oulad Ọtman, petit cours d’eau de même force que lui. Je remonte cette nouvelle vallée : elle est identique à celle d’où je sors, mais plus large au début. J’en suis le fond quelque temps ; bientôt elle se rétrécit : elle devient enfin un ravin étroit, rocheux, sans trace de cultures, boisé depuis le lit du torrent jusqu’au sommet des flancs. Je la quitte alors ; je gravis son flanc droit : la montée, au milieu de grands blocs de roche, est très difficile. A 8 heures et demie, je parviens au sommet ; je continue à marcher sous bois : les forêts que je vois ce matin sont en tout semblables à celles que j’ai traversées hier ; ce plateau fait partie de la Gạda. A 9 heures moins un quart, Debdou apparaît : une petite ville, dominée par son minaret, étale à mes pieds ses maisons roses au fond d’une verte vallée ; alentour s’étendent des prairies et des jardins ; au-dessus s’élèvent de hautes parois de roc, aux crêtes boisées que couronne la Gạda. Je descends vers ce lieu riant. Un chemin pierreux, raide et pénible, y conduit. A 10 heures, je suis à Debdou. Mes zeṭaṭs, qui, n’ayant pas été mis dans le secret de l’aventure, n’ont rien compris aux recommandations des Hamouziin, me laissent entrer aussitôt.

J’ai rencontré beaucoup de monde sur la route. L’Ouad Oulad Ọtman, seul cours d’eau que j’aie traversé, avait 3 mètres de large, 20 centimètres de profondeur, une eau claire et courante.

Debdou est située dans une position délicieuse, au pied du flanc droit de la vallée, qui s’élève en muraille perpendiculaire à 80 mètres au-dessus du fond ; il forme une haute paroi de roche jaune, aux tons dorés, que de longues lianes rayent de leur feuillage sombre. Au sommet se trouve un plateau, avec une vieille forteresse dressant avec majesté au bord du précipice ses tours croulantes et son haut minaret. Au delà du plateau, une succession de murailles à pic et de talus escarpés s’élève jusqu’au faîte du flanc. Là, à 500 mètres au-dessus de Debdou, se dessine une longuecrête couronnée d’arbres, la Gạda. Des ruisseaux, se précipitant du sommet de la montagne, bondissent en hautes cascades le long de ces parois abruptes et en revêtent la surface de leurs mailles d’argent. Rien ne peut exprimer la fraîcheur de ce tableau. Debdou est entourée de jardins superbes : vignes, oliviers, figuiers, grenadiers, pêchers y forment auprès de la ville de profonds bosquets et au delà s’étendent en ligne sombre sur les bords de l’ouad. Le reste de la vallée est couvert de prairies, de champs d’orge et de blé se prolongeant sur les premières pentes des flancs. La bourgade se compose d’environ 400 maisons construites en pisé ; elles ont la disposition ordinaire : petite cour intérieure, rez-de-chaussée et premier étage ; comme à Tlemsen, bon nombre de cours et de rez-de-chaussée sont au-dessous du niveau du sol. Les rues sont étroites, mais non à l’excès comme dans les qçars. Point de mur d’enceinte. La localité est alimentée par un grand nombre de sources dont les eaux sont délicieuses et restent fraîches durant l’été ; l’une d’elles jaillit dans la partie basse de Debdou, à la limite des jardins. Le voisinage en est abondamment pourvu : Qaçba Debdou, la vieille forteresse qui domine la ville, en possède plusieurs dans son enceinte. Debdou est soumise au sultan ainsi que les villages de sa vallée ; la population de ces divers points est comprise sous le nom d’Ahel Debdou. Point de qaïd, point de chikh, point de dépositaire de l’autorité ; le pays se gouverne à sa guise, et tous les ans le qaïd de Tâza, de qui relève le district, ou un de ses lieutenants,y fait une tournée, règle les différends et perçoit l’impôt. La population de Debdou présente un fait curieux, les Israélites en forment les trois quarts ; sur environ2000 habitants, ils sont au nombre de1500. C’est la seule localité du Maroc où le nombre des Juifs dépasse celui des Musulmans.


Back to IndexNext