I

RETOUR DU FLOT

La journée d’octobre finissait, froide et embrumée, dans une sensation de mystère. La nuit qui tombait était chargée de tristesse.

La rue Rembrandt, avec ses hautes maisons en retrait, allant se perdre dans l’ombre épaisse des arbres du Parc Monceau, semblait, dans sa paix solitaire, comme une oasis paisible, séparée du remous de la grande ville. Seule, une femme jeune, de tournure élégante dans l’ample manteau qui l’enveloppait, y marchait d’un pas hâtif. Elle allait et venait d’un mouvement automatique, descendant et remontant le court tronçon de trottoir qui va de la rue de Lisbonne à la rue de Courcelles ; arrivée là, elle s’arrêtait et contemplait longuement la façade d’une des maisons vis-à-vis d’elle, puis reprenait sa faction monotone, comme dans l’impossibilité de s’éloigner.

A l’observer on se serait sûrement figuré qu’elle attendait quelqu’un et cependant les yeux profonds qui s’élevaient avec une ardeur de désir vers le second étage dont les fenêtres commençaient à s’éclairer ne cherchaient qu’une ombre, l’ombre d’une petite enfant qui était née là, derrière ces murs, onze ans auparavant, et qui dormait maintenant sous du marbre et des rosiers blancs.

Comme la nuit s’épaississait, que lentement, l’un après l’autre, les réverbères s’allumaient, piquant les ténèbres de leur clarté tremblante, la jeune femme revint s’adosser contre la grille d’un des jardinets ; elle y demeura un moment immobile, perdue dans ses pensées : ses doigts fins se croisèrent dans un geste d’angoisse, son visage s’inonda de larmes, puis brusquement, elle eut le mouvement de fuir, et, sans regarder à droite ni à gauche, s’élança pour traverser la chaussée.

A la même seconde, le tonnerre d’une automobile qui débouchait de la rue de Courcelles la paralysa d’une terreur subite ; elle hésita, incertaine si elle devait avancer ou reculer, et eût été certainement renversée si une main vigoureuse ne l’avait saisie et d’un geste brusque rejetée sur le trottoir. Elle vacilla, étourdie, les paupières closes, sur le point de s’évanouir, s’appuyant instinctivement sur l’épaule qui la soutenait, quand une voix… une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis tant d’années, cria presque :

— Marguerite !

Effarée, elle ouvrit les yeux et regarda fixement celui qui l’appelait ainsi ; alors de ses lèvres pâlies par la frayeur s’échappa irrésistiblement en réponse :

— Albert !

Les regards de ces deux êtres se croisèrent un instant, éperdus…

— Marguerite, Marguerite, c’est toi ? Est-ce possible ? Tu t’es souvenue aussi ! Tu es venue revoir la maison ?

Et le bras qui lui avait été si secourable s’empara du sien, le serrant à le broyer. Dans un saisissement qui lui ôtait presque le souffle, la jeune femme demeurait figée, n’ayant pas la force de secouer l’étreinte qui la maîtrisait. Pourtant, avec peine, elle parvint à murmurer :

— Oui, j’étais venue ; mais ne me parlez pas ainsi… laissez-moi.

Lui alors, la tenant toujours, se rapprocha, et lui parlant plus bas et de plus près :

— Il y a aujourd’hui onze ans ; Marguerite !… Elle aurait onze ans…

La voix de l’homme se brisa dans un sanglot étouffé. La mère pleurait, le corps secoué. Tendrement il l’apaisa.

— Pleure, Marguerite, pleure ta fille avec son père, car c’est moi qui suis le père d’Yvonne, c’est moi qui suis ton mari, le mari de ta jeunesse… Tu l’as bien oublié.

— Ce n’est pas moi qui ai oublié, répondit-elle fièrement.

Et, comme rappelée par ces paroles à la mémoire des griefs endurés, elle essaya de dominer son émotion.

— Viens, continua-t-il sans paraître entendre sa protestation ; allons dans le parc, il est désert à cette heure. Viens, emmenons Yvonne avec nous… comme autrefois.

Elle céda, docile : il lui était si naturel d’obéir à cette voix, de suivre, puisqu’il le voulait, celui qui avait été son mari. La pensée, presque incroyable en cet instant, qu’elle avaitun autre maritraversa fulgurante l’âme de Marguerite. Cette maison, cette rue, Albert à son côté… le parc, — c’était tout le passé, et en même temps semblait aussi la seule réalité.

Il avait glissé un bras protecteur sous celui qu’elle laissait retomber inerte, et la guidait ; ils marchèrent en silence. Lui, cherchait avec des yeux avides à distinguer le visage que dissimulait la voilette épaisse ; il se demandait comment il avait pu exister sans elle, croire en aimer une autre ? Il avait éprouvé avec une force invincible, dès qu’il eut posé la main sur elle, que seule « sa femme » lui était chère. Morts depuis cinq ans l’un à l’autre, se revoir, se retrouver avait suffi pour rendre invraisemblable et monstrueux le fait qui les séparait à jamais. Un désir effréné de la tenir dans ses bras l’étreignait. Elle se taisait, en proie à un trouble que chaque seconde, chaque réflexion augmentaient ; les pensées rapides et confuses tourbillonnaient dans son cerveau. Au moment de franchir la grille du parc, elle eut un mouvement soudain de recul, une reprise d’elle-même, et d’une voix qu’elle essayait de rendre ferme :

— Il faut que je parte, il faut que je rentre… dit-elle ; je vous en prie.

— Non.

Elle céda encore, elle ne pouvait pas ne pas céder. Ils se trouvèrent dans la longue allée close et abandonnée, avec au delà le panorama des pelouses et des charmilles dépouillées, perdus comme s’ils eussent été loin, très loin… Le sentiment d’extrême solitude rassura un peu la jeune femme ; elle osa lever les yeux et les tourner à son tour vers celui qui marchait à son côté. Il surprit le mouvement, et, se plaçant devant elle, penché comme s’il allait l’embrasser, il offrit son visage à l’investigation des regards qui s’arrêtaient sur lui avec une angoisse surprise.

— Tu me trouves changé ?

— Un peu.

Et sa voix eut un tremblement en l’avouant.

— Vieilli ?

— Oui… un peu.

— Asseyons-nous, Marguerite, je suis brisé.

Elle se dirigea en hâte vers un banc, obéissant à l’impulsion instinctive de le soigner et de le soulager. Elle l’examinait franchement maintenant. Oui, ce visage qu’elle avait tant chéri dans le lointain passé (comme il était proche maintenant le passé !) marquait l’usure et la tristesse ; elle ressentit au cœur une compassion infinie. Elle essayait de se souvenir qu’elle avait détesté cet homme, qu’il l’avait trahie alors qu’elle était terrassée par la perte de son enfant : car c’était moins d’un an après qu’ils avaient vu mourir ensemble leur fille, et cru mourir de douleur eux-mêmes, qu’elle avait surpris son mari tenant dans ses bras et baisant sur les lèvres une autre femme, — son amie à elle… Elle faisait effort pour retrouver sa colère et son désespoir d’alors.

D’un mouvement presque insensible il s’était rapproché d’elle… sans un mot, d’un geste jadis familier, il appuya légèrement sa tête découverte sur l’épaule qui tremblait : elle n’eut pas la force de bouger.

Tout proches, elle revoyait les cheveux noirs si souvent caressés, les tempes aux veines fines qu’elle aimait tant à baiser… tout chavirait en elle. Terrifiée, elle se sentait emportée vers un abîme.

Répondant aux pensées qu’elle n’exprimait pas, il rompit le silence et dit doucement :

— N’aie pas peur ; j’ai été ton mari ; comment veux-tu que je ne sois plus ton mari ?

— Non… non.

— Si…

Il s’était redressé et lui avait pris les mains.

— Je suis allé au cimetière aujourd’hui.

Puis, tirant de la poche intérieure de son paletot une branche pâlie d’un rosier blanc :

— Voici ce que j’ai rapporté, dit-il tout bas.

Elle se saisit de la chose fragile et baisa les feuilles à pleines lèvres. Toujours de la même intonation étouffée et passionnée il continua :

— Elle nous aimait tant ! te souviens-tu quand elle rapprochait nos deux têtes ?

Elle témoigna d’un signe qu’elle se souvenait ; les larmes la suffoquaient.

— Pourquoi est-elle morte ? pourquoi ? dit le père avec un accent désespéré.

Et leurs mains inconsciemment s’étreignirent.

— Ah ! Marguerite, depuis que j’ai perdu ma mère, je n’ai plus personne pour m’écouter parler d’Yvonne, et elle est toujours avec moi ma petite enfant… c’est elle qui me tient compagnie, car je suis tout seul, moi…

Celle qui avait été l’épouse eut un sursaut.

— Et elle ? interrogea-t-elle amèrement.

— Elle ! nous nous sommes promenés un an ensemble ; il fallait bien que je m’efforce d’oublier… après, elle est partie de son côté, moi du mien.

— Où ?

— Un peu partout… la terre est grande ; je ne voulais plus revoir Paris… ni tout ce qui me rappelait mon ancien bonheur… Et puis, ma mère m’a appelé : je suis venu, et elle est morte… me voilà… et je t’ai revue, Marguerite !

— Ce n’est pas ma faute, c’est vous qui avez détruit votre bonheur. Je vous aimais, j’étais fidèle, moi.

Il souleva les épaules et la regarda dans les yeux :

— Il fallait me pardonner, Marguerite, il fallait rester ma femme.

Elle se tut, dans un accablement qui était presque du remords. De grosses larmes coulaient sur ses joues, mais pourtant, au fond du cœur, elle éprouvait une exaltation très douce, — ce délicieux battement accéléré que la présence d’Albert provoquait dans leurs jours d’amour. Elle avait la sensation confuse qu’ils s’étaient querellés et qu’ils se réconciliaient. Machinalement elle avoua :

— Je vous ai pardonné.

— Oui, mais cela ne sert plus à rien maintenant… je disais tout à l’heure à Yvonne : « Crois-tu, ma petite fille, que ta maman m’a abandonné ? Je suis tout seul pour vieillir et pour te pleurer. »

Elle ne put se défendre de venir à son secours :

— Non, non, pleurez-la avec moi.

— Aujourd’hui, mais demain ?

Comme rappelée une seconde fois à la réalité, elle se dressa sur ses pieds, sécha son visage, tira sa montre et chercha à distinguer l’heure.

— Je ne vois pas, balbutia-t-elle.

Il avait pris la montre et regardait pour elle :

— Six heures et demie.

— Six heures et demie ! Il faut que je rentre. Bébé…

Elle s’arrêta court, les joues empourprées.

— Oui, je le sais, tu as un fils ; je l’aime, c’est le frère d’Yvonne.

Il y eut un silence ému ; Albert demeurait debout devant elle, la retenant par la main.

— Je vais te laisser partir, Marguerite, à cause de lui, mais il faut que tu reviennes, je le veux ; tu ne peux pas ne pas revenir, dis ? Jure-le-moi !

— Comment puis-je ? Ah ! Dieu !

— Il y a dix ans, qui te tenait dans ses bras ? Est-ce moi ?

— Oui.

— As-tu été mienne avant d’être à aucun homme ?

— Oui.

— Tu reviendras. Je ne pourrais plus vivre, Marguerite, sans te revoir. Il n’y a plus de passé ; je ne sais pas ce qui est arrivé, je sais que tu es ma femme, que je t’ai retrouvée, que je ne veux plus te perdre. Jure-moi sur la naissance et la mort de notre Yvonne que tu reviendras !

— Ici ?…

— Oui, ici… dès demain, je ne pourrai pas attendre plus longtemps. Si je te laisse aller ce soir, il faut que tu me fasses un serment, car je pourrais te garder si je le voulais… ce serait peut-être ce qu’il y aurait de mieux pour toi et pour moi… Ton fils a son père, ta mère… Viens, Marguerite, viens avec moi !

Et le visage sombre, les yeux éclatants, il essaya de la prendre dans ses bras.

Elle comprit qu’il fallait en finir, et fuir, fuir à l’instant !

— Je reviendrai, je le promets, mais vous ne me répéterez jamais, jamais, ce que vous venez de me dire !

Il se fit humble :

— Je te le promets.

— Et maintenant, par pitié, laissez-moi, Albert.

Il sentait qu’il avait repris tout son pouvoir sur elle, et cette conviction le rendit généreux.

— Va, et demain, et tous les jours, je t’attendrai.

Elle le quitta, courant presque, luttant contre un irrésistible désir de se retourner. Tout au bout de l’allée, et au moment de disparaître, elle succomba, et par-dessus son épaule jeta un coup d’œil furtif derrière elle… Il était toujours à la même place, immobile, et leva le bras comme pour la saluer. Les jambes flageolantes, elle eut encore la force de faire les quelques pas qui la menèrent avenue Hoche, et là, elle se jeta dans la première voiture qui passait.


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