Elle sonna à deux reprises, fébrilement, dans une hâte extrême qu’on lui ouvrît ; il lui semblait qu’une fois le seuil franchi, le rêve extraordinaire allait s’évanouir, et la mémoire en disparaître presque instantanément. Une minute d’attente, et elle se trouva dans l’antichambre : en face d’elle son mari, tranquille, doux et débonnaire, lui disant :
— Tu rentres tard, Gotte, que t’est-il donc arrivé ?
— Mais rien, dit-elle avec autant d’indifférence qu’elle put.
Au bruit des portes, une voix s’éleva d’une pièce du fond :
— Dépêche-toi, ma fille, ce pauvre petit ne veut pas s’endormir sans toi.
— Je viens, répondit Marguerite.
Elle entra d’abord dans sa chambre, fit jouer l’électricité, puis s’arrêta court au milieu de la pièce, ne songeant plus à se dévêtir : tout à coup cette chambre venait de lui paraître étrangère ; elle éprouvait comme une stupéfaction de s’y trouver.
— Mais décidément, qu’est-ce que tu as ? demanda son mari qui l’avait suivie.
Et d’une main affectueuse et sûre il enleva les longues épingles du chapeau, puis le chapeau lui-même, et enfin donna à sa femme un amoureux baiser. Elle frissonna et ses paupières battirent.
— Presse-toi un peu, ma chérie, il est sept heures passées, tante Louise s’impatiente, et Tonton est un peu agité de ne pas voir sa petite mère.
— Mon Dieu ! est-ce qu’il est malade ?
— Pas du tout, pas du tout ; seulement un peu exigeant, comme c’est son droit. Va le bercer cinq minutes et il dormira.
— J’y vais, dit-elle machinalement.
Il éteignit l’électricité ; puis, pendant qu’elle allait vers leur fils, il rentra dans son cabinet de travail, dont il laissa la porte ouverte, et reprit le livre qu’il avait posé au coup de timbre. Un quart d’heure après, Marguerite reparaissait suivie de sa mère ; les deux femmes discutaient à voix basse.
— Est-ce qu’il dort, le gros ? demanda le père.
— Oui, et très bien, dit la grand’mère.
— Alors, nous allons dîner.
Quand ils furent assis tous les trois à table, le visage angoissé de la jeune femme se détendit un peu ; en face d’elle, pour la rassurer, était son mari, son vrai mari, pas l’autre, pas le fantôme, pas celui qui l’avait fait tant souffrir, mais celui au contraire qui l’avait aimée jeune fille, jeune femme, heureuse et triste… et l’avait prise sous sa tendre protection pour lui rendre la vie clémente.
En ce moment même, le cœur plein à étouffer, elle aurait voulu lui dire sa rencontre de l’après-midi ; et peut-être s’ils eussent été seuls n’aurait-elle pu résister à cette impulsion dont elle comprimait avec peine la violence.
Soudain, au milieu du dîner où elle s’était tenue silencieuse, mais calme en apparence, elle éclata en sanglots convulsifs, secouée de spasmes nerveux. Sans une exclamation, son mari alla vers elle, l’enleva de sa chaise, et, la soutenant, la conduisit jusqu’au canapé de son cabinet.
Madame Mustel suivait :
— Qu’est-ce qui lui arrive ? grand Dieu !
— Allons, ma tante, éloignez-vous un peu, ne vous agitez pas, laissez-moi la soigner. Elle a mal aux nerfs, elle aura éprouvé quelque émotion.
— Nous sommes le 17, je n’y pensais plus ; c’est l’anniversaire de notre petite Yvonne.
— J’y songeais, dit tranquillement le brave garçon ; je devinais à son visage qu’elle pensait à sa fille.
Et avec douceur et compétence il donna à sa femme les soins nécessaires, l’encourageant à ne pas étouffer ses larmes et à soulager son cœur.
Le docteur Lesquen était coutumier de rassurer ainsi ses malades. Tout, dans son visage, dans l’expression de ses yeux, dans le son de sa voix, inspirait et attirait la confiance. Sa femme, malgré l’accoutumance, subissait elle-même cette influence apaisante, et l’empire qu’il avait acquis sur elle il l’avait obtenu en se faisant le guérisseur bienfaisant de ses douleurs passées. Peu à peu, l’agitation de Marguerite se calmait ; elle poussa deux ou trois soupirs.
— Va dîner, dit-elle suppliante à son mari ; je t’en prie, et maman aussi.
Madame Mustel protestait : elle ne pourrait plus avaler une bouchée.
— Oui, allons dîner, acquiesça Roger ; elle appellera si elle a besoin de quelque chose… N’est-ce pas, Gotte ?
— Je te le promets.
Elle eut un apaisement à se sentir seule ; à travers l’antichambre, par les portes ouvertes, le bruit de leurs voix arrivait jusqu’à elle. Ses facultés, encore engourdies par la violence de la crise nerveuse qu’elle venait de traverser, étaient tendues à percevoir ce qu’ils disaient. Il lui semblait que leurs paroles allaient lui apporter une révélation libératrice : laquelle ? Elle l’ignorait, mais quelque chose devait arriver, la vie ne pouvait plus continuer comme avant. Les yeux fermés, dans une prostration complète de l’âme, elle évoquait devant elle la figure des deux hommes, ses deux maris… Albert, avec son visage fin et fatigué, cette moustache brune qui lui plaisait tant jadis, maintenant grisonnante, et sur son front haut et blanc une calvitie précoce… Elle revit l’allure nonchalante et impérieuse à la fois ; elle entendit la voix caressante.
Puis l’autre, Roger, se dessina nettement dans l’ombre. Comme il était différent ! Bien plus grand, bien plus robuste, avec un large visage encadré d’une épaisse barbe d’un beau châtain, des cheveux courts, et dans les yeux une assurance paisible qui lui venait de sa conviction scientifique, mais qui disparaissait aux moments d’émotion, laissant transpercer la timidité qui était le fond de sa nature. Marguerite, jadis, l’appelait « le Pataud » et il ne se fâchait pas de ce nom. Le souvenir des luttes de son âme dans le passé revenait à elle avec intensité. Elle avait toujours eu de l’affection pour le cousin Roger, mais tout l’amour, toutes les aspirations avaient été pour l’homme frivole et charmant qu’elle avait épousé.
En réclamant le divorce, Marguerite avait obéi à une humeur vive et entière qui l’entraînait toujours aux résolutions extrêmes, mais elle aurait été satisfaite de s’en tenir là ; l’idée d’un nouveau mariage lui avait d’abord été odieuse. Madame Mustel, au contraire, avait été désespérée de voir s’écouler solitaire la jeunesse de sa fille ; et, à s’entendre répéter à satiété les mêmes arguments par la personne qu’elle aimait le plus, l’esprit de Marguerite s’accoutumait lentement à la perspective d’une vie refaite. Enfin à trouver Roger si fidèle, si patient, si dévoué, elle avait fléchi : lui, le mari, l’aimé, était perdu à jamais, non seulement perdu pour elle, mais donné à une autre !
Madame Mustel avait d’ailleurs toujours éprouvé une grande défiance de son premier gendre, un homme inoccupé ! Aussi elle ne s’était pas privée, sous prétexte d’avertissement, de faire en toute occasion observer à Marguerite à quel point Albert était disposé au flirt. Comme Marguerite était amoureuse, ces sortes de propos lui causaient peu d’émoi : un seul mot de son mari en effaçait jusqu’au souvenir. Lorsque, outrée de colère et de douleur, Marguerite était accourue chez sa mère, celle-ci, loin de la calmer, l’avait encouragée dans son indignation, et quand, s’exaltant de plus en plus, la jeune femme eut annoncé sa résolution absolue de ne jamais revoir son mari, madame Mustel avait admiré une pareille force d’âme. Marguerite cependant avait cruellement souffert de sa propre intransigeance ; plusieurs fois elle avait failli succomber à la tentation de lire les lettres d’Albert, et, ayant un jour entendu la voix de son mari à la porte, son cœur avait frémi de désir ; mais, en ces instants de faiblesse, elle faisait appel à ce qu’elle croyait sa dignité de femme : l’outrage avait passé ses forces, rien ne pourrait effacer l’horrible vision. Aussi quand plus tard les époux furent d’office mis en présence, Marguerite ne leva pas une fois les yeux sur son mari et se refusa à toute conciliation. Madame Mustel crut habile et salutaire au repos de sa fille de faire de son mieux pour gâter le souvenir des jours heureux. « Sans doute Albert avait toujours été infidèle ; en cherchant, on trouverait. » A dire vrai, Marguerite ne l’avait pas cru, mais l’idée seule d’un mal devient un mal, et elle mit son honneur, son orgueil, son courage, son devoir à oublier… et pour échapper à des regrets qui, si elle s’y appesantissait, lui paraissaient intolérables, elle courut à la rencontre d’une autre destinée.
— Tu peux être sûre, répétait quotidiennement madame Mustel à sa fille, qu’il ne se gênera pas pour se remarier… si ce n’est pas déjà fait, et tu passeras ta jeunesse à pleurer un monsieur qui t’a trompée indignement… sous ton propre toit !
— Je sais, je sais, interrompait alors passionnément Marguerite, toujours blessée au vif par cette allusion.
Enfin, un jour, avec son impétuosité habituelle, elle s’était subitement décidée : depuis trois ans, le bon cousin, l’ami et le camarade d’enfance était devenu l’époux exemplaire.
A côté de Roger elle se sentait gardée, protégée, défendue ; il avait pour elle des attentions qui ne fléchissaient jamais ; il ne pensait qu’à la dédommager du passé mauvais dont il aurait voulu effacer toute trace, non pas par jalousie, car il était convaincu que Marguerite ne gardait de son premier mariage qu’un souvenir douloureux, mais pour qu’elle ne souffrît pas. Son cœur, quand il s’agissait de sa femme, le guidait toujours juste, et ce soir-là, en lui épargnant les questions, il lui rendit le service qu’elle désirait le plus.
— Je suis inquiète, disait madame Mustel, je vais aller la voir.
— Ne bougez pas, je vous en conjure.
— Mais elle est seule !
— C’est ce qu’il lui faut.
— Il est désolant qu’elle soit si nerveuse.
— Rien d’étonnant après toutes les émotions qu’elle a traversées.
— Oh ! cet homme, cet homme !
— Il est convenu, n’est-ce pas, ma tante, dit assez sévèrement le docteur, que nous n’en parlons jamais ?
— Je voudrais apprendre sa mort.
— Taisez-vous, je vous en prie. Elle pourrait vous entendre et de pareilles réflexions ne sont pas pour la calmer.
— Je ne peux pas me maîtriser.
— C’est extrêmement malheureux. En ce cas, je vous conseille de descendre de bonne heure ; je tiens absolument à ce que Marguerite ne soit pas agitée.
Un peu piquée, madame Mustel termina son dîner en silence. Habitant la même maison que le ménage, elle en profitait pour être beaucoup chez sa fille ; elle avait fait ce mariage et il lui semblait juste de jouir d’un bonheur qu’elle considérait comme son ouvrage.
Lorsque madame Mustel, qui avait suivi son gendre, insinua en se penchant vers Marguerite qu’elle allait la quitter pour lui permettre de se reposer, elle fut ravie, et Roger un peu désappointé d’entendre Marguerite dire avec force :
— Non, non, maman, reste, je t’en conjure.
— Certainement, certainement, si tu le désires, répondit madame Mustel.
Et elle s’assit sur un siège bas avec un sentiment de triomphe, la main de sa fille serrant étroitement la sienne.
— Eh bien ! cela va ? avait demandé Roger d’un ton encourageant.
— Oui, beaucoup mieux, merci… encore un peu fatiguée.
— Naturellement. Ne bouge pas.
Et avançant un fauteuil aisé, plaçant au bon angle la lumière voilée, il s’absorba dans une revue. De temps en temps, il levait les yeux vers sa femme : elle tenait obstinément les paupières baissées. Il crut qu’elle dormait.