Quand elle fut dans son lit, Marguerite ressentit une épouvante : Roger allait venir comme tous les soirs… et elle avait parlé quelques heures auparavant à Albert : il vivait, et un autre homme tout à l’heure se coucherait à son côté !
Elle se répétait : « C’est mon mari » ; mais, avec une persistance que rien ne pouvait vaincre, l’image d’Albert surgissait. Une véritable honte la tenaillait, un désir impérieux de se réfugier dans la solitude, et c’était impossible.
Blesser Roger, si bon, si dévoué, elle ne le pouvait pas, — et demain elle avait promis de revoir Albert.
— Tu as la fièvre, ma chérie, lui dit doucement Roger en lui donnant le bonsoir.
— Peut-être, je ne suis pas bien ce soir.
— Je le vois ; tâche de reposer, et au moindre malaise, je suis là, tu sais.
Et il étendit sur elle un bras protecteur en la baisant dans le cou.
— Dors.
— J’ai très sommeil.
Le silence se fit profond, et Roger au bout de peu de minutes dormait paisiblement. Marguerite en eut conscience, et alors elle rouvrit les yeux. Réfugiée au fond du lit, elle le regardait éperdue, s’interrogeant avec une frayeur croissante. Qu’allait-elle devenir ? Comment avait-elle pu se remarier ?… Est-ce qu’on peut avoir deux maris ?… Albert parti, disparu de sa route depuis si longtemps, était devenu une image insaisissable ; mais Albert revenu, lui disant qu’il ne pouvait plus vivre sans la revoir, avait repris sa place… Et maintenant elle était liée, liée jusqu’à la mort cette fois. Elle avait son fils, et puis Roger qui ne la quitterait jamais, qui l’emmènerait au bout du monde plutôt que de la perdre… Il n’y avait plus aucun moyen de retourner en arrière, aucun…