Le même soir, elle eut la fièvre et beaucoup d’oppression. Dès le matin, madame Mustel, prévenue par son gendre, monta et témoigna une sollicitude et un mécontentement égaux :
— Elle s’obstine à sortir par tous les temps ; elle n’est pas d’une santé à le pouvoir impunément et je le lui ai dit bien souvent.
Roger l’excusa :
— Même en prenant des précautions, on s’enrhume par une température aussi malsaine.
— Ce n’est pas mon avis ; tu ne sais pas te faire obéir, elle tousse depuis huit jours.
— Il s’agit maintenant de la soigner.
Madame Mustel reçut docilement les instructions de son gendre et promit de les exécuter ponctuellement. Elle retourna avec lui dans la chambre de la malade. Rouge et pâle tour à tour, Marguerite s’agitait dans son lit. Elle ne sourit pas à sa mère et répondit à peine à son mari.
— On dirait qu’elle est en colère, dit madame Mustel tout bas en reconduisant Roger jusqu’à la porte.
— C’est la fièvre. Je rentrerai de bonne heure.
Il n’était nullement inquiet : un gros rhume, une bronchite même, ne l’effrayait pas chez une femme jeune, robuste et bien soignée. Et cependant un malaise profond emplissait son cœur ; il avait été frappé de l’espèce d’irritation témoignée par Marguerite qui manifestait avec une impatience chagrine le désir d’être seule. Elle n’avait paru tranquille et ne s’était assoupie que lorsqu’il eut annoncé qu’il passerait la nuit sur la chaise longue de leur chambre. Indulgent aux malades, il ne voulut voir là qu’un caprice causé par l’état de fièvre ; mais une angoisse secrète l’oppressait. Si Marguerite allait ne plus l’aimer ? Si elle allait lui en vouloir de l’avoir épousée ? Sans les encouragements de madame Mustel, il n’eût jamais osé s’offrir à Marguerite : dans cette créature fine, quelquefois fantasque, toute d’impulsion, s’incarnait pour lui le rêve d’amour de sa jeunesse, mais elle l’intimidait un peu, et jamais, même aux heures des plus tendres expansions, il ne s’était enhardi à lui dévoiler tout son cœur. Quand il la tenait dans ses bras, mille paroles folles et tendres lui montaient aux lèvres sans qu’il osât les prononcer. Tout ce qu’un homme peut faire pour rendre heureuse la femme élue, il l’avait fait, ce qui était en son pouvoir du moins ; mais il savait qu’il n’est au pouvoir d’aucun être humain de percer l’arcane du cœur. Il se mit à penser au premier mari de Marguerite. Depuis quelque temps, l’image d’Albert se levait dans son esprit ; il avait retrouvé chez sa femme des intonations, des mots oubliés, qu’il se souvenait avoir déjà entendus… lorsqu’elle n’était pas sa femme. Il eut l’intuition, non de la vérité, mais du danger mystérieux qui venait vers lui du passé. Il réalisa que les hasards de la vie pouvaient remettre les anciens époux en présence, et il ne possédait plus la certitude, malgré tous ses efforts pour la créer en lui-même, que Marguerite détournerait la tête sans regret. Il comprit que son bonheur était précaire, que sa maison était bâtie sur le sable !
Il fit ses visites avec plus de soin et de conscience que jamais, dominant sa pensée et s’oubliant lui-même. A l’heure fixée, il reprit le chemin de la rue de Prony ; il marcha pour secouer son abattement moral. Comme il descendait rapidement la rue de Lisbonne, une voiture le croisa ; inconsciemment il leva les yeux, et son regard et celui d’Albert d’Estanger se rencontrèrent… Ce fut un éclair, mais dans le cœur de chacun de ces deux hommes, il jaillit comme une flamme. « Je la garderai », se disait Roger, libéré de toute défaillance, certain de son droit. « Je la reprendrai », se jura Albert, mordu par une jalousie intense.