X

L’indisposition locale de Marguerite céda rapidement à des soins énergiques. Elle fut bientôt assez remise pour que madame Mustel se crût en droit de la chapitrer. Elle lui répétait de demi-heure en demi-heure, avec la régularité qu’elle aurait apportée à lui verser une potion :

— Tu ne veux jamais écouter mes conseils.

Elle terminait ce petit discours un soir avant dîner, au moment précis où Roger entrait dans la chambre ; il entendit sa femme répondre d’un ton bref :

— Tu ne m’as donné que trop de conseils, maman.

Madame Mustel commençait à protester, prête à arguer de son infaillibilité ; son gendre l’arrêta :

— Pas de discussion, tante Louise : Gotte n’est pas assez bien.

Il s’approcha de sa femme, ferme, le visage ouvert, et l’embrassa tendrement. Elle était étendue dans un fauteuil, elle ne bougea pas et détourna la tête.

Roger s’assit en face d’elle, la contemplant délibérément ; puis il lui prit le poignet, tâta le pouls, et d’un ton satisfait, délivrant la petite main passive :

— Tout est bien, dit-il : c’est une affaire finie.

— Elle a encore eu une faiblesse tantôt, déclina sèchement madame Mustel, comme une personne qui accomplit son devoir.

Le docteur leva la tête, regarda sa femme.

— Ah ! dit-il.

Puis après une pause il ajouta :

— C’est la suite de la grippe.

— Maintenant que tu es là, Roger, reprit madame Mustel, je vais faire dîner Maxime.

L’enfant avait été transporté chez sa grand’mère afin d’assurer la tranquillité entière de la malade.

— Tu reviendras, maman ? demanda Marguerite.

— Si tu le désires, ma fille.

— Je t’en prie.

— Tu peux compter sur moi.

Les époux restés seuls ne parlèrent pas ; Marguerite suivait dans le foyer le jeu de la flamme. Enfin elle dit avec un peu d’impatience :

— Pour combien de temps en ai-je à ne pas sortir ?

— Cela dépend du ciel, non de moi… Si le froid ne cesse pas, sais-tu à quoi je pense, ma chérie ?

— Non. A quoi ?

— A t’emmener dans le Midi.

— Dans le Midi ? Pour quoi faire ? Et puis je préfère ne pas te quitter.

Elle disait vrai, elle le sentait son rempart.

— Tu ne me quitterais pas… j’irai avec toi.

— Et tes malades ?

— L’ami Bossard s’en chargera le temps nécessaire. J’ai tout combiné, je serai libre quand je voudrai.

Elle secoua la tête, dolente :

— J’aime mieux rester à Paris.

— Mais il faut obéir à ton mari, Marguerite. Tu sais, je suis le maître.

Il souriait. Elle le regarda, étonnée.

— Je trouve que tu as besoin de quitter Paris, Marguerite.

— Je suis donc malade gravement ?

— Tu pourrais le devenir, et je veux te guérir, ma Gotte, ma femme adorée…

Il ajouta, ému :

— Je veux ton bien plus que ma vie ; tu le crois, n’est-ce pas ?

— Oui, je le crois. Mais pourquoi me parles-tu ainsi ?

Il ne répondit pas directement à la question.

— Vois-tu, Marguerite, entre un mari et une femme il faut une confiance entière ; il faut parler de tout ce qu’on a dans le fond du cœur, même si cela fait un peu mal.

Elle le regarda, si agitée et inquiète qu’il eut le pressentiment qu’elle connaissait la présence d’Albert à Paris. Résolument il continua :

— Il y a un passé qui t’a fait souffrir, ma pauvre femme, et que j’essaye d’oublier : mais dans la vie, malheureusement, il n’est pas si facile d’oublier. Je sais une chose qui pourrait te donner de l’émotion ou du chagrin si tu l’apprenais tout à coup, et je veux t’en prévenir moi-même : Albert d’Estanger est revenu à Paris, je l’ai vu.

Elle blêmit, eut une contraction de la mâchoire, comme épouvantée. Roger s’était rapproché, et tenait entre les deux siennes les mains récalcitrantes de sa femme :

— Marguerite, est-ce que je t’inspire de la crainte ? Est-ce que je peux t’en vouloir d’un trouble si naturel ?… Mais nous ne pouvons plus retourner en arrière… c’estimpossible. Regarde-moi, ma chérie : si tu étais au bord d’un précipice, je pourrais, pour t’empêcher d’y tomber, être forcé de te faire un peu de mal, de meurtrir ta chair que j’adore, et cependant tu me le pardonnerais, n’est-ce pas ? Tu comprendrais que c’est mon amour même qui me donnerait cette force ?

Elle baissait la tête, et il voyait les larmes sourdre sous les paupières.

— Je suis médecin, ma Gotte, et c’est mon métier de faire souffrir pour guérir ; mais il me faut la confiance de mon malade, toute sa confiance. Parle-moi ; ce n’est pas à ton mari que tu parles, c’est à Roger, c’est à ton « Pataud » pour qui tu as toujours raison.

Elle ne put se défendre de sourire faiblement, émue de cette bonté ; elle murmura :

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

Puis de bonnes larmes jaillirent de ses yeux, la soulageant. Il lui avait libéré une main, tenant l’autre dans une étreinte de fer.

— Tu as peut-être des regrets, mon amour ? Il faut les faire mourir en toi. Je sais que je ne suis qu’un homme bien ordinaire, mais en t’épousant j’ai accepté des devoirs que je n’abandonnerai jamais. Je te défendrai contre tous, Marguerite. Le comprends-tu ?

Elle tremblait ; il sentait sa pauvre petite main frémir.

— Vois-tu, mon ange, il ne faut plus regarder derrière toi. Si tu t’es trompée en reprenant autrefois ta liberté, tu l’as fait librement.

Comme un pauvre animal blessé elle le regardait de ses yeux battus.

— J’aurais dû peut-être ne jamais aspirer à autre chose qu’à être ton ami, et craindre un retour possible vers le passé… Je ne m’en suis pas défié, Marguerite ; je t’aimais tant, depuis si longtemps ! Je te croyais malheureuse…

— Je l’étais…

— Laissons les morts ensevelir les morts ; le passé est mort, et pour toi, tu entends bien, Albert est mort comme ta fille Yvonne : tu ne peux jamais, jamais, le retrouver.

Elle répondit par un gémissement.

— Mais tu as un mari qui t’appartient jusqu’à son dernier souffle ; tu as un fils né de ce mari, et sans doute en ce moment une autre vie venue aussi de lui commence à surgir en toi. Veux-tu tout perdre pour un mort ?

Elle aurait voulu crier : « Il n’est pas mort, il souffre ; les morts ne souffrent pas. »

Roger parut deviner sa secrète pensée :

— Et il ne faut pas avoir pitié de ceux qui ont fait le mal, qui ont détruit eux-mêmes leur bonheur, qui ont trahi. En ayant pitié d’eux on torture ceux qui sont innocents. Si l’homme qui avait le bonheur de te posséder… que tu aimais… a pu oublier ce qu’il te devait, il ne mérite aucune compassion… Je n’ai vu Albert d’Estanger qu’un instant, mais j’ai vu combien il était changé, et c’est justice.

Elle le regarda avec une sorte d’horreur, libéra sa main et dit, les dents serrées :

— Je sais, je l’ai vu.

Il maîtrisa sa poignante émotion.

— Pauvre Marguerite ! Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?

— A toi ?

— Oui, à moi. Ce n’est pas ta faute s’il s’est trouvé sur ton chemin, comme il s’est trouvé sur le mien ; ce n’est pas ta faute si tu en as été émue : c’est notre malheur, Marguerite, et non notre faute.

— J’ai besoin d’air… dit-elle subitement défaillante.

Il la soutint : elle était évanouie. L’éther se trouvait à sa portée, il lui en fit respirer. Puis, lorsqu’au bout de quelques instants elle rouvrit les yeux :

— Viens, dit-il ; passons dans mon cabinet, il fait trop chaud ici.

Elle ne résista pas ; il l’embrassa avec une tendresse emportée.

— Nous partirons, n’est-ce pas, femme ?

— Oui, dit-elle vaincue.


Back to IndexNext