XIV

Marguerite s’était sentie profondément humiliée d’être vue aux côtés d’un autre mari par celle qui avait été sa rivale heureuse. Il lui semblait que le fait de ne pas avoir conservé sa liberté la diminuait aux yeux de madame Ledru, lui enlevant le prestige de la femme outragée. En réalité par une route différente, elle avait été, elle aussi, d’un homme à un autre ! L’idée qu’elle avait deux maris vivants traversait de temps en temps son esprit comme un coup de poignard.

Attentif et triste, Lesquen lisait dans les pensées de sa femme ; et, persuadé que le silence est mauvais pour ces sortes de méditations, il lui parla le premier de sa rencontre de l’après-midi. Marguerite en fut surprise, et en même temps trouva un soulagement à exprimer quelques-unes des rancœurs qui l’oppressaient :

— Ah ! on voit bien ce qu’elle est, elle a jeté le masque. Sous son fard et avec ses cheveux teints, elle a bien la mine d’une fille.

— De tout temps elle m’avait fait mauvaise impression, mais je ne l’aurais pas reconnue.

— Elle t’avait fait mauvaise impression autrefois ? Pourquoi ? C’était mon amie.

— Son langage avec les hommes était d’une liberté éhontée.

— Qui te l’avait dit ?

— Quelqu’un qui la connaissait bien.

— Albert ?

— Oui, lui-même.

— Et il m’encourageait à voir souvent Blanche ; il vantait sa gaieté perpétuelle, sa bonne humeur !…

Les yeux doux et fidèles du mari se levaient sur ceux de sa femme :

— Tâche, ma bien-aimée, d’oublier ces tristes choses.

— Je m’y efforce, dit sincèrement Marguerite ; ce sont elles qui me poursuivent.

— Ignore-les. Que peut Blanche Ledru dans ta vie d’aujourd’hui ?

— Elle peut parler de moi ; j’ai senti qu’elle me racontait à cet homme qui l’a abordée.

— Assurément, c’est un grand malheur. Mais, crois-moi, il faut amputer ces souvenirs, il le faut même au prix de souffrances. Si tu le veux, Marguerite, ma femme chérie, il dépend de toi d’être heureuse.

Elle se tut ; il n’insista pas. L’un et l’autre avaient pris un journal.

Au bout d’un moment, Lesquen dit :

— Je vais faire un tour et fumer un cigare avant de dormir. Si tu veux suivre mon conseil tu te coucheras ; tu es lasse.

— Oui, je suis très lasse, tu as raison.

Il sortit et elle se mit au lit.

La grande chambre contenait deux lits jumeaux, chacun rangé contre le mur, séparés par la porte d’entrée qui formait le milieu de la pièce. Seule dans son lit étroit, les rideaux de mousseline abaissés, elle éprouvait le sentiment d’être à elle-même, et, ce soir-là, toute autre organisation lui eût été odieuse.

Quand son mari rentra, au bout d’une demi-heure, elle feignit de dormir ; il la regarda, demeura un instant attentif à son chevet, puis, en soupirant, éteignit les lumières.

Mais ni l’un ni l’autre des époux ne put dormir. Le docteur comprenait l’urgence pour lui de rentrer à Paris, de reprendre sa clientèle. Il avait mis toute autre considération de côté pour emmener Marguerite, maintenant, même pour elle, le retour s’imposait. Le changement de scène et de milieu avait évidemment usé son effet ; il est impossible, au moral comme au matériel, de soutenir la vie par des expédients. Il fallait arriver à la sécurité dans l’existence normale ; le séjour à Cannes n’aurait pas été inutile : Roger avait conscience d’être arrivé à forcer certains arcanes du cœur de sa femme ; la familiarité entre eux était devenue plus conjugale, moins celle de la parenté ; ils avaient connu des heures vraiment heureuses : c’était beaucoup.

Que Marguerite eût été mariée, que son premier mari fût vivant, qu’elle pût rencontrer madame Ledru, c’étaient là des faits qu’il n’avait pas le pouvoir d’anéantir par l’oubli volontaire, par la ténacité de n’y jamais faire allusion. Il lui paraissait monstrueux que Marguerite ne pût être heureuse parce que d’autres avaient eu à son égard des torts cruels, et que les fautes de ces êtres fussent l’obstacle permanent à son bonheur à lui. Que pouvait-il faire ? Ni la persuasion ni la violence n’aboutiraient. Une seule résolution intangible demeurait dans le cœur du mari dévoué : il garderait Marguerite, la maintiendrait, de gré ou de force, dans l’oasis où la vie pouvait lui être bonne. Maxime, de plus en plus, prendrait place dans le cœur, dans la vie de sa mère. Et puis rien ne dure toujours ; ce tourment du passé, ce regret peut-être, ne seraient pas sans s’amortir ; peu à peu la vie réelle l’envelopperait, peu à peu les images iraient s’effaçant, peu à peu elle oublierait.

Oui, le bienfaisant oubli était au bout de tout ; il s’agissait seulement d’avoir la patience d’y arriver. A quoi songeait-elle en ce moment dans le silence de la chambre close ? Il perçut deux ou trois soupirs tristes et comprit que sa femme non plus ne dormait pas. Oh ! si elle pouvait l’appeler ! Il écoutait, anxieux ; pour ne pas révéler son insomnie, Marguerite s’efforçait de demeurer immobile. Elle aussi pensait… Bientôt, ils allaient rentrer à Paris, et comment ferait-elle pour éviter Albert ? Si elle revoyait son visage triste et implorant, que deviendrait-elle ? L’idée qu’elle étaittoujourssa femme, que le sacrement religieux qui les avait unis demeurait sans atteinte, la poursuivait. La révolte d’un moment l’avait éloignée des pratiques religieuses ; elle en avait voulu à Dieu de ses souffrances imméritées, mais tous les jours augmentait son regret de ce que son mariage avec Roger n’eût pas été béni à l’église ; la conviction pénible que madame Ledru le savait lui fit monter une rougeur brûlante au visage : « Qu’a-t-elle dû penser ? Elle doit croire que je lui ressemble. »

L’espèce d’humiliation intérieure que sa situation lui causait prenait une forme aiguë ; même à l’hôtel elle était ombrageuse, s’éloignant de toute avance, sentant que derrière elle on pouvait dire : « C’est une femme divorcée, remariée », c’est-à-dire pour certaines personnes pas mariée du tout. Puisque le mal était fait, puisqu’elle avait perdu Albert, si au moins son mariage actuel pouvait être complet !… alors il lui semblait qu’elle serait sûre d’elle-même ; que, vraiment liée à son mari, elle aurait bien plus de force, que rien ne pourrait ébranler sa fidélité.

Mille fois ces pensées vagues avaient flotté dans sa tête, mais sa rencontre avec Blanche Ledru les avait rendues décisives. Elle ne voulait pas être humiliée, elle en parlerait à son mari ; il n’y avait rien dans ce désir qui pût le chagriner, au contraire. Tant de mariages avaient été annulés à Rome, pourquoi le sien ne le serait-il pas ?


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