Peu à peu, Albert d’Estanger reprenait à l’espérance.
Partis pour un mois, lui avait-on dit ? Qu’est-ce qu’un mois ? Elle ne pouvait pas s’éloigner à jamais. Elle rentrerait à Paris, et il trouverait bien le moyen de la joindre.
Elle viendrait dans ce salon tout illuminé de son image, il était impossible qu’elle ne vînt pas. Trop de souvenirs la liaient à lui. Il serait heureux de nouveau ; cette créature qui lui avait appartenu, qui lui appartenait, serait encore sienne. En attendant il fallait vivre, ne pas se décourager ; il se sentait malade, mais il lutterait, et consolé par Marguerite il guérirait.
Sous l’influence de cet espoir, il sortait, essayant de se distraire, de se reprendre à la vie extérieure. De temps en temps il retrouvait un visage connu : il échangeait une poignée de main plus ou moins cordiale ; il trouvait plaisir à revoir ceux qui avaient connu Marguerite, et il s’étonnait presque que personne ne lui parlât d’elle.
Un soir, il était aux fauteuils d’orchestre au Gymnase, écoutant non pas tant ce qui se disait sur la scène que ses propres pensées. Il s’amusait à scruter les visages des femmes, étonné de son absolu détachement. « Je me croirais fini, et bien fini, se disait-il, s’il n’y avait Marguerite ; mais son visage, à elle, ne me laisse pas glacé et mort. Je veux la voir. »
Il se tenait debout pendant un entr’acte, appuyé au rang de fauteuils devant lui, la lorgnette sur les yeux, quand il s’entendit appeler.
— Monsieur d’Estanger !
Il abaissa sa lorgnette. Une jeune femme, extrêmement parée, s’était avancée jusqu’à la stalle vide, à côté de la sienne, et lui tendait la main en souriant ; elle était suivie d’une toute jeune fille aussi élégante qu’elle-même.
— Comment ! madame Varèze ? dit d’Estanger avec un affectueux empressement, en prenant la main qui se tendait cordiale.
— Oui, et vous n’aviez pas l’air de me reconnaître du tout, et vous ne reconnaissez pas non plus Odette. Eh bien, c’est elle, devenue une grande personne.
Et la mère, avec un mouvement de fierté, se penchait en arrière pour mieux laisser voir sa fille. Un beau sourire, des dents blanches qui étincelèrent, et la jeune main à son tour s’offrit.
— Non, par exemple ; je ne reconnais pas du tout, mais du tout, mademoiselle Odette.
Madame Varèze riait et se casait dans la stalle qu’elle avait usurpée, tournant vers son interlocuteur un visage légèrement fatigué, mais gracieux, spirituel, charmant.
— Elle a grandi, n’est-ce pas ? Et moi, j’ai vieilli. Et vous ? D’où sortez-vous ? D’où venez-vous ? Voilà un siècle que vous êtes disparu. Avouez que je suis bonne de me souvenir de vous.
— Vous avez toujours été une personne délicieuse, madame.
— Et vous, toujours un flatteur. Sincèrement, cela me fait grand plaisir de vous revoir. Vous me rappelez de bons moments de ma vie ; je n’ai pas oublié la rue Rembrandt et notre séjour à Paramé.
Puis, comme inquiète de l’effet de ses paroles :
— Je ne vous offense pas, au moins, en vous parlant du passé ?
— Au contraire.
— C’est gentil ce que vous dites là ; mais enfin racontez un peu. Qu’est-ce que vous faites ? Où vivez-vous ? Pourquoi ne vous voit-on pas ?
— Je vis à Paris ; j’ai perdu ma mère il y a six mois. Je suis triste, je ne veux ennuyer personne.
— Vous êtes triste… Et seul alors ?
— Oui, tout seul, absolument seul.
— Eh bien ! il faut venir voir vos anciens amis, on essayera de vous distraire. Ah ! cela nous a fait bien de la peine à tous, votre divorce… Mais vous allez me trouver ridicule ; vous savez, j’ai beau prendre des années, je suis toujours étourdie, je dis malgré moi ce que je pense.
— C’est-à-dire que vous êtes toujours charmante et indulgente.
— Je veux bien. Oh ! je ne suis pas méchante. Pour sûr, je ne me réjouis pas des peines de mes amis, et j’aimais beaucoup Marguerite.
— Vous ne l’aimez donc plus ? pourquoi en parlez-vous au passé ?
— C’est elle ; elle m’a battu froid tout de suite, je ne sais pourquoi. Je continue à lui faire une visite de cérémonie par an, même j’imagine qu’elle n’y tient pas.
— Vous l’avez vue récemment ?
— Non, pas cette année ; mais la semaine dernière, j’ai rencontré madame Mustel qui m’a dit que sa fille était dans le Midi… Vrai ! cela ne vous cause pas de peine que je vous en parle ?
— Vous me faites grand plaisir.
— Pauvre petite Marguerite ! Vous étiez, elle et vous, un si gentil ménage ! Elle est contente, je veux le croire, mais moi, à sa place, je le sens bien, j’aurais des regrets.
Et, regardant attentivement d’Estanger, elle dit soudain, comme frappée d’une idée subite :
— Mais vous n’avez pas bonne mine du tout ; vous devez vous ennuyer. Ah ! que c’est triste !
Et spontanément, dans un affectueux geste de sympathie, elle lui tendit encore la main.
— Puis-je venir vous voir ? demanda-t-il, ému.
— Comment ! mais je pense bien ; le mercredi et le samedi, après quatre heures, et vous entendrez Odette : c’est une musicienne consommée.
Et, une seconde fois, s’effaçant pour mieux la laisser admirer :
— Ma fille a tous les talents.
La jeune créature rougit un peu, levant ses yeux profonds sur d’Estanger. Il l’examinait avec une sorte d’intérêt triste.
— Oui, voilà comme elles grandissent ! dit madame Varèze répondant à sa pensée. Yvonne aussi serait une grande fille, elle aurait l’âge de Jean…
Et elle soupira.
— Enfin, nous ne pouvons pas parler de toutes ces choses ici. Venez bientôt et, si les heures officielles vous ennuient, nous y sommes toujours après déjeuner.
Et déjà debout, comme se souvenant tout à coup :
— Vous savez que je suis veuve ?
— Non, je ne le savais pas.
— Oui, depuis deux ans. Ce pauvre ami a été enlevé par une pneumonie.
— Acceptez mes condoléances.
— Merci… J’ai eu beaucoup de chagrin… Mais enfin il faut bien distraire Odette. Et la vie est si courte ! Venez me voir bientôt, je vous donnerai de bons conseils.
Et avec un dernier et séduisant sourire elle se retourna pour regagner sa stalle. La toile se levait, et d’Estanger reprit également sa place.
Cette rencontre fortuite d’une des anciennes amies de Marguerite lui avait causé une sensation de vif plaisir ; il ne pouvait se défendre de temps en temps de jeter un coup d’œil du côté où étaient assises les deux femmes, et il se rendait compte par l’expression de leurs visages qu’il les occupait aussi.
Madame Varèze, un peu plus âgée que Marguerite, avait été sa compagne de couvent. Pleine d’entrain et d’exubérance, elle s’était trouvée mêlée intimement à tout le côté extérieur de l’existence du ménage d’Estanger. C’était avec les Varèze, surtout avec madame Varèze, que s’organisaient toutes les parties de plaisir. Varèze, architecte de profession et artiste de tempérament, était fort occupé, mais laissait à sa femme une liberté qu’elle méritait. Aimant le plaisir, tout ce qui fait l’agrément et le brillant de la vie, madame Varèze, sous une apparence frivole, était pourtant une ménagère exemplaire, et le matin, vêtue de peignoirs exquis, elle veillait à tout comme une bourgeoise entendue. Passionnée de chiffons, elle n’eut cependant jamais dépensé un centime au delà de sa pension, et se donnait une peine infinie pour faire établir et confectionner ses toilettes.
Elle aimait bien son mari, mais l’amour n’avait aucune part dans sa vie ; elle flirtait comme une autre, se plaisait aux hommages, tout en s’arrangeant de façon à décourager les plus entreprenants. Elle ne connaissait pas un moment d’oisiveté ni d’ennui : ses enfants qu’elle idolâtrait, ses robes, ses amis, le théâtre, le monde, l’occupaient plus que suffisamment. Elle était infatigable, serviable et bonne, et Marguerite d’Estanger éprouvait pour elle une vraie amitié. Au moment du divorce, elle avait cependant refusé de la voir, se souvenant avec rancune d’avoir fait chez madame Varèze la connaissance de madame Ledru. Devenue soupçonneuse, Marguerite se demandait parfois si Albert n’avait pas été amoureux de madame Varèze : celle-ci chantait avec feu et goût, et Albert l’accompagnait souvent. En vérité, leurs sentiments s’étaient toujours maintenus dans les bornes d’une camaraderie familière.
La fuite de Marguerite du domicile conjugal avait épouvanté madame Varèze. Elle était accourue chez madame Mustel dans l’espoir d’aider à une réconciliation, mais éconduite avec persistance, sa bonne volonté était demeurée inefficace. Elle avait éprouvé un vrai chagrin de l’effondrement de ce jeune ménage qu’elle affectionnait, peinée aussi de ce qu’elle pouvait à bon droit considérer comme de l’ingratitude. Mais elle s’était fait un principe de demander très peu à la vie, et toute sa capacité de dévouement, elle la donnait à ses enfants. Sa fille était son idole : elle déversait sur elle les réserves de sa tendresse. Pleine d’intelligence, l’enfant était depuis l’âge de dix ans presque la compagne de sa mère, qui lui parlait toujours comme à une personne raisonnable.
Le veuvage de madame Varèze resserra ces liens, les seuls qui avec ceux qui l’attachaient à ses parents parussent solides et réels à la jeune femme. Elle avait toujours considéré son mari comme son meilleur et plus sûr ami, mais un peu comme un étranger qui avait pris place accidentellement dans sa vie. Son père était là, sur lequel elle pouvait compter comme un appui ; un mari lui était donc à peu près inutile, et ses regrets, sincères cependant, ne jetèrent qu’une ombre très momentanée sur son chemin. Elle parlait beaucoup, en toute bonne foi, de ce « pauvre ami » ; il lui semblait en voyage et elle y était résignée.
A revoir d’Estanger elle avait ressenti l’émotion attendrie que procure l’évocation du passé. Elle raconta à sa fille toute l’histoire du ménage désuni, sans en élaguer l’épisode de madame Ledru : la doctrine éducatrice de madame Varèze était contraire à toutes les dissimulations ; Odette appelée à vivre dans le monde, devait être éclairée ; il importait qu’elle connût de la vie les vilenies comme les beautés. Madame Varèze était persuadée qu’Odette saurait distinguer et faire son choix, et elle pensait qu’un bandeau sur les yeux ne constitue pas le meilleur moyen d’aider quelqu’un à marcher droit dans un sentier plein de chausse-trapes.
Odette avait écouté avec beaucoup d’intérêt le récit que lui avait fait sa mère.
— Tu crois que madame d’Estanger a eu tort de se remarier ?
— J’en suis sûre, ma petite ; nous l’avons dit vingt fois avec ton papa.