D’Estanger n’attendit pas longtemps pour profiter de la permission de madame Varèze, et le surlendemain de leur rencontre au théâtre, vers une heure, il se présentait chez elle. On l’introduisit tout de suite.
Madame Varèze habitait depuis son mariage le même appartement, et la vue du grand salon tendu de tapisseries anciennes, avec son meuble au petit point et ses quelques très beaux objets d’art, rappela à l’homme solitaire bien des soirées heureuses. Le cadre était demeuré identique : il retrouva tous les accessoires raffinés, les coussins délicieux, les abat-jour d’une fraîcheur charmante, les guipures rares aux fenêtres. Dans l’atmosphère flottait le parfum persistant qui émanait de tout ce qui appartenait à madame Varèze.
L’aspect de cette pièce ramena vivement le souvenir du salon de la rue Rembrandt, avec lequel elle avait toujours eu un air de parenté, provenant d’une communauté de goûts. C’était pour lui depuis cinq ans le premier rappel extérieur à la vie d’autrefois, et il y fut extraordinairement sensible.
Madame Varèze parut sur le seuil d’une porte latérale, et sans avancer, appelant son visiteur d’un geste gracieux :
— Venez, cher ami.
Et l’introduisant dans la pièce qu’il reconnut pour avoir été le cabinet de travail de Varèze, elle dit :
— C’est maintenant ici le petit salon d’Odette : c’est le coin où nous vivons. Asseyez-vous ; votre visite me fait bien plaisir.
Lui ayant avancé un fauteuil, elle prit place au coin du feu, face au jour, affectueusement attentive ; les coudes appuyés sur les genoux, ses mains croisées soutenant son menton, elle dit d’une voix chaude :
— Vous allez me raconter toutes vos peines, car je vois très bien que vous êtes malheureux.
— Hélas ! chère madame, vous ne vous trompez pas, je suis très malheureux.
— Mon Dieu, dit madame Varèze, j’en ai eu le pressentiment. Comment un homme de votre expérience a-t-il pu être assez fou ?… Et sous votre propre toit encore ! Vrai, ce n’était pas digne de vous, vous savez.
— J’ai été idiot, imbécile ; mais vous la connaissiez : quand elle le voulait on ne lui échappait guère. Enfin, j’ai commis la folie, et je la paye cher…
Et tout bas, il ajouta :
— J’aime toujours Marguerite.
L’espace d’un moment, ils ne parlèrent pas. Albert avait trouvé une joie véritable à faire cet aveu ; il était reconnaissant à madame Varèze de lui en avoir donné l’occasion.
Il rompit le silence :
— Vous êtes bonne, chère amie.
Et il lui tendit la main. Elle y posa un instant la sienne, puis, de ses doigts légers dérangeant un peu l’ordre de sa coiffure :
— C’est que je ne vois pas de remède, dit-elle lentement.
Mentant à ses propres pensées, il répondit :
— Il n’en existe pas.
— Si, il y a le temps : c’est un guérisseur incomparable, mais il faut l’aider. Si vous vivez dans un isolement ennuyeux vous ne guérirez jamais… Vous n’avez plus envie de voyager ?
— Oh ! plus du tout.
— Et Blanche ? Vous ne l’aimiez donc pas ?
— Comme on aime un caprice, une distraction ; c’est la dernière femme que j’eusse choisie pour vivre.
— Vous l’avez quittée depuis longtemps ?
— Au bout de dix mois. Elle a heureusement trouvé des consolations… et des consolateurs.
— Tant mieux ! Au moins de ce côté-là vous êtes tranquille.
— Oh ! bien tranquille.
— Est-ce étonnant que le sens commun nous soit d’un si faible secours dans notre existence ! Enfin, le mal est fait. Quand vous y trouverez un soulagement, vous me parlerez de votre chagrin. Hélas ! c’est tout ce qu’on peut pour vous. Je me souviens de ce bel été à Paramé : votre amour d’Yvonne était encore là. J’ai sa photographie dans ma chambre, je vous la montrerai. Et moi aussi, j’aimais tant Marguerite !
— Comment a-t-elle pu renoncer à vous ? Elle était fidèle cependant, de nature.
— Pauvre petite ! la secousse a été au-dessus de ses forces. En somme, je comprends que dans sa vie nouvelle la vue des amies anciennes lui déplaise ; et puis je crois Lesquen un de ces maris qui ont horreur des éléments étrangers dans leur ménage. Je sais qu’ils voient très peu de monde.
— Comment vous a-t-elle paru ? Heureuse ?
— Pour dire la vérité, oui. Elle a un très beau petit garçon et elle l’adore ; c’est naturel, n’est-ce pas ? Tout de même est-ce drôle de parler de ces choses-là avec vous qui avez été son mari ? J’ai peut-être tort.
— Oh ! non, croyez-moi, vous accomplissez un acte de charité. Vous ne pouvez vous imaginer ce que j’éprouve depuis…
Il allait dire « depuis que je l’ai retrouvée » ; brusquement il s’arrêta et ajouta :
— Depuis que je suis revenu à Paris.
Par une sorte d’intuition madame Varèze demanda :
— Vous ne l’avez jamais revue ?
— J’ai rencontré une fois madame Mustel, mais seule.
Sans remarquer combien la réponse était évasive, madame Varèze ajouta :
— Il faudra éviter de la voir ; vous ne seriez pas plus heureux si elle était malheureuse.
— Pourquoi serait-elle malheureuse si elle me revoyait ? Je ne suis plus rien pour elle.
— Ce sont des mots, des mots !
Intérieurement il se sentait ravi, et ses espérances prenaient corps de plus en plus. Il dissimula et répondit :
— Elle n’aura aucune occasion de me rencontrer.
— Je l’espère.
Et le visage de madame Varèze se fit sérieux.
— Vous n’imaginez pas le plaisir que j’ai éprouvé à me retrouver dans votre salon, dit d’Estanger ; à tout y reconnaître… Je me sens si vieux ! Il me semble que tout dans le monde doit être changé entièrement depuis mon départ…
Odette entrait, grande, mince dans son costume de drap sombre, le col entouré de fourrures, coiffée d’un large chapeau noir. Grave et posée elle s’avança, tendit la main à d’Estanger et s’assit rejetant seulement en arrière sa fourrure.
A l’apparition de l’enfant, le visage de la mère s’était fait lumineux.
— J’ai rappelé à Odette que vous étiez grands amis autrefois, et maintenant la mémoire lui en revient.
— C’est vrai, mademoiselle Odette ?
— Oui, monsieur, c’est vrai.
— Et nous sommes amis comme dans le temps ? demanda d’Estanger en souriant.
— Oui. Je me rappelle très bien la petite Yvonne quand elle est venue à notre arbre de Noël. J’ai dit à maman que je me souvenais de sa robe bleue avec un col de guipure.
L’évocation de l’enfant chérie dans cette toilette où ils l’avaient trouvée si belle fut presque au-dessus des forces du père : il mit la main devant ses yeux pour cacher les larmes qui y avaient jailli.
— Tu lui as fait mal, chérie, dit doucement madame Varèze.
— Oh ! non, non, protesta d’Estanger ; elle m’a fait au contraire un plaisir infini. Penser que quelqu’un se souvient encore de la robe bleue de mon Yvonne ! Non, mademoiselle Odette, vous ne m’avez pas fait de mal ; du bien, beaucoup de bien.
La jeune fille était émue aussi, et la transparence limpide de ses yeux devint humide ; elle regardait avec une pitié étonnée cet homme que ses paroles avaient remué si profondément.
Madame Varèze dit :
— Allons, courage, ami ; nous vous parlerons très souvent d’Yvonne.
D’Estanger résuma sa pensée :
— Ah ! je suis bien heureux de vous avoir retrouvées.
— Nous devrions vous en vouloir de ne pas nous avoir cherchées, car enfin vous me connaissiez, vous saviez qu’on peut compter sur moi. Pour commencer à réparer, vous dînez avec nous mercredi prochain : mon père et deux ou trois amis, tout à fait l’intimité.
— Je ne dîne nulle part.
— Vous dînerez ici. On ne s’habille pas. Nous causerons, nous ferons un peu de musique ; vous verrez, vous serez très content d’être venu.
Et il promit.
Il y a des instants où l’insaisissable passé semble parfois un rêve ; tout ce qui le rappelait s’est effacé, a disparu totalement : sur le sol nivelé il ne reste rien de la maison ; les bouleversements qui ont suivi empêchent même de retrouver la place où elle était, et l’esprit arrive à se demander si les choses dont la mémoire le torture ont existé.
D’Estanger, depuis le départ inattendu de Marguerite, avait connu cet état d’esprit. Il luttait parfois contre une horrible sensation d’irréalité : Marguerite, sa fille, les années d’autrefois, tout paraissait englouti, dévoré par une fatalité implacable.
La vue de madame Varèze et d’Odette, rendit au passé toute sa force : elles étaient, elles-mêmes, une partie de ce passé. Les années s’étaient écoulées, laissant madame Varèze à la même place, à peine touchée par leur passage, vivant de la même existence, se mouvant dans les mêmes pièces où Marguerite et lui s’étaient trouvés si souvent. Combien il eût été naturel de s’y trouver encore !
Il devait, il voulait ressusciter le passé, au moins en partie. La pensée qu’une fois déjà il avait brisé la vie de cette créature fidèle qui l’avait tant aimé, et que ce qu’il souhaitait avec tant de passion devait la bouleverser encore, ne l’arrêtait pas. Tout lui semblait secondaire ; il lui fallait reprendre sa femme ; il la reprendrait.
Il était plein de ces pensées en rentrant chez lui, le soir de ce jour, et ce fut d’un pas plus vif que de coutume qu’il traversa l’antichambre et ouvrit la porte de son cabinet de travail.
Une lampe l’y attendait, et à sa clarté il aperçut sur la table une longue boîte de bois léger. Avec un pressentiment joyeux il s’avança. L’écriture de l’adresse lui était inconnue ; il souleva rapidement le couvercle : sur un lit de roses était posée une carte blanche, il s’en saisit et y lut, tracés en caractères familiers, ces deux mots :Pour Yvonne.Un flot d’amour presque insoutenable lui monta au cœur. Le désir effréné d’étreindre la mère et l’enfant adorées l’envahit comme une fièvre. Il s’assit, et ses lèvres amoureuses coururent sur les fleurs avec des baisers pressés et ardents.