XXI

Madame Varèze prenait grand plaisir à recevoir. L’arrivée des amies, les petites caresses en simagrée, l’examen des toilettes, les bavardages, les coquetteries avec les visiteurs masculins, le plaisir de réunir, de faire fusionner tant d’éléments différents, l’amusaient toujours ; elle jouissait de voir Odette si gracieuse devant la table de thé où se groupaient les petites tasses de vermeil sur lesquelles invariablement on s’extasiait ; l’odeur des fleurs, les fortes senteurs qu’elle portait sur elle, tout cet ensemble lui procurait une sorte de griserie sensuelle. C’était la recherche de ces sensations délicates qui donnait à sa vie toute sa saveur.

Un après-midi de mars, le soleil entrait à flots dans la pièce claire, et les personnes réunies avaient trouvé dans cette circonstance un sujet d’entretien. On parlait de l’heure et de l’illusion que donnent les jours qui croissent. Il y avait là trois femmes. D’abord les deux demoiselles Fernine, deux Russes rencontrées l’année précédente à Royat et qui s’étaient passionnées pour Odette.

Les demoiselles Fernine, dont l’une s’appelait Mascha et l’autre Fœdora, étaient laides mais intelligentes, et s’efforçaient d’être élégantes. Elles étaient fort peintes, avec des cheveux couleur paille tout piqués de petits peignes variés ; elles avaient des tailles d’une minceur alarmante, et les gestes et les manières de fillettes de quinze ans, quoiqu’elles en eussent plus du double ; elles parlaient en pointillant leurs paroles et scandant leurs phrases. Mesdemoiselles Fernine vivaient avec une maman obèse et respectable, dont en causant elles s’envoyaient tout le temps le nom comme un ballon ; et ce n’était pas affectation pure, comme on aurait pu le croire, car elles adoraient cette vieille maman et lui rendaient tous les soins possibles. Leur rêve était le mariage ; elles n’épargnaient pour y arriver aucun flirt, aucune peine, mais sans succès : elles passaient pour pauvres. On les invitait beaucoup, car Mascha Fernine possédait un véritable talent de cantatrice ; on disait même qu’elle avait été au théâtre, et on se croyait affranchi envers elle de toute reconnaissance : elle devait être trop heureuse d’être si bien accueillie et ne refusait jamais de se faire entendre.

Madame Varèze et Odette apportaient dans leurs relations avec les demoiselles Fernine la sincérité qui leur était naturelle. Odette admirait ce don merveilleux de la voix, qui était celui qu’elle eût le plus convoité, et madame Varèze était touchée de la sympathie que les demoiselles Fernine montraient à Odette ; elle les plaignait, car elle sentait, sous la surface brillante, des déboires et des tristesses, et elle ne comprenait pas que l’aînée n’entrât pas au théâtre pour y acquérir l’indépendance et la notoriété.

— Si j’avais une voix comme la vôtre, disait Odette, je serais au théâtre ; n’est-ce pas, maman ?

Et madame Varèze approuvait, à l’étonnement sans bornes des demoiselles Fernine. Elles étaient assidues aux réceptions de madame Varèze, y apportant un élément vraiment agréable, car afin de se faire bien venir elles se donnaient un mal infini pour avoir tout lu, pour être au courant de tout ; et, elles présentes, on était bien sûr que l’entretien ne chômerait pas.

La troisième femme était madame Berly, très bonne personne qui passait sa vie à faire des visites en vue de « ses dîners ». Elle invitait dix-huit personnes tous les samedis, et malgré l’étendue de ses relations il n’était pas toujours aisé de les réunir, aussi se trouvait-elle enchantée de l’aubaine de nouvelles connaissances dans le genre des demoiselles Fernine, et elle demanda aussitôt à madame Varèze de les lui présenter. Elles se levèrent toutes deux avec empressement et firent à madame Berly, l’une après l’autre, de petites révérences de pensionnaire assez ridicules ; puis elles se rassirent et, avec des sourires extatiques, commencèrent une conversation plus directe. Madame Varèze vantait l’admirable voix de Mascha Fernine, et le jeune Camille Blée, auteur coté, qui venait d’entrer, renchérit sur les éloges de madame Varèze. Il n’y avait plus pour mademoiselle Fernine qu’à s’exécuter, ce qu’elle proposa de bonne grâce.

Madame Berly, mise en éveil par la perspective du régal qu’elle pourrait offrir sans bourse délier à ses invités, manifesta le plus vif intérêt ; Odette s’approcha du piano pour accompagner ; Mascha Fernine se passa la langue sur les lèvres, les avançant et les rentrant comme pour les assouplir, et de sa main droite défit l’agrafe de son tour de col serré.

— Chantez un air d’Orphée, dit impérativement Camille Blée.

— « J’ai perdu mon Eurydice » ?

— Oui, vous y êtes admirable.

Elle sourit, et sur son visage fané passa comme une flamme.

Il se fit immédiatement un silence profond. Odette, un peu pâle, plaçait la musique, la dévorait des yeux et écoutait attentivement les indications de Mascha Fernine ; puis elle frappa les premières notes, et soudain, donnant l’impression d’un nuage qui en s’écartant découvre le ciel bleu, la voix de mademoiselle Fernine s’éleva, s’élança, plana dans une sonorité magnifique, frémissante de passion et d’angoisse. Distinctement les paroles de regret et d’amour vibraient, pénétrant le cœur comme de vivants effluves.

Le visage ironique de Camille Blée avait changé d’expression ; la tête appuyée sur sa main, il écoutait de toute son âme. Madame Varèze, renversée dans un fauteuil, les larmes à fleur des yeux, se sentait remuée jusqu’au fond des entrailles.

Tout à coup on entendit le timbre de l’antichambre, et Mascha Fernine eut un regard apeuré vers la porte qui ne s’ouvrit pas, cependant, et après une seconde d’hésitation elle continua. Quand elle eut terminé, madame Varèze se jeta vers elle avec toute sa spontanéité débordante, l’embrassant, la remerciant, la conjurant de ne pas prendre froid, et ordonnant à Odette d’aller chercher un petit châle de laine, pour couvrir les épaules de mademoiselle Fernine. Odette était levée et allait obéir, mais elle s’arrêta et dit à sa mère :

— Maman, maman, une visite !

Madame Varèze aussitôt fit volte-face et vit debout sur le seuil, souriante et un peu indécise, madame Lesquen. En une seconde, elle fut à son côté, lui serrant les mains avec une cordialité pleine de trouble.

— Pardon, pardon, chère amie, je vous reçois bien mal.

— C’est moi, dit Marguerite, qui dois m’excuser ; je n’ai pas voulu interrompre ce magnifique morceau, mais j’ai écouté derrière la porte.

Madame Varèze l’entraîna vers un canapé où elles s’assirent toutes deux.

Odette était venue saluer madame Lesquen, puis était retournée vers le groupe qui entourait le piano. Le cœur de madame Varèze battait à coups pressés à la pensée d’une rencontre possible, bien que d’Estanger ne parût pas d’habitude à ces heures-là. Elle eut le sentiment que son accueil n’était peut-être pas assez amical ; elle reprit les mains de Marguerite et lui dit doucement :

— Comme cela me fait plaisir de vous voir, Marguerite !

— Vous êtes trop bonne, Louise, car je ne mérite pas que vous ayez encore de l’amitié pour moi. Mais maman m’a dit qu’elle vous avait rencontrée pendant mon séjour dans le Midi et que vous vous étiez informée de moi très amicalement : j’ai voulu vous remercier.

— C’était assez naturel. Et vous allez tout à fait bien maintenant ?

— Tout à fait bien ; le changement d’air m’a été très salutaire. Nous avons eu un temps délicieux.

— Et Maxime ? le beau Maxime, toujours un amour ?

— Toujours pour sa maman. Mais c’est Odette qui se fait belle ! Ce qu’elle a grandi depuis un an ! Car il y a au moins un an que je ne l’ai vue.

— C’est vrai, vous êtes si rare !

Et sans bien peser le sens de ses paroles, instinctivement, madame Varèze ajouta :

— Pourquoi êtes-vous si rare ?

— Vous me le faites regretter, dit gentiment Marguerite. Croyez cependant, Louise, que je n’ai que de bons souvenirs de notre intimité d’autrefois.

Madame Varèze fit un geste affectueux, incapable de trouver la parole qu’il fallait.

— On fait toujours beaucoup de musique chez vous ? demanda Marguerite pour rentrer dans les généralités.

— Énormément, nous l’adorons, vous savez, et Odette a un vrai talent de pianiste ; elle ne chante pas, malheureusement.

— Quelle voix admirable que celle de la personne qui chantait quand je suis arrivée !

— Mademoiselle Fernine… oh, oui ! C’est une Russe charmante, et c’est sa sœur qui est auprès d’elle. Voulez-vous faire leur connaissance ?

— Mais certainement, dit Marguerite tenant à être gracieuse.

Mascha Fernine revenait s’asseoir, très contente de toutes les avances que madame Berly lui avait prodiguées, et ravie d’avoir gagné pour elle et Fœdora leurs entrées dans une maison où l’on voyait tant de monde. Elle accueillit, comme c’était sa coutume, les compliments de madame Lesquen avec une humilité reconnaissante, et la conversation se fit générale. Madame Varèze avait nommé Camille Blée ; on parla d’Orphée, d’Alceste, de tous les dévouements historiques célèbres. On discutait qui aimait le mieux, d’Alceste ou d’Orphée.

— C’est Alceste, c’est Alceste, disait madame Varèze ; elle meurt pour qu’il vive, on ne peut aller au delà…

— Oui, madame, dit Camille Blée. Mais où rencontre-t-on des Alcestes en dehors des tragédies grecques ? Montrez-moi seulement des femmes fidèles à un seul amour.

Une imperceptible pression du pied d’Odette prévint Blée qu’il s’aventurait sur un terrain dangereux. Acceptant l’avertissement et la tasse de thé qu’on lui offrait, il continua :

— Je suis persuadé du reste qu’il n’existe pas un homme qui vaille le sacrifice d’une vie de femme.

— Vous êtes pessimiste, dit madame Varèze.

—Amen. Je crois, moi, aux satisfactions présentes, et je demande à mademoiselle Odette de me donner un autre morceau de sucre.

Il s’était levé et s’approcha avec Odette de la table à thé.

Marguerite avait pâli légèrement ; madame Varèze s’en aperçut et se mit à causer avec volubilité pour distraire son attention. A propos d’opéras nouveaux elle parla de Monte-Carlo, et les demoiselles Fernine, qui y avaient fait un séjour, s’extasièrent sur la beauté du site. Du reste les pauvres filles s’extasiaient sur tout et à volonté.

— Je n’y suis allée qu’une fois, dit Marguerite ; mon mari n’aime pas beaucoup ces sortes d’endroits.

Les demoiselles Fernine comprirent immédiatement la répugnance du docteur Lesquen ; leur chère mère aussi détestait la maison de jeu… « Mais elle est si indulgente pour nous ! »

La porte s’ouvrit et un nouveau visiteur parut. Il s’avançait lentement, donnant un coup d’œil investigateur préalable aux femmes assises. A son approche, le battement de cœur de madame Varèze s’accéléra ; d’une voix un peu saccadée, elle fit immédiatement la présentation à Marguerite :

— Le docteur Thoury, notre ami… madame Lesquen.

Le docteur s’inclina avec un sourire un peu perfide vers madame Varèze ; puis, s’asseyant à côté de Marguerite, courtois et déjà presque familier :

— Je connais beaucoup votre mari, madame, dit-il très gracieux, et je l’estime infiniment.

— Vous me faites grand plaisir, monsieur.

— Et comment va-t-il ? Dans notre métier, on n’a pas le temps d’exister. Je plains ceux d’entre nous qui ont une jolie femme, c’est trop cruel ; et voilà pourquoi je suis célibataire !

— Le docteur Lesquen se trouve très heureux d’être marié, dit madame Varèze en se levant pour accompagner mesdemoiselles Fernine qui partaient.

Leurs adieux duraient toujours longtemps : arrêtées près de la porte, elles continuaient à causer.

Le docteur Thoury déployait toute son amabilité ; il racontait des anecdotes de la jeunesse laborieuse de Lesquen.

— Je suis convaincu qu’il arrivera à une très belle situation, car je ne connais pas de garçon plus attentif et plus consciencieux.

Marguerite était flattée ; elle n’avait jamais pensé à être fière de son mari, et son visage montra un épanouissement inaccoutumé. Tout d’un coup, il lui sembla entendre dans le groupe près de la porte prononcer le nom d’Estanger. Elle s’imagina aussitôt qu’on parlait d’elle dans le passé ; elle en fut émue et saisie, et son expression s’altéra. Le docteur Thoury qui avait surpris la cause de cette émotion observait curieusement la jeune femme qui dut faire un effort violent sur elle-même pour conserver une contenance souriante.

Madame Varèze revenait avec deux nouvelles arrivées, et Marguerite en profita pour se lever.

— Comment, si tôt ? plaida madame Varèze en essayant de la faire rasseoir, oh ! non !

Mais Marguerite insista :

— J’ai donné rendez-vous à maman.

— Oh ! ce n’est pas gentil. Promettez-moi que vous resterez plus longtemps la première fois que vous viendrez.

— Mais volontiers, et j’espère, Louise, vous voir bientôt avec Odette.

— Vous pouvez y compter. Embrassez l’amour de Maxime pour moi.

Le docteur Thoury serra tout à fait amicalement la main que Marguerite lui tendait.

— Dites bien à Lesquen que son vieux maître ne l’a pas oublié, et qu’il lui fait compliment sur sa jolie femme. Je suis ravi, madame, d’avoir eu l’honneur de vous rencontrer.

Et le plus galamment du monde il s’inclina.

Odette, gracieuse et gentille, conduisit Madame Lesquen jusqu’à la porte de l’escalier.

Marguerite dut s’avouer que l’accueil avait été parfait, et pourtant il lui laissa un sentiment de malaise. Elle regretta presque sa démarche ; maintenant elle s’était avancée, il serait impoli de reculer ; elle était forcée d’accepter les amabilités de madame Varèze et de les rendre, et cette idée l’attrista… Autrefois, avec Albert… Mais elle s’interdit de penser à autrefois. Sous sa voilette, cependant, deux larmes glissèrent ; elle les essuya avec précaution.


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