XXII

— Maman, dit Odette, lorsque la dernière visite fut partie, comment feras-tu pour recevoir madame Lesquen ?

Madame Varèze, plus agitée qu’elle ne voulait le paraître, répondit :

— M. d’Estanger ne vient jamais à notre jour. J’étais si liée autrefois avec Marguerite qu’il m’est impossible de lui faire mauvais accueil.

— Il ne me semble pas qu’on puisse demeurer amis avec les deux.

— C’est affreux pourtant, et très injuste. Du reste, je suis persuadée que Marguerite ne m’en voudrait aucunement de recevoir son mari. Elle aimait beaucoup ce pauvre garçon.

— C’est possible, mais aujourd’hui elle a un autre mari.

— Comme il y a des gens qui se compliquent la vie ! dit madame Varèze avec un soupir de découragement. D’ailleurs, Marguerite attendra maintenant notre visite, nous avons le temps de réfléchir.

M. Despasse, mis au courant de l’incident, fut résolument de l’opinion d’Odette ; pour le moins, il jugeait convenable de prévenir les parties intéressées ; elles seraient libres alors d’agir à leur gré. Odette protesta avec chaleur :

— Ce serait lâche d’avertir M. d’Estanger : lui qui est seul et trouve plaisir à venir nous voir, il croirait que nous voulons le chasser. Madame Lesquen n’a pas besoin de nous ; elle l’a suffisamment témoigné puisqu’elle ne venait presque plus.

— Ta fille a raison, dit M. Despasse en s’adressant à madame Varèze, et du reste je ne trouve pas madame Lesquen intéressante du tout. Elle avait pour mari un très gentil garçon ; elle a renoncé à lui à cause d’une bagatelle. Maintenant elle en a pris un autre, tu ne peux te croire utile à son bonheur. Donc, tu as toute latitude.

— Maman manque de courage, affirma Odette.

— C’est vrai, je ne sais pas faire de la peine, et il me semble toujours que Marguerite ne peut pas être parfaitement heureuse.

M. Despasse dit :

— En tout cas, c’est sa faute, non la tienne.

Cette conversation se tenait à déjeuner chez M. Despasse qui, le dimanche, recevait ses filles et conviait généralement un ami ou deux pour les rencontrer. Quelquefois aussi elles étaient seules comme ce jour-là, et, en ces occasions, Odette, dont l’avidité intellectuelle voulait tout embrasser, faisait la partie d’échecs de son grand-père et y apportait une application passionnée. La hardiesse et la logique naturelle de son esprit la rendaient une adversaire déjà redoutable ; elle jouait sans une seconde d’inattention, et il suffisait de la regarder en de pareils moments pour deviner la force de volonté qui était en elle. M. Despasse, d’ordinaire très attentif, ne put se défendre de laisser errer ses pensées en contemplant ce jeune visage résolu.

— Tu sauras ce que tu veux, toi, dit-il soudain.

Odette répondit un bref « oui », mais sans quitter l’échiquier du regard.

Madame Varèze, assise un peu à l’écart, feuilletant distraitement un portefeuille, levait les yeux de temps en temps sur Odette avec une inquiétude presque craintive… elle-même se sentait si incapable de vouloir contre cette volonté d’enfant. Elle s’efforçait de se persuader qu’elle serait vieille bientôt et que le trouble de son cœur ne pouvait durer… puis Albert d’Estanger ne pensait qu’à Marguerite. Cependant rien n’est immuable, et si elle osait laisser deviner le secret de son âme, peut-être avec le temps Albert arriverait-il à l’aimer ? Tout son être frémissait de cette espérance… mais que dirait Odette si jalouse de posséder sa mère sans partage ? Non, à cause de sa fille elle devait se refuser le droit de souhaiter une vie personnelle. Son affection pour Albert resterait ce qu’elle était, une amitié très vive. La visite de madame Lesquen, qui serait certainement renouvelée, servirait de prétexte à inviter plus discrètement Albert… et le calme reviendrait comme avant.

M. Despasse ne sortait jamais l’après-midi du dimanche, et ses amis venaient volontiers fumer chez lui, causer et regarder ses collections ; jusqu’à trois ou quatre heures, madame Varèze et Odette restaient pour faire les honneurs, et alors les visites étaient autant pour elles que pour M. Despasse.

La partie d’échecs durait encore quand le docteur Thoury parut. Il était un fidèle visiteur hebdomadaire, mais arrivait généralement vers la fin de la journée, au moment où la conversation se corsait et où se racontaient les anecdotes pimentées.

— Tiens, déjà Thoury ? dit M. Despasse sans bouger.

— Surtout que je ne vous dérange pas.

— Non, nous finissons notre partie ; causez avec madame Varèze.

— Venez dans l’autre salon, dit madame Varèze ; cela les gênerait de nous entendre parler.

Ils y passèrent. Madame Varèze, d’abord, ne s’assit pas, regardant les tableaux qui ornaient les murs.

— Avez-vous vu le Degas nouveau que père a acheté ? demanda-t-elle.

— Non, pas encore.

Elle montra le tableau.

— Est-ce assez joli ? J’adore ces petites danseuses, mais elles me donnent des idées tristes.

— Tristes, madame, et pourquoi ?

— Toutes les pauvres petites bêtes d’amour me donnent ces idées-là.

— C’est que vous ne ressemblez à personne, et, à ce propos, je vous fais mon compliment : être l’amie du mari et de la femme divorcés, il n’y a que vous au monde qui en soyez capable. D’Estanger sait-il que vous avez vu son ex-femme ?

— Je n’ai aucune raison d’en faire mystère à personne.

— Allons, tant mieux !

Le docteur Thoury ne s’apercevait pas que tout doucement il se rendait désagréable ; l’aigreur que lui causait sa jalousie de d’Estanger lui faisait perdre un peu le sentiment de ce que madame Varèze tolérerait. Il croyait du reste que, comme presque toutes les femmes, elle serait flattée de le voir jaloux : il ne comprenait pas que jamais elle ne l’avait envisagé sous le point de vue d’un amant ou d’un mari présomptif ; son insistance à parler de sujets qui l’agitaient irritait madame Varèze. Comme les personnes très douces, elle était sujette parfois à des colères subites ; intérieurement bouleversée comme elle l’était, le ton ironique du docteur Thoury l’énervait extraordinairement. Après un silence d’un moment, se retournant, le visage un peu pâle, les lèvres tremblantes, elle dit :

— Mon cher docteur, vous me feriez bien plaisir de ne plus vous occuper si particulièrement de mes actions ; il ne s’agit pas de symptômes à surveiller.

Lui aussi devint pâle et répondit :

— Très bien, madame ; je dois entendre que mon amitié vous est à charge.

— Il est certain que je n’entends accepter de personne une inquisition sur ma conduite ; je suis libre, et très libre, mon cher ami.

Et madame Varèze, sans regarder derrière elle, rentra dans la pièce où se jouait la partie d’échecs ; frémissante et le cœur angoissé, elle s’assit, tournant le dos aux joueurs. Au bout de cinq minutes Odette se levait triomphante :

— J’ai battu grand-père, dit-elle en étendant ses bras, comme lassée par son extrême application.

— Elle est formidable ! dit M. Despasse en allumant un cigare.

Et s’adressant à sa fille :

— Où est Thoury ?

— Je crois qu’il regarde les tableaux.

M. Despasse passa au salon ; Odette s’approcha de sa mère et l’embrassa.

— Mais tu es toute froide, qu’est-ce que tu as ?

— Rien, ma chérie. Tu m’aimes ?

— Je t’adore, dit gravement Odette.

— Mon Odette, ma chérie !

— Ah çà ! qu’est-ce qui vous prend ? demanda M. Despasse en revenant. Et où est passé Thoury ? Il a tout l’air d’avoir filé à l’anglaise.

Mais, comme il était délicatement discret avec sa fille, il n’insista pas. Odette regarda sa mère de ses grands yeux interrogateurs et tendres. Depuis quelque temps, instinctivement, elle n’aimait plus le docteur Thoury.


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