XXIII

Lesquen avait été heureux d’apprendre la rencontre de sa femme avec son ancien maître, et il avait été touché du plaisir évident qu’elle avait pris à l’entendre louer.

Il y a des personnes dont les actions les plus héroïques sont acceptées sans broncher comme monnaie courante ; d’autres, au contraire, chez qui les moindres efforts prennent une tournure de sacrifice. Lesquen appartenait à la première catégorie, et même sa belle-mère, qui l’estimait au dernier point, avait pour lui une affection plutôt protectrice que déférente.

Reconnaître que quelqu’un possède toutes les qualités, n’implique pas nécessairement qu’on respecte ce quelqu’un ; il arrive parfois que cette constatation produit un effet exactement contraire, tant est puissant l’instinct qui nous avertit que les vices plus que les vertus mènent au succès. L’extrême modestie de Lesquen l’empêchait toujours de se faire valoir, mais il ne demandait pas l’admiration et ne souhaitait que la tendresse ; que sa femme l’aimât, il se jugeait comblé et récompensé au delà de toutes les fatigues.

Le docteur Thoury avait, dès le lendemain de sa présentation, correctement laissé une carte, se portant ainsi candidat officiel à un appel plus direct. Madame Mustel, qui suivait son idée de distraire sa fille, ne laissa pas tomber une aussi bonne occasion, et insista sur l’opportunité de répondre à cette avance par une invitation à dîner. Lesquen fut du même avis ; Marguerite ne présenta pas d’objection ; il s’agissait seulement de savoir avec qui l’on ferait rencontrer le docteur Thoury. Le problème se posait un peu ardu. Madame Mustel fit observer combien il était peu judicieux de se confiner uniquement dans le cercle familial :

— Toi, mon ami, qui as une carrière où tu espères te distinguer, tu dois comprendre que des relations bien choisies t’y aideront ; et, si tu veux me le permettre, j’ajouterai que, pour ta femme, un peu de diversité dans les visages serait agréable. Vous en êtes arrivés à ne savoir comment composer un dîner en dehors de la famille.

— Je reconnais que nous avons eu tort, dit Lesquen.

Lui aussi avait réfléchi : il fallait que Marguerite perdît le sentiment morbide d’être une femme divorcée, et pour y parvenir il était nécessaire de voir du monde, de ne plus se cantonner dans leur petite église fermée.

Madame Mustel, intérieurement surprise, pensa que le voyage dans le Midi avait été vraiment très salutaire au jeune ménage. Elle nomma deux ou trois personnes qu’on pourrait convier, et qui suffiraient pour former un cercle agréable.

— D’abord nous trois, à supposer que vous vouliez de moi ? Oui. Alors, je reprends : nous trois, puis Alice et son mari : le capitaine Torcy est gai et pas trop famille. Cela fait cinq. Notre ancien ami Laprune-Hallier, qui est plein d’esprit et pardonnera facilement à Marguerite de l’avoir négligé ; je l’ai vu l’autre jour encore, et je sais qu’il sera très content qu’on pense à lui. Six ; le docteur Thoury, sept, et Roger trouvera bien un huitième convive. Fixez un jour, que Marguerite écrive tout de suite au docteur Thoury, et vous verrez que cela marchera parfaitement.

— Crois-tu la chose possible ainsi ? demanda Marguerite à son mari.

— Tout à fait ; ta mère a très bien combiné ; j’irai de mon côté voir Thoury et le remercier de sa sympathie pour ma femme.

Madame Mustel ne manqua pas de triompher vis-à-vis de sa fille :

— Tu vois à quel point ton mari est facile à convaincre ; un peu de persévérance de ta part, et tu t’organiseras une vie bien plus normale, bien plus agréable ; il est temps, car tu sais, ma chérie, que tu n’as pas l’air gai. Pourquoi ? Que te manque-t-il, grand Dieu ?

— Rien, assurément.

— En attendant, tu t’ennuies. Rien de plus dangereux que l’ennui. En général — je ne parle pas de Roger qui est une exception — les hommes s’arrangent pour se distraire ; toute la vie extérieure est combinée uniquement dans le but de leur procurer à tout prix du plaisir. Quant aux femmes, c’est une autre question : elles sont toujours supposées n’avoir besoin de quoi que ce soit.

— Tu exagères peut-être, maman.

Avec une sorte de surprise Marguerite sentit se réveiller en elle tout un ordre de sentiments qu’elle croyait anéantis et qui n’étaient qu’assoupis. Elle retourna chez d’anciens fournisseurs, et loin de distraire sa pensée du passé, elle crut y revivre : mystérieusement elle retrouvait son ancienne personnalité, abdiquée, comme on relègue une parure durant les jours de deuil. Une animation nouvelle lui était revenue, Roger lui-même s’en aperçut, et se félicita de la voie dans laquelle il était entré ; il se promit d’y persévérer.

Tout le monde accepta. Madame Torcy, la sœur de Lesquen, était toujours ravie de l’occasion de venir à Paris. C’était une petite personne très arriviste, sans aucune ressemblance avec son frère ; elle avait fait un mariage de raison, s’en trouvait bien, affectionnait suffisamment son mari sans s’occuper s’il était oui ou non volage ; pourvu qu’il fût exact à tous ses devoirs d’officier, et ambitieux d’avancer, elle le tenait quitte. Elle désirait plaire, s’habillait parfaitement, et n’inspirait qu’une médiocre sympathie à Marguerite qui, par contre, aimait assez son beau-frère.

Madame Torcy n’était pas sans ressentir une certaine jalousie de l’admiration que son mari professait pour Marguerite ; dans les réunions de famille, elle disait parfois, non sans quelque aigreur :

— Ces deux-là s’entendent parfaitement.

Les Torcy étaient arrivés de bonne heure de Versailles ; en ces occurrences, madame Torcy faisait généralement quelques courses préalables dans Paris, envoyait une valise chez sa belle-sœur et s’y habillait. Marguerite et le capitaine se trouvèrent les premiers réunis au salon.

Sur le conseil de sa mère, Marguerite s’était parée avec élégance ; elle portait une robe de gaze grise gracieusement drapée, et dont le corsage ouvert en carré lui seyait à merveille ; une branche d’aubépine partant de l’épaule mettait une note rose sur l’éclatante blancheur de sa peau ; ses jolis cheveux aux reflets roux ondaient et brillaient aux lumières ; elle n’avait pas de gants et ses bagues étincelaient sur ses doigts fins aux ongles nacrés. Quoique très simple, il émanait d’elle une impression d’élégance raffinée.

Le capitaine Torcy, qui n’était pas homme à alambiquer sur les sentiments, lui dit simplement :

— Tiens, ce soir, vous avez tout à fait l’air de la Marguerite d’autrefois ; car depuis que vous êtes la femme de ce bon Roger vous vous embourgeoisez un peu sans vous en apercevoir.

Marguerite rougit. En s’habillant elle avait involontairement pensé à « l’autre », et à ses goûts. Il lui sembla qu’on découvrait le secret de son cœur, et elle répondit d’une voix troublée :

— Ne parlez pas du passé, Henri.

— Et pourquoi ? Vous ne pouvez pas escamoter le passé, et vous n’avez rien à vous reprocher, que je sache. Si vous aviez un remords, je ne me consolerais pas de n’y avoir aucune part.

Sa femme entra.

— Qu’est-ce que vous disiez ? demanda-t-elle en s’approchant.

— Toujours la même chose. Je parlais à Marguerite de mon amour pour elle ; tu sais qu’il date de loin.

— Il est absurde, dit madame Torcy en s’asseyant.

Et regardant sa belle-sœur sans bienveillance :

— Tu as une bien jolie robe, dit-elle d’un ton un peu chagrin.

Madame Mustel avait prédit juste, la réunion marcha à souhait. Le docteur Thoury se mit en frais et multiplia ses amabilités pour plaire à Marguerite, faisant surtout un cas extraordinaire de Lesquen, au point que madame Torcy regarda son frère avec un intérêt inaccoutumé.

Après le dîner, ce fut madame Mustel qui devint l’objet des attentions particulières du docteur Thoury ; confidentiel et respectueux, il se plaça à son côté et l’entretint avec un intérêt affectueux du jeune ménage, exprimant chaleureusement sa satisfaction de l’heureuse circonstance qui l’avait mis en présence de madame Lesquen.

— Et ma fille a été enchantée aussi de vous connaître. J’espère qu’elle ira souvent chez madame Varèze ; c’est une charmante femme dont la fréquentation ne peut lui être qu’agréable.

Avec une affectation assez marquée, le docteur Thoury laissa tomber son monocle, et se baissa pour le ramasser, en homme embarrassé de répondre.

Madame Mustel s’en aperçut et, un peu intriguée, ajouta :

— Vous voyez beaucoup madame Varèze, je crois ?

— Je l’ai beaucoup vue surtout, car je me figure que ses anciens amis vont dorénavant être un peu oubliés. J’avoue n’avoir pas grande confiance pour eux dans l’avenir.

— Et serait-ce indiscret de vous en demander la raison ?

— Au fait, non ; il n’est plus rien pour vous, ni pour personne ici.

— Qui ? Il ?

Thoury baissa la voix :

— Votre ex-gendre. Je ne le nomme pas, parce que les noms ont un écho particulier. Il est très assidu chez madame Varèze, et elle l’accueille ouvertement ; du reste ce n’est pas un mystère.

Madame Mustel l’écoutait stupéfaite.

— Et vous vous imaginez que…?

— … que cela pourrait bien finir par un mariage ? oui ; j’ai des raisons pour être passablement édifié sur les sentiments de madame Varèze… Au fond, n’est-ce pas, elle est dans son droit ? Ils sont libres tous les deux.

— Assurément, ils sont libres.

— Seulement, comme relation pour madame Lesquen… j’ai pensé agir en ami en vous avertissant… Ai-je eu tort ?

— Je vous en ai la plus grande obligation.

— Le hasard joue de ces tours. Du reste, cet événement ne peut toucher en rien madame votre fille ; elle a un mari exceptionnel.

Du ton dont il délivrait un diagnostic favorable, il ajouta :

— Non, madame votre fille n’a rien à regretter.


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