M. Despasse avait volontiers accédé au désir exprimé par madame Varèze qu’il allât voir d’Estanger dont on continuait à être sans nouvelles. Madame Varèze n’était pas sans inquiétude, ayant en particulier interrogé Désiré.
— Oui, le valet de chambre de M. d’Estanger paraissait trouver son maître vraiment souffrant.
— Est-ce qu’il s’est expliqué ?
— Non, madame, mais il a hoché la tête et a dit que ce pauvre monsieur n’était pas fort.
— Eh bien ! grand-père, demanda Odette lorsque M. Despasse parut après sa visite rue d’Aumale, comment va-t-il ?
— Pas trop bien, avoua M. Despasse.
Et ne se croyant pas tenu aux ménagements vis-à-vis de sa petite fille, il ajouta en faisant la moue :
— Je crois qu’il file un mauvais coton. Ils disent que c’est la grippe ; on habille toutes les maladies de ce nom maintenant, c’est commode.
Odette le regarda comme effarée.
— Père, tu es toujours pessimiste sur les santés, intervint vivement madame Varèze ; tout le monde n’est pas aussi robuste que toi.
Il lui répondit :
— Du reste, tu jugeras : d’Estanger te prie instamment de venir le voir ; il a l’air d’y tenir beaucoup.
— Tu iras, maman, commanda presque Odette.
— Mais oui, j’irai ; nous allons le soigner, ce pauvre ami.
Et elle sourit à sa fille.
— Ma foi, il me paraît en avoir besoin. Vrai, il m’a fait pitié, continua M. Despasse. Je ne comprends pas pourquoi il est renfermé dans une espèce de solitude ; ce garçon qui connaissait tant de monde ne voit plus personne. Je lui ai offert de venir souvent, mais il a refusé : il prétend que les visites le fatiguent, mais il tient à la tienne, Louise.
— Il l’aura. Je crois que c’est surtout le moral qui est malade.
M. Despasse ne contredit pas ; il trouvait que c’était assez parlé de d’Estanger et porta la conversation sur un autre sujet. Madame Varèze s’efforçait de répondre à son père avec son animation habituelle ; Odette s’était éclipsée sans mot dire, ce qui était assez dans ses habitudes. M. Despasse avait été, le jour même, sérieusement contrarié dans ses sentiments tendres, et en ces occurrences il aimait à venir se réconforter auprès de sa fille. Elle devinait d’instinct et s’efforçait de le rasséréner, se montrant encore plus douce et affectueuse que de coutume vis-à-vis de son père. Il la regarda avec complaisance et lui dit :
— Vois-tu, ma petite, rien après tout ne vaut la famille ; un malheureux comme d’Estanger qui n’a ni femme ni enfant, est bien à plaindre quand il est malade.
Et par un retour sur lui-même :
— Il faudra bientôt que je t’apporte ton vieux père à soigner.
— A aimer, père, tu veux dire, le plus tôt sera le mieux.
— Nous en causerons, ma petite.
— Quand tu voudras, père. Tu sais que je ne désire rien de plus ; moi aussi je me fais vieille, Odette s’en ira, nous resterons tous les deux.
— Nous serons joliment bien ! répondit M. Despasse, le cœur débordant d’un contentement égoïste.
Madame Varèze sourit. Évidemment ni les uns ni les autres ne lui reconnaissaient le droit d’une vie à elle : c’était sa destinée, elle n’avait qu’à s’y soumettre ; elle agirait pour la paix du jour présent, sans penser au lendemain.
Le cœur de madame Varèze battait très fort quand elle sonna à la porte de d’Estanger. Elle l’avait averti de l’heure de sa visite, et on ne la fit pas attendre une seconde. Avant de se rendre compte de ce qui arrivait, elle était à son côté, lui tenant la main. Le domestique avait avancé un fauteuil près de la chaise longue où le malade était étendu, et, fermant doucement les portes, s’était retiré.
— Cela ne va donc pas, pauvre ami ? dit gaiement madame Varèze. Mais c’est tout à fait vilain.
Il était très pâle ; la ride verticale entre ses yeux s’était creusée, et une expression d’angoisse intermittente contractait son visage.
— Non, dit-il ; j’ai le cœur malade, je le sais depuis longtemps, mais la crise arrive plus tôt que je ne croyais.
— Vous me paraissez très déraisonnable ; il faut avoir la volonté de se guérir. Comme vous êtes bien ici avec tout le printemps dans votre petit jardin !
La fenêtre était ouverte ; une brise douce d’avril entrait ; le gazon était d’un vert tendre ; une corbeille de giroflées exhalait dans l’air son parfum pénétrant ; quelques peupliers, aux jeunes feuilles dorées, frémissaient doucement, et tout proche de la fenêtre un marronnier avec ses bouquets naissants jetait son ombre légère ; le merle familier du lieu sautillait sur la pelouse ; une odeur d’espérance semblait s’élever du jardin.
D’Estanger regarda tristement au dehors ; puis ses yeux ardents, se faisant amoureux, se retournèrent vers une grande photographie de Marguerite placée près de lui.
— C’est elle que je veux, dit-il.
Madame Varèze ne répondit que par une caresse fraternelle sur la main amaigrie. D’Estanger la regarda avec une intensité nouvelle.
— Je n’ai d’espoir qu’en vous, dit-il.
— En moi ! Que puis-je faire ?
Il hésita un moment, puis avec une effrayante vivacité :
— Allez lui dire que je veux la voir.
— Comment voulez-vous ? Mon ami, réfléchissez.
— J’ai réfléchi : on a le temps quand on ne dort pas, et qu’on pense tout le jour et toute la nuit. Il faut que je voie Marguerite, elle est ma femme, je guérirai si je la vois. Je ne peux pas lui écrire directement ; mais vous êtes son amie, vous êtes libre d’aller la trouver, de la supplier d’avoir pitié de moi, au nom de notre fille. Yvonne lui ordonnerait sûrement de venir au secours de son père. Je sens que vous avez de l’amitié pour moi, vous ferez ce que je vous demande ; dites que vous le ferez.
— Mon ami, je ne refuse pas ; commencez seulement par être raisonnable. Dans quelques jours vous irez mieux, nous recauserons de tout ceci… Et puis, tenez, je serai franche avec vous : j’ai vu Marguerite dernièrement.
— Vous l’avez vue ?
— Oui, elle est venue me faire une visite : elle paraît heureuse… Croyez-vous que vous ayez le droit ?… Et si vous l’aimez encore, ne serait-il pas plus généreux de lui épargner un chagrin ?… Et puis il y a si longtemps que vous ne vous êtes rencontrés !… Vous pensez à la Marguerite d’autrefois.
— C’est la même.
— Non, soyez-en sûr.
— Je le sais. Écoutez, je vous crois incapable d’une trahison.
— Certes !
Elle mit un tel accent dans ces paroles, qu’il lui dit :
— Ah ! si toutes les femmes vous ressemblaient !
Et avec une franchise cruelle, il ajouta :
— Je me suis dit, depuis que je suis ici, que si j’avais pu vous aimer, la vie serait redevenue douce pour moi. J’ai essayé, mais je ne peux pas ; j’aime Marguerite.
— On n’est pas maître de son cœur, dit-elle gravement, mais vous avez raison de compter sur mon dévouement.
Avec un geste câlin, il lui baisa l’une après l’autre les deux mains, et, continuant à les tenir entre les siennes :
— Je vais vous confier mon secret.
— Faites, en toute sécurité.
Et il lui raconta sa rencontre avec Marguerite. Il parlait très bas, mais avec une ardeur passionnée.
— Croyez-vous qu’elle aussi ne voudrait pas me revoir, si je dois mourir ?
— Vous ne mourrez pas.
— Peut-être non, si je la vois ; si je ne la vois pas, je mourrai sûrement. Vous n’imaginez pas ce qu’est ma torture. Quand je songe qu’elle existe, qu’elle m’aime encore, car, entendez-vous ? elle m’aime, et nous sommes séparés !…
Il étouffait en parlant ; il renversa un peu la tête. Madame Varèze vit le flacon d’éther à portée de lui et lui en fit respirer.
— J’irai, dit-elle, les dents serrées.
Il haletait en respirant, mais ses paupières se relevèrent, et une joie triomphante étincela dans ses yeux.
— Elle viendra, murmura-t-il très bas.
— Calmez-vous ; vous vous faites beaucoup de mal.
— Je suis très calme, très calme… Ne partez pas encore.
— Non, mais taisez-vous.
Elle avait pris un léger écran et en éventait doucement le visage du malade. Il sourit, et une jeunesse charmante reparut sur son front.