Mais le docteur était parti soucieux ; il cherchait en vain dans son esprit la raison du caprice qui avait empêché Marguerite de l’accompagner la veille à Versailles. L’espèce d’exaltation de son regard alors qu’elle tenait son enfant sur les bras ne lui avait pas échappé. Qu’avait-elle ? Couvait-elle une maladie ? Il avait épié son sommeil troublé, surpris la tristesse tourmentée de son visage même dans le repos… Et il l’aimait tant ! l’idée qu’il lui était impossible de la rendre heureuse le torturait, lui qui aurait donné mille vies pour y parvenir. Sa raison lui disait que le parti le plus sage était de ne paraître s’apercevoir de rien, que Marguerite luttait contre des fantômes, et qu’il ne fallait pas en les reconnaissant leur donner une réalité.
Contre son habitude, vers dix heures et demie il rentra chez lui. Le besoin impérieux de revoir Marguerite, de lui parler, dominait tout. Aussi longtemps qu’il demeurerait préoccupé à ce point, il ne serait bon à rien. Il prétexterait avoir oublié un instrument qui lui était indispensable, car il comprenait bien qu’en donnant le véritable motif de sa présence il irriterait seulement Marguerite.
Il passa d’abord dans son cabinet de travail, ouvrit un bahut, en retira une trousse et, la tenant à la main, se dirigea vers le cabinet de toilette de Marguerite. La femme de chambre y était occupée au ménage et lui apprit que madame était sortie.
— Il y a longtemps ?
— Oui, monsieur ; madame est sortie de très bonne heure.
— Avec la nourrice ?
— Non, monsieur, toute seule : la nourrice est partie il y a un moment seulement.
Rien de plus naturel par cette belle matinée, et Roger ne comprit pas pourquoi cette nouvelle l’agitait à un tel point. Une véritable panique s’était emparée de lui à ces simples mots : « Madame est sortie. »
Tremblant intérieurement, il rentra dans son cabinet, s’y assit et, la tête dans les mains, chercha à se dominer. De quoi s’agitait-il ? Ne savait-il pas que Marguerite sortait fréquemment avant le déjeuner ? En ce moment même elle avait sans doute rejoint son fils, comme cela lui arrivait souvent. Il était fou de s’inquiéter. Il se secoua par un effort extrême, consulta sa montre, son portefeuille, calcula les visites qu’il pouvait faire encore et se décida à repartir, morigénant sa propre alarme. Il en avait honte et néanmoins ne pouvait la maîtriser ; elle l’accompagna partout et lui fit trouver interminables les deux heures qui le séparaient encore du moment où indubitablement il retrouverait sa femme.
A midi et demie précis il était chez lui. Il lança l’ascenseur avec violence et ouvrit la porte avec impétuosité, se dirigeant droit vers la salle à manger où sans doute Marguerite était déjà. Personne… Il sonna.
— Madame est-elle avertie ? Qu’on lui dise que je suis rentré.
— Madame n’est pas encore là. Faut-il servir monsieur ?
— Non, non, certainement. Qu’on attende madame.
Le valet de chambre se retira, essuyant une assiette comme à regret, maussade du dérangement dans sa journée.
Jamais Marguerite n’était en retard. Lesquen ouvrit la fenêtre et regarda dans la rue ; sûrement il allait la voir apparaître. Une silhouette féminine surgit : c’était elle assurément, même il croyait reconnaître son ombrelle… Puis une personne inconnue se dégagea dans le rayon où il pouvait discerner les traits… Une voiture… cette fois c’était elle… mais la voiture passa… La longue rue claire et blanche était presque déserte à cette heure. Hypnotisé, Lesquen regardait toujours, comme si son désir eût possédé la force de la faire venir.
Une heure.
Le domestique se montra.
— Louise demande s’il faut servir.
Cette interrogation exaspéra Lesquen. Il frappa la table du poing avec un « Fichez-moi la paix ! » qui renvoya l’autre à la cuisine plus vite qu’il n’était venu.
Déjà on y discutait la possibilité d’un accident arrivé à madame ; les écrasements journaliers étaient des précédents faciles à invoquer. La cuisinière avait surtout peur des automobiles, la femme de chambre des tramways… « Il en vient dans tous les sens ; moi ça me fait perdre la tête… Pour sûr, il était arrivé quelque chose à « cette pauvre madame » !
Afin de se préparer à cette éventualité, ils se mirent à déjeuner.
— Il faut toujours manger, remarqua la cuisinière.
L’inquiétude de Lesquen devenait intolérable ; il se décida à aller en faire part à sa belle-mère, et à se consulter avec elle sur le parti à prendre. Dans son esprit il n’existait plus le moindre doute : un malheur était arrivé à Marguerite… Lequel ? Où la trouver ?
— Est-ce que madame Mustel a fini de déjeuner ? demanda-t-il fébrilement à la femme de chambre qui lui ouvrit.
— Oui, monsieur ; que monsieur entre au salon ; madame vient tout de suite, madame est en train de s’habiller.
Un peu étonné, Lesquen obéit. Au bout de cinq minutes, impatienté, il frappa à la porte de la chambre :
— Ma tante, j’ai besoin de vous voir tout de suite.
— Je viens, je viens, mon ami.
Encore quelques moments d’attente, puis madame Mustel parut. A sa vue, avant qu’elle eût prononcé une parole, il se jeta vers elle avec un cri :
— Vous savez… elle est morte ?… Dites-le, dites-moi donc la vérité !
— Non, Roger, non, calme-toi… elle n’a rien… elle va bien…
— Alors ?
Madame Mustel semblait atterrée ; elle regardait son gendre avec une espèce d’hébétement. Enfin elle parvint à dire :
— Ne t’inquiète pas, ne me demande rien ; laisse-moi agir.
Et, paraissant reprendre possession de ses facultés :
— Roger, si tu veux suivre mon avis, tout peut bien finir.
— Mais quoi ?… quoi ?… qu’y a-t-il ? Vous me tuez.
Alors, madame Mustel, comme incapable d’expliquer, ouvrit la main droite qu’elle tenait serrée ; elle y cachait une lettre qu’elle passa à Roger, le regardant tout le temps dans les yeux.
Il la déplia, l’ouvrit et lut, de l’écriture de Marguerite :
« Maman, Albert se meurt, je ne le quitte pas. »
« Maman, Albert se meurt, je ne le quitte pas. »
Il relut encore, puis demeura comme assommé, ses yeux seulement interrogeant madame Mustel :
— Je vais y aller… dit-elle. Et toi, au nom de Maxime, tais-toi, laisse-moi faire.
Il balbutia, comme commençant seulement à comprendre :
— Elle est près de lui ?
— Oui.
— Ma femme… Marguerite… elle est près de lui !…
— C’est une horrible fatalité… Je ne m’explique pas…
— Je vais aller la chercher.
— Non, Roger, non, c’est impossible ; je la connais, ce serait fini à jamais entre vous… Il va mourir, Roger — elle ne ment jamais, — tu pourras la reprendre, si tu as pitié aujourd’hui…
— Elle me hait sans doute en ce moment… Marguerite ! Marguerite !…
Et l’homme fort pleura.