Je fus obligé de faire l'aveu de mon manque d'intelligence, et de le prier de suivre le fil de ses raisonnements.
— Comment! me dit-il, si les billets ne sont pas acquittés, les banquiers et négociants de Glascow retomberont sur les chefs montagnards, qui ne sont pas riches en argent comptant, et le diable ne leur rendra pas celui qu'ils ont déjà mangé. Se voyant poursuivis et sans ressources, ils deviendront enragés; cinquante chefs qui seraient restés bien tranquilles chez eux seront prêts à prendre part aux entreprises les plus désespérées, et c'est ainsi que la suspension de paiements de la maison de votre père accélérera le soulèvement qu'on veut exciter.
— Vous pensez donc, lui dis-je, frappé du nouveau point de vue qu'il me présentait, et qui me paraissait fort singulier, que Rashleigh n'a fait tort à mon père que pour hâter le moment d'une insurrection parmi les montagnards, en mettant dans l'embarras les chefs qui ont reçu ses billets en paiement de leurs bois?
— Sans aucun doute, M. Osbaldistone, sans aucun doute! c'en a été la principale raison. Je ne doute pas que l'argent comptant qu'il a emporté n'ait la même destination; mais comparativement c'est un objet de peu d'importance, quoique ce soit à peu près tout ce que Rashleigh y gagnera: les billets ne peuvent lui servir qu'à allumer sa pipe; car je pense bien que M. Owen a mis partout opposition à leur paiement.
— Votre calcul est juste, dit Owen.
— Il a bien essayé d'en faire escompter quelques-uns par Macvittie, Macfin et compagnie. Je l'ai appris, sous le secret, d'André Wylie. Mais ce sont de trop vieux chats pour se laisser prendre à un tel piège, et ils se sont tenus à l'écart. Rashleigh est trop connu à Glascow pour qu'on ait confiance en lui. En 1707, il vint ici pour tramer je ne sais quoi avec des papistes et des jacobites, et il y laissa des dettes. Non, non, il ne trouverait pas ici un shilling sur tous ses billets, parce qu'on douterait qu'ils lui appartinssent légitimement, ou qu'on craindrait de n'en être pas payé. Je suis convaincu que le paquet est tout entier dans quelque coin des montagnes, et je ne doute pas que le cousin Rob ne puisse le déterrer, si bon lui semble.
— Mais le croyez-vous disposé à nous servir de cette manière, M. Jarvie? Vous me l'avez représenté comme un agent du parti jacobite, comme prenant une part active à ses intrigues; sera-t-il porté pour l'amour de moi, ou, si vous le voulez, pour l'amour de la justice, à faire un acte de restitution qui, en le supposant possible, contrarierait ses projets?
— Je ne puis répondre précisément à cela, je ne le puis. Les grands se méfient de Rob, et Rob se méfie des grands. Il a toujours été appuyé par la famille du duc d'Argyle. S'il était parfaitement libre de suivre ses goûts, il serait plutôt du parti d'Argyle que du parti de Breadalbane, car il y a une vieille rancune entre la famille de ce dernier et celle de Rob. Mais la vérité c'est que Rob est de son propre parti, comme Henri Wynd qui disait qu'il combattait pour lui-même; si le diable était le laird, Rob chercherait à être son tenancier, et peut-on l'en blâmer dans l'état où on l'a réduit? Cependant il y a une chose contre vous, c'est que Rob a une jument grise dans son écurie.
— Une jument grise? et que peut me faire…?
— Je parle de sa femme, jeune homme, de sa femme, et c'est une terrible femme! Elle déteste tout ce qui n'est pas des Highlands, et par-dessus toutes choses tout ce qui est anglais. Le seul moyen d'en être bienvenu, c'est de crier vive le roi Jacques et à bas le roi George!
— Il est bien étrange, lui dis-je, que les intérêts commerciaux des citoyens de Londres se trouvent compromis par les projets de soulèvement tramés dans un coin de l'Écosse!
— Point du tout, M. Osbaldistone, point du tout. C'est un préjugé de votre part. Je me souviens d'avoir lu, pendant les longues nuits, dans la chronique de Baker, que les négociants de Londres forcèrent autrefois la banque de Gênes à manquer à la promesse qu'elle avait faite au roi d'Espagne de lui prêter une somme considérable, ce qui retarda d'un an le départ de la fameuse _Armada. _Que pensez-vous de cela, monsieur?
— Qu'ils rendirent à leur patrie un service dont notre histoire doit faire une mention honorable.
— Je pense de même, et je pense aussi qu'on rendrait en ce moment service à l'État et à l'humanité si l'on pouvait empêcher quelques malheureux chefs montagnards de se vouer à la destruction, eux et leurs gens, uniquement parce qu'ils n'ont pas le moyen de rembourser un argent qu'ils devaient regarder comme leur appartenant bien légitimement, si l'on pouvait sauver le crédit de votre père, et par-dessus le marché la somme qui m'est due par la maison Osbaldistone et Tresham. Bien certainement, celui qui ferait tout cela mériterait du roi honneur et récompense, fût-il le dernier de ses sujets.
— Je ne puis dire jusqu'à quel point il aurait droit à la reconnaissance publique, M. Jarvie, mais la nôtre se mesurerait sur l'étendue de l'obligation que nous lui aurions.
— Et nous tâcherions d'en établir la balance, dit M. Owen, aussitôt que M. Osbaldistone serait de retour de Hollande.
— Je n'en doute point, je n'en doute point. C'est un homme solide, et avec mes conseils il pourrait faire de belles affaires en Écosse. Eh bien, messieurs, si l'on pouvait retirer ces billets des mains des Philistins! c'est de bon papier; il était bon quand il se trouvait en bonnes mains, c'est-à-dire dans les vôtres, M. Owen. Je vous nommerais trois personnes dans Glascow (quoi que vous puissiez penser de nous, M. Owen), Sandie Steenson, John Pirie, et un troisième que je ne veux pas nommer en ce moment, qui se chargeraient des recouvrements, et vous avanceraient à l'instant telle somme qui vous est nécessaire pour soutenir le crédit de votre maison, sans vous demander d'autre sûreté.
Les yeux d'Owen s'animèrent à cette lueur d'espoir de sortir d'embarras; mais il reprit bientôt son air soucieux en réfléchissant au peu de probabilité que nous avions de rentrer en possession de ces effets.
— Ne désespérez point, monsieur, ne désespérez point! dit le banquier écossais; j'ai déjà pris assez d'intérêt à vos affaires. J'y suis jusqu'à la cheville, je m'y mettrai jusqu'aux genoux s'il le faut. Je suis comme mon père le diacre, que son âme soit en paix! quand j'entreprends quelque chose pour un ami, je finis toujours par en faire ma propre affaire. Ainsi donc, demain matin, je mets mes bottes, je monte sur mon bidet, et avec M. Frank que voilà, je parcours les bruyères de Drymen. Si je ne fais pas entendre raison à Rob, et même à sa femme, je ne sais qui pourra en venir à bout. Je leur ai rendu service plus d'une fois, sans parler de la nuit dernière, où je n'avais qu'à prononcer son nom pour l'envoyer au gibet. J'entendrai dire peut-être quelques mots de cette affaire dans le conseil commun, de la part du bailli Grahame, de Macvittie et de quelques autres. Ils m'ont déjà montré les dents plus d'une fois, et m'ont jeté au nez ma parenté avec Rob. Je leur ai dit que je n'excusais les fautes de personne, mais que mettant à part ce que Rob avait fait contre les lois du pays, quelques vols de troupeaux, la levée des _black-mails _et le malheur qu'il a eu de tuer quelques personnes dans des querelles, c'était un plus honnête homme que ceux que leurs jambes soutenaient. Et pourquoi m'inquièterais-je de leurs bavardages? Si Rob est un _outlaw, _qu'on aille le lui dire. Il n'y a pas de loi qui défende de voir les proscrits, comme du temps des derniers Stuarts. J'ai dans ma bouche une langue écossaise; et s'ils me parlent, je saurai leur répondre.
Ce fut avec un vif plaisir que je vis le bon magistrat franchir à la fin les barrières de la prudence, grâce à l'influence de son esprit public, jointe à l'intérêt que son bon coeur lui faisait prendre à nos affaires, au désir qu'il avait de n'éprouver ni perte ni retard dans ses rentrées, et à un mouvement de vanité bien pardonnable. Ces motifs opérant en même temps lui firent prendre la courageuse résolution de se mettre lui-même en campagne et de m'aider à recouvrer les papiers de mon père. Tout ce qu'il m'avait dit me fit penser que s'ils étaient à la disposition de cet aventurier montagnard, il serait possible de le déterminer à rendre des effets dont il ne pouvait tirer aucun avantage pour lui-même, et je sentais que la présence de son parent pourrait être utile pour l'y décider. Je consentis donc sans hésiter à la proposition que me fit M. Jarvie de partir le lendemain, et je lui exprimai ma reconnaissance.
Autant il avait mis de lenteur et de circonspection à se décider, autant il mit de promptitude et de vivacité à exécuter sa résolution. Il fit venir Mattie, lui recommanda d'exposer à l'air sa redingote, de faire graisser ses bottes, et de veiller à ce que son cheval eût mangé l'avoine et fût harnaché le lendemain matin à cinq heures, moment qu'il fixa pour notre départ. Il fut réglé qu'Owen attendrait notre retour à Glascow, sa présence ne pouvant nous être d'aucune utilité dans notre expédition. Je pris congé de cet ami zélé, dont je devais la rencontre au hasard. J'installai Owen à mon auberge, dans un appartement voisin du mien, et, ayant donné ordre à André de tenir les chevaux prêts le lendemain, à l'heure indiquée, je me couchai avec plus d'espérance que je n'en avais eu depuis plusieurs jours.
Chapitre XXVII.
Aussi loin que pouvait atteindre votre vue,La terre était aride et d'arbres dépourvue:À peine un seul oiseau traversait l'horizon.Dans ces lieux où jadis roucoulait le pigeonEt qu'animait aussi l'abeille bourdonnante,Règne un silence affreux, et l'onde y est stagnante:Plus de ruisseaux courant sur un lit de caillouxDont l'écho répétait le murmure si doux.
COLERIDGE,Prédiction de la Famine.
Nous étions dans la saison de l'été. M. Jarvie ne demeurait qu'à quelques pas de mistress Flyter; j'avais donné ordre à André de m'attendre à sa porte à cinq heures précises avec nos deux chevaux, et je ne manquai pas de m'y trouver. La première chose que je remarquai en arrivant fut que le cheval donné si généreusement par le clerc Touthope à son client M. Fairservice, en échange de la jument de Thorncliff, était encore, quelque mauvais qu'il fût, un Bucéphale en comparaison de celui contre lequel il avait trouvé le secret de l'échanger. Il avait bien ses quatre pieds; mais il était tellement boiteux que trois seulement paraissaient destinés à le soutenir et que le quatrième, brandillant en l'air, ne semblait être là que pour leur servir de pendant.
— À quoi pensez-vous de m'amener un animal semblable? lui demandai-je avec impatience; qu'est devenu le cheval sur lequel vous êtes venu à Glascow?
— Je l'ai vendu, monsieur; il était poussif, et il aurait mangé gros comme sa tête d'argent s'il était resté dans l'écurie de mistress Flyter. J'ai acheté celui-ci pour le compte de Votre Honneur. C'est un marché d'or: il ne coûte qu'une livre sterling par jambe, c'est-à-dire quatre. On dirait qu'il boite, mais il n'y paraîtra plus quand il aura fait un mille. C'est un trotteur bien connu, on l'appelle Souple-Tam.
— Sur mon âme! André, vous ne serez content que quand ma houssine aura fait connaissance avec vos épaules. Si vous n'allez chercher à l'instant l'autre cheval, je vous jure que vous porterez la peine de votre impudence.
André, malgré mes menaces, ne se pressait pas de m'obéir. Il me dit qu'il lui en coûterait une guinée de dédit pour rompre le marché qu'il avait fait, et quoique je visse bien que le coquin me prenait pour dupe, j'allais, en véritable Anglais, sacrifier de l'argent plutôt que de perdre du temps, quand M. Jarvie parut à sa porte. Il était botté et couvert d'un manteau à capuchon, comme s'il se fût préparé à un hiver de Sibérie, et nous étions dans le temps de la moisson. Deux de ses commis, précédés par Mattie, conduisaient le coursier sage et paisible qui avait l'honneur de porter le digne magistrat dans ses excursions. Avant de se mettre en selle, il me demanda pour quelles raisons je grondais mon domestique, et ayant appris la manoeuvre d'André, il coupa court à tout débat en prononçant que s'il ne rendait sur-le-champ son animal tripède à celui de qui il prétendait l'avoir acheté et s'il ne représentait le quadrupède plus utile qu'il avait disgracié, il l'enverrait en prison et le condamnerait à une amende de la moitié de ses gages. — M. Osbaldistone, lui dit-il, vous paie pour votre service et pour celui de votre cheval, pour le service de deux bêtes, entendez-vous, pendard? J'aurai l'oeil sur vous pendant le voyage.
— Cela ne servirait à rien de me mettre à l'amende, dit André d'un ton d'humeur, je n'ai pas le premier sou pour payer. On ne peut prendre les culottes d'un Highlander.
— Mais vous avez au moins une carcasse qu'on peut mettre en prison, et j'aurai soin qu'on vous y traite comme vous le méritez.
André fut donc obligé de se soumettre aux ordres de M. Jarvie, et il partit en murmurant entre ses dents: — Mal prend d'avoir tant de maîtres, comme disait la grenouille à la herse dont chaque coup de dent la blessait.
Il paraît qu'il ne trouva pas beaucoup de difficulté à se débarrasser de Souple-Tam et à reprendre possession de son ancienne monture, car l'échange fut effectué en quelques minutes, et jamais il ne me parla de l'argent qu'il prétendait avoir eu à payer à titre de dédit.
Nous partîmes enfin; mais nous n'étions pas au bout de la rue dans laquelle M. Jarvie demeurait que nous entendîmes derrière nous de grands cris: Arrêtez! arrêtez! Nous fîmes halte à l'instant, et nous vîmes accourir à toutes jambes les deux commis du banquier qui lui apportaient deux derniers gages du zèle et de l'attachement de Mattie: l'un était un immense mouchoir de soie qui aurait pu servir de voile à un des bâtiments qu'il envoyait aux Indes occidentales, et que mistress Mattie l'engageait à mettre autour de son cou, par-dessus sa cravate, ce qu'il ne manqua pas de faire; l'autre était une recommandation verbale de la part de la femme de ménage, qu'il eût bien soin de ne pas se fatiguer. Je crus remarquer que le jeune homme chargé de cette dernière commission avait grande peine à s'empêcher de rire en s'en acquittant. — C'est bon! c'est bon! répondit M. Jarvie: dites-lui qu'elle est folle. Cela prouve pourtant un bon coeur, ajouta-t-il en se tournant vers moi. Mattie est une femme attentive, quoiqu'elle soit encore bien jeune. En parlant ainsi, il pressa les flancs de son coursier, et nous nous trouvâmes bientôt hors des murs de Glascow.
Tandis que nous cheminions sur une assez belle route qui nous conduisait au nord-est de la ville, j'eus occasion d'apprécier et d'admirer les bonnes qualités de mon nouvel ami. Quoique, de même que mon père, il estimât le commerce comme l'objet le plus important de la vie humaine, cependant il n'en était pas engoué au point de mépriser toute autre connaissance. Au contraire, malgré la manière bizarre et souvent triviale dont il s'exprimait, malgré une vanité d'autant plus ridicule qu'il cherchait à la cacher sous un voile d'humilité bien transparent; enfin, quoiqu'il fût dépourvu de tous les avantages qui résultent d'une éducation soignée, M. Jarvie, dans sa conversation, prouvait à chaque instant qu'il avait l'esprit observateur, juste, libéral, et même aussi cultivé que les circonstances le lui avaient permis. Il connaissait assez bien les antiquités locales, et il me racontait les événements mémorables qui s'étaient passés dans les lieux que nous traversions. Il n'était pas moins instruit dans l'histoire ancienne de sa ville natale, et sa sagacité entrevoyait déjà dans l'avenir les avantages dont elle ne devait jouir que bien des années après. Je remarquai aussi, et avec grand plaisir, que, quoiqu'il fût écossais dans la force du terme, il n'en était pas moins disposé à rendre justice à l'Angleterre. Lorsque André, que le bailli, soit dit en passant, ne pouvait souffrir, imputait le moindre accident qui nous arrivait, comme, par exemple, celui d'un cheval qui se déferrait, à l'influence fatale de l'union de l'Écosse à l'Angleterre, M. Jarvie jetait sur lui un regard sévère et lui disait:
— Paix, monsieur, paix! Ce sont de mauvaises langues, comme la vôtre, qui répandent des semences de haine entre les voisins et les nations. Il n'y a rien de si bien qui ne puisse être mieux, et c'est ce qu'on peut dire de l'acte d'Union. Nulle part on ne s'est prononcé contre elle d'une manière plus décidée qu'à Glascow; nous avons eu des rassemblements, des séditions, des soulèvements: mais c'est un bien mauvais vent que celui qui n'est bon pour personne. Il faut prendre les choses comme on les trouve. Depuis le temps où saint Mungo pêchait des harengs dans la Clyde jusqu'à nos jours, avait-on vu le commerce étranger fleurir à Glascow? Il ne faut donc pas maudire l'Union, puisque c'est elle qui nous a ouvert le chemin de l'Amérique.
André Fairservice n'était pas homme à se rendre à ce raisonnement; il fit même une espèce de protestation en grommelant entre ses dents. — C'était un triste changement que de voir faire en Angleterre des lois pour l'Écosse! Quant à lui, il ne voudrait pas, pour tous les barils de harengs de Glascow ni pour tout le sucre et tout le café des colonies, avoir renoncé au parlement d'Écosse et envoyé notre couronne, notre épée, notre sceptre et notre argent en Angleterre, pour être gardés dans la Tour de Londres par ces mangeurs de plum-puddings. Qu'est-ce que sir William Wallace ou le vieux sir David Lindsay auraient dit de l'Union et de ceux qui y ont consenti?
La route sur laquelle nous voyagions pendant ces discussions avait pris un aspect plus agreste à deux milles de Glascow, et plus nous avancions, plus le pays me paraissait sauvage. Devant, derrière et autour de nous s'étendaient de continuelles et vastes bruyères, dont la désespérante aridité tantôt offrait aux regards un espace de terrain plat et coupé par des flaques d'eau qui se cachent sous une verdure perfide ou sous une tourbe noire, et qu'on appelle _peat-bogs _en Écosse[98], tantôt formait des élévations énormes qui manquaient de la dignité des montagnes, quoique plus pénibles encore à gravir pour le voyageur. Pas un arbre, pas un buisson ne reposait l'oeil fatigué de ce sombre tableau d'une stérilité uniforme. La bruyère elle-même était de cette espèce rabougrie qui ne parvient tout au plus qu'à une floraison imparfaite, et qui, autant que je puis le savoir, couvre la terre de son vêtement le plus commun par sa qualité et sa nuance. Aucun être vivant ne s'offrit à nos regards, si ce n'est quelques moutons dont la laine était d'une étrange diversité de couleur, noire, bleue et orange; c'était principalement sur leurs têtes et leurs jambes que le noir dominait. Les oiseaux mêmes semblaient fuir ce désert, d'où ils auraient eu peine à s'échapper, et je n'y entendis que le cri monotone et plaintif du vanneau et du courlis.
Cependant au dîner, que nous fîmes dans le plus misérable des cabarets, nous eûmes le bonheur de reconnaître que ces oiseaux criards n'étaient pas les seuls habitants des bruyères. La vieille bonne femme[99] nous dit que lebonhomme[100]avait été à la montagne, et cela fut très heureux pour nous, car elle nous servit les produits de sa _chasse, _sous la forme de quelque oiseau en grillades. Elle y joignit du saumon salé, du fromage de lait de vache et du pain d'avoine; c'était tout ce que sa maison pouvait fournir. De la bière très ordinaire, dite _two penny[101], _et un verre de très bonne eau-de-vie complétèrent notre repas; et, comme nos chevaux avaient fait le leur en même temps, nous nous remîmes en route avec une nouvelle ardeur.
J'aurais eu besoin de toute la gaieté que peut inspirer le meilleur dîner pour résister au découragement qui s'emparait insensiblement de moi quand j'associais dans ma pensée l'étrange incertitude du succès de mon voyage avec l'aspect de désolation que présentait le pays que nous parcourions. En effet nous traversâmes des déserts encore plus mornes, encore plus tristes et plus sauvages, s'il est possible, que ceux que nous avions vus dans la matinée. Les misérables huttes qui, çà et là, annonçaient l'existence de quelques créatures humaines, devenaient plus rares à mesure que nous avancions, et quand nous commençâmes à gravir un terrain d'une élévation progressive, elles disparurent tout à fait.
Enfin nous aperçûmes bien loin de nous sur la gauche une chaîne de montagnes qui semblaient d'un bleu foncé. Elles s'étendaient du nord au nord-ouest, et occupèrent toute mon imagination. Là je verrais un pays peut-être aussi sauvage, mais sans doute bien autrement intéressant que celui dans lequel nous étions alors. Leurs pics paraissaient s'élever jusqu'aux nues et présentaient aux yeux une variété de coupes pittoresques bien différentes de l'uniformité fatigante des hauteurs que nous avions gravies jusque-là. En contemplant cette région alpine, je brûlais du désir de faire connaissance avec les solitudes qu'elle devait renfermer et de braver tous les périls pour satisfaire ma curiosité, de même que le marin fatigué de la monotonie d'un long calme voudrait l'échanger pour le mouvement et les risques d'un combat ou d'une tempête. Je fis diverses questions à mon ami M. Jarvie sur le nom et la position de ces montagnes remarquables, mais il ne put ou ne voulut pas y répondre; il me dit seulement que c'était là que commençaient les Highlands. — Vous avez tout le temps de voir les Highlands, répéta-t-il, vous en aurez tout le temps avant de revenir à Glascow. Pour moi je ne les regarde jamais d'avance, je n'aime pas à les voir; elles jettent de la tristesse dans mon âme. Ce n'est pas frayeur, au moins; non, ce n'est pas frayeur. C'est… c'est compassion pour les pauvres créatures à demi mourant de faim qui les habitent. Mais n'en parlons plus. Il ne faut point parler des Highlanders quand on en est si proche: j'ai connu plus d'un honnête homme qui ne serait pas venu jusqu'ici sans faire son testament. Mattie n'était pas trop contente de me voir entreprendre un tel voyage; elle a pleuré, la folle! mais il n'est pas plus étonnant de voir une femme pleurer que de voir une oie marcher sans souliers.
Je tâchai de faire tomber la conversation sur l'histoire et le caractère de l'homme que nous allions voir, mais sur ce sujet M. Jarvie fut impénétrable; ce que j'attribuai en partie à la présence de M. André Fairservice, qui nous suivait de si près que ses oreilles ne pouvaient se dispenser d'entendre chaque mot que nous prononcions, et sa langue prenait la liberté de se mêler à la conversation toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Mais alors M. Jarvie ne manquait guère de le tancer.
— Restez derrière, monsieur, et à la distance qui vous convient, lui dit le bailli comme il s'avançait pour mieux entendre la réponse à une question que je lui avais faite sur Campbell; vous vous mettriez à côté de nous si l'on vous laissait faire. Ce gaillard-là veut toujours sortir du moule à fromage dans lequel il a été jeté. À présent qu'il ne peut plus nous entendre, M. Osbaldistone, je vais répondre à votre question autant que cela me sera possible et pourra vous être utile. Je ne puis vous dire grand bien de Rob, pauvre diable! et je ne peux pas vous en dire de mal, d'abord parce qu'il est mon cousin, et ensuite parce que nous sommes dans son pays et qu'il n'y a pas un buisson derrière lequel un de ses gens ne puisse être caché. Si vous voulez m'en croire, moins vous parlerez de lui, du lieu où nous allons et du motif de notre voyage, plus nous aurons d'espoir de réussir. Nous pouvons rencontrer quelqu'un de ses ennemis; il en a plus d'un dans ces environs. Il a encore la tête droite, mais il peut être obligé de la baisser. Vous savez que le couteau entame quelquefois la peau du plus fin renard.
— Je suis bien décidé, lui répondis-je, à me laisser entièrement guider par votre expérience.
— Fort bien, M. Osbaldistone, fort bien. Mais il faut que je dise deux mots à ce garnement, car les enfants et les imbéciles répètent souvent en plein air ce qu'ils ont entendu au coin du feu. Holà, hé! André! Comment l'appelez-vous? Fairservice?
André, qui, depuis la dernière rebuffade qu'il avait reçue, se tenait à une distance respectueuse, jugea à propos de faire la sourde oreille.
— André, maraud! répéta M. Jarvie; ici, monsieur, ici!
— C'est ainsi qu'on parle à un chien! dit André en s'approchant d'un air d'humeur.
— Et je vous donnerai les gages d'un chien, maraud! si vous ne faites pas attention à ce que j'ai à vous dire. Écoutez-moi bien. Nous allons donc dans les Highlands…
— Je m'en doutais bien, dit André.
— Écoutez-moi, monsieur, et ne m'interrompez pas. Je vous disais donc que nous allons dans les Highlands…
— Vous me l'avez déjà dit, je ne l'ai pas oublié, répondit l'incorrigible André.
— Je vous briserai les os, si vous ne retenez votre langue.
— Une langue retenue rend la bouche baveuse, répliqua André.
Je fus obligé d'intervenir dans ce colloque, et j'imposai silence à André du ton le plus impérieux.
— Je ne dis plus un mot, me répondit-il. Ma mère m'a répété plus d'une fois:
Qui tient la bourse à son plaisirA droit de se faire obéir.
Ainsi vous pouvez parler l'un ou l'autre tant qu'il vous plaira.Je suis muet.
Après cette docte citation, M. Jarvie, craignant qu'elle ne fût suivie d'une autre, s'empressa de prendre la parole pour lui donner ses instructions:
— Faites donc bien attention à ce que je vais vous dire, si vous avez quelque égard pour votre tête, quoiqu'elle ne vaille pas grand argent. Dans l'endroit où nous allons, et où il est probable que nous passerons la nuit, il se trouve des gens de toutes les sectes, de tous les partis, de tous les clans, des habitants des Hautes-Terres, ou Highlands, et des habitants des Basses-Terres, ou Lowlands, leurs voisins. Ils sont souvent en querelles, et l'on y voit moins de bibles ouvertes que de sabres hors du fourreau, surtout quand l'usquebaugh a monté les têtes. Ne vous mêlez pas de leurs affaires, faites rester en repos votre langue bavarde, entendez tout sans rien dire et laissez les coqs se battre.
— Ce n'est pas la peine de me dire tout cela, répliqua André d'un air de dédain. Croyez-vous que je n'aie jamais vu un Highlander, que je ne sache pas comment il faut se conduire avec eux? Je n'ai besoin des leçons de personne. J'ai trafiqué avec eux, mangé avec eux, bu avec eux…
— Et vous êtes-vous aussi battu avec eux?
— Non, non; j'ai toujours pris soin de m'en préserver. Il ne conviendrait pas que moi, qui suis dans mon métier un artiste, un demi-savant, j'allasse me battre avec des ignorants, qui ne sauraient dire en bon écossais, encore moins en latin, le nom d'une seule plante de leurs montagnes.
— Eh bien! si vous voulez conserver votre langue et vos oreilles, car vous aimez à faire usage de l'une comme des autres, je vous recommande de ne pas dire un mot, ni en bien ni en mal, à qui que ce soit dans le clan. Surtout faites bien attention à ne point bavarder sur nous, à ne pas chercher à faire sonner le nom de votre maître et le mien. N'allez pas dire: Celui-ci est le bailli Nicol Jarvie de Glascow, fils du digne diacre Nicol Jarvie, dont tout le monde a entendu parler. Celui-là est M. Frank Osbaldistone, fils unique du chef de la respectable maison Osbaldistone et Tresham, dans la cité, à Londres.
— C'est bon! c'est bon! pourquoi voulez-vous que j'aille parler de vos noms? J'aurais des choses plus intéressantes à dire, je crois.
— Et précisément, sot oison, ce sont ces choses intéressantes que vous pouvez avoir apprises, entendues, devinées ou imaginées, dont je crains que vous ne parliez à tort et à travers.
— Si vous ne me jugez pas en état de parler aussi bien qu'un autre, dit André d'un ton suffisant, payez-moi mes gages et ma nourriture, et je retournerai à Glascow… Il n'y aura pas de grands regrets à notre séparation, comme disait la vieille jument au chariot brisé.
Voyant qu'André prenait encore une fois un ton d'impertinence qui allait me rendre son service plus nuisible qu'utile, je lui déclarai ouvertement qu'il pouvait s'en retourner si bon lui semblait, mais que je ne lui paierais pas un sou de ses gages. Un argument _ad crumenam, _comme disent certains logiciens en plaisantant, produit de l'effet sur presque tous les hommes, et André n'affectait pas de singularité sur ce point. Le limaçon rentra ses cornes, pour me servir de l'expression de M. Jarvie, et, se retirant à quelques pas derrière nous, il nous suivit d'un air de soumission et de docilité.
La concorde étant ainsi rétablie, nous continuâmes paisiblement notre route. Après avoir monté pendant environ six à sept milles d'Angleterre, nous trouvâmes une descente à peu près de même longueur. Le pays était toujours aussi stérile, la vue aussi uniforme. Le seul objet qui pût attirer nos regards étaient les montagnes, dont nous apercevions toujours les sommets escarpés, et qui ne nous paraissaient guère plus rapprochées que quelques heures auparavant. Nous marchâmes sans nous arrêter; et cependant, lorsque la nuit vint envelopper de ses ombres les déserts sauvages et arides que nous traversions, M. Jarvie me dit que nous avions encore trois milles et un peu plus à faire avant d'arriver à l'endroit où nous devions passer la nuit.
Chapitre XXVIII.
Baron de Bucklivy[102],Que le diable t'emporte,Si par toi fut bâtiUn hameau de la sorte!
Pas un morceau de painAu pauvre pèlerin!Que le diable t'emporte,Si par toi fut bâtiUn hameau de la sorte,Baron de Bucklivy!
Pas une simple chaisePour s'asseoir à son aise!Baron de Bucklivy,Que le diable t'emporte,Si par toi fut bâtiUn hameau de la sorte!
Vers populaires en Écosse sur une mauvaise auberge.
La nuit était belle et la lune favorisait notre voyage. Grâce à ses rayons le pays prenait un aspect plus intéressant que pendant le jour, dont la lumière ne faisait qu'en découvrir la stérile étendue; les accidents de la lumière et des ombres prêtaient à ces lieux un certain charme qui ne leur appartenait pas naturellement: tel est le voile dont se couvre une femme sans attraits qui irrite notre curiosité sur ce qui n'a rien d'agréable en soi-même.
Nous continuions à descendre en tournant, et nous arrivâmes à des ravines plus profondes qui semblaient devoir nous conduire sur les bords de quelque ruisseau. Ce présage ne fut pas trompeur. Nous nous trouvâmes bientôt sur les bords d'une rivière qui ressemblait plus à celles d'Angleterre qu'aucune de celles que j'avais vues jusqu'alors en Écosse. Elle était étroite, profonde, et ses eaux coulaient en silence. La clarté imparfaite réfléchie par son sein paisible nous fit voir que nous étions au milieu des montagnes élevées où elle prend sa source. — C'est le Forth, — me dit M. Jarvie avec cet air de respect que j'ai toujours remarqué dans les Écossais pour leurs principales rivières. On a vu même des duels occasionnés par quelques mots peu révérencieux prononcés sur la Clyde, la Tweed, le Forth et le Spey. Je ne saurais critiquer cet innocent enthousiasme, et je reçus l'annonce de mon ami avec la même importance qu'il semblait y attacher. Dans le fait je n'étais pas fâché, après un voyage si long et si ennuyeux, d'approcher d'un pays qui promettait de distraire mon imagination; il n'en fut pas de même de mon fidèle écuyer, et lorsque l'information officielle — c'est le Forth — fut prononcée, je l'entendis murmurer à voix basse: — Hum! s'il avait dit: C'est l'auberge, ce serait une meilleure nouvelle.
Quoi qu'il en soit, le Forth, autant que j'en pus juger à la clarté imparfaite de la lune, me parut mériter le tribut d'admiration que lui accordent ceux qui habitent non loin de ses bords. Une belle éminence de la forme sphérique la plus régulière, couverte d'un taillis de coudriers, de frênes et de chênes nains, mêlés de quelques vieux arbres qui élevaient au-dessus leur tête majestueuse, semblait protéger le berceau où cette rivière prenait naissance. Mon digne compagnon me fit part à ce sujet d'une opinion répandue dans le voisinage; et, tout en m'assurant qu'il n'en croyait pas un mot, le ton bas et mystérieux avec lequel il en parlait prouvait que son incrédulité n'était pas bien affermie. Cette montagne si belle et si régulière, couronnée d'une telle variété d'arbres et de taillis, passait pour renfermer dans ses invisibles cavernes les palais des fées, êtres qui tenaient le milieu entre l'homme et les démons, et qui, sans être positivement malveillants pour le genre humain, devaient pourtant être soigneusement évités, à cause de leur caractère capricieux, irritable et vindicatif.
— On les appelle, continua M. Jarvie en baissant encore davantage la voix, _Daoine Schie _ce qui veut dire, comme on me l'a expliqué, hommes de paix. C'est sans doute pour gagner leur bienveillance qu'on les a nommés ainsi, et je ne vois pas pourquoi nous ne leur donnerions pas aussi ce nom, M. Osbaldistone, car il n'est pas sage de mal parler du laird dans ses domaines. Apercevant alors de loin quelques lumières: — Après tout, continua-t-il d'un ton plus ferme, ce sont autant d'illusions de l'esprit de mensonge, et je ne crains pas de le dire… car voilà les lumières du clachan d'Aberfoil, et nous sommes près du terme de notre voyage.
Cette nouvelle me fit grand plaisir, moins parce qu'elle rendait à mon digne ami la liberté d'exprimer sans risque ses véritables sentiments sur les _Daoine Schie _que parce qu'elle nous promettait quelques heures de repos, dont nous et nos montures avions grand besoin après avoir fait plus de cinquante milles.
Nous traversâmes le Forth à sa source sur un vieux pont de pierre très élevé et très étroit.[103] Mon conducteur m'apprit cependant que, pour franchir cette rivière et toutes ses eaux tributaires, le passage général des Highlands du côté du sud avait lieu par ce qu'on appelait les gués de Frew, toujours très profonds et très difficiles, souvent même impraticables. Au-dessous de ces gués, on ne peut le traverser qu'en remontant à l'est jusqu'au pont de Stirling, de sorte que le Forth forme une barrière naturelle entre les Highlands et les Lowlands d'Écosse, depuis sa source jusqu'au _frith _ou golfe par lequel il se perd dans l'Océan. Les événements que je vais rapporter, et dont nous fûmes témoins, m'engagent à citer l'expression énergique et proverbiale du bailli Jarvie, qui me dit que le Forth était la bride des montagnards.
Environ un mille après avoir passé le pont, nous nous trouvâmes à la porte de l'auberge où nous devions passer la nuit. C'était une hutte plus misérable encore que celle où nous avions dîné: mais on voyait briller de la lumière à travers les petites croisées, on entendait différentes voix dans l'intérieur, et tout nous faisait espérer que nous y trouverions un gîte et un souper, ce qui ne nous était nullement indifférent.
André fut le premier à nous faire remarquer une branche de saule dépouillée de son écorce, placée sur le seuil de la porte entrouverte. Il fit un pas en arrière: — N'entrez pas, nous dit- il, n'entrez pas. Cette branche annonce qu'il se trouve là quelques-uns de leurs chefs ou grands hommes, qui sont à boire l'usquebaugh[104] et qui ne veulent pas être interrompus. Le moins qui puisse nous arriver, si nous y montrons notre nez, c'est d'attraper quelques coups sur la tête, à moins que quelqu'un d'eux n'ait la fantaisie de réchauffer dans notre chair la lame de son dirk, ce qui est possible.
— Je crois, me dit M. Jarvie à voix basse, en réponse à un regard que je lui adressai, que le coucou a raison de chanter une fois l'an.
Deux ou trois filles à demi vêtues parurent à la porte du cabaret et de deux ou trois chaumières voisines en entendant le bruit de nos chevaux, et ouvrirent de grands yeux en nous voyant; mais pas une ne s'approcha de nous pour nous offrir ses services, et, à chaque question que nous fîmes, on nous répondit constamment: — _Ha niel sassenach.[105] _M. Jarvie, qui avait de l'expérience, trouva pourtant bientôt le moyen de leur faire parler anglais. Prenant par le bras un enfant de dix à onze ans, qui n'avait pour tout vêtement qu'un lambeau de vieux plaid, et lui montrant un bawbie[106]:
— Si je vous donne cela, lui dit-il, entendrez-vous le sassenach?
— Oui, oui! répondit le marmot en bon anglais, très certainement.
— Eh bien! mon enfant, allez dire à votre maman qu'il y a ici deux messieurs qui désirent lui parler.
L'hôtesse arriva sur-le-champ, tenant en main un morceau de bois de sapin allumé. La térébenthine de cette espèce de torche qu'on tire généralement des fondrières à tourbe lui donne un éclat pétillant qui fait qu'on l'emploie fréquemment dans les Highlands au lieu de chandelle. La lumière éclairait les traits inquiets et sauvages d'une femme pâle, maigre, et d'une taille plus qu'ordinaire, dont les vêtements malpropres et en haillons atteignaient tout au plus le but que se propose la décence, à l'aide d'un plaid ou mantelet de tartan, et ne pouvaient lui être d'aucune autre utilité. Ses cheveux noirs s'échappant en désordre de sa coiffe, l'air étrange et embarrassé avec lequel elle nous regardait, tout en un mot donnait en la voyant l'idée d'une sorcière interrompue au milieu de ses coupables rites.
Elle refusa positivement de nous recevoir. Nous insistâmes, nous fîmes valoir le long voyage que nous venions de faire, le besoin que nous éprouvions de repos et de nourriture, nous et nos chevaux, et l'impossibilité de trouver un autre gîte avant d'arriver à Callender, village qui, d'après M. Jarvie, était encore éloigné de sept milles d'Écosse. Je n'ai jamais pu savoir bien au juste combien cette distance produit en milles d'Angleterre; mais je crois qu'on peut la calculer au double sans courir le risque de se tromper beaucoup. L'hôtesse obstinée n'eut aucun égard à mes remontrances. — Il vaut mieux aller plus loin que de vous attirer malheur, nous dit-elle en se servant du dialecte écossais des Lowlands, car elle était native du comté de Lennox; ma maison est occupée par des gens qui ne verraient pas de bon oeil des étrangers. Ils attendent du monde, peut-être des Habits-Rouges de la garnison. Elle appuya sur ces derniers mots avec emphase, tout en baissant la voix pour les prononcer. — La nuit est belle, ajouta-t-elle; une nuit passée dans la plaine vous rafraîchira le sang. Vous pouvez bien dormir sous vos manteaux comme une lame dans son fourreau. — Il n'y a guère de fondrières, si vous choisissez bien votre gîte, et vous pouvez attacher vos chevaux à quelque arbre des hauteurs, personne ne leur dira rien.
— Mais, ma bonne femme, lui dis-je pendant que le bailli soupirait et restait dans l'indécision, il y a six heures que nous avons dîné; nous n'avons rien pris depuis ce temps, je meurs véritablement de faim et je n'ai pas envie d'aller me coucher sans souper dans vos montagnes. Il faut absolument que j'entre; faites vos excuses à vos hôtes pour introduire deux étrangers dans leur compagnie. André, conduisez nos chevaux dans l'écurie, et venez nous rejoindre.
L'Hécate de ce lieu me regarda d'un air de surprise en s'écriant:
— On ne peut pas empêcher un entêté de faire ce qui lui plaît: que ceux qui veulent aller à Cupar y aillent[107]. Voyez ces gourmands d'Anglais! en voilà un qui convient qu'il a déjà fait un bon repas dans la journée, et il risquerait sa vie plutôt que de se passer de souper! Mettez du rostbeef et du pudding de l'autre côté du précipice de Tophet, et un Anglais sautera par-dessus pour y arriver; mais je m'en lave les mains! — Suivez-moi, monsieur, dit-elle à André, je vais vous montrer l'écurie.
Je l'avoue, les expressions de l'hôtesse ne me plaisaient guère: elles semblaient annoncer quelque danger; mais je ne voulus pas reculer après avoir déclaré ma résolution, et j'entrai hardiment dans la maison. Après avoir risqué de me rompre les jambes contre un baquet qui se trouvait dans un étroit vestibule, j'ouvris une mauvaise porte en joncs, et je me trouvai, ainsi que M. Jarvie qui me suivait, dans le principal appartement de ce caravansérail écossais.
L'intérieur présentait un aspect singulier pour des yeux anglais. Le feu, alimenté par des tourbes et des branches de bois sec, brûlait au milieu de la salle, et la fumée, n'ayant d'autre issue qu'un trou pratiqué à la toiture, tournoyait autour des solives de la hutte, suspendue en noirs flocons à cinq pieds au-dessus du plancher. L'espace inférieur était tenu assez libre par d'innombrables courants d'air qui arrivaient sur le feu par les fentes du panneau d'osier servant de porte; par deux trous carrés servant de fenêtres et bouchés seulement l'un avec un plaid, l'autre avec les haillons d'une capote, et surtout par les crevasses des murs, construits en cailloux et en tourbe cimentés avec de la boue.
Devant une vieille table de chêne, placée près du feu, étaient assis trois hommes qu'il était impossible de regarder d'un oeil indifférent. Deux d'entre eux avaient le costume des Highlands. L'un, de petite taille, le teint basané, l'oeil vif, les traits animés, l'air irritable, portait des _trews, _pantalons serrés, en une espèce de tricot de diverses couleurs. Le bailli me dit à l'oreille que c'était bien certainement un personnage de quelque importance, car les seuls Duinhewassels[108] portaient des _trews, _et il était même très difficile de les fabriquer au goût highlandais.
L'autre était un homme grand et vigoureux, ayant des cheveux roux, la figure bourgeonnée, les pommettes saillantes et le menton à angle aigu, — espèce de caricature des traits nationaux de l'Écosse. Le _tartan _de ses vêtements différait de celui de son compagnon par une plus grande quantité de carreaux rouges, tandis que le noir et le vert foncé dominaient dans le tissu de l'autre.
Le troisième avait le costume des Lowlands. Il avait le regard fier et hardi, des membres robustes et la tournure militaire. Sa redingote était couverte d'une profusion de galons, et son chapeau à cornes avait des dimensions énormes. Son sabre court et ses pistolets étaient sur la table devant lui. Les deux Highlanders avaient aussi devant eux leurs dirks nus, la pointe enfoncée dans la table. J'appris ensuite que c'était un signe qu'il fallait qu'aucune querelle n'interrompît ou troublât leurs libations. Un grand pot d'étain placé au milieu de la table pouvait contenir quatre pintes d'_usquebaugh, _liqueur presque aussi forte que l'eau-de-vie, que les Highlanders distillent de la drêche, et dont ils boivent une quantité excessive. Un verre cassé et monté sur un pied de bois servait de coupe et circulait avec une rapidité merveilleuse. Ces hommes parlaient tous ensemble et très haut, tantôt en anglais, tantôt en gaélique.
Un autre Highlander, enveloppé dans son plaid, était couché sur le plancher, la tête appuyée sur une pierre avec une botte de paille pour oreiller. Il dormait ou semblait dormir, sans faire attention à ce qui se passait autour de lui. Il paraissait aussi être étranger, car il portait l'épée et le bouclier, armes ordinaires de ses compatriotes quand ils voyagent. Le long des murs on voyait des lits ou crèches de différentes formes, les uns faits avec de vieilles planches, les autres avec des claies en osier; et c'était là que dormait toute la famille, hommes, femmes et enfants, sans autres rideaux que l'épaisse fumée qui s'élevait de tous côtés.
Nous avions fait si peu de bruit en entrant, et les buveurs que j'ai décrits étaient si animés à leur discussion, qu'ils furent quelques minutes sans s'apercevoir de notre arrivée; mais je remarquai que le Highlander couché près du feu se souleva sur le coude, écarta le plaid qui lui couvrait le visage, et, nous ayant regardés un instant, reprit sa première attitude comme pour se livrer de nouveau au sommeil que nous avions interrompu.
Nous nous approchâmes du feu, qui ne nous était pas indifférent après avoir voyagé pendant une soirée très froide, au milieu des montagnes, et ce fut en appelant l'hôtesse que j'attirai sur nous l'attention de la compagnie. Elle s'approcha, jeta des regards inquiets tantôt sur nous, tantôt sur ses autres hôtes, et lorsque je lui dis de nous servir à manger, elle nous répondit en hésitant et avec un air d'embarras qu'elle ne savait pas… qu'elle ne croyait pas… qu'il y eût rien chez elle… rien qui pût nous convenir.
Je l'assurai que nous étions fort indifférents sur la qualité des mets qu'elle pourrait nous offrir, mais qu'il nous fallait quelque chose. Renversant un baquet et une cage à poulets vide, j'en fis deux sièges pour M. Jarvie et pour moi, et André, qui entra en ce moment, se tint debout en silence derrière nous. Les naturels du pays, comme je puis bien les appeler, nous regardaient d'un air qui exprimait qu'ils étaient confondus de notre assurance, et nous cachâmes de notre mieux, sous un air d'indifférence, l'inquiétude que nous avions en secret sur l'accueil que nous feraient ceux qui nous avaient précédés en ce lieu.
Enfin le moins grand des Highlanders, s'adressant à moi, me dit en bon anglais et d'un air de hauteur:
— Vous vous mettez à votre aise comme chez vous, monsieur!
— C'est ce que je fais toujours, répondis-je, quand je me trouve dans une maison ouverte au public.
— Et vous n'avez pas vu, dit le plus grand, par la branche placée à la porte, que des gentlemen ont pris la maison publique pour s'y occuper de leurs affaires privées?
— Je ne suis pas obligé de connaître les usages de ce pays, mais il me reste à apprendre comment trois personnes peuvent avoir le droit d'exclure tous les voyageurs de la seule auberge qui se trouve à plusieurs milles à la ronde.
— Cela n'est pas raisonnable, messieurs, dit M. Jarvie; nous ne voulons pas vous offenser, mais en conscience cela n'est pas raisonnable ni autorisé par la loi. Mais pour établir la bonne intelligence, si vous voulez partager avec nous un pot d'eau-de- vie, gens paisibles que nous sommes…
— Au diable votre eau-de-vie, monsieur, dit le Lowlander en enfonçant fièrement son chapeau sur sa tête; nous ne voulons ni de votre eau-de-vie ni de votre compagnie. En parlant ainsi il se leva: ses compagnons en firent autant et se parlèrent à mots entrecoupés, ajustant leurs plaids, et reniflant l'air comme font leurs compatriotes quand ils veulent se mettre en colère.
— Je vous ai prévenus de ce qui arriverait, messieurs, nous dit l'hôtesse avec humeur, et je devais vous le dire. Sortez de ma maison. Il ne sera pas dit que des gentilshommes seront troublés chez Jeannie Mac-Alpine si elle peut l'empêcher. Des rôdeurs anglais qui courent le pays pendant la nuit viendront déranger d'honnêtes gentilshommes qui boivent tranquillement au coin du feu!
Dans tout autre moment j'aurais pensé au proverbe latin:
Dat veniam carvis, vexat censura columbas.[109]
Mais ce n'était pas l'instant de faire une citation classique, car il me paraissait évident qu'on allait nous chercher querelle. Je m'en inquiétais peu pour moi-même, tant j'étais indigné de l'insolence de ces gens inhospitaliers, mais j'en étais fâché à cause de mon compagnon, dont les qualités physiques et morales n'étaient guère propres à mettre à fin une pareille aventure. Je me levai pourtant quand je vis les autres se lever, je me débarrassai de mon manteau pour être prêt à me mettre plus aisément sur la défensive.
— Nous sommes trois contre trois, dit le moins grand des deux Highlanders en jetant les yeux sur nous; si vous êtes des hommes, dégainons. En parlant ainsi il tira sa claymore et s'avança contre moi. Je me mis en défense sans craindre beaucoup l'issue de ce combat, comptant sur la supériorité de mon arme et sur ma science en escrime.
Le bailli m'imita avec plus de résolution que je ne l'en aurais cru capable.
Voyant le géant highlandais s'avancer contre lui l'arme haute, il secoua une ou deux fois la poignée de sa lame qu'il appelait sa _shabble[110], _et, la trouvant paresseuse à quitter le fourreau où la rouille la fixait depuis longtemps, il saisit un soc de charrue dont on s'était servi en guise de poker[111], et qui était complètement rouge. Il le fit brandir avec tant d'effet qu'il accrocha le plaid de son adversaire et le jeta sur le brasier. Celui-ci le ramassa aussitôt, et donna quelques instants de répit au bailli tandis qu'il s'occupait à éteindre le feu qui en consumait déjà une partie.
André, au contraire, qui aurait dû faire face au champion des Lowlands, je le dis à regret, avait trouvé le moyen de disparaître dès le commencement de la querelle. Mais son antagoniste, l'ayant vu s'enfuir, s'écria: — Partie égale! partie égale! et se contenta avec courtoisie de rester spectateur du combat.
Mon but était de désarmer mon ennemi; mais je n'osais en approcher de trop près, de crainte du dirk qu'il tenait de la main gauche et dont il se servait pour parer les coups que je lui portais, tandis qu'il m'attaquait de la droite. Cependant le bailli, malgré son premier succès, ne se défendait qu'avec beaucoup de peine. Le poids de l'arme dont il se servait, son embonpoint, et même sa colère, avaient déjà épuisé ses forces; il allait se trouver à la merci de son adversaire quand le dormeur, éveillé par le bruit des armes, se leva tout à coup, et, ayant porté les yeux sur lui, se jeta, l'épée nue d'une main et la targe de l'autre, entre le magistrat hors d'haleine et son assaillant:
— _Elle _a mangé le pain de la ville de Glascow, s'écria-t-il, et sur sa foi c'est elle qui se battra pour le bailli Sharvie dans le clachan d'Aberfoil. — Et joignant les actions aux paroles, cet auxiliaire inattendu fit siffler sa lame aux oreilles de son compatriote à la haute taille, qui lui rendit ses coups avec usure. Mais étant tous deux armés de targes, boucliers de bois doublés de cuivre et couverts de peau, qu'ils opposaient avec succès à leurs coups réciproques, il résultait de ce combat plus de bruit que de danger véritable. Il paraît au surplus que nos agresseurs nous avaient attaqués par bravade plutôt que dans le dessein sérieux de nous blesser; car l'habitant des Lowlands qui n'avait joué jusque-là que le rôle de spectateur commença alors à se charger de celui de médiateur.
— Allons, retenez vos bras! retenez vos bras! en voilà assez, en voilà bien assez! Ce n'est pas une querelle à s'ensuivre mort d'homme. Les étrangers se sont montrés hommes d'honneur, ils nous ont donné satisfaction. Je suis aussi chatouilleux que personne sur l'honneur, mais je n'aime pas à voir répandre le sang sans nécessité.
Je n'avais nul désir de prolonger la querelle, et mon adversaire paraissait également disposé à remettre son épée dans le fourreau. Le bailli haletant pouvait être regardé comme _hors de combat, _et nos deux autres champions du bouclier et de la claymore finirent le leur avec autant d'indifférence qu'ils l'avaient commencé.
— Maintenant, dit notre pacificateur, buvons de bon accord comme de braves compagnons. La maison est assez grande pour que nous y tenions tous, il me semble. Je propose que le gros petit homme qui a l'air essoufflé dans cette querelle paie un pot d'eau-de-vie, j'en paierai un autre par représailles, et pour le surplus nous ferons sonner chacun nos _bawbies _comme des frères.
— Et qui me paiera mon beau plaid tout neuf, où le feu a fait un trou par lequel une marmite passerait? dit le grand Highlander. A- t-on jamais vu un homme de bon sens prendre une pareille arme pour se battre?
— Que ce ne soit pas un obstacle à la paix, s'écria le magistrat qui avait enfin repris haleine et qui semblait disposé à jouir du triomphe de s'être conduit avec bravoure et à éviter la nécessité de recourir à une médiation douteuse. — Puisque j'ai fait la blessure, je saurai bien y appliquer l'emplâtre. Vous aurez un autre plaid, un des plus beaux, aux couleurs de votre clan. Dites- moi seulement où je dois vous l'envoyer de Glascow.
— Je n'ai pas besoin de vous nommer mon clan. Je suis du clan du roi, c'est une chose connue: mais vous n'avez qu'à prendre un échantillon de mon plaid… fi! fi! il sent comme une tête de mouton cuite à la fumée. Vous verrez par là l'espèce qu'il faut choisir. Un de mes cousins, un gentilhomme de Glascow qui doit aller vendre des oeufs à la Saint-Martin, ira le chercher chez vous. Mais, brave homme, la première fois que vous vous battrez, si vous avez quelque égard pour votre adversaire, que ce soit avec votre épée, puisque vous en portez une, et non pas avec des tisons et des ferrements rougis au feu, comme un Indien sauvage.
— En conscience, répondit M. Jarvie, chacun fait ce qu'il peut. Ma rapière n'a pas vu le jour depuis la bataille du pont de Bothwell. C'est feu mon père qui la portait alors, et je ne sais même pas trop s'il la mit au grand air, car le combat ne fut pas long. Quoi qu'il en soit, la lame a pris tant d'amitié pour le fourreau qu'il n'a pas été en mon pouvoir de l'en séparer; et voyant que vous m'attaquiez à l'improviste, j'ai saisi pour me défendre le premier outil qui m'est tombé sous la main. De bonne foi, le temps de se battre commence à passer pour moi, et cependant il ne faudrait pas qu'on me marchât sur le pied. Mais où est donc le brave garçon qui a pris si chaudement ma défense? Il faut qu'il boive un verre d'eau-de-vie avec nous, quand ce serait le dernier que je devrais boire de ma vie.
Le champion qu'il cherchait était devenu invisible. Il avait disparu, sans être observé de personne, à la fin de la querelle; mais à sa chevelure rousse et à ses traits sauvages j'avais déjà reconnu en lui notre ami Dougal, le porte-clefs fugitif de la prison de Glascow. J'en fis part à voix basse au bailli, qui me répondit sur le même ton: — Fort bien, fort bien! Je vois que celui que vous savez bien a eu raison de nous dire l'autre jour que ce Dougal a des éclairs de bon sens. Il faudra que je pense à quelque moyen de lui être utile.
Il s'assit alors sur la cage à poulets, et, respirant enfin plus librement: — La mère, dit-il à l'hôtesse, maintenant que je vois que mon sac n'est pas troué, comme j'avais d'assez bonnes raisons pour le craindre, je voudrais avoir quelque chose à y mettre.
Dès que la dame avait vu la querelle apaisée, son humeur avait fait place à la complaisance la plus empressée, et elle se mit sur-le-champ à nous préparer à souper. Rien ne me surprit davantage dans cette affaire que le calme avec lequel elle et toute sa famille en furent témoins. Elle cria seulement à une servante: — Fermez la porte! fermez la porte! blessé ou tué, que personne ne sorte avant que l'écot soit payé. Quant à ceux qui dormaient dans les lits placés le long des murs, ils ne firent que soulever un instant leur corps sans chemise, nous regardèrent et crièrent: _Oigh! oigh! _du ton proportionné à leur âge et à leur sexe, et se rendormirent, je crois, avant que les lames fussent remises dans le fourreau.
Cependant notre hôtesse ne perdit pas de temps pour nous préparer des aliments, et, à mon grand étonnement, elle nous servit un peu après un plat de venaison apprêté dans la poêle à frire de manière à satisfaire sinon des épicuriens, au moins des estomacs affamés. En attendant, on plaça l'eau-de-vie sur la table, et nos montagnards, malgré leur partialité pour l'_usquebaugh, _la fêtèrent convenablement. L'habitant des Lowlands, quand le verre eut fait la ronde une première fois, parut désirer de connaître notre profession et le motif de notre voyage.
— Nous sommes des citoyens de Glascow, dit le bailli d'un air d'humilité; nous nous rendons à Stirling pour y toucher quelque peu d'argent qui nous est dû.
Je fus assez sot, mon cher Tresham, pour me trouver humilié du compte que rendait M. Jarvie de notre prétendue situation; mais je me souvins que je lui avais promis de garder le silence et de le laisser conduire nos affaires comme il le jugerait à propos. Et de bonne foi, c'était bien le moins que je pusse faire pour un homme de son âge, qui, pour me rendre service, avait entrepris un voyage long, pénible, voyage qui, comme vous venez de le voir, n'était pas sans danger.
— Vous autres gens de Glascow, répondit son interlocuteur d'un air de dérision, vous ne faites que parcourir l'Écosse d'un bout à l'autre pour tourmenter de pauvres gens qui peuvent se trouver un peu en retard, comme moi.
— Si nos débiteurs vous ressemblaient, Garschattachin, en conscience, ils nous épargneraient cette peine, car je suis sûr qu'ils viendraient nous apporter eux-mêmes ce qu'ils nous doivent.
— Comment! vous savez mon nom! vous me connaissez!… Eh mais… eh oui! je ne me trompe pas: c'est mon ancien ami Nicol Jarvie, le plus brave homme qui ait jamais compté des couronnes sur une table, et qui en a prêté à plus d'un gentilhomme dans l'embarras. Et veniez-vous chez moi, par hasard? Alliez-vous passer le mont Endrick pour vous rendre à Garschattachin?
— Non, en vérité. Non, M. Galbraith, j'ai d'autres oeufs à cuire… Je sais bien que nous avons un petit compte à régler pour la rente que vous me…
— Au diable le compte et la rente! je ne songe pas aux affaires quand j'ai le plaisir de revoir un ami… Mais comme un _trot- cosey _et unjoseph[112]changent un homme!… N'avoir pas reconnu mon ancien ami le diacre!
— Dites le bailli, s'il vous plaît. Mais je sais ce qui vous trompe: c'est feu mon père, de digne mémoire, qui était diacre; il se nommait Nicol, comme moi. Je ne me souviens pas que vous m'ayez payé les arrérages de la rente depuis son décès, et c'est là sans doute ce qui cause votre erreur.
— Eh bien, que le diable emporte l'erreur avec les arrérages! reprit Galbraith… Je suis enchanté que vous soyez bailli. Messieurs, attention! je porte la santé de mon excellent ami, du bailli Nicol Jarvie. Il y a vingt ans que je le connais ainsi que son père. Eh bien, avez-vous bu? Allons, une autre santé. Je bois à la prochaine nomination de Nicol Jarvie à la place de prévôt de Glascow. Entendez-vous? Je porte la santé du lord prévôt Nicol Jarvie. Et si quelqu'un me dit qu'il trouve dans toute la ville de Glascow un seul homme plus en état de remplir cette place, c'est à moi qu'il aura affaire; à moi, Duncan Galbraith de Garschattachin, et voilà tout. Et en parlant ainsi, il enfonça son chapeau de côté sur sa tête, d'un air de bravade.
L'eau-de-vie qu'il s'agissait de boire était probablement ce qui plaisait davantage aux deux Highlanders dans les santés qu'on venait de porter. Ils commencèrent une conversation dans leur langue avec M. Galbraith, qui la parlait couramment, son habitation étant voisine des Highlands.
— Je l'ai parfaitement reconnu en entrant, me dit tout bas M. Jarvie, mais dans le premier moment je ne savais pas trop comment il voudrait s'y prendre pour payer ses dettes: il se passera encore du temps avant qu'il le fasse sans y être forcé. Mais au fond c'est un brave homme, qui a un bon coeur. Il ne vient pas souvent au marché de Glascow, mais il m'envoie de temps en temps un daim avec des coqs de bruyère, et au bout du compte je puis me passer de cet argent. Mon père le diacre avait beaucoup d'égards pour la famille Galbraith.
Le souper étant prêt, je ne pensais alors qu'à André, mais personne n'avait vu ce fidèle et vaillant serviteur depuis son départ précipité. L'hôtesse me dit pourtant qu'elle croyait qu'il était dans l'écurie, mais qu'elle et ses enfants l'avaient appelé inutilement, sans en pouvoir obtenir de réponse. Elle m'offrit de m'éclairer si je voulais y aller, me disant que pour elle, elle ne se souciait pas d'y aller à une pareille heure. Elle était seule, et on savait bien comment le brownie de Ben-Ey-Gask avait égaré la bonne femme d'Ardnagowan.[113] Son écurie passait pour être hantée par un brownie, et c'est ce qui faisait qu'elle n'avait jamais pu conserver un garçon d'écurie.
Cependant elle prit une torche et me conduisit vers la misérable hutte sous laquelle nos pauvres chevaux se régalaient d'un foin dont chaque brin était plus dur que le tuyau d'une plume. Mais elle me prouva bientôt qu'elle avait eu, pour me faire quitter la compagnie, un autre motif qu'elle n'avait pas voulu faire connaître. — Lisez ceci, me dit-elle en arrivant à la porte de l'écurie et me mettant en mains un morceau de papier plié. Dieu soit loué! m'en voilà débarrassée! Ce que c'est pourtant que de vivre entre des soldats et des Saxons, entre des catérans et des voleurs de bestiaux! Une honnête femme vivrait plus tranquille dans l'enfer qu'aux frontières des Highlands.
En parlant ainsi, elle me remit sa torche et rentra dans la maison.
Chapitre XXIX.
La cornemuse et non la lyreRéveille l'écho de nos monts:Mac-Lean et Gregor, ce sont là les seuls nomsDont chaque montagnard s'inspire.
Réponse de John Cooper à Allan Ramsay.
Je m'arrêtai à l'entrée de l'écurie, si l'on peut donner ce nom à un endroit où les chevaux étaient avec les chèvres, les vaches, les poules et les cochons, sous le même toit que le reste de la maison, quoique, par un raffinement inconnu dans le reste du hameau, et qui, comme je l'appris plus tard, faisait accuser d'orgueil notre hôtesse Jeannie Mac-Alpine, cette division de l'appartement eût une autre entrée que celle des pratiques bipèdes. À la lueur de ma torche, je dépliai mon billet qui était écrit sur un chiffon de papier sale et humide et qui portait pour adresse: — Pour être remis à l'honorable F.-O., jeune gentilhomme anglais. — Il contenait ce qui suit:
«Monsieur,
Il y a aujourd'hui beaucoup d'oiseaux de proie nocturnes dans les champs, ce qui m'empêche de vous aller joindre ainsi que mon estimable parent B. N. J., au clachan d'Aberfoil, comme je me le proposais. Je vous engage à n'avoir avec les gens que vous y trouverez que les communications indispensables. La personne qui vous remettra ce billet est fidèle, et vous conduira dans un endroit où, avec la grâce de Dieu, je pourrai vous voir sans danger. Vous pouvez vous y fier. J'espère que mon parent et vous viendrez visiter ma pauvre maison: je vous y ferai faire aussi bonne chère qu'il est possible à un Highlander, et nous porterons solennellement la santé d'une certaine D. V.; nous parlerons aussi de certaines affaires dans lesquelles je me flatte de pouvoir vous être utile. En attendant je suis, comme c'est l'usage entre gentilshommes, votre humble serviteur,
Je ne fus pas très satisfait de cette lettre, qui ajournait à un temps plus reculé et à un lieu plus éloigné un service que je comptais recevoir sans plus de retard et dans le lieu où j'étais. C'était pourtant une consolation pour moi d'y lire l'assurance que celui qui m'écrivait conservait toujours le désir de m'être utile, car sans lui je n'avais pas la moindre espérance de retrouver les papiers de mon père. Je résolus donc de suivre ses instructions, de me conduire avec précaution devant les étrangers, et de saisir la première occasion favorable pour demander à l'hôtesse comment je pourrais arriver jusqu'à ce mystérieux personnage.
J'appelai alors André à haute voix sans recevoir aucune réponse. Je le cherchai dans tous les coins de l'écurie, la torche à la main, non sans courir le risque d'y mettre le feu, si la quantité de fumier humide n'avait été un préservatif suffisant pour quatre ou cinq bottes de foin que les animaux se disputaient. Enfin, ma patience étant à bout, je l'appelai de nouveau en lui prodiguant toutes les épithètes que la colère put me suggérer. André Fairservice, André, imbécile! âne! où êtes-vous? J'entendis en ce moment une sorte de gémissement lugubre qu'on aurait pu attribuer au brownie lui-même. Guidé par le son, j'avançai vers l'endroit d'où ce bruit m'avait semblé partir, et je trouvai l'intrépide André blotti entre le mur et deux immenses tonneaux remplis de plumes de volailles immolées au bien public et à l'intérêt de l'hôtesse depuis quelques mois. Il fallut joindre la force aux exhortations pour le tirer de sa retraite et le conduire au grand jour.
— Monsieur, monsieur, me dit-il tandis que je l'entraînais, je suis un honnête garçon.
— Qui diable met votre honnêteté en doute? Mais nous allons souper, et il faut que vous veniez nous servir.
— Oui, répéta-t-il sans paraître avoir entendu ce que je venais de lui dire, je suis un honnête garçon, quoi qu'en puisse dire M. Jarvie. Je conviens que le monde et les biens du monde me tiennent au coeur, et bien certainement il y en a plus d'un qui pense comme moi. Mais je suis un honnête garçon; et, quoique j'aie parlé de vous quitter en chemin, Dieu sait que cela était bien loin de ma pensée, et je le disais comme tout ce qu'on dit dans l'occasion pour tâcher de faire pencher la balance de son côté. Oui, je suis attaché à Votre Honneur, quoique vous soyez bien jeune, et je ne vous quitterais pas pour de légères raisons.
— Où diable en voulez-vous venir? Tout n'a-t-il pas été réglé à votre satisfaction? Avez-vous dessein de me parler de me quitter à chaque instant du jour sans rime ni raison?
— Oh! mais jusqu'à présent je ne faisais que semblant, mais en ce moment c'est tout de bon. En un mot, perte ou gain, je n'oserais accompagner Votre Honneur plus avant. Si vous voulez suivre le conseil d'un pauvre homme, contentez-vous d'un rendez-vous manqué sans vous aventurer davantage. J'ai une sincère affection pour vous, et je suis sûr que vos parents m'en sauront gré s'ils vous voient jeter votre gourme et devenir sensé et raisonnable. Mais je ne puis vous suivre plus loin, quand vous devriez périr en chemin faute de guide et de bons avis. C'est tenter la Providence que de vouloir aller dans le pays de Rob-Roy.
— Rob-Roy! m'écriai-je avec surprise; je ne connais personne de ce nom. Que veut dire cette nouvelle invention, André?
— Il est dur, dit André, il est bien dur qu'un honnête homme ne puisse être cru quand il dit la vérité, uniquement parce qu'il ment par-ci par-là quand il y a nécessité de le faire… Vous n'avez pas besoin de me demander qui est Rob-Roy, le voleur qu'il est!… Dieu me préserve! j'espère que personne ne m'entend… puisque vous avez une lettre de lui dans votre poche. J'ai entendu un de ses gens dire à notre grande dégingandée d'hôtesse de vous la remettre. Ils croyaient que je n'entendais pas leur jargon; mais j'en sais plus long qu'on ne pense. Je ne comptais pas vous en parler; c'est la peur… c'est l'intérêt que je vous porte qui me tire les paroles du gosier. Ah! M. Frank, toutes les folies de votre oncle, toutes les frasques de vos cousins ne sont rien en comparaison de ce que vous allez faire! Buvez du vin comme sir Hildebrand; commencez la sainte journée en vidant une bouteille d'eau-de-vie comme squire Percy; cherchez dispute à tout le monde comme squire Thorncliff; courez les filles comme squire John; jouez et pariez comme squire Richard; gagnez les âmes au pape et au diable comme Rashleigh; jurez, volez, n'observez point le sabbat, enfin soyez papiste autant que tous vos cousins ensemble; mais pour l'amour du ciel, ayez pitié de vous-même, et tenez-vous le plus loin possible de Rob-Roy.
Les alarmes d'André étaient exprimées trop naturellement pour que je pusse les regarder comme une feinte. Je me contentai de lui dire que je comptais passer la nuit dans cette auberge, et qu'il eût bien soin de nos chevaux. Quant au reste, je lui ordonnai de garder le plus profond silence sur ses craintes, en l'assurant qu'il pouvait compter que je ne m'exposerais pas imprudemment à aucun danger. Il me suivit dans la maison d'un air consterné, murmurant entre ses dents: — Il faut songer aux hommes avant d'avoir soin des bêtes. De toute cette bienheureuse journée je n'ai mis sous ma dent que les deux cuisses de ce vieux coq de bruyère.
L'harmonie de la compagnie paraissait avoir souffert une interruption depuis mon départ, car je trouvai M. Galbraith et mon ami M. Jarvie se querellant et fort échauffés.
— Je ne puis entendre parler ainsi, disait le banquier lorsque j'entrai, ni du duc d'Argyle ni du nom de Campbell. Le duc est un digne seigneur, plein d'esprit, l'ami et le bienfaiteur du commerce de Glascow.
— Je ne dirai rien contre Mac-Callum-More ni contre Slioch-nan-Diarmid[114], dit le moins grand des deux Highlanders. Je ne suispas de ce côté de Glencroe où l'on peut chercher querelle àInverrara.
— Jamais notre loch ne vit les Lymphades[115] des Campbell, dit le plus grand. Je puis lever la tête et parler sans rien craindre. Je ne me soucie pas plus des Cawmil que des Cowan, et vous pouvez dire à Mac-Callum-More que c'est Allan Iverach qui l'a dit: il y a loin d'ici à Lochow[116].
M. Galbraith, dont l'eau-de-vie qu'il avait bue coup sur coup avait échauffé la tête, frappa du poing sur la table avec violence et s'écria: — Cette famille doit un compte de sang, et il faudra qu'elle le rende. Les os du brave, du loyal Grahame s'agitent et crient vengeance au fond du cercueil contre ce duc et tout son clan. Jamais il n'y a eu de trahison en Écosse que quelque Cawmil ne s'en soit mêlé. Et maintenant que les méchants ont le dessus, ce sont encore les Cawmil qui les soutiennent. Mais cela ne durera plus longtemps; il sera temps d'aiguiser la Pucelle[117] pour raser les têtes sur les épaules. Oui, oui, nous verrons la vieille fille se dérouiller par une moisson sanglante.
— Fi donc, Galbraith! s'écria le bailli, fi donc, monsieur! Pouvez-vous parler ainsi devant un magistrat et risquer de vous attirer de mauvaises affaires? Comment pouvez-vous soutenir votre famille et satisfaire vos créanciers (moi et les autres), si vous agissez de manière à attirer sur vous la rigueur des lois au grand préjudice de tous ceux qui ont des liaisons avec vous?
— Au diable mes créanciers, et vous tout le premier si vous êtes du nombre! Je vous dis que nous aurons bientôt du changement. Les Cawmil ne mettront plus leur chapeau si fièrement sur leur tête; ils n'enverront plus leurs chiens où ils n'oseraient se montrer eux-mêmes; ils ne protégeront plus les brigands, les meurtriers, les oppresseurs; ils ne les exciteront plus à piller et à attaquer des gens qui valent mieux qu'eux, des clans plus loyaux que le leur.
M. Jarvie ne semblait pas vouloir renoncer à la discussion; mais le fumet d'un plat de venaison, que l'hôtesse mit en ce moment sur la table, opéra une diversion heureuse. S'armant d'un couteau tranchant, il dirigea une nouvelle attaque de ce côté, et laissa aux étrangers le soin de continuer le débat.