— Et cela est vrai, dit le plus grand des deux Highlanders, qui s'appelait Stuart, comme je l'appris ensuite. Nous ne serions pas ici aux aguets pour nous saisir de Rob-Roy si les Cawmil ne lui avaient donné retraite. J'avais un jour avec moi trente hommes de mon nom, les uns venant de Glenfinlas, les autres d'Appine. Nous chassâmes les Mac-Gregor, comme on chasse un daim, jusqu'à ce que nous arrivâmes dans la contrée de Glenfalloch. Là, les Cawmil nous arrêtèrent par ordre de Mac-Callum-more, et nous empêchèrent de les poursuivre plus loin, de sorte que nos pas furent perdus. Mais je donnerais bien quelque chose pour être aussi près de Rob-Roy que je l'étais ce jour-là.
Il semblait par malheur que chaque nouveau discours dût contenir quelque chose d'offensant pour mon ami le bailli. — Vous m'excuserez de vous dire ce que je pense, monsieur, répliqua-t-il; mais vous pourriez bien donner votre meilleure toque pour être toujours aussi loin de Rob-Roy que vous l'êtes en ce moment. — Certes! mon fer rouge n'est rien auprès de sa claymore!
— Elle[118] ferait mieux de ne plus parler de son soc[119], ou, par Dieu, je lui ferais rentrer les paroles dans le gosier avec deux doigts de cet acier, dit le plus grand des deux Highlanders en portant la main à sa dague d'un air sinistre et menaçant.
— Non, non, dit le plus petit, pas de querelles, Allan! Si l'homme de Glascow prend intérêt à Rob-Roy, il pourra bien avoir le plaisir de le voir ce soir lié et garrotté, et demain matin faisant des gambades au bout d'une corde. Ce pays en a été assez tourmenté; sa course est finie… Mais il est temps d'aller rejoindre nos gens.
— Un moment, un moment, Inverashalloch, s'écria Galbraith, souvenez-vous du vieux proverbe, ami. — C'est une fière lune, dit Bennygask; une autre pinte, dit Lesley, nous ne partirons pas sans une autre chopine.[120]
— J'ai eu assez de chopines, répondit Inverashalloch; je ne recule jamais pour boire avec un ami ma pinte d_'usquebaugh _ou d'eau-de-vie; mais du diable si je bois un coup de trop quand j'ai une affaire pour le lendemain matin. Et à mon avis, major Galbraith, vous feriez mieux de songer à faire entrer de nuit votre troupe dans le clachan, afin d'être tous prêts à partir.
— Et pourquoi diable tant se presser? bons mets et bonne boisson n'ont jamais nui à la besogne. Et si l'on m'avait écouté, du diable si l'on vous eût fait descendre de vos montagnes pour nous aider. La garnison et notre cavalerie auraient bien suffi pour arrêter Rob-Roy. Voilà le bras qui l'étendra par terre, ajouta-t- il en levant la main, et il n'a pas besoin pour cela de l'aide d'un Highlander.
— Il fallait donc nous laisser où nous étions, dit Inverashalloch: je ne suis pas venu de soixante milles sans en avoir reçu l'ordre. Mais, si vous voulez savoir mon opinion, vous devriez moins jaser si vous avez dessein de réussir. Un homme averti en vaut deux, et c'est ce qui peut arriver à l'égard de celui que vous savez. Le moyen d'attraper un oiseau n'est pas de lui jeter votre chapeau. Ces messieurs ont entendu des choses qu'ils n'auraient pas dû entendre si vous n'aviez dans la tête quelques coups d'eau-de-vie de trop. Vous n'avez besoin de mettre votre chapeau sur l'oreille, major Galbraith; il ne faut pas croire que vous me fassiez peur.
— J'ai dit que je ne me querellerais plus d'aujourd'hui, dit le major avec cet air de gravité solennelle que prend quelquefois un ivrogne, et je tiendrai ma parole. Quand je ne serai pas de service, je ne crains ni vous ni personne dans les Highlands ou les Lowlands; mais je respecte le service. Je voudrais bien voir arriver ces Habits-Rouges. S'il s'agissait de faire quelque chose contre le roi Jacques, ils seraient ici depuis longtemps, mais, quand il n'est question que de maintenir la tranquillité du pays, ils dorment sur les deux oreilles.
Il parlait encore lorsque nous entendîmes la marche mesurée d'une troupe d'infanterie, et un officier suivi de deux ou trois soldats entra dans la chambre où nous étions. Sa voix me fit entendre l'accent anglais, qui me fut agréable après le mélange du jargon des Highlands et des Lowlands dont je venais d'être fatigué.
— Je présume, monsieur, que vous êtes M. Galbraith; major de la milice du comté de Lennox, et que ces messieurs sont les deux gentilshommes des Highlands que je dois trouver ici?
On lui répondit qu'il ne se trompait pas, et on lui proposa de prendre quelques rafraîchissements, ce qu'il refusa.
— Je me trouve un peu en retard, messieurs, leur dit-il, et il faut réparer le temps perdu. J'ai ordre de chercher et d'arrêter deux personnes coupables de trahison.
— Je lave mes mains de cela, dit Inverashalloch; je suis venu ici avec mon clan, pour me battre contre Rob-Roy Mac-Gregor, qui a tué, à Invernenty, Duncan Maclaren, mon cousin au septième degré; quant à ce que vous pouvez avoir à faire contre d'honnêtes gentilshommes qui peuvent parcourir le pays pour leurs affaires, je ne m'en mêle point.
— Ni moi non plus, dit Iverach.
Le major Galbraith prit la chose plus sérieusement, et après avoir fait un hoquet pour exorde, il prononça le discours suivant:
— Je ne dirai rien contre le roi George, capitaine, parce que, comme le fait est, ma commission est en son nom. Mais si ma commission est bonne, capitaine, ce n'est pas à dire que les autres soient mauvaises; et, au dire de bien des gens, le nom de Jacques est tout aussi bon que celui de George. D'un côté, c'est le roi… le roi qui est roi de fait; de l'autre, c'est celui qui devrait l'être par le droit; et je dis qu'on peut être loyal envers l'un et l'autre, capitaine. Ce n'est pas que je ne sois de votre avis pour le moment, capitaine, comme cela convient à un major de milice. Mais quant à la trahison et tout ce qui s'ensuit, c'est du temps perdu que d'en parler: moins on en dit, mieux cela vaut.
— Je vois avec regret, messieurs, dit le capitaine, la manière dont vous avez employé votre temps. Les raisonnements du major se ressentent de la liqueur qu'il a bue, et j'aurais désiré que, dans une occasion de cette importance, vous eussiez agi autrement. Vous feriez bien de vous jeter sur un lit pendant une heure. Ces messieurs sont sans doute de votre compagnie? ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil sur M. Jarvie et sur moi, qui, encore occupés de notre souper, n'avions pas fait attention à l'officier.
— Ce sont des voyageurs, capitaine, dit Galbraith, des voyageurs légitimés par mer et par terre, comme dit le livre de prières.
Le capitaine s'approcha de nous avec une lumière pour nous mieux voir. — Je suis chargé, dit-il, par mes instructions, d'arrêter un jeune homme et un homme plus âgé; or, ces deux messieurs me paraissent répondre au signalement donné.
— Prenez garde à ce que vous dites, monsieur, s'écria M. Jarvie: ne croyez pas que votre habit rouge et votre chapeau galonné puissent vous protéger. J'intenterai contre vous une action en diffamation, en détention arbitraire. Je suis bourgeois de Glascow, monsieur… magistrat, monsieur… mon nom est Nicol Jarvie; c'était celui de mon père avant moi. Je suis bailli, et mon père, Dieu veuille avoir son âme! était diacre.
— C'était un chien aux oreilles coupées[121], dit le majorGalbraith, et il s'est bravement battu contre le roi à Bothwell-Brigg.
— Il payait ce qu'il devait, M. Galbraith, dit M. Jarvie, et il payait ce qu'il achetait: c'était un plus honnête homme que celui qui se trouve sur vos jambes.
— Je n'ai pas le temps d'écouter tout cela, dit l'officier. Messieurs, vous êtes mes prisonniers, à moins que vous ne me présentiez des personnes respectables qui me répondent que vous êtes des sujets loyaux.
— Conduisez-moi devant un magistrat civil, répliqua le bailli, devant le shériff ou le juge de ce canton. Je ne suis pas obligé de répondre à chaque Habit-Rouge qui voudra me faire des questions.
— Fort bien! monsieur, je sais comment il faut se conduire avec les gens qui ne veulent point parler. Se tournant alors vers moi: — Et vous, monsieur, me dit-il, vous plaira-t-il de me répondre? quel est votre nom?
— Frank Osbaldistone, monsieur.
— Quoi! fils de sir Hildebrand Osbaldistone, du Northumberland?
— Non, monsieur, interrompit M. Jarvie, fils de WilliamOsbaldistone, chef de la grande maison de commerce Osbaldistone etTresham de Crane-Alley, à Londres.
— J'en suis fâché, monsieur; mais ce nom augmente les soupçons que j'avais déjà conçus, et me met dans la nécessité de vous prier de me remettre tous les papiers que vous pouvez avoir.
Je remarquai qu'à ces mots les deux Highlanders se regardèrent d'un air d'inquiétude. — Je n'en ai aucun, lui répondis-je.
L'officier ordonna qu'on me désarmât et qu'on me fouillât; la résistance aurait été un acte de folie: je remis donc mes armes, et je me soumis à la recherche, qui fut faite avec autant de politesse qu'on peut en mettre dans une semblable opération. On ne trouva sur moi que le billet que je venais de recevoir.
— Ce n'est pas à cela que je m'attendais, dit l'officier, mais j'y trouve un motif pour vous retenir prisonnier; car je vois que vous entretenez une correspondance par écrit avec ce brigand proscrit, Robert Mac-Gregor Campbell, communément nommé Rob-Roy, qui est depuis si longtemps le fléau de ce district. Qu'avez-vous à dire à cela, monsieur?
— Des espions de Rob! s'écria Inverashalloch: si l'on veut leur rendre justice, il faut les accrocher au premier arbre.
— Nous sommes partis de Glascow, dit M. Jarvie, pour aller toucher de l'argent qui nous est dû. Je ne connais pas de loi qui défende à un homme de toucher ce qui lui est dû. Quant à ce billet, il est tombé par accident entre les mains de mon ami.
— Comment cette lettre s'est-elle trouvée dans votre poche? me demanda l'officier.
Je ne pouvais me résoudre à trahir la confiance de la bonne femme qui me l'avait remise, de sorte que je gardai le silence.
— Pourriez-vous m'en rendre compte, mon camarade? dit l'officier à André, qui était debout derrière nous, et dont les dents claquaient comme des castagnettes depuis qu'il avait entendu la menace des Highlanders.
— Oh! sans doute, général, sans doute, je puis vous dire tout. C'est un homme des Highlands qui a remis cette lettre à cette rusée de bonne femme. Je puis jurer que mon maître n'en savait rien…
— Moi! dit l'hôtesse: on m'a remis une lettre pour un homme qui était chez moi; il a bien fallu que je la rendisse. Dieu merci, je ne sais ni lire ni écrire, et…
— Personne ne vous accuse, bonne femme, taisez-vous. Continuez, mon ami.
— J'ai tout dit, monsieur l'Habit-Rouge, si ce n'est que, comme je sais que mon maître a envie d'aller voir ce damné de Rob-Roy, vous feriez un acte de charité de l'en empêcher et de le renvoyer à Glascow, bon gré mal gré. Quant à M. Jarvie, vous pouvez le garder aussi longtemps que vous le voudrez: Il est assez riche pour payer toutes les amendes auxquelles vous le condamnerez, et mon maître aussi. Pour moi, Dieu me préserve! je ne suis qu'un pauvre jardinier, et je ne vaux pas le pain que vous me feriez manger en prison.
— Ce que j'ai de mieux à faire, dit l'officier, c'est d'envoyer ces trois messieurs au quartier général sous bonne escorte. Ils paraissent en correspondance directe avec l'ennemi, et je me trouverais responsable si je les laissais en liberté. Messieurs, vous voudrez bien vous regarder comme mes prisonniers. Dès que le jour paraîtra, je vous ferai conduire en lieu de sûreté. Si vous êtes réellement ce que vous prétendez être, on en aura bientôt la preuve, et un jour ou deux de détention ne seront pas un grand malheur. Je n'écouterai aucune remontrance, ajouta-t-il en tournant le dos au bailli, dont il voyait la bouche s'ouvrir pour lui répondre; le service dont je suis chargé ne me permet pas d'entrer dans des discussions inutiles.
— Fort bien, monsieur, fort bien! dit M. Jarvie: vous pouvez jouer maintenant de votre violon tant qu'il vous plaira, mais je vous réponds que je saurai vous faire danser avant qu'il soit peu.
L'officier et les Highlanders tinrent alors une espèce de conseil privé, mais ils parlèrent si bas qu'il me fut impossible de rien entendre de ce qu'ils disaient. Quelques instants après ils sortirent tous, ayant l'attention de nous laisser à la porte une garde d'honneur.
— Ces montagnards, me dit le bailli quand ils furent partis, sont des clans de l'ouest. Si ce qu'on en dit est vrai, ils ne valent pas mieux que leurs voisins; s'ils viennent se battre contre Rob, c'est pour satisfaire quelque ancienne animosité, et c'est pour la même raison que Galbraith vient ici avec les Grahame et les Buchanan du comté de Lennox. Je ne les blâme pas trop. Personne n'aime à perdre ses vaches. Et puis voilà une troupe de soldats, pauvres diables! qui sont obligés de tourner à droite ou à gauche, comme on le leur commande, sans savoir pourquoi. Le pauvre Rob aura joliment du fil à retordre au point du jour. Il ne convient pas à un magistrat de rien désirer contre le cours de la justice, mais il me serait bien difficile d'être fâché d'apprendre qu'il leur ait donné à tous sur les oreilles.
Chapitre XXX.
Écoute, général, et regarde-moi bien;Je ne suis qu'une femme, et tu penses peut-êtrePouvoir m'intimider. Apprends à me connaître:Vois si, dans mon malheur, je tremble devant toi,Si je laisse échapper quelque marque d'effroi.Crains plutôt la fureur qui déchire mon âme.
Nous nous arrangeâmes pour passer la nuit aussi bien que le permettait la misérable chambre où nous nous trouvions. Le bailli, fatigué de son voyage et des scènes qui venaient de se passer, et moins intéressé au résultat de notre détention qui ne pouvait avoir pour lui d'autre inconvénient qu'une très courte retraite, d'ailleurs moins difficile sur la bonté ou la propreté de son lit, se jeta sur une des crèches qu'on voyait le long des murs et m'annonça bientôt par un ronflement sonore qu'il dormait profondément. Pour moi, je restai assis près de la table, et, appuyant la tête sur mes bras, je ne goûtai qu'un sommeil interrompu. Je compris, aux discours du sergent et du piquet en station à la porte, qu'il y avait du doute et de l'hésitation dans les mouvements des troupes. On faisait partir des détachements pour obtenir des informations, et ils revenaient sans avoir pu s'en procurer. Le capitaine paraissait inquiet, il faisait partir de nouvelles escouades, et quelques-unes ne revenaient pas au clachan ou village.
Dès les premiers rayons du jour, un caporal et deux soldats entrèrent d'un air de triomphe, traînant après eux un montagnard qu'ils avaient arrêté et qu'ils amenaient au capitaine. Je le reconnus sur-le-champ pour Dougal, notre ci-devant porte-clefs. M. Jarvie, que le bruit qu'ils firent en entrant éveilla, se frotta les yeux, le reconnut aussi et s'écria:
— Que Dieu me pardonne, c'est ce pauvre Dougal qu'ils ont arrêté! Capitaine, je vous donne mon cautionnement, un cautionnement suffisant pour Dougal.
Cette offre généreuse était certainement dictée par la reconnaissance que conservait le bon magistrat du zèle avec lequel Dougal avait embrassé sa querelle dans le combat qu'il avait soutenu contre Inverashalloch. Mais le capitaine ne lui répondit qu'en le priant de ne se mêler que des affaires qui le regardaient et de songer qu'il était lui-même prisonnier en ce moment.
— M. Osbaldistone, s'écria le bailli qui connaissait mieux les formes des lois civiles que celles de la jurisprudence militaire, je vous prends à témoin qu'il a refusé un cautionnement suffisant. Il est indubitable que Dougal aura contre lui une action en dommages et intérêts pour détention arbitraire, et bien certainement j'aurai soin que justice lui soit rendue.
L'officier, dont j'appris alors que le nom était Thornton, ne prêta aucune attention aux discours et aux menaces de M. Jarvie, et, faisant subir un interrogatoire très sévère à son prisonnier, parvint à en tirer successivement, quoique en apparence malgré lui, l'aveu qu'il connaissait Rob-Roy, qu'il l'avait vu l'année dernière… il y avait trois mois… la semaine dernière… la veille… enfin qu'il n'y avait qu'une heure qu'il l'avait quitté. Tous ces aveux échappaient l'un après l'autre à Dougal et ne semblaient arrachés que par la vue d'une corde que le capitaine Thornton jurait de faire servir pour le pendre à une branche d'arbre, s'il ne répondait catégoriquement à toutes ses questions.
— Maintenant, dit l'officier, dites-moi combien d'hommes votre maître a avec lui en ce moment.
Dougal, en promenant ses regards de tous côtés, excepté celui où se trouvait le capitaine, répondit qu'elle ne pouvait être sûre de cela.
— Regardez-moi, chien de Highlander, et souvenez-vous que votre vie dépend de votre réponse. Combien de coquins ce misérable proscrit avait-il avec lui quand vous l'avez quitté?
— Ah! il n'en avait que six sans me compter.
— Et qu'a-t-il fait du reste de ses bandits?
— Ils sont allés avec le lieutenant faire une expédition contre les clans de l'ouest.
— Contre les clans de l'ouest? Hé! cela est assez probable! et que veniez-vous faire dans ces environs?
— Moi, Votre Honneur! ah! je venais en me promenant voir ce queVotre Honneur faisait dans le clachan avec les Habits-Rouges.
— Je crois, me dit M. Jarvie, qui était venu se placer derrière moi, je crois que ce coquin va se montrer faux frère. Je suis bien aise de ne pas m'être mis plus en frais pour lui.
— Maintenant, mon cher ami, dit le capitaine, entendons-nous bien. Vous venez d'avouer que vous êtes venu ici comme espion, et par conséquent vous méritez d'être pendu au premier arbre. Mais si vous voulez me rendre un service, je vous en rendrai un autre. J'ai deux mots à dire à votre chef pour une affaire sérieuse; conduisez-moi avec ma troupe à l'endroit où vous l'avez laissé, et alors je vous rendrai la liberté et vous donnerai cinq guinées par-dessus le marché.
— Oh! s'écria Dougal en se tordant les bras d'un air de détresse, je ne puis faire cela. J'aime mieux être pendu.
— Eh bien, vous le serez, mon cher ami. Que votre sang retombe sur votre tête! Caporal Cramp, soyez le grand prévôt du camp, et expédiez-moi ce coquin.
Le caporal s'était placé depuis quelques instants en face de Dougal, tenant en mains une corde qu'il avait trouvée dans un coin de la chambre et qu'il lui montrait avec affectation en y formant un noeud coulant. Dès que l'ordre fatal fut donné, il la lui jeta autour du cou, et à l'aide de deux soldats se mit en devoir de l'entraîner hors de la chambre.
Dougal, effrayé de voir la mort de si près, s'écria comme il se trouvait déjà sur le seuil de la porte: — Un moment, messieurs, un moment… Mais arrêtez donc! elle consent à faire ce que Son Honneur exige.
— Emmenez cette créature, s'écria le bailli, il mérite vingt fois d'être pendu! Emmenez-le donc, caporal! pourquoi ne l'emmenez-vous pas?
— Brave homme, répondit le caporal, c'est mon avis et mon opinion que si j'étais chargé de vous conduire à la potence, du diable si vous seriez si pressé!
Cet _aparté _m'empêcha de faire attention à ce qui se passa entre le capitaine et son prisonnier. Mais j'entendis alors celui-ci dire d'un ton tout à fait subjugué: — Et vous me laisserez aller dès que je vous aurai conduit où est Rob-Roy, sur votre conscience?
— Je vous en donne ma parole, vous serez libre à l'instant. Caporal, que la troupe se range en ordre de bataille. Et vous, messieurs, vous nous suivrez; j'ai besoin de tout mon monde, je ne puis laisser personne pour vous garder.
En un clin d'oeil la troupe fut sous les armes et prête à marcher. On nous emmena comme prisonniers avec Dougal. En sortant du cabaret, j'entendis notre nouveau compagnon de captivité rappeler au capitaine la promesse qu'il lui avait faite de lui donner cinq guinées.
— Les voici, répondit l'officier en lui mettant dans la main cinq pièces d'or: mais songez bien, misérable, que, si vous essayez de me tromper, je vous fais sauter le crâne de ma propre main.
— Ce vaurien, me dit M. Jarvie, est cent fois pire que je l'avais jugé. C'est un traître, une perfide créature! Oh! cette soif du lucre! cette soif du lucre! que de choses elle fait faire! feu le diacre, mon digne père, avait coutume de dire que l'argent perdait plus d'âmes que le fer ne tuait de corps.
L'hôtesse s'avança alors, et demanda le paiement de l'écot en y comprenant tout ce qu'avaient bu le major Galbraith et les deux montagnards. Le capitaine dit que cela ne le regardait point. Mais mistress Mac-Alpine lui répliqua que si elle n'avait su qu'ils attendaient Son Honneur, elle ne leur aurait pas fait crédit; qu'elle ne reverrait peut-être jamais M. Galbraith, ou que si elle le revoyait elle n'en serait pas plus riche; qu'elle était une pauvre veuve, et qu'elle n'avait pour vivre que le produit de son auberge.
Le capitaine Thornton coupa court à ses lamentations en lui payant le mémoire, qui ne montait qu'à quelques shillings d'Angleterre, quoiqu'il présentât un total formidable en monnaie du pays. Il voulait même généreusement payer la portion qui était à la charge de M. Jarvie et à la mienne; mais le bailli, sans égard pour l'avis de l'hôtesse qui lui disait tout bas: — Laissez-le faire, laissez-le faire, laissez payer les chiens d'Anglais, ils nous tourmentent assez! demanda qu'on fit la distraction de la portion de la dette qui nous concernait et l'acquitta sur-le-champ. Le capitaine saisit cette occasion pour nous faire avec civilité quelques excuses de notre détention. — Si vous êtes, comme je l'espère, nous dit-il, des sujets du roi loyaux et paisibles, vous ne regretterez pas un jour perdu quand le bien de son service l'exige: dans le cas contraire, je ne fais que mon devoir.
Il fallut bien nous contenter de cette apologie, et nous le suivîmes, quoique fort à contre-coeur.
Je n'oublierai jamais la sensation délicieuse que j'éprouvai quand, en sortant de l'atmosphère épaisse, étouffante et enfumée de la hutte des Highlands où nous avions si désagréablement passé la nuit, je pus respirer l'air frais du matin et voir les rayons brillants du soleil levant, qui, sortant d'un tabernacle de nuages d'or et de pourpre, éclairait le paysage le plus pittoresque qui eût jamais ravi mes yeux. À gauche était la vallée dans laquelle le Forth serpentait vers l'orient et entourait une belle colline de la guirlande formée par les arbres de ses bords. À droite, au milieu d'une profusion de taillis, de monticules et de roches sauvages, s'étendait le lit d'un grand lac que l'haleine de la brise du matin soulevait doucement en petites vagues dont chacune étincelait à son tour par le reflet des rayons du soleil. De hautes montagnes, des rocs escarpés et des rives sur lesquelles se balançaient les branches mobiles du bouleau et du chêne servaient de limites à cette ravissante nappe d'eau; le frémissement harmonieux du feuillage de ces arbres brillant au soleil donnait aussi à cette solitude une espèce de vie et de mouvement. L'homme seul semblait dans un état d'infériorité au milieu d'une scène où tous les traits de la nature étaient pleins de grandeur et de majesté. Les misérables huttes, appelées _bourochs _par le bailli, au nombre de douze environ, qui composaient le village ou le clachan d'Aberfoil, étaient construites de pierres jointes ensemble avec de la terre au lieu de mortier, et couvertes de gazon jeté sans soin sur des branches d'arbres coupées dans les forêts voisines. Les toits en descendaient presque à terre, de sorte qu'André nous dit qu'il aurait été possible, la nuit précédente, que nous eussions pris ces cabanes pour de petits monticules et que nous ne nous fussions aperçus que nous étions sur des maisons que lorsque les jambes de nos chevaux auraient passé au travers du toit.
D'après tout ce que nous vîmes, nous pûmes juger que la maison de mistress Mac-Alpine, qui nous avait paru si misérable, était comparativement la plus belle du hameau; et si ma description, mon cher Tresham, vous donne envie d'en juger par vos yeux, je présume que vous trouverez encore les choses à peu près dans le même état, car les Écossais sont un peuple qui ne se livre pas facilement aux innovations, même quand elles ont pour but d'améliorer leur sort.[122]
Notre départ donna l'éveil aux habitants de ces tristes demeures, et plus d'une vieille femme vint faire une reconnaissance sur sa porte entrouverte. En voyant ces sibylles, la tête couverte d'un bonnet de laine d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux gris, leur visage ridé, leurs longs bras, en les entendant s'adresser les unes aux autres, en gaélique, des paroles accompagnées de gestes qui ne peignaient pas la bienveillance, mon imagination me représenta les sorcières de Macbeth, et je crus lire dans les traits de ces vieilles toute la malice des fatales soeurs. Les enfants même qui sortaient des maisons, les uns tout à fait nus, les autres imparfaitement couverts de quelques lambeaux de tartan, faisaient des grimaces aux soldats anglais avec une expression de haine nationale et de méchanceté qui semblait au- dessus de leur âge. Je remarquai particulièrement que, quoique la population de ce village parût assez considérable en raison du nombre de femmes et d'enfants que nous apercevions, pas un homme, pas un garçon au-dessus de douze ans ne s'offrait à nos regards. J'en conclus qu'il était probable que nous recevrions d'eux dans le cours de notre expédition quelques témoignages d'amitié encore plus expressifs que ceux dont nous avaient assurés toutes les figures que nous avions rencontrées.
Ce ne fut qu'à notre sortie du village que nous pûmes bien juger de toute l'étendue de l'affection qu'on nous portait. À peine l'arrière-garde avait-elle passé les dernières maisons pour entrer dans un petit sentier qui conduisait dans les bois qu'on voyait de l'autre côté du lac que nous entendîmes un bruit confus de cris de femmes et d'enfants, et de ces battements de mains dont les matrones des Highlands accompagnent toujours les exclamations que leur arrachent la haine et la colère.
— Que signifie ce tapage? demandai-je à André qui était pâle comme la mort.
— Je crois que nous ne le saurons que trop tôt. Cela signifie que les femmes des Highlanders vomissent des imprécations et des malédictions contre les Habits-Rouges et contre tout ce qui parle la langue saxonne. J'ai bien entendu des femmes anglaises et écossaises proférer des imprécations; ce n'est une merveille dans aucun pays; mais, Dieu me préserve! jamais de semblables à celles de ces langues montagnardes. Savez-vous ce qu'elles disent? qu'elles voudraient voir tous les Habits-Rouges égorgés comme des moutons, se laver les mains jusqu'au coude dans leur sang, les voir couper en si menus morceaux que le plus gros ne pût suffire pour le dîner d'un chien comme il advint à Walter Cuming de Guiyock, et je ne sais combien d'autres choses semblables qui n'ont pas passé par d'autres gosiers que les leurs. Enfin, à moins que le diable ne vienne lui-même leur donner des leçons, je ne crois pas qu'elles puissent se perfectionner dans la science de jurer et de maudire. Mais le pire de tout, c'est qu'elles nous disent de continuer notre route vers le lac, et de prendre garde où nous aborderons.
Les observations que j'avais faites, et ce qu'André venait de me dire, ne me laissaient guère de doute qu'on n'eût projeté une attaque contre nous. La route semblait de plus en plus faciliter cette interruption désagréable. Elle s'écartait d'abord du lac, pour traverser un terrain marécageux couvert de bois taillis, et dans lequel il se trouvait d'épais buissons ou touffes d'arbres qu'on aurait dit plantés exprès pour favoriser une embuscade. Nous avions quelquefois à traverser des torrents qui descendaient des montagnes, et dont le cours était si rapide que les soldats, dans l'eau jusqu'au-dessus des genoux, ne pouvaient résister à sa violence qu'en se tenant trois ou quatre par le bras. Je n'avais aucune expérience dans l'art militaire; mais il me semblait que des guerriers à demi sauvages, tels qu'on m'avait représenté les Highlanders, pouvaient, dans de telles circonstances, faire avec avantage une attaque contre des troupes régulières. Le bon sens du bailli lui avait fait faire les mêmes remarques, et il en avait tiré les mêmes conséquences. Il demanda à parler à l'officier commandant, ce qu'il fit à peu près en ces termes:
— Capitaine, lui dit-il, ce n'est pas pour vous demander quelque faveur que je désire vous parler; je les méprise, et je commence même par faire toutes mes protestations et réserves de vous poursuivre pour cause d'oppression et de détention arbitraire; mais, étant sincèrement attaché au roi George et à son armée, je prends la liberté de vous demander si vous ne pensez pas que vous pourriez choisir un moment plus favorable, et prendre des forces plus considérables, pour gravir ce glen? Si vous cherchez Rob-Roy, on sait qu'il n'a jamais été à la tête d'une troupe de moins de cinquante hommes déterminés; et, s'il y joint les gens de Glengyle, de Glenfinlas et de Balquiddar, il peut servir à votre détachement un plat qui ne serait pas à son goût. Mon sincère avis, comme ami du roi, serait donc que vous retournassiez au clachan, car ces femmes d'Aberfoil sont comme les cormorans et les goëlands de Cumries, qui ne chantent jamais que pour annoncer une tempête.
— Soyez tranquille, monsieur, répliqua le capitaine Thornton: je dois exécuter mes ordres. Mais puisque vous dites que vous êtes ami du roi George, vous serez charmé d'apprendre qu'il est impossible que le rassemblement de bandits dont les brigandages désolent le pays depuis si longtemps échappe aux mesures qui viennent d'être prises pour les détruire. L'escadron de milice commandé par le major Galbraith, et auquel deux compagnies de cavalerie ont dû se joindre, s'empare en ce moment des défilés inférieurs de cette contrée sauvage, et trois cents Highlanders, sous les ordres des deux chefs que vous avez vus à l'auberge, doivent garder la partie supérieure. Enfin différents détachements de troupes régulières occupent l'entrée de tous les glens et toutes les montagnes. Les informations que nous avons reçues sur Rob-Roy sont d'accord avec les aveux que ce coquin vient de nous faire, et il paraît certain qu'ayant appris qu'il est cerné de toutes parts, il a congédié la plus grande partie de ses gens dans l'espoir de se cacher plus facilement, ou de s'évader, grâce à sa connaissance des lieux.
— Je crois, reprit M. Jarvie, qu'il y a ce matin plus d'eau-de- vie que de bon sens dans la tête de M. Galbraith; et, quant à vos trois cents montagnards, si j'étais à votre place, je ne m'y fierais point. Les faucons n'arrachent pas les yeux aux faucons. Ils peuvent se quereller entre eux, jurer les uns contre les autres, se battre, se tuer, mais ils se réuniront toujours contre ceux qui portent des culottes et qui ont une bourse dans leur gousset.
Il paraît que cet avis ne fut pas tout à fait perdu. Le capitaine ordonna à ses soldats de former leurs rangs, d'armer leurs mousquets et de mettre la baïonnette au bout du fusil. Il forma une avant-garde et une arrière-garde, chacune sous les ordres d'un sergent, et leur ordonna de se tenir sur le _qui vive, _Dougal subit un interrogatoire, dans lequel il persista dans toutes les déclarations qu'il avait déjà faites. Le capitaine lui ayant reproché de le conduire par un chemin qui paraissait suspect et dangereux, — Ce n'est pas _elle _qui l'avait fait, répondit-il avec une brusquerie qui semblait accompagnée de naïveté: si vous aimez les grandes routes, il fallait prendre celle qui conduit à Glascow!
Cette réponse passa, et nous nous remîmes en marche.
Quoique notre route nous eût conduits vers le lac, il était tellement ombragé que nous n'avions pu jusque-là qu'entrevoir cette belle nappe d'eau à travers quelques percées; mais alors le chemin le côtoyait tout à coup au sortir du bois, et nous pûmes en contempler toute l'étendue, miroir spacieux qui dans un calme profond réfléchissait avec magnificence les sombres et hautes montagnes parées de bruyères, les vieux rocs à la tête chenue, et la verdure d'une certaine partie de ses rives. Les montagnes étaient en cet endroit si près du lac, si hautes et si escarpées, qu'il était impossible de trouver un autre passage que l'étroit sentier que nous suivions, dominé par des rochers, d'où il aurait suffi de rouler des pierres pour nous écraser sans que nous eussions pu faire la moindre résistance. Ajoutez à cela que la route faisait des coudes à chaque instant, en suivant les baies et les promontoires du lac, de sorte qu'il était rare que la vue pût s'étendre à cent pas devant et derrière nous. Notre position parut causer quelque inquiétude à l'officier commandant. Il donna de nouveau l'ordre à ses soldats d'avoir l'oeil au guet et de se tenir sur leurs gardes, et il réitéra à Dougal la menace de le faire périr à l'instant s'il l'avait conduit dans quelque embuscade.
Celui-ci écouta ses menaces d'un air de stupidité impénétrable, qu'on pouvait attribuer également à une conscience qui n'a rien à se reprocher, ou à une résolution bien ferme de trahir ceux qu'il s'était chargé de guider.
— Si les gentilshommes cherchaient les Gregarach, dit-il, à coup sûr ils ne devaient pas s'attendre à les trouver sans courir quelques petits dangers.
Comme il prononçait ces mots, le sergent qui commandait l'avant- garde cria: Halte! et envoya un de ses hommes annoncer au capitaine qu'il avait aperçu un parti de Highlanders sur un rocher qui dominait le sentier par où nous allions passer. Presque au même instant un soldat de l'arrière-garde vint l'avertir qu'on entendait dans le bois, sur les derrières, le son d'une cornemuse.
Le capitaine Thornton, qui avait autant de courage que d'habileté, résolut de forcer le passage en avant, sans attendre qu'il fût attaqué par-derrière; pour rassurer ses soldats, il leur dit que la cornemuse qu'ils avaient entendue appartenait sans doute au corps de montagnards qui s'avançait sous les ordres d'Iverach et d'Inverashalloch, et il leur fit sentir qu'il était important pour eux de tâcher de s'emparer de la personne de Rob-Roy avant l'arrivée de ces auxiliaires, afin de n'avoir à partager avec personne ni l'honneur du succès ni la récompense promise pour sa tête. Il ordonna à l'arrière-garde de rejoindre le centre, rapprocha son corps d'armée de l'avant-garde et déploya ses forces de manière à présenter un front aussi étendu que le permettait l'étroit sentier sur lequel nous nous trouvions. Il fit placer Dougal au centre, en lui renouvelant la promesse de le faire pendre s'il arrivait qu'il l'eût trompé. On nous assigna le même poste, comme celui où il y avait le moins de danger; et le capitaine Thornton, prenant sa demi-pique des mains d'un soldat qui la portait, se mit à la tête de son corps, et donna l'ordre de marcher en avant.
La troupe s'avança avec la bravoure naturelle aux soldats anglais. La frayeur avait presque fait perdre l'esprit à André; et, s'il faut dire la vérité, ni M. Jarvie ni moi n'étions fort tranquilles. Nous ne pouvions voir avec une indifférence stoïque notre vie hasardée dans une querelle qui nous était étrangère. Mais il fallait faire de nécessité vertu.
Nous avançâmes jusqu'à vingt pas de l'endroit où l'avant-garde avait aperçu des montagnards. C'était un petit promontoire qui s'avançait dans le lac, et autour de la base duquel le sentier tournait, comme je l'ai déjà annoncé. Mais en cet endroit, au lieu de suivre le bord de l'eau, il montait en zigzag sur le rocher, qui, sans cela, aurait été inaccessible. Le sergent nous fit dire qu'il apercevait sur le sommet les toques et les fusils de plusieurs montagnards couchés ventre à terre comme pour nous surprendre, et couverts par des bruyères qui croissaient sur ce rocher. Le capitaine lui ordonna de marcher en avant, de déloger l'ennemi, et lui-même avança avec le reste de sa troupe pour le soutenir.
L'attaque qu'il méditait fut suspendue par l'apparition inattendue d'une femme qui se montra tout à coup sur le haut du rocher.
— Arrêtez! s'écria-t-elle d'un ton d'autorité, et dites-moi ce que vous cherchez dans le pays de Mac-Gregor.
J'ai rarement vu une figure plus noble et plus imposante que celle de cette femme. Elle pouvait avoir de quarante à cinquante ans, et sa physionomie devait avoir autrefois offert des traits frappants d'une beauté mâle, quoique ses traits eussent plutôt un air de dureté et d'expression farouche, et qu'on y remarquât déjà des rides formées, soit par suite de la vie errante qu'elle menait depuis plusieurs années, couchant souvent sur la dure et exposée à toutes les intempéries de l'air, soit par l'influence des chagrins qu'elle avait essuyés et des passions qui l'agitaient. Elle ne portait pas son plaid sur la tête et les épaules, comme c'est l'usage des femmes d'Écosse, mais elle en entourait son corps, suivant la coutume des soldats highlandais. Elle avait sur la tête une toque d'homme surmontée d'une plume, tenait à la main une épée nue et portait à sa ceinture une paire de pistolets.
— C'est Hélène Campbell, la femme de Rob, me dit très bas M. Jarvie d'un air fort alarmé. Il y aura parmi nous plus d'une côte brisée avant qu'il soit longtemps.
— Que cherchez-vous ici? demanda-t-elle une seconde fois au capitaine Thornton qui s'avançait.
— Nous cherchons le proscrit Rob-Roy Mac-Gregor Campbell, répondit l'officier. Nous ne faisons pas la guerre aux femmes; ne tentez donc pas de vous opposer au passage des troupes du roi, et vous n'éprouverez de nous que de bons traitements.
— Oui! répliqua l'amazone, je connais depuis longtemps vos bons traitements! Vous ne m'avez laissé ni nom ni réputation. Les ossements de ma mère se soulèveront dans le tombeau quand les miens iront l'y rejoindre. Vous n'avez laissé à moi et aux miens ni maison, ni lit, ni couvertures, ni bestiaux pour nous nourrir, ni toisons pour nous couvrir. Vous nous avez tout enlevé, tout, jusqu'au nom de nos ancêtres, et maintenant vous venez pour nous enlever la vie.
— Je n'en veux à la vie de personne, dit le capitaine, mais je dois exécuter mes ordres. Si vous êtes seule, vous n'avez rien à craindre: s'il se trouve avec vous des gens assez insensés pour nous opposer une résistance inutile, ils n'auront à accuser qu'eux-mêmes du sort qui les attend. Sergent, en avant!
— En avant, marche! cria le sergent. Hourra! mes enfants! une bourse pleine d'or pour la tête de Rob-Roy!
Il s'avança au pas de charge, suivi de six soldats, et monta l'étroit sentier qui conduisait sur le promontoire; mais à peine étaient-ils arrivés au premier tournant de ce défilé qu'une décharge d'une douzaine de coups de fusil se fit entendre. Le sergent, atteint d'une balle à la poitrine, chercha à se maintenir quelques instants; il s'accrocha aux aspérités du roc pour monter plus avant, mais ses forces l'abandonnèrent, et après un dernier effort il tomba de rocher en rocher jusque dans le lac, où il disparut. Trois soldats restèrent morts sur la place, et les trois autres, blessés plus ou moins dangereusement, se replièrent sur le corps d'armée.
— Grenadiers, en avant! cria le capitaine. — Il faut vous rappeler qu'à cette époque les grenadiers portaient cette arme destructive d'où ils ont tiré leur nom. Les quatre soldats ainsi armés se mirent donc en tête de la colonne, et Thornton les suivit avec toute sa troupe pour les soutenir. — Messieurs, nous dit-il alors, vous êtes libres, pourvoyez à votre sûreté. Grenadiers, ouvrez la giberne! grenade en main!
Le détachement s'avança en poussant de grands cris; les grenadiers jetèrent leurs grenades dans les buissons où l'ennemi se tenait caché, et la troupe monta au pas de charge pour déloger l'ennemi. Dougal, oublié dans le tumulte, s'enfonça prudemment dans les broussailles qui croissaient sur le roc, et y monta avec la rapidité du chat-pard. J'imitai son exemple, pensant bien que tout ce qui suivrait le sentier tracé se trouverait exposé au feu des montagnards. J'étais hors d'haleine, car un feu roulant répété par mille échos, l'explosion des grenades, les cris des soldats, les hurlements de leurs ennemis ne pouvaient qu'exciter de plus en plus mon désir d'atteindre un lieu de sûreté. Il me fut pourtant impossible de rejoindre Dougal, qui sautait d'une pointe de rocher sur une autre aussi lestement qu'un écureuil, et je finis par le perdre de vue.
Me trouvant alors assez éloigné des combattants pour n'avoir rien à craindre, au moins pour le moment, je m'arrêtai pour chercher à découvrir ce qu'étaient devenus mes compagnons, et je les aperçus tous les deux, chacun dans une situation fort désagréable.
M. Jarvie, à qui la peur avait sans doute donné un degré d'agilité qui ne lui était pas ordinaire, était parvenu à monter jusqu'à la hauteur d'environ trente pieds sur le roc; quand il voulut passer d'une pointe sur une autre, le pied lui glissa malheureusement, et de telle manière qu'il aurait été bien certainement rejoindre feu son père, le digne diacre, dont il aimait tant à citer les faits et gestes, si, par hasard, une grosse épine n'eût accroché le pan de sa redingote et ne l'eût retenu; nouveau danger qui n'eût pas été moindre s'il n'avait trouvé le moyen de conserver une position à peu près horizontale, en saisissant de la main droite une autre branche voisine, mais plus basse que la première. On aurait pu croire qu'il voltigeait entre le ciel et la terre, et il ne ressemblait pas mal à l'enseigne de la _Toison d'or _qu'on voit à Londres sur la porte d'une boutique de mercier dans Ludgate-Hill.
André n'avait pas pris le même chemin que Dougal: chemin que M. Jarvie et moi avions suivi, mais non avec le même succès. Il en avait choisi un autre pour une double raison: d'abord parce que la montée en était moins rapide, et ensuite parce qu'il s'en trouvait plus voisin. Il monta effectivement assez rapidement jusqu'à une petite plate-forme qu'il rencontra, et qui était à peu près de niveau avec l'endroit où le bailli était suspendu. Là il se trouva arrêté par des rochers perpendiculaires qu'il était impossible de gravir, et il ne pouvait changer de position que pour redescendre dans le défilé d'où il était parti, ce qui n'était nullement de son goût. Il avait sous ses pieds le détachement du capitaine Thornton, au-dessus de lui des montagnards, de manière que le sifflement des balles qui se croisaient sur sa tête semblait lui annoncer à chaque instant sa dernière heure. Il courait de tous côtés sur son étroite plate-forme, poussant des cris affreux, et implorant la merci des deux partis, en anglais et en écossais, suivant le côté vers lequel la victoire semblait incliner. M. Jarvie seul répondait à ses exclamations par des gémissements que lui arrachait autant la peur que sa situation précaire.
Ma première idée fut de courir à son secours. Mais, de l'endroit où je me trouvais, il m'était physiquement impossible d'arriver à lui, en étant séparé par le précipice au-dessus duquel il était suspendu. André, qui n'en était éloigné que d'environ cinquante pas, aurait pu facilement lui rendre ce service; mais ni mes signes, ni mes prières, ni mes ordres, ni mes menaces ne purent le décider à se rapprocher du lieu du combat; et, après avoir couru encore quelque temps comme un homme privé de raison, il finit par se jeter le ventre contre terre, et ne se releva que lorsque le feu eut entièrement cessé.
Tout cela fut l'affaire de quelques minutes; et, n'entendant plus le bruit de la fusillade, j'en conclus que la victoire s'était déclarée pour l'un des partis. Ne pouvant voir le champ de bataille du lieu où j'étais, je gagnai une éminence voisine qui le dominait, afin d'implorer la compassion des vainqueurs, quels qu'ils fussent, en faveur du pauvre bailli, bien convaincu qu'on ne le verrait pas suspendu au milieu des airs, comme le tombeau de Mahomet, sans lui prêter une main secourable.
Dès que je fus sur cette hauteur, je vis que le combat avait fini, comme je le prévoyais, par la défaite totale du capitaine Thornton. Une troupe de Highlanders le désarmait, lui et une douzaine d'hommes qui lui restaient, et qui presque tous étaient couverts de blessures. La troupe avait été exposée à un feu meurtrier dont elle ne pouvait se garantir et qui l'extermina presque entièrement, tandis que les montagnards, protégés par leur position, n'eurent qu'un homme tué et deux blessés par les grenades, comme je l'appris ensuite; car en ce moment je ne pus connaître que le résultat de l'affaire, en voyant le capitaine et le peu d'hommes qui lui restaient environnés d'une horde de sauvages trépignant d'une joie féroce et soumettant leurs ennemis vaincus à toutes les conséquences des lois de la guerre.
Chapitre XXXI.
Oui, malheur aux vaincus! telle fut la menaceQue répéta jadis d'une terrible voixLe belliqueux Brennus dont la bouillante audaceFit céder la balance aux glaives des Gaulois,Lorsque Rome orgueilleuse et cependant soumiseApportait sa rançon à ses fiers ennemis.Oui, malheur aux vaincus! c'est encor la deviseQue portent nos drapeaux dans les pays conquis.
La Gauliade.
Mon premier soin fut alors de chercher des yeux Dougal parmi les vainqueurs. Je ne doutais plus que le rôle qu'il avait joué ne fût concerté d'avance pour amener dans ce défilé dangereux l'officier anglais et sa troupe, et je ne pus m'empêcher d'admirer l'adresse avec laquelle ce demi-sauvage, en apparence si naïf, avait caché son dessein et s'était fait arracher, comme de force et par crainte, les fausses informations que son but était de donner. Je sentais que nous ne pouvions sans danger approcher des vainqueurs dans le premier moment d'une victoire qui était souillée par des actes de cruauté; car je vis les montagnards, ou, pour mieux dire, des enfants qui les avaient suivis, poignarder quelques soldats mourants qui cherchaient encore à se relever. J'en conclus qu'il ne serait pas prudent de nous présenter à eux sans quelque médiateur; et comme je ne voyais pas Campbell, en qui je devais reconnaître alors le fameux Rob-Roy, j'avais résolu de réclamer la protection de son émissaire Dougal.
Après l'avoir inutilement cherché, je retournai à l'endroit que je venais de quitter, pour réfléchir de nouveau sur les moyens d'aller au secours de l'honnête banquier. Mais, à ma grande satisfaction, je vis qu'il avait abandonné son poste aérien et qu'il était assis au pied du roc au haut duquel il était naguère suspendu. Je me hâtai d'aller le joindre et de lui offrir mes félicitations sur sa délivrance. Il n'était pas d'abord très disposé à les recevoir avec la même cordialité que je les lui offrais, et une forte quinte de toux interrompit à plusieurs reprises les doutes qu'il exprimait sur leur sincérité.
— Hem! hem! hem!… On dit qu'un ami!… hem!… qu'un ami vaut mieux qu'un frère… hem!… Pourquoi suis-je venu ici, M. Osbaldistone, dans ce pays maudit de Dieu et des hommes?… Hem! hem! hem!… Que Dieu me pardonne de jurer!… Hem!… Ce n'était que pour vous. Pensez-vous donc qu'il soit bien beau… hem! hem! bien beau de m'avoir laissé suspendu comme un archange entre le ciel et la terre, sans même essayer… hem!… sans essayer de venir à mon secours?
Je n'épargnai pas les apologies, et je lui fis voir l'endroit où je me trouvais lorsque cet accident lui était arrivé; il se convainquit par ses propres yeux qu'il m'eût été impossible d'aller le joindre; et, comme il avait dans le coeur autant de justice et de bonté que de vivacité dans l'esprit, il me tendit la main et me rendit ses bonnes grâces. Je profitai de ma rentrée en faveur pour lui demander comment il était parvenu à se tirer d'embarras.
— À me tirer d'embarras! Je serais resté suspendu jusqu'au jour du jugement dernier plutôt que de m'en tirer moi-même, ayant la tête pendante d'un côté, et les pieds de l'autre. C'est la créature Dougal qui m'a tiré d'embarras, comme il l'avait fait hier. Il est venu à moi avec un autre Highlander, a bravement coupé d'un coup de dirk les deux pans de ma redingote, et ils m'ont replanté sur mes jambes, aussi sain que s'il ne m'était rien arrivé. Voyez pourtant comme il est utile d'avoir des habits de bon drap! Si la redingote eût été de vos camelots ou de vos draps légers de France, elle se serait déchirée cent fois sous un poids comme celui de mon corps. Dieu bénisse l'ouvrier qui en a fabriqué le tissu! J'étais là-haut, nageant dans l'air comme le poisson dans l'eau, aussi en sûreté qu'une gabarre attachée au rivage par un triple câble à Broomielaw.
Je lui demandai alors ce qu'était devenu son libérateur.
— La créature, répondit-il en continuant à l'appeler ainsi, la créature m'a dit qu'il ne serait pas trop sage de me montrer à la dame en ce moment, et il m'a conseillé de rester ici jusqu'à ce qu'il revînt, ce que je ne manquerai pas de faire. J'ai dans l'idée qu'il vous cherche. C'est un garçon plein de bon sens. Je crois qu'il ne se trompe pas relativement à la dame. Hélène Campbell, étant fille, ne brillait point par la douceur, et elle n'a pas changé de caractère en se mariant. Bien des gens disent que Rob-Roy lui-même en a une sorte de crainte respectueuse. Je crois qu'elle ne me reconnaîtrait pas, car il y a bien des années que nous ne nous sommes vus. Bien décidément, j'attendrai Dougal avant de me montrer à elle.
Je lui dis que ce parti me paraissait le plus prudent. Mais le destin avait décidé que pour cette fois la prudence du bailli ne lui serait d'aucune utilité.
Lorsque la fusillade avait cessé, André s'était relevé, et n'osant encore descendre de sa plate-forme, il y restait appuyé contre un roc, position qui le découvrit aux yeux de lynx des montagnards quelques instants après que la victoire se fut déclarée en leur faveur. Aussitôt ils poussèrent un grand cri, et cinq ou six d'entre eux, le couchant en joue, lui signifièrent, par des gestes auxquels il était impossible de se méprendre, qu'il fallait qu'il vînt les trouver sur-le-champ, ou qu'ils prendraient un moyen plus prompt pour le faire descendre.
André n'était pas homme à se refuser à une pareille invitation. La crainte du danger le plus imminent lui ferma les yeux sur celui qui paraissait inévitable. Il descendit donc sur-le-champ à reculons, par la route la plus courte, quoique la moins facile, marchant sur ses genoux, rampant à plat ventre suivant les occasions, s'accrochant aux fentes du rocher, à ses aspérités et aux arbrisseaux qu'il rencontrait, et n'oubliant jamais, chaque fois qu'il avait une main libre, de la tendre vers ceux qui le menaçaient, comme pour implorer leur merci. Les montagnards semblaient s'amuser de la terreur d'André, et ils tirèrent par- dessus sa tête deux ou trois coups de fusil, plutôt pour se divertir de sa frayeur que dans l'intention de le blesser, et afin de le voir redoubler d'efforts pour arriver au bout d'une course périlleuse que la crainte pouvait seule lui avoir donné le courage d'entreprendre.
Enfin il arriva au pied de la montagne, ou pour mieux dire il y tomba; car, ayant glissé lorsqu'il n'en était plus qu'à huit ou dix pieds, il roula jusqu'au bas, sans se faire aucun mal. Quelques montagnards l'aidèrent à se relever, et, avant qu'il fût bien affermi sur ses jambes, ils l'avaient déjà débarrassé de son chapeau, de son gilet, de sa cravate, de ses bas; enfin, ils mirent une telle célérité à le dépouiller qu'on pouvait dire qu'il était tombé complètement habillé, et qu'il s'était relevé au même instant, effrayant par sa nudité presque absolue. Dans cet état, ils le traînèrent, sans égards pour ses pieds nus, à travers les broussailles et les pointes aiguës des rochers, jusqu'à l'endroit où s'était livré le combat et où toute la troupe était encore rassemblée.
Ce fut tandis qu'ils l'emmenaient ainsi qu'en passant vis-à-vis l'espèce de gorge où nous étions assis ils nous découvrirent malheureusement. À l'instant cinq à six Highlanders armés accoururent à nous, en nous menaçant de leurs claymores, de leurs poignards et de leurs pistolets. Vouloir opposer quelque résistance eût été folie, d'autant plus que nous étions sans armes. Nous nous soumîmes donc à notre destin; et ce fut avec quelque rudesse que ceux qui s'occupèrent de notre toilette se préparaient à nous réduire àl'état de nature[123](pour me servir de la phrase du roi Lear), comme le bipède _déplumé _André Fairservice, qui était à quelques pas de nous, transi autant de crainte que de froid. Un heureux hasard nous préserva de cet excès d'outrage; car, au moment où je venais d'être débarrassé de ma cravate, vraie batiste, garnie en dentelles, par parenthèse, et que le bailli venait de céder les restes de sa redingote, Dougal parut, et la scène changea. Il cria, menaça, jura, autant que j'en pus juger par ses gestes et par le ton dont il s'exprimait, et força les pillards non seulement à nous laisser ce qu'ils s'apprêtaient à prendre, mais à nous rendre ce qu'ils nous avaient pris. Il arracha ma cravate au montagnard qui s'en était emparé; et, dans le zèle qu'il mit à m'en faire la restitution, il la serra autour de mon cou avec assez de force pour me faire croire qu'il avait, pendant son séjour à Glascow, non seulement servi de substitut de geôlier de la prison, mais pris quelques leçons de l'exécuteur des hautes-oeuvres. Il replaça de même sur les épaules de M. Jarvie les lambeaux de sa redingote écourtée, et, se mettant en marche avec nous, il sembla ordonner aux autres montagnards d'avoir pour nous et pour le bailli surtout respect et attention. André aurait bien désiré que la protection que nous accordait Dougal s'étendît jusqu'à lui, mais ce fut en vain qu'il l'implora; il ne put même obtenir que ses souliers lui fussent rendus.
— Non, non, lui répondit Dougal, vous n'êtes pas un gentilhomme, vous, et il y en a ici plus d'un qui vaut mieux que vous et qui marche nu-pieds. Et, laissant à André le soin de nous suivre, ou plutôt laissant aux montagnards qui l'entouraient le soin de presser sa marche, il nous fit rentrer dans le défilé où le combat avait eu lieu pour nous conduire comme prisonniers devant la femme-chef de la bande, grondant, repoussant, frappant même ceux qui semblaient vouloir s'approcher de nous de trop près, comme s'il était plus menacé que nous-mêmes par ceux qui semblaient vouloir prendre à notre capture plus d'intérêt qu'à lui.
Enfin nous parûmes devant l'héroïne du jour, dont les traits farouches, comme ceux des figures martiales et sauvages qui nous environnaient, me frappèrent, je l'avoue, d'une véritable crainte. Je ne sais si Hélène avait pris une part active au combat, mais les taches de sang qu'on voyait sur ses mains, sur ses bras, sur ses vêtements, sur la lame de son épée qu'elle tenait aussi à la main, son teint enflammé, le désordre de ses cheveux, dont une partie s'était échappée de dessous la toque rouge surmontée d'une plume qui formait sa coiffure, tout semblait prouver qu'elle n'en était pas restée simple spectatrice. Ses yeux noirs et vifs et toute sa physionomie annonçaient l'orgueil de la victoire et le plaisir de la vengeance satisfaite. Elle n'avait pourtant l'air ni cruel ni sanguinaire, elle me rappelait plutôt quelques portraits des héroïnes de l'Ancien Testament, que j'avais vus dans les églises catholiques de France. Elle n'avait pas la beauté d'une Judith, ni les traits inspirés d'une Débora, ni ceux de la femme d'Héber le Cinéen, aux pieds de laquelle l'oppresseur d'Israël qui demeurait dans l'Haroseth des Gentils baissa la tête, tomba et ne se releva plus[124]; mais l'enthousiasme peint sur sa figure, une sorte de dignité farouche auraient pu donner quelques idées aux artistes qui ont traité des sujets sacrés.
Je ne savais trop en quels termes m'adresser à cette femme extraordinaire; mais M. Jarvie me tira d'embarras en se chargeant de la harangue. Après avoir toussé plusieurs fois: — Je m'estime fort heureux, dit-il, mais n'ayant pas réussi à donner au mot _heureux _toute l'emphase qu'il voulait y mettre, — très heureux, reprit-il en appuyant sur ce mot, d'avoir l'occasion de souhaiter le bonjour à l'épouse de mon cousin Rob. Comment vous portez-vous? ajouta-t-il en tâchant de prendre le ton d'importance et de familiarité qui lui était ordinaire; comment vous êtes-vous portée pendant ce temps? Ce n'est pas hier que nous nous sommes vus. Vous m'avez peut-être oublié, mistress Mac-Gregor Campbell; mais tout au moins vous vous rappellerez feu mon père, le digne diacre, Nicol Jarvie de Salt-Market à Glascow… C'était un honnête homme… un homme solide… un homme qui vous respectait vous et les vôtres. Ainsi donc, comme je vous le disais, mistress Mac- Gregor Campbell, je m'estime heureux de vous voir, et je vous demanderais la permission de vous embrasser comme ma cousine, si vos gens ne me tenaient le bras d'une manière un peu gênante; et pour vous dire la vérité, comme un magistrat doit le faire, je crois qu'avant de songer à faire bon accueil à vos hôtes, un peu d'eau ne vous serait pas inutile.
Le ton familier de ce discours n'était guère en harmonie avec l'état d'exaltation où se trouvait alors l'esprit d'une femme animée par le combat qui venait d'avoir lieu, échauffée par la victoire, et qui allait prononcer une sentence irrévocable sur la vie et la mort des prisonniers qu'elle avait faits.
— Qui diable êtes-vous, s'écria-t-elle, vous qui osez prétendre à une parenté avec les Mac-Gregor, sans porter leur habit et sans parler leur langage? Qui êtes-vous? parlez, vous qui avec la langue et la forme du limier venez vous reposer parmi les daims.
— Il est possible, cousine, répondit le bailli sans se troubler, que notre parenté ne vous ait jamais été expliquée; mais c'est une chose sûre, et qu'il est facile de prouver. Ma mère Elspeth Mac- Farlane était épouse de mon père le diacre Nicol Jarvie, que Dieu fasse paix à leurs âmes! Elspeth était fille de Farlane Mac- Farlane, qui demeurait à Loch-Sloy. Or ce Farlane Mac-Farlane avait épousé Jessy Mac-Nab de Struckallachan, qui était cousine au cinquième degré de votre mari, car Duncan…
La virago interrompit cette généalogie pour lui demander avec hauteur si un ruisseau coulant librement reconnaissait quelque parenté avec l'eau qu'on y avait puisée pour l'employer aux vils usages domestiques de ceux qui habitaient sur ses bords.
— Vous avez raison, cousine, répondit M. Jarvie, et cependant, en été, quand le ruisseau montre les pierres blanches de son lit desséché, il ne serait pas fâché qu'on lui rapportât toutes les gouttes d'eau qu'on en a retirées. Je sais bien que dans vos montagnes vous faites peu de cas de la langue qu'on parle à Glascow et des vêtements qu'on y porte, mais il faut pourtant bien que chacun parle le langage qu'il a appris dans son enfance, et il me semble que mon gros ventre et mes courtes jambes ne figureraient pas trop bien sous l'habillement de vos montagnards. D'ailleurs, cousine, continua-t-il sans faire attention aux signes que lui faisait Dougal, qui voyait que cette harangue impatientait l'amazone, puisque vous honorez votre brave mari… comme toute femme doit le faire, puisque l'Écriture le commande, … puisque vous l'honorez, comme je le disais, vous devez vous rappeler que, sans parler du collier de perles que je vous ai envoyé le jour de vos noces, j'ai rendu à Rob quelques services dans le temps où il faisait un commerce honnête en bestiaux, quand il ne s'occupait ni à se battre, ni à piller, ni à désarmer les soldats du roi, ce qui est défendu par les lois.
Il touchait là une corde dont le son n'était pas agréable aux oreilles de sa cousine. Elle leva la tête d'un air de fierté, et dit en souriant avec mépris et amertume:
— Oui, sans doute! vous et ceux qui vous ressemblent pouviez prétendre à être nos parents quand nous étions vos misérables esclaves, vos porteurs d'eau et vos fendeurs de bois, les pourvoyeurs de bestiaux pour vos banquets, les victimes de vos lois oppressives et tyranniques; mais à présent que nous sommes libres, … libres par suite de l'acte qui ne nous a laissé ni asile, ni nourriture, ni vêtements, qui m'a privée de tout… de tout!… je frémis quand je pense que je ne puis m'occuper d'autres idées que de celles de vengeance, et je veux couronner cette glorieuse journée par une action qui rompra tous les noeuds qui peuvent exister entre les Mac-Gregor et les rustres des Basses-Terres. Allan, Dougal, qu'on lie ensemble ces trois Anglais, et qu'on les précipite dans le lac. Qu'ils aillent y chercher les parents qu'ils peuvent avoir dans nos montagnes.
Le bailli, alarmé de cet ordre, ouvrait la bouche pour adresser à sa cousine une remontrance qui n'aurait probablement servi qu'à l'irriter davantage, quand Dougal, le poussant rudement, se plaça devant lui et adressa à sa maîtresse, dans sa langue, un discours vif et animé qui faisait un contraste frappant avec la manière lente et presque stupide avec laquelle je l'avais entendu s'exprimer en anglais au clachan d'Aberfoil. Je ne doutai pas un instant qu'il ne plaidât en notre faveur.
La dame lui répliqua, ou plutôt interrompit sa harangue, en s'écriant en anglais, comme si elle eût voulu nous donner un avant-goût du sort qu'elle nous destinait:
— Vil chien et fils de chien! hésitez-vous à exécuter mes ordres? si je vous ordonnais de leur arracher le coeur, afin de voir dans lequel des deux il se trouve plus de trahison contre les Mac- Gregor, ne devriez-vous pas m'obéir? ne le feriez-vous pas? Cela s'est fait du temps de la vengeance de nos pères.
— Certainement, certainement, répondit-il, mon devoir est d'obéir. Cela est raisonnable. Mais si c'était… si c'était la même chose pour vous de faire jeter dans le lac ce capitaine et quelques-uns de ces Habits-Rouges, je le ferais avec beaucoup plus de plaisir; car ceux-ci sont des amis de Gregarach. Ils ne sont venus que sur son invitation, et je puis le certifier, puisque c'est moi qui leur ai porté sa lettre.
Elle allait lui répondre, et probablement décider de notre sort, quand le son d'un pibroch se fit entendre au commencement du défilé. C'étaient sans doute les mêmes cornemuses que l'arrière- garde de Thornton avait entendues dans le bois et qui l'avaient décidé à forcer le passage en avant, de crainte d'être attaqué par-derrière. Le combat n'ayant duré que quelques instants, les montagnards qui suivaient cette musique militaire ne purent arriver qu'après qu'il fut terminé, quoiqu'ils eussent doublé le pas en entendant la fusillade. La victoire avait été complète sans leur secours, et leurs camarades n'attendaient que leurs félicitations.
Il y avait une différence frappante entre le parti qui arrivait et celui qui avait défait le capitaine Thornton, et elle était entièrement à l'avantage des derniers venus. Parmi les montagnards qui entouraient la chieftainesse[125], si je puis, sans blesser la grammaire, donner ce nom à la femme de Rob-Roy, on voyait des vieillards, des enfants à peine en âge de porter les armes, même des femmes, enfin tous ceux qui ne prennent part à des opérations militaires que dans un cas de nécessité extrême; et cette circonstance avait encore ajouté au chagrin et à la confusion du capitaine, quand il avait reconnu que ses braves vétérans avaient été écrasés par des ennemis si méprisables. Mais les trente à quarante Highlanders que nous apercevions en ce moment étaient tous dans la fleur de l'âge, bien faits, robustes; et le costume qu'ils portaient faisait voir des muscles fortement dessinés. Ils étaient aussi beaucoup mieux armés. La bande qui avait combattu sous les ordres de l'amazone n'avait qu'une quinzaine de fusiliers, les autres étaient armés de haches, de faux, de bâtons noueux, et quelques-uns seulement avaient un long couteau ou des pistolets. Mais ceux qui arrivaient avaient tous à la ceinture des pistolets et un poignard, une claymore au côté, un fusil à la main, et un bouclier rond en bois, doublé en cuivre et couvert de peau, et du milieu duquel partait une pointe aiguë en acier. Ils le portaient sur le dos dans leurs marches, quand ils se servaient d'armes à feu, et le tenaient de la main gauche quand ils se battaient à l'arme blanche.
Mais il était facile de voir que ces guerriers d'élite n'avaient pas à s'applaudir d'une victoire pareille à celle que leurs compagnons venaient de remporter. La cornemuse ne faisait entendre que des sons lugubres, séparés par de courts intervalles, et qui ne ressemblaient nullement au chant joyeux du triomphe. Ils arrivèrent en silence devant Hélène, l'air morne et les yeux baissés, la cornemuse continuant à rendre des sons mélancoliques.
Hélène s'avança vers eux. Sa physionomie exprimait un mélange de crainte et de colère. — Que veut dire cela, Alaster? dit-elle au joueur de cornemuse. Pourquoi ces accents de tristesse après une victoire…? Robert, Hamish, où est le Mac-Gregor? où est votre père?
Ses deux fils, qui étaient à la tête de cette troupe, s'avancèrent vers elle à pas lents et d'un air irrésolu. Ils lui dirent quelques mots dans leur langue, et à l'instant elle poussa un cri perçant que répétèrent toutes les femmes et tous les enfants en battant des mains et en levant les bras au ciel. Les échos des montagnes, qui avaient gardé le silence depuis la fin du combat, firent entendre cent fois ces hurlements, et les oiseaux nocturnes s'enfuirent de leurs retraites, effrayés d'entendre en plein jour des cris plus affreux et de plus mauvais augure que ceux qu'ils poussent pendant la nuit.
— Prisonnier! s'écria Hélène un instant après. Prisonnier! et ses fils vivent pour me l'annoncer!… Chiens, lâches que vous êtes, vous ai-je nourris de mon lait pour vous voir être avares de votre sang quand il s'agit de défendre votre père; pour le voir emmener prisonnier et venir, vous, m'en apporter la nouvelle?
Les fils de Mac-Gregor, à qui s'adressait cette apostrophe, étaient deux jeunes gens, dont l'aîné paraissait à peine avoir vingt ans. Il se nommait Robert, et les Highlanders, pour le distinguer de son père qui portait le même nom, ajoutaient au sien l'épithète de _Og, _ou le moins grand de taille. Il avait les cheveux noirs, le teint brun, mais coloré, et il était plus formé et plus vigoureux qu'on ne l'est ordinairement à cet âge. _Hamish, _ou James, quoique plus jeune de deux ans, était beaucoup plus grand que son frère. Ses yeux bleus et de beaux cheveux blonds donnaient à sa figure un air de douceur qu'on trouve rarement parmi les montagnards.
Tous deux avaient l'air abattu et consterné, et ils écoutèrent avec une soumission respectueuse les reproches que leur mère leur adressait. Enfin, quand le premier feu de sa colère se fut apaisé, l'aîné, lui parlant en anglais, sans doute pour ne pas être compris par ceux qui le suivaient, essaya de se justifier ainsi que son frère. J'étais assez près de lui pour entendre presque tout ce qu'il disait, et j'avais trop d'intérêt à m'instruire de tout ce qui se passait, dans l'étrange crise où je me trouvais, pour ne pas écouter avec la plus grande attention.
— Le Mac-Gregor, dit-il, était invité à une entrevue par un habitant des Lowlands qui lui apporta une lettre de la part de… (je n'entendis pas le nom qu'il prononça à demi-voix, mais qui me parut ressembler au mien); il y consentit, mais il nous ordonna de garder en otage le porteur de la lettre, afin de s'assurer qu'on ne lui manquerait pas de foi. Il se rendit au lieu du rendez-vous, n'emmenant avec lui qu'Angus Breck et le petit Rory, et défendant que personne le suivît. Une demi-heure après, Angus Breck vint nous apprendre la triste nouvelle que mon père avait été surpris, à l'endroit qui lui avait été indiqué, par un détachement de milice du comté de Lennox, commandé par Galbraith de Garschattachin, qui l'avait fait prisonnier. Il ajouta que mon père, ayant dit que l'otage répondrait sur sa tête du traitement qu'il essuierait, Galbraith ne fit que rire de cette menace, et dit: — Eh bien!
Rob, que chacun pende son homme: nous pendrons le brigand, et vos catérans pendront le jaugeur[126]. Par ce moyen le pays sera délivré de deux fléaux à la fois, un méchant Highlander et un agent du fisc. Angus Breck, qu'on surveillait moins rigoureusement que son maître, trouva moyen de s'échapper, après avoir été retenu en captivité assez longtemps pour entendre cette discussion.
— Et en apprenant cette nouvelle, lâche, traître que vous êtes, s'écria la femme de Mac-Gregor, vous n'avez pas volé sur-le-champ au secours de votre père pour le sauver, ou périr en le défendant?
Le jeune Mac-Gregor lui répondit d'un air modeste que, les ennemis se trouvant en force supérieure, il s'était hâté de rentrer dans les montagnes pour rassembler tous les hommes disponibles et partir sur-le-champ à leur tête pour tâcher de délivrer Mac- Gregor; qu'il avait appris que le détachement de milice devait passer la nuit avec le prisonnier dans le château de Gartartan ou dans la forteresse de Menteith, et qu'il serait possible de s'en emparer si l'on pouvait réunir assez de monde.
J'appris ensuite que le reste des troupes du maraudeur des Highlands avait été divisé en deux bandes; la première destinée à surveiller les mouvements de la garnison d'Inversnaid, dont une subdivision venait d'être défaite sous les ordres du capitaine Thornton; et la seconde à faire face aux clans des Highlands qui s'étaient unis aux troupes régulières et aux Lowlanders pour envahir simultanément ce qu'on appelait alors communément le pays de Rob-Roy, c'est-à-dire le territoire montagneux et désert situé entre le loch Lomond, le loch Katrine et le loch Ard. Des messagers furent dépêchés en grande hâte pour concentrer (comme je le supposai) toutes les forces des Mac-Gregor contre les Lowlanders; et le découragement peint naguère sur tous les visages y fit place à l'espoir de délivrer leur chef et à la soif de la vengeance. Ce fut sous la brûlante influence de cette dernière passion qu'Hélène ordonna qu'on lui amenât le malheureux qu'on avait gardé en otage. Je crois que ses enfants l'avaient éloigné de ses yeux par humanité; quoi qu'il en soit, cette précaution ne fit que retarder sa destinée de quelques instants. On conduisit devant elle un homme déjà à demi mort de terreur, et dans les traits pâles et défigurés duquel je reconnus, avec autant d'horreur que de surprise, mon ancienne connaissance Morris.
Il se jeta aux pieds de la femme du chef et s'efforça d'embrasser ses genoux; mais elle recula, comme si cet attouchement eût dû la souiller, et il ne put que baiser les pans de son plaid. Jamais peut-être on n'entendit demander la vie avec tant de désespoir. La crainte agissait sur son esprit avec tant de force qu'au lieu de paralyser sa langue, comme cela arrive dans les occasions ordinaires, elle le rendait presque éloquent. Les joues couvertes d'une pâleur mortelle, se tordant les mains dans son angoisse, et roulant de tous côtés des yeux qui semblaient faire leurs derniers adieux aux choses de ce monde, il protesta, par les serments les plus solennels, qu'il n'était pas complice de la trahison méditée contre Rob-Roy, qu'il aimait et qu'il honorait de toute son âme… Par une inconséquence, suite du désordre de son esprit, il dit qu'il n'était que l'agent d'un autre, et il prononça le nom de Rashleigh… Il ne demandait que la vie; pour la vie il renoncerait à tout ce qu'il possédait au monde; c'était la vie seule qu'il désirait, dût-elle être prolongée au milieu des tortures, dût-il ne plus respirer d'autre air que celui des cavernes les plus sombres et les plus infectes.