Chapter 2

— Owen, lui dit mon père après que le bon vieillard m'eut serré affectueusement la main, vous dînerez avec nous aujourd'hui pour apprendre les nouvelles que Frank nous a apportées de nos amis de Bordeaux.

Owen fit un de ses saluts raides et guindés pour exprimer sa respectueuse reconnaissance; car à cette époque, où la distance qui sépare les inférieurs de leurs supérieurs était observée avec une rigueur inconnue aujourd'hui, une semblable invitation était une grande faveur.

Je me rappellerai longtemps ce dîner. Inquiet sur le sort qui m'était réservé, craignant de devenir la victime de l'intérêt, et cherchant les moyens de conserver ma liberté, je ne pris pas à la conversation une part aussi active que mon père l'eût voulu, et je faisais trop souvent des réponses peu satisfaisantes aux questions dont il m'accablait. Partagé entre son respect pour le père et son attachement pour le fils, qu'il avait fait danser tant de fois sur ses genoux, Owen, semblable à l'allié craintif, mais bienveillant, d'une contrée envahie, s'efforçait de réparer mes fautes, de suppléer à mon inaction et de couvrir ma retraite: manoeuvres qui ajoutaient au mécontentement de mon père, dont le regard sévère imposait aussitôt silence au bon vieillard. Pendant que j'habitais la maison de Dubourg, je ne m'étais pas absolument conduit comme ce commis,

Qui, de l'oeil paternel trompant la vigilance,Griffonnait un couplet au lieu d'une quittance.

Mais, à dire vrai, je n'avais fréquenté le comptoir qu'autant que je l'avais cru absolument nécessaire pour mériter la bonne opinion du Français depuis longtemps correspondant de notre maison, et que mon père avait chargé de m'initier dans le secret du commerce. Dans le fond, ma principale étude avait été celle de la littérature et des beaux-arts. Mon père n'était pas l'ennemi des talents. Il avait trop de bon sens pour ne pas savoir qu'ils font l'ornement de l'homme, et donnent une nouvelle considération dans le monde; mais à ses yeux c'étaient des accessoires qui ne devaient pas faire négliger les études utiles. Il voulait que j'héritasse non seulement de sa fortune, mais encore de cet esprit de spéculation qui la lui avait fait acquérir; et que je pusse par la suite développer les plans et les projets qu'il avait conçus, et qu'il croyait propres à doubler au moins son héritage.

Il aimait son état, et c'était le motif qu'il faisait valoir pour m'engager à suivre la même carrière; mais il en avait encore d'autres que je ne connus que plus tard. Aussi habile qu'entreprenant, doué d'une imagination féconde et hardie, chaque nouvelle entreprise qui lui réussissait n'était pour lui qu'un aiguillon qui l'excitait à étendre ses spéculations, en même temps qu'elle lui en fournissait les moyens. Vainqueur ambitieux, il volait de conquêtes en conquêtes, sans s'arrêter pour se maintenir dans ses nouvelles positions, encore moins pour jouir du fruit de ses victoires. Accoutumé à voir toutes ses richesses suspendues dans la balance de la fortune, fécond en expédients pour la faire pencher en sa faveur, son activité et son énergie semblaient augmenter avec les chances qui paraissaient quelquefois être contre lui; il ressemblait au matelot accoutumé à braver les vagues et l'ennemi, et dont la confiance augmente la veille d'une tempête ou d'un combat. Il ne se dissimulait pas cependant que l'âge ou les infirmités pouvaient bientôt le mettre hors de service, et il était bien aise de former un bon pilote qui pût prendre en main le gouvernail lorsqu'il se verrait forcé de l'abandonner, et qui fût en état de le diriger à l'aide de ses conseils et de ses instructions. Quoique votre père fût son associé, et que toute sa fortune fût placée dans notre maison, vous savez qu'il ne voulut jamais prendre une part active dans le commerce; Owen, qui, par sa probité et par sa connaissance approfondie de l'arithmétique, était excellent premier commis, n'avait ni assez de génie ni assez de talents pour qu'on pût lui confier le timon des affaires. Si mon père était tout à coup rappelé de ce monde, où s'en irait cette foule de projets qu'il avait conçus à moins que son fils, devenu par ses soins l'Hercule du commerce, ne fût en état de soutenir le poids des affaires, et de remplacer Atlas chancelant? Et que deviendrait ce fils lui- même, si, étranger aux opérations commerciales, il se trouvait tout à coup engagé dans un labyrinthe de spéculations sans posséder le fil précieux, c'est-à-dire les connaissances nécessaires pour en sortir? Décidé par toutes ces raisons, dont il me cacha une partie, mon père résolut de me faire entrer dans la carrière qu'il avait toujours parcourue avec honneur; et quand une fois il s'était arrêté à une résolution, rien au monde n'eût été capable de la changer. Malheureusement j'avais pris aussi la mienne, et elle se trouvait absolument contraire à ses vues. J'avais quelque chose de la fermeté de mon père, et je n'étais pas disposé à lui céder sur un point qui intéressait le bonheur de ma vie.

Il me semble que, pour excuser la résistance que j'opposai dans cette occasion, je puis faire valoir que je ne voyais pas bien sur quel fondement les désirs de mon père reposaient, ni combien il importait à son honneur que je m'y soumisse. Me croyant sûr d'hériter, par la suite, d'une grande fortune qui ne me serait pas contestée, il ne m'était jamais venu dans l'esprit que, pour la recueillir, il serait nécessaire que je me soumisse à des travaux et que j'entrasse dans des détails qui ne convenaient ni à mon goût ni à mon caractère. Je n'apercevais dans la proposition de mon père qu'un désir de me voir ajouter encore à cet amas de richesses qu'il avait accumulées. Persuadé que personne ne pouvait savoir mieux que moi quelle route je devais suivre pour parvenir au bonheur, il me semblait que ce serait prendre une fausse direction que de chercher à augmenter une fortune que je croyais déjà plus que suffisante pour me procurer les jouissances de la vie.

D'après l'aversion que j'avais prise d'avance pour le commerce, il n'est pas étonnant, comme je l'ai déjà dit, que, pendant mon séjour à Bordeaux, je n'eusse pas tout à fait employé mon temps comme mon père l'eût désiré. Les occupations qu'il regardait comme les plus importantes n'étaient pour moi que très secondaires, et je les aurais même entièrement négligées, sans la crainte de mécontenter le correspondant de mon père, Dubourg, qui, retirant les plus grands avantages des affaires qu'il faisait avec notre maison, était trop fin politique pour faire à celui qui en était le chef des rapports défavorables sur son fils unique, et s'attirer par là les reproches sur son fils unique, et s'attirer par là les reproches de tous les deux. Peut-être d'ailleurs, comme vous le verrez tout à l'heure, avait-il des motifs d'intérêt personnel en me laissant négliger l'étude à laquelle mon père voulait que je me livrasse exclusivement. Sous le rapport des moeurs, ma conduite était irréprochable, et en rassurant mon père sur cet article, Dubourg ne faisait que me rendre justice: mais quand même il aurait eu d'autres défauts à me reprocher que mon indolence et mon aversion pour les affaires, j'ai lieu de croire que le rusé Français eût été tout aussi complaisant. Quoi qu'il en fût, comme j'employais une partie raisonnable de la journée à l'étude du commerce qu'il me recommandait, il ne me blâmait pas de consacrer quelques heures aux muses, et ne trouvait pas mauvais que je préférasse la lecture de Corneille et de Boileau à celle de Savary ou de Postlethwayte, supposé que le volumineux ouvrage du dernier eût été alors connu, et que M. Dubourg eût pu parvenir à prononcer son nom. Dubourg avait adopté une expression favorite par laquelle il terminait toutes ses lettres à son correspondant. — Son fils, disait-il, était tout ce qu'un père pouvait désirer.

Mon père ne critiquait jamais une phrase, quelque répétée qu'elle fût, pourvu qu'elle lui parût claire et précise. Addison lui-même n'aurait pu lui fournir des termes plus satisfaisants que: «Au reçu de la vôtre, et ayant fait honneur aux billets inclus, comme à la marge.»

Sachant donc très bien ce qu'il désirait que je fusse, M. Osbaldistone ne doutait pas, d'après la phrase favorite de Dubourg, que j'étais en effet tel qu'il désirait me voir, lorsque, dans une heure de malheur, il reçut la lettre où je traçais mes raisons éloquentes, et les détaillais pour refuser un intérêt dans la raison de commerce, avec un pupitre et un siège dans un coin de notre sombre maison de Crane-Alley, siège et pupitre qui, surpassant en hauteur ceux d'Owen et des autres commis, ne le cédaient qu'au trépied de mon père lui-même. Dès ce moment tout alla mal. Les lettres de Dubourg perdirent autant de leur crédit que s'il avait refusé d'acquitter ses traites à l'échéance. Je fus rappelé à Londres en toute hâte, et je vous ai déjà raconté ma réception.

Chapitre II.

Je commence à soupçonner que ce jeune homme est atteint d'une terrible contagion. — La poésie! S'il est infecté de cette folle maladie, il n'y a plus rien à espérer de lui pour l'avenir.Actum est[2]de lui comme homme public, s'il se jette une fois dans la rime.

BEN JOHNSON.La Foire de Saint-Barthélemy.

Mon père, généralement parlant, savait maîtriser ses passions; il se possédait toujours, et il était rare que son mécontentement se manifestât par des paroles; seulement son ton avait alors quelque chose de plus sec et de plus dur qu'à l'ordinaire. Jamais il n'employait les menaces ni les expressions d'un profond ressentiment. Toutes ses actions étaient uniformes, toutes étaient dictées par un esprit de système, et sa maxime était d'aller toujours droit au but sans perdre le temps en de vains discours. C'était donc avec un sourire sardonique qu'il écoutait les réponses irréfléchies que je lui faisais sur l'état du commerce en France; et il me laissa impitoyablement m'enfoncer de plus en plus dans les mystères de l'agio, des droits et des tarifs; mais quand il vit que je n'étais pas en état de lui expliquer l'effet que le discrédit des louis d'or avait produit sur la négociation des lettres de change, il ne put y tenir. — L'événement le plus remarquable arrivé de mon temps, s'écria mon père (il avait pourtant vu la Révolution[3]), et il n'en sait pas plus là-dessus qu'un poteau sur le quai!

— M. Francis, observa Owen avec son ton timide et conciliant, ne peut avoir oublié que, par un arrêt du roi de France, en date du 1er mai 1700, il est ordonné au _porteur _de se présenter dans les dix jours qui suivront l'échéance…

— M. Francis, dit mon père en l'interrompant, se rappellera bientôt tout ce que vous aurez la bonté de lui souffler. Mais, sur mon âme! comment Dubourg a-t-il pu permettre… Dites-moi, Owen, êtes-vous content de Clément Dubourg, son neveu, qui travaille depuis très longtemps dans mes bureaux?

— Monsieur, c'est l'un des commis les plus habiles de la maison, un jeune homme vraiment étonnant pour son âge, répondit Owen; car la gaieté et la politesse du jeune Français l'avaient séduit.

— Oui, oui, je crois qu'il entend quelque chose, _lui, _aux changes. Dubourg s'est arrangé de manière que j'eusse du moins sous la main un jeune homme qui entendît mes affaires; mais je le devine, et il s'en apercevra quand il regardera la balance de nos comptes. Owen, vous paierez à Clément ce trimestre, et vous lui direz de se tenir prêt à partir pour Bordeaux sur le vaisseau de son père.

— Renvoyer à l'instant Clément Dubourg, monsieur! dit Owen d'une voix tremblante.

— Oui, monsieur, je le renvoie à l'instant. C'est bien assez d'avoir dans la maison un Anglais stupide pour faire à tout moment des erreurs, sans y garder encore un rusé Français qui en profite.

Quand même l'amour de la liberté et de la justice n'eût pas été gravé dans mon coeur dès ma plus tendre enfance, j'avais vécu assez longtemps sur le territoire du _grand monarque _pour contracter une franche aversion pour tous les actes d'autorité arbitraire; et je ne pus m'empêcher d'intercéder en faveur du jeune homme qu'on voulait punir d'avoir acquis les connaissances que mon père regrettait de ne pas me voir posséder.

— Je vous demande pardon, monsieur, dis-je aussitôt que M. Osbaldistone eut cessé de parler; mais il me semble que, si j'ai négligé mes études, je suis seul coupable, et qu'il n'est pas juste qu'un autre supporte une punition que j'ai méritée. Je n'ai pas à reprocher à M. Dubourg de ne m'avoir pas fourni toutes les occasions de m'instruire, quoique je n'aie pas su les mettre à profit; et quant à M. Clément Dubourg…

— Quant à lui et quant à vous, reprit mon père, je prendrai les mesures convenables. C'est bien, Frank, de rejeter tout le blâme sur vous-même; c'est très bien, je l'avoue. Mais je ne puis pardonner au vieux Dubourg, ajouta-t-il en regardant Owen, de s'être contenté de fournir à Frank les moyens de s'instruire sans s'être aperçu et sans m'avoir averti qu'il n'en profitait pas. Vous voyez, Owen, que Frank a du moins ces principes naturels d'équité qui doivent caractériser un marchand anglais.

— M. Francis, dit le vieux commis en inclinant un peu la tête, et en élevant légèrement la main droite, habitude qu'il avait contractée par l'usage où il était de placer sa plume derrière son oreille avant de parler; M. Francis paraît connaître le principe fondamental de tout calcul moral, la grande règle de trois: que A fasse à B ce qu'il voudrait que B lui fit; le produit sera une conduite honorable.

Mon père ne put s'empêcher de sourire, en voyant réduire à des formes arithmétiques cette noble morale; mais il continua au bout d'un instant:

— Tout cela ne signifie rien, Frank, me dit-il; vous avez dissipé votre temps comme un enfant; à présent il faut apprendre à vivre comme un homme. Je chargerai Owen de vous mettre au fait des affaires, et j'espère que vous recouvrerez le temps perdu.

J'allais répondre; mais Owen me regarda d'un air si suppliant et si expressif que je gardai involontairement le silence.

— À présent, dit mon père, nous allons reprendre le sujet de ma lettre du mois dernier, à laquelle vous m'avez fait une réponse qui était aussi irréfléchie que peu satisfaisante; mais commencez par remplir votre verre, et passez la bouteille à Owen.

Le manque de courage, — d'audace, si vous voulez, ne fut jamais mon défaut. Je répondis fermement que j'étais fâché qu'il ne trouvât pas ma lettre satisfaisante, mais qu'elle était le fruit des réflexions les plus sérieuses; que j'avais médité à plusieurs reprises et envisagé sous ses différents points de vue la proposition qu'il avait eu la bonté de me faire, et que ce n'était pas sans peine qu'il m'était impossible de l'accepter.

Mon père fixa les yeux sur moi, et les détourna au même instant. Comme il ne répondait pas, je me crus obligé de continuer, quoique avec un peu d'hésitation, et il ne m'interrompit que par des monosyllabes.

— Je sais, monsieur, qu'il n'est point d'état plus utile et plus respectable que celui de négociant, point de carrière plus honorable que celle du commerce.

— En vérité!

— Le commerce réunit les nations; il entretient l'industrie; il répand ses bienfaits sur tout l'univers; il est au bien-être du monde civilisé ce que les relations journalières de la vie sont aux sociétés isolées, ou plutôt ce que l'air et la nourriture sont au corps.

— Eh bien, monsieur?

— Et cependant, monsieur, je me trouve forcé de persister dans mon refus d'embrasser une profession que je ne me sens pas capable d'exercer.

— J'aurai soin que vous le deveniez. Vous n'êtes plus l'hôte ni l'élève de Dubourg; Owen sera votre précepteur à l'avenir.

— Mais, mon cher père, ce n'est pas du défaut d'instruction que je me plains; c'est uniquement de mon incapacité. Jamais je ne pourrai profiter des leçons…

— Sottises! Avez-vous tenu votre journal, comme je vous l'avais déjà recommandé?

— Oui, monsieur.

— Montrez-le-moi, s'il vous plaît. Le livre que mon père me demandait était une espèce d'agenda général que j'avais tenu par son ordre, et sur lequel il m'avait recommandé de prendre des notes de tout ce que j'apprendrais d'utile dans le cours de mes études. Prévoyant qu'à mon retour il demanderait à le voir, j'avais eu soin d'y insérer tout ce qui pourrait lui plaire; mais souvent la plume écrivait sans que la tête réfléchît; et, comme ce livre se trouvait toujours sous ma main, j'y inscrivais aussi quelquefois des notes bien étrangères au négoce. Il fallut pourtant le remettre à mon père, et je priai le ciel avec ferveur qu'il ne tombât pas sur quelque chapitre qui eût encore augmenté son mécontentement contre moi. La figure d'Owen, qui s'était un peu allongée quand mon père m'avait demandé mon journal, reprit sa rondeur ordinaire en voyant par ma réponse que j'étais en règle: elle exprima le sourire de l'espoir lorsque j'apportai un registre qui avait toutes les apparences d'un livre de commerce, plus large que long, agrafes de cuivre, reliure en veau, bords usés; c'était bien suffisant pour rassurer le bon commis sur le contenu, et bientôt son front rayonna de joie en entendant mon père en lire quelques pages, et faire en même temps ses remarques critiques.

— Eaux-de-vie, — barils et barriques, — tonneaux. — À Nancy, 29. — À Cognac et à La Rochelle, 27. — À Bordeaux, 32. — Fort bien, Frank! — _Droits de douanes et tonnage, voyez les tables de Saxby. — _Ce n'est pas cela; il fallait transcrire le passage en entier: cela aide à le fixer dans la mémoire —Reports, — debentur; — plombs de la douane, — toiles, — Isingham. — Hollande. — stockfish, — _titling-cropling, lubfish[4]. — _Vous auriez dû mettre que tous ces poissons doivent être compris parmi les _titlings. _Combien un _titling _a-t-il de pouces de long?

Owen, me voyant pris, se hasarda à me souffler:

— Dix-huit pouces, mon père.

— Et un lubfish?

— Vingt-quatre.

— Très bien! Il est important de s'en souvenir, à cause du commerce portugais. — Mais qu'est-ce que ceci? — _Bordeaux. fondé en l'an… Château-Trompette, Palais de Galien. — _Ah! bien! très bien encore! Ce sont des notes historiques; vous n'avez pas eu tort de les prendre. C'est une espèce de répertoire général, Owen, l'abrégé sommaire de toutes les transactions du jour, achats, paiements, quittances, commissions, lettres d'avis, _mementos _de toute espèce.

— Afin qu'ensuite ils puissent être régulièrement transcrits sur le journal et sur le grand livre de compte, répondit M. Owen: je suis charmé que M. Francis soit aussi méthodique.

Ce n'était pas sans regret que je me voyais en faveur, car je craignais que mon père n'en persistât davantage dans sa résolution de me faire entrer dans le commerce; et, comme j'étais bien décidé à n'y jamais consentir, je commençais à regretter d'avoir été, pour me servir de l'expression de mon ami M. Owen, aussi méthodique. Mais je fus bientôt tiré d'inquiétude: une feuille de papier, couverte de ratures, tomba du livre. Mon père la ramassa, et Owen remarquait qu'il serait bon de l'attacher au registre avec un pain à cacheter, lorsque mon père l'interrompit en s'écriant: - - _À la mémoire d'Édouard le prince Noir! _Qu'est-ce donc que tout ceci? Des vers, par le ciel! Frank, je ne vous croyais pas encore aussi fou!

Mon père, vous devez vous le rappeler, en vrai commerçant, regardait avec mépris les travaux des poètes. Comme homme pieux, et étant non-conformiste, il les trouvait aussi profanes que futiles. Avant de le condamner, rappelez-vous aussi combien de poètes, à la fin du dix-septième siècle, prostituaient leur plume, et ne scandalisaient pas moins les honnêtes gens par leur conduite que par leurs écrits. La secte dont était mon père éprouvait, ou du moins affectait l'aversion la plus prononcée pour les productions légères de la littérature; de sorte que plusieurs causes se réunissaient pour augmenter l'impression défavorable que devait lui faire la funeste découverte de cette malheureuse pièce de vers. Quant au pauvre Owen, si la perruque courte qu'il portait alors avait pu se déboucler toute seule, et tous les cheveux qui la composaient se dresser d'horreur sur sa tête, je suis sûr que, malgré toutes les peines qu'il s'était données le matin pour la friser, la symétrie de sa coiffure eût été dérangée seulement par l'effet de son étonnement. Un déficit dans la caisse, une rature sur son journal, une erreur d'addition dans ses comptes ne l'eussent pas surpris plus désagréablement. Mon père lui lut les vers, tantôt en affectant de ne pas les comprendre, tantôt avec une emphase héroïque, toujours avec cette ironie amère qui attaque cruellement les nerfs d'un auteur.

Les échos de Fontarabie…

_— Les échos de Fontarabie! _dit mon père en s'interrompant; parlez-nous de la foire de Fontarabie, plutôt que de ses échos.

Les échos de Fontarabie,Quand près de Roncevaux Roland, perdant la vie,Fit ouïr de son cor le signal déchirant,Annoncèrent à CharlemagneQue sous le fer cruel des mécréans d'EspagneSon noble champion gémissait expirant.

_Mécréans! _qu'est-ce que cela? Pourquoi ne pas dire les païens ou les Maures. Écrivez du moins dans votre langue, s'il faut que vous écriviez des sottises.

Nobles coteaux de l'Angleterre,Quelles voix, parcourant l'Océan et la terre,Vous apprendra la mort d'un aussi grand guerrier?L'espoir brillant de sa patrie,Le héros de Crécy, le vainqueur de Poitier,Dans les murs de Bordeaux vient de perdre la vie.

Poitiers s'écrit toujours avec un _s, _et je ne vois pas pourquoi vous sacrifieriez l'orthographe à la rime.

Écuyers, dit le paladin,Ah! venez soutenir ma tête languissante;Venez la soulager de mon casque d'airain.Du soleil la splendeur mouranteTrace sur la Garonne un dernier sillon d'orUne dernière fois je veux le voir encor.

_Encor _et _or! _Mauvaise rime! Comment donc, Frank, vous ne savez même pas ce misérable métier que vous avez choisi!

Dans le sein brillant de la gloire,Roi des cieux, comme moi tu trouves le sommeil,Tu cèdes à la nuit une courte victoire;Mais la nature en deuil invoque ton réveil.De même sur mon mausolée,On verra l'Angleterre en pleurs et désolée.En vain l'astre de mes exploitsVa s'éteindre aujourd'hui sur ce noble rivage,Les Français, que ce bras vainquit plus d'une fois,À ma valeur rendront hommage;Et souvent l'astre anglais, dans ce même climat,Dans la flamme et le sang reprendra son éclat.

_Dans la flamme et le sang! _Expression nouvelle! — Bonjour, mes maîtres, je vous souhaite une joyeuse fête de Noël[5]. Vraiment le sonneur de cloches fait de meilleurs vers. À ces mots, mon père chiffonna le papier dans ses doigts de l'air du plus profond mépris, et il conclut en disant: — Par mon crédit! Frank, je ne vous croyais pas encore aussi fou!

Que pouvais-je dire, mon cher Tresham? je restai immobile à ma place, dévorant ma mortification, tandis que mon père me lançait un regard de pitié, dans lequel perçait l'ironie la plus insultante, et que le pauvre Owen, les mains et les yeux levés vers le ciel, semblait aussi frappé d'horreur que s'il venait de lire le nom de son patron dans la liste des banqueroutes sur la gazette. À la fin je rassemblai tout mon courage, et rompis le silence, en ayant soin que le ton de ma voix ne trahît pas l'agitation que j'éprouvais.

— Je sais, monsieur, combien je suis peu propre à jouer dans le monde le rôle éminent que vous m'y destiniez; heureusement je n'ambitionne pas la fortune que je pourrais acquérir. M. Owen serait un associé beaucoup plus utile, et plus en état de vous seconder. J'ajoutai ces mots avec une intention maligne; car il me semblait qu'Owen avait déserté ma cause un peu trop vite.

— Owen, dit mon père, ce jeune homme est fou, décidément fou! — Et me faisant froidement tourner du côté d'Owen: — Owen! continua-t-il, il est sûr qu'il me rendrait plus de services que vous. Mais vous, monsieur, que ferez-vous, s'il vous plaît? Quels sont vos sages projets?

— Je désirerais, monsieur, répondis-je avec assurance, voyager deux ou trois ans, si vous aviez la bonté de me le permettre. Sinon, je n'aurais pas de répugnance à passer le même temps à l'université d'Oxford ou de Cambridge.

— Au nom du sens commun! a-t-on jamais rien vu de semblable? Vouloir aller au collège parmi des pédants et des jacobites, lorsqu'il pourrait faire fortune dans le monde! Pourquoi n'iriez- vous pas même à Westminster ou à Eton, pour étudier la grammaire de Lilly et la syntaxe, vous soumettre même, si cela vous plaît, aux étrivières[6]?

— Malgré le désir que j'aurais de perfectionner mon éducation, si vous désapprouvez la demande que je vous ai faite, je retournerai volontiers sur le continent.

— Vous n'y êtes déjà resté que trop longtemps, M. Francis.

— Eh bien! monsieur, si vous désirez que je choisisse un état, permettez-moi d'entrer dans l'état militaire; j'irai…

— Allez au diable! interrompit brusquement mon père; puis, se reprenant tout à coup: — En vérité, dit-il, vous me feriez perdre la tête. N'y a-t-il pas de quoi devenir fou, Owen? Le pauvre Owen baissa la tête et ne répondit rien. — Écoutez, Francis, ajouta mon père, je vais couper court à toute discussion. J'avais votre âge quand mon père me prit par les épaules et me chassa de chez lui en me déshéritant pour faire passer tous ses biens sur la tête de mon frère cadet. Je partis d'Osbaldistone-Hall sur le dos d'un mauvais bidet, avec dix guinées dans ma bourse. Depuis ce jour, je n'ai jamais mis les pieds sur le seuil du château, et jamais je ne les y mettrai. Je ne sais ni me soucie de savoir si mon frère est vivant, ou s'il s'est cassé le cou dans quelqu'une de ses chasses au renard; mais il a des enfants, Francis, et j'en adopterai un, si vous me contrariez davantage.

— Vous êtes libre, monsieur, répondis-je avec plus d'indifférence peut-être que de respect; vous êtes libre de disposer à votre gré de votre fortune.

— Oui, Francis, je suis libre de le faire, et je le ferai. Ma fortune, je ne la dois qu'à moi seul; c'est à force de soins et de travaux que je l'ai acquise, et je ne souffrirai pas qu'un frelon se nourrisse du miel péniblement amassé par l'abeille.

Pensez-y bien; je vous ai dit toutes mes intentions; elles sont irrévocables.

— Mon cher monsieur, mon très honoré maître, s'écria Owen les larmes aux yeux, vous n'êtes pas dans l'usage de traiter avec tant de précipitation les affaires d'importance. N'arrêtez pas le compte avant que M. Francis ait eu le temps de comparer les produits. Il vous aime, il vous respecte; et, quand il fera entrer l'obéissance filiale en ligne de compte, je suis sûr qu'il n'hésitera plus à vous satisfaire.

— Pensez-vous, dit mon père d'un ton sec, que je lui propose deux fois d'être mon ami, mon associé, mon confident, de partager mes travaux et ma fortune? Owen, je croyais que vous me connaissiez mieux.

Il me regarda comme s'il avait l'intention d'ajouter quelque chose, mais, changeant tout à coup d'idée, il me tourna brusquement le dos, et sortit de la chambre. Les dernières phrases de mon père m'avaient vivement touché: je n'avais pas encore envisagé la question sous ce point de vue; et, s'il eût employé cet argument dans le principe, il est probable qu'il n'eût pas eu à se plaindre de moi.

Mais il était trop tard. J'avais aussi un caractère décidé, et ma résolution était prise. Owen, quand nous fûmes seuls, tourna sur moi ses yeux baignés de larmes, comme pour découvrir, avant de se charger des délicates fonctions de médiateur, quel était le côté faible sur lequel il devait diriger principalement ses attaques. Enfin il commença d'une voix entrecoupée de sanglots, et en s'interrompant à chaque mot:

— Oh ciel! M. Francis!… grands dieux, monsieur!… est-il possible, M. Osbaldistone! Qui jamais eût pu croire… un si bon jeune homme! au nom du ciel, regardez les deux parties du compte… Quel déficit!… Songez à ce que vous allez perdre! Une belle fortune, monsieur, l'une des premières maisons de la Cité, qui, déjà connue sous la raison Tresham et Trent, a prospéré bien plus encore sous celle Osbaldistone et Tresham… Vous rouleriez sur l'or, M. Francis… et, mon cher monsieur, s'il y avait quelque partie de l'ouvrage des bureaux qui vous déplût, soit la copie des lettres, ou les comptes à rédiger, je le ferais, ajouta- t-il en baissant la voix, je le ferais pour vous, tous les mois, toutes les semaines, tous les jours même, si vous le voulez. Allons, mon cher Francis, faites un effort pour obliger votre père, et Dieu vous bénira.

— Je vous remercie, M. Owen, je vous remercie vivement de vos bonnes intentions; mais mon père sait l'usage qu'il doit faire de sa fortune, il parle d'un de mes cousins; qu'il dispose à son gré de ses richesses: je ne vendrai jamais ma liberté au poids de l'or.

— Ah, monsieur! si vous aviez vu les comptes du dernier trimestre! quels brillants produits! six chiffres; oui, M. Francis, six chiffres[7] au total de l'actif de chaque associé! et tout cela deviendrait la proie d'un papiste, de quelque nigaud du nord, ou d'un ennemi du gouvernement!… Qu'il serait dur pour moi, qui me suis toujours donné tant de peine pour la prospérité de la maison, de la voir entre les mains… ah! cette idée seule me fend le coeur! Au lieu que, si vous restiez avec votre père, quelle belle raison de commerce nous aurions alors! Osbaldistone, Tresham et Osbaldistone, ou peut-être, qui sait (baissant encore la voix), Osbaldistone, Osbaldistone et Tresham; car le nom d'Osbaldistone peut l'emporter encore sur celui de Tresham.

— Mais, M. Owen, mon cousin s'appelant aussi Osbaldistone, la raison de commerce sera tout aussi belle que vous pouvez le désirer.

— Oh! fi! M. Francis, quand vous savez à quel point je vous aime! votre cousin, en vérité! un papiste comme son père, un ennemi de la maison de Hanovre; un autre _item, _sans doute!

— Il y a parmi les catholiques, M. Owen, de très braves gens.

Owen allait répondre avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire, lorsque mon père entra dans la chambre.

— Vous aviez raison, Owen, lui dit-il, et j'avais tort. Nous prendrons plus de temps pour faire nos réflexions. Jeune homme, vous vous préparerez à me donner une réponse d'aujourd'hui en un mois.

Je m'inclinai en silence, charmé de ce sursis inattendu qui me semblait d'un heureux augure, et ne doutant pas que mon père ne fût décidé à se relâcher un peu de sa première rigueur.

Ce mois d'épreuve s'écoula sans qu'il arrivât rien de remarquable. J'allais, je venais, je disposais de mon temps comme bon me semblait, sans que mon père me fit la moindre question, le moindre reproche. Il est vrai que je ne le voyais guère qu'aux heures des repas; alors il avait soin d'éviter une discussion que, comme vous pouvez le croire, je n'étais pas pressé d'entamer. Notre conversation roulait sur les nouvelles du jour, ou sur ces lieux communs, ressource ordinaire des gens qui ne se sont jamais vus. Personne n'eût pu présumer, en nous entendant, qu'il régnait entre nous autant de mésintelligence, et que nous étions à la veille d'entrer dans une discussion qui nous intéressait si vivement. Quand j'étais seul, je m'abandonnais souvent à mes réflexions. Était-il probable que mon père tînt strictement sa parole, et qu'il déshéritât son fils unique en faveur d'un neveu qu'il n'avait jamais vu, et de l'existence duquel il n'était même pas bien sûr? La conduite de mon grand-père, en pareille occasion, eût dû me faire prévoir celle que tiendrait son fils. Mais je m'étais formé une fausse idée du caractère de mon père. Je me rappelais la déférence qu'il avait pour toutes mes volontés et tous mes caprices, avant que je partisse pour la France; mais j'ignorais qu'il y a des hommes qui, pleins d'indulgence et de bonté pour leurs enfants en bas âge, et se prêtant alors à toutes leurs fantaisies, n'en sont pas moins sévères par la suite, lorsque ces mêmes enfants, hommes à leur tour, et accoutumés à commander, ne veulent plus obéir et résistent à leurs volontés. Au contraire je me persuadais que tout ce que j'avais à craindre, c'était que mon père ne me retirât momentanément une partie de sa tendresse; peut- être même me bannirait-il pour quelques semaines de sa présence. Mais cet exil viendrait d'autant plus à propos qu'il me fournirait l'occasion de corriger et de mettre au net les premiers chants de l'Orlando Furioso, que j'avais commencé à traduire en vers. Insensiblement je me pénétrai si fort de cette idée que je rassemblai mes brouillons; et j'étais en train de marquer les passages qui auraient besoin d'être retouchés, lorsque j'entendis frapper bien doucement à la porte de ma chambre. Je renfermai bien vite mon manuscrit dans mon secrétaire, et je courus ouvrir. C'était M. Owen. Tel était l'ordre, telle était la régularité que ce digne homme mettait dans ses actions, telle était son habitude de ne jamais s'écarter du chemin qui conduisait de sa chambre au bureau que, selon toute apparence, c'était la première fois qu'il paraissait au second étage de la maison; et je suis encore à chercher comment il fit pour découvrir mon appartement.

— M. Francis, me dit-il lorsque je lui eus exprimé la surprise et le plaisir que me causait sa visite, je ne sais pas si je fais bien de venir vous répéter ce que je viens d'apprendre; peut-être ne devrais-je pas parler hors du bureau, de ce qui se passe en dedans. On ne doit pas, suivant le proverbe, dire aux murs du magasin combien il y a de lignes dans le livre-journal. Mais le jeune Twineall a fait une absence de plus de quinze jours, et il n'y a que vingt-quatre heures qu'il est de retour.

— Très bien, mon cher monsieur; mais que me font, je vous prie, l'absence ou le retour du jeune Twineall?

— Attendez, M. Francis: votre père l'a chargé d'un message secret. Il ne peut pas avoir été à Falmouth au sujet de la famille de Pilchard. La créance que nous avions sur Blackwell et compagnie, d'Exeter, vient enfin d'être liquidée; les contestations qui s'étaient élevées entre notre maison et quelques entrepreneurs des mines de Cornouaille se sont, grâce au ciel, terminées à l'amiable de toute manière. D'ailleurs, il eût fallu consulter mes livres; en un mot, je crois fermement que Twineall a été dans le nord, chez votre oncle…

— Est-il possible? m'écriai-je un peu alarmé.

— Il n'a parlé, monsieur, depuis son retour, que de ses nouvelles bottes et de ses éperons, et d'un combat de coqs à York. C'est aussi vrai que la table de multiplication. Plaise à Dieu, mon cher enfant, que vous vous décidiez à contenter votre père, et à devenir comme lui un bon et brave négociant!

J'éprouvai dans ce moment une violente tentation de me soumettre, et de combler de joie le bon Owen en le priant de dire à mon père que j'étais prêt à me conformer à ses volontés. Mais l'orgueil, ce sentiment parfois louable, plus souvent répréhensible, l'orgueil m'en empêcha. Mon consentement expira sur mes lèvres, et pendant que je cherchais à vaincre une certaine honte, dont ma raison eût peut-être fini par triompher, Owen entendit la voix de mon père qui l'appelait. Il sortit aussitôt de ma chambre, avec la même précipitation et la même terreur que s'il eût commis un crime en y entrant, et l'occasion fut perdue.

Mon père était méthodique en tout. Au même jour, à la même heure, dans le même appartement, du même ton et de la même manière qu'un mois auparavant, il renouvela la proposition qu'il m'avait faite de m'associer à sa maison de banque, et de me charger d'une branche de son commerce, en m'invitant à lui faire connaître ma résolution définitive. Je trouvai qu'il avait pris une route tout opposée à celle qu'il eût fallu suivre pour me convaincre; et je crois encore aujourd'hui qu'il manqua de politique en me parlant durement. Un regard de bonté, une parole bienveillante m'eussent fait tomber à ses pieds, et je me serais rendu à discrétion. Un ton sec, un regard sévère ne firent que m'endurcir dans mon obstination, et je répondis avec respect qu'il m'était impossible d'accepter ses offres. Peut-être pensais-je que c'eût été montrer trop de faiblesse que de se rendre à la première sommation; peut- être attendais-je que je fusse pressé plus vivement, afin du moins de ne pas être accusé d'inconséquence, et de pouvoir me faire honneur du sacrifice que je ferais à l'autorité paternelle. S'il en était ainsi, je fus trompé dans mon attente, car mon père se tourna froidement vers Owen et ajouta d'un ton calme: — Je vous l'avais dit. Puis, s'adressant à moi: — Francis, me dit-il, à votre âge, vous devez être aussi en état que vous le serez probablement jamais de juger dans quelle carrière vous trouverez le bonheur; ainsi je ne vous presse pas davantage. Mais, quoique je ne sois pas forcé de me prêter à vos projets plus que vous ne l'êtes de vous conformer à mes vues, puis-je savoir si vous en avez formé pour lesquels vous ayez besoin de mon assistance?

Cette question me déconcerta, et je répondis avec un peu de confusion que, n'ayant appris aucun état et ne possédant rien, il m'était évidemment impossible de subsister si je ne recevais aucun secours de mon père; que mes désirs étaient très bornés, et que j'espérais que l'aversion invincible que j'éprouvais pour la profession qu'il m'avait destinée ne me priverait pas de sa protection et de sa tendresse.

— C'est-à-dire que vous voulez vous appuyer sur mon bras, et cependant aller où bon vous semble: cela est difficile à accorder, Frank. Je suppose néanmoins que votre intention est de m'obéir, pourvu que mes ordres ne contrarient pas vos projets.

J'allais parler. — Silence, s'il vous plaît, ajouta-t-il. Si telle est votre intention, vous pouvez bien partir immédiatement pour le nord de l'Angleterre; il est bon que vous fassiez une visite à votre oncle. J'ai choisi parmi ses fils (il en a sept, je pense) celui qu'on m'a dit être le plus digne de remplir la place que je vous destinais dans ma maison. Mais il reste encore quelques arrangements à terminer là-bas, et pour cela votre présence ne sera pas inutile: vous recevrez des instructions plus détaillées à Osbaldistone-Hall, où vous voudrez bien rester jusqu'à ce que je vous rappelle. Demain matin tout sera prêt pour votre départ.

À ces mots mon père sortit de la chambre.

— Qu'est-ce que tout cela signifie, M. Owen? dis-je à mon pauvre ami, dont la physionomie portait l'empreinte du plus profond abattement.

— Tout est perdu, M. Francis!… Hélas! si vous aviez voulu me croire!… mais à présent il n'y a plus de ressource; quand votre père parle de ce ton calme et résolu, c'est comme un compte arrêté, il ne change plus.

Et l'événement le prouva; car, le lendemain matin, à cinq heures, je me trouvai sur la route d'York, monté sur un assez bon cheval, et avec cinquante guinées dans ma poche, voyageant pour aider mon père à me choisir un successeur qui viendrait prendre ma place dans sa maison pour me dérober sa tendresse, et peut-être même sa fortune.

Chapitre III.

La barque flotte au gré du vent,Et, sur le perfide élément,De toute part est ballottée;Elle fait eau, puis est jetéeContre un écueil qui l'engloutit.

J'ai fait précéder par des rimes et des vers blancs chaque subdivision de cette grande histoire, afin de captiver votre attention par des extraits d'ouvrages plus attrayants que le mien. Les vers que je viens de citer font allusion à un malheureux navigateur qui eut l'audace de démarrer une barque qu'il était incapable de diriger, et se confia aux flots d'un fleuve. Un écolier qui, par étourderie autant que par hardiesse, aurait risqué une semblable tentative ne se trouverait pas, au milieu du courant, dans une situation plus embarrassante que la mienne quand je me vis errant sans boussole sur l'océan de la vie. Mon père avait affecté tant de facilité à briser le noeud qu'on regarde comme le plus fort de tous ceux qui lient les membres de la société, c'était avec une indifférence si imprévue qu'il m'avait, pour ainsi dire, rejeté de sa famille, que tout contribuait à diminuer cette confiance dans mon mérite personnel qui m'avait jusqu'alors soutenu. Le prince Joli, tantôt prince et tantôt fils d'un pêcheur, quittant le sceptre pour la ligne, et son palais pour une chaumière, ne pouvait pas se croire plus dégradé que moi.

Aveuglés par l'amour-propre, nous sommes tellement portés à regarder comme l'apanage nécessaire de notre mérite les accessoires dont nous entoure la prospérité, que lorsque nous nous trouvons livrés à nos seules ressources, et forcés de reconnaître que nous n'avions point de valeur par nous-mêmes, nous sommes tout étonnés de notre peu d'importance, et nous éprouvons une cruelle mortification. À mesure que je m'éloignais de Londres, la voix lointaine de ses clochers me fit entendre plus d'une fois l'avis de: — _Retourne — _qu'entendit autrefois son futur lord-maire[8]; et quand, des hauteurs d'Highgate, je me retournai pour contempler une dernière fois la sombre magnificence de cette métropole, sous son manteau de vapeurs, il me sembla que je laissais derrière moi le contentement, l'opulence, les charmes de la société et tous les plaisirs de la civilisation.

Mais le sort en était jeté. Il n'était pas probable que, par une soumission lâche et tardive, je rentrasse dans les bonnes grâces de mon père. Au contraire, ferme et invariable lui-même dans ses résolutions, loin de me pardonner, il n'aurait eu pour moi que du mépris si dans ce moment je fusse retourné bassement lui dire que j'étais prêt à rentrer dans le commerce. Mon obstination naturelle vint aussi à mon aide, et l'orgueil me représentait tout bas quelle pauvre figure je ferais, et à quelle humiliation, à quel assujettissement je me trouverais exposé par la suite, quand on verrait qu'un voyage de quatre milles avait suffi pour détruire des résolutions affermies par un mois de réflexion. L'espoir même, l'espoir qui n'abandonne jamais le jeune imprudent prêtait son charmant prestige à mes nouveaux projets. Mon père ne pouvait songer sérieusement à faire passer tous ses biens dans une branche collatérale qu'il n'avait jamais aimée. C'était sans doute une épreuve qu'il voulait faire de mes sentiments, et la supporter avec autant de patience que de fermeté était le moyen de gagner son estime et d'arriver à une réconciliation. Je calculai même quelles concessions je pourrais lui faire, et sur quels articles de notre traité supposé je devrais continuer à rester inébranlable. Le résultat de mes combinaisons fut que je devais être d'abord rétabli dans tous les droits que me donnait ma naissance, et qu'alors j'expierais par quelques marques extérieures d'obéissance ma dernière rébellion.

En attendant, j'étais maître de ma personne, et j'éprouvais ce sentiment d'indépendance qui fait tressaillir un jeune coeur d'une joie mêlée de crainte. Ma bourse, sans être abondamment garnie, suffisait pour les besoins d'un modeste voyageur. Je m'étais habitué, pendant que j'étais à Bordeaux, à n'avoir point d'autre valet que moi; mon cheval était jeune et vigoureux; mon imagination ardente et la joie de me trouver momentanément libre dissipèrent bientôt les tristes pensées qui m'avaient assailli au commencement de mon voyage.

Cependant je finis par regretter de ne pas voyager sur une route qui offrît du moins quelque aliment à la curiosité, ou dans une contrée qui pût fournir de temps en temps quelque observation intéressante. Car la route du nord était alors, et peut-être encore aujourd'hui, bien pauvre sous ce rapport; je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans toute la Grande-Bretagne une route qui mérite moins de fixer l'attention. Insensiblement les réflexions revinrent, et elles n'étaient pas toujours sans amertume. Ma muse même, cette coquette qui m'avait conduit au milieu de ce pays sauvage, ma muse, aussi perfide, aussi volage que la plupart des belles, m'abandonna dans ma détresse; et je n'aurais su comment dévorer mon ennui si je n'avais rencontré de temps en temps des voyageurs dont la conversation, sans être fort amusante, m'offrait du moins quelques instants de distraction; des ministres de campagne, qui, après avoir fait la visite de leur paroisse, regagnaient au petit trot leur presbytère; des fermiers ou des nourrisseurs de bestiaux, revenant du marché voisin; des commis marchands, parcourant les villes de province pour faire payer les débiteurs en retard; enfin des officiers qui battaient le pays pour trouver des recrues. Telles étaient alors les personnes qui donnaient de l'occupation aux garde-barrières et aux cabaretiers. Notre conversation roulait sur la religion et sur les dîmes, sur les boeufs et sur le prix du grain, sur les denrées commerciales et sur la solvabilité des détaillants, le tout varié de temps en temps par la description d'un siège ou d'une bataille en Flandre que me faisait le narrateur, peut-être de seconde main. Les voleurs, sujet vaste et fertile, remplissaient tous les vides, et chacun racontait toutes les histoires de brigands qu'il savait; le Fermier d'Or, l'Agile Voleur, Jack Needham et autres héros de l'opéra desGueux[9]étaient pour nous des noms familiers. À ces récits, comme ces enfants effrayés qui se pressent autour du foyer quand l'histoire du revenant touche à sa fin, les voyageurs se rapprochaient l'un de l'autre, regardaient devant et derrière eux, examinaient l'amorce de leurs pistolets, et juraient de s'accorder mutuellement secours et protection en cas de danger: engagement qui, comme la plupart des alliances offensives et défensives, sort de la mémoire quand il y a quelque apparence de péril.

De tous ceux que j'ai jamais vus poursuivis par des craintes de cette nature, un pauvre diable avec qui je fis route pendant près d'un jour et demi fut celui qui me divertit le plus. Il avait sur sa selle un portemanteau très petit, mais qui semblait fort pesant, et dont la surveillance paraissait l'occuper uniquement. Jamais il ne le perdait de vue un seul instant, et lorsqu'il s'arrêtait et qu'une fille d'auberge s'approchait pour le prendre pendant qu'il descendait de cheval, il la repoussait durement et descendait son portemanteau à la main. C'était avec la même précaution qu'il s'efforçait de cacher non seulement le but de son voyage et le lieu de sa destination, mais même la route qu'il devait prendre le jour suivant. Son embarras était sans égal quand quelqu'un venait à lui demander s'il comptait suivre longtemps la route du nord, ou à quelle auberge il comptait s'arrêter. Il apportait l'attention la plus minutieuse dans le choix de l'endroit où il passerait la nuit, évitant avec soin les auberges isolées et celles qui lui semblaient de mauvaise apparence. À Grantham il ne se coucha pas de toute la nuit, parce qu'il avait vu entrer dans la chambre qui touchait à la sienne un homme louche qui avait une perruque noire et un vieux gilet brodé en or. Malgré ses transes et ses inquiétudes, mon compagnon de voyage, à en juger par son extérieur, était tout aussi en état de se défendre que personne au monde. Il était grand, bien bâti, et la cocarde de son chapeau galonné semblait indiquer qu'il avait servi dans l'armée, ou du moins qu'il appartenait de quelque manière à l'état militaire. Sa conversation, sans être du meilleur ton, était celle d'un homme de sens lorsque les terribles fantômes qu'il avait toujours devant les yeux cessaient un moment de l'occuper; mais la moindre circonstance suffisait pour lui rendre son tremblement convulsif. Une bruyère ouverte, un enclos étaient autant de sujets de terreur; et le sifflet du berger qui rassemblait son troupeau était pour lui le signal du brigand qui appelait sa bande. La vue même d'un gibet, en lui apprenant qu'un voleur venait d'être pendu, ne manquait jamais de lui rappeler qu'il en restait encore beaucoup d'autres à pendre.

J'aurais été bientôt fatigué de la compagnie de cet homme sans la diversion qu'elle faisait à la tristesse de mes pensées. D'ailleurs quelques-unes des histoires effrayantes qu'il racontait avaient par elles-mêmes une sorte d'intérêt qu'augmentent encore la bonne foi et la crédulité du narrateur. Une nouvelle preuve de sa bizarrerie et de son excessive défiance me fournit l'occasion de m'amuser un peu à ses dépens. Dans ses récits, plusieurs des malheureux voyageurs qui venaient à tomber au milieu d'une bande de voleurs n'éprouvaient ce désastre que pour s'être laissés séduire par la mise élégante et la conversation agréable d'un étranger; celui-ci leur avait proposé de faire route ensemble, et sa compagnie semblait leur promettre amusement et protection; il chantait et parlait tour à tour pour leur faire oublier l'ennui du voyage, avait soin qu'ils ne fussent pas écorchés dans les auberges, et leur faisait remarquer les erreurs qui s'étaient glissées dans les mémoires, jusqu'à ce qu'enfin, sous prétexte de leur montrer un chemin plus court, il attirait ses trop confiantes victimes dans quelque forêt, où, rassemblant tout à coup ses camarades par un coup de sifflet, il jetait son manteau et se montrait sous son véritable costume, celui de capitaine de la bande des voleurs; soudain ceux-ci sortaient en foule de leur repaire, et, le pistolet à la main, venaient demander aux imprudents la bourse ou la vie. Vers la conclusion d'une semblable histoire, dont le récit semblait augmenter encore les terreurs paniques du pauvre trembleur, qui sans doute l'avait déjà racontée cent fois, j'observais qu'il me regardait toujours avec un air de doute et de défiance, comme s'il réfléchissait tout à coup qu'il se pourrait qu'au moment même il se trouvât auprès d'un de ces hommes dangereux dont parlait son histoire: aussitôt que ces idées se glissaient dans son esprit, il s'éloignait précipitamment de moi, se retirait de l'autre côté de la grande route, regardait devant, derrière et autour de lui, examinait ses armes, et semblait se préparer à la fuite ou au combat, selon la circonstance.

La défiance qu'il manifestait dans ces occasions semblait n'être que momentanée et me paraissait trop plaisante pour que je pensasse à m'en offenser. D'ailleurs dans ce temps-là on pouvait avoir l'apparence d'un homme comme il faut, et n'en être pas moins un voleur de grand chemin. La division des états n'étant pas aussi marquée alors qu'elle l'est depuis cette époque, la profession de l'aventurier poli qui vous escamotait votre argent chez White[10] à la bassette ou au jeu de boules était souvent unie à celle du brigand avoué qui, dans la bruyère de Bagshot ou à la plaine de Finchley, demandait la bourse ou la vie à son confrère le dameret. Il y avait aussi une teinte de férocité dans les moeurs du temps, qui depuis a été bien adoucie ou s'est évanouie entièrement. Il me semble que ceux qui avaient perdu tout espoir embrassaient alors avec moins de répugnance toute espèce de moyen de réparer les torts de la fortune.

Nous n'étions plus au temps, il est vrai, où Anthony-a-Wood[11] déplorait l'exécution de deux beaux garçons pleins d'honneur et de courage qui furent pendus sans pitié à Oxford, parce que leur détresse les avait forcés de lever des contributions sur les chemins. Cependant les environs de la métropole étaient alors en grande partie couverts de bruyères, et les cantons de province moins peuplés étaient fréquentés par cette classe de bandits (dont l'existence sera un jour inconnue) qui faisaient leur métier avec une sorte de courtoisie. Semblables à Gibbet, dans leStratagème des Petits-Maîtres[12], ils se piquaient d'être les gens les mieux élevés de la route, et d'apporter une grande politesse dans l'exercice de leur vocation. Un jeune homme dans ma position ne pouvait donc s'indigner beaucoup d'une méprise qui le faisait comprendre dans la classe honorable de ces déprédateurs. Au contraire, je m'amusais à éveiller et à endormir tour à tour les craintes et les soupçons de mon brave; et je me plaisais à jeter encore plus de trouble et de dérangement dans une cervelle que la nature n'avait pas trop bien organisée. Lorsque, séduit par la franchise de mes manières, il me semblait dans une sécurité parfaite, je lui faisais une ou deux questions sur le but de son voyage ou sur la nature de l'affaire qui l'occasionnait; c'en était assez pour lui faire prendre l'alarme, et il s'empressait aussitôt de gagner le large. Voici, par exemple, une conversation que nous eûmes ensemble sur la force et sur la vigueur comparative de nos chevaux.

— Oh! monsieur, dit mon compagnon, j'avoue que pour le galop mon cheval ne peut pas le disputer au vôtre. Mais permettez-moi de vous dire que le trot est le véritable pas du cheval de poste, et qu'au trot je pourrais vous défier si nous étions près d'une ville. Je parierais une bouteille de porto que je vous vaincrais à la course (caressant son bucéphale avec ses éperons).

— Contentez-vous, monsieur: voici une plaine qui me paraît favorable.

— Hem… hem… reprit mon ami en hésitant. Je n'aime pas à fatiguer inutilement mon cheval. On ne sait pas ce qui peut arriver en cas d'alarme… D'ailleurs, monsieur, quand j'ai dit que j'étais prêt à parier, j'entendais que nos chevaux seraient également chargés: je suis sûr que le vôtre porte environ trente livres de moins que le mien.

— Qu'à cela ne tienne, monsieur. Combien peut peser ce portemanteau?

— Mon po… po… portemanteau? reprit-il en tremblant; oh! très peu… rien… Ce ne sont que quelques chemises et quelques paires de bas.

— À le voir, je croirais qu'il pèse davantage; et je parie la bouteille de porto qu'il fait toute la différence de la charge de mon cheval à celle du vôtre.

— Vous vous trompez, monsieur, je vous assure. En vérité, vous vous trompez, reprit-il en se retirant de l'autre côté de la route, comme c'était son usage dans ces occasions alarmantes.

— Je suis prêt à risquer la bouteille, lui dis-je en le suivant; et qui plus est, je parie dix contre un qu'avec votre portemanteau en croupe, je vous devance encore à la course.

À cette proposition, qui ne lui semblait que trop claire, mon homme trembla de tous ses membres. De rouge pourpre son nez devint pâle et jaunâtre, et la peur fit disparaître pour un instant les traces que le vin y avait laissées; ses dents claquaient fortement, et il semblait attendre, dans l'agonie de la terreur, que je donnasse le coup de sifflet pour rassembler toute ma bande. Comme je vis qu'il ne pouvait plus parler, et qu'il avait même peine à se tenir sur son cheval, je m'empressai de le rassurer en lui demandant quel était un clocher que je commençais à distinguer à quelque distance, et en lui faisant observer que nous étions si près d'un village que nous n'avions plus à craindre de faire de mauvaises rencontres sur la route. Ces paroles lui rendirent un peu de courage: sa figure s'épanouit, son nez reprit sa couleur naturelle; mais je m'aperçus qu'il avait de la peine à oublier ma téméraire proposition, et que je lui paraissais encore un peu suspect. Je vous ennuie de tous ces détails; mais je vous parle aussi longuement du caractère de cet homme, et de la manière dont je m'amusai à ses dépens, parce que ces circonstances, quelque frivoles qu'elles fussent, eurent par la suite une grande influence sur des incidents que j'étais loin de prévoir, et que je vous raconterai lorsque j'en serai à cette époque de ma vie. Mais alors la conduite de cet homme ne m'inspira que du mépris, et me confirma dans l'opinion que, de tous les sentiments qui dégradent l'humanité et font souffrir cruellement celui qui les éprouve, il n'en est point de plus inquiétant, de plus pénible et de plus méprisable que la poltronnerie.

Chapitre IV.

Tout le peuple écossais rampe dans l'indigence,Vous disent fièrement les dédaigneux Anglais.Quand nous voyons chez nous venir un Écossais,Faut-il donc le blâmer de chercher plus d'aisance?

Il existait à cette époque un ancien usage qui, je crois, n'est plus observé aujourd'hui. Les longs voyages se faisant à cheval, et par conséquent à petites journées, il était d'usage de passer le dimanche dans quelque ville où le voyageur pût entendre le service divin, et son cheval jouir du jour de repos, institution également louable par son double motif. Une autre coutume, qui rappelait l'ancienne hospitalité anglaise, était que le maître d'une auberge un peu considérable, pour célébrer aussi le septième jour, se dépouillant de son caractère de publicain, invitait ses hôtes à partager son dîner de famille et son pouding. Cette invitation était ordinairement acceptée avec plaisir. Les personnes du plus haut rang ne croyaient pas déroger en prenant place à la table de l'aubergiste; et la bouteille de vin qu'on demandait après dîner, pour boire à sa santé, était la seule récompense qu'on lui offrît, et le seul article qu'il fût permis de payer.

J'étais né citoyen du monde, et mon goût m'appelait toujours où je pouvais m'instruire dans la connaissance de l'homme; je n'avais d'ailleurs aucune prétention de dignité, et je ne manquais jamais d'accepter l'hospitalité du dimanche, soit qu'elle me fût offerte à la Jarretière, au Lion d'Or ou au Grand-Cerf. L'honnête aubergiste, qui ce jour-là se croyait un grand personnage, tout fier de voir assis à sa table les hôtes qu'il servait les autres jours, donnait souvent carrière à sa bonne humeur, et ne négligeait rien pour égayer ses convives, les beaux esprits de l'endroit, planètes secondaires qui accomplissaient leur révolution autour de leur orbite supérieur. Le magister, l'apothicaire, le procureur et le ministre lui-même ne dédaignaient pas de prendre part à ce festin hebdomadaire. Les voyageurs, arrivant des différentes parties du royaume, et ne différant souvent pas moins par leurs manières que par leur langage, formaient presque toujours une réunion piquante qui ne pouvait manquer de plaire à l'observateur, en lui offrant une légère esquisse des moeurs et du caractère de plusieurs contrées différentes.

C'était un de ces jours solennels, et dans une semblable occasion, que je me trouvais avec mon craintif compagnon de voyage dans la ville de Darlington, dépendante de l'évêché de Durham, et nous allions prendre place à la table de l'aubergiste de l'Ours-Noir, - - dont la face rubiconde annonçait un bon vivant, lorsque notre hôte nous informa, d'un ton qui pouvait tenir lieu d'apologie, qu'un gentilhomme écossais devait dîner avec nous.

— Un gentilhomme!… Quelle sorte de gentilhomme? dit précipitamment mon compagnon, dont l'imagination, toujours prête à s'alarmer, pensait sans doute alors aux gentilshommes de grand chemin.

— Parbleu! une espèce écossaise de gentilhomme, reprit notre hôte. Ils sont tous nobles, comme vous savez, même sans une chemise sur le dos. Mais celui-ci a un air d'aisance; je le crois un marchand de bestiaux, franc Écossais, autant qu'aucun de ceux qui ont jamais traversé le pont de Berwick.

— Qu'il vienne; j'y consens de tout mon coeur, répondit mon ami; et, se tournant vers moi, il me communiqua ses réflexions.

— Je respecte les Écossais, monsieur; j'aime et j'honore ce peuple à cause de ses excellents principes. On dit qu'il est pauvre et malpropre, mais parlez-moi de la probité sterling, quoique vêtue de haillons, comme dit le poète; des gens dignes de foi m'ont assuré qu'on ne connaissait pas en Écosse le vol des grands chemins.

— C'est parce qu'ils n'ont rien à perdre, dit mon hôte avec le rire étouffé de l'amour-propre satisfait.

— Non, non, répondit une forte voix derrière lui, c'est parce que vos jaugeurs et vos inspecteurs anglais, que vous avez envoyés au- delà de la Tweed, se sont emparés du métier, et n'ont rien laissé à faire aux gens du pays.

— Bien dit, M. Campbell, reprit l'aubergiste; je ne vous croyais pas si près de nous, mais vous savez qu'il faut de temps en temps le petit mot pour rire… Et comment vont les marchés dans le midi?

— Comme à l'ordinaire, dit M. Campbell: les sages vendent et achètent, et les fous sont vendus et achetés.

— Oui, mais les sages et les fous dînent, reprit notre hôte jovial; et voici une pièce de boeuf que nous ferions bien d'attaquer.

En disant ces mots, il saisit son large couteau, s'attribua, suivant l'usage, la place d'honneur, s'assit sur sa grande chaise, d'où il pouvait dominer sur toute la table, et se mit à servir ses convives.

C'était la première fois que je voyais un Écossais; et, dès mon enfance, j'avais été nourri de préjugés contre cette nation. Mon père, comme vous le savez, était d'une ancienne famille du Northumberland, qui avait toujours résidé à Osbaldistone-Hall, dont je n'étais pas alors très éloigné. Déshérité par son père en faveur de son frère cadet, il en avait toujours conservé un ressentiment si vif qu'il ne parlait presque jamais de la famille dont il descendait, et qu'il ne trouvait rien de plus ridicule et de plus absurde que de s'enorgueillir de ses ancêtres. Toute son ambition était d'être appelé William Osbaldistone, le premier ou du moins l'un des premiers négociants de Londres; et il fût descendu en droite ligne de Guillaume le Conquérant, que sa vanité en eût été moins flattée que d'entendre le bruit et l'agitation que son arrivée causait parmi les taureaux, les ours et les agents de change de Stock-Alley[13]. Il désirait que je restasse dans l'ignorance de ma noble origine, dans la crainte que mes sentiments ne fussent pas d'accord avec les siens sur ce sujet. Mais ses desseins, comme il arrive aux projets les mieux combinés, furent renversés jusqu'à un certain point par un être que son orgueil n'eût jamais cru capable de les contrarier. Sa nourrice, vieille bonne femme de Northumberland, qui lui était attachée dès l'enfance, était la seule personne de son pays natal pour laquelle il eût conservé de l'affection; et, quand la fortune lui avait souri, le premier usage qu'il avait fait de ses faveurs avait été d'assurer une honnête aisance à Mabel Rikets, et de la faire venir auprès de lui. À la mort de ma mère c'était elle qui avait été chargée d'avoir pour moi ces soins, ces tendres attentions que l'enfance exige de la tendresse maternelle. Ne pouvant parler à son maître, qui le lui avait défendu, des bruyères et des vallons de son cher Northumberland, elle s'en dédommageait avec moi, et me faisait le récit des histoires de sa jeunesse, et des traditions conservées dans le pays. Je l'écoutais avec l'avidité de l'enfance; il me semble voir encore la vieille Mabel, la tête légèrement agitée par le tremblement de l'âge, avec sa coiffe aussi blanche que la neige, les traits un peu ridés, mais conservant encore cet air de santé qu'elle devait à l'habitude des travaux champêtres. Je crois la voir regarder en soupirant, par la fenêtre, les murs de brique et la rue étroite, lorsqu'elle finissait sa chanson favorite, que je préférais alors, et, pourquoi ne dirais-je pas la vérité?… que je préfère encore à tous les grands airs sortis de la tête d'un docteur en musique[14] italien.

Quand reverrai-je nos vieux chênes.Le lierre et ses riants festonsSuspendus aux rameaux des frênes?Leur verdure est cent fois plus belle sur nos monts.

Mabel, dans ses légendes, déclamait toujours contre la nation écossaise avec toute l'animosité dont elle était capable. Les habitants de la frontière opposée remplissaient, dans ses récits, le rôle que les ogres et les géants aux bottes de sept lieues jouent ordinairement dans les contes des nourrices. Fallait-il s'en étonner? n'était-ce pas Douglas-le-Noir qui avait égorgé lui- même l'héritier de la famille d'Osbaldistone, le jour que cet infortuné venait de prendre possession du bien de ses pères, en le surprenant, lui et ses vassaux, au milieu d'une fête qu'il avait donnée à cette occasion? N'était-ce pas Wat-le-Diable qui, du temps de mon bisaïeul, s'était emparé, dans les environs de Lanthorn, de tous les agneaux d'un an[15] de Lanthorn-Side? Et n'avions-nous pas mille trophées qui, suivant la version de la vieille Mabel, attestaient quelle vengeance éclatante nous en avions tirée? Sir Henry Osbaldistone, cinquième du nom, n'avait-il pas enlevé la belle Jessy de Fairnington? et, nouvel Achille, n'avait-il pas défendu sa Briséis contre les forces réunies des plus vaillants chefs de l'Écosse? Ne nous étions-nous pas toujours signalés dans les combats que l'Angleterre avait livrés à sa rivale? Les guerres du nord avaient été la source de tous nos malheurs et de toute notre gloire.

À force d'entendre répéter ces histoires pendant mon enfance, je finis par regarder l'Écosse comme l'ennemie naturelle de l'Angleterre; et mes préventions furent encore augmentées par les discours que j'entendais quelquefois tenir à mon père. Il s'était engagé dans de vastes spéculations, et avait acheté des bois immenses qui appartenaient à de riches propriétaires du fond de l'Écosse. Il répétait sans cesse qu'il les trouvait beaucoup plus empressés à conclure des marchés et à exiger des arrhes considérables qu'à remplir eux-mêmes leurs engagements. Il soupçonnait aussi les négociants écossais qu'il était obligé d'employer pour agents dans ces occasions de s'être approprié dans les bénéfices une part beaucoup plus considérable que celle qui devait leur revenir. En un mot, si Mabel se plaignait des guerriers écossais des anciens temps, M. Osbaldistone ne se déchaînait pas avec moins de violence contre les artifices de ces modernes Sinons; tous deux m'inspirèrent, sans le savoir, une aversion sincère pour les habitants du nord de la Grande-Bretagne, et dès lors je les regardai comme un peuple cruel et sanguinaire en temps de guerre, perfide en temps de paix, avare, intéressé, fourbe et de mauvaise foi dans les affaires, et n'ayant point de bonnes qualités, à moins qu'on ne dût ce nom à une férocité qui ressemblait à du courage dans les combats, et à une duplicité qui leur tenait lieu de prudence dans les affaires. Pour justifier, ou du moins pour excuser ceux qui m'avaient donné de semblables préjugés, je dois faire remarquer que les Écossais ne rendaient pas alors plus de justice aux Anglais. Les deux nations couvaient secrètement les étincelles d'une haine nationale, étincelles dont un démagogue a voulu former une flamme terrible qui manqua d'embraser les deux royaumes, et qui, j'espère, est à présent heureusement éteinte dans ses propres cendres.[16]

C'était donc avec une impression défavorable que je regardai le premier Écossais que je rencontrai. Son extérieur répondait beaucoup à l'idée que je m'étais formée des hommes de sa nation. Il avait les traits durs, ces formes athlétiques qui les caractérisent, avec ce ton national et cette manière lente et pédantesque qu'ils prennent en parlant, et qui provient du désir de déguiser la différence de leur idiome ou de leur dialecte. Je remarquais aussi la défiance et la brusquerie de ses compatriotes dans les réponses qu'il faisait aux questions qui lui étaient adressées; mais je ne m'attendais pas à trouver dans un Écossais un air de supériorité qu'il ne paraissait pas affecter, mais qui semblait le mettre naturellement au-dessus de la société dans laquelle le hasard l'avait conduit. Son habillement était aussi grossier qu'il pouvait l'être, quoique cependant il fût propre et décent; et, dans un temps où le moindre gentilhomme faisait de grandes dépenses pour sa toilette, il annonçait la médiocrité, sinon l'indigence. Sa conversation prouvait qu'il s'occupait du commerce de bestiaux, métier peu distingué; cependant, malgré ces désavantages, il semblait traiter le reste de la compagnie avec cet air froid de politesse et de condescendance qui annonce une supériorité réelle ou imaginaire dans celui qui le prend sans affectation. Quand il donnait son avis sur quelque point, c'était d'un ton tranchant, comme si ce qu'il disait ne pouvait être ni réfuté ni même révoqué en doute. Notre aubergiste et ses hôtes du dimanche, après avoir fait quelques efforts pour soutenir leur opinion, dans l'espérance de l'emporter, grâce à la force de leurs poumons, finissaient par céder à l'autorité imposante de M. Campbell, qui s'emparait ainsi de la conversation, et la dirigeait à son gré. Je fus tenté, par curiosité, de lui disputer moi-même le terrain, me fiant à la connaissance que j'avais acquise du monde pendant mon séjour en France, et à l'éducation assez distinguée que j'avais reçue. Sous le rapport littéraire, je vis qu'il ne pouvait pas même entrer en lutte, et que les talents incultes, mais énergiques, qu'il avait reçus de la nature, n'avaient jamais été polis par l'éducation; mais je le trouvais beaucoup plus au fait que je ne l'étais moi-même de l'état actuel de la France, du caractère du duc d'Orléans, qui venait d'être nommé régent du royaume, et de celui des ministres dont il était entouré; ses remarques fines, malicieuses, et souvent même satiriques, étaient celles d'un homme qui avait étudié attentivement l'état politique de cette nation.

Quand la conversation venait à tomber sur la politique, Campbell observait un silence et exprimait une modération qui pouvaient être commandés par la prudence. Les divisions des whigs et des tories agitaient alors toute l'Angleterre et l'ébranlaient jusque dans ses fondements. Un puissant parti, appuyant en secret les prétentions du roi Jacques, menaçait la dynastie de Hanovre, à peine établie sur le trône. Toutes les auberges retentissaient des cris des jacobites et de leurs adversaires; et comme la politique de notre hôte était de ne jamais se quereller avec de bonnes pratiques, mais de les laisser se chamailler comme bon leur semblait, sa table était tous les dimanches le théâtre de discussions aussi violentes et aussi animées que s'il avait traité le conseil général de la ville. Le ministre et l'apothicaire, avec un petit homme qui ne parlait pas de son état, mais qu'à certains gestes assez expressifs je pris pour le barbier, embrassèrent la cause des épiscopaux et des Stuarts. Le collecteur des taxes, comme son devoir l'y obligeait, et le procureur, qui ambitionnait une place lucrative dépendante de la couronne, ainsi que mon compagnon de voyage, qui prenait le plus grand intérêt à la discussion, ne défendaient pas avec moins de chaleur la cause du roi George et de la succession protestante. Les arguments étant épuisés, on en vint aux cris, puis aux jurements, puis aux querelles: enfin, les deux partis en appelèrent à M. Campbell, dont chacun d'eux brûlait de s'assurer l'approbation.

— Vous êtes Écossais! monsieur, criait un parti; un gentilhomme de votre nation doit se déclarer pour les droits héréditaires.

— Vous êtes presbytérien! monsieur, disait le parti opposé; vous ne sauriez être partisan du pouvoir absolu.

— Messieurs, dit notre oracle lorsqu'il put obtenir un moment de silence, je ne doute pas que le roi George ne mérite la prédilection de ses amis, et s'il parvient à se maintenir sur le trône, eh bien, il pourra faire le cher collecteur intendant de la couronne, donner à notre ami M. Quitam la place de commissaire général; il pourra aussi accorder quelque bonne récompense à ce brave monsieur qui est assis sur son portemanteau, qu'il préfère à une chaise: mais sans contredit le roi Jacques est aussi une bienveillante personne; et si les cartes venaient à se mêler et que la chance tournât pour lui, il pourrait, s'il le voulait, appeler le révérend ministre à l'archevêché de Cantorbéry, nommer le docteur Mixit premier chirurgien de sa maison, et confier sa barbe royale aux soins de notre ami Latherum. Mais, comme je doute fort qu'aucun des deux souverains envoyât un verre de vin à Robert Campbell, quand même il le verrait mourir de soif, je donne ma voix à Jonatham Brown, notre hôte, et je le proclame roi des échansons, à condition qu'il ira nous chercher une autre bouteille aussi bonne que la dernière.


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