Chapter 3

Cette saillie fut reçue avec des applaudissements unanimes; et lorsque M. Brown eut rempli la condition qu'on avait mise à son élévation, il ne manqua pas d'apprendre à ses convives que, tout pacifique qu'était M. Campbell, il n'en était pas moins aussi vaillant qu'un lion. Croiriez-vous qu'à lui seul il a mis en fuite sept brigands qui l'attaquèrent sur la route de Wistom-Tryste?

— Vous vous trompez, mon cher, dit Campbell en l'interrompant; ils n'étaient que deux; encore étaient-ce deux poltrons qui ne se doutaient pas de leur métier.

— Comment, monsieur, dit mon compagnon de voyage en rapprochant de Campbell sa chaise, ou plutôt son portemanteau, est-il réellement bien possible que seul vous ayez mis en fuite deux brigands?

— Très possible, monsieur, reprit Campbell, et je ne vois pas qu'il y ait rien là d'extraordinaire. Je n'en aurais pas craint quatre de cette sorte.

— En vérité, monsieur, reprit mon ami, je serais charmé d'avoir le plaisir de faire route avec vous. Je vais dans le nord, monsieur.

Cette information gratuite et volontaire sur la route qu'il comptait prendre, la première que j'eusse entendu donner par mon compagnon, ne parut pas faire beaucoup d'impression sur l'Écossais, qui ne répondit pas à sa confiance.

— Nous ne pouvons pas voyager ensemble, reprit-il sèchement; vous êtes sans doute bien monté, monsieur, et moi je voyage maintenant à pied, ou sur un bidet montagnard qui fait à peine deux milles à l'heure.

En disant ces mots, il jeta sur la table le prix de la bouteille de vin qu'il avait demandée, et il s'apprêtait à sortir lorsque mon compagnon l'arrêta, et, le prenant par le bouton de son habit, le tira dans une embrasure de croisée. Je crus entendre qu'il lui réitérait sa demande de l'accompagner, ce que M. Campbell semblait refuser.

— Je vous défraierai de tout, monsieur, dit le voyageur, qui pour le coup croyait avoir trouvé un argument irrésistible.

— C'est impossible, dit Campbell d'un air de dédain; j'ai affaire à Rothbury.

— Mais je ne suis pas très pressé; je puis me détourner un peu, et je ne regarde pas à un jour pour m'assurer un bon compagnon de voyage.

— En vérité, monsieur, dit Campbell, je ne saurais vous rendre le service que vous semblez désirer. Je voyage, ajouta-t-il en levant fièrement la tête, je voyage pour mes affaires particulières; si vous voulez suivre mon conseil, vous ne vous réunirez pas aux étrangers que vous vous rencontrerez sur la route, et vous ne direz à personne le chemin que vous comptez prendre. Alors, sans plus de cérémonie, il dégagea son bouton, malgré les efforts du voyageur pour le retenir, et s'approchant de moi: — Votre ami, monsieur, me dit-il, est trop communicatif, attendu la nature du dépôt qui lui est confié.

— Monsieur, repris-je, n'est point mon ami, c'est un voyageur que j'ai rencontré sur la route. Je ne connais ni son nom ni ses affaires, et vous paraissez beaucoup plus avant que moi dans sa confiance.

— Je voulais seulement dire, reprit-il précipitamment, qu'il paraît être un peu trop empressé à offrir l'honneur de sa compagnie à ceux qui ne la désirent pas.

M. Campbell, sans faire d'autres observations, se contenta de me souhaiter un bon voyage, et la compagnie se retira.

Le lendemain je me séparai de mon timide compagnon de voyage; car je quittai la grande route du nord pour suivre plus à l'ouest la direction du château d'Osbaldistone, résidence de mon oncle. Comme il semblait toujours conserver quelques soupçons sur mon compte, je ne saurais dire s'il fut content ou fâché de mon départ. Quant à moi, ses frayeurs avaient cessé de m'amuser, et, à dire le vrai, ce fut avec la plus grande joie que je me vis débarrassé de lui.

Chapitre V.

Que mon coeur bat, lorsque je voisLa nymphe sur son palefroiCourir gaîment dans nos campagnes,Gravir les rocs et les montagnes,Et poursuivre le daim légerSans courir le moindre danger!

SOMERVILLE,La Chasse.

En approchant de ces lieux, que je me représentais comme le berceau de ma famille, j'éprouvai cet enthousiasme que des sites sauvages et romantiques inspirent aux amants de la nature. Délivré du babil importun de mon compagnon, je pouvais remarquer la différence que présentait le pays avec celui que j'avais traversé jusqu'alors. Au lieu de dormir au milieu des saules et des roseaux, les rivières, qui méritaient enfin ce nom, roulaient leurs ondes sous l'ombrage d'un bois naturel, tantôt se précipitaient du haut d'une colline, tantôt serpentaient dans ces vallées solitaires qui s'ouvrent sur la route de distance en distance, et semblent inviter le voyageur à explorer leurs détours. Les monts Cheviots s'élevaient devant moi dans leur imposante majesté, non pas avec cette variété sublime de rocs et de vallées qui caractérise les montagnes du premier ordre, mais n'offrant qu'une masse immense de rochers aux sommets arrondis, dont le sombre aspect et l'étendue sans bornes avaient un caractère de grandeur propre à frapper l'imagination.

Au milieu de ces montagnes était le glen ou vallée étroite au bout de laquelle s'élevait le château de ma famille. Une partie des propriétés immenses qui en dépendaient avait été depuis longtemps aliénée par la prodigalité ou par l'inconduite de mes ancêtres; mais il en restait encore assez pour que mon oncle fût regardé comme l'un des plus riches propriétaires du comté. J'avais appris, par quelques informations sur la route, qu'à l'exemple des autres seigneurs du pays, il employait la plus grande partie de sa fortune à remplir, avec le plus grand faste, les devoirs d'une hospitalité prodigue, ce qu'il regardait comme essentiel pour soutenir la dignité de sa famille.

J'avais déjà aperçu du haut d'une éminence le château d'Osbaldistone, antique et vaste édifice qui se détachait du milieu d'un bois de chênes druidiques; et je me dirigeais de ce côté avec toute la diligence que les sinuosités et le mauvais état de la route me permettaient de faire, lorsque mon cheval, tout fatigué qu'il était, dressa l'oreille aux aboiements répétés d'une meute de chiens qui se faisaient entendre dans l'éloignement. Je ne doutai point que la meute ne fût celle de mon oncle, et je me rangeai de côté dans le dessein de laisser passer les chasseurs sans les interrompre, persuadé que ce serait fort mal choisir mon temps que de me présenter à mon oncle au milieu d'une partie de chasse, et résolu, quand ils seraient passés, d'aller attendre leur retour au château. Je m'arrêtai donc sur une éminence, et, éprouvant ce genre d'intérêt que cet amusement champêtre est si propre à inspirer, j'attendis avec impatience l'approche des chasseurs.

Le renard, lancé vivement et presque aux abois, déboucha d'un taillis qui fermait le côté droit de la vallée. Sa queue traînante, son poil sali, son pas qui ne s'allongeait plus qu'avec peine, tout annonçait qu'il succomberait bientôt, et le corbeau carnivore, suspendu sur sa tête, semblait déjà le regarder comme sa proie. Le pauvre Reynard[17] traversa la rivière qui coupe la petite vallée, et il se traînait le long d'une ravine de l'autre côté de ses bords sauvages, lorsque la meute s'élança hors du taillis avec le piqueur et trois ou quatre cavaliers. Les chiens se précipitèrent sur ses traces, et les chasseurs les suivirent au grand galop malgré l'inégalité du terrain. C'étaient des jeunes gens, grands et robustes, bien montés, et portant tous une veste verte, une culotte de peau et une casquette jaune, uniforme d'une association de chasse formée sous les auspices de sir Hildebrand Osbaldistone. Voilà mes cousins, sans doute, pensai-je en moi-même lorsqu'ils passèrent devant moi. À quelle réception dois-je m'attendre parmi ces dignes successeurs de Nemrod? Il est peu probable que moi, qui n'ai jamais chassé de ma vie, je me trouve heureux dans la famille de mon oncle! Une nouvelle apparition interrompit ces réflexions.

C'était une jeune personne dont la figure pleine de grâce et d'expression était animée par l'ardeur de la chasse. Elle montait un superbe cheval noir de jais, et tacheté par l'écume qui jaillissait du mors; elle portait un costume alors peu commun, semblable à celui de l'autre sexe, et qu'on a depuis appelé costume d'équitation ou d'amazone. Cette mode, qui s'était introduite pendant mon séjour en France, était entièrement nouvelle pour moi. Ses longs cheveux noirs flottaient au gré du vent, ayant, dans le feu de la chasse, brisé le lien qui les tenait prisonniers. Le terrain escarpé et inégal, à travers lequel elle dirigeait son cheval avec une adresse et une présence d'esprit admirables, la retarda dans sa course, et j'eus le temps de contempler ses traits brillants et animés, auxquels la singularité de son habillement semblait encore prêter un nouveau charme. En passant devant moi, son cheval fit un bond irrégulier au moment où, arrivée sur un terrain uni, elle piquait des deux pour rejoindre la chasse. Je saisis cette occasion pour m'approcher d'elle, sous prétexte de la secourir; mais j'avais bien vu qu'elle ne courait pas le moindre danger; et la belle amazone ne témoigna pas même la plus légère frayeur. Elle me remercia néanmoins par un sourire de mes bonnes intentions, et je me sentis encouragé à mettre mon cheval au même pas que le sien, et à rester à côté d'elle. Les cris triomphants des chasseurs et le son bruyant du cor nous annoncèrent qu'il n'était plus nécessaire de nous presser, puisque la chasse était finie.

L'un des jeunes gens que j'avais déjà vus s'approcha de nous, agitant dans l'air la queue du renard d'un air de triomphe, et semblant narguer ma belle compagne.

— Je vois, dit-elle, je vois fort bien; mais ne faites pas tant de bruit. Si Phébé n'avait pas été dans un sentier rocailleux, ajouta-t-elle en caressant le cou de son cheval, vous n'auriez pas lieu de chanter victoire.

Ce jeune chasseur était alors tout près d'elle, et je remarquai qu'ils me regardèrent tous les deux et parlèrent entre eux à voix basse, la jeune personne paraissant le prier de faire quelque chose qui semblait lui déplaire, ce qu'il témoignait par un air de retenue et de circonspection qui tenait presque de la mauvaise humeur. Elle tourna aussitôt la tête de son cheval de mon côté en disant: — C'est bon, c'est bon, Thorncliff; si vous ne le voulez pas, ce sera moi, voilà tout. Monsieur, ajouta-t-elle en me regardant, je cherchais à décider ce jeune homme, modèle de politesse et de galanterie, à s'informer auprès de vous si, dans le cours de vos voyages dans cette contrée, vous n'auriez pas entendu parler d'un de nos amis, M. Frank Osbaldistone, que nous attendons depuis quelques jours.

Je fus trop heureux de trouver une occasion aussi favorable pour me faire connaître, et j'exprimai ma reconnaissance d'une demande aussi obligeante.

— En ce cas, monsieur, reprit-elle, comme la politesse de mon cher cousin semble être encore endormie, vous voudrez bien me permettre, quoique cela ne soit pas trop convenable, de me constituer maîtresse des cérémonies, et de vous présenter le jeune squire Thorncliff Osbaldistone, et Diana Vernon qui a aussi l'honneur d'être la parente de votre charmant cousin.

Il y avait un mélange de finesse, de simplicité et d'ironie dans la manière dont miss Vernon prononça ces paroles. Je m'empressai de lui renouveler mes remerciements et de lui témoigner combien je me félicitais d'avoir eu le bonheur de les rencontrer. À parler vrai, le compliment était tourné de manière que miss Vernon pouvait aisément s'en approprier la plus grande partie, car Thorncliff semblait être une espèce de campagnard, et sans la moindre éducation. Il me secoua pourtant la main, et fit alors connaître son intention de me quitter pour aller aider ses frères à compter les chiens et à rassembler la meute, intention qu'il eut l'air de communiquer à miss Vernon sans penser à s'en servir pour s'excuser auprès de moi.

— Le voilà, dit miss Vernon en le suivant des yeux, le voilà le prince des maquignons et des palefreniers! Mais ils sont tous de même, et par cet aimable personnage vous pouvez juger de toute la famille. Avez-vous lu Markham?

— Markham? Je ne me rappelle même pas avoir entendu parler d'un auteur de ce nom.

— N'avoir pas lu Markham! Pauvre ignorant! ne savez-vous donc pas que c'est l'Alcoran de la tribu sauvage dans laquelle vous venez résider? Markham! l'auteur le plus célèbre qui ait jamais écrit sur la fauconnerie! Je commence à désespérer de vous; et je crains bien que vous ne connaissiez pas davantage les noms plus modernes de Gibson et de Bartlet.

— Non, en vérité, miss Vernon.

— Et vous ne rougissez pas! Allons, je vois qu'il faudra vous renier pour notre cousin. Vous ne savez donc pas ferrer un cheval, le panser et l'étriller?

— J'avoue que je laisse ce soin au maréchal ou au valet d'écurie.

— Incroyable insouciance! Et savez-vous du moins éverrer un chien ou l'écourter, rappeler un faucon et le dresser au leurre; ou bien…

— De grâce, épargnez ma confusion; j'avoue que je ne possède aucun de ces rares talents.

— Au nom du ciel, M. Frank, que savez-vous faire?

— Presque rien, miss Vernon: quand mon cheval est sellé, je le monte, et voilà toute ma science.

— Encore est-ce quelque chose, dit miss Vernon en mettant le sien au galop.

Il y avait une espèce de palissade qui barrait le chemin, et je m'avançais pour l'ouvrir, lorsque miss Vernon la franchit en souriant; je me fis un point d'honneur de la suivre, et en un instant je fus à ses côtés.

— Allons, je vois qu'il ne faut pas encore perdre tout espoir, et qu'on pourra finir par faire quelque chose de vous. À dire le vrai, je craignais que vous ne fussiez un Osbaldistone très dégénéré. Mais qui peut vous amener dans le château aux ours? car c'est ainsi que les voisins ont baptisé notre manoir. Vous êtes libre de rester à Londres, je suppose.

Le ton amical que ma charmante compagne prenait avec moi m'encouragea à imiter sa familiarité, et, charmé de l'intimité qui s'établissait entre nous, je lui répondis à voix basse: — Il est possible, miss Vernon, que j'eusse regardé ma résidence à Osbaldistone-Hall comme une sévère pénitence, d'après le portrait que vous m'avez fait de ses habitants, s'il n'y avait pas une exception dont vous ne m'avez point parlé.

— Ah! Rashleigh? dit miss Vernon.

— Non, en vérité; je pensais, excusez-moi, à une personne qui est beaucoup plus près de moi.

— Je suppose qu'il serait convenable de ne pas faire semblant de vous comprendre; mais à quoi bon ces simagrées? votre compliment mérite bien une révérence; comme je suis à cheval, vous voudrez bien m'en dispenser pour le moment, quitte plus tard à faire valoir vos droits. Mais sérieusement je mérite votre exception, car, au milieu de vos ours de cousins, je vous assure que sans moi vous trouveriez à peine à qui parler dans le château, à l'exception pourtant du vieux prêtre et de Rashleigh.

— Et qu'est-ce donc que ce Rashleigh, au nom du ciel?

— Rashleigh est un personnage qui voudrait que tout le monde fût comme lui; car alors il serait comme tout le monde. C'est le plus jeune des fils de sir Hildebrand. Il est environ de votre âge; mais il n'est pas si… Il n'est pas bien, en un mot. En revanche, la nature lui a donné quelques grains de bon sens, et l'éducation y a ajouté une assez bonne dose d'instruction. Il est ce que nous appelons un homme d'esprit dans ce pays où les hommes d'esprit sont rares. Il se destine à l'Église, mais il ne paraît nullement pressé d'entrer dans les ordres.

— De l'Église catholique?

— L'Église catholique! Et de quelle autre Église? Mais j'oubliais, on m'a dit que vous étiez un hérétique. Est-ce vrai, M. Osbaldistone?

— Je ne dois pas nier l'accusation.

— Cependant vous avez habité hors de l'Angleterre, et dans les pays catholiques?

— Pendant près de quatre ans.

— Vous avez vu des couvents?

— Souvent; mais je n'y ai pas vu grand-chose qui recommandât la religion catholique.

— Ceux qui habitent ces couvents ne sont-ils pas heureux?

— Quelques-uns le sont sans doute, ce sont ceux qu'un sentiment profond de dévotion, les persécutions et les malheurs du monde ou une apathie naturelle ont conduits dans la retraite. Mais ceux-là sont très misérables qui ont adopté la solitude soit par un accès d'enthousiasme irréfléchi et outré, soit dans le premier ressentiment de quelque injustice. La vivacité de leurs sensations habituelles se réveille, et, comme les animaux les plus sauvages d'une ménagerie, ils s'agitent sans cesse dans leur retraite, tandis que d'autres vivent ou s'engraissent dans des cellules pas plus grandes que des cages.

— Et que deviennent, continua miss Vernon, ces victimes qui sont condamnées au cloître par la volonté des autres? À quoi ressemblent-elles? À quoi ressemblent-elles surtout si elles étaient nées pour jouir de la vie et connaître ses douceurs?

— Elles sont comme des rossignols en cage, condamnées à vivre à jamais dans une captivité qu'elles cherchent à charmer par ces dons naturels qui, dans l'état de liberté, auraient embelli la société.

— Je serai…, dit miss Vernon; et tout à coup, se reprenant, elle ajouta: Je préférerais être comme le faucon sauvage qui, privé de prendre son essor vers le ciel, se met en pièces contre les barreaux de sa cage. Mais pour revenir à Rashleigh, vous le trouverez l'homme le plus aimable que vous ayez vu, pendant une semaine au moins. S'il voulait prendre pour maîtresse une femme qui fût aveugle, il serait sûr d'en faire la conquête; mais les yeux détruisent le charme qui enchante l'oreille. Bon Dieu! nous voici déjà dans la cour du vieux château, qui paraît aussi sauvage et aussi gothique qu'aucun de ses habitants! On ne fait pas grande toilette à Osbaldistone; mais j'ai si chaud qu'il faut que je me débarrasse de tout cet attirail, et ce chapeau est si lourd et si incommode! continua-t-elle en l'ôtant; et ses beaux cheveux flottèrent en boucles d'ébène sur son charmant visage. Moitié riant, moitié rougissant, elle les rejeta des deux côtés de son front avec sa main blanche et bien faite. S'il y avait de la coquetterie dans cette action, elle était bien déguisée par un air d'indifférence. Je ne pus m'empêcher de dire que, jugeant de la famille par ce que je voyais, je serais en effet tenté de croire la toilette fort inutile.

— Voilà qui est galant, reprit miss Vernon, quoique je n'eusse pas encore dû vous comprendre; mais vous trouverez une meilleure excuse pour un peu de négligence lorsque vous verrez les oursons parmi lesquels vous allez vivre. L'art aurait tant à faire pour corriger chez eux la nature qu'ils ne l'emploient même pas, et ils ont du moins l'avantage de ne pas se donner de peine pour être hideux. Mais la vieille cloche va sonner le dîner dans un instant. Le son annonce qu'elle est tant soit peu fêlée; mais c'est une merveille que cette cloche. Savez-vous bien qu'elle a sonné d'elle-même le jour du débarquement du roi Guillaume? et mon oncle, respectant son talent prophétique, n'a jamais voulu qu'on la réparât. Allons, galant chevalier, commencez votre servage, et tenez mon palefroi jusqu'à ce que je vous envoie un de mes écuyers.

Elle dit, me jeta sa bride comme si nous nous connaissions depuis l'enfance, sauta en bas de cheval, traversa la cour en courant et entra par une petite porte latérale, me laissant dans l'admiration de sa beauté et dans l'étonnement de ses manières franches et ouvertes, qui semblaient d'autant plus extraordinaires à une époque où la cour du grand monarque Louis XIV donnait le ton à toute l'Europe et où le beau sexe affichait à l'extérieur une réserve et une circonspection admirables. Je faisais une assez triste figure au milieu de la cour du vieux château, monté sur un cheval, et en tenant un autre par la bride. L'édifice n'était pas de nature à intéresser un étranger, si j'eusse été disposé à l'admirer attentivement. Les quatre façades étaient de différente architecture; et avec leurs grandes fenêtres grillées, leurs tourelles avancées et leurs massives architraves, elles ressemblaient assez à l'intérieur d'un couvent ou à l'un des plus vieux et des plus gothiques collèges d'Oxford. J'appelai un valet, mais ce fut inutilement, et ma patience avait d'autant plus sujet de s'exercer que je voyais tous les domestiques, tant mâles que femelles, passer la tête par les différentes fenêtres du château, puis la retirer aussitôt, comme des lapins dans une garenne, sans que j'eusse jamais le temps de faire un appel direct à l'attention d'aucun d'eux. Le retour des chiens et des chasseurs me tira enfin d'embarras, et je parvins non sans peine à remettre les brides entre les mains d'un lourdaud de valet et à me faire conduire par un autre rustre devant sir Hildebrand. Ce manant me rendit ce service avec autant de grâce et de bonne volonté qu'un paysan qui est forcé de servir de guide à une patrouille ennemie, et je fus obligé de le serrer de près pour l'empêcher de déserter et de m'abandonner dans le labyrinthe de passages obscurs et étroits qui conduisaient dans le _Stun-Hall[18], _comme sir Hildebrand l'appelait, où je devais être admis en la gracieuse présence de mon oncle.

Nous arrivâmes à la fin dans une longue salle en voûte, pavée de grandes dalles, et où régnait une longue file de tables de chêne, trop lourdes et trop massives pour qu'il fût jamais possible de les remuer, et sur lesquelles le dîner était servi. Ce vénérable appartement, qui depuis des siècles était la salle de festin de la famille des Osbaldistone, offrait de tous côtés les preuves de leurs exploits. D'énormes bois de daims qui auraient pu être les trophées de la chasse de _Chevy-Chase[19], _étaient distribués le long des murs tapissés de peaux de blaireaux, de loutres, de fouines et autres animaux. Parmi quelques restes de vieilles armures qui avaient probablement servi jadis contre les Écossais, on voyait suspendues des armes servant à une guerre moins dangereuse, des arbalètes, des fusils de différentes formes et de différentes grandeurs, des lances, des épieux de chasse, enfin tous les instruments en usage, soit pour prendre, soit pour tuer le gibier. Quelques vieux tableaux enfumés étaient suspendus de distance en distance, représentant des dames et des chevaliers, honorés sans doute et renommés dans leur temps; les héros, avec leur longue barbe et leurs vastes perruques, paraissant de vrais foudres de guerre; et les dames regardant avec un doux sourire le bouquet de roses qu'elles tenaient à la main, et que la bière de mars dont il avait été plusieurs fois arrosé avait couvert d'une teinte jaunâtre ajoutant singulièrement à l'effet qu'il produisait.

J'avais à peine eu le temps de jeter un coup d'oeil rapide sur toutes ces merveilles que douze domestiques en livrée entrèrent en tumulte dans la salle, et se donnèrent un grand mouvement, chacun d'eux s'occupant beaucoup plus de diriger ses camarades que d'agir lui-même; les uns jetaient des bûches dans le feu pétillant qui s'élançait, moitié flammes, moitié fumée, le long d'un immense tuyau de cheminée caché par une pièce d'architecture massive, sur laquelle le ciseau de quelque artiste du Northumberland avait gravé les armes de la famille. Pour qu'elles ressortissent mieux, on les avait fait peindre ensuite en rouge; mais des couches successives de fumée, amoncelées pendant des siècles, en avaient un peu changé la couleur primitive. D'autres domestiques rangeaient les bouteilles, les verres et les carafes. Ils couraient, se coudoyaient, se renversaient l'un l'autre, faisant, suivant l'usage, peu de besogne et beaucoup de bruit. À la fin, quand après bien des peines tout fut à peu près disposé pour la réception des convives, les aboiements des chiens, le claquement des fouets, le bruit des grosses bottes de chasse semblables à celles de la statue dans _le Festin de pierre[20] _annoncèrent leur arrivée. Le tumulte augmenta parmi les domestiques: les uns criaient de se ranger pour faire place à sir Hildebrand, les autres de fermer les portes battantes qui donnaient sur une espèce de galerie. Enfin la porte d'entrée s'ouvrit, et je vis se précipiter pêle-mêle dans la salle huit chiens, le chapelain du château, l'Esculape du village, mes six cousins et mon oncle.

Chapitre VI.

Du vieux château les voûtes ont frémi,D'un bruit confus la salle a retenti;Les voici tous, aucun ne se ressemble:Avec orgueil ils s'avançaient ensemble.

Sir Hildebrand Osbaldistone ne s'était pas pressé de venir embrasser son neveu, dont il devait avoir appris l'arrivée depuis quelque temps; mais il avait pour excuse des occupations importantes. — Je t'aurais vu plus tôt, mon neveu, s'écria-t-il: mais il fallait bien que je commençasse par faire rentrer mes meutes dans leur chenil. Sois le bienvenu, mon garçon. Tiens, voilà ton cousin Percy, ton cousin Thorncliff et ton cousin John; et puis par là ton cousin Dick, ton cousin Wilfred et… Attends, où est Rashleigh? Ah! le voici… allons, Thorncliff, dérange-toi donc, et laisse-nous voir un peu ton frère… Ah! voici ton cousin Rashleigh… Ainsi donc ton père a enfin pensé au vieux château et au vieux sir Hildebrand?… Vaut mieux tard que jamais… Encore une fois, sois le bienvenu, mon garçon; et en voilà assez… Où est ma petite Diana?… Ah! la voici qui entre… C'est ma nièce Diana, la fille du frère de ma femme, la plus jolie fille de nos vallées… n'importe laquelle vient après… Ah çà! disons deux mots au dîner à présent.

Pour avoir quelque idée de la personne qui tenait ce langage, représentez-vous, mon cher Tresham, un homme d'environ soixante ans, dans un accoutrement de chasse qui jadis avait pu être richement brodé, mais considérablement terni par les pluies successives qu'il avait essuyées. Sir Hildebrand, malgré la rudesse ou plutôt la brusquerie de ses manières, avait vécu à la cour dans sa jeunesse; il avait servi dans l'armée rassemblée dans la bruyère de Hounslow[21], avant la révolution qui renversa du trône la maison des Stuarts; et, grâce peut-être à sa religion, il avait été fait chevalier par le malheureux Jacques II; mais s'il avait ambitionné d'autres faveurs, il fut forcé de renoncer à l'espoir de les obtenir lors de la crise terrible qui enleva la couronne à son protecteur; et depuis cette époque il avait vécu retiré dans ses terres. Cependant, malgré son ton rustique et grossier, sir Hildebrand avait encore l'extérieur d'un homme bien né; il était au milieu de ses fils comme les débris d'une colonne d'ordre corinthien, couvert d'herbe et de mousse, à côté des masses de pierres brutes et informes de Stone-Henge[22] ou de tout autre temple des druides. Les fils étaient bien ces blocs lourds et raboteux que l'art n'a jamais polis. Grands, forts et d'une figure régulière, les cinq aînés paraissaient être privés du souffle de Prométhée et des grâces extérieures qui, dans le grand monde, font quelquefois excuser l'absence de l'intelligence. Ce qui dominait le plus en eux, c'était un air habituel de bonne humeur et de contentement, et ils n'avaient qu'une prétention, celle d'être les premiers chasseurs du comté. Le robuste Gyas et le robuste Cloanthe ne se ressemblaient pas plus dans Virgile que les robustes Percy, Thorncliff, John, Dick et Wilfred Osbaldistone ne se ressemblaient entre eux.

Mais, pour compenser une uniformité aussi extraordinaire dans ses productions, dame Nature semblait s'être étudiée à jeter un peu de variété dans l'extérieur et dans le caractère du dernier des fils de sir Hildebrand; et Rashleigh formait, sous tous les rapports, tant au moral qu'au physique, un contraste frappant, non seulement avec ses frères, mais même avec la plupart des hommes que j'avais vus jusqu'alors. Quand Percy, Thorncliff et compagnie eurent tour à tour salué, grimacé, et présenté plutôt leur épaule que leur main, à mesure que leur père me les nommait, Rashleigh s'avança et m'exprima la joie de faire ma connaissance, avec l'aisance et la politesse d'un homme du monde. Son extérieur n'était pas très prévenant: il était petit, et tous ses frères semblaient descendre du géant Anak; ils étaient assez bien faits, et Rashleigh était presque difforme. Par suite d'un accident qui lui était arrivé dans son enfance, il boitait au point que plusieurs personnes prétendaient que c'était l'obstacle qui s'opposait à ce qu'il entrât dans les ordres, l'Église de Rome, comme on sait, n'admettant dans la cléricature aucune personne mal conformée. D'autres disaient cependant que ce n'était qu'une mauvaise habitude qu'il avait contractée, et que le vice de sa démarche n'était pas suffisant pour l'empêcher de prendre les ordres.

Les traits de Rashleigh étaient tels qu'après les avoir vus une fois vous n'auriez jamais pu les bannir de votre mémoire, et que vous vous les rappeliez sans cesse avec un sentiment de curiosité pénible, mêlée de dégoût et de haine. Ce n'était pas sa figure en elle-même qui produisait cette impression profonde. Ses traits, quoique irréguliers, n'étaient pas communs; ses yeux noirs et animés et ses sourcils noirs et épais empêchaient qu'il ne fût d'une laideur insignifiante. Mais il y avait dans ses yeux une expression de malice et de dissimulation, ou, quand on le provoquait, de férocité tempérée par la prudence, qui ne pouvait échapper au physionomiste le moins pénétrant, et que la nature avait peut-être rendue si prononcée par la même raison qu'elle a donné à un serpent venimeux la sonnette qui le trahit. Comme en compensation de ces désavantages extérieurs, Rashleigh avait la voix la plus douce, la plus mélodieuse que j'aie jamais entendue, et la manière dont il s'exprimait servait encore à faire ressortir la beauté de son organe. À peine eut-il dit une phrase que je reconnus la vérité du portrait que m'en avait fait miss Vernon, et je ne doutai point qu'il ne fût en effet sûr de faire la conquête d'une maîtresse dont les oreilles seules pourraient juger de son mérite. Il allait se placer auprès de moi à dîner; mais miss Vernon, qui était chargée de faire les honneurs de la table, trouva moyen de me faire asseoir entre elle et M. Thorncliff, et je n'ai pas besoin de dire que je favorisai cet arrangement de tout mon pouvoir.

— J'ai besoin de vous parler, me dit-elle, et j'ai placé exprès l'honnête Thorncliff entre Rashleigh et vous,

Tel que le matelas qu'on met sur la muraillePour amortir l'effet du canon à mitraille.

Vous n'oubliez pas sans doute que je suis votre plus ancienne connaissance dans cette spirituelle famille: puis-je vous demander, à ce titre, comment vous nous trouvez tous?

— Voilà une question bien étendue, miss Vernon, et comment oserai-je y répondre, lorsque j'arrive à peine dans le château?

— Oh! la philosophie de notre famille est superficielle. Il est bien des nuances délicates caractérisant les individus qui exigent l'attention d'un observateur, mais les espèces, — c'est le mot technique des naturalistes, je crois, — les espèces se distinguent au premier coup d'oeil.

— S'il faut dire ce que je pense, il me semble qu'à l'exception de M. Rashleigh tous mes cousins ont à peu près le même caractère.

— Oui, ils tiennent tous plus ou moins de l'ivrogne, du garde- chasse, du querelleur, du jockey et du sot; mais, comme on dit qu'il est impossible de trouver sur le même arbre deux feuilles exactement semblables, de même ces heureux ingrédients, n'étant pas également répartis sur chaque individu, forment une agréable variété pour ceux qui aiment à étudier les caractères.

— Et voudriez-vous bien me donner une esquisse de ces portraits?

— Oh! volontiers, et je vais vous les peindre tous dans un grand tableau de famille. Percy, le fils aîné, tient plus de l'ivrogne que du garde-chasse, du querelleur, du jockey et du sot. Thorncliff se rapproche plus du querelleur que du garde-chasse, du jockey, du sot et de l'ivrogne. John, qui dort pendant des semaines entières dans les bois, tient plutôt du garde-chasse. Le jockey par excellence est Dick, qui court jour et nuit à bride abattue, et fait plus de deux cents milles pour voir une course de chevaux. Et la sottise domine tellement sur toutes les autres qualités de Wilfred, qu'on peut l'appeler un sot positif.

— Voilà une collection précieuse, miss Vernon, et les différences individuelles appartiennent à une classe fort intéressante; mais sir Hildebrand ne trouvera-t-il pas place dans le tableau?

— J'aime mon oncle, répondit-elle; il a voulu me rendre service: qu'il s'y soit mal pris ou non, je ne dois considérer que son intention. Ainsi je lui dois de la reconnaissance, et je vous laisse le soin de tracer vous-même son portrait lorsque vous le connaîtrez mieux.

— Allons, pensai-je en moi-même, je suis bien aise du moins qu'elle ménage quelqu'un. Qui se serait jamais attendu à une satire aussi amère de la part d'une jeune personne dont tous les traits respirent la douceur et la bonté?

— Vous pensez à moi! dit-elle en fixant sur moi ses yeux pénétrants comme si elle voulait percer jusqu'au fond de mon âme.

— Je l'avoue, repris-je un peu embarrassé et ne m'attendant pas à cette question. Puis, cherchant à donner un tour plus galant à la franchise de mon aveu: — Comment est-il possible que je pense à autre chose, placé comme j'ai le bonheur de l'être?

Miss Vernon sourit avec une expression de fierté concentrée qui n'appartenait qu'à elle: — Je dois vous informer une fois pour toutes, M. Osbaldistone, que m'adresser des compliments c'est faire de l'esprit en pure perte. Ne prodiguez pas inutilement vos jolies choses. Elles sont utiles aux beaux messieurs qui voyagent dans la province; c'est comme ces colifichets que les navigateurs emportent pour apprivoiser les habitants sauvages de pays nouvellement découverts. N'épuisez pas tout de suite votre précieuse marchandise; vous en trouverez un utile débit dans le Northumberland. Vos jolies phrases plairont beaucoup aux belles du pays; réservez-les; auprès de moi elles seraient inutiles, car je connais fort bien leur véritable valeur.

Je restai muet et confondu.

— Vous me rappelez dans ce moment, dit miss Vernon en reprenant sa gaieté et son enjouement, ce conte des fées dans lequel un marchand trouve tout l'argent qu'il avait apporté au marché changé tout à coup en pièces d'ardoise. J'ai décrédité par une malheureuse observation toute la denrée de vos beaux compliments. Mais allons, n'en parlons plus. Votre mine est bien trompeuse, M. Osbaldistone, si vous ne pouvez pas m'entretenir de choses beaucoup plus agréables que ces _fadeurs _que tout jeune homme se croit obligé de réciter à une pauvre fille. Et pourquoi? parce qu'elle porte une robe et de la gaze, tandis qu'il porte un bel habit brodé. Efforcez-vous d'oublier mon malheureux sexe; appelez- moi Tom Vernon, si vous voulez, mais parlez-moi comme à votre ami, à votre compagnon: vous ne pouvez croire combien je vous en saurai gré.

— Vous m'offrez un attrait bien puissant, répondis-je.

— Encore! reprit-elle en levant le doigt; je vous ai dit que je ne souffrirais pas l'ombre d'un compliment. Et maintenant, quand vous aurez fait raison à mon oncle qui vous menace de ce qu'il appelle un rouge-bord, je vous dirai ce que vous pensez de moi.

Lorsqu'en respectueux neveu j'eus vidé le verre que me présentait mon oncle, et que la conversation qui s'engagea sur la chasse du matin, le bruit continuel des verres et des fourchettes et l'attention exclusive que le cousin Thorncliff, à ma droite, et le cousin Dick, à la gauche de miss Vernon, apportaient à la grande affaire qui les occupait alors nous permirent de reprendre notre tête-à-tête: — À présent, lui dis-je, permettez-moi de vous demander franchement, miss Vernon, ce que vous supposez que je pense de vous. Je pourrais vous dire ce que je pense réellement; mais vous m'avez interdit les éloges.

— Je n'ai pas besoin de votre assistance. Je suis assez magicienne pour vous dire vos pensées. Il n'est pas nécessaire que vous m'ouvriez votre coeur, je le connais. Vous me croyez une étrange fille, un peu coquette, très inconséquente, désirant attirer l'attention par la liberté de ses manières et par la bizarrerie de sa conversation, parce qu'elle est privée de ce quele Spectateur[23]appelle les grâces les plus douces du sexe. Peut-être même pensez-vous que j'ai le projet de vous pétrifier d'admiration. Si tels sont vos sentiments, et je n'en puis douter, je suis bien fâchée de vous dire que, pour cette fois, votre pénétration est en défaut, et que vous vous trompez étrangement. Toute la confiance que j'ai eue en vous, je l'aurais aussi aisément accordée à votre père, s'il eût pu m'entendre. En vérité, je me trouve aussi isolée au milieu de cette heureuse famille, je suis dans une aussi grande disette d'auditeurs intelligents que Sancho dans la sierra Morena; aussi, quand l'occasion s'en présente, il faut que je parle ou que je meure. Je vous assure pourtant que je ne vous aurais pas dit un mot des renseignements curieux que je vous ai donnés sur le caractère de vos aimables cousins s'il ne m'avait pas été parfaitement indifférent qu'on sût ma façon de penser à leur égard.

— C'est bien cruel à vous, miss Vernon, de ne pas vouloir me laisser la moindre illusion, et de me rappeler que je n'ai encore aucun droit à votre confiance. Mais, puisque vous ne voulez pas que je puisse attribuer à votre amitié les communications que vous m'avez faites, je dois les recevoir au titre qu'il vous plaira. Vous n'avez pas compris M. Rashleigh Osbaldistone dans vos portraits de famille.

Il me sembla que cette remarque la faisait trembler, et elle se hâta de répondre en baissant la voix: — Pas un mot sur Rashleigh! il a l'oreille si fine, quand son amour-propre est intéressé, qu'il nous entendrait même à travers la massive personne de Thorncliff, toute bourrée qu'elle est de boeuf et de jambon.

— Oui, repris-je; mais, avant de faire la question, j'ai regardé derrière la cloison vivante qui me séparait de lui, et je me suis aperçu que la chaise de M. Rashleigh était vide. Il a quitté la table.

— Ne vous y fiez pas, reprit miss Vernon. Croyez-moi; lorsque vous voulez parler de Rashleigh, commencez par monter sur le sommet d'Otterscope-Hill, d'où vous pouvez voir à vingt milles à la ronde. Placez-vous sur la pointe même du rocher, parlez bien bas; et après tout cela ne soyez pas encore trop certain que l'oiseau indiscret qui vole sur votre tête ne lui aura pas rapporté vos discours. Rashleigh a entrepris mon éducation; il a été mon maître pendant quatre ans; je suis aussi fatiguée de lui qu'il l'est de moi, et nous ne sommes fâchés ni l'un ni l'autre de voir arriver l'instant de notre séparation.

— M. Rashleigh doit donc bientôt partir?

— Oui, dans quelques jours; ne le saviez-vous pas? Il paraît que votre père est beaucoup plus discret que sir Hildebrand. Voici toute l'histoire. Lorsque mon oncle apprit que vous alliez venir demeurer chez lui pendant quelque temps et que votre père désirait que l'un de ses neveux, qui donne de si belles espérances, vînt remplir la place lucrative vacante chez lui grâce à votre obstination, M. Francis, le bon chevalier, tint une cour plénière de toute sa maison, y compris le sommelier, le maître-d'hôtel et le garde-chasse. Cette vénérable assemblée, composée des pairs et des officiers de _service _d'Osbaldistone-Hall, ne fut pas convoquée, comme bien vous pouvez croire, pour élire votre remplaçant; car toute l'arithmétique de cinq des concurrents se bornant à savoir calculer les chances pour ou contre dans un combat de coqs, Rashleigh était le seul qui réunît les qualités nécessaires pour la place en question. Mais il fallait une sanction solennelle pour transformer Rashleigh de pauvre prêtre qu'il devait être en opulent banquier, et pour lui permettre de s'engraisser à la Bourse au lieu de mourir de faim dans l'Église: ce ne fut pas sans peine que l'assemblée donna son consentement à une dégradation aussi manifeste.

— Je conçois les scrupules. Mais comment furent-ils surmontés?

— Par le désir général de se débarrasser de Rashleigh. Quoique le plus jeune de la famille, il a pris, je ne sais comment, un ascendant irrésistible sur tous les autres; il les conduit tous à son gré, et chacun sent sa dépendance sans pouvoir s'en affranchir. Si quelqu'un veut lui résister, il est sûr d'avoir sujet de s'en repentir avant la fin de l'année; et, si vous lui rendez un important service, vous vous en repentirez souvent encore davantage.

— S'il en est ainsi, repris-je en riant, je dois prendre garde à moi, car je suis la cause involontaire du changement de sa situation.

— Oui, et qu'il en soit content ou fâché, gare à vous! Mais voici les radis et les fromages qui arrivent.[24] On va porter la santé du roi et de l'Église; c'est le signal de la retraite pour les chapelains et les dames, et moi, seul représentant de mon sexe au château, je dois me retirer, suivant l'usage.

Elle disparut à ces mots, me laissant dans l'étonnement de la finesse, de la causticité et de la franchise qu'elle déployait dans la conversation. Je désespère de pouvoir vous donner la moindre idée de son caractère, quoique j'aie, autant que possible, imité son langage. C'était un mélange de simplicité naïve, de finesse naturelle et de hardiesse incroyable; toutes ces teintes différentes, fondues heureusement ensemble et animées encore par le jeu d'une physionomie charmante, formaient l'ensemble le plus parfait. Il ne faut pas croire que, quelque étranges, quelque singulières que me parussent ses manières libres et familières, un jeune homme de vingt-deux ans sût mauvais gré à une jeune fille de dix-huit de n'avoir pas avec lui toute la réserve convenable. Au contraire, j'étais flatté de la confiance de miss Vernon, et, quoiqu'elle m'eût bien déclaré que, si elle me l'avait accordée, c'était uniquement parce que j'étais le premier à qui elle eût trouvé assez d'intelligence pour la comprendre, je n'en persistais pas moins à attribuer cette préférence à quelque autre motif. Avec la présomption de mon âge, présomption que mon séjour en France n'avait certainement pas diminuée, je m'imaginais qu'une figure régulière et un extérieur prévenant, avantages que j'avais la générosité de m'accorder, étaient des titres assez puissants à la confiance d'une jeune beauté. Ma vanité plaidant avec autant de chaleur pour justifier le choix de miss Vernon, le juge ne pouvait pas être sévère, ni lui faire un reproche d'une franchise qui me semblait suffisamment justifiée par mon propre mérite; et, déjà charmé de sa figure et de son esprit, je le fus encore plus du jugement et de la pénétration dont elle avait fait preuve dans le choix d'un ami.

Lorsque miss Vernon eut quitté l'appartement, la bouteille circula ou plutôt vola autour de la table avec une rapidité incroyable. Élevé chez une nation étrangère, j'avais conçu la plus grande aversion pour l'intempérance, vice trop commun alors, et même encore à présent, parmi mes compatriotes. Les propos qui assaisonnaient ces orgies étaient tout aussi peu de mon goût; et, si quelque chose pouvait me les faire paraître encore plus révoltants, c'était de les entendre proférer par des personnes de ma famille. Je saisis donc cette occasion favorable, et voyant derrière moi une petite porte entr'ouverte, conduisant je ne savais où, je m'esquivai adroitement, ne pouvant souffrir plus longtemps de voir un père donner lui-même à ses enfants l'exemple d'un excès honteux et tenir avec eux les discours les plus grossiers. Je fus poursuivi, comme je m'y attendais, et traité comme déserteur des drapeaux de Bacchus. Quand j'entendis les cris de ohé! ohé! et le bruit des bottes pesantes de mes cousins qui semblaient vouloir me lancer comme un cerf, je vis clairement que je serais pris si je ne gagnais pas le large. J'ouvris donc aussitôt une fenêtre que j'aperçus sur l'escalier, et qui donnait sur un jardin aussi gothique que le château; et, comme la hauteur n'excédait pas six pieds, je sautai sans hésiter sur une plate- bande, et j'entendis derrière moi les cris de ohé! ohé! Il est sauvé! il est sauvé! J'enfilai une allée, puis une autre, puis une troisième, toujours courant à toutes jambes, jusqu'à ce que, me voyant à l'abri de toute poursuite, je ralentis un peu le pas pour jouir de la fraîcheur de l'air que les fumées du vin que j'avais été obligé de prendre, ainsi que la précipitation de ma retraite, contribuaient à me rendre doublement agréable.

Comme je me promenais de côté et d'autre, je rencontrai le jardinier qui labourait une plate-bande avec une bêche, et je m'arrêtai pour le regarder travailler: — Bonsoir, mon ami.

— Bonsoir, bonsoir, répondit l'homme sans lever la tête, et avec un accent qui indiquait en même temps son extraction écossaise.

— Voilà un bien beau temps pour vous, mon ami.

— Il n'y a pas beaucoup à s'en plaindre, répondit-il avec cette circonspection que les jardiniers mettent d'ordinaire à louer même le temps le plus beau. Alors, levant la tête, comme pour voir qui lui parlait, il porta la main à son bonnet[25] écossais d'un air de respect, et ajouta: — Eh! Dieu me préserve! c'est rare de voir dans le jardin, à l'heure qu'il est, un beau_ jistocorps[26] _brodé!

— Un beau…?

— _Jistocorps! _C'est une jaquette comme la vôtre, donc. Ils ont autre chose à faire là-bas en haut. C'est de la déboutonner pour faire place au boeuf et au vin rouge. Car, Dieu merci! ils ne font que manger et boire pendant toute la soirée.

— On ne fait pas assez bonne chère dans votre pays, mon ami, pour être tenté de tenir table aussi longtemps, n'est-ce pas?

— Allons donc, monsieur, on voit bien que vous ne connaissez pas l'Écosse! Ce n'est pas la bonne chère qui nous manque. Est-ce que nous n'avons pas les meilleurs poissons, la meilleure viande, les meilleures volailles, sans parler de nos navets et de nos autres légumes? Mais c'est que nous sommes réservés sur notre bouche, tandis qu'ici sur les vingt-quatre heures ils en passent plus de douze à table. Il n'y a pas jusqu'à leurs jours de jeûne et d'abstinence… Tiens, est-ce qu'ils n'appellent pas cela jeûner, quand ils ont les poissons qu'ils font venir d'Hartlepool et de Sunderland, et puis encore des truites, du saumon, est-ce que je sais? Enfin, je jeûnerais bien tous les jours comme cela, moi. Je vous dis que c'est une abomination que leur jeûne, et puis les messes et les matines de ces pauvres dupes… Mais chut! car Votre Honneur est sans doute un _romain _tout comme les autres.

— Non, j'ai été élevé dans la religion réformée; je suis presbytérien.

— Presbytérien! s'écria-t-il en même temps que ses traits grossiers prenaient l'expression du plus grand contentement; et, pour témoigner plus efficacement sa joie et me faire voir que son amitié ne se bornait pas à des paroles, il tira de sa poche une grande tabatière de corne et m'offrit une prise avec la grimace la plus fraternelle.

Je ne voulus pas le refuser et lui demandai ensuite s'il y avait longtemps qu'il était au château.

— Voilà près de vingt ans que j'y suis comme les martyrs àÉphèse, exposé aux bêtes sauvages, dit-il en regardant le vieuxmanoir. Oh! mon Dieu oui! tout autant, comme je m'appelle AndréFairservice.

— Mais, André, si votre religion et votre tempérance souffrent tant d'être témoins des rites de l'Église romaine et des excès de vos maîtres, il me semble que vous n'auriez pas dû rester aussi longtemps à leur service; il vous eût été facile de trouver des maîtres qui mangeassent moins et qui fussent plus orthodoxes dans leur culte. Je présume que ce n'est pas faute de talent si vous n'êtes pas placé d'une manière plus satisfaisante pour vous.

— Il ne me sied pas de parler de moi-même, dit André en regardant autour de lui avec beaucoup de complaisance; mais c'est que, voyez-vous, je suis de la paroisse de Dreepdayly, où l'on fait venir les choux sous cloche, et c'est vous dire qu'on entend un peu son métier… Et, à vous dire le vrai, voilà vingt ans que je remets de terme en terme à tirer ma révérence; mais, quand le jour arrive, il y a toujours quelque chose à fleurir que je voudrais voir en fleur, ou quelque chose à mûrir que je voudrais voir mûr, et puis le temps se passe, et puis me voilà. Je vous dirais bien que je m'en irai pour sûr à la Chandeleur prochaine, mais c'est qu'il y a vingt ans que je dis la même chose, et je veux que le diable m'emporte, Dieu me préserve! si je ne me crois pas ensorcelé dans cette maison. S'il faut dire le fin mot à Votre Honneur, c'est qu'André n'a pas pu trouver de meilleure place. Mais, si Votre Honneur pouvait me trouver quelque condition où je pusse entendre la saine doctrine, puis avoir une petite maison, un bon fricot et dix livres par an pour mes gages, et où il n'y eût pas de femmes pour compter les pommes, je serais bien obligé à Votre Honneur.

— Bravo, André! je vois que vous êtes fort modéré dans vos prétentions; mais on dirait que vous n'aimez pas les femmes.

— Non, non, Dieu me préserve!… C'est la peste de tous les jardiniers, depuis le père Adam. Il leur faut des pommes, des pêches, des abricots; été ou hiver, ça leur est égal, elles sont toujours à nos trousses. Mais, Dieu soit loué! nous n'avons pas ici de cette chienne d'engeance, sauf votre respect, à l'exception de la vieille Marthe; mais elle est toujours contente quand je donne quelques grappes de groseilles aux marmots de sa soeur, qui viennent prendre le thé avec elle les dimanches, et quand je lui passe de temps en temps dans la semaine une bonne poire pour son dessert.

— Vous oubliez votre jeune maîtresse.

— Quelle maîtresse que j'oublie donc?

— Votre jeune maîtresse, miss Vernon.

— Quoi! miss Vernon? Elle n'est pas ma maîtresse, monsieur. Je voudrais qu'elle fût sa maîtresse; et je souhaite qu'elle ne soit pas la maîtresse d'une certaine personne avant qu'il soit longtemps. Oh! c'est une fine matoise celle-là.

— En vérité! lui dis-je en cherchant à lui cacher l'intérêt que j'éprouvais. Vous paraissez connaître tous les secrets de cette famille, André?

— Si je les connais, je sais les garder. Ils ne travailleront pas dans ma bouche comme de la bière en bouteille, je vous en réponds. Miss Diana est… Mais qu'elle soit ce qu'elle voudra, ça ne me fait ni froid ni chaud.

Et il se remit à bêcher avec la plus grande ardeur.

— Qu'est miss Vernon, André? Je suis un ami de la famille, et j'aimerais à le savoir.

— Tout autre que ce qu'elle devrait être, à ce que je crains, dit André en fermant un oeil et en branlant la tête d'un air grave et mystérieux… Quelque chose de louche: Votre Honneur me comprend.

— Non, en vérité, mon cher André, et je voudrais que vous vous expliquassiez plus clairement. En disant ces mots, je lui glissai une demi-couronne dans la main; elle fit son effet: André me remercia par un sourire, ou plutôt par une grimace, et commença par mettre la pièce dans la poche de sa veste: alors, en homme qui savait n'avoir point de monnaie à rendre, il me regarda en appuyant les deux bras sur sa bêche; et, donnant à ses traits l'air de la plus importante gravité, il me dit avec un sérieux qui dans toute autre occasion m'eût paru comique:

— Il faut donc que vous sachiez, monsieur, puisque cela vous importe à savoir, que miss Vernon est…

Il s'arrêta tout court, allongeant ses joues jusqu'à ce que sa mâchoire et son menton prissent à peu près la figure d'un casse- noisette; il fit craquer fortement ses dents, ferma encore un oeil, fronça le sourcil, branla la tête et parut croire que sa physionomie avait achevé l'explication que sa langue n'avait pas encore commencée.

— Grands dieux! m'écriai-je, est-il possible? Si jeune, si belle, et déjà perdue!

— Oui, vous pouvez le dire, perdue corps et âme: vous savez qu'elle est papiste! eh bien, elle est encore… Elle… Il garda le silence, comme effrayé de ce qu'il allait dire.

— Parlez, monsieur, lui dis-je vivement; je veux absolument savoir ce que tout cela veut dire.

— Eh bien! elle est… André regarda autour de lui, s'approcha de moi et ajouta du ton du plus grand mystère: — La plus grande jacobite de tout le comté!

— Quoi! est-ce là tout? André me regarda d'un air étonné en m'entendant traiter aussi légèrement une information aussi importante; puis, marmottant entre ses dents: — Dieu me préserve! c'est pourtant tout ce que je sais de pire sur son compte, — il reprit sa bêche, comme le roi des Vandales dans le dernier conte que Marmontel vient de publier.[27]

Chapitre VII.

BARDOLPH. — Le shériff est à la porte avec une grosse escorte.

SHAKESPEARE. Henry IV, part. I.

Je découvris, non sans peine, l'appartement qui m'était destiné; et, m'étant concilié les bonnes grâces des domestiques de mon oncle, en employant des moyens qu'ils étaient le plus capables d'apprécier, je m'y renfermai pour le reste de la soirée, ne me souciant pas d'aller rejoindre mes aimables parents, qui, à ce que j'en jugeai par les cris et par le tapage qui continuaient à se faire entendre dans la salle du banquet, n'étaient guère d'agréables compagnons pour un homme sobre.

Quelle pouvait être l'intention de mon père en m'envoyant demeurer au milieu d'une famille aussi singulière? C'était dans ma position la réflexion la plus naturelle, et ce fut la première à laquelle je me livrai. D'après la réception que m'avait faite mon oncle, je ne pouvais douter que je dusse faire un assez long séjour près de lui; son hospitalité fastueuse, mais mal entendue, le rendait assez indifférent sur le nombre de ceux qui mangeaient à sa table; mais il était clair que ma présence ou mon absence ne lui causait pas plus d'émotion que celle du dernier de ses gens, et beaucoup moins que la maladie ou la guérison d'un de ses chiens. Mes cousins étaient de véritables oursons dans la compagnie desquels je pouvais perdre, si je voulais, l'amour de la tempérance et de la sobriété, sans en retirer d'autre avantage que d'apprendre à éverrer les chiens, à panser les chevaux et à poursuivre les renards. Je ne pouvais trouver qu'une raison qui expliquât la conduite de mon père, et c'était probablement la véritable. Il regardait la vie que l'on menait à Osbaldistone-Hall comme la conséquence naturelle et inévitable de l'oisiveté et de l'indolence; et il voulait, en me faisant voir un spectacle dont il savait que je serais révolté, me décider, s'il était possible, à prendre une part active dans son commerce. En attendant, il recevait chez lui Rashleigh Osbaldistone; mais il avait cent moyens de lui faire avoir une place avantageuse, dès qu'il voudrait s'en débarrasser. En un mot, quoique j'éprouvasse un certain remords de conscience de voir, par suite de mon obstination, Rashleigh, dont miss Vernon m'avait fait un portrait si défavorable, sur le point de travailler dans la maison de mon père, et peut-être même de s'insinuer dans sa confiance, je le faisais taire en réfléchissant que mon père n'entendait pas que personne se mêlât de ses affaires; qu'il était difficile de le tromper ou de l'éblouir, et que d'ailleurs je n'avais que des préventions, peut-être injustes, contre ce jeune homme, préventions qui m'avaient été inspirées par une jeune fille étourdie et bizarre, qui parlait sans réfléchir, et qui sans doute ne s'était pas donné la peine d'approfondir le caractère de celui qu'elle prétendait condamner. Alors mes réflexions se tournaient sur miss Vernon, sur son extrême beauté, sur sa situation critique, livrée ainsi à elle-même au milieu d'une espèce de bande de sauvages, à l'âge où il semblait qu'elle devait avoir le plus besoin de conseils; enfin, sur son caractère, offrant cette variété attrayante qui pique notre curiosité et excite notre attention en dépit de nous-même.

Demeurer avec une jeune personne si singulière, la voir tous les jours, à tous les moments, vivre avec elle dans la plus grande intimité, c'était une diversion bien agréable à l'ennui que ne pouvaient manquer d'inspirer les somnifères habitants d'Osbaldistone-Hall; mais combien aussi cette situation serait dangereuse! Cependant, malgré tous les efforts de ma prudence, je ne pus me décider à me plaindre beaucoup des nouveaux périls que j'allais courir. Je fis taire d'ailleurs mes scrupules en formant intérieurement des projets admirables:

— Je me tiendrais toujours sur mes gardes, toujours plein de réserve; je m'observerais quand je serais avec miss Vernon, et tout irait assez bien. Je m'endormis dans ces réflexions, miss Vernon ayant naturellement ma dernière pensée.

Je ne puis vous dire si son image me poursuivit pendant la nuit car j'étais fatigué, et je dormis profondément. Mais ce fut la première personne à qui je pensai le lendemain, lorsqu'à la pointe du jour je fus réveillé en sursaut par les sons bruyants du cor de chasse. En un instant je fus sur pied; je fis seller mon cheval, et je courus dans la cour où les hommes, les chiens et les chevaux étaient déjà prêts. Mon oncle, peut-être, ne s'attendait pas à trouver un chasseur très adroit dans la personne de son neveu qui avait pendant toute sa jeunesse végété dans les écoles ou dans un bureau; il parut surpris de me voir, et il me sembla qu'il ne m'accueillait pas avec la même cordialité que la veille. — Te voilà, garçon? La jeunesse est téméraire. Mais prends garde à toi. Rappelle-toi la vieille chanson:

Qui galope comme un fouSur le bord d'un précipicePeut bien s'y casser le cou.

Je crois qu'il y a peu de jeunes gens, et ce sont de très austères moralistes, qui n'aimeraient pas mieux se voir reprocher une légère peccadille que d'entendre mettre en doute leur habileté à monter à cheval. Comme je ne manquais ni d'adresse ni de courage dans cet exercice, je fus piqué de la remarque de mon oncle, et je le priai de suspendre son jugement jusqu'après la chasse.

— Ce n'est pas cela, garçon; tu es bon cavalier, je n'en doute pas; mais prends garde. Ton père t'a envoyé ici en me chargeant de te dompter, et je crois qu'il faut que je te mène par la bride si je ne veux pas que quelqu'un te mène par le licou.

Comme cette pièce d'éloquence était inintelligible pour moi; que d'ailleurs il ne semblait pas que l'intention de l'orateur fût que j'en fisse mon profit, puisqu'il l'avait débitée à demi-voix, et que ces paroles mystérieuses paraissaient simplement exprimer quelque réflexion qui passait par la tête de mon très honoré oncle, je conclus ou qu'elles avaient rapport à ma désertion de la veille, ou que les hautes régions de mon oncle n'étaient pas encore parfaitement remises de la longue séance qu'il avait faite la veille. Je me contentai de bien me promettre que, s'il remplissait mal les devoirs de l'hospitalité, je ne serais pas longtemps son hôte, et je m'empressai de saluer miss Vernon, qui s'avançait de mon côté. Mes cousins approchèrent aussi de moi; mais, comme je les vis occupés à critiquer mon ajustement, depuis la ganse de mon chapeau jusqu'aux éperons de mes bottes, ne pouvant souffrir, dans leur ridicule patriotisme, tout ce qui avait une apparence étrangère, je me gardai bien de les distraire; et, sans paraître remarquer leurs grimaces et leurs chuchotements, sans même les honorer d'un regard de mépris, je m'attachai à miss Vernon, comme à la seule personne avec qui il fût possible de causer. À cheval, à ses côtés, je partis avec toute la troupe pour le théâtre futur de nos exploits. C'était un taillis épais, situé sur le côté d'une immense vallée entourée de montagnes. Pendant le chemin, je fis observer à Diana que mon cousin Rashleigh n'était pas avec nous.

— Oh! me répondit-elle, c'est un grand chasseur; mais c'est commeNemrod qu'il chasse, et son gibier est l'homme.

Les chiens furent alors lancés dans le taillis et encouragés par les cris des chasseurs. Tout fut bientôt en mouvement dans la plaine. Mes cousins, trop occupés de l'affaire importante qui allait se décider, ne firent bientôt plus attention à moi. Seulement j'entendis Dick, le jockey, dire tout bas à Wilfred, le sot:

— Regardons si notre cousin français ne va pas tomber.

— Français? répondit Wilfred en ricanant, oh! oui, car il a une drôle de ganse à son chapeau.

Cependant Thorncliff, qui, malgré sa grossièreté, ne semblait pas entièrement insensible à la beauté de sa parente, parut décidé à nous tenir compagnie de beaucoup plus près que ses frères, peut- être pour épier ce qui se passait entre miss Vernon et moi, peut- être aussi pour avoir le plaisir d'être témoin de ma chute. Si c'était là son motif, il fut trompé dans son attente. Un renard étant parti à quelque distance, malgré le mauvais présage de la ganse française de mon chapeau, je fus toujours le premier à sa poursuite, et j'excitai l'admiration de mon oncle et de miss Vernon, et le dépit de ceux qui s'étaient bien promis de rire à mes dépens. Cependant Reynard, après nous avoir fait courir pendant plusieurs milles, parvint à nous échapper, et les chiens furent en défaut. Il m'était facile de remarquer l'impatience que miss Vernon éprouvait d'être suivie d'aussi près par Thorncliff Osbaldistone; et comme, aussi active que résolue, elle n'hésitait jamais à prendre les moyens les plus prompts pour satisfaire un désir ou un caprice, elle lui dit d'un ton de reproche: — Je suis étonnée, Thorncliff, que vous restiez pendu toute la matinée à la croupe de mon cheval, quand vous savez que les terriers ne sont pas bouchés du côté du moulin de Woolverton.

— Je n'en sais rien, en vérité, miss Diana, car hier même le meunier m'a juré qu'il les avait bouchés à midi.

— Oh! fi, Thorncliff, devriez-vous vous en rapporter à la parole d'un meunier? Voilà trois fois en huit jours que nous manquons le renard à cause de ces maudits terriers; voulez-vous que ce soit encore la même chose aujourd'hui, lorsque avec votre jument grise vous pourriez y aller en cinq minutes?

— Eh bien, miss Diana, je vais aller à Woolverton; si les terriers ne sont pas bouchés, je vous promets que je punirai le meunier de son imprudence et que je lui frotterai bien les épaules.

— Allez, mon cher Thorncliff, frottez-le d'importance. Allez, partez vite. Thorncliff partit au galop. — On va te frotter toi- même, ce qui remplira tout aussi bien mon but… Je dois vous apprendre à tous la discipline et l'obéissance… Savez-vous, M. Francis, que je vais lever un régiment? Oh! mon Dieu, oui. Thorncliff sera mon sergent-major; Dick, mon maître d'équitation, et Wilfred, avec son bredouillement, qui dit trois syllabes à la fois sans en prononcer une, sera mon tambour.

— Et Rashleigh!

— Rashleigh sera mon espion en chef.

— Et ne trouverez-vous pas aussi quelque moyen de m'employer, charmant colonel?

— Vous serez, si vous voulez, quartier-maître du régiment. Mais vous voyez que les chiens ont perdu la voie aujourd'hui. Allons, M. Francis, la chasse n'est pas digne de vous. Suivez-moi, je veux vous montrer une très belle vue.

Et en effet elle me conduisit sur le sommet d'une colline d'où la perspective était très étendue. Elle commença par jeter les yeux autour d'elle pour s'assurer qu'il n'y avait personne près de nous; et faisant avancer son cheval derrière un bouquet d'arbres qui nous masquait la partie de la vallée où nos chasseurs poursuivaient leur proie: — Voyez-vous là-bas une montagne qui s'élève en pointe à une hauteur prodigieuse?

— Au bout de cette longue chaîne de collines? Je la vois parfaitement.

— Et voyez-vous un peu sur la droite comme une espèce de tache blanche?

— Très bien, je vous assure.

— Cette tache blanche est un roc appelé Hawkesmore-Crag, etHawkesmore-Crag est en Écosse.

— En vérité, je n'aurais jamais cru que nous fussions si près de l'Écosse.

— On ne peut pas plus près, et votre cheval vous y conduira en deux heures.

— Je ne lui en donnerai pas la peine. Mais la distance me semble bien être de dix-huit milles à vol d'oiseau.

— Vous prendrez ma jument, si vous la croyez moins fatiguée. Je vous dis qu'en deux heures vous pouvez être en Écosse.

— Et moi, je vous dit que j'ai si peu d'envie d'y être que si la tête de mon cheval passait de l'autre côté des limites, je ne donnerais pas à la queue la peine de la suivre. Qu'irais-je faire en Écosse?

— Pourvoir à votre sûreté, s'il faut parler net. M'entendez-vous à présent, M. Francis?

— Point du tout. Vos paroles sont pour moi des oracles, car je n'y comprends rien.

— Alors, en vérité, il faut ou que vous me fassiez l'injustice de vous défier de moi et que vous soyez un fieffé hypocrite, le pendant de Rashleigh en un mot, ou que vous ne sachiez rien de ce qu'on vous impute. Mais non, à votre air sérieux, je vois que vous êtes de bonne foi. Bon Dieu, quelle gravité! j'ai peine à ne pas rire en vous regardant.

— D'honneur, miss Vernon, lui dis-je, impatienté de sa gaieté enfantine, je n'ai pas la moindre idée de ce que vous voulez dire. Je suis heureux de vous procurer quelque sujet d'amusement; mais j'ignore absolument en quoi il consiste.

— La chose est loin d'être risible, après tout, dit miss Vernon en reprenant son sang-froid; mais c'est qu'il y a des personnes qui ont la figure si plaisante quand la curiosité les travaille! Parlons sérieusement: connaissez-vous un nommé Moray, Morris, ou quelque nom semblable?

— Non, pas que je me rappelle.

— Réfléchissez un moment. N'avez-vous pas voyagé dernièrement avec quelqu'un de ce nom?

— Le seul voyageur qui m'ait accompagné quelque temps sur la route est un homme dont l'âme semblait être dans son portemanteau.

— C'était donc comme l'âme du licencié Pedro Garcias, qui était parmi les ducats que contenait la bourse de cuir[28]. Quoi qu'il en soit, cet homme a été volé, et il a porté une accusation contre vous, qu'il suppose auteur ou complice de la violence qui lui a été faite.

— Vous plaisantez, miss Vernon!

— Non, je vous assure. La chose est comme je vous le dis.

— Et me croyez-vous capable, m'écriai-je dans un transport d'indignation que je ne cherchai pas à dissimuler; me croyez-vous capable de mériter une pareille accusation?

— Oh! mon Dieu, quelle horreur! vous m'en demanderiez raison, je crois, si j'avais l'avantage d'être homme. Mais qu'à cela ne tienne: provoquez-moi, si vous le voulez. Je suis en état de me battre aussi bien que de franchir une barrière.

— Dieu me préserve de manquer de respect au colonel d'un régiment de cavalerie, lui répondis-je, honteux de mon emportement, et cherchant à tourner la chose en plaisanterie… Mais, de grâce, expliquez-moi ce nouveau badinage.

— Ce n'est pas un badinage; vous êtes accusé d'avoir volé cet homme, et mon oncle et moi nous avions cru l'accusation fondée.

— En vérité, je suis fort obligé à mes amis de la bonne opinion qu'ils ont de moi!

— Allons, cessez, s'il est possible, de tant vous agiter et de humer l'air comme un cheval ombrageux… Avant de prendre le mors aux dents, écoutez au moins jusqu'au bout… Vous n'êtes pas accusé d'un vol honteux… bien loin de là. Cet homme est un agent du gouvernement. Il portait tant en numéraire qu'en billets l'argent destiné à la solde des troupes en garnison dans le nord; et le bruit court qu'on lui a pris aussi des dépêches d'une grande importance.

— Ainsi donc c'est d'un crime de haute trahison, et non pas d'un vol, que je suis accusé?

— Oui, sans doute, et c'est un crime qui, comme vous le savez, couvre souvent de gloire, aux yeux de bien des gens, celui qui a le courage de l'exécuter. Vous trouverez une foule de personnes de ce pays, et cela sans aller bien loin, qui regardent comme un mérite de nuire, par tous les moyens possibles, au gouvernement de la maison de Hanovre.

— Mes principes de morale et de politique, miss Vernon, ne sont pas d'une nature aussi accommodante.

— En vérité je commence à croire que vous êtes tout de bon un presbytérien, et qui pis est un hanovrien. Mais que comptez-vous faire?

— Réfuter à l'instant même cette atroce calomnie. Devant qui a-t- on porté cette singulière accusation?

— Devant le vieux squire Inglewood, qui ne voulait pas trop la recevoir. Il a envoyé un exprès à mon oncle, sans doute pour lui conseiller de vous faire au plus tôt passer en Écosse et de vous mettre hors de la portée de la loi. Mais mon oncle sait fort bien que sa religion et son ancien attachement au roi Jacques le rendent suspect au gouvernement actuel, et que, si l'on venait à savoir qu'il eût favorisé la fuite d'un criminel de lèse-majesté, il serait désarmé, et, ce qui lui serait beaucoup plus sensible, probablement démonté, comme papiste, comme jacobite et comme personne suspecte.

— Je conçois en effet que plutôt que de perdre ses chevaux il abandonnerait son neveu.

— Son neveu, ses nièces, ses fils, ses filles, s'il en avait, et toute la génération, reprit Diana; ainsi ne vous fiez pas à lui, et même une seule minute; mais poussez votre cheval à toute bride, et fuyez avant qu'on exécute la prise de corps.


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