Je m'efforçais de faire de nécessité vertu et d'écouter aussi le sermon, quand je fus interrompu d'une manière bien singulière. Quelqu'un me dit à voix basse, par-derrière: — Vous courez des dangers dans cette ville.
J'étais appuyé d'un côté contre un pilier, j'avais André de l'autre; je me retournai brusquement, et je ne vis derrière nous que quelques ouvriers à la taille raide et à l'air commun. Un seul regard jeté sur eux m'assura que ce n'était aucun d'eux qui m'avait parlé. Ils étaient entièrement absorbés dans l'attention qu'ils donnaient au sermon, et ils ne remarquèrent même pas l'air d'inquiétude et d'étonnement avec lequel je les regardais. Le pilier massif près duquel je me trouvais pouvait avoir caché celui qui m'avait parlé à l'instant où il venait me donner cet avis mystérieux. Mais par qui m'était-il donné? pourquoi choisissait-on cet endroit? quels dangers pouvais-je avoir à craindre? C'étaient autant de questions sur la solution desquelles mon imagination se perdait en conjectures. Me retournant du côté du prédicateur, je fis semblant de l'écouter avec la plus grande attention. J'espérais par là que la voix mystérieuse se ferait encore entendre dans la crainte de ne pas avoir été entendue la première fois.
Mon plan réussit avant que cinq minutes se fussent écoulées, la même voix me dit tout bas:
— Écoutez, mais ne vous retournez pas.Je restai immobile.
— Vous êtes en danger dans cette ville, reprit la voix, et je n'y suis pas moi-même en sûreté. Rendez-vous à minuit précis sur le pont, vous m'y trouverez: jusque-là restez chez vous et ne vous montrez à personne.
La voix cessa de se faire entendre, et je tournai la tête à l'instant. Mais celui qui parlait avait fait un mouvement encore plus prompt et s'était vraisemblablement déjà glissé derrière le pilier. J'étais résolu à le découvrir s'il était possible, et, sortant du dernier rang des auditeurs, je passai aussi derrière le pilier. Je n'y trouvai personne, et j'aperçus seulement quelqu'un qui traversait comme une ombre la solitudes des voûtes que j'ai décrites. Il était couvert d'un manteau; mais je ne pus distinguer si c'était un _cloack _des Lowlands ou un _plaid _des Highlands.
Je m'avançai pour poursuivre l'être mystérieux, qui glissa et disparut sous les voûtes comme le spectre d'un des morts nombreux qui reposaient dans cette enceinte. Je n'avais guère d'espoir d'arrêter dans sa fuite celui qui était déterminé à éviter une explication avec moi; mais tout espoir fut perdu quand j'avais à peine fait trois pas en avant: mon pied heurta contre un obstacle inaperçu, et je tombai. L'obscurité qui était cause de ma chute me fut du moins favorable dans ma disgrâce; car le prédicateur, avec ce ton d'autorité que prennent les ministres presbytériens pour maintenir l'ordre parmi les auditeurs, interrompit son discours pour ordonner aux bedeaux d'arrêter celui qui venait de troubler la congrégation. Comme le bruit ne dura qu'un instant, on ne jugea probablement pas nécessaire d'exécuter cet ordre à la rigueur, ou l'obscurité qui avait causé mon accident couvrit aussi ma retraite; je regagnai mon pilier sans que personne prît garde à moi. Le prédicateur continua son sermon, et il le termina sans nouvel événement.
Comme nous sortions de l'église avec le reste de la congrégation: — Voyez, me dit André qui avait retrouvé sa langue, voilà le digne M. Macvittie, mistress Macvittie, miss Alison Macvittie, et M. Thomas Macfin, qui va, dit-on, épouser miss Alison, s'il joue bien son rôle. Si elle n'est pas jolie, elle sera bien dotée.
Mes yeux, suivant la direction qu'il m'indiquait, se fixèrent sur M. Macvittie. C'était un homme âgé, grand, sec, des yeux bleus enfoncés dans la tête, ayant de gros sourcils gris, et, à ce qu'il me parut, un air dur et une physionomie sinistre qui me donnèrent malgré moi de la prévention contre lui. Je me souvins de l'avis qui m'avait été donné dans l'église _de ne me montrer à personne, _et je balançai à m'adresser à lui, quoique je n'eusse aucun motif raisonnable de rien redouter de sa part ou de le regarder comme suspect.
J'étais encore indécis quand André, qui prit mon incertitude pour de la timidité, s'avisa de m'encourager. — Parlez-lui, M. Francis, me dit-il, parlez-lui. Il n'est pas encore prévôt de Glascow, quoiqu'on dise qu'il le sera l'année prochaine. Parlez- lui, vous dis-je; il vous répondra civilement, pourvu que vous n'ayez pas d'argent à lui demander, car on dit qu'il est dur à la desserre.
Je fis sur-le-champ la réflexion que, si ce négociant était aussi avare et intéressé qu'André me le représentait, j'avais peut-être quelques précautions à prendre avant de me faire connaître à lui, puisque j'ignorais si mon père se trouvait son débiteur ou son créancier. Cette considération, jointe à l'avis mystérieux que j'avais reçu et à la répugnance que sa physionomie m'avait inspirée, me décida à attendre au moins le lendemain pour m'adresser à lui. Je me bornai donc à charger André de passer chez M. Macvittie, et d'y demander l'adresse d'un nommé Owen qui devait être arrivé à Glascow depuis quelques jours, lui recommandant bien de ne pas dire qui lui avait donné cette commission et de m'apporter la réponse à l'auberge où nous étions logés. Il me promit de s'en acquitter. Chemin faisant, il m'entretint de l'obligation où était tout bon chrétien d'assister à l'office du soir; — Mais, Dieu me préserve! ajouta-t-il avec sa causticité ordinaire, quant à ceux qui ne peuvent se tenir tranquilles sur leurs jambes et qui vont se les casser contre les pierres des tombeaux, comme s'ils en voulaient faire sortir les morts, il leur faudrait une église avec une cheminée.
Chapitre XXI.
…Sur le Rialto, lorsque sonne minuit,Je dirige en rêvant ma course solitaire.Nous nous y reverrons…
OTWAY,Venise sauvée.
Agité de tristes pressentiments sans pouvoir leur assigner une cause raisonnable, je m'enfermai dans mon appartement et je renvoyai André, qui me proposa inutilement de l'accompagner à l'église de Saint-Enoch, où il me dit qu'un prêcheur dont la parole pénétrait jusqu'au fond des âmes devait prononcer un sermon. Je me mis à réfléchir sérieusement sur le parti que j'avais à prendre. Je n'avais jamais été ce qu'on appelle superstitieux; mais je crois que tous les hommes, dans une position difficile et embarrassante, après avoir inutilement consulté leur raison pour se tracer une ligne de conduite, sont assez portés, comme par désespoir, à lâcher les rênes à leur imagination et à se laisser entièrement guider, soit par le hasard, soit par quelque impression fantasque qui se grave dans leur esprit, et à laquelle ils s'abandonnent comme à une impulsion involontaire. Il y avait quelque chose de si repoussant dans les traits et la physionomie du marchand écossais qu'il me semblait que je ne pouvais me confier à lui sans violer toutes les règles de la prudence. D'une autre part, cette voix mystérieuse que j'avais entendue, cette espèce de fantôme que j'avais vu s'évanouir sous ces voûtes sombres qu'on pouvait bien nommer la vallée de l'ombre de la mort, tout cela devait agir sur l'imagination d'un jeune homme qui, vous voudrez bien vous le rappeler, était aussi un jeune poète.
Si j'étais véritablement entouré de dangers, comme j'en avais été si secrètement averti, comment pouvais-je en connaître la nature et apprendre les moyens de m'en préserver sans avoir recours à celui de qui je tenais cet avis, et à qui je ne pouvais soupçonner que de bonnes intentions? Les intrigues de Rashleigh se présentèrent plus d'une fois à ma pensée; mais j'étais parti d'Osbaldistone-Hall et arrivé à Glascow si précipitamment que je ne pouvais supposer qu'il fût déjà instruit de mon séjour dans cette ville, encore moins qu'il eût eu le temps d'ourdir quelque trame perfide contre moi. Je ne manquais ni de hardiesse ni de confiance en moi-même; j'étais actif et vigoureux, et mon séjour en France m'avait donné quelque adresse dans le maniement des armes, qui, dans ce pays, fait partie de l'éducation de la jeunesse; je ne craignais personne corps à corps; l'assassinat n'était pas à redouter dans le siècle et dans le pays où je vivais, et le lieu du rendez-vous, quoique peu fréquenté pendant la nuit, était voisin de rues trop peuplées pour que je pusse redouter aucune violence. Je résolus donc de m'y rendre à l'heure indiquée, et de me laisser ensuite guider par ce que j'apprendrais et par les circonstances. Je ne vous cacherai pas, Tresham, ce que je cherchais alors à me cacher à moi-même, que j'espérais bien secrètement, presque à mon insu, qu'il pouvait exister quelque liaison, je ne savais ni comment ni par quels moyens, entre Diana Vernon et l'avis étrange qui m'avait été donné d'une manière si surprenante. Elle seule connaissait le but et l'objet de mon voyage. Elle m'avait avoué qu'elle avait des amis et de l'influence en Écosse. Elle m'avait remis un talisman dont je devais reconnaître la vertu, quand il ne me resterait plus d'autre ressource… Quelle autre que Diana Vernon pouvait connaître des dangers dont on prétendait que j'étais entouré, désirer de m'en préserver, et avoir les moyens d'y réussir? Ce point de vue flatteur, dans ma position très équivoque, ne cessait de se présenter à mon esprit. Cette idée m'occupa avant le dîner; elle ne me quitta point pendant le cours de mon repas frugal, et me domina tellement pendant la dernière demi-heure, à l'aide peut- être de quelques verres d'excellent vin, que, pour m'arracher à ce que je regardais comme une illusion trompeuse, je repoussai mon verre loin de moi, me levai de table, saisis mon chapeau, et sortis de la maison comme un homme qui veut échapper à ses propres pensées. J'y cédais pourtant encore sans le savoir, même en ce moment, car mes pas me conduisirent insensiblement au pont sur la Clyde, lieu du rendez-vous assigné par mon invisible moniteur.
Je n'avais dîné qu'après le service du soir, car ma dévote hôtesse s'était fait un scrupule de préparer le repas pendant les heures destinées à l'office divin, et j'y avais consenti autant par complaisance pour elle que pour me conformer à l'avis qui m'avait été donné de rester chez moi. Mais l'obscurité qui régnait alors m'empêchait de craindre d'être reconnu par qui que ce fût, si toutefois il existait dans la ville de Glascow quelqu'un qui pût me reconnaître. Quelques heures devaient pourtant encore s'écouler avant le moment fixé pour mon rendez-vous. Vous jugez combien cet intervalle dut me paraître long et ennuyeux. Plusieurs groupes de personnes de tout âge, portant la sainteté du jour empreinte sur la figure, traversaient la grande prairie qui se trouve sur la rive droite de la Clyde, et qui sert de promenade aux habitants de Glascow. Peu à peu je fis attention qu'en allant et revenant sans cesse le long de la rivière je courais le risque de me faire remarquer par les passants, ce qui pouvait ne pas être sans inconvénient. Je m'éloignai de l'endroit qui était le plus fréquenté, et je donnai à mon esprit une sorte d'occupation en m'appliquant successivement à chercher de toutes les parties de la prairie celle où je me trouvais le moins exposé à être vu. Cette prairie étant plantée d'arbres qui forment différentes allées, comme dans le parc de Saint-James à Londres, cette manoeuvre puérile n'était pas difficile à exécuter.
Pendant que je me promenais dans une de ces avenues, j'entendis dans l'allée voisine une voix aigre que je reconnus pour celle d'André Fairservice. Me poster derrière un gros arbre pour m'y cacher, c'était peut-être compromettre un peu ma dignité, mais c'était le moyen le plus simple d'éviter d'en être aperçu et d'échapper à sa curiosité. Il s'était arrêté pour causer avec un homme vêtu d'un habit noir et couvert d'un chapeau à larges bords, et sa conversation que j'entendis m'apprit qu'il parlait de moi et qu'il faisait mon portrait. Mon amour-propre révolté me disait que c'était une caricature, mais je ne pus m'empêcher d'y trouver quelques traits de ressemblance.
— Oui, oui, M. Hammorgaw, disait-il, c'est comme je vous le dis. Ce n'est pas qu'il manque de bon sens, il voit assez ce qui est raisonnable, c'est-à-dire par-ci par-là: un éclair, et voilà tout. Mais il a le cerveau fêlé, parce qu'il a la tête farcie de fariboles de poésie. Il préférera un vieux bois sombre au plus beau parterre, et le potager le mieux garni n'est rien pour lui en comparaison d'un ruisseau et d'un rocher. Il passera des journées entières à bavarder avec une jeune fille, nommée Diana Vernon, qui n'est ni plus ni moins qu'une païenne, une Diane d'Éphèse… ni plus ni moins, Dieu me préserve! Elle est cent fois pire, c'est une Romaine, une vraie Romaine! Eh bien, il restera avec elle plutôt que d'écouter sortir de votre bouche, M. Hammorgaw, ou de la mienne, des choses qui pourraient lui être utiles toute sa vie et encore après. Ne m'a-t-il pas dit un jour, pauvre aveugle créature! que les psaumes de David étaient de l'excellente poésie! Comme si le roi-prophète avait pensé à arranger des rimes comme des fleurs dans une plate-bande! Dieu me préserve! Deux vers de Davie Lindsay valent mieux que tous les brimborions qu'il a jamais écrits.
Vous ne serez pas surpris qu'en écoutant ce portrait de moi-même je me sentisse tout disposé à surprendre M. Fairservice par une bonne volée à la première occasion. Son interlocuteur ne l'interrompit guère que par quelques monosyllabes qui semblaient n'avoir d'autre but que de prouver son attention, comme: Vraiment! ah! ah! Il fit pourtant une fois une observation un peu plus longue, que je n'entendis point, parce qu'il avait le verbe beaucoup moins élevé qu'André, et celui-ci s'écria: — Que je lui dise ce que je pense, dites-vous? et qui paierait les pots cassés, si ce n'est André? Savez-vous qu'il est coléreux? Montrez un habit rouge à un taureau, il le percera de ses cornes. Et au fond, pourtant, c'est un brave jeune homme; je ne voudrais pas le quitter, parce qu'il a besoin d'un homme soigneux et prudent pour veiller sur lui. Et puis il ne tient pas la main bien serrée; l'argent coule à travers ses doigts comme l'eau par les trous d'un arrosoir, ce n'est pas une mauvaise chose d'être auprès de quelqu'un dont la bourse est toujours ouverte. Oh, oui, je lui suis attaché de tout coeur; c'est bien dommage, M. Hammorgaw, que le pauvre jeune homme soit si peu réfléchi!
En cet endroit de la conversation, les deux interlocuteurs se remirent en marche, et je ne pus en entendre la suite. Le premier sentiment que j'éprouvai fut celui de l'indignation en voyant un homme à mon service s'expliquer si librement sur mon compte; mais elle se calma quand je vins à penser qu'il n'existe peut-être pas un maître qui, s'il écoutait les propos de ses domestiques dans son antichambre, ne se trouvât soumis au scalpel de quelque anatomiste de la force de M. Fairservice. Cette rencontre ne me fut pas inutile; elle me fit paraître moins longue une partie du temps que j'avais encore à attendre.
La nuit commençait à s'avancer, et ses épaisses ténèbres donnaient à la rivière une teinte sombre et uniforme qui s'accordait parfaitement avec la disposition de mon esprit. À peine pouvais-je distinguer le pont massif et antique jeté sur la Clyde, et dont je n'étais pourtant qu'à peu de distance. Ses arches étroites et peu élevées, que je n'apercevais qu'imparfaitement, semblaient des cavernes où s'engouffraient les eaux de la rivière plutôt que des ouvertures pratiquées pour leur donner passage. On voyait encore de temps en temps briller le long de la Clyde une lanterne qui éclairait des familles retournant chez elles après avoir pris le seul repas que permette l'austérité presbytérienne les jours consacrés à la religion, repas qui ne doit avoir lieu qu'après l'office du soir. J'entendais aussi quelquefois le bruit de la marche d'un cheval qui reconduisait sans doute son maître à la campagne, après qu'il avait passé la journée du dimanche à Glascow. Un silence absolu, une solitude complète m'environnèrent bientôt, et ma promenade sur les rives de la Clyde ne fut plus interrompue que par le bruit des cloches qui sonnaient les heures.
Qu'elles étaient lentes au gré de mon impatience! Combien de fois ne me reprochai-je pas une folle crédulité! Ce rendez-vous ne pouvait-il pas m'avoir été donné par un insensé, par un ennemi? Ne m'exposais-je pas à être le jouet de l'un ou la victime de l'autre? Et cependant pour rien au monde je n'aurais voulu me retirer sans voir comment se terminerait cette aventure.
Enfin le beffroi de l'église métropolitaine me fit entendre le premier coup de minuit, et le signal fut bientôt répété par toutes les horloges de la ville, comme une congrégation de fidèles répond au verset que le ministre vient d'entonner. Je m'avançai sur le quai qui conduit au pont avec un trouble et une agitation que je n'entreprendrai pas de décrire. À peine y étais-je arrivé, que je vis à peu de distance une figure humaine s'avancer vers moi. C'était la seule que j'eusse vue depuis plus d'une heure, et cependant rien ne pouvait m'assurer que ce fût l'être qui m'avait donné ce rendez-vous. Je marchai à sa rencontre avec la même émotion que s'il eût été l'arbitre de ma destinée, tant l'inquiétude et l'attente avaient mis d'exaltation dans mes idées! Tout ce que je pus distinguer en m'approchant fut qu'il était de moyenne taille, mais en apparence nerveux et vigoureux, et couvert d'un grand manteau. Lorsque je fus près de lui, je ralentis le pas, et m'arrêtai dans l'attente qu'il m'adresserait la parole. Combien ne fus-je pas contrarié en le voyant continuer son chemin sans me parler! Je n'avais aucun prétexte pour entamer la conversation: car, quoiqu'il se trouvât sur le pont précisément à l'heure qui m'avait été fixée, il pouvait ne pas être mon inconnu. Je me retournai pour voir ce qu'il deviendrait. Il alla jusqu'au bout du pont, s'arrêta, eut l'air de chercher à s'assurer en regardant de l'autre côté du pont s'il ne verrait personne, et revint enfin sur ses pas. J'allai au-devant de lui, bien décidé pour cette fois à ne pas le laisser passer sans lui parler.
— Vous vous promenez un peu tard, monsieur, lui dis-je dès que je fus près de lui.
— Je viens à un rendez-vous, monsieur Osbaldistone, et je crois que vous en faites autant.
— C'est donc vous qui m'avez parlé ce matin dans l'église? Eh bien, qu'avez-vous à me dire?
— Suivez-moi, vous le saurez.
— Avant de vous suivre, il faut que je sache qui vous êtes et ce que vous me voulez.
— Je suis un homme, et je veux vous rendre service.
— Un homme! C'est parler un peu trop laconiquement.
— C'est tout ce que je puis vous dire. Celui qui n'a point de nom, point d'amis, point d'argent, point de patrie, est du moins un homme, et celui qui a tout cela n'est pas davantage.
— C'est parler en termes trop généraux, et cela ne peut suffire pour m'inspirer de la confiance en un inconnu.
— Vous n'en saurez pas davantage. C'est à vous à voir si vous voulez me suivre et profiter du service que je puis vous rendre.
— Ne pouvez-vous donc me dire ici ce que vous avez à m'apprendre?
— Je n'ai rien à vous dire. Ce sont vos yeux qui doivent vous instruire. Il faut vous résoudre à me suivre ou à rester dans l'ignorance.
L'étranger parlait d'un ton si ferme, si décidé, si froid, qu'il semblait indifférent à la confiance que je pourrais lui témoigner.
— Que craignez-vous, me dit-il d'un ton d'impatience? croyez-vous que votre vie soit d'assez grande importance pour qu'on veuille vous la ravir?
— Je ne crains rien, répliquai-je avec fermeté. Marchez, je vous suivrai. Contre mon attente, il me fit rentrer dans l'intérieur de la ville; et nous semblions deux spectres muets qui en parcouraient les rues silencieuses. Je m'impatientais de ne pas arriver; mon conducteur s'en aperçut.
— Avez-vous peur? me dit-il.
— Peur! répliquai-je. Je vous répèterai vos propres paroles.Pourquoi aurais-je peur?
— Parce que vous êtes avec un étranger, dans une ville où vous n'avez pas un ami, où vous avez des ennemis.
— Je ne crains ni eux ni vous. Je suis jeune, actif et armé.
— Je n'ai pas d'armes, mais un bras résolu n'en a jamais manqué. Vous dites que vous ne craignez rien. Si vous saviez avec qui vous vous trouvez, vous ne seriez peut-être pas si tranquille.
— Pourquoi ne le serais-je pas? Je vous répète que vous ne m'inspirez aucune crainte.
— Aucune…! cela peut-être. Mais ne craignez-vous pas les conséquences qui pourraient résulter si l'on vous trouvait accompagné d'un homme dont le nom prononcé à voix basse dans cette rue en ferait soulever les pierres contre lui pour l'arrêter, et sur la tête de qui la moitié des habitants de Glascow fonderaient l'édifice de leur fortune comme sur un trésor trouvé s'ils parvenaient à me prendre au collet; d'un homme enfin dont l'arrestation serait une nouvelle aussi agréable à Edimbourg que celle d'une bataille gagnée en Flandre?
— Et qui êtes-vous donc, pour que votre nom inspire tant de terreur?
— Un homme qui n'est pas votre ennemi, puisqu'il s'expose à vous conduire dans un endroit où, s'il était connu, il ne tarderait pas à avoir les fers aux pieds et la corde au cou.
Je m'arrêtai et reculai un pas pour examiner mon compagnon plus attentivement et me tenir en garde contre lui, le manteau dont il était couvert ne me permettant pas de voir s'il était armé.
— Vous m'en avez trop dit ou trop peu, lui dis-je: trop pour m'engager à donner ma confiance à un étranger qui convient qu'il a à redouter la sévérité des lois du pays où nous nous trouvons; trop peu si vous ne me prouvez que leur rigueur vous poursuit injustement.
Il fit un pas vers moi. Je reculai involontairement et mis la main sur la garde de mon épée.
— Quoi! dit-il, contre un homme sans armes, contre un ami!
— Je ne sais encore si vous êtes l'un ou l'autre: et, pour vous dire la vérité, vos discours et vos manières m'en font douter.
— C'est parler en homme. Je respecte celui dont le bras sait protéger la tête. Je serai donc franc avec vous. Je vous conduis à la prison.
— À la prison! m'écriai-je. De quel droit? par quel warrant[61]? pour quel crime? Vous aurez ma vie avant de me priver de ma liberté; je ne ferai pas un pas de plus avec vous.
— Ce n'est pas comme prisonnier que je vous y conduis. Croyez- vous, ajouta-t-il avec un ton de fierté, que je sois un messager d'armes[62], un officier du shériff?… Je vous mène voir un prisonnier de la bouche duquel vous apprendrez les dangers qui vous menacent ici. Votre liberté ne court aucun risque dans cette visite, mais il n'en est pas de même de la mienne. Je sais que je la hasarde; mais je m'en inquiète peu; je brave ce danger pour vous avec plaisir maintenant, parce que j'aime un jeune homme qui ne connaît pas de meilleur protecteur que son épée.
Nous étions alors dans la principale rue de la ville. Mon conducteur s'arrêta devant un grand bâtiment construit en grosses pierres, et dont chaque fenêtre était garnie d'une grille en fer.
— Que ne donneraient pas le prévôt et les baillis de Glascow, dit l'étranger, pour me tenir dans cette cage, les fers aux pieds et aux mains! et cependant que leur en reviendrait-il? S'ils m'y enfermaient ce soir avec un poids de cent livres à la jambe, ils trouveraient demain la place vide, et leur locataire délogé: mais venez! qu'attendez-vous?
En parlant ainsi il frappa doucement à une espèce de guichet. Une voix semblable à celle d'un homme qui s'éveille cria de l'intérieur: — Qu'est-ce? Qui va là? que veut-on à une pareille heure? Je n'ouvrirai pas; c'est contre les règles.
Le ton dont ces derniers mots furent prononcés et le silence qui les suivit prouvèrent que celui qui venait de parler ne songeait qu'à se rendormir. Mon guide, s'approchant de la porte, lui dit à demi-voix: — Dougal, l'ami, avez-vous oublié Grégarach?
— Diable, pas du tout! répondit-on vivement: et j'entendis le gardien intérieur se lever avec précipitation. Il eut encore une courte conversation à voix basse avec mon conducteur dans une langue qui m'était inconnue, après quoi j'entendis les verrous s'ouvrir, mais avec des précautions qui indiquaient qu'on craignait qu'ils ne fissent trop de bruit. Enfin, nous nous trouvâmes dans ce qu'on appelait la salle de garde de la prison de Glascow. Un escalier étroit conduisait aux étages supérieurs, et deux autres portes servaient d'entrée dans l'intérieur de la prison. Toutes étaient garnies de gros verrous et de pesantes barres de fer; les murailles en étaient nues, sauf une agréable tapisserie de fers destinés aux prisonniers qu'on y amenait, à laquelle se joignaient des pistolets, des mousquets et autres armes défensives.
Me trouvant ainsi introduit inopinément et comme par fraude dans une des forteresses légales d'Écosse, je ne pus m'empêcher de me rappeler mon aventure du Northumberland, et de frissonner en envisageant les étranges incidents qui, sans que je me fusse rendu coupable, allaient encore m'exposer à une désagréable et dangereuse opposition avec les lois d'un pays que je ne visitais que comme étranger.
Chapitre XXII.
Regarde autour de toi, vois ces sinistres lieux;C'est ici, jeune Astolphe, où l'homme malheureux,Dont le seul crime, hélas! fut sa triste indigence,Vient, demi-mort de faim, attendre sa sentence.De ces sombres caveaux l'épaisse humidité,Du flambeau de l'espoir étouffe la clarté:À sa flamme mourante un fantôme ironiqueS'empresse d'allumer sa lampe fantastique,Afin que la victime, en entr'ouvrant les yeux,Puisse trouver encor quelque aspect odieux.
La Prison, acte I, scène III.
Dès que je fus entré, je jetai un regard inquiet sur mon conducteur; mais la lampe dans le vestibule répandait trop peu de clarté pour permettre à ma curiosité de distinguer parfaitement ses traits. Comme le geôlier tenait cette lampe à la main, ses rayons portaient directement sur sa figure, que je pus examiner, quoiqu'elle m'intéressât beaucoup moins. C'était une espèce d'animal sauvage, au regard dur, et dont le front et une partie du visage étaient ombragés par de longs cheveux roux. Ses traits étaient animés par une sorte de joie extravagante dont il fut transporté à la vue de mon guide.
Je n'ai jamais rien rencontré qui offrit à mon esprit une image si parfaite d'un hideux sauvage adorant l'idole de sa tribu. Il grimaçait, riait, pleurait même: toute sa physionomie exprimait un aveugle dévouement qu'il serait impossible de peindre. Il ne s'expliqua d'abord que par quelques gestes et des interjections, comme: — Ohi! hai! oui, oui; — Il y a longtemps qu'_elle _ne vous avait vu, — avec d'autres exclamations non moins brèves, exprimées dans la même langue qui avait servi à mon guide et à lui quand ils s'étaient expliqués ensemble sur le seuil de la porte. Mon guide reçut cet hommage avec le sang-froid d'un prince accoutumé aux respects de ses vassaux, et qui croit devoir les en récompenser par quelque marque de bonté. Il tendit la main au porte-clefs, et lui dit: — Comment cela va-t-il, Dougal?
— Ohi! ahi! s'écria Dougal en baissant la voix avec précaution, et en regardant autour de lui d'un air de crainte, est-il possible! Vous voir ici? Vous ici! Et qu'est-ce qu'il arriverait si les baillis venaient faire une ronde, les sales et vilains coquins qu'ils sont?
Mon guide mit un doigt sur sa bouche. — Ne craignez rien, Dougal, vos mains ne tireront jamais un verrou sur moi.
— Ces mains! non, non, jamais! on les lui couperait plutôt toutes deux! Mais quand retournerez-vous là-bas? Vous n'oublierez pas de le lui faire savoir. — _Elle _est votre pauvre cousin seulement au septième degré.[63]
— Dès que mes plans seront arrêtés, je vous avertirai, Dougal.
— Et, par sa foi! dès que vous le ferez, quand ce serait un samedi à minuit, elle jettera les clefs de la prison à la tête du prévôt, ou lui jouera un autre tour, et vous verrez si elle ne l'osera pas pourvu que le dimanche matin commence.
L'étranger mystérieux coupa court aux extases du porte-clefs en lui adressant de nouveau la parole dans la langue inconnue dont il avait fait usage à la porte de la prison, et que j'appris ensuite être l'irlandais, l'erse ou le gaélique, lui expliquant probablement ce qu'il exigeait de lui.
— Tout ce que vous voudrez. — Cette réponse annonça la disposition de Dougal à se conformer à toutes les volontés de mon guide. Il remonta la mèche de sa lampe pour nous procurer plus de lumière, et me fit signe de le suivre.
— Ne venez-vous pas avec nous? demandai-je à mon conducteur.
— Non. Je vous serais inutile, et il faut que je reste ici pour assurer votre retraite.
— Je ne puis soupçonner que vous vouliez m'entraîner dans quelque danger.
— Dans aucun que je ne partage avec vous. Il prononça ces mots d'un ton d'assurance qui ne pouvait me laisser aucun doute. Je suivis le porte-clefs, qui, laissant les portes ouvertes derrière lui, me fit monter par un escalier tournant, un _turnpike, _comme les Écossais l'appellent, et puis, dans une étroite galerie, il ouvrit une des portes qui donnaient sur le passage, me fit entrer dans une petite chambre, et jetant les yeux sur un méchant grabat qui était dans un coin:
— _Elle _dort, me dit-il à voix basse en plaçant la lampe sur une petite table.
— Elle! qui? pensai-je: eh quoi! serait-ce Diana Vernon, que je vais trouver dans ce séjour de misère? Je tournai les yeux vers le lit, et un seul regard me convainquit, non sans une sensation de plaisir, que mes craintes n'étaient pas fondées. Une tête qui n'était ni jeune ni belle, avec une barbe grise que le rasoir n'avait pas touchée depuis deux ou trois jours, m'ôta toute inquiétude à l'égard de Diana; mais ce ne fut pas sans un chagrin bien vif que, tandis que le prisonnier frottait ses yeux en s'éveillant, je reconnus des traits bien différents, mais qui avaient aussi pour moi un intérêt bien puissant, ceux de mon pauvre ami Owen. Je me plaçai un moment hors de sa vue, de crainte que dans le premier moment de surprise il ne laissât échapper quelque exclamation bruyante qui eût répandu l'alarme dans ces tristes demeures.
L'infortuné formaliste, qui s'était jeté tout habillé sur son lit, se soulevant à l'aide d'une main, tandis qu'il ôtait de l'autre un bonnet de laine rouge qui lui couvrait la tête, dit en bâillant et d'un ton qui prouvait qu'il était encore à moitié endormi: — Je vous dirai au total, M. Dugwell[64], ou quel que soit votre nom, que si vous faites sur mon sommeil de semblables soustractions, je m'en plaindrai au lord prévôt.
— Il y a un gentleman qui veut vous parler, répondit Dougal qui avait repris le vrai ton bourru d'un geôlier, en place de l'air de joie et de soumission avec lequel il avait parlé à mon guide; et, faisant une pirouette sur le talon, il sortit de la chambre.
Il se passa quelques instants avant que le dormeur fût assez bien éveillé pour me reconnaître, et quand il fut assuré que c'était moi qu'il voyait, la consternation se peignit dans ses traits, parce qu'il crut qu'on m'envoyait partager sa captivité.
— Oh! M. Frank, quels malheurs vous avez causés à la maison et à vous même! Je ne parle pas de moi, je ne suis qu'un zéro, pour ainsi dire; mais vous! vous étiez la somme totale des espérances de votre père, son _omnium. _Faut-il que vous, qui pouviez être un jour le premier homme de la première maison de banque de la première ville du royaume, vous vous trouviez enfermé dans une misérable prison d'Écosse, où l'on n'a pas même le moyen de brosser ses habits!
En parlant ainsi, il frottait avec sa manche, d'un air de dépit, un pan de cet habit noisette jadis sans tache, qui avait ramassé quelque poussière contre les murs; son habitude de propreté minutieuse contribuant à augmenter pour lui le désagrément de se trouver en prison.
— Grand Dieu! continua-t-il, quelle nouvelle pour la bourse! Il n'y en a pas eu une semblable depuis la bataille d'Almanza, où la somme des Anglais tués et blessés s'est montée au total de 5000 hommes, sans faire entrer les prisonniers dans l'addition. Qu'y dira-t-on quand on apprendra que la maison Osbaldistone et Tresham a suspendu ses paiements!
J'interrompis ses lamentations pour l'informer que je n'étais pas prisonnier, quoique je pusse à peine lui expliquer comment il se faisait que je me trouvasse près de lui à une telle heure. Je ne pus mettre fin à ses questions qu'en lui faisant moi-même celles que me suggérait sa propre situation. Il ne me fut pas facile d'obtenir de lui des réponses très précises; car Owen, comme vous le savez, mon cher Tresham, quoique fort intelligent dans tout ce qui concerne la routine commerciale, ne brillait nullement dans tout ce qui sortait de cette sphère.
Je parvins pourtant à apprendre ce qui suit, en somme totale: mon père, faisant beaucoup d'affaires avec l'Écosse, avait à Glascow deux principaux correspondants. La maison Macvittie, Macfin et compagnie lui avait toujours paru, ainsi qu'à Owen, obligeante et accommodante. Dans toutes leurs transactions ces messieurs avaient montré une déférence entière pour la grande maison anglaise, et s'étaient bornés à jouer le rôle du chacal, qui, après avoir chassé pour le lion, se contente de la part de la proie que ce dernier veut bien lui assigner. Quelque modique que fût leur portion du profit d'une affaire, ils écrivaient toujours qu'ils en étaient satisfaits; et quelques peines, quelques démarches qu'elle eût occasionnées, ils n'en pouvaient trop faire, selon eux, pour mériter l'estime et la protection de leurs honorables amis de Crane-Alley.
Un mot de mon père était pour Macvittie et Macfin aussi sacré que toutes les lois des Mèdes et des Perses. On n'y pouvait faire ni changement, ni innovations, ni observations. L'exactitude pointilleuse qu'Owen, grand partisan des formes, surtout quand il pouvait parler _ex cathedra, _exigeait dans les comptes et dans la correspondance n'était même guère moins sacrée à leurs yeux. Toutes ces démonstrations de soumission et de respect étaient prises pour argent comptant par Owen; mais mon père, accoutumé à lire de plus près dans le coeur des hommes, y trouvait une bassesse et une servilité qui le fatiguaient, et avait constamment refusé de satisfaire à leurs sollicitations pour devenir ses seuls agents en Écosse. Au contraire, il donnait une bonne partie deses affaires à une autre maison dont le chef était d'un caractère tout différent. C'était un homme dont la bonne opinion qu'il avait de lui-même allait jusqu'à la présomption, qui n'aimait pas plus les Anglais que mon père n'aimait les Écossais, qui ne voulait se charger d'aucune affaire que sous la condition d'une égalité parfaite dans le partage des bénéfices, enfin qui, en fait de formalités, tenait à ses idées autant qu'Owen était entier dans les siennes, et qui se mettait peu en peine de ce que pouvaient penser de lui toutes les autorités de Lombard-Street.[65]
D'après un tel caractère, il n'était pas très facile de faire des affaires avec M. Nicol Jarvie; et elles occasionnaient quelquefois, entre la maison de Londres et celle de Glascow, de la froideur et même des querelles qui ne s'apaisaient que parce que leur intérêt commun l'exigeait. L'amour-propre d'Owen avait été plus d'une fois froissé dans ces discussions; il n'est donc pas étonnant qu'en toute occasion il appuyât de tout son crédit la maison discrète, civile et respectueuse de Macvittie, Macfin et compagnie, et qu'il ne parlât de Nicol Jarvie que comme d'un orgueilleux et impertinent colporteur écossais avec qui il était impossible de vivre en paix.
Il n'est pas surprenant qu'avec cette façon de penser, et dans les circonstances où se trouvait la maison de banque de mon père, par l'infidélité de Rashleigh, Owen, à son arrivée à Glascow qui précéda la mienne de deux jours, crut devoir s'adresser aux correspondants dont les protestations réitérées de dévouement et de respect semblaient lui assurer l'indulgence et les secours qu'il venait demander. Un saint patron arrivant chez un zélé catholique ne serait pas reçu avec plus de dévotion qu'Owen le fut chez MM. Macvittie et Macfin. Mais c'était un rayon du soleil qu'un nuage épais ne tarda point à obscurcir. Concevant les meilleures espérances de cet accueil favorable, il peignit sans détour la situation de mon père à des correspondants si zélés et si fidèles. Macvittie fut étourdi de cette nouvelle, et Macfin, avant d'en avoir appris tous les détails, feuilletait déjà son livre-journal afin de voir sans délai la situation respective des deux maisons. Il s'en fallait de beaucoup que la balance fût égale, et mon père se trouvait en débit pour une somme assez considérable. Leurs figures, déjà fort allongées, prirent sur-le- champ un aspect encore plus sombre; et, tandis qu'Owen les priait de couvrir de leur crédit celui de la maison Osbaldistone et Tresham, ils lui demandèrent de les mettre à l'instant même à couvert de tout risque d'aucune perte; enfin, s'expliquant plus clairement, ils exigèrent qu'il leur fit déposer entre les mains des effets pour une somme double de celle qui leur était due. Owen rejeta bien loin cette proposition, comme injurieuse pour sa maison, injuste pour les autres créanciers, et en se récriant contre leur ingratitude.
Les associés écossais trouvèrent dans cette discussion un prétexte pour s'emporter, pour se mettre dans une violente colère et pour s'autoriser à prendre des mesures que leur conscience, ou du moins un sentiment de délicatesse, aurait dû leur interdire.
Owen, en qualité de premier commis d'une maison de banque, avait, comme c'est assez l'usage, une petite part dans les bénéfices, et par conséquent il était solidairement responsable des obligations qu'elle contractait. MM. Macvittie et Macfin ne l'ignoraient pas; et, pour le déterminer à consentir aux propositions dont il avait été si révolté, ils eurent recours à un moyen sommaire que leur offraient les lois d'Écosse et dont il paraît qu'il est facile d'abuser. Macvittie se rendit devant le magistrat, fit serment qu'Owen était son débiteur et qu'il avait dessein de passer en pays étranger[66]. En conséquence il obtint sur-le-champ un mandat d'arrêt contre lui, et depuis la veille le pauvre Owen était enfermé dans la prison où je venais d'être conduit d'une manière si étrange.
Tous les faits m'étant alors bien connus, la seule chose qui nous restât à examiner était la marche que je devais suivre, et cette question n'était pas facile à résoudre. Je voyais les dangers qui nous environnaient, mais la difficulté consistait à y porter remède. L'avis qui m'avait été donné semblait m'annoncer que ma sûreté personnelle serait en danger si je faisais des démarches publiques en faveur d'Owen. Celui-ci avait la même crainte; et, sa frayeur le portant à l'exagération, il m'assura qu'un Écossais, plutôt que de perdre unfarthing[67]avec un Anglais, trouverait des moyens pour le faire arrêter, lui, sa femme, ses enfants, ses domestiques des deux sexes, et même ses hôtes étrangers. Les lois sont si sévères, si cruelles même dans presque tous les pays, et j'étais si peu au fait des affaires commerciales et judiciaires, que je ne pouvais me refuser tout à fait à croire son assertion. Mon arrestation aurait donné le coup de grâce aux affaires de mon père. Dans cet embarras, il me vint à l'idée de demander à mon vieil ami s'il s'était adressé au second correspondant de mon père à Glascow.
— Je lui ai écrit ce matin, me répondit-il; mais, si la langue dorée de Gallowgate m'a traité ainsi, que pouvons-nous attendre du négociant pointilleux de Salt-Market? Ce serait demander à un agent de change de renoncer à son _tant pour cent. _Tout ce que j'y gagnerai, ce sera peut-être une opposition à mon élargissement si Macvittie y consentait. Nicol Jarvie n'a pas même répondu à ma lettre, quoiqu'on m'ait assuré qu'on la lui avait remise en mains propres comme il allait à l'église. Se jetant alors sur son lit et se couvrant la tête des deux mains: — Mon pauvre cher maître! s'écria-t-il, mon pauvre cher maître! C'est pourtant votre obstination, M. Frank, qui est cause… Mais que Dieu me pardonne de vous parler ainsi dans votre malheur! C'est la volonté de Dieu, il faut s'y soumettre.
Toute ma philosophie, Tresham, ne put m'empêcher de partager la détresse du bon vieillard, et nous confondîmes nos larmes. Les miennes étaient les plus amères, car ma conscience m'avertissait que les reproches qu'Owen m'épargnait n'eussent été que trop fondés, et que ma résistance à la volonté de mon père était la cause de tous ces revers.
Mes pleurs s'arrêtèrent tout à coup quand j'entendis frapper à coups redoublés à la porte extérieure de la prison. Je m'élançai hors de la chambre, et je courus au bord de l'escalier pour savoir ce dont il s'agissait. Je n'entendis que le porte-clefs qui parlait alternativement à voix haute et à voix basse: — Elle y va, elle y va, cria-t-il. Puis, s'adressant à mon conducteur:O hon-a-ri! O hon-a-ri!que fera-t-elle maintenant; montez là-haut; cachez-vous derrière le lit du gentilhomme sassenach. — Elle vient aussi vite qu'elle peut. — _A hellanay! _C'est milord prévôt avec deux baillis, deux gardes et le gouverneur de la prison. — Dieu les bénisse! — Montez, ou elle vous rencontrera. — Elle y va, elle y va… La serrure est embarrassée.[68]
Tandis que Dougal ouvrait bien malgré lui la porte de la prison et tirait lentement les verrous l'un après l'autre, mon conducteur montait l'escalier, et il arriva dans la chambre d'Owen où je venais de rentrer. Il jeta les yeux autour de lui pour voir si elle offrait quelque endroit où il pût se cacher; mais, n'en apercevant point: — Prêtez-moi vos pistolets, me dit-il… Mais non, je n'en veux point, je puis m'en passer… Quoi qu'il puisse arriver, ne vous mêlez de rien. Ne vous chargez pas de la défense d'un autre. Cette affaire ne regarde que moi, et c'est à moi de m'en tirer. J'ai été quelquefois serré de bien près, de plus près encore qu'en ce moment.
En parlant ainsi, il jeta dans un coin de la chambre le manteau qui l'enveloppait et se plaça à l'extrémité, en face de la porte, sur laquelle il ne cessait de fixer son regard pénétrant et déterminé, repliant un peu son corps en arrière pour concentrer ses forces, comme un coursier qui aperçoit la barrière qu'on va l'exciter à franchir. Je ne doutai pas un instant que son projet ne fût de se défendre contre le péril, de quelque part qu'il vînt, en s'élançant brusquement sur ceux qui paraîtraient quand la porte serait ouverte, pour gagner la rue malgré toute résistance.
D'après son apparence de vigueur et d'agilité, on pouvait prévoir qu'il viendrait à bout de son projet, à moins qu'il n'eût affaire à des gens armés et qui voulussent faire usage de leurs armes. Il se passa un moment d'attente solennelle entre l'ouverture de la porte extérieure et celle de l'appartement, où il entra non des soldats avec la baïonnette au bout du fusil ni des gardes de nuit avec des massues, des haches d'armes ou des pertuisanes, mais une jeune fille d'assez bonne mine, tenant encore d'une main ses jupons qu'elle avait relevés pour ne pas les salir dans la rue, et portant de l'autre une lanterne sourde. Un personnage plus important se montra ensuite. C'était un magistrat, comme nous l'apprîmes bientôt, homme gros et court, portant une immense perruque, tout gonflé de sa dignité, et haletant d'impatience et de dépit.
— Belle chose! et très convenable, de me tenir à la porte une demi-heure, capitaine Stanchels, dit-il en s'adressant au geôlier en chef qui venait de s'approcher comme pour accompagner respectueusement le dignitaire: — Il m'a fallu frapper à la porte de la prison, pour y entrer, aussi fort que frapperait quiconque en voudrait sortir si cela leur servait à quelque chose, ces pauvres créatures! — Et qu'est-ce que je vois, qu'est ceci? s'écria-t-il; des étrangers dans la prison, à cette heure de la nuit!… Porte-clefs, je tirerai cela à clair; Stanchels, soyez-en bien sûr. Fermez la porte, et je vais parler à ces messieurs. Mais d'abord il faut que je dise un mot à une vieille connaissance, M. Owen. Eh bien! M. Owen, comment va la santé?
— Le corps ne va pas mal, M. Jarvie, mais l'esprit est bien malade, répondit le pauvre Owen.
— Sans doute, sans doute; je le crois bien. C'est une aventure fâcheuse, surtout pour un homme qui tenait la tête si haute. Mais nous sommes tous sujets à des hauts et à des bas, M. Owen. Nature humaine! nature humaine!… M. Osbaldistone est un brave homme! un honnête homme! mais j'ai toujours dit qu'il était de ceux qui feraient une belle cuillère ou qui gâteraient la corne, comme disait mon père le digne diacre. Or, le diacre me disait: Nick, mon fils Nick (il se nommait Nicol comme moi, de sorte que les gens qui aimaient les sobriquets nous appelaient, lui le vieux Nick, et moi, le jeune Nick)[69]; Nick, disait-il, n'étendez jamais le bras si loin que vous ne puissiez le retirer. J'en ai dit autant à M. Osbaldistone; mais il ne prenait pas mes avis en trop bonne part, et cependant c'était à bonne intention, très bonne intention.
Ce discours débité avec beaucoup de volubilité, et avec l'air de quelqu'un qui tire vanité d'un bon avis négligé, ne me donnait pas d'espoir de trouver de grands secours en M. Jarvie. Je reconnus pourtant bientôt que si ses manières manquaient un peu de délicatesse, le fond de son coeur n'en était pas moins excellent; car Owen s'étant montré offensé qu'il lui tint ce langage dans sa situation présente, le banquier de Glascow lui prit la main, la secoua fortement, et lui dit: — Allons, allons, M. Owen, du courage! Croyez-vous que je serais venu vous voir à deux heures de la nuit, de la nuit du dimanche, et que j'aurais presque oublié le respect dû à ce saint jour si je n'avais voulu que reprocher à un homme tombé de n'avoir pas pris garde où il marchait? Non, non! ce n'est pas là le genre du bailli Jarvie, et ce n'était pas ainsi qu'agissait avant lui son digne père le diacre.[70] Vous saurez donc que ma coutume invariable est de ne jamais m'occuper des affaires de ce monde le jour du sabbat; et quoique j'aie fait tout ce qui était en mon pouvoir pour ne pas songer de toute la journée à la lettre que vous m'avez écrite ce matin, j'y ai pensé malgré moi plus qu'au sermon. J'ai aussi l'habitude de me coucher tous les soirs à dix heures, dans mon lit à rideaux jaunes, à moins que je ne mange une morue chez un voisin ou qu'un voisin ne me fasse compagnie à souper. Demandez à cette jeune égrillarde si ce n'est pas une règle fondamentale dans ma maison. Eh bien! je suis resté toute la soirée à lire de bons livres, des livres de dévotion, bâillant de temps en temps comme si j'avais voulu avaler l'église de Saint-Enoch, jusqu'à ce que j'eusse entendu le dernier coup de minuit. Alors il m'était permis de jeter un coup d'oeil sur mon livre de comptes pour m'assurer où nous en étions ensemble; et comme ni le vent ni la marée n'attendent personne, j'ai dit à Mattie: — Prends la lanterne, ma fille; — et je me suis mis en route pour venir voir ce qu'on peut faire pour vous. Le bailli peut se faire ouvrir à toute heure les portes de la prison, comme le pouvait aussi son père le diacre, brave homme, à qui Dieu fasse paix!
Quoiqu'un profond soupir, poussé par Owen quand il entendit parler du livre de compte, m'apprît que la balance n'était pas encore en notre faveur de ce côté, et quoique le discours du digne magistrat annonçât un homme qui, plein de son mérite, triomphait de la supériorité de son jugement, cependant la franchise et la simplicité que j'y remarquai indiquaient un bon coeur et me donnèrent quelque espérance. Il invita Owen à lui faire voir quelques papiers qu'il lui arracha presque de la main; s'étant assis sur le lit pour reposer ses jambes, comme il le dit, il déclara qu'il se trouvait fort à l'aise, et, ayant fait approcher sa servante pour l'éclairer avec sa lanterne, il se mit à les lire avec attention, prononçant de temps en temps quelques mots à demi- voix, et entremêlant sa lecture de quelques interjections.
Mon guide mystérieux, le voyant occupé de cette manière, parut disposé à profiter de cette occasion pour prendre congé de nous sans cérémonie. Il posa un doigt sur ses lèvres en me regardant et s'avança insensiblement du côté de la porte, de manière à exciter le moins d'attention possible. Ce mouvement n'échappa point à l'alerte magistrat, qui ne ressemblait guère à mon ancienne connaissance le juge Inglewood. Il soupçonna son projet, et le déconcerta sur-le-champ. — Stanchels, s'écria-t-il, veillez à la porte! ou plutôt fermez-la, poussez les verrous, et faites bonne garde en dehors.
Le front de l'étranger se rembrunit, et il parut de nouveau songer à effectuer sa retraite de vive force; mais le bruit des verrous se fit entendre, probablement avant qu'il n'y fût décidé. Prenant alors un air calme et croisant ses bras, il retourna au fond de la chambre et s'y assit sur une table.
M. Jarvie, qui paraissait expéditif en affaires, eut bientôt fini l'examen des papiers qu'Owen lui avait remis. — Eh bien! M. Owen, lui dit-il alors, votre maison doit certaines sommes à MM. Macvittie et Macfin, attendu les engagements qu'ils ont contractés pour l'affaire des bois de Glen-Cailziechat qu'ils m'ont retirée d'entre les dents, un peu grâce à vous, M. Owen; mais ce n'est pas ce dont il s'agit en ce moment. Ainsi donc votre maison leur doit ces sommes, et pour raison de cette dette ils vous ont logé sous le double tour de clef de Stanchels. Vous leur devez donc cette somme, et peut-être encore d'autres; vous en devez peut-être aussi à d'autres personnes, peut-être à moi-même, bailli Nicol Jarvie.
— Je conviens, monsieur, dit Owen, que la balance du compte en ce moment est en votre faveur, mais vous voudrez bien faire attention…
— Je n'ai le temps de faire attention à rien à l'heure qu'il est, M. Owen. Songez donc que nous sommes encore bien près du sabbat, que je devrais être dans un lit bien chaud et qu'il y a de l'humidité dans l'air… Ce n'est pas le moment de faire attention… Enfin, monsieur, vous me devez de l'argent, il ne faut pas le nier, vous m'en devez plus ou moins. Cependant, M. Owen, je ne vois pas avec plaisir qu'un homme actif comme vous l'êtes, qui s'entend en affaires comme vous, se trouve retenu dans une prison, tandis qu'en continuant sa tournée et en s'occupant de la besogne dont il s'est chargé, il arrangerait peut-être les choses de manière à tirer d'embarras les débiteurs et les créanciers. J'espère que vous en viendrez à bout, si l'on ne vous laisse pas pourrir dans cette geôle. Maintenant, monsieur, le fait est que si vous pouviez trouver quelqu'un qui souscrivît pour vous une caution de_ judicio sisti, _c'est-à-dire qui garantisse que vous ne quitterez pas le pays et que vous comparaîtrez devant la cour de justice quand vous y serez légalement appelé, vous seriez remis en liberté ce matin même.
— M. Jarvie, dit Owen, bien certainement, si je trouvais un ami qui voulût me rendre ce service, j'emploierais ma liberté d'une manière utile pour ma maison, et pour ceux qui ont des relations avec elle.
— Et bien certainement aussi vous ne manqueriez pas de comparaître au besoin, et de relever cet ami de son engagement?
— Je le ferais, fussé-je aux portes du tombeau, aussi sûr que deux et deux font quatre.
— Eh bien! M. Owen, je n'en doute point, et je vous le prouverai. Oui, je vous le prouverai. Je suis un homme soigneux, cela est connu; industrieux, toute la ville le sait. Je sais gagner des guinées, je sais les conserver et j'en sais le compte, et je ne crains aucune maison de Salt-Market, ni même de Gallowgate. Je suis prudent, comme mon père le diacre l'était avant moi; mais je ne puis souffrir qu'un honnête homme, qui entend les affaires, qui peut réparer ou prévenir un malheur, se trouve comme cloué contre une porte sans pouvoir se secourir ni aider les autres: ainsi donc, M. Owen, c'est moi qui serai votre caution, caution _judicio sisti, _c'est-à-dire que vous vous représenterez, non pas _judicatum solvi, _c'est-à-dire que vous paierez, ce qui fait une grande différence: souvenez-vous-en bien.
M. Owen lui répondit que dans l'état actuel des affaires de la maison d'Osbaldistone et Tresham il ne pouvait s'attendre que personne voulût cautionner leurs paiements; qu'au surplus il n'y avait aucune perte à craindre en définitive, et qu'il ne s'agissait tout au plus que d'un retard; que quant à lui, il ne manquerait certainement pas à se présenter devant le tribunal dès qu'il en serait requis.
— Je vous crois, je vous crois, en voilà bien assez. Ce matin, à l'heure du déjeuner, vous aurez vos jambes libres. Maintenant voyons qui sont vos compagnons de chambrée, et par quel hasard ils se trouvent dans la prison à une pareille heure.
Chapitre XXIII.
Notre homme vint le soir,Le soir dans sa demeure;Il fut surpris d'y voirQuelqu'un à pareille heure.Qui l'a donc fait entrer?Et dans cette demeureComment, à pareille heure,A-t-il pu pénétrer?
Vieille ballade.
Le magistrat, prenant la lumière des mains de sa servante, s'avança dans la chambre, lanterne en main comme Diogène, et ne s'attendant probablement pas plus que ce fameux cynique à trouver un trésor dans le cours de ses recherches. Il s'approcha d'abord de mon guide mystérieux, qui restait dans une immobilité parfaite, assis sur la table, les yeux fixés sur la muraille, la tête haute, les bras croisés, ne montrant aucune inquiétude et battant du talon, contre un des pieds de la table, la mesure d'un air qu'il sifflait. Son air d'assurance et de sang-froid mit en défaut pour un moment la mémoire et la sagacité du magistrat.
Enfin ayant promené sa lanterne autour du visage de l'inconnu: — Ah, ah!… eh, eh!… oh, oh! s'écria le bailli, cela n'est pas possible!… mais si pourtant… non, non; je me trompe… je ne me trompe pas, ma foi!… comment! c'est vous; bandit! catéran[71]! Quel mauvais vent vous a fait tomber ici? Est-il possible que ce soit vous?
— Comme vous le voyez, bailli, fut la réponse laconique de mon guide.
— En conscience, je crois avoir la berlue. Quoi, gibier de potence, c'est vous que je trouve dans le Tolbooth[72] de Glascow!… Savez-vous ce que vaut votre tête?
— Hum! bien pesée, elle peut valoir celle d'un prévôt, de quatre baillis, d'un secrétaire du conseil de ville, de six diacres, sans compter celles des Stentmasters[73].
— Effronté! repentez-vous de vos péchés, car si je dis un mot…
— Cela est vrai, bailli, répondit l'inconnu en se levant et en croisant ses mains derrière le dos d'un air de _nonchalance; _mais vous ne direz pas ce mot.
— Je ne le dirai pas, monsieur?… Et pourquoi ne le dirais-je pas? répondez-moi. Pourquoi ne le dirais-je pas?
— Pour trois bonnes raisons, bailli Jarvie… La première, à cause de notre ancienne connaissance. La seconde, parce qu'il a existé autrefois à Stuckallachan une femme qui a fait un mélange de notre sang, soit dit à ma honte, car c'en est une pour moi d'avoir un cousin qui ne songe qu'à de méprisables gains, à régler des comptes, à monter des métiers, à faire mouvoir des navettes, comme un malheureux artisan… Enfin la dernière, parce que si vous faites un geste pour me trahir, avant que personne puisse venir à votre aide, vous êtes terrassé.
— Vous êtes un coquin déterminé, dit l'intrépide bailli; je vous connais, et vous le savez bien. On n'est pas en sûreté près de vous.
— Je sais aussi, bailli, que vous avez de bon sang dans les veines, et je serais fâché de vous faire le moindre mal. Mais il faut que je sorte d'ici libre comme j'y suis entré, ou l'on parlera encore dans dix ans de ce qui se sera passé cette nuit dans la prison de Glascow.
— Le sang est plus épais que l'eau[74], comme dit le proverbe, reprit Jarvie, et je sais ce que c'est que la parenté et l'alliance. Il n'est pas nécessaire de s'arracher les yeux les uns aux autres quand on peut l'éviter. Ce serait une belle nouvelle à porter à la bonne femme de Stuckallachan, que de lui dire que son mari a rompu les os à son cousin, ou que son cousin a fait serrer d'une corde le cou de son mari! Mais vous conviendrez, mauvais démon, que si ce n'était pas vous, j'aurais fait pendre aujourd'hui l'homme le plus terrible des Highlands.
— Vous auriez essayé de le faire, cousin, je conviens de cela: mais je doute que vous y eussiez réussi. Vous autres, gens de la Basse-Écosse, vous ne savez pas forger des fers assez pesants et assez solides pour nous autres montagnards.
— Ah! je vous réponds que je saurais vous trouver des bracelets et des jarretières qui vous iraient à merveille, et une cravate de chanvre bien serrée par-dessus le marché… Personne dans un pays civilisé n'a fait ce que vous avez fait.
Vous voleriez dans votre poche, plutôt que de ne rien prendre: je vous en ai averti.
— Eh bien, cousin! vous prendrez le deuil à mon enterrement.
— Le diable ne manquera pas d'y être en habit noir, Robin, et puis tous les corbeaux et les corneilles, je vous assure… Mais dites-moi, que sont devenues les mille livres d'Écosse que je vous ai prêtées autrefois? quand les reverrai-je?
— Ce qu'elles sont devenues? répliqua mon guide après avoir fait semblant de réfléchir un instant; ma foi, je ne saurais trop le dire… Qu'est devenue la neige de l'année dernière?
— Mais on en trouve encore sur le sommet du Schehallion, chien que vous êtes, vous n'en demeurez pas loin; faut-il que j'y aille chercher mon argent?
— Probablement, reprit le Highlander, car je ne porte ni neige ni argent dans monsporran[75]; — mais quant à l'époque, ma foi ce sera quand le roi recouvrera ses droits, comme dit la chanson.
— Encore pire, Robin! reprit le bailli de Glascow, il y a de la trahison. Un traître déloyal! c'est le pire de tout… Voudriez- vous nous ramener le papisme, et le pouvoir arbitraire, et la bassinoire, et les lois catholiques, et les vicaires, et les horreurs du surplis, etc.? Mieux vaudrait retourner à votre ancien métier de _theft-boot, _de _black-mail, _de _spreaghs _et de _gill-ravaging. — _Mieux vaut voler des vaches que perdre les nations.[76]
— Holà! l'ami, trêve de toute votre whigherie, reprit le Celte. Il y a longtemps que nous nous connaissons tous deux. J'aurai soin qu'on ménage votre banque, quand le Gillon-a-naillie[77] viendra balayer les boutiques et les vieux magasins de Glascow. Jusque-là, à moins que ce ne soit bien nécessaire, ne me voyez qu'autant que je voudrai être vu.
— Vous êtes un audacieux, Rob, et vous finirez par être pendu, je vous le prédis encore. Mais je ne veux pas imiter le méchant oiseau qui salit son propre nid, à moins qu'une nécessité indispensable ne m'y force. Mais qui est celui-ci? ajouta-t-il en se tournant vers moi, quelque _gill-ravager _que vous avez enrôlé? Il a l'air d'avoir d'excellentes jambes pour courir les grands chemins, et un long cou pour être pendu.
— Mon bon M. Jarvie, dit Owen, qui, ainsi que moi, était resté muet d'étonnement pendant cette reconnaissance et ce singulier dialogue entre ces deux cousins extraordinaires, c'est le jeune M. Francis Osbaldistone, le fils unique du chef de notre maison, et qui devait y occuper la place qui a été confiée ensuite au misérable Rashleigh, si son obstination, ajouta-t-il en poussant un profond soupir, n'eût…
— Oui, oui, dit le banquier écossais, j'ai entendu parler de ce jeune homme… C'est donc lui que votre vieux fou voulait faire entrer dans le commerce, bon gré mal gré; et qui, pour ne pas se livrer à un travail honnête qui peut nourrir son homme, s'est associé à une troupe de comédiens ambulants? Eh bien, jeune homme! dites-moi, Hamlet le Danois, ou le spectre de son père, viendra-t- il cautionner M. Owen?
— Je ne mérite pas ce reproche, monsieur, lui dis-je, mais j'en respecte le prétexte; et le service que vous voulez bien rendre à mon digne et ancien ami m'inspire trop de reconnaissance pour que je puisse m'en offenser. Le seul motif qui m'a amené ici était de voir ce que je pourrais faire, peu de chose sans doute, pour aider M. Owen à arranger les affaires de mon père. Quant à mon éloignement pour le commerce, je n'en dois compte qu'à moi-même.
— Bien dit, mon brave! s'écria le Highlander. Je vous aimais déjà; maintenant je vous respecte, depuis que je connais votre mépris pour le comptoir, pour la navette et pour toutes ces viles occupations qui ne conviennent qu'à des âmes basses.
— Vous êtes fou, Rob, dit le bailli, aussi fou qu'un lièvre de mars; et pourquoi un lièvre est-il plus fou au mois de mars qu'à la Saint-Martin? c'est ce que j'ignore. La navette! respectez-la, c'est à elle que vous devrez votre dernière cravate. Quant à ce jeune homme que vous poussez au diable au grand galop avec ses vers et ses comédies en croupe, croyez-vous que tout cela le tirera d'affaire plus que vos jurements et la lame de votre dirk, réprouvé que vous êtes? _Tityre, tu patulae, _comme on dit, lui apprendra-t-il où trouver Rashleigh Osbaldistone? Macbeth avec tous ses kernes[78] lui apportera-t-il les 12 000 livres sterling qu'il faut à son père pour payer ses billets qui échoient d'aujourd'hui en dix jours, comme je viens de le voir dans les papiers de M. Owen? Dites, les lui procureront-ils eux tous avec leurs sabres, leurs épées, leur André Ferrara, leurs targes de cuir, leurs brogues, leur brochan[79] et leurs sporrans?
— Dix jours! m'écriai-je. Je tirai de ma poche à l'instant la lettre que m'avait donnée Diana Vernon, et le délai pendant lequel elle m'avait défendu de l'ouvrir se trouvant expiré, je me hâtai de rompre l'enveloppe; elle contenait une lettre cachetée qui, dans ma précipitation, s'échappa de mes mains. M. Jarvie la ramassa et lut l'adresse d'un air d'étonnement, et, à ma grande surprise, la présenta à son cousin le montagnard en disant: — C'est un bon vent que celui qui a amené cette lettre à son adresse, car il y avait dix mille contre un à parier qu'elle n'y arriverait jamais.
Le Highlander, y ayant jeté un coup d'oeil, rompit le cachet sans cérémonie, et se disposa à la lire.
Je l'arrêtai sur-le-champ. — Pour que je vous permette d'en faire la lecture, monsieur, il faut d'abord me prouver que cette lettre vous est destinée.
— Soyez tranquille, M. Osbaldistone, me répondit-il avec le plus grand sang-froid; rappelez-vous seulement le juge Inglewood, le clerc Jobson, M. Morris, et surtout votre serviteur Robert Cawmill, et la belle Diana Vernon. Rappelez-vous tout cela, et vous ne douterez plus que cette lettre ne soit pour moi.
Je restai comme stupéfait de mon manque de pénétration. Pendant toute la nuit, il m'avait semblé que sa voix ne m'était pas étrangère, que le peu que j'avais vu de ses traits ne m'était pas inconnu; et cependant il m'avait été impossible de me rappeler où j'avais pu le voir ou l'entendre.
Mais en ce moment un trait de lumière sembla briller tout à coup à mes yeux. C'était bien Campbell lui-même; il n'était pas possible de le méconnaître; c'était bien son regard fier, ses traits prononcés, son air réfléchi, sa voix forte, le _brogue _d'Écosse avec son dialecte et ses tours de phrase[80] écossais qu'il dissimulait à volonté, mais qu'il reprenait sans y penser dans les moments d'émotion, et qui donnaient du piquant à ses sarcasmes, une véhémence particulière à ses discours: tout achevait de m'en convaincre. Quoiqu'il fût à peine de moyenne taille, ses membres annonçaient autant de vigueur que d'agilité et auraient pu passer pour un modèle de perfection s'ils n'eussent manqué de proportion sous deux rapports. Ses épaules étaient si larges, que, quoiqu'il n'eût pas trop d'embonpoint, elles détruisaient la régularité de sa taille; et ses bras, quoique bien faits et nerveux, étaient si longs, qu'ils étaient presque une difformité. J'appris ensuite qu'il tirait vanité de ce dernier défaut et qu'il se vantait que, lorsqu'il portait le vêtement des montagnards, il pouvait nouer les jarretières de son bas-de-chausse[81] sans se baisser. Il prétendait aussi qu'il en avait plus de facilité pour manier la claymore, et il est vrai que personne ne pouvait mieux s'en servir. Sans ce manque de symétrie dans son ensemble, il aurait pu être regardé comme un homme bien fait; mais ces deux défauts lui donnaient un air sauvage, extraordinaire, presque surnaturel, et cet air me rappelait les contes que me faisait la vieille Mabel sur les Pictes qui ravagèrent autrefois le Northumberland; race tenant le milieu entre les hommes et le diable, et puis, ajoutait- elle, ils étaient (comme Campbell) remarquables par leur force, leur courage, leur agilité, la longueur de leurs bras et la largeur de leurs épaules.
En faisant attention à toutes les circonstances de l'entrevue que j'avais eue avec lui chez le juge Inglewood, je ne pus douter un instant que la lettre de Diana Vernon ne lui fût destinée. Il faisait partie sans doute des personnages mystérieux sur lesquels elle avait une secrète influence, et qui à leur tour en exerçaient une autre sur elle. Il était pénible de penser que le destin d'une personne si aimable pût être en quelque sorte lié à celui de gens de l'espèce de l'homme que j'avais devant les yeux, et cependant il me paraissait impossible d'en douter. Mais que pouvait faire ce Campbell pour les affaires de mon père? Comme Rashleigh, à la prière de miss Vernon, avait trouvé moyen de le faire paraître quand sa présence avait été nécessaire pour me justifier de l'accusation de Morris, ne se pouvait-il pas qu'elle eût de même assez de crédit sur Campbell pour qu'il fit à son tour paraître Rashleigh? D'après cette supposition, je lui demandai s'il savait où était mon perfide cousin, s'il y avait longtemps qu'il ne l'avait vu.
Il ne me répondit pas directement.
— Ce qu'on me demande est un peu chatouilleux: mais n'importe, il faudra le faire. M. Osbaldistone, je ne demeure pas loin d'ici. Mon parent peut vous montrer le chemin. Venez me voir dans mes montagnes, je vous y recevrai avec plaisir, et il est probable que je pourrai être utile à votre père. Je suis pauvre; mais l'esprit vaut mieux que la richesse… Cousin, si un tour dans nos montagnes ne vous fait pas peur, et que vous vouliez venir manger des tranches de mouton à l'écossaise, ou une cuisse de daim, venez avec ce gentilhomme sassenach jusqu'à Drymen ou Bucklivie; venez plutôt jusqu'au clachan[82] d'Aberfoil; j'aurai soin qu'il s'y trouve quelqu'un pour vous conduire où je serai alors… Qu'en dites-vous? Voilà mon pouce[83], je ne vous tromperai jamais.
— Non, non, Rob, répondit le prudent bourgeois, je ne m'éloigne pas ainsi des Gorbals. Je ne me soucie point d'aller dans vos montagnes sauvages, parmi vos jambes rouges[84] en kilt: cela ne convient ni à mon rang ni à ma place.
— Au diable votre rang et votre place! La seule goutte de bon sang que vous ayez dans les veines vient de la bisaïeule de votre grand-oncle, qui futjustifié[85]à Dumbarton. Et vous pensez que vous dérogeriez en vous trouvant parmi nous?… Écoutez-moi, je vous dois mille livres d'Écosse; eh bien! comme vous êtes un brave homme, après tout, venez avec ce sassenach, et je vous paierai jusqu'au dernier plack et bawbie[86].
— Laissez là votre gentilhommerie, reprit le magistrat; — portez votre sang noble au marché, vous verrez combien on vous en donnera. — Mais, si j'allais vous rendre cette visite, paieriez- vous bien véritablement?
— Je vous le jure, dit le Highlander, par le tombeau de celui qui repose sous la pierre d'Inch-Cailleach.[87]
— N'en dites pas davantage, Rob, n'en dites pas davantage. Nous verrons ce que nous pourrons faire… Mais ne vous attendez pas que j'aille tout au fond des Highlands. Il faut que vous veniez nous trouver au clachan d'Aberfoil, ou au moins à Bucklivie… et surtout n'oubliez pas le nécessaire.
— Ne craignez rien, ne craignez rien. Je serai fidèle à ma parole, comme la lame de ma claymore, qui ne m'en a jamais manqué… Mais il faut que je change d'air, cousin; celui de la tolbooth de Glascow ne convient pas à la constitution d'un Highlander.
— Je le crois, ma foi!… Si je faisais mon devoir, vous ne changeriez pas sitôt d'atmosphère; et, quand cela arriverait, vous ne gagneriez pas au change… Qui m'aurait dit que j'aiderais jamais à échapper à la justice? Ce sera une honte éternelle pour ma mémoire et pour celle de mon père, le…
— Ta, ta, ta, ta! Que cette mouche ne vous pique pas, cousin; quand la boue est sèche, il ne s'agit que de la brosser: votre père, le brave homme! savait tout comme un autre fermer les yeux sur les fautes d'un ami.
— Vous pouvez avoir raison, Rob, répondit le bailli après un moment de réflexion. Le diacre, mon père, que Dieu veuille avoir son âme!… était un homme sensé. Il savait que nous avons tous nos défauts, et il aimait à rendre service à ses amis. Vous ne l'avez donc pas oublié?
Cette question fut faite à demi-voix et d'un ton où il y avait autant de burlesque que de pathétique.
— Oublié! pourquoi l'aurais-je oublié? C'était un brave tisserand. C'est lui qui m'a fait ma première paire de bas… Mais allons, cousin,
Donnez-moi mon chapeau, sellez-moi mon bidet,Ouvrez-moi votre porte, appelez mon valet.Et laissez-moi partir; car, je dois vous le dire,De Dundee à la fin il faut que je me tire.
— Paix, monsieur, paix! s'écria le magistrat d'un ton d'autorité. Pouvez-vous bien chanter ainsi, étant si près du dimanche? Cette maison peut encore vous entendre chanter un autre air. Vous pouvez glisser avant d'en sortir… Stanchels, ouvrez la porte.
La porte s'ouvrit; nous sortîmes, Campbell et moi: le geôlier vit avec surprise deux étrangers entrés sans qu'il s'en fût douté; mais M. Jarvie prévint ses questions en lui disant:
— Deux de mes amis, Stanchels, deux de mes amis. Nous descendîmes l'escalier et nous entrâmes dans le vestibule, où l'on appela Dougal plus d'une fois; mais Dougal ne paraissait ni ne répondait. — Si je connais bien Dougal, observa Campbell avec un sourire sardonique, il n'attend pas les remerciements qu'on lui doit pour la besogne qu'il a faite cette nuit, et il est probablement déjà au grand trot dans le défilé de Ballamaha.[88]