— Comment! comment! s'écria le bailli en colère. Et il nous laisse tous, et moi surtout, dans la tolbooth pour toute la nuit. Qu'on demande des marteaux, des leviers, des tenailles et des barres de fer; qu'on envoie chercher le diacre Yettlin le forgeron; qu'il sache que le bailli Jarvie a été enfermé dans la tolbooth par un vilain Highlander qu'il fera pendre aussi haut qu'Aman.
— Quand vous le tiendrez, dit gravement Campbell. Mais sûrement la porte n'est pas fermée.
Effectivement on reconnut que non seulement la porte était ouverte, mais que Dougal, en emportant les clefs, avait pris soin que personne ne pût exercer, en son absence, les fonctions de portier.
— Cette créature a des éclairs de bon sens, chuchota Campbell: il savait qu'une porte ouverte pouvait m'être utile au besoin.
Nous nous trouvions alors dans la rue.
— Je vous dirai, d'après mon pauvre avis, Rob, dit M. Jarvie, que, si vous continuez à mener la même vie, vous feriez bien, en cas d'accident, de placer un de vos affidés dans chaque prison d'Écosse.
— Si un de mes parents était bailli dans chaque ville, cousin, cela me serait assez utile. Mais bonsoir ou bonjour, et n'oubliez pas le chemin d'Aberfoil.
Sans attendre de réponse, il entra dans la rue de traverse près de laquelle nous nous trouvions, et l'obscurité nous le fit perdre de vue. À l'instant même nous entendîmes un coup de sifflet d'une nature toute particulière, et un autre répondit.
— Entendez-vous les diables des Highlands? dit M. Jarvie; ils se croient déjà sur les flancs du Ben-Lomond, où ils peuvent siffler et jurer sans s'inquiéter du jour du sabbat, mais…
Quelque chose tombant avec bruit à ses pieds l'interrompit en ce moment.
— Dieu me protège!… qu'est-ce que cela veut dire encore? Mattie, approchez donc la lanterne. En conscience! ce sont les clefs de la prison… C'est bien, du moins. Il aurait coûté de l'argent pour en faire faire d'autres; et puis les questions: comment se sont-elles perdues? on en jaserait un peu trop… Ah! si le bailli Grahame savait ce qui s'est passé cette nuit, ce ne serait pas une bonne affaire pour mon cou.
Comme nous n'étions qu'à quelques pas de la prison, nous y retournâmes pour rendre les clefs au concierge en chef que nous trouvâmes dans le vestibule où il montait la garde, n'osant quitter ce poste avant de voir arriver celui qu'il avait envoyé aussitôt chercher pour remplacer le Celte fugitif Dougal.
Quand ce devoir fut rempli envers la ville, comme la demeure du digne magistrat se trouvait sur le chemin que je devais suivre pour rentrer dans mon auberge, je profitai de sa lanterne, et il profita de mon bras, secours qui ne lui était pas inutile dans des rues obscures et mal pavées. Le vieillard est ordinairement sensible aux moindres attentions qu'il reçoit du jeune homme. Le bailli me témoigna de l'intérêt et me dit que, puisque je n'étais pas de cette race de comédiens qu'il détestait au fond de l'âme, il serait charmé si je voulais venir le lendemain, ou plutôt le jour même, déjeuner avec lui et manger un hareng frais ou une tranche de veau sur le gril, ajoutant que je trouverais chez lui M. Owen, qui serait alors en liberté.
— Mais, mon cher monsieur, lui dis-je après avoir accepté son invitation en l'en remerciant, quelle raison aviez-vous donc pour croire que j'avais pris le parti du théâtre?
— C'est un imbécile bavard, nommé Fairservice, qui est venu chez moi un peu avant minuit pour me prier de donner ordre au crieur public de proclamer sur-le-champ dans toute la ville une récompense honnête à quiconque donnerait de vos nouvelles. Il m'a dit qui vous étiez, et m'a assuré que votre père vous avait renvoyé de chez lui, parce que vous ne vouliez pas travailler à ses affaires, et parce que vous composiez des vers, et que vous vouliez vous faire comédien. Il avait été amené chez moi par un nommé Hammorgaw, notre grand chantre, qui me dit que c'était une de ses connaissances. Je les ai chassés tous les deux par les épaules, en leur disant que ce n'était pas l'heure de venir me faire une pareille demande. À présent je vois ce qui en est, et ce Fairservice est une espèce de fou qui est mal informé sur votre compte. Je vous aime, jeune homme, continua le bailli, j'aime un garçon qui secourt ses amis dans l'affliction. C'est ce que j'ai toujours fait, et c'est ce que faisait mon père le diacre; puisse son âme être en paix! Mais ne faites pas votre compagnie de ces Highlanders, mauvais bétail! On ne peut mettre la main dans le goudron sans se noircir les doigts: souvenez-vous de cela. Sans doute l'homme le plus sage, le plus prudent, peut commettre des erreurs. Moi-même n'en ai-je pas commis cette nuit? Voyons, combien? Une… deux… trois. Oui, j'ai fait trois choses que mon père n'aurait pu croire, les eût-il vues de ses propres yeux.
Nous étions arrivés à la porte. Il s'arrêta avant d'entrer, et continua d'un ton contrit et solennel.
— D'abord j'ai pensé à mes affaires temporelles le jour du sabbat. Ensuite je me suis rendu caution d'un Anglais. Enfin j'ai laissé échapper un malfaiteur. Mais il y a du baume à Galaad, M. Osbaldistone. Mattie, je saurai bien rentrer seul, conduisez M. O… chez la mère Flyter, au coin de cette ruelle. Puis il ajouta tout bas: J'espère que vous serez sage avec Mattie. Songez que Mattie est fille d'un honnête homme, et qu'elle est petite- cousine du laird de Limmerfield.
Chapitre XXIV.
Votre seigneurie veut-elle bien accepter mes humbles services? Je vous prie de me faire manger de votre pain, quelque noir qu'il soit, et boire de votre boisson, quelque faible qu'elle puisse être. Elle n'aura pas à se plaindre de son serviteur, et je ferai pour quarante shillings ce qu'un autre ne ferait que pour trois livres sterling.
GREENE,Tu quoque.
Je n'oubliai pas la recommandation que le bon bailli m'avait faite en me quittant, mais je ne crus pas me rendre coupable d'une grande incivilité en accompagnant d'un baiser la demi-couronne que je présentai à Mattie pour la récompenser de la peine qu'elle avait prise; et le — fi! fi donc, monsieur! — qu'elle m'adressa ne fut pas prononcé d'un ton qui exprimât une grande colère. Je frappai à coups redoublés à la porte de mistress Flyter, mon hôtesse, et j'éveillai successivement un ou deux chiens qui se mirent à aboyer, et deux ou trois têtes en bonnet de nuit, qui parurent aux fenêtres voisines pour me reprocher de violer la sainteté de la nuit du dimanche en faisant un pareil vacarme. Tandis que je tremblais que la ferveur de leur zèle ne fit pleuvoir sur ma tête une pluie semblable à celle dont Xantippe arrosa, dit-on, son époux, mistress Flyter s'éveilla elle-même, et commença à gronder, d'un ton qui n'était pas indigne de la femme de Socrate, deux ou trois traîneurs qui étaient encore dans la cuisine, leur disant que s'ils avaient ouvert la porte au premier coup, on n'aurait pas fait tout ce tapage.
Ces dignes personnages n'étaient pas pour rien dans le fracas; c'étaient le fidèle André Fairservice, son ami Hammorgaw et un autre individu, que j'appris ensuite être le crieur public de la ville. Ils étaient attablés autour d'un pot de bière, à mes dépens, comme le mémoire me le fit voir ensuite, et s'occupaient à convenir des termes d'une proclamation qu'on devait publier le lendemain dans toutes les rues, afin d'avoir des nouvelles de _l'infortuné jeune gentleman, _car c'est ainsi qu'ils avaient la bonté de me qualifier.
On peut bien croire que je ne dissimulai pas combien j'étais mécontent qu'on se mêlât ainsi de mes affaires; mais les transports de joie auxquels André se livra en me voyant ne lui permirent pas d'entendre l'expression de mon ressentiment. Il y entrait peut-être un peu de politique, et ses larmes sortaient certainement de cette noble source d'émotion, le pot de bière. Quoi qu'il en soit, cette joie tumultueuse qu'il éprouvait ou qu'il feignait d'éprouver lui sauva la correction manuelle que je lui destinais, d'abord pour les réflexions qu'il s'était permises sur mon compte en causant avec le chantre, et ensuite pour l'histoire impertinente qu'il était allé faire à M. Jarvie. Je me contentai de lui fermer la porte au nez lorsqu'il me suivit pour entrer avec moi dans ma chambre après avoir sur l'escalier béni vingt fois le ciel de mon retour et m'avoir conseillé de ne pas sortir désormais sans qu'il m'accompagnât. Je me couchai très fatigué et bien déterminé à me débarrasser le lendemain d'un drôle pédant et plein d'amour-propre, qui semblait disposé à remplir les fonctions de pédagogue plutôt que celles de valet.
En conséquence, dès le matin, je fis venir André et lui demandai ce que je lui devais pour m'avoir conduit à Glascow. M. Fairservice pâlit à cette demande, jugeant sans doute avec raison que c'était le prélude de son congé.
— Votre Honneur, me dit-il après avoir hésité quelques instants, ne pense pas, … ne pense pas… que… que…
— Parlez, misérable, ou je vous brise les os. Mais André, flottant entre la crainte d'augmenter la colère où il me voyait en me faisant une demande trop exagérée et celle de perdre une partie du profit qu'il espérait en bornant ses prétentions à une somme au-dessous de celle que je pouvais être disposé à lui payer, se trouvait dans un embarras cruel entre ses doutes et ses calculs. Enfin sa réponse sortit par l'effet de ma menace, comme on voit la salutaire violence d'un coup entre les deux épaules délivrer le gosier d'un morceau qui vient de s'y engager.
— Votre Honneur pense-t-il que dix-huit pennies _per diem, _c'est-à-dire par jour, soient un prix déraisonnable?
— C'est le double du prix ordinaire, et le triple de ce que vous méritez. N'importe, voilà une guinée. Maintenant vous pouvez vous occuper de vos affaires: les miennes ne vous regardent plus.
— Dieu me préserve! s'écria André: est-ce que vous êtes fou?
— Vous me le feriez devenir! je vous donne un tiers de plus que vous ne me demandez, et vous ouvrez de grands yeux comme si vous n'aviez pas ce qui vous est dû! Prenez votre argent et retirez- vous.
— Mais, Dieu me préserve! en quoi ai-je offensé Votre Honneur?… Certainement toute chair est fragile comme la fleur des champs. Mais songez donc que Fairservice vous est plus nécessaire qu'une planche de camomille dans un jardin d'apothicaire! Pour rien au monde vous ne devriez consentir à vous séparer de moi.
— Je ne sais, ma foi, si vous êtes plus fripon que fou. Ainsi votre dessein est de rester avec moi, que je le veuille ou non?
— C'est justement ce que je pensais. Si Votre Honneur ne sait pas ce que c'est que d'avoir un bon serviteur, je sais bien ce que c'est que d'avoir un bon maître, et que le diable soit dans mes jambes, Dieu me préserve! si mes pieds vous quittent. Voilà mes intentions, de court et de long. D'ailleurs vous ne m'avez pas donné un avertissement régulier de quitter ma place.
— Qu'appelez-vous votre place? Vous n'avez jamais été mon domestique à gages; vous ne m'avez servi que de guide, je ne vous ai demandé que de me conduire jusqu'ici.
— Je sais bien, dit-il d'un ton dogmatique, que je ne suis pas un domestique ordinaire, cela est très vrai. Mais Votre Honneur sait qu'à sa sollicitation j'ai quitté une bonne place en une heure de temps. Un homme pouvait honnêtement, et en toute conscience, se faire vingt livres sterling par an, bon argent, dans le jardin d'Osbaldistone-Hall, et il n'était pas trop vraisemblable que j'y renonçasse pour une guinée. J'ai toujours cru qu'au bout du compte je resterais avec vous, et que ma nourriture, mes gages, mes gratifications et mes profits me vaudraient au moins tout autant.
— Allons! allons! repris-je, ces impudentes prétentions ne vous seront d'aucune utilité. Si vous les répétez encore, je vous prouverai que Thorncliff Osbaldistone n'est pas le seul de son nom qui sache user de la force de son bras.
En parlant ainsi toute cette scène me paraissait si ridicule que j'avais peine à conserver mon sérieux en dépit de la colère qui m'animait. Le drôle vit au jeu de ma physionomie l'impression qu'il avait produite, et ce fut pour lui un encouragement. Il jugea pourtant qu'il convenait de changer de ton et de diriger une attaque contre ma sensibilité.
— En admettant, continua-t-il, que Votre Honneur puisse se passer d'un domestique fidèle, qui vous a servi vous et les vôtres pendant l'espace de vingt ans, je suis bien sûr qu'il n'entre pas dans votre coeur de le congédier à la minute, et dans un pays étranger: vous ne voudriez pas laisser dans l'embarras un pauvre diable qui s'est détourné de son chemin de quarante, cinquante, peut-être cent milles, uniquement pour vous tenir compagnie, et qui ne possède rien au monde que ce que vous venez de lui donner.
Je crois que c'est vous, Tresham, qui m'avez dit un jour que j'étais un obstiné dont il était facile, en certains cas, de faire tout ce qu'on voulait. Le fait est que ce n'est que la contradiction qui me rend opiniâtre, et quand je ne me trouve pas forcé à livrer bataille à une proposition, je suis toujours disposé à la laisser passer pour m'épargner la peine de la combattre. Je savais qu'André était intéressé, fatigant, plein d'un sot amour-propre; mais je ne pouvais me passer d'un domestique, et j'étais déjà tellement habitué à ses manières que je finissais quelquefois par m'en amuser.
Dans l'indécision où ces réflexions me tenaient, je demandai à André s'il connaissait les routes et les villages du nord de l'Écosse, où je devais aller pour les affaires de mon père avec les propriétaires des bois de ce pays. Je crois que si je lui avais demandé le chemin du paradis terrestre, il se serait en ce moment chargé de m'y conduire; de sorte que je me trouvai ensuite fort heureux qu'il connût à peu près ce qu'il prétendait parfaitement connaître. Je fixai le montant de ses gages, et je me réservai expressément le droit de le renvoyer à volonté en lui payant une semaine à titre d'indemnité.
Je finis par lui faire une vive mercuriale sur sa conduite de la veille, et il me quitta d'un air qui tenait le milieu entre la confusion et le triomphe, sans doute pour aller raconter à son ami le chantre, qui l'attendait dans la cuisine, en s'humectant les poumons, comment il était venu à bout du jeune fou d'Anglais.
Je me rendis ensuite chez le bailli Nicol Jarvie, comme je le lui avais promis. Un déjeuner confortable m'attendait dans le salon, qui servait aussi au digne magistrat de salle à manger et de salle d'audience. Il avait tenu sa parole. Je trouvai chez lui mon ami Owen, qui, ayant largement fait usage de la brosse, du bassin et du rasoir, était un tout autre homme qu'Owen prisonnier, sale, triste et abattu. Cependant les inquiétudes et l'embarras qu'éprouvait la maison Osbaldistone et Tresham n'étaient pas dissipés, et l'embrassement cordial que je reçus du premier commis fut accompagné d'un gros soupir. Ses yeux fixes et son air sérieux et réfléchi annonçaient qu'il était occupé à calculer quel nombre de jours, d'heures et de minutes devaient s'écouler avant l'instant critique qui devait décider du sort d'un grand établissement commercial, et les probabilités pour et contre sa chute ou son maintien. Ce fut donc à moi à faire honneur au déjeuner de notre hôte, à son thé venant directement de la Chine, et qu'il avait reçu en présent d'un armateur de Wapping, à son café de la Jamaïque recueilli dans une jolie plantation à lui, appelée Salt-Grove, nous dit-il avec un air de malice, à sa bière d'Angleterre, à son saumon salé d'Écosse et à ses harengs du Lochfine. Enfin sa nappe de damas avait été travaillée par les propres mains de feu son père le digne diacre Jarvie. Ayant fait l'éloge de tout, et le voyant en belle humeur par suite de cette petite attention, si puissante pour gagner l'esprit de bien des gens, je tâchai de tirer de lui à mon tour quelques renseignements qui pouvaient êtres utiles pour régler ma conduite et qui devaient satisfaire ma curiosité. Nous n'avions jusque-là fait aucune allusion aux événements de la nuit précédente; mais, voyant qu'il ne songeait pas à introduire ce sujet de conversation, je profitai d'une pause qui suivit l'histoire de la nappe travaillée par son père pour lui demander, sans exorde, s'il pouvait me dire qui était ce M. Robert Campbell avec lequel nous nous étions trouvés la veille.
Cette question parut faire tomber de son haut le magistrat. Au lieu d'y répondre, il la répéta:
— Qui est M. Robert Campbell?… Quoi! Quoi!… Qui est M. RobertCampbell?
— Sans doute, qui il est, quel est son état?
— Eh mais, il est… Hem!… Il est… Mais où donc avez-vous connu M. Robert Campbell comme vous l'appelez?
— Je l'ai rencontré par hasard, il y a quelque mois, dans le nord de l'Angleterre.
— Eh bien alors, M. Osbaldistone, vous le connaissez aussi bien que moi.
— Cela n'est pas possible, M. Jarvie, car il paraît que vous êtes son ami, son parent?
— Il y a bien entre nous quelque cousinage, me dit-il du ton d'un homme à qui l'on tire des paroles malgré lui, mais depuis que Rob a quitté le commerce des bestiaux, je l'ai vu très rarement. Le pauvre diable a été bien maltraité par des gens qui auraient été plus sages d'agir différemment, et ils n'y ont rien gagné, ils ne sont pas à s'en repentir. Ils aimeraient mieux le voir encore à la queue de trois cents boeufs qu'à la tête d'une trentaine de vauriens.
— Mais tout cela, mon cher M. Jarvie, ne m'apprend pas le rang de M. Robert Campbell dans le monde, ses habitudes, ses moyens d'existence.
— Son rang? dit M. Jarvie, c'est un gentilhomme des Highlands. Il n'en existe pas de plus noble. Ses habitudes sont de porter le costume des montagnards quand il est dans son pays, et des culottes quand il vient à Glascow. Quant à ses moyens d'existence, qu'avons-nous besoin de nous en inquiéter, puisqu'il ne nous demande rien? Mais je n'ai pas le temps de vous parler de lui davantage. Ce sont les affaires de votre père qui demandent toute notre attention en ce moment.
En parlant ainsi, il s'assit devant un bureau pour examiner les états de situation et toutes les pièces à l'appui que M. Owen crut devoir lui communiquer sans réserve. Quoique je n'eusse que de bien faibles connaissances en affaires, j'en savais assez pour sentir que toutes ses observations étaient judicieuses; et, pour lui rendre justice, je dois ajouter qu'elles annonçaient de temps en temps des sentiments nobles et libéraux. Il se gratta l'oreille plus d'une fois en voyant la balance du compte établie entre sa maison et celle de mon père.
— Ce peut être une perte, dit-il, c'en peut être une, une perte importante pour un négociant de Salt-Market de Glascow, quoi qu'en puissent penser vos marchands d'argent de Lombard-Street à Londres. Ce serait un bâton hors de mon fagot, et un beau bâton. Mais malgré cela je n'imiterai jamais ces corbeaux de Gallowgate. J'espère que je n'en irai pas moins droit. Si vous me faites perdre, je me souviendrai que vous m'avez fait gagner. Au pis- aller, je n'attacherai pas la tête de la truie à la queue du pourceau.
Je n'entendais pas trop ce dernier proverbe, mais je voyais bien clairement que M. Jarvie prenait un véritable intérêt aux affaires de mon père. Il suggéra divers expédients, approuva diverses démarches qui furent proposées par Owen, et parvint à dissiper un peu le sombre nuage qui couvrait le front du fidèle délégué de la maison de mon père.
Comme j'étais en cette occasion spectateur à peu près inutile, et que j'avais plus d'une fois essayé de reporter la conversation sur M. Robert Campbell, sujet qui ne paraissait pas du goût de M. Jarvie, il me congédia sans beaucoup de cérémonie, en m'engageant à aller voir la bibliothèque du collège.
— Vous y trouverez, me dit-il, des gens qui vous parleront grec et latin; du moins on a dépensé assez d'or et d'argent pour les mettre en état de le faire. Et puis vous pourrez y lire des vers, par exemple la traduction des saintes Écritures par le digne M. Zacharie Boyd. Ce sont les meilleurs qu'on ait jamais faits, à ce que m'ont dit des personnes qui s'y connaissent ou qui doivent s'y connaître. Mais surtout revenez dîner avec moi, à une heure précise. Nous aurons un gigot de mouton, et peut-être une tête de bélier; n'oubliez pas, à une heure. C'est l'heure à laquelle mon père le diacre et moi nous avons toujours dîné, et nous ne l'avons jamais retardée pour quelque raison et pour quelque personne que ce fût.
Chapitre XXV.
Tel le pasteur de Thrace, armé d'un fer aigu,Guette le sanglier auprès d'un bois touffu;Il devine sa marche à travers le feuillage,Et voit de loin plier la branche à son passage:Ah! voici, se dit-il, mon cruel ennemi,Un de nous deux enfin va succomber ici.
DRYDEN,Palémon et Arcite.
Je pris le chemin du collège, comme M. Jarvie m'y avait engagé, moins dans l'intention d'y trouver quelque objet qui pût m'intéresser ou m'amuser que pour mettre mes idées en ordre et méditer sur ma conduite future. J'errai dans ce vieil édifice d'un carré à l'autre, et de là dans lescolleges-yards[89]ou promenade; charmé de la solitude du lieu, la plupart des étudiants étant dans les classes, je fis plusieurs tours en réfléchissant sur la bizarrerie de ma destinée.
D'après toutes les circonstances qui avaient accompagné ma première entrevue avec Campbell, je ne pouvais douter qu'il ne fût engagé dans quelque entreprise désespérée, et la scène de la nuit précédente, jointe à la répugnance de M. Jarvie à parler de lui et de sa manière de vivre, tendait à confirmer ce soupçon. Il paraissait pourtant que c'était à cet homme que Diana Vernon n'avait pas hésité de s'adresser en ma faveur, et la conduite du magistrat envers lui offrait un singulier mélange de blâme et de pitié, de respect et de mépris. Il fallait donc qu'il y eût quelque chose d'extraordinaire dans la position et dans le caractère de Campbell; mais ce qui l'était davantage, c'était que sa destinée parût devoir influer sur la mienne et s'y unir étroitement. Je résolus de serrer de près M. Jarvie à la première occasion, et de tirer de lui tous les détails que je pourrais en obtenir sur ce mystérieux personnage, afin de juger si je pouvais, sans compromettre mon honneur, avoir avec lui les relations qui semblaient devoir s'établir entre nous.
Tandis que je me livrais à ces réflexions, j'aperçus, au bout de l'allée dans laquelle je me promenais, trois personnes qui semblaient tenir une conversation très animée. Cette sorte de pressentiment, qui souvent nous annonce l'approche de ceux que nous aimons ou que nous haïssons fortement, convainquit mon esprit avant mes yeux que l'individu qui se trouvait au milieu était le détestable Rashleigh. Mon premier mouvement fut d'aller le trouver à l'instant; le second, d'attendre qu'il fût seul, ou du moins de tâcher de voir quels étaient ses compagnons. Ils étaient si éloignés de moi, et si occupés de l'affaire qu'ils discutaient, que j'eus le temps de passer derrière une haie sans qu'ils m'aperçussent.
C'était alors la mode, parmi les jeunes gens, de porter par-dessus leurs vêtements, dans leurs promenades du matin, un manteau écarlate souvent brodé et galonné, et de l'arranger de manière à se couvrir une partie de la figure. Grâce à cette mode que j'avais adoptée, et à la faveur de la haie derrière laquelle je me trouvais et qui séparait les deux allées où nous nous promenions, je passai presque à côté de mon cousin sans qu'il me remarquât autrement que comme un étranger que le hasard avait amené dans le même lieu. Quelle fut ma surprise en reconnaissant dans ses deux compagnons ce même Morris, sur la dénonciation duquel j'avais paru devant le juge de paix Inglewood, et le banquier Macvittie, dont l'aspect m'avait prévenu la veille si défavorablement!
Je n'aurais pu me former l'idée d'une réunion de plus mauvais augure pour mes affaires et celles de mon père. Je n'avais pas oublié la fausse accusation de Morris contre moi, et je pensais qu'en l'intimidant il ne serait pas plus difficile de le déterminer à la renouveler qu'il ne l'avait été de le décider à la retirer. Macvittie, furieux d'avoir vu son prisonnier lui échapper, pouvait être disposé à entrer dans tous les complots, et je les voyais tous deux réunis à un homme dont les talents pour faire le mal n'étaient à mon avis guère inférieurs à ceux du malin esprit, et qui m'inspirait une horreur que rien ne pouvait égaler.
Quand ils se furent éloignés de quelques pas, je me retournai pour les suivre. Au bout de l'allée ils se séparèrent: Morris et Macvittie s'en allèrent ensemble, et Rashleigh revint sur ses pas. J'étais bien résolu à le joindre et à lui demander réparation de l'abus de confiance dont il s'était rendu coupable envers mon père, quoique j'ignorasse encore de quelle manière il pourrait le réparer. Je ne m'arrêtai point à faire de réflexions sur ce sujet: je rentrai dans l'allée où il se promenait d'un air rêveur, et je me montrai inopinément à ses yeux.
Rashleigh n'était pas un homme à se laisser surprendre ni intimider par aucun événement imprévu. Cependant en me voyant tout à coup devant lui, le visage enflammé par l'indignation qui m'animait, il ne put s'empêcher de tressaillir.
— Je vous trouve à propos, monsieur, lui dis-je, à l'instant où j'allais commencer un long voyage dans l'espoir incertain de vous rencontrer.
— Vous connaissez donc bien mal celui que vous cherchez, me répondit Rashleigh avec son flegme ordinaire: mes amis me trouvent aisément; mes ennemis plus facilement encore. Votre ton m'oblige à vous demander dans laquelle de ces deux classes je dois ranger M. Francis Osbaldistone.
— Dans celle de vos ennemis, monsieur, de vos ennemis mortels, à moins que vous ne rendiez justice à l'instant même à votre bienfaiteur, à mon père, et que vous ne restituiez ce que vous lui avez enlevé.
— Et à qui, s'il vous plaît, M. Osbaldistone, moi qui ai un intérêt dans la maison de commerce de votre père, dois-je rendre compte de mes opérations dans des affaires qui sont devenues les miennes? Ce n'est sûrement pas à un jeune homme à qui son goût exquis en littérature rendrait ces discussions fatigantes et inintelligibles?
— Une ironie, monsieur, n'est pas une réponse. Je ne vous quitterai pas que vous ne m'ayez donné pleine satisfaction. Il faut que vous me suiviez chez un magistrat.
— Très volontiers.
Il fit quelques pas comme s'il avait eu dessein de m'y accompagner, et puis s'arrêtant tout à coup:
— Si j'étais porté à faire ce que vous désirez, vous verriez bientôt lequel de nous a plus de raisons pour craindre la présence d'un magistrat. Mais je ne veux pas accélérer votre destin. Allez, jeune homme, amusez-vous de vos visions poétiques, et laissez le soin des affaires à ceux qui les entendent et qui sont en état de les conduire.
Je crois que son intention était de me provoquer, et il en vint à bout. — M. Rashleigh, lui dis-je, ce ton de calme et d'insolence ne vous réussira point. Vous devez savoir que le nom que nous portons tous deux ne subit jamais volontairement l'humiliation, et jamais il ne sera exposé en ma personne.
— Vous me rappelez qu'il l'a été dans la mienne, s'écria-t-il en me lançant un regard féroce, et par qui il a été souillé de cette tache. Croyez-vous que j'aie oublié la soirée où vous m'avez impunément outragé à Osbaldistone-Hall? Vous me rendrez raison de cet outrage qui ne peut se laver que dans le sang; nous aurons aussi une explication sur l'obstination avec laquelle vous avez toujours contrarié mes desseins, et sur la folle persévérance qui vous porte à contrecarrer en ce moment des projets qui vous sont inconnus, et dont vous êtes incapable d'apprécier l'importance. Un jour viendra, monsieur, où vous aurez à m'en rendre compte.
— Quand ce jour sera arrivé, monsieur, vous me trouverez tout disposé. Mais parmi vos reproches vous oubliez le plus important: j'ai aidé le bon sens et la vertu de miss Vernon à démêler vos artifices, à reconnaître votre infamie.
Je crois qu'il aurait voulu m'anéantir par les éclairs qui partaient de ses yeux. Cependant le son de sa voix ne perdit rien du calme qu'il avait affecté pendant cette conversation.
— J'avais d'autres vues pour vous, jeune homme, des vues moins hasardeuses, plus conformes à votre caractère et à votre éducation. Mais je vois que vous voulez attirer sur vous le châtiment que mérite votre insolence puérile. Suivez-moi donc dans un endroit plus écarté, où nous ne courions pas le risque d'être interrompus.
Je le suivis, ayant l'oeil sur tous ses mouvements, car je le croyais capable de tout. Il me conduisit dans une espèce de jardin planté à la manière hollandaise, en partie entouré de haies, et dans lequel il se trouvait deux ou trois statues. Je me tenais en garde et j'avais bien raison de le faire, car son épée était à deux doigts de ma poitrine avant que j'eusse eu le temps de tirer la mienne, et je ne dus la vie qu'à quelques pas que je fis en arrière. Il avait sur moi l'avantage des armes, car son épée était plus longue que la mienne, et à triple tranchant comme on les porte généralement aujourd'hui, tandis que la mienne était ce qu'on appelait alors une lame saxonne, étroite, plate, et moins facile à manier que celle de mon ennemi. Sous les autres rapports la partie était égale; car, si j'avais l'avantage de l'adresse et de l'agilité, il avait plus de vigueur et de sang-froid. Il se battait pourtant avec plus de fureur que de courage, avec un dépit concentré et une soif de sang cachée sous un air de tranquillité qui donne aux plus grands crimes un nouveau caractère d'atrocité en les faisant paraître le résultat d'une froide préméditation. Le désir qu'il avait de triompher ne le mit pas un instant hors de garde, et il n'oublia jamais de se tenir sur la défensive, tout en méditant les plus vives attaques.
Je me battis d'abord avec modération. Mes passions étaient violentes, mais non haineuses; et une marche de trois ou quatre minutes m'avait donné le temps de réfléchir que Rashleigh était neveu de mon père, que le sien m'avait témoigné de l'amitié à sa manière, et que, si je le perçais d'un coup mortel, je plongeais dans le deuil toute sa famille. Mon premier projet fut donc de tâcher de désarmer mon adversaire; et, plein de confiance dans les leçons d'escrime que j'avais prises en France, je ne croyais pas devoir éprouver beaucoup de difficulté dans cette manoeuvre. Mais je ne tardai pas à reconnaître que j'avais affaire à forte partie; et, m'étant vu deux fois sur le point d'être touché, je fus obligé de songer à la défensive. Peu à peu la rage avec laquelle Rashleigh cherchait à m'arracher la vie m'enflamma de colère, et je ne songeai plus à user de ménagement. Enfin, l'animosité étant égale des deux côtés, notre combat semblait ne devoir finir que par la mort de l'un de nous. Peu s'en fallut que je ne fusse la victime. Mon pied glissa, je ne pus parer un botte que Rashleigh me porta en ce moment, et son épée traversant mon habit effleura légèrement mes côtes; mais il avait allongé ce coup avec une telle force que la garde de l'épée, me frappant violemment la poitrine, me causa une vive douleur et me fit croire que j'étais blessé à mort. Altéré de vengeance, et convaincu qu'il ne me restait qu'un instant pour la satisfaire, je saisis de la main gauche la poignée de son épée, et, levant la mienne de la droite, j'étais sur le point de l'en percer, quand un nouvel acteur parut sur la scène.
Soudain un homme se jeta entre nous, et, nous séparant, il s'écria d'une voix d'autorité: Quoi! les fils de ceux qui ont sucé le même lait veulent répandre leur sang, comme si ce n'était pas le même qui coulât dans leurs veines! Par le bras de mon père! celui qui portera le premier coup périra de ma main.
Je le regardai d'un air de surprise: c'était Campbell. Tout en parlant il brandissait sa lame écossaise autour de lui, comme pour nous annoncer une médiation armée. Rashleigh et moi nous gardions le silence. Campbell alors nous adressa la parole successivement.
— M. Francis, croyez-vous rétablir les affaires et le crédit de votre père en coupant la gorge de votre cousin ou en restant étendu dans le parc du collège de Glascow? Et vous, M. Rashleigh, croyez-vous que les hommes de bon sens confieront leur vie et leur fortune à un homme qui, chargé de grands intérêts politiques, se prend de querelle comme un ivrogne? Ne me regardez pas de travers, M. Rashleigh; et, si vous trouvez mauvais ce que je vous dis, vous savez que vous êtes le maître de quitter la partie.
— Vous abusez de ma situation, répondit Rashleigh; sans cela vous n'oseriez vous mêler d'une affaire où mon honneur est intéressé.
— Je n'oserais! Allons donc! Et pourquoi n'oserais-je? Vous pouvez être plus riche que moi, j'en conviens; plus savant, je ne le nie point: mais vous n'êtes ni plus beau, ni plus brave, ni plus noble; et ce sera une nouvelle pour moi quand on m'apprendra que vous valez mieux… Je n'oserais! j'ai pourtant déjà osé bien des choses! je crois que j'ai fait autant de besogne qu'aucun de vous deux, et je ne pense plus le soir à ce que j'ai fait le matin.
Rashleigh pendant ce discours s'était rendu maître de sa colère; il avait repris son air calme et tranquille.
— Mon cousin reconnaîtra, dit-il, qu'il a provoqué cette querelle; je n'y ai pas donné lieu. Je suis charmé que vous nous ayez séparés avant que je lui eusse donné une leçon plus sévère.
— Êtes-vous blessé? me demanda Campbell avec une apparence d'intérêt.
— Ce n'est qu'une égratignure, répondis-je; et mon digne cousin ne s'en serait pas vanté longtemps si vous ne fussiez arrivé.
— En bonne conscience, M. Rashleigh, dit Campbell, c'est une vérité, car l'acier allait faire connaissance avec le plus pur de votre sang quand j'ai arrêté le bras de M. Francis. Ainsi ne faites pas sonner bien haut votre victoire, et n'ayez pas l'air d'une truie jouant de la trompette. Mais allons, qu'il n'en soit plus question; suivez-moi: j'ai à vous apprendre des nouvelles, et vous vous refroidirez comme la soupe de Mac-Gibbon quand il la met à la fenêtre.
— Excusez-moi, monsieur, m'écriai-je, vous m'avez témoigné de l'amitié et rendu service en plus d'une occasion; mais je ne puis consentir à perdre de vue ce misérable avant qu'il m'ait rendu les papiers qu'il a volés à mon père, et qu'il l'ait mis par là en état de remplir ses engagements.
— Jeune homme, dit Campbell, vous êtes fou. Vous aviez tout à l'heure à vous défendre des attaques d'un seul homme, voulez-vous maintenant en avoir deux contre vous?
— Vingt s'il le faut. Il me suivra. En parlant ainsi, je saisis Rashleigh par le collet: il ne m'opposa aucune résistance; et se tournant vers Campbell, il lui dit d'un air dédaigneux:
— Vous le voyez, Mac-Gregor, il se précipite au-devant de sa destinée! Est-ce ma faute s'il ne veut pas s'arrêter? Les mandats sont maintenant délivrés et tout est prêt.
Le montagnard parut embarrassé. Il regarda derrière lui, à droite, à gauche, et dit: — Jamais je ne consentirai un instant qu'il soit tourmenté pour avoir pris les intérêts de son père; et je donne la malédiction de Dieu et la mienne à tous les magistrats, juges de paix, prévôts, baillis, shériffs, officiers de shériffs, constables, enfin à tout le bétail noir qui depuis un siècle est la peste de l'Écosse. C'était un heureux temps quand chacun se chargeait de faire respecter ses droits, et que le pays n'était pas empoisonné de cette maudite engeance. Mais je vous le répète, ma conscience ne me permet pas de souffrir qu'il soit vexé, et surtout de cette manière. J'aimerais mieux vous voir de nouveau mettre l'épée à la main et vous battre en honnêtes gens.
— Votre conscience, Mac-Gregor! dit Rashleigh avec un sourire ironique: vous oubliez que nous nous connaissons depuis longtemps.
— Oui, ma conscience, répéta Campbell, ou Mac-Gregor, quel que fût son nom… Oui, M. Rashleigh, j'en ai une, et c'est ce qui fait que je vaux mieux que vous. Quant à notre connaissance, si vous me connaissez, vous savez quelles sont les causes qui m'ont fait ce que je suis; et quoi que vous en pensiez, je ne changerais pas ma situation avec celle du plus orgueilleux des persécuteurs qui m'ont réduit à n'avoir sur ma tête d'autre toit que la voûte des cieux. Moi, je vous connais aussi, je sais ce que vous êtes; mais pourquoi êtes-vous ce que vous êtes, c'est ce que vous savez seul, et ce que nous n'apprendrons qu'au dernier des jours. Maintenant, M. Francis, lâchez son collet, car il a raison de dire que vous seriez plus en danger que lui devant un magistrat. Soyez bien sûr que, quelque blanc que vous puissiez être, il trouverait le moyen de vous faire paraître plus noir qu'un corbeau. Ainsi donc, comme je vous le disais, lâchez son collet.
Il joignit le geste à l'exhortation, et, me tirant vigoureusement par le bras à l'improviste, il débarrassa Rashleigh, et, me retenant dans ses bras, m'empêcha de le saisir de nouveau: — Allons, M. Rashleigh, dit-il en même temps; profitez du moment. Un bonne paire de jambes vaut deux bonnes paires de bras. Ce n'est pas la première fois que vous vous en serez servi.
— Cousin, dit Rashleigh, vous pouvez remercier Mac-Gregor si je ne vous paie pas ma dette tout entière. Si je vous quitte en ce moment, c'est dans l'espoir de trouver bientôt une occasion pour m'acquitter envers vous sans courir le risque d'être interrompu.
En parlant ainsi, il essuya son épée qui était tachée de quelques gouttes de sang, la remit dans le fourreau et disparut.
L'Écossais employa autant la force que les remontrances pour m'empêcher de le suivre, et véritablement je commençais à croire que cela ne me servirait à rien.
Lorsqu'il vit que je ne cherchais plus à lui échapper et que je paraissais devenir plus tranquille: — Par le pain qui nous nourrit, me dit-il, je n'ai jamais vu un homme plus obstiné. Je ne sais ce que j'aurais fait à tout autre que vous qui m'aurait donné la moitié autant de peine pour le retenir. Que vouliez-vous faire? Auriez-vous suivi le loup dans sa caverne? Je vous dis qu'il a tendu ses filets pour vous prendre. Il a retrouvé le collecteur Morris, il lui a fait rendre une nouvelle plainte contre vous, et je ne puis ici venir à votre secours, comme chez le juge de paix Inglewood. Il ne convient pas à ma santé de me trouver sur le chemin des baillis whigamores. Retirez-vous donc comme un honnête garçon, et tirez le meilleur parti des circonstances en cédant à propos. — Évitez la présence de Rashleigh, de Morris et de l'animal Macvittie. Songez au clachan d'Aberfoil; et, comme je vous l'ai dit, foi de gentilhomme, justice vous sera rendue. Mais tenez-vous tranquille jusqu'à ce que nous nous revoyions, et vous ne me reverrez plus qu'au rendez-vous que je vous ai donné, car je pars. Je vais pourtant renvoyer Rashleigh de Glascow, car il n'y tramerait que du mal. Adieu, n'oubliez pas le clachan d'Aberfoil.
Il partit, et m'abandonna aux réflexions que faisaient naître en moi les événements singuliers qui venaient de m'arriver. Je repris mon manteau, que j'ajustai de manière à cacher le sang qui avait taché mes habits: à peine m'en étais-je couvert que les classes du collège s'ouvrirent, et que la foule des écoliers remplit la prairie et le parc. Je rentrai dans le coeur de la ville, et, voyant une petite boutique au-dessus de la porte de laquelle on lisait cette enseigne: _Christophe Nelson, Chirurgien et Apothicaire, _j'y entrai, et demandai à un petit garçon qui pilait quelques drogues dans un mortier de me procurer une audience du savant pharmacopole. Il m'introduisit dans une arrière-boutique où je trouvai un vieillard encore vert qui branla la tête d'un air d'incrédulité, lorsque je lui dis qu'en faisant des armes avec un de mes amis, son fleuret s'était cassé et m'avait légèrement blessé au côté. — C'est une véritable égratignure, me dit-il en pansant la blessure, mais il n'y a jamais eu de bouton au bout du fleuret qui vous a touché. Ah! jeune sang, jeune sang! Mais nous autres chirurgiens, nous sommes une race discrète. Et puis, sans le sang trop bouillant et le mauvais sang, que deviendraient les deux savantes facultés?
Il me congédia avec cette réflexion morale, et le peu de douleur que m'avait causée ma blessure ne tarda pas à se dissiper.
Chapitre XXVI.
Une race de fer habite ces vieux monts,Ennemis déclarés des paisibles vallons.……………………………Derrière ces rochers, impénétrable asile,On trouve l'indigence avec la liberté,L'audace des bandits croît par l'impunité.Ils viennent insulter à la plaine fertile.
— Pourquoi arrivez-vous si tard? s'écria M. Jarvie comme j'entrais dans la salle à manger du brave banquier: savez-vous qu'il ne faut que cinq minutes pour gâter le meilleur plat d'un dîner? Mattie est déjà venue deux fois pour le mettre sur la table. Il est heureux pour vous que ce soit une tête de bélier, parce qu'elle ne perd rien pour attendre; mais une tête de mouton trop cuite est un vrai poison, comme disait mon père: il en aimait beaucoup l'oreille, le digne homme.
Je m'excusai comme je pus de mon manque d'exactitude, et nous nous mîmes à table. M. Jarvie en fit les honneurs de la meilleure grâce du monde, chargeant nos assiettes de toutes les friandises écossaises qu'il avait fait préparer pour nous, et dont le goût n'était pas très agréable pour nos palais anglais. Je m'en tirai assez bien, connaissant les usages de la société, qui permettent de se débarrasser d'une assiette bien remplie après avoir fait semblant d'y toucher. Mais il n'en était pas de même d'Owen. Sa politesse était plus rigoureuse et plus formaliste; il était plaisant de voir les efforts qu'il faisait pour vaincre sa répugnance et avaler tout ce que lui servait notre hôte, en faisant à contre-coeur l'éloge de chaque morceau, éloge qui ne servait qu'à doubler son tourment. Le magistrat, charmé de son appétit, ne souffrait pas que son assiette restât vide un seul instant.
Lorsque la nappe fut ôtée, M. Jarvie prépara de ses propres mains un bowl de punch à l'eau-de-vie: c'était la première fois que j'en voyais faire de cette manière.
— Les citrons viennent de ma petite ferme de là-bas, nous dit-il en faisant un mouvement d'épaule pour désigner les Indes occidentales; et j'ai appris l'art de composer ce breuvage du vieux capitaine Coffinkey, qui, à ce qu'on m'a assuré, ajouta-t-il en baissant la voix, l'avait appris lui-même des flibustiers. C'est une liqueur excellente, et cela prouve qu'il peut sortir de bonnes marchandises même d'une mauvaise boutique. Quant au capitaine Coffinkey, c'était l'homme le plus honnête que j'aie connu, si ce n'est qu'il jurait à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Mais il est mort, il est allé rendre ses comptes, et j'espère qu'ils auront été en règle.
Nous trouvâmes le punch fort bon, et il servit de transition à une longue conversation entre Owen et notre hôte sur les débouchés que l'union de l'Écosse à l'Angleterre avait ouverts à Glascow pour le commerce avec les Indes occidentales et les colonies anglaises en Amérique. M. Owen prétendit que cette ville ne pouvait faire le chargement convenable pour ce pays sans faire des achats de marchandises en Angleterre.
— Point du tout, monsieur, point du tout! s'écria M. Jarvie avec chaleur: nous n'avons pas besoin de nos voisins, il ne nous faut que fouiller dans nos poches. N'avons-nous pas nos serges de Stirling, nos bas d'Aberdeen, nos étoffes de laine de Musselbourg et d'Édimbourg? Nous avons des toiles de toute espèce, meilleures et moins chères que les vôtres, et nos étoffes de coton ne le cèdent en rien à celles d'Angleterre. Non, non, monsieur, un hareng n'emprunte pas les nageoires de son voisin, un mouton se soutient sur ses propres jambes, et Glascow n'attend rien de personne. Tout cela n'est pas bien amusant pour vous, M. Osbaldistone, ajouta-t-il en voyant que je gardais le silence depuis longtemps; mais vous savez qu'un roulier ne peut s'empêcher de parler de ses harnais.
Pour m'excuser, je fis valoir les circonstances singulières de ma situation et les nouvelles aventures qui m'étaient arrivées dans la matinée. Je trouvai ainsi, comme je le désirais, l'occasion de les raconter en détail et sans être interrompu. La seule chose que j'omis dans ma narration fut la blessure légère que j'avais reçue, ne jugeant pas que cet accident méritât d'être rapporté. M. Jarvie m'écouta avec grande attention et un intérêt bien marqué, fixant sur moi de petits yeux gris pleins de feu, et ne m'interrompant que par quelques courtes interjections, ou pour prendre une prise de tabac. Quand j'arrivai au duel qui avait suivi ma rencontre avec Rashleigh, Owen leva les yeux et les mains au ciel sans pouvoir prononcer un seul mot, et M. Jarvie m'interrompit en s'écriant: — Fort mal! très mal! tirer l'épée contre votre parent! cela est défendu par toutes les lois divines et humaines; se battre dans l'enceinte d'une ville royale! cela est punissable d'amende et d'emprisonnement… Le parc du collège n'est pas privilégié. D'ailleurs c'est là surtout, il me semble, qu'on doit laisser régner la paix et la tranquillité… Croyez-vous qu'on ait donné aux collèges des terres qui rapportaient autrefois à l'évêque six cents livres de rente, compte franc et net, pour que des écervelés viennent s'y égorger! c'est bien assez que les écoliers s'y battent avec des boules de neige, de sorte que quand nous passons de ce côté, Mattie et moi, nous courons toujours le risque d'en avoir une par la tête… Mais voyons, continuez votre histoire.
Lorsque je parlai de la manière dont notre combat avait été interrompu, Jarvie se leva d'un air de surprise et parcourut la salle à grands pas en s'écriant: — Encore Rob!… Il est encore ici!… Il est donc fou, rien n'est plus sûr, et, qui pis est, il se fera pendre, à la honte de toute sa parenté. Cela ne peut lui manquer… Mon père le diacre lui a fait sa première paire de bas, mais c'est le diacre Treeplie, fabricant de cordes, qui lui fournira sa dernière cravate… Rien n'est plus sûr, il est sur le grand chemin de la potence… Mais continuez donc, M. Osbaldistone; pourquoi ne continuez-vous pas?
Je finis mon récit, mais quelque clarté que j'eusse tâché d'y mettre, M. Jarvie trouva que quelques endroits n'étaient pas suffisamment expliqués, et je ne pus les lui faire comprendre qu'en lui racontant toute l'histoire de Morris, et celle de ma rencontre avec Campbell chez le juge Inglewood, ce dont je désirais me dispenser. Il m'écouta d'un air sérieux, ne m'interrompit pas une seule fois, et garda le silence quand j'eus fini ma narration.
— Maintenant que vous voilà parfaitement instruit, M. Jarvie, lui dis-je, il ne me reste qu'à vous prier de me donner votre avis sur ce qu'exigent de moi l'intérêt de mon père et celui de mon honneur.
— C'est bien parlé, jeune homme, très bien parlé! demandez toujours les conseils des gens qui sont plus âgés et qui ont plus d'expérience que vous. Ne faites pas comme l'impie Roboam, qui consulta de jeunes têtes sans barbe, négligeant les vieux conseillers de son père Salomon, dont la sagesse, comme le remarqua fort bien M. Meikle-John en prêchant sur ce chapitre de la Bible, s'était sûrement répandue en partie sur eux. Mais il ne s'agit pas ici d'honneur, il est question de crédit. Honneur est un homicide, un buveur de sang, un tapageur qui trouble le repos public; Crédit au contraire est une créature honnête, décente, paisible, qui reste au logis et fait les choses à propos.
— Bien certainement, M. Jarvie, dit notre ami Owen, le crédit est un capital qu'il faut conserver à quelque escompte que ce puisse être.
— Vous avez raison, M. Owen, vous avez raison; vous parlez bien, avec sagesse, et j'espère que votre boule arrivera au but, quelque éloigné qu'il paraisse. Mais, pour en revenir à Rob, je pense qu'il rendra service à ce jeune homme, s'il en a les moyens. Le pauvre Rob a un bon coeur, et quoique j'aie perdu autrefois avec lui deux cents livres d'Écosse et que je ne m'attende pas beaucoup à revoir les mille livres que je lui ai prêtées depuis ce temps, cela ne m'empêchera jamais de lui rendre justice.
— Je dois donc le regarder comme un honnête homme, M. Jarvie, lui dis-je.
— Mais… hum! Il toussa plusieurs fois. Sans doute… il a… une honnêteté highlandaise, une manière d'honnêteté, comme on dit. Feu mon père le diacre riait beaucoup en m'expliquant l'origine de ce proverbe. Un certain capitaine Costlett faisait beaucoup valoir son loyalisme pour le roi Charles. Le clerc Pettigrew, dont vous avez sûrement entendu bien des histoires, lui demanda de quelle manière il servait le roi quand il se battait contre lui à Worcester, dans l'armée de Cromwell. Mais le capitaine Costlett avait réponse à tout. Il répliqua qu'il le servait _à sa manière, _et le mot est resté. Mon brave père riait bien toutes les fois qu'il contait cette histoire.
— Mais pensez-vous que celui que vous nommez Rob puisse me servir _à sa manière? _Croyez-vous que je puisse aller au rendez-vous qu'il m'a donné?
— Franchement et véritablement, il me semble que cela en vaut la peine. D'ailleurs vous voyez vous-même que vous courez ici quelques risques. Ce vaurien de Morris a un poste à Greenock, port situé près d'ici, à l'embouchure de la Clyde. Personne n'ignore que c'est un animal à deux pieds, avec une tête d'oie et un coeur de poule, qui se promène sur le quai, tourmentant le pauvre monde de _permis, _de _transits _et d'autres vexations semblables; mais, au bout du compte, s'il rend plainte contre vous, il faut qu'un magistrat fasse son devoir; vous pouvez être claquemuré entre quatre murailles en attendant les explications, et ce n'est pas ce qui arrangera les affaires de votre père.
— Tout cela est vrai; mais dois-je m'écarter de Glascow quand tout me porte à croire que cette ville est le principal théâtre des intrigues et des complots de Rashleigh? Dois-je me confier à la bonne foi très suspecte d'un homme dont tout ce que je connais, c'est qu'il craint la justice, qu'il a sans doute de bonnes raisons pour la craindre, et qui, pour quelque dessein secret et probablement criminel, a contracté des liaisons intimes avec l'auteur de notre ruine?
— Vous jugez Rob sévèrement, trop sévèrement, le pauvre diable; mais la vérité est que vous ne connaissez pas notre pays de montagnes que nous appelons les Highlands. Il est habité par une race qui ne nous ressemble en rien. On n'y trouve pas de baillis, pas de magistrats qui tiennent le glaive de la justice, comme le tenait mon digne père le diacre, et comme je le tiens à présent. C'est l'ordre du laird qui fait tout; dès qu'il parle, on obéit, et ils ne connaissent d'autres lois que la pointe de leur poignard. Leur claymore est ce que vous appelez en Angleterre le poursuivant ou le plaignant, et leur bouclier le défendant. La tête la plus dure est celle qui résiste le plus longtemps. Voilà comme s'instruit un procès dans les Highlands.
Owen leva les mains au ciel en soupirant, et j'avoue que cette description ne me donna pas un grand désir de visiter ces Highlands d'Écosse, où l'empire des lois était si méconnu.
— Nous n'entrons pas souvent dans ces détails, continua M. Jarvie, d'abord parce qu'ils nous sont familiers, et ensuite parce qu'il ne faut pas discréditer son pays, surtout devant les étrangers. C'est un vilain oiseau que celui qui souille son propre nid.
— Fort bien, monsieur; mais, comme ce n'est pas une curiosité impertinente, mais une nécessité urgente qui m'oblige à vous demander des informations, j'espère que vous me pardonnerez si je vous prie de me donner toutes celles qui sont en votre pouvoir. J'aurai à traiter pour les affaires de mon père avec plusieurs personnes de ce pays sauvage, et je sens que votre expérience peut m'être d'un grand secours. Cette petite dose de flatterie ne fut pas perdue.
— Mon expérience! dit le bailli, sans doute j'ai de l'expérience, et j'ai fait quelques calculs dans ma vie. Je vous dirai même, puisque nous sommes entre nous, que j'ai pris quelques renseignements par le moyen d'André Wylie, mon ancien commis, qui travaille maintenant chez Macvittie, Macfin et compagnie, mais qui vient assez volontiers le samedi soir boire un verre de vin avec son ancien patron. Puisque vous voulez vous laisser guider par les conseils d'un fabricant de Glascow, je ne suis pas homme à les refuser au fils de mon ancien correspondant, et mon père avant moi ne lui aurait pas dit non. J'ai pensé quelquefois à faire briller ma lumière devant le duc d'Argyle, ou devant son frère lord Hay; car à quoi bon la tenir sous le boisseau? Mais le moyen de croire que de si grands personnages fissent attention à ce que pourrait leur dire un pauvre fabricant? Ils pensent plus à la qualité de celui qui leur parle qu'aux choses qu'on leur dit. Ce n'est pas que je veuille mal parler de ce Mac-Callum More en aucune manière. Ne maudissez pas le riche dans votre chambre à coucher, dit le fils de Sidrach, car un oiseau lui portera vos paroles à travers les airs.
J'interrompis ces prolégomènes, qui étaient toujours la partie la plus diffuse des discours du bailli, pour l'assurer qu'il pouvait entièrement compter sur la discrétion de M. Owen et sur la mienne.
— Ce n'est pas cela, répliqua-t-il, ce n'est pas cela. Je ne crains rien; qu'ai-je à craindre? je ne dis du mal de personne. Mais c'est que ces hommes des Highlands ont le bras long, et, comme je vais parfois près de leurs montagnes voir quelques parents, je ne voudrais pas être en mauvaise renommée dans aucun de leurs clans. Quoi qu'il en soit, pour continuer… Ah! il faut que je vous dise que toutes mes observations sont fondées sur le calcul, sur les chiffres: M. Owen vous dira que c'est la véritable source et la seule démonstration de toutes les connaissances humaines.
Owen s'empressa de faire un signe d'approbation en entendant une proposition si conforme à ses idées; et notre orateur continua:
— Ces Highlands d'Écosse, comme nous les appelons, sont une sorte de monde sauvage rempli de rochers, de cavernes, de bois, de lacs, de rivières, et de montagnes si élevées que les ailes du diable lui-même seraient fatiguées s'il voulait voler jusqu'en haut. Or, dans ce pays, et dans les îles qui en dépendent, et qui ne valent pas mieux, ou qui, pour parler vrai, sont encore pires, il se trouve environ 230 paroisses, y compris les Orcades, dans lesquelles je ne saurais dire si c'est la langue gaélique qu'on parle, ou non, mais dont les habitants sont loin d'être civilisés. Maintenant, messieurs, je suppose par un calcul modéré que la population de chaque paroisse, déduction faite des enfants de neuf ans et au-dessous, soit de 800 personnes; ajoutons un quart à ce nombre, pour les enfants, et le total de la population sera de… Voyons, ajoutons un quart à 800 pour former le multiplicateur, 230 étant le multiplicande…
— Le produit, dit M. Owen qui entrait avec délices dans ces calculs statistiques de M. Jarvie, sera de 230 000.
— Juste, M. Owen, parfaitement juste! Maintenant le ban et l'arrière-ban de tous ces montagnards en état de porter les armes, de dix-huit à cinquante-huit ans, ne peut se calculer à moins du quart de la population, c'est-à-dire à 57 500 hommes. Or, messieurs, une triste vérité, c'est que ce pays ne peut fournir d'occupation, d'apparence d'occupation, à la moitié de cette population; c'est-à-dire que l'agriculture, le soin des bestiaux, la pêche, toute espèce de travail honnête, ne peuvent employer les bras de cette moitié, quoique trois d'entre eux ne fassent pas l'ouvrage d'un seul homme; car on dirait qu'une bêche et une charrue leur brûlent les doigts. Ainsi donc cette moitié de population sans occupation, montant à…
— 115 000 âmes, dit Owen, faisant moitié du produit total.
— Vous l'avez trouvé, M. Owen, vous l'avez trouvé!… Ainsi cette moitié de population dont nous pouvons supposer le quart en état de porter les armes, peut nous offrir 28 750 hommes dépourvus de tous moyens honnêtes d'existence, et qui peut-être ne voudraient pas y avoir recours, s'ils en trouvaient.
— Est-il possible, M. Jarvie, m'écriai-je, que ce soit là un tableau fidèle d'une portion si considérable de la Grande- Bretagne?
— Très fidèle, monsieur, et je vais vous le prouver clair comme la pique de Pierre Pasley…[90] Je veux bien supposer que chaque paroisse, l'une dans l'autre, emploie 50 charrues; c'est beaucoup pour le misérable sol que ces malheureuses créatures ont à labourer, et j'admets qu'il s'y trouve assez de pâturages pour leurs chevaux, leurs boeufs et leurs vaches. Maintenant, pour conduire les charrues et prendre soin des bestiaux, accordons 75 familles de six personnes, et ajoutons 50 pour faire un nombre rond, nous aurons 500 âmes, c'est-à-dire la moitié de la population, qui ne seront pas tout à fait sans ouvrage et pourront se procurer du lait aigre et de la bouillie; mais je voudrais bien savoir ce que vous ferez des 500 autres.
— Mais, au nom du ciel! M. Jarvie, quelles sont donc leurs ressources? je frémis en pensant à leur situation!
— Vous frémiriez davantage si vous étiez leur voisin… Supposons maintenant que la moitié de cette moitié se tire d'affaire honnêtement en travaillant pour les habitants des Lowlands, soit à faire la moisson, soit à faucher le foin, etc., combien de centaines et de milliers ne vous restera-t-il pas encore de ces Highlanders à longues jambes qui ne veulent ni travailler ni mourir de faim, qui ne songent qu'à mendier ou à voler, ou qui vivent aux dépens de leur chef en exécutant tous ses ordres quels qu'ils puissent être? Ils descendent par centaines dans les plaines voisines, pillent de tous côtés et emportent leur butin dans leurs montagnes. Chose déplorable dans un pays chrétien, d'autant plus qu'ils s'en font honneur et qu'ils disent qu'il est bien plus digne d'un homme de s'emparer d'un troupeau de bétail à la pointe de l'épée que de s'occuper en mercenaire de travaux rustiques. Les lairds eux-mêmes ne valent pas mieux. S'ils ne leur commandent pas le vol et le pillage, ils ne le leur défendent pas et ils leur donnent retraite ou souffrent qu'ils en trouvent une dans leurs montagnes, dans leurs bois, dans leurs forteresses, quand ils ont fait un mauvais coup. Chaque chef entretient sous ses ordres un aussi grand nombre de fainéants de son nom et de son clan, comme nous disons, qu'il peut en soudoyer, sans compter ceux qui sont en état de se soutenir eux-mêmes, n'importe par quels moyens. Armés de dirks, de fusils, de pistolets et de dourlachs[91], ils sont toujours prêts à troubler la paix du pays au premier signal du chef. Et voilà ce que sont depuis des siècles ces montagnards, misérables vagabonds qui n'ont de chrétien que le nom, et qui tiennent toujours dans l'inquiétude et dans les alarmes un voisinage paisible et tranquille comme le nôtre.
— Et ce Rob, lui demandai-je, votre parent, mon ami, est sans doute un de ces chefs qui entretiennent les troupes de fainéants dont vous venez de parler?
— Non, non, ce n'est pas un de leurs grands chefs, comme ils les appellent. Il est cependant du meilleur sang montagnard et descendu du vieux Glenstrae. Je connais sa famille, puisque nous sommes parents. Ce n'est pas que j'y attache grande importance; c'est l'image de la lune dans un seau d'eau; mais je pourrais vous montrer des lettres que son père, qui était le troisième descendant de Glenstrae, a écrites au mien, le digne diacre Jarvie, paix soit à sa mémoire! commençant par: Cher Diacre, et finissant, par: Votre affectueux parent à vos ordres. Elles sont relatives à quelque argent que mon père lui avait prêté, et le bon diacre les gardait comme pièces de renseignements. C'était un homme soigneux!
— Mais, s'il n'est pas un de ces chefs dont vous venez de parler, ce cousin vôtre jouit au moins d'un grand crédit et d'une certaine autorité dans les Highlands, je suppose.
— Oh! pour cela, vous pouvez le dire sans crainte de vous tromper. Il n'y a pas de nom qui soit mieux connu entre Lennox et le Breadalbane. Rob a mené autrefois une vie laborieuse, il faisait le commerce de bestiaux. C'était un plaisir de le voir avec son plaid et ses brogues, la claymore au côté, le pistolet à la ceinture, le fusil sous le bras et le bouclier derrière le dos, descendre de ses montagnes avec dix ou douze gillies[92] à ses ordres pour conduire dans nos marchés des troupeaux de plusieurs centaines de boeufs qui avaient l'air aussi sauvage que leurs conducteurs. Mais il faisait toutes ses affaires avec honneur et justice; et, s'il croyait que son vendeur avait fait un mauvais marché, il lui donnait une indemnité. Je l'ai vu faire une remise, en pareil cas, de cinq shillings par livre sterling.
— Vingt-cinq pour cent! s'écria Owen: c'est un escompte considérable!
— C'est pourtant ce qu'il faisait, monsieur, comme je vous le disais, surtout s'il croyait que le vendeur était pauvre et ne pouvait supporter cette perte: mais les temps devinrent durs; Rob se hasarda trop. Ce ne fut pas ma faute! ce ne fut pas ma faute! Je l'en avertis, il ne peut pas me le reprocher. Enfin il fit des pertes, il eut affaire à des créanciers, à des voisins impitoyables. On saisit ses terres, ses bestiaux, tout ce qu'il possédait; on chassa sa femme de sa maison pendant qu'il en était absent. C'est une honte! c'est une honte! Je suis un homme paisible, un magistrat; mais, si on en eût fait autant à ma servante Mattie, je crois que j'aurais fait revoir le jour au sabre que mon père le diacre portait à la bataille du pont de Bothwell. Rob revint chez lui: il y avait laissé l'abondance, il n'y retrouva que misère et désolation. Il regarda au nord, au sud, à l'est, à l'ouest et n'aperçut nulle part ni retraite, ni ressources, ni espérances. Que faire? Il enfonça sa toque sur ses yeux, ceignit sa claymore, se rendit aux montagnes, et devint un désespéré.
La voix manqua un instant au bon citadin. Quoiqu'il feignît de ne pas faire grand cas de la généalogie des Highlands, il attachait une certaine importance à sa parenté, et retraçait la prospérité passée de son ami avec un excès de sympathie qui rendait encore plus vifs sa compassion pour son malheur et ses regrets des événements qui en avaient été la suite.
— Ainsi donc, dis-je à M. Jarvie en voyant qu'il ne continuait pas sa narration, le désespoir porta votre infortuné parent à devenir un des déprédateurs dont vous m'avez parlé.
— Non, non, pas tout à fait, pas tout à fait! Il se mit à lever le _black-mail _dans tout le Lennox et le Menteith, et jusqu'aux portes du château de Stirling.
— _Black-mail![93] _Qu'entendez-vous par ces mots?
— Oh! voyez-vous, Rob eut bientôt amassé autour de lui une troupe de Toques-Bleues[94], car il était connu dans le pays pour un homme qui ne craignait rien: le nom de sa famille était ancien et honorable, quoiqu'on ait voulu l'avilir, le persécuter et l'éteindre depuis quelque temps. Elle s'était montrée avec éclat dans les guerres contre le roi, le parlement et l'Église épiscopale. Ma mère était une Mac-Gregor: peu m'importe qu'on le sache! Si bien que Rob se vit bientôt à la tête d'une troupe nombreuse et intrépide. Il dit qu'il était fâché des vols de bestiaux et des ravages du sud des Highlands, et il proposa d'en garantir tout fermier ou propriétaire qui lui paierait quatre pour cent de son fermage ou de son revenu; et c'était sans doute un faible sacrifice pour ne plus avoir à craindre le vol et le pillage dont Rob s'obligeait à les garantir. Si l'un d'eux perdait un seul mouton, il n'avait qu'à se plaindre à Rob, et celui-ci ne manquait pas de le lui faire rendre ou de lui en payer la valeur. Rob a toujours tenu sa parole. Je ne puis dire qu'il en ait jamais manqué. Personne ne peut accuser Rob de ne pas l'avoir tenue.
— C'est un singulier contrat d'assurance, dit M. Owen.
— Elle n'est pas légale, dit M. Jarvie, j'en conviens. Non, elle n'est pas légale; la loi prononce même des peines contre celui qui paie le _black-mail, _comme contre celui qui le lève. Mais, si la loi ne peut protéger ma maison et mes troupeaux, pourquoi n'aurais-je pas recours à un gentilhomme des Highlands qui peut le faire? Qu'on me réponde à cela!
— Mais, M. Jarvie, lui dis-je, ce contrat de _black-mail, _comme vous l'appelez, est-il purement volontaire de la part du fermier ou du propriétaire qui paie l'assurance? Si quelqu'un s'y refuse, qu'en arrive-t-il?
— Ah! ah! jeune homme, dit le bailli en riant et plaçant son index le long de son nez, vous croyez que vous me tenez là? Il est bien vrai que je conseillerais à mes amis de s'arranger avec Rob, car on a beau veiller, prendre des précautions, quand les nuits sont longues, il est bien difficile… Les Grahame et les Cohoon ne voulurent pas d'abord accepter ses conditions: qu'en arriva-t- il? Dès le premier hiver ils perdirent tous leurs bestiaux. De manière que la plupart crurent devoir accepter les propositions de Rob. C'est le meilleur des hommes quand on s'arrange avec lui; mais si vous lui résistez, autant vaudrait s'attaquer au diable.
— C'est par ses exploits en ce genre qu'il a armé contre lui les lois de sa patrie!…
— Armé contre lui? Oui, vous pouvez bien le dire, car, si on le tenait, son cou sentirait le poids de son corps. Mais il a des amis parmi les gens puissants, et je pourrais vous citer une grande famille qui le protège de tout son pouvoir, afin qu'il soit une épine dans le dos d'un autre. Et puis il a tant de ressources! Il a joué plus de tours qu'il n'en tiendrait dans un livre, dans un gros livre. Il a eu autant d'aventures que Robin Hood ou que William Wallace, et l'on en ferait d'éternelles histoires à raconter l'hiver au coin du feu. C'est une chose bien singulière, messieurs, moi qui suis un homme paisible, moi qui suis fils d'un homme paisible, car le diacre mon père ne s'est jamais querellé avec personne, si ce n'est dans l'assemblée du conseil commun; c'est une chose singulière, dis-je, que, quand je les entends raconter, il me semble que le sang montagnard s'échauffe en moi, et j'y trouve plus de plaisir, Dieu me pardonne! qu'à écouter des discours édifiants. Mais ce sont des vanités, de coupables vanités, des fautes contre la loi, des fautes contre l'Évangile.
— Mais quelle influence ce M. Robert Campbell peut-il donc avoir sur les affaires de mon père et sur les miennes? dis-je tout en continuant mes questions.
— Il faut que vous sachiez…, répondit M. Jarvie en baissant la voix, je parle ici entre amis et sous la rose[95]. Il faut donc que vous sachiez que les Highlands sont restés tranquilles depuis 1689, l'année de Killicankrie[96], mais comment l'a-t-on obtenu? par de l'argent, M. Owen, par de l'argent, M. Osbaldistone. Le roi Guillaume fit distribuer par Breadalbane, parmi les Highlanders, vingt bonnes mille livres sterling, et l'on dit même que le vieux comte en garda un bon lopin dans son sporran[97]. Ensuite feu la reine Anne fit des pensions aux chefs, de sorte qu'ils étaient en état de pourvoir aux besoins de ceux qui n'avaient pas d'ouvrage, comme je vous l'ai dit; ils se tenaient donc assez tranquilles, sauf quelques pillages dans les Lowlands, ce dont ils ne peuvent se déshabituer tout à fait; et quelques batailles entre eux, ce dont leurs voisins civilisés ne s'inquiètent guère. Mais, depuis l'avènement du roi George au trône, que Dieu protège! du roi actuel, il n'arrive plus chez eux ni argent ni pensions; les chefs n'ont plus le moyen de soutenir leurs clans, et un homme qui, d'un coup de sifflet, peut rassembler mille ou quinze cents hommes prêts à exécuter tous ses ordres doit pourtant trouver des moyens pour les nourrir; ainsi donc la tranquillité, l'espèce de tranquillité qui règne ne peut être de longue durée. Vous verrez (et il baissa la voix encore davantage), vous verrez qu'il y aura un soulèvement, un soulèvement en faveur des Stuarts. Les montagnards se répandront dans notre pays comme un torrent, ainsi qu'ils l'ont fait lors des guerres désastreuses de Montrose, et vous en entendrez parler avant qu'il se passe encore un an.
— Mais, encore une fois, M. Jarvie, je ne vois pas quel rapport tout cela peut avoir avec les affaires de mon père.
— Écoutez-moi, écoutez-moi donc. Rob peut lever au moins cinq cents hommes, et les plus braves du pays. Or, il doit prendre quelque intérêt à la guerre, car il y trouverait plus de profit qu'à la paix. Et pour vous parler à coeur ouvert, je soupçonne qu'il est chargé d'entretenir une correspondance entre les chefs des montagnards et quelques seigneurs du nord de l'Angleterre. Nous avons entendu parler du vol qui a été fait à Morris des deniers publics dont il était porteur, dans les monts Cheviot; et pour vous dire la vérité, M. Frank, le bruit s'était répandu que c'était un Osbaldistone qui avait fait ce vol de concert avec Rob, et l'on prétendait que c'était vous… Ne me dites rien, laissez- moi parler, je sais que cela n'est pas vrai. Mais il n'y avait rien que je ne pusse croire d'un jeune homme qui s'était fait comédien, et j'étais fâché que le fils de votre père menât un pareil train de vie. Mais à présent je ne doute nullement que ce ne soit Rashleigh ou quelque autre de vos cousins! car ils sont tous du même bois, papistes, jacobites, et ils croient que les deniers et les papiers du gouvernement sont de bonne prise. Ce Morris est tellement poltron que, quoiqu'il sache bien que c'est Rob qui l'a volé, il n'a jamais eu la hardiesse de l'en accuser publiquement, et peut-être n'a-t-il pas eu tout à fait tort, car ces diables de montagnards seraient gens à lui faire un mauvais parti, sans que tous les douaniers d'Angleterre pussent venir à bout de les en empêcher.
— J'avais eu le même soupçon depuis longtemps, M. Jarvie, et nous sommes parfaitement d'accord sur ce point; mais quant aux affaires de mon père…
— Soupçon, dites-vous? J'en suis bien certain. Je connais des gens qui ont vu quelques-uns des papiers qui étaient dans le portemanteau de Morris. Il est inutile que je vous dise ni qui, ni où, ni quand. Mais, pour en revenir aux affaires de votre père, vous devez bien penser que depuis quelques années les chefs des montagnards n'ont pas perdu de vue leurs intérêts. Votre père a acheté les bois de Glen-Disseries, de Glen-Kissoch, de Glen- Cailzie-chat et plusieurs autres; il a donné ses billets en paiement, et comme la maison Osbaldistone et Tresham jouissait d'un grand crédit, — et je le dirai en face comme en arrière de M. Owen, avant le malheur qui vient de lui arriver, il n'y avait pas de maison plus sûre et plus respectable, — les chefs montagnards qui avaient reçu ces billets pour comptant ont trouvé à les escompter à Édimbourg et à Glascow. Je devrais seulement dire à Glascow, car on trouve à Édimbourg plus d'orgueil que d'argent. De manière que…, vous voyez bien clairement où cela nous conduit?