CHAPITRE II.

«En 1773 Robert Burns vint vivre et loger avec moi, dans le dessein de revoir la grammaire anglaise etc., afin d'être plus capable d'instruire ses frères et sœurs à la maison. Il était avec moi jour et nuit, à l'étude, à tous les repas et dans toutes mes promenades. Au bout d'une semaine, je lui dis que, comme il possédait assez bien les parties du discours etc., j'aimerais à lui enseigner un peu de prononciation française, afin que lorsqu'il rencontrerait le nom d'une ville française, d'un navire, d'un officier ou quelque autre nom semblable dans les journaux, il pût le prononcer un peu comme du français. Robert fut heureux d'entendre cette proposition et nous attaquâmes immédiatement le français avec grand courage. On n'entendait plus autre chose que la déclinaison des noms, la conjugaison des verbes etc. Quand nous nous promenions ensemble, et même aux repas, je lui disais continuellement le nom des objets en français, au fur et à mesure qu'ils s'offraient; en sorte que d'heure en heure il accumulait une provision de mots et quelquefois de petites phrases. Bref, il prit si grand plaisir à apprendre, et moi à enseigner, qu'il était difficile de dire lequel des deux était le plus zélé, et, vers la fin de la seconde semaine de notre étude du français, nous commençâmes à lire un peu des aventures de Télémaque, dans les mots mêmes de Fénelon.Mais voici que les plaines de Mont-Oliphant commencèrent à jaunir et Robert rappelé dut abandonner les agréables scènes qui entouraient la grotte de Calypso et, armé d'une faucille, chercher la gloire en se signalant dans les champs de Cérès. Et c'est ce qu'il faisait, car bien qu'il n'eût que quinze ans, on me disait qu'il faisait l'ouvrage d'un homme.Aussi fus-je privé de mon très bon élève et d'un très agréable compagnon au bout de trois semaines, dont l'une fut entièrement consacrée à l'étude de l'anglais et les deux autres principalement à celle du français. Cependant je ne le perdis pas de vue; mais je faisais de fréquentes visites chez son père quand j'avais moi-même ma demi-journée de congé, et souvent j'y allais accompagné d'une ou deux personnes plus intelligentes que moi-même, afin que le bon William Burnes pût goûter une petite fête intellectuelle. Alors on passait à d'autres mains l'aviron. Le père et le fils s'asseyaient avec nous et nous goûtions une conversation où un raisonnement solide, des remarques sensées et un assaisonnement modéré de plaisanterie étaient si heureusement mêlés qu'elle était du goût de tout le monde. Robert avait cent choses à me demander sur les Français, etc. et le père, qui avait toujours en vue une instruction rationnelle, avait sans cesse quelques questions à poser à mes amis, plus instruits sur la physique ou les sciences naturelles ou la philosophie ou quelque autre sujet intéressant[30].»

«En 1773 Robert Burns vint vivre et loger avec moi, dans le dessein de revoir la grammaire anglaise etc., afin d'être plus capable d'instruire ses frères et sœurs à la maison. Il était avec moi jour et nuit, à l'étude, à tous les repas et dans toutes mes promenades. Au bout d'une semaine, je lui dis que, comme il possédait assez bien les parties du discours etc., j'aimerais à lui enseigner un peu de prononciation française, afin que lorsqu'il rencontrerait le nom d'une ville française, d'un navire, d'un officier ou quelque autre nom semblable dans les journaux, il pût le prononcer un peu comme du français. Robert fut heureux d'entendre cette proposition et nous attaquâmes immédiatement le français avec grand courage. On n'entendait plus autre chose que la déclinaison des noms, la conjugaison des verbes etc. Quand nous nous promenions ensemble, et même aux repas, je lui disais continuellement le nom des objets en français, au fur et à mesure qu'ils s'offraient; en sorte que d'heure en heure il accumulait une provision de mots et quelquefois de petites phrases. Bref, il prit si grand plaisir à apprendre, et moi à enseigner, qu'il était difficile de dire lequel des deux était le plus zélé, et, vers la fin de la seconde semaine de notre étude du français, nous commençâmes à lire un peu des aventures de Télémaque, dans les mots mêmes de Fénelon.

Mais voici que les plaines de Mont-Oliphant commencèrent à jaunir et Robert rappelé dut abandonner les agréables scènes qui entouraient la grotte de Calypso et, armé d'une faucille, chercher la gloire en se signalant dans les champs de Cérès. Et c'est ce qu'il faisait, car bien qu'il n'eût que quinze ans, on me disait qu'il faisait l'ouvrage d'un homme.

Aussi fus-je privé de mon très bon élève et d'un très agréable compagnon au bout de trois semaines, dont l'une fut entièrement consacrée à l'étude de l'anglais et les deux autres principalement à celle du français. Cependant je ne le perdis pas de vue; mais je faisais de fréquentes visites chez son père quand j'avais moi-même ma demi-journée de congé, et souvent j'y allais accompagné d'une ou deux personnes plus intelligentes que moi-même, afin que le bon William Burnes pût goûter une petite fête intellectuelle. Alors on passait à d'autres mains l'aviron. Le père et le fils s'asseyaient avec nous et nous goûtions une conversation où un raisonnement solide, des remarques sensées et un assaisonnement modéré de plaisanterie étaient si heureusement mêlés qu'elle était du goût de tout le monde. Robert avait cent choses à me demander sur les Français, etc. et le père, qui avait toujours en vue une instruction rationnelle, avait sans cesse quelques questions à poser à mes amis, plus instruits sur la physique ou les sciences naturelles ou la philosophie ou quelque autre sujet intéressant[30].»

Cette page, dans sa bonhomie simple et son enthousiasme un peu naïf, n'est-elle pas d'une âme excellente et saine? De son séjour auprès de Murdoch, Robert avait rapporté un dictionnaire et une grammaire français ainsi que les fameusesAventures de Télémaque. «En peu de temps, au moyen de ces livres, il acquit une connaissance du langage suffisante pour lire etcomprendre n'importe quel auteur français en prose. Ceci fut considéré comme une sorte de prodige et, par l'entremise de Murdoch, lui procura la connaissance de plusieurs jeunes garçons d'Ayr, qui à ce moment s'exerçaient à parler français, et l'attention de quelques familles, en particulier celle du DrMalcolm où la connaissance du français était une recommandation[31].»

Tous les personnages de cette histoire, même ceux qui sortent à peine du second plan, sont intéressants par cette soif de savoir et l'énergie de leur travail solitaire. Voici une autre figure qui apparaît à peine et qui est bien de ce monde-là. «Observant la facilité avec laquelle il avait acquis le français, M. Robinson, le maître d'écriture établi à Ayr, et ami particulier de M. Murdoch, après avoir acquis une connaissance considérable du latin par son propre effort, sans l'avoir jamais appris à l'école, conseilla à Robert de faire la même tentative en lui promettant toute l'aide en son pouvoir. Conformément à cet avis, celui-ci achetaLes Rudiments du latin, mais trouvant cette étude aride et peu intéressante, il l'abandonna peu après[31].» Ce maître d'écriture qui s'est fait par lui-même latiniste et qui veut enseigner la langue de Virgile et de Tite-Live à un petit paysan n'est pas non plus à passer sous silence.

Quant à Murdoch, après avoir continué pendant quelques années à enseigner à Ayr, il se fâcha avec le ministre de la paroisse et partit pour Londres. Il y vécut en y donnant des leçons de français aux Anglais et d'anglais aux étrangers; il paraît qu'il eut pour élève Talleyrand. À force de volonté, il avait réussi à posséder le français assez bien pour écrire unVocabulaire des Racines de la Langue Française; unEssai sur la Prononciation et l'Orthographe de la Langue Française. La renommée de Burns lui parvint à travers le bruit de Londres. Après une vie de peine, il arriva pauvre à la vieillesse. Les amis et les admirateurs du poète firent une souscription en sa faveur pour le retirer de l'indigence. Il mourut en 1824, à soixante-dix-sept ans, après avoir survécu vingt-huit ans à son élève favori. Il a mérité d'être uni à sa gloire, et il a droit au respect qui revient aux cœurs bons et aux vies d'honnêteté.

Il est à peu près clair, d'après la page citée plus haut, que Murdoch avait à cette époque modifié son opinion sur les deux frères. Une flamme était allumée dans Robert. Il était dès à présent facile de voir que la lueur qui se formait en lui n'était pas de même essence que chez les autres. Dans l'isolement de Mont-Oliphant dont Gilbert disait plus tard: «Rien ne pouvait être plus retiré que notre manière ordinaire de vivre à Mont-Oliphant; nous voyions rarement quelqu'un d'autre queles membres de notre famille[32]», dans cette solitude de pauvreté et ce travail sans trêve, Robert s'était jeté avec fureur dans la lecture.

Tout jeune, il avait aimé à lire et il semble avoir été très tôt sensible aux beautés littéraires. Il se rappelait, comme tous ceux qui aiment les lettres, le premier morceau qui lui avait fait impression et donné ce petit choc inoubliable qui éveille l'âme à des choses nouvelles. C'était la vision où Mirzah contemple, du sommet de la colline, la vie humaine, sous la forme d'un pont aux arches ruineuses jeté sur le torrent du temps, et discerne au-delà les îles bienheureuses, dans lesquelles reposent ceux qui furent gens de bien[33]. C'est un des beaux morceaux de prose anglaise, calme, harmonieux, et, en dépit de son affabulation orientale, éclairé d'une lumière qui semble empruntée aux allégories de Platon. «Je pouvais voir des personnes vêtues d'habits brillants avec des guirlandes sur la tête, passant entre les arbres, couchées au bord de fontaines ou reposant sur des lits de fleurs; et je pouvais entendre une harmonie confuse d'oiseaux chanteurs, d'eaux tombantes, de voix humaines et d'instruments de musique. Une allégresse grandit en moi à la découverte d'une scène si délicieuse.» À côté de cette noble page un autre morceau, également d'Addison, avait agi sur lui, un hymne de remerciement à Dieu après les dangers d'un voyage, d'une dignité un peu artificielle. «Le premier objet de composition littéraire dans lequel je me rappelle avoir pris plaisir était la vision de Mirzah et un hymne d'Addison commençant: «Combien bénis sont tes serviteurs, ô Seigneur.» Je me rappelle particulièrement une demi stance qui était une musique pour mes oreilles d'enfant; je rencontrai ces deux morceaux dans le recueil de Mason, un de mes livres de classe.» La strophe qui était restée dans sa mémoire est, en effet, une des meilleures du morceau. Addison fut ainsi doublement un initiateur pour Burns. Il lui révéla d'un même coup les deux côtés du plaisir littéraire: le pouvoir qu'ont les mots d'évoquer de belles images et la part de musique qu'ils peuvent contenir.

À partir de ce moment, il dévora tout ce qui lui tombait sous la main: vieux livres, volumes dépareillés, romans incomplets, ouvrages ennuyeux ou démodés. Il mettait à contribution les pauvres planches de livres des voisins. L'un d'eux lui prêtait deux volumes dePamela; le forgeron qui ferrait les chevaux lui prêtait laVie de William Wallace. Robert lisait tout cela avec une avidité et une ardeur sans égales. «Aucun livre n'était assez volumineux pour effrayer son zèle ou assez vieux pour refroidir ses recherches[34].» Lui-même a laissé la liste de ces lectures hétérogènes, rassemblées au hasard des prêts ou des trouvailles dans un panier debouquiniste. «Ma connaissance de l'histoire ancienne provenait de laGrammaire géographique de Guthrie et de Salmon; j'acquis duSpectateurmes connaissances de mœurs modernes, de littérature et de critique. Ces livres, avec les œuvres de Pope, quelques pièces de Shakspeare, Tull et Dicksonsur l'Agriculture, lePanthéon, l'Essaide Lockesur l'Entendement Humain, l'Histoire de la Biblede Stackhouse,le Jardinier anglaisde Justice, lesLecturesde Boyle, les œuvres d'Allan Ramsay, laDoctrine de l'Évangile sur le Péché origineldu DrTaylor, une collection choisie de chansons anglaises et lesMéditationsd'Hervey avaient été la mesure de mes lectures[35].» Et il ajoute ces mots qui font saisir à son origine sa vocation de chansonnier, au moment très précoce où l'action future point dans une préférence. «La collection de chansons était monvade mecum. Je les lisais et relisais, en conduisant mon chariot ou en allant au travail, chanson par chanson, vers par vers, notant soigneusement le tendre et le sublime; de l'affectation ou de la boursouflure. Je suis convaincu que je dois à cet exercice beaucoup de mon habileté de critique, telle quelle[35].»

Il n'est guère possible de parcourir la liste de ces auteurs sans faire une remarque importante et à laquelle les critiques anglais ne paraissent pas avoir prêté suffisamment attention. C'est, si on néglige les livres de renseignements, qu'Addison et Pope ont été les deux premiers maîtres littéraires de Burns; il a été formé, à l'âge où les impressions sont vives et profondes, par les deux écrivains les plus classiques de l'époque classique de la littérature anglaise, j'entends ceux qui ont le mieux possédé, l'un par art et l'autre par grâce de nature, la netteté et la sobriété de la forme, ceux également où l'idée s'ajuste sur un plan très raisonné. Burns a peu lu les auteurs colorés et imaginatifs duXVIesiècle. Dans sa jeunesse, il n'avait, on le voit, que quelques pièces de Shakspeare; il n'a connu Spenser que beaucoup plus tard, après qu'il avait déjà fourni la meilleure partie de son œuvre. Il doit peut-être, en partie, à ces modèles, ce que sa poésie a de court, d'arrêté et de direct, on pourrait presque dire de classique. Il faut ajouter à cette influence celle des chansons populaires, dont il parle lui-même et qui souvent, pour d'autres causes, ont des qualités analogues, avec plus de passion.

Le travail d'esprit que ces lectures excitaient faisait naître peu à peu dans ce jeune paysan la conscience confuse de sa force. Il était bien loin de croire qu'il serait jamais un écrivain, un poète. Mais il prenait lentement le sentiment de sa supériorité. Il était fier de ses lectures. Il aimait à se mêler à ces discussions théologiques familières aux paysansécossais, nourris de la lecture de la Bible, d'ouvrages religieux et de sermons raisonneurs. Il s'y jetait avec son impétuosité naturelle et une hardiesse, où entrait peut-être bien quelque envie d'étonner et de terrifier l'entourage. «Les discussions de théologie, vers cette époque, faisaient perdre à moitié la tête au pays, et moi, ambitieux de briller les dimanches, entre les sermons, dans les conversations, aux funérailles, etc., je pris l'habitude, quelques années plus tard, de mettre le calvinisme dans l'embarras, avec tant de chaleur et d'emportement, que je soulevai contre moi un haro d'hérésie qui n'a pas encore cessé à présent[36].» Il y employait déjà la vigueur et la souplesse de raisonnement qui devaient plus tard tant frapper les esprits cultivés d'Édimbourg, et sans doute aussi sa raideur de sarcasme. Il rapportait un certain orgueil de ces rencontres où il devait secouer ses adversaires comme il lui plaisait. À cela se mêlait une poussée obscure de rêves, de désirs, d'aspirations sans forme, et cependant claires et chères, car elles prenaient un corps dans la solitude des travaux champêtres, et la misère de sa vie leur donnait de la douceur. Tout cela s'ébauchait indistinct, au fond d'un gars robuste, gauche et timide, tantôt ombrageux et sombre, tantôt pris d'accès de sociabilité et de gaîté.

Cependant, ces jours assombris ne furent pas sans leur joie, et, pour employer le proverbe anglais, ces nuages eurent leur liseré d'argent. Au milieu de ces tracas, l'amour entra dans l'âme du poète et y éveilla la poésie. Ce fut une pastorale charmante et chaste qui restera mémorable dans l'histoire de la littérature écossaise. C'était au temps de la moisson. Les champs de Mont-Oliphant n'étaient pas aussi bruyants que ceux de ce fermier qui louait un musicien pour animer ses travailleurs et faisait tomber les gerbes au son des cornemuses. Toutefois la récolte est joyeuse partout, et il y a, dans l'emportement du faucheur lancé dans les blés, une sorte d'ivresse qui fait oublier les soucis. À chaque moissonneur, c'était la coutume d'adjoindre une moissonneuse qui le suivait, mettait en javelle les épis qu'il avait coupés. Robert avait quinze ans, mais il donnait le travail d'un homme. Il eut pour la première fois sa place et sa compagne. La fillette avait un an de moins que lui. Elle se nommait Nelly Kilpatrick; c'était la fille du forgeron qui avait jadis prêté à Burns laVie de Wallace[37]. L'Écosse n'est pas disposée à oublier le nom de cette famille qui a eu, à deux reprises, sur son poète, une telle influence. Burns a laissé lui-même le récit ravissant de cette idylle; il y a quelque chose de la simplicité et de la grâce de certains passages deDaphnis et Chloé.

Vous connaissez la coutume de nos campagnes d'associer un homme et une femme comme partenaires dans les travaux de la moisson. Dans mon quinzième automne, ma compagne était une ensorcelante créature qui comptait juste un automne moins que moi. La pauvreté de mon anglais me refuse le pouvoir de lui rendre justice dans ce langage, mais vous connaissez notre expression écossaise, elle était une «bonie, sweet, sonsie lass.» Bref, tout à fait sans en avoir conscience, elle m'initia à certaine passion délicieuse, que je tiens, quoi qu'en puissent dire le désappointement aigri, la prudence routinière et la philosophie pédante, pour la première des joies humaines et notre principal plaisir ici-bas. Comment elle attrapa la contagion, je n'en sais rien; vous autres, médecins, vous parlez beaucoup d'infection en respirant le même air, du toucher etc., mais je ne lui dis jamais expressément que je l'aimais. À la vérité, je ne savais pas bien moi-même pourquoi j'aimais tant à m'attarder en arrière avec elle, quand nous revenions au soir de notre travail; pourquoi les tons de sa voix faisaient frémir les cordes de mon cœur, comme une harpe éolienne; et particulièrement pourquoi mon pouls battait une charge si furieuse quand je la regardais et que je tenais dans mes doigts sa main pour en retirer les piquants d'orties et de chardons. Parmi ses autres titres à inspirer l'amour, elle chantait avec douceur, et c'est son réel écossais favori que j'essayai de traduire et d'exprimer en rimes.Je n'étais pas assez présomptueux pour m'imaginer que je pouvais faire des vers comme les vers imprimés, composés par des hommes qui possédaient le grec et le latin. Mais ma fillette chantait une chanson qui, disait-on, avait été composée par le fils d'un petit propriétaire de campagne, sur une des servantes de son père, dont il était épris. Je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas rimer aussi bien que lui, car excepté pour goudronner les moutons et mouler la tourbe (car son père vivait dans les moors) il n'avait pas plus d'habileté de savant que moi. Ainsi commencèrent en moi l'amour et la poésie qui, par moments, ont été mon seul et, jusqu'à cette dernière année, mon plus haut bonheur[38].

Vous connaissez la coutume de nos campagnes d'associer un homme et une femme comme partenaires dans les travaux de la moisson. Dans mon quinzième automne, ma compagne était une ensorcelante créature qui comptait juste un automne moins que moi. La pauvreté de mon anglais me refuse le pouvoir de lui rendre justice dans ce langage, mais vous connaissez notre expression écossaise, elle était une «bonie, sweet, sonsie lass.» Bref, tout à fait sans en avoir conscience, elle m'initia à certaine passion délicieuse, que je tiens, quoi qu'en puissent dire le désappointement aigri, la prudence routinière et la philosophie pédante, pour la première des joies humaines et notre principal plaisir ici-bas. Comment elle attrapa la contagion, je n'en sais rien; vous autres, médecins, vous parlez beaucoup d'infection en respirant le même air, du toucher etc., mais je ne lui dis jamais expressément que je l'aimais. À la vérité, je ne savais pas bien moi-même pourquoi j'aimais tant à m'attarder en arrière avec elle, quand nous revenions au soir de notre travail; pourquoi les tons de sa voix faisaient frémir les cordes de mon cœur, comme une harpe éolienne; et particulièrement pourquoi mon pouls battait une charge si furieuse quand je la regardais et que je tenais dans mes doigts sa main pour en retirer les piquants d'orties et de chardons. Parmi ses autres titres à inspirer l'amour, elle chantait avec douceur, et c'est son réel écossais favori que j'essayai de traduire et d'exprimer en rimes.

Je n'étais pas assez présomptueux pour m'imaginer que je pouvais faire des vers comme les vers imprimés, composés par des hommes qui possédaient le grec et le latin. Mais ma fillette chantait une chanson qui, disait-on, avait été composée par le fils d'un petit propriétaire de campagne, sur une des servantes de son père, dont il était épris. Je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas rimer aussi bien que lui, car excepté pour goudronner les moutons et mouler la tourbe (car son père vivait dans les moors) il n'avait pas plus d'habileté de savant que moi. Ainsi commencèrent en moi l'amour et la poésie qui, par moments, ont été mon seul et, jusqu'à cette dernière année, mon plus haut bonheur[38].

Cette première chanson, pour laquelle il conserva toujours une tendresse secrète, était, faut-il le dire? un pauvre essai tout gauche. Lui-même déclarait plus tard qu'elle était «puérile et sotte», mais qu'elle lui plaisait toujours parce qu'elle lui rappelait ces jours heureux où son cœur était honnête et sa langue sincère[39]. Elle est cependant intéressante par le mélange de bonnes intentions et de platitudes, s'embrouillant dans une maladresse de débutant. Elle marque bien d'où est parti le poète, et permet de mesurer ses progrès.

Ô jadis j'aimais une jolie fillette,Oui, et Je l'aime encore;Et tant que la vertu réchauffera ma poitrine,J'aimerai ma jolie Nell.J'ai vu des fillettes aussi jolies,Et j'en ai vu mainte aussi bien mise;Mais pour un air modeste et gracieux,Je ne vis jamais sa pareille.Une jolie fillette, je le confesse,Est agréable à l'œil;Mais, sans d'autres meilleures qualités,Elle n'est pas la fillette qu'il me faut.Mais l'air de Nelly est gai et doux,Et, ce qui vaut mieux que tout,Sa réputation est complèteEt claire sans une tache.Elle s'habille si net et si propre,À la fois décente et gentille;Et puis, il y a quelque chose dans sa marcheQui fait paraître bien n'importe quelle toilette.Une mise voyante, un air douxPeuvent toucher légèrement le cœur;Mais c'est l'innocence et la modestieQui polissent la flèche toujours.C'est ce qui me plaît en Nelly,C'est ce qui enchante mon âme,Car, absolument, dans mon cœur,Elle règne sans contrôle[40].

Ô jadis j'aimais une jolie fillette,Oui, et Je l'aime encore;Et tant que la vertu réchauffera ma poitrine,J'aimerai ma jolie Nell.

J'ai vu des fillettes aussi jolies,Et j'en ai vu mainte aussi bien mise;Mais pour un air modeste et gracieux,Je ne vis jamais sa pareille.

Une jolie fillette, je le confesse,Est agréable à l'œil;Mais, sans d'autres meilleures qualités,Elle n'est pas la fillette qu'il me faut.

Mais l'air de Nelly est gai et doux,Et, ce qui vaut mieux que tout,Sa réputation est complèteEt claire sans une tache.

Elle s'habille si net et si propre,À la fois décente et gentille;Et puis, il y a quelque chose dans sa marcheQui fait paraître bien n'importe quelle toilette.

Une mise voyante, un air douxPeuvent toucher légèrement le cœur;Mais c'est l'innocence et la modestieQui polissent la flèche toujours.

C'est ce qui me plaît en Nelly,C'est ce qui enchante mon âme,Car, absolument, dans mon cœur,Elle règne sans contrôle[40].

Ce furent les premiers vers et le premier amour de Burns. Tous deux lui restèrent chers. «Elle est pleine de défauts, disait-il, mais je me souviens que je la composai dans un enthousiasme extravagant de passion, et aujourd'hui même, je n'y puis pas penser que ce souvenir ne fasse fondre mon cœur et bondir mon sang[41].» Il conserva de la reconnaissance pour l'enfant qui avait fait jaillir en lui la première chanson.

Je me rappelle, il y a longtemps,Alors que j'étais sans barbe, jeune et timide,Quand je commençais à être capable de battre en grangeOu de conduire un attelage à la charrue,Et que, bien que fatigué et endolori souvent,J'étais tout fier d'apprendre,La première fois où, dans les blés jaunis,Je fus compté pour un homme,Et où, avec les autres, chaque gai matin,J'eus, à ma place, mon sillon et ma fillette;À faucher ferme, à enlever fermeChaque rangée de javelles,Dans le babil et les légers propos,La journée se passait.Dès alors un souhait me vint (je sais sa puissance)Un souhait qui, jusqu'à ma dernière heure,Gonflera fortement ma poitrine,De pouvoir, pour la vieille Écosse aimée,Faire un plan ou un livre utile,Ou chanter une chanson tout au moins;Le rude chardon aigu, qui s'étalait à l'aiseDans l'orge aux épis barbelés,J'en détournais les cisailles du sarcleur,Et j'épargnais le cher emblème;Aucune nation, aucune positionNe pouvaient exciter mon envie;Écossais toujours, sans reproche toujours,Je ne savais pas de plus haut éloge.Cependant les éléments de la poésie,Informes, embrouillés, le bon et le mauvais,Pêle-mêle flottaient dans mon cerveau,Jusqu'à ce que, pendant cette moisson dont je parle,Ma compagne dans la bande joyeuse,Éveillât les chants qui se formaient;Je la vois encore la jolie filletteQui a allumé mes rimailles,Son sourire ensorcelant, ses yeux malins,Qui faisaient frémir les cordes de mon cœur,Je m'enflammai, inspiréPar ses regards qui portaient la flamme,Mais fauchant avec rage, abattant l'ouvrage,Je n'osai jamais parler[42].

Je me rappelle, il y a longtemps,Alors que j'étais sans barbe, jeune et timide,Quand je commençais à être capable de battre en grangeOu de conduire un attelage à la charrue,Et que, bien que fatigué et endolori souvent,J'étais tout fier d'apprendre,La première fois où, dans les blés jaunis,Je fus compté pour un homme,Et où, avec les autres, chaque gai matin,J'eus, à ma place, mon sillon et ma fillette;À faucher ferme, à enlever fermeChaque rangée de javelles,Dans le babil et les légers propos,La journée se passait.

Dès alors un souhait me vint (je sais sa puissance)Un souhait qui, jusqu'à ma dernière heure,Gonflera fortement ma poitrine,De pouvoir, pour la vieille Écosse aimée,Faire un plan ou un livre utile,Ou chanter une chanson tout au moins;Le rude chardon aigu, qui s'étalait à l'aiseDans l'orge aux épis barbelés,J'en détournais les cisailles du sarcleur,Et j'épargnais le cher emblème;Aucune nation, aucune positionNe pouvaient exciter mon envie;Écossais toujours, sans reproche toujours,Je ne savais pas de plus haut éloge.

Cependant les éléments de la poésie,Informes, embrouillés, le bon et le mauvais,Pêle-mêle flottaient dans mon cerveau,Jusqu'à ce que, pendant cette moisson dont je parle,Ma compagne dans la bande joyeuse,Éveillât les chants qui se formaient;Je la vois encore la jolie filletteQui a allumé mes rimailles,Son sourire ensorcelant, ses yeux malins,Qui faisaient frémir les cordes de mon cœur,Je m'enflammai, inspiréPar ses regards qui portaient la flamme,Mais fauchant avec rage, abattant l'ouvrage,Je n'osai jamais parler[42].

Vingt années après, lorsqu'il donnait au recueil publié par Johnson ses plus parfaites chansons, la dernière qu'il envoya fut cette modeste chanson d'autrefois, qui avait été la primevère de sa poésie. Et après que tant d'amours si divers, les uns chastes et distants, les autres ardents et douloureux, d'autres vulgaires, tous sincères, eurent secoué son cœur de leurs joies et de leurs chagrins, l'image de cette affection enfantine, éclose dans les premiers blés coupés, lui revenait avec toute sa grâce.

Peu de temps après cette aventure et dans le courant de sa dix-septième année, il se fit en lui une crise. Ce n'était pas qu'il se transformât; mais il se manifestait. L'homme excessif qu'il devait être perçait à travers l'adolescent, et sa vie commença à affecter la tournure qu'elle devait garder jusqu'au bout. On put voir apparaître en lui, dans leurs premières et encore faibles manifestations, l'emportement dans le plaisir qui venait de son tempérament, le besoin de primer et de briller qui venait de sa supériorité intellectuelle, et un désir de sociabilité bruyante dont lui-même a bien marqué les causes, les unes gaies, les autres sombres: unecertaine jovialité naturelle qui l'attirait vers les autres, et une hypocondrie contractée dans des misères précoces qui le poussait hors de lui. À côté de ces causes d'entraînement et de danger, on eût pu discerner un manque de soutien et de direction morale. Et du même coup on eût aperçu que, à cette absence de principes rigides, grâce auxquels il eût accepté sa position comme un devoir,—ce qui probablement avait été le cas de son père—s'ajoutait un manque de proportion entre ses facultés et leur champ d'action, et que cet écart était excessif, inquiétant. Son lot ne l'avait pas placé dans une de ces existences solidement établies qui maintiennent leur homme. Il a eu lui-même conscience de ce travail et il en a fort bien distingué les éléments: «Le grand malheur de ma vie fut de n'avoir jamais de but. J'avais senti de bonne heure quelques éveils d'ambition, mais c'étaient les tâtonnements aveugles du Cyclope d'Homère autour des murailles de sa caverne. Les deux seules portes par lesquelles je pouvais entrer dans les champs de la fortune étaient la plus lésinarde économie ou le petit art chicanant de faire des marchés. La première est une ouverture si étroite que je ne pus jamais me rapetisser assez pour y passer. La seconde... j'ai toujours abhorré la souillure de son seuil. Ainsi privé de tout dessein et de tout but dans la vie, avec un fort appétit de sociabilité—qui provenait autant d'une gaîté native que d'un orgueil d'observations et de remarques—j'avais une teinte d'hypocondrie constitutionnelle qui me faisait fuir la solitude. Ajoutez à tous ces mobiles vers une vie sociable, que ma réputation de savant en livres, un certain talent aventureux de logique, une certaine force de pensée et quelque chose comme les rudiments du bon sens faisaient que j'étais généralement un hôte bien accueilli. Aussi n'est-ce pas grande merveille que toujours «quand deux ou trois étaient réunis j'étais au milieu d'eux[43].» Là était le danger. Qui n'en a connu, à un niveau plus bas, de ces jeunes paysans, que la nature a doués d'une certaine force comique, sans lesquels il n'y a pas de bonne partie ni de rires bruyants, qui sont les rois et les oracles, et plus tard les victimes, des cabarets de bourgades?

Ces premières apparitions du véritable tempérament de son fils durent peiner et courroucer William Burnes. Austère et religieux, rendu plus sombre par le malheur et plus exigeant par la misère, il voyait avec chagrin son aîné chercher des occasions de dissipation et de dépense. Le premier différend se produisit entre le père et le fils quand celui-ci se mit dans l'idée de suivre une de ces écoles de danse qui commençaient à se répandre dans la campagne, au grand scandale des rigides. La danse, qui n'est en somme qu'un prétexte au rapprochement des deux sexes, avait toujours été chose haïssable au Presbytérianisme. Elle avait longtemps été prohibée, même aux mariages. Certaines paroisses avaientinterdit, à cet effet, la présence de cornemusiers aux noces, et décrété que les hommes et les femmes «coupables de danses promiscueuses» comparaîtraient en lieu public et confesseraient leur faute[44]. Quand on ouvrit en 1723 la premièreassembléeou réunion dansante à Édimbourg, il fallut une véritable polémique. Il y eut des brochures publiées contre cette abomination, et Allan Ramsay dut écrire un poème pour la défendre[45]. Dans les campagnes c'était une chose inouïe. Le charmant et admirable volume de John GaltLes Annales de la Paroisse, qu'on a heureusement comparé auVicaire de Wakefieldet qui lui est comparable, note l'effet que produisait, vers cette époque, l'arrivée dans une paroisse rurale de cette cause de relâchement et de vanité. «Pendant le courant de cette année (1761) une chose se produisit qui mérite d'être enregistrée, parce qu'elle manifeste l'effet que la contrebande commençait à exercer sur les mœurs du pays. Un M. Macskipnish, originaire des Hautes-Terres, qui avait été valet de chambre d'un major pendant ses campagnes et fait prisonnier avec lui par les Français, ayant été relâché dans un échange, ouvrit une école de danse à Irville. Il avait appris cet art de la façon la plus distinguée, à la mode de Paris et de la Cour de France. Jamais de mémoire d'homme on n'avait, dans tout ce côté de la contrée, entendu parler de quelque chose comme une école de danse. Les pas et les cotillons de M. Macskipnish firent un tel bruit que tous les gars et les fillettes, qui avaient un peu de temps et d'argent, allaient le trouver au grand dommage de leur travail[46].» On comprend que William Burnes ait eu toutes sortes d'objections à ce que Robert fréquentât une de ces écoles. Il y a apparence qu'il essaya de l'en dissuader et que son fils ne l'écouta pas; puis qu'il le lui défendit et que son fils lui désobéit. Ce qu'il y a d'assuré, c'est qu'un dissentiment durable se produisit à ce propos entre le père et le fils, une de ces fêlures qui font qu'une affection n'a plus jamais le même son qu'avant. Il suffit d'en lire l'aveu dans l'autobiographie de Burns. «Dans ma dix-septième année, pour donner à mes manières un coup de brosse, j'allai à une école de danse de campagne. Mon père avait une antipathie inexplicable contre ces réunions. J'y allai—ce dont je me repens encore aujourd'hui—absolument en dépit de ses ordres. Mon père, comme je l'ai dit auparavant, était le jouet de colères violentes. Par suite de ce fait de rébellion, il conçut envers moi une sorte d'éloignement qui, je le crois, fut une cause de la dissipation qui marqua mes années futures[47].»

Cette fréquentation de l'école de danse avec ses attraits et ses rencontres, et cette révolte, n'étaient qu'un symptôme du tumulte d'âme qui se faisait en lui. L'idylle délicate de la moisson avait jeté l'étincelle dans un cœur étrange qui se mit à flamber follement, et à tout propos, et pour toujours. Presque aussitôt commença pour Burns ce libertinage, ce vagabondage de cœur, qui est la marque de sa vie. Il semble avoir secoué sa timidité et assumé du premier coup l'audace, l'esprit d'aventure et, selon son expression, la dextérité d'un don Juan. L'amour devint pour lui une sorte d'ivresse dans laquelle il se complut dès lors.

Toute cette éclosion prit peu de temps. Juste un an après la jeune moissonneuse, il était occupé d'aventures d'un autre caractère. Vaguement désireux sans doute d'échapper à l'existence de misère où son père s'enfonçait, il alla passer, chez un frère de sa mère, une partie de son dix-septième été, afin d'étudier sous le maître d'école du petit village de Kirkosvald, qui avait une renommée dans la contrée pour la géométrie et la levée des plans. C'était un long séjour que Burns faisait hors du regard paternel. L'endroit était mal choisi. Toute cette côte du district de Carrick était infestée de contrebande qui se faisait avec l'île de Man, nid de contrebandiers. «Ce fut cette année-là, dit M. Balwhidder dansLes Annales de la Paroisse, que la grande extension de la contrebande corrompit toute la côte ouest, spécialement les basses terres dans les environs de Troon et de Loans. Le thé passait comme paille de blé, l'eau-de-vie comme eau de puits, et le gaspillage de toutes choses était terrible. On ne s'occupait plus que des porte-balles, qui passaient à cheval dans le jour, et des gens de l'excise, dans la nuit,—et des batailles entre les contrebandiers et les gens du roi, sur terre et sur mer. Il y eut une débauche et une ivrognerie continuelles, et notre paroisse, qui n'était qu'au bord de ce tourbillon d'iniquités, passa des moments terribles[48].» Burns trouva là des brutalités et des audaces nouvelles, les orgies lourdes et âpres de cette populace de receleurs et de smuggleurs. Il se mêla à eux, prit part à leurs séances de cabarets. Ce n'était pas seulement l'attrait de ces beuveries, mais plus encore son désir d'observation, d'étudier les caractères, qui se montrait déjà en lui. Il se trouva là avec des types nouveaux et bien marqués. Enfin il mélangea à tout cela une intrigue dont le ton si différent de celui de l'année précédente montre bien le chemin parcouru.

«Une autre circonstance de ma vie, qui produisit des altérations considérables sur mon esprit et mes mœurs, fut que je passai mon dix-septième été à une bonne distance de la maison, sur une côte de contrebandiers, à une école connue, pour apprendre la mensuration, l'arpentage, l'art d'employer les cadrans etc., où je fis d'assez bons progrès. Mais je fis de plus grands progrès dans la connaissance du genre humain.La contrebande était à cette époque-là en pleine prospérité; les scènes de débauche fanfaronne et de dissipation bruyante m'avaient été jusque-là inconnues, et je n'étais pas ennemi d'une existence sociable. Bien que j'apprisse ici à regarder sans émoi un large compte de taverne, et à me mêler sans peur dans des bagarres d'ivrognes, néanmoins j'avançai haut la main dans ma géométrie, jusqu'au moment où le soleil entra dans la Vierge, un mois qui met toujours le carnaval dans mon cœur. Une charmante fillette, qui vivait dans la maison porte à porte avec l'école, renversa ma trigonométrie et m'envoya par la tangente hors de la sphère de mes études. Je continuai à lutter avec mes sinus et cosinus encore pendant quelques jours; mais étant sorti dans le jardin, par un joli midi charmant, pour prendre l'altitude du soleil, je rencontrai mon ange:«Comme Proserpine cueillant des fleurs,Elle-même fleur plus belle.»Il devint inutile de songer à faire rien de bon à l'école. La dernière semaine de mon séjour, je ne fis rien d'autre que de mettre à l'envers toutes les facultés de mon âme à propos d'elle, ou de me glisser dehors pour la rencontrer, et les deux dernières nuits de mon séjour dans le pays, si le sommeil avait été un péché mortel, j'aurais été innocent[49].»

«Une autre circonstance de ma vie, qui produisit des altérations considérables sur mon esprit et mes mœurs, fut que je passai mon dix-septième été à une bonne distance de la maison, sur une côte de contrebandiers, à une école connue, pour apprendre la mensuration, l'arpentage, l'art d'employer les cadrans etc., où je fis d'assez bons progrès. Mais je fis de plus grands progrès dans la connaissance du genre humain.La contrebande était à cette époque-là en pleine prospérité; les scènes de débauche fanfaronne et de dissipation bruyante m'avaient été jusque-là inconnues, et je n'étais pas ennemi d'une existence sociable. Bien que j'apprisse ici à regarder sans émoi un large compte de taverne, et à me mêler sans peur dans des bagarres d'ivrognes, néanmoins j'avançai haut la main dans ma géométrie, jusqu'au moment où le soleil entra dans la Vierge, un mois qui met toujours le carnaval dans mon cœur. Une charmante fillette, qui vivait dans la maison porte à porte avec l'école, renversa ma trigonométrie et m'envoya par la tangente hors de la sphère de mes études. Je continuai à lutter avec mes sinus et cosinus encore pendant quelques jours; mais étant sorti dans le jardin, par un joli midi charmant, pour prendre l'altitude du soleil, je rencontrai mon ange:

«Comme Proserpine cueillant des fleurs,Elle-même fleur plus belle.»

Il devint inutile de songer à faire rien de bon à l'école. La dernière semaine de mon séjour, je ne fis rien d'autre que de mettre à l'envers toutes les facultés de mon âme à propos d'elle, ou de me glisser dehors pour la rencontrer, et les deux dernières nuits de mon séjour dans le pays, si le sommeil avait été un péché mortel, j'aurais été innocent[49].»

Le changement dans la manière de sentir est bien apparent. Ce n'est déjà plus l'amour involontaire et troublé et subi; c'est je ne sais quelle façon délibérée et provoquante de s'y abandonner, un parti pris d'aimer, le goût à rechercher le moment le plus pétillant et le plus capiteux de l'amour, c'est-à-dire les commencements, où l'incertitude fait les joies plus soudaines et plus fortes, outre qu'elles sont neuves. «Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, disait déjà don Juan, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement[50].»

Il est bien vrai cependant que la poésie et l'amour se tenaient dans le cœur de Burns. Cette seconde aventure lui fournit le thème d'une chanson qui, à un an d'intervalle, est aussi loin de sa première chanson, que ses sentiments étaient loin du trouble juvénile qu'il avait ressenti. Quels pas étonnants faisait ce garçon, capable désormais d'écrire des strophes comme celles-ci:

Maintenant les vents d'ouest et les fusils meurtriersRamènent le plaisant temps d'automne;Le coq de marais s'envole sur ses ailes bruissantesParmi la bruyère fleurissante;Maintenant les grains, ondoyant au loin sur la plaine,Réjouissent le fermier fatigué,Et la lune brille clairement quand j'erre la nuitPour songer à ma charmeresse.Mais, ô chère Peggy, la soirée est claire,Pressées volent les effleurantes hirondelles,Le ciel est bleu, les champs à la vueNe sont que vert fané et que jaune;Viens errer, viens suivre notre chemin joyeux,Et voir les charmes de la nature,Les blés frémissants, l'épine en fruitsEt toutes les créatures heureuses.Nous marcherons lentement, nous parlerons doucement,Jusqu'à ce que la lune silencieuse brille clairement,Je serrerai ta taille et dans tes bras aimantsJe jurerai combien je t'aime chèrement:Les averses printanières aux fleurs en boutons,L'automne au fermier,Ne sont pas aussi chers que tu l'es pour moi,Ma belle, mon aimable charmeresse[51].

Maintenant les vents d'ouest et les fusils meurtriersRamènent le plaisant temps d'automne;Le coq de marais s'envole sur ses ailes bruissantesParmi la bruyère fleurissante;Maintenant les grains, ondoyant au loin sur la plaine,Réjouissent le fermier fatigué,Et la lune brille clairement quand j'erre la nuitPour songer à ma charmeresse.

Mais, ô chère Peggy, la soirée est claire,Pressées volent les effleurantes hirondelles,Le ciel est bleu, les champs à la vueNe sont que vert fané et que jaune;Viens errer, viens suivre notre chemin joyeux,Et voir les charmes de la nature,Les blés frémissants, l'épine en fruitsEt toutes les créatures heureuses.

Nous marcherons lentement, nous parlerons doucement,Jusqu'à ce que la lune silencieuse brille clairement,Je serrerai ta taille et dans tes bras aimantsJe jurerai combien je t'aime chèrement:Les averses printanières aux fleurs en boutons,L'automne au fermier,Ne sont pas aussi chers que tu l'es pour moi,Ma belle, mon aimable charmeresse[51].

Le développement se faisait en lui avec une rapidité singulière. Tout lui était une source d'acquisitions et chaque semaine était une étape. C'était un esprit qui grandissait à vue d'œil. Ces quelques semaines passées loin de chez lui, au milieu de physionomies et de façons nouvelles, lui avaient été profitables à un degré qu'on ne soupçonnerait pas si l'on n'avait son témoignage. «Je revins chez moi, dit-il en parlant de cette excursion, ayant fait des progrès considérables. Mes lectures s'étaient élargies de l'addition très importante des œuvres de Thomson et de Shenstone; et j'engageai plusieurs de mes camarades d'école à entretenir avec moi une correspondance littéraire. J'avais trouvé une collection de lettres par les beaux esprits du règne de la reine Anne, et je les relisais très dévotieusement. Je conservais copie de celles de mes propres lettres qui me plaisaient, et la comparaison entre elles et les compositions de la plupart de mes correspondants flattait ma vanité. Je poussai ce caprice si loin que, quoique je n'eusse pas pour trois liards d'affaires au monde, chaque poste m'apportait autant de lettres que si j'avais été un lourd et laborieux fils du journal et du grand-livre[52].»

Toutes ces choses, clartés ou flammes, éclataient dans les soucis plus sombres chaque jour qui entouraient la famille. Malgré le courage et les privations de tous, les affaires allaient en empirant. Le propriétaire de William Burnes, celui qui lui avait prêté cent livres et lui témoignait de la bonté, était mort; cette mort était pour les pauvres gens le dernier coup de malheur. La gestion des biens était tombée entre les mains d'un intendant cruel, brutal. La tristesse s'augmentait de scènes, de menaces et de violences. «Pour compléter la malédiction, nous tombâmes entre les mains d'un agent qui a posé pour la peinture que j'ai donnée d'un de ces hommes dansLes deux chiens...Monindignation bout encore au souvenir des lettres menaçantes et insolentes de ce chenapan et de ce despote, qui nous mettaient tous en larmes[53].» Par les vers auxquels il fait allusion, on a ces scènes devant les yeux:

J'ai remarqué le jour d'audience de nôtre seigneur,Et maintefois mon cœur en a été attristé;Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent,Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant!Il frappe du pied et menace, maudit et jureQu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien;Tandis qu'ils doivent se tenir debout, avec un aspect humble,Et tout entendre, et craindre et trembler[54].

Plus d'une fois, tandis que le père accablé acceptait tout et que les femmes étaient en pleurs, les deux garçons durent se retenir, les poings crispés, pour ne pas jeter ce butor dehors, lui surtout, ce gars aux yeux flamboyants dont la force était terrible et qui avait en lui des énergies de colères aussi violentes que celles d'amour. Que d'affronts ils dévorèrent, bouleversés par la rage d'honnêtes gens brutalisés jusque dans leur désespoir! Il n'y a pas de doute que ces humiliations n'aient été le germe de rancunes et de colères qui se font sentir dans toute la correspondance de Burns, et qui, à bien des années de là, firent de plusieurs de ses pièces des cris redoutables de revendication sociale. Ces temps doivent avoir été horribles à traverser. En dehors des chansons d'amour, les seuls vers qui aient subsisté de cette période sont des plaintes, des lamentations comme cette chanson qui est placée dans la bouche «d'un fermier ruiné»:

Le soleil est enfoncé à l'ouest,Toutes les créatures sont retirées au repos,Tandis qu'ici je suis assis, douloureusement assiégéDe chagrins, de douleurs, de peines;Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!L'homme prospère est endormi,Il n'entend pas les tourbillons de vent passer;Mais la misère et moi veillons, guettonsLa morne tempête souffler;Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!Là dort la chère compagne de mon cœur;Ses soucis pour un instant reposent;Faut-il que je te voie, orgueil de mes jeunes ans,Ainsi descendue et tombée!Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!Mes doux bébés reposent dans ses bras,Les craintes anxieuses n'alarment pas leurs petits cœurs;Mais pour eux mon cœur souffreDe maintes angoisses amères;Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!Je fus jadis par la fortune caressé,Je pus jadis soulager la détresse;Maintenant le maigre soutien de la vie durement gagnéMon destin me l'accorde à peine;Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!Je n'ai pas d'espoir, pas d'espoir!Comme la tombe serait bienvenue!Mais alors, ma femme et mes chers petitsOh! où iraient-ils?Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!Oh, où, oh où me tournerai-je!Partout sans ami, abandonné, délaissé,Car dans ce monde, ni le Repos, ni la PaixJe ne les connaîtrai plus!Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas![55]

Le soleil est enfoncé à l'ouest,Toutes les créatures sont retirées au repos,Tandis qu'ici je suis assis, douloureusement assiégéDe chagrins, de douleurs, de peines;Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

L'homme prospère est endormi,Il n'entend pas les tourbillons de vent passer;Mais la misère et moi veillons, guettonsLa morne tempête souffler;Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

Là dort la chère compagne de mon cœur;Ses soucis pour un instant reposent;Faut-il que je te voie, orgueil de mes jeunes ans,Ainsi descendue et tombée!Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

Mes doux bébés reposent dans ses bras,Les craintes anxieuses n'alarment pas leurs petits cœurs;Mais pour eux mon cœur souffreDe maintes angoisses amères;Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

Je fus jadis par la fortune caressé,Je pus jadis soulager la détresse;Maintenant le maigre soutien de la vie durement gagnéMon destin me l'accorde à peine;Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

Je n'ai pas d'espoir, pas d'espoir!Comme la tombe serait bienvenue!Mais alors, ma femme et mes chers petitsOh! où iraient-ils?Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

Oh, où, oh où me tournerai-je!Partout sans ami, abandonné, délaissé,Car dans ce monde, ni le Repos, ni la PaixJe ne les connaîtrai plus!Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas![55]

C'étaient les sentiments de son père que Burns traduisait ainsi. Enfin, à travers ces angoisses, William Burnes atteignit le terme d'une des périodes sexennales de son bail, époque à laquelle il pouvait le résilier. Il abandonna cette ferme ingrate de Mont-Oliphant, où lui et les siens avaient tant peiné et tant souffert. Ce fut à la Pentecôte de 1777. Robert Burns avait un peu plus de dix-huit ans[56].[Lien vers la Table des matières.]

LOCHLEA.1777—1784.

La nouvelle ferme de Lochlea se trouve à une distance de dix milles au Nord de Mont-Oliphant, un peu plus enfoncée dans les terres, non loin du village de Tarbolton, dont elle dépend. Ce n'est plus le décor de Mont-Oliphant, avec la route animée des voitures, et, derrière la route, la mer animée de navires; ce n'est plus le voisinage d'Ayr, la capitale du comté. La ferme est au fond d'un entonnoir de collines nues, dans un site borné et morose, à l'écart de tout chemin. Quelques arbres chétifs et d'aspect tourmenté se montrent çà et là au haut des pentes. L'impression est attristante; c'est un vilain endroit. De quelques sommets voisins, la vue se dégage et s'élargit; mais le mouvement humain fait péniblement défaut. Tarbolton lui-même est à l'avenant. Pauvre village perdu; une seule longue rue de masures affaissées sous leurs chaumes verdis de mousse, et des champs aux deux bouts. Quand on le traverse aujourd'hui, on y sent la misère et l'abandon. La population, à un des derniers recensements, ne dépassait guère huit cents habitants[57]. Et pourtant là est le cabaret que Burns a fait trembler d'éclats de rire, la loge maçonnique où les séances se prolongeaient jusqu'à cinq heures du matin, le cimetière où tant d'éloquence et d'ironie fut dépensé dans des discussions religieuses. Tout ce coin de pays est maussade. Mais à quelque distance, le pays, boisé, parsemé de vieilles résidences et de parcs, coupé par le cours pittoresque de l'Ayr, offre des endroits charmants, propices aux rencontres amoureuses.

Le séjour à Lochlea, qui fut de sept années, compte peu dans l'œuvre de Burns; cependant, Gilbert se trompe, lorsqu'il dit en parlant de son frère: «les sept années que nous vécûmes dans la paroisse de Tarbolton ne furent pas marquées par un grand avancement littéraire[58].» Si la production, dont une partie n'a pas été conservée, fut peu considérable,l'effort fut continuel et le progrès immense. C'est une période de formation plutôt que de création, et dans laquelle il faut chercher plutôt des germes que des résultats. Au point de vue du caractère, c'est également une époque importante et décisive. «C'est pendant ce temps, dit Gilbert, que les fondements furent posés de certaines habitudes dans le caractère de mon frère, qui, plus tard, ne devinrent que trop proéminentes, et que la malice et l'envie ont pris plaisir à exagérer[59].» Et Robert, lui-même, se rappelant ces jours en apparence insignifiants, écrivait: «C'est pendant cette époque climatérique que ma petite histoire est le plus pleine d'événements[60]»; non pas d'événements extérieurs et bruyants comme ceux qui, plus tard, se présentent dans sa vie; mais de ces petits faits intérieurs et silencieux dont on n'a pas conscience sur le moment, par lesquels une nature se forme, se modifie ou se révèle, et qui grandissent dans les souvenirs jusqu'à y envahir et y étouffer tous les autres. Un grain qui tombe est pour le sillon un événement plus important que tous les orages qui, plus tard, battront l'épi.

La vie continua toujours la même pour la famille, une vie de labeur et de frugalité. Les premiers temps furent tolérables. «Pendant quatre années nous y vécûmes confortablement,» dit Robert[60]. Ce dut être un soulagement après la vie de Mont-Oliphant. Tout le monde travaillait. Robert et Gilbert recevaient les gages qu'on donnait aux autres ouvriers, d'où on défalquait les objets de vêtement fabriqués dans la maison par la mère et les sœurs.[Lien vers la Table des matières.]

I.LA JEUNESSE. — LES PREMIERS AMOURS.

Dès le début de cette période, on retrouve Burns devenu homme. C'est un beau gars, de taille moyenne, robuste, carré, agile quoique d'une structure massive, le teint brun, le front solide, les cheveux noirs, les traits un peu gros, la bouche forte et mobile, et de merveilleux yeux noirs, larges, hardis, étincelants, «pleins d'ardeur et d'intelligence[61]»; «sa physionomie avait à première vue un certain air de lourdeur mêlé à une expression de profonde pénétration et de réflexion calme qui touchait à la mélancolie[61]». C'est son expression habituelle. Mais le visage se transforme sans cesse et il prend, avec une rapidité et une forceextraordinaires, le reflet de toutes les passions, depuis le rire le plus franc jusqu'à toutes les éloquences que l'amour ou la colère peuvent prêter à une face humaine. Il est impossible de voir ce garçon sans le remarquer. Il est même une manière de personnage dans le pays et les hameaux d'alentour. Il est entouré d'une sorte de notoriété; on s'occupe de lui; les uns l'admirent, les autres redoutent son sarcasme. Lui-même n'est pas fâché d'attirer l'attention sur lui: il se singularise, s'habille d'une façon originale qui doit lui attirer les regards. Il tranche sur les autres; il est le seul gars de la paroisse qui porte les cheveux liés derrière; c'est le dimanche à l'église qu'il se montre ainsi. Les filles se chuchotent: «C'est Robie Burns»; les gars le regardent avec admiration et envie; ils désirent faire sa connaissance. Il est le lion du village. Il le sait et il en est fier. Tous ces points apparaissent clairement dans les souvenirs de David Sillar qui fut son compagnon à cette époque: «M. Robert Burns était depuis quelque temps dans la paroisse de Tarbolton, quand je fis sa connaissance. Son humeur sociable lui procurait facilement des relations, mais un certain assaisonnement satirique, qui était mêlé à son génie comme à tous les génies poétiques, tout en faisant éclater de rire le cercle rustique, ne laissait pas d'amener à sa suite sa compagne naturelle: une défiance craintive. Je me rappelle avoir entendu ses voisins dire qu'il avait la langue bien pendue et qu'ils suspectaient sesprincipes. Il portait la seule chevelure nouée qu'il y eût dans la paroisse, et à l'église, il drapait son plaid, qui était d'une couleur particulière, feuille morte je crois, d'une manière particulière autour de ses épaules. Ces notions et son extérieur eurent une influence si magique sur ma curiosité qu'ils me rendirent très désireux de faire sa connaissance. Je ne me rappelle plus maintenant très bien si ma liaison avec Gilbert fut accidentelle ou préméditée. Par lui je fus présenté non seulement à son frère mais à toute cette famille où, au bout de peu de temps, je fus un visiteur fréquent, et, je le crois, bienvenu[62].» On devine, dans cette affectation de vêtement, quelque chose de théâtral. M. Robert Stevenson l'a bien remarqué, et il rappelle que, dix ans plus tard, quand il sera marié, père de famille, on le retrouve dans un costume encore plus extraordinaire: une casquette de fourrure, un pardessus avec un ceinturon et une grande rapière écossaise au côté. «Il aimait, dit-il, à s'habiller pour le plaisir de s'habiller»[63]; et le critique observe finement qu'il y a là une marque fréquente chez les tempéraments artistiques. Il eût pu ajouter qu'elle est faite d'une disposition à vivre en dehors des conditions entourantes, qui vient de l'activité de l'imagination etd'un besoin de se distinguer, et résulte d'un mélange complexe de vanité, de paradoxe, de logique et de bravoure.

Au milieu de ce monde villageois où il se sentait aisément le chef, où sa supériorité était acceptée, il marchait avec assurance. Mais dès qu'il se trouvait avec des étrangers, surtout lorsqu'ils étaient d'une position supérieure à la sienne, il devenait taciturne et se repliait en une observation méfiante. Il avait ce mélange de timidité et d'orgueil que bien des gens supérieurs, accoutumés à se sentir les maîtres dans leur cercle habituel, apportent dans un milieu nouveau. Sans calcul sans doute, ils attendent de s'en rendre compte avant d'en prendre possession. Ainsi faisait-il: il écoutait, il observait, et quand dans son coin il avait jaugé ces nouveaux venus il sortait de ce silence et du même coup prenait le haut du pavé dans la conversation. L'impression qu'il fit au docteur Mackenzie est très formelle à cet égard. On retrouve, encore là, exprimée par un homme dont la déposition dénote un observateur expert et soigneux, la différence qu'il y avait entre les deux frères; elle confirme assez bien la remarque de Murdoch: «Gilbert et Robert étaient certainement très différents d'apparence et de façons, bien qu'ils possédassent tous deux de grandes capacités et un savoir peu commun. Gilbert, dans la première entrevue que j'eus avec lui à Lochlea, était franc, modeste, bien renseigné et communicatif. Le poète semblait distrait, soupçonneux et sans aucun désir d'intéresser ou de plaire. Il demeura très silencieux dans un coin sombre de la chambre et, avant qu'il prît aucune part à l'entretien, je le surpris fréquemment en train de me scruter pendant ma causerie avec son père et sa mère. Mais plus tard quand la conversation, qui était sur un sujet de médecine, eut pris le tour qu'il souhaitait, il commença à s'y engager, déployant une dextérité de raisonnement, une subtilité de réflexion, et une familiarité avec des sujets au delà de sa portée, dont son visiteur ne fut pas moins charmé qu'étonné[64].»

Ces premières années de Lochlea, non seulement elles sont intéressantes, parce qu'elles nous montrent l'apparition de qualités et de défauts qui devaient se développer et rendre plus tard illustre et malheureuse la vie de Burns, mais elles sont reposantes, et on aime à y faire une halte. C'est le seul moment de tranquillité qu'ait connu cette famille persécutée du malheur, un répit entre la misère de Mont-Oliphant et la ruine qui ne tarda pas à venir. Pendant quelque temps, on connut presque le bien-être. Et pour Burns lui-même, c'est un temps de joie et de pureté de cœur. Nous aurons la gaieté de Mossgiel, un peu factice, nerveuse et souvent plus près du défi que de la joie,l'éblouissement d'Édimbourg, l'assombrissement d'Ellisland et de Dumfries; nous ne le reverrons plus dans cette atmosphère joyeuse et légère. Il aura de plus éclatants moments, mais souvent avec des orages, et les plus heureux ne seront jamais sans leurs nuées. On aime à se le représenter, serein, avec ses regards si éloquents où ne passaient pas encore les regrets, robuste, gai, se précipitant, comme il le faisait, en toutes choses, impétueusement dans le travail. Il ne craignait personne pour conduire une charrue ou manier une faux. Avec cela, plein de bonté pour les gens et les bêtes. Son frère avait un peu de la sévérité du père, mais, lui, sous son enveloppe plus rude, avait toujours un coup de main et un mot d'encouragement prêt pour les plus jeunes travailleurs; quand l'autre grondait, «ô homme! vous n'êtes pas fait pour ce jeune peuple,» disait-il[65]. Les animaux eux-mêmes semblaient sentir en lui une indulgence plus grande: on peut être sûr qu'il leur causait amicalement et que leSalut de Nouvelle Année du Vieux Fermier à sa vieille jumentn'est pas autre chose qu'une de ces conversations.

Et quels flots de poésie, de gaieté, d'éloquence, d'humour, de fantaisie, répandus sur toute la dure besogne de cette dure vie; tout cela débordant, jaillissant, étincelant, intarissable, plein de bonds joyeux, de visions fantastiques, comme le ruisseau écossais qui saute autour d'un roc et frissonne aux rayons du soleil. Les œuvres, chez lui, ne sont que des fragments, les premiers venus, de sa parole ordinaire. Tous ceux qui l'ont connu prétendent que sa conversation était égale, sinon supérieure à sa poésie; et elle n'eut jamais plus de gaieté qu'à Lochlea. Gilbert se rappelait avec bonheur les jours où, avec deux autres compagnons, ils allaient couper de la tourbe pour le combustible d'hiver[66]: Avec ces deux ou trois paysans obscurs pour auditeurs, Robert entretenait un feu roulant d'esprit, de fines remarques sur les hommes et les choses, qui rendaient radieuses ces heures passées dans un marécage. Il était vraiment l'étonnement et la gaieté de tout le pays. Les anecdotes sont unanimes et inépuisables à raconter l'effet de sa parole sur ceux qui l'entouraient. Un jour, passant dans un champ qu'on fauchait, il attire peu à peu autour de lui toute la bande des moissonneurs qui se tordent de rire et se laissent tomber à terre oubliant leur besogne. Un autre jour, il entre dans un moulin et fait si bien que ceux qui sont chargés de déblayer l'auge où tombe la farine, absorbés à l'entendre, la laissent s'emplir jusqu'à ce que la meule s'engorge et s'arrête. Ailleurs, c'est le forgeron qui, le marteau levé, l'écoute jusqu'à ce que le morceau de fer qu'ilavait sur l'enclume se refroidisse. C'était à la forge surtout, le lieu de réunion du village, qu'il fallait le voir. Chaque fois qu'il y devait venir, les voisins arrivaient pour faire cercle autour de lui et écouter les histoires qu'il inventait et racontait, de façon à les secouer de gaîté ou à leur arracher des larmes[67]. C'était vraiment un poète par nature que cet homme qui composait, pour des filles de fermes, les plus adorables chansons d'amour de la littérature anglaise et qui, devant quelques laboureurs, jetait à pleine main des récits dontla Mort et le DrHornbooketTam de Shanterpeuvent nous donner une idée. On croirait à peine à une telle puissance de parole chez ce jeune paysan de vingt et quelques années, si plus tard les hommes distingués et critiques qui l'entendirent à Édimbourg n'étaient aussi d'accord pour reconnaître que sa conversation les surprit plus encore que ses vers. On trouve dans ces souvenirs du DrMackenzie la première déposition, faite par un esprit cultivé, sur l'invraisemblable puissance de conversation de Burns. «À partir de la période dont je parle, je pris un vif intérêt à Robert Burns et, avant de connaître ses pouvoirs poétiques, je m'aperçus qu'il possédait de très grandes capacités intellectuelles, une imagination extraordinairement fertile et vive, une connaissance profonde de beaucoup de nos poètes écossais et une admiration enthousiaste de Ramsay et de Fergusson. Même alors, sur les sujets qu'il connaissait, sa conversation était riche en figures bien choisies, animée et énergique. À la vérité j'ai toujours pensé que personne ne pouvait avoir une juste idée de l'étendue des talents de Burns s'il n'avait pas eu l'occasion de l'entendre causer[68].» On voit ainsi peu à peu l'homme grandir et la force de cet esprit s'imposer à tous autour de lui.

Cependant les choses de l'esprit continuaient à l'attirer. Il portait toujours quelque livre dans sa poche. C'étaitl'Homme de Sentimentde Mackenzie, leTristram Shandyde Sterne, les œuvres du vieux poète écossais Adam Ramsay, c'était surtout sa chère collection de chansons. Il continuait à les lire avec le même soin; il prenait dans cette habitude une sûreté critique qui paraît dans les notes qu'il a mises aux vieilles chansons écossaises, et à la façon dont il juge les siennes propres. Du reste, toute la famille lisait, et quand on entrait à la ferme aux heures des repas, les seules libres, on voyait le père et les fils un livre à la main[69].

Le goût de l'activité intellectuelle était vraiment admirable parmi ces hommes accablés de fatigues, et pour lesquels il semble que lerepos dût être un affaissement vide et silencieux. Robert, Gilbert et quatre ou cinq de leurs amis, auxquels quelques-uns s'adjoignirent encore, formèrent une sorte de club dans lequel on devait discuter des questions proposées et s'exercer à la parole. Cela en soi n'a rien d'étonnant; c'est dans des réunions de ce genre que bien des jeunes éloquences ont donné leurs premiers coups d'ailes. Mais si l'on réfléchit au milieu, si l'on songe que les membres de cette conférence rustique étaient quelques jeunes paysans sans ressources, perdus dans un petit village que l'absence de communications enfonçait davantage dans la campagne, on comprendra qu'il y avait là une ardeur intellectuelle qu'il n'eût pas été facile de retrouver ailleurs[70]. Le premier président fut Burns. La première séance eut lieu le 11 novembre 1780. La première question discutée fut celle-ci:

Étant donné qu'un jeune homme élevé pour être fermier, mais sans aucune fortune, peut épouser de deux femmes l'une: ou bien une fille de fortune, ni belle de sa personne, ni agréable de conversation, mais capable de diriger suffisamment les affaires domestiques d'une ferme; ou bien une fille agréable de toutes façons, de personne, de conversation et de manières, mais sans fortune, laquelle des deux choisira-t-il?

On peut reconnaître dans le choix de cette question une des préoccupations habituelles de Burns et imaginer la discussion et les déclamations éloquentes, auxquelles elle donna lieu. Burns y prit une part active et le DrCurrie retrouva dans ses papiers les notes d'un discours dans lequel il soutenait la seconde alternative. Il n'est peut-être pas sans intérêt de voir quel était le genre de questions débattues par ces jeunes laboureurs. En voici quelques-unes:


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