Retirons-nous plus de bonheur de l'amour ou de l'amitié?Doit-il exister quelque réserve entre des amis qui n'ont aucune raison de douter de l'amitié l'un de l'autre?Lequel est le plus heureux du sauvage ou du paysan d'une contrée civilisée?Un jeune homme des rangs inférieurs de la vie sera-il plus heureux s'il a reçu une bonne éducation et s'il a un esprit meublé de savoir; ou s'il a juste l'éducation et le savoir de ceux qui l'entourent?
Retirons-nous plus de bonheur de l'amour ou de l'amitié?
Doit-il exister quelque réserve entre des amis qui n'ont aucune raison de douter de l'amitié l'un de l'autre?
Lequel est le plus heureux du sauvage ou du paysan d'une contrée civilisée?
Un jeune homme des rangs inférieurs de la vie sera-il plus heureux s'il a reçu une bonne éducation et s'il a un esprit meublé de savoir; ou s'il a juste l'éducation et le savoir de ceux qui l'entourent?
Les deux dernières questions dépassent le cercle des sentimentalités générales des deux premières. Elles ont la marque de leur époque; elles arrivent jusqu'au bord de la discussion sociale à la façon duXVIIIesiècle; on y sent comme une lointaine influence de Rousseau. Peut-être cependant, celle-ci n'était-elle pas indispensable pour quedes demandes semblables se posassent dans l'esprit de Burns. Il aurait suffi de l'analogie des génies et des situations. Il y eut de bonne heure dans Burns une protestation et une révolte inévitables contre l'inégalité des rangs et, ce qui est mieux, une revendication de la valeur individuelle. L'amour, les préoccupations de la vie, d'autres luttes l'empêchèrent de développer tout à fait ce côté de protestation sociale, mais il éclatera dans quelques passages de ses poésies, et on en discerne le germe dans ces discussions de jeunesse.
En même temps il se fit affilier à la loge maçonnique de Tarbolton, dont les séances se tenaient dans une salle de l'auberge du village. Les registres y sont encore conservés et montrent qu'il était assidu aux séances[71].
À travers tout cela, il continuait plus que jamais son métier d'amoureux rural: «L'amour sage ou insensé fut une perpétuelle nécessité de son âme,» dit Hately Waddell[72]; et Carlyle, dans une de ses fortes appréciations qui dégagent la ligne morale de toute une existence, avait dit: «À la vérité, il n'y a qu'une ère dans la vie de Burns, c'est la première. Nous n'avons pas la jeunesse, puis la maturité, mais seulement la jeunesse; car, jusqu'à la fin, nous ne discernons aucun changement décisif dans la complexion de son caractère; dans sa trente-septième année, il est encore, pour ainsi dire, dans la jeunesse[73].» C'est surtout pour ce qui concerne son intarissable faculté d'aimer que cela est vrai. Pendant vingt ans, il a été dans une continuelle admiration de la beauté ou plutôt de la grâce féminine, et ce qu'il y a de particulier en lui c'est que ses derniers amours avaient autant d'enthousiasme que les premiers. Il a chéri toute sa vie avec la bonne foi fougueuse des dix-huit ans, et il eût aimé ainsi indéfiniment. Chez lui, les passions ne formaient pas ces légers résidus d'accoutumance, d'amertume, de lassitude ou seulement d'habitude, que même les meilleures laissent au fond du cœur, et qui rendent celles qui y viennent ensuite moins douces ou les font paraître moins charmantes. Bien qu'il y ait bu souvent, le cristal de la coupe resta clair et transparent. L'amour conserva toujours pour lui toute sa nouveauté et sa délicieuse surprise. Il ne devint pas en lui amer comme dans Byron, railleur comme dans Heine, ou douloureux comme dans Musset. Il continua d'être pour lui, selon l'expression de Keats, «une chose de beauté et une joie éternelle.»
L'épisode de la petite moissonneuse n'avait été qu'une de ces aspirations vagues dont tous les cœurs de seize ans sont troublés, et l'épisode deKirkoswald un premier essai. C'est à Lochlea qu'aimer devint l'habitude et l'état normal de son âme. Quand il y arriva, il était gauche et timide; il confesse «qu'au commencement de cette période, il était peut-être le garçon le plus lourd et le plus empêtré de toute la paroisse[74].» Mais cela ne devait pas durer et il ne devait pas tarder à prendre sa place, soit comme héros, soit comme confident, dans la plupart des intrigues amoureuses du village et des environs. Il y apporta bientôt la désinvolture et la sûreté d'un maître. Il avait ce don de familiarité rieuse et railleuse qui est la clef qui ouvre le plus de cœurs féminins. «Après le début de mes relations avec lui, raconte David Sillar, nous nous rencontrions souvent à l'église, et au lieu d'aller avec nos amis ou les filles à l'auberge, nous faisions une promenade dans les champs. Dans ces promenades j'ai été souvent frappé de sa facilité à s'adresser au beau sexe et mainte fois, quand j'étais tout confus et ne savais comment m'exprimer, il était entré en conversation avec elles avec la plus grande aisance et la plus grande liberté; c'était généralement la mort de notre conversation, si agréable fût-elle, que de rencontrer une connaissance féminine[75].» Burns d'ailleurs a raconté lui-même comment il se tirait d'affaires dans ces rencontres:
Bien au delà de toutes les autres impulsions de mon cœur était un penchant pour l'adorable moitié du genre humain[76]. Mon cœur était du pur amadou et était continuellement enflammé, par une déesse ou une autre. Comme il arrive dans toutes les campagnes de ce monde, ma fortune était diverse. Tantôt j'étais reçu avec faveur, tantôt mortifié par un échec. À la charrue, à la faux et à la faucille, je ne craignais pas de rival, je défiais aussi le besoin et comme je ne me suis jamais préoccupé de mon labeur que pendant que j'y étais employé, je passais mes soirées d'après mon cœur. Un jeune campagnard conduit rarement une aventure d'amour sans un confident qui l'assiste. Je possédais un zèle, une curiosité et une dextérité intrépide qui me recommandaient comme un second convenable dans ces occasions, et, j'ose le dire, j'avais autant de plaisir à être dans le secret de la moitié des amours de la paroisse de Tarbolton que jamais homme d'État en a ressenti à connaître les intrigues de la moitié des cours d'Europe. La plume que je tiens à la main semble connaître instinctivement ce sentier familier de mon imagination, et j'ai de la peine à l'empêcher de vous donner une couple de paragraphes sur les histoires d'amour de mes compagnons, humbles habitants de la ferme ou de la chaumière. Mais les graves fils de la science, de l'ambition ou de l'avarice baptisent ces choses du nom de folies. Pour les fils du travail et de la pauvreté, ce sont des matières de la plus sérieuse nature: pour eux, l'espoir ardent, l'entrevue dérobée, le tendre adieu sont les plus grandes et les plus délicieuses parties de leur bonheur[77].»
Les occasions ne lui manquèrent pas. Quand on regarde d'un peu près la vie rurale de son temps, on est surpris de la quantité d'intrigues quiallaient leur train dans ces petits villages, de ferme à ferme, sous la stricte surveillance presbytérienne. La façon dont ces intrigues se passaient est un trait de mœurs écossaises qui ne manque pas d'une certaine grâce rustique. Après une rude journée à la charrue ou au fléau, quand le soir descendait, le jeune paysan mettait son bonnet bleu et son plaid. Il faisait deux ou trois milles, parfois plus, jusqu'au cottage de sa promise. Un homme, qui n'est rien moins que le grave Lockhart, a retracé, avec complaisance, la manière dont les choses se passaient. «Dans ces districts, l'amoureux rustique poursuit sa tendre recherche d'une façon dont les jeunes citadins peuvent trouver difficile de comprendre le charme. Quand les travaux de la journée sont finis, que dis-je? souvent lorsque ses parents le croient dans le lit, l'heureux gars regarde comme un jeu de marcher maints longs milles écossais, jusqu'à la résidence de sa maîtresse. Au signal d'un coup donné à sa fenêtre, celle-ci sort pour passer une heure ou deux sous la lune d'été ou, si le temps est âpre, (circonstance qui n'empêche jamais le voyage) parmi les gerbes de la grange paternelle. Ce «chappin' out», comme ils l'appellent, est une coutume dont les parents affectent de ne pas voir la mise en pratique, s'ils ne l'approuvent pas. Et les conséquences sont très rares et beaucoup plus fréquemment inoffensives que ne sont disposées à se l'imaginer les personnes qui ne sont pas familières avec les mœurs et les sentiments de nos paysans[78].» Ceci est peut-être moins sûr. À consulter les registres de la paroisse, à lire les épîtres de Burns et à suivre toute sa vie, il ne paraît pas que les paysans écossais—dans ces environs du moins—fussent plus habiles qu'ailleurs à brider l'amour. C'est sur des expéditions de ce genre que sont composées les quelques-unes des premières et des plus jolies choses de Burns.
Derrière ces collines là -bas, où le Lugar coule,Parmi de nombreux moors et marais, Ô,Le soleil d'hiver a clos le jour,Et je vais retrouver Nannie, Ô.Le vent d'ouest souffle bruyant et aigre;La nuit est à la fois noire et pluvieuse, Ô;Mais je prendrai mon plaid; je me glisserai dehors,Et, par delà les collines, vers Nannie, Ô.Ma Nannie est charmante, douce et jeune,Sans ruses artificieuses pour vous attirer, Ô;Le malheur tombe sur la langue flatteuseQui séduirait ma Nannie, Ô!Son visage est joli, son cœur est sincère,Aussi innocente qu'elle est gentille, Ô.La pâquerette, qui s'ouvre humide de rosée,N'est pas plus pure que Nannie, Ô.Je ne suis qu'un jeune paysan,Et il y a peu de gens qui me connaissent, Ô;Mais que m'importe combien peu ils sont,Je suis toujours bienvenu chez Nannie, Ô.Toutes mes richesses sont mes gages,Et il faut que je les gère avec soin, Ô;Mais les biens de ce monde ne m'inquiètent pas,Toutes mes pensées sont: Ma Nannie, Ô.»Notre vieux fermier se plaît à regarderSes moutons et ses vaches prospérer grassement, Ô;Mais je suis aussi heureux, moi qui tiens sa charrue,Et n'ai d'autre souci que Nannie, Ô.Vienne heur, vienne malheur, je ne m'en occupe guère;Je prendrai ce que le Ciel m'enverra, Ô;Je n'ai pas d'autre souci dans la vieQue de vivre et d'aimer ma Nannie, Ô[79].
Derrière ces collines là -bas, où le Lugar coule,Parmi de nombreux moors et marais, Ô,Le soleil d'hiver a clos le jour,Et je vais retrouver Nannie, Ô.
Le vent d'ouest souffle bruyant et aigre;La nuit est à la fois noire et pluvieuse, Ô;Mais je prendrai mon plaid; je me glisserai dehors,Et, par delà les collines, vers Nannie, Ô.
Ma Nannie est charmante, douce et jeune,Sans ruses artificieuses pour vous attirer, Ô;Le malheur tombe sur la langue flatteuseQui séduirait ma Nannie, Ô!
Son visage est joli, son cœur est sincère,Aussi innocente qu'elle est gentille, Ô.La pâquerette, qui s'ouvre humide de rosée,N'est pas plus pure que Nannie, Ô.
Je ne suis qu'un jeune paysan,Et il y a peu de gens qui me connaissent, Ô;Mais que m'importe combien peu ils sont,Je suis toujours bienvenu chez Nannie, Ô.
Toutes mes richesses sont mes gages,Et il faut que je les gère avec soin, Ô;Mais les biens de ce monde ne m'inquiètent pas,Toutes mes pensées sont: Ma Nannie, Ô.»
Notre vieux fermier se plaît à regarderSes moutons et ses vaches prospérer grassement, Ô;Mais je suis aussi heureux, moi qui tiens sa charrue,Et n'ai d'autre souci que Nannie, Ô.
Vienne heur, vienne malheur, je ne m'en occupe guère;Je prendrai ce que le Ciel m'enverra, Ô;Je n'ai pas d'autre souci dans la vieQue de vivre et d'aimer ma Nannie, Ô[79].
C'est à cœur perdu que Burns se jeta dans ces aventures qui bientôt ne se comptèrent plus. Il avait généralement une affection principale et centrale, mais il rencontrait sans cesse des affections nouvelles et subordonnées qui se groupaient autour de celle-là , et formaient autant d'intrigues secondaires, dans le drame de son amour. Gilbert, rappelant à ce propos un fin passage de Sterne, un des auteurs favoris de Robert, compare spirituellement son frère à Yorick, qui venait de jurer à Eliza une fidélité éternelle et à qui il suffisait de se trouver cinq minutes, à la porte de la remise, avec Mmede L... pour en tomber épris, juste le temps que M. Dessein mettait à courir chercher les clefs[80]. Peu lui importait d'ailleurs à quelle femme il s'adressait. Il avait vite fait de les transformer, de les embellir, de les transfigurer, dès qu'elles entraient dans le rayonnement du rêve de beauté qu'il portait en lui. Gilbert, en homme froid et raisonnable qu'il était, n'y comprenait rien. «Quand, dans la souveraineté de son bon plaisir, il choisissait une personne à qui il décidait d'offrir ses attentions particulières, elle était sur le champ revêtue d'une quantité suffisante de charmes pris dans les abondantes réserves de son imagination. Il y avait souvent une grande différence entre sa maîtresse, telle que les autres la voyaient, et ce qu'elle semblait lorsqu'elle était revêtue des attributs qu'il lui donnait[81].»Sans doute; mais c'est que Murdoch s'était trompé et que Gilbert n'était pas poète. Quant à Robert, il admirait de tous côtés, répandant, devant ces simples filles étonnées, des trésors de poésie qu'elles ne comprenaient sans doute pas, mais où, avec l'intuition féminine, elles sentaient quelque chose de supérieur et de précieux. Qui peut imaginer, car son éloquence fut peut-être plus merveilleuse que ses vers, quelles strophes pleines de ferveur et de tendresse il a murmurées à des oreilles ignorantes, où elles résonnaient comme une musique incompréhensible et cependant douce à écouter? Ses chansons n'en sont peut-être qu'un écho affaibli.
Et ce qu'il y a de surprenant en lui c'est qu'il n'aimait pas des lèvres, mais vraiment du cœur. Chacune de ces amourettes avait, pendant qu'elle durait, la véhémence et l'intensité d'une passion qui le bouleversait de joie ou de désespoir. Les passions se poussaient dans ce cœur continuellement agité, rapides mais fortes et innombrables comme des vagues. C'étaient de vraies ivresses et de vraies angoisses qu'il éprouvait sans trêve. Sa charpente de paysan, singulièrement massive et solide, endurcie à toutes les fatigues, en éprouvait des secousses terribles. Il ne s'habitua jamais à aimer. Les cœurs ordinaires se tarissent dans des amours trop répétés qui vont s'affaiblissant par leur abondance. Mais cette âme inépuisable fournit un torrent de passion qui resta jusqu'au bout égal à lui-même dans son impétuosité. Gilbert qui n'est pas suspect d'exagérer ces sujets, disait: «Bien qu'il fût, dans sa jeunesse, timide et gauche dans ses rapports avec les femmes, cependant, quand il devint un homme, son attachement à leur société devint très fort et il était constamment la victime et l'esclave de quelque beauté. Les symptômes de sa passion étaient souvent tels qu'ils égalaient ceux de la célèbre Sapho. À la vérité, je ne sache pas qu'il se soit jamais évanoui, qu'il ait fléchi sur ses genoux et expiré; mais son agitation physique et mentale surpassait tout ce que j'ai jamais vu de ce genre, dans la vie réelle[82].»
Chez certains poètes, les passions ne deviennent une matière poétique que lorsqu'elles sont façonnées par le souvenir; ils travaillent, toujours tournés vers leur passé, semblables aux cordiers qui n'ont jamais dans la main qu'une masse confuse de chanvre et ne voient leur travail se faire que loin d'eux. Leur œuvre a presque toujours de la tristesse et du calme, parce que les choses dont ils parlent sont perdues, écoulées, parce qu'elles sont éloignées. Mais il en est d'autres pour lesquels la production est immédiate et n'est que le prolongement, l'écho instantané de la joie ou de la souffrance présentes. Ils sont comme des boucliers qui retentissent en même temps qu'on les frappe. Leurs chants conserventtoute la vibration triomphale ou déchirante du coup dont tremble encore leur âme. Leur œuvre a souvent le trouble et l'élan de sentiments que le temps n'a pas épurés mais n'a pas affaiblis. Elle contient moins de pensée et plus de passion. C'est parmi ces derniers qu'il faut placer Burns. Non seulement, l'émotion et la création étaient chez lui simultanées, mais la première était si désordonnée qu'elle eût été intolérable, si elle n'avait trouvé un soulagement dans la seconde. «Mes passions, dit-il, une fois allumées, se déchaînaient comme autant de démons, jusqu'à ce qu'elles trouvassent une issue dans la rime, et, alors, réciter par cœur mes vers agissait comme un charme et calmait et adoucissait tout[83].» Il faut ajouter que ces amours, malgré leur violence, étaient purs, car Gilbert et Burns lui-même ont pris soin de marquer la date où ils cessèrent de l'être.
Ainsi, avec les journées dans les champs, les sorties du soir, les lectures et les compositions le long du chemin, les séances chez le forgeron, les discussions du club, le mélange de travail, de tristesse et de joie qui fait la vie de tous; avec des rafales de passion, des éclairs d'ambition, des élans de tendresses charmantes, des bondissements éblouissants de gaîté qui n'étaient propres qu'à lui; jetant à pleines mains, comme lorsqu'il semait, la poésie et le rire, inconscient encore et cependant déjà frémissant de son génie, causant une sorte d'étonnement autour de lui, impétueux et honnête en toutes choses, avec l'emportement qui devait lui faire commettre bien des fautes, mais sans le remords d'en avoir encore commis, il passa les premières années de Lochlea. Années agitées, mais pures, et qui, en somme, furent heureuses.
Il tint peut-être alors à peu de chose que cette agitation ne se fixât et que le calme ne grandît dans sa vie. «Comme toutes ces relations, dit Gilbert, en parlant de ses intrigues, étaient gouvernées par les règles les plus strictes de la vertu et de la modestie—desquelles il ne dévia jamais jusqu'à ce qu'il eût atteint sa vingt-troisième année—il devint anxieux d'être en situation de se marier[84].» Il y avait, dans une famille qui habitait sur les bords du Cessnock, petite rivière qui va rejoindre l'Irvine, une jeune fille qui s'appelait Ellison Begbie. Elle y servait en qualité de domestique, comme beaucoup de filles de fermiers. Son père était lui-même fermier à Galston, près de Kilmarnock. C'est sur elle que Burns avait jeté les yeux et fixé son choix. Ce n'était pas une beauté, semble-t-il, mais elle avait un charme particulier et une sorte d'attrait vif que la beauté a rarement. Dans la chanson qu'il a écrite sur elle, on devine, à travers les comparaisons dont elle secompose, un visage vermeil, tout riant de couleurs fraîches et vives, des cheveux fins et châtains, un sourire où éclate la blancheur des dents. Mais, le refrain est: «ses deux yeux brillants et malicieux», comme s'ils étaient en effet le trait principal de cette physionomie mobile, ouverte et charmante de gaîté. Avec cela une grâce spirituelle faite d'enjouement et de malice.
Ses lèvres sont comme ces cerises mûres,Que des murailles ensoleillées protègent de Borée;Elles tentent le goût et charment la vue;Et elle a deux yeux brillants et malicieux.Sa voix est comme le merle, le soir,Qui chante sur les bords du Cessnock, invisible,Tandis que sa compagne est nichée dans le buisson;Et elle a deux yeux brillants et malicieux.Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage,Bien qu'elle égale la reine fabuleuse de la beauté;C'est l'esprit qui brille dans ses grâces,Et surtout dans ses yeux malicieux[85].
Ses lèvres sont comme ces cerises mûres,Que des murailles ensoleillées protègent de Borée;Elles tentent le goût et charment la vue;Et elle a deux yeux brillants et malicieux.
Sa voix est comme le merle, le soir,Qui chante sur les bords du Cessnock, invisible,Tandis que sa compagne est nichée dans le buisson;Et elle a deux yeux brillants et malicieux.
Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage,Bien qu'elle égale la reine fabuleuse de la beauté;C'est l'esprit qui brille dans ses grâces,Et surtout dans ses yeux malicieux[85].
Il fallait qu'elle eût quelque chose de véritablement distingué, puisque plus tard, après avoir beaucoup admiré et comparé les plus séduisantes dames d'Édimbourg, il avouait que, de toutes les femmes qu'il avait connues, c'était celle qui aurait fait dans sa vie la plus agréable compagne[86]. Telle était la femme que Burns demandait en mariage. S'il avait été accepté, sa vie aurait peut-être pris une voie normale. Sans doute, la fougue y serait restée et, par elle, il était difficile que les fautes n'y pénétrassent pas; mais il est probable que le désarroi ne s'y serait pas mis. Peut-être son exubérance de vie et sa vigueur d'esprit se seraient-elles tournées vers d'autres directions et son bonheur y eût-il gagné aux dépens de sa gloire. Ce n'était pas sa destinée.
Outre l'influence qu'elle aurait pu avoir sur sa vie, sa courte liaison avec Ellison Begbie est intéressante parce qu'elle a produit une correspondance, qui comprend les premiers spécimens de prose que nous ayons de lui. Ce sont quatre lettres seulement, mais bien curieuses. Au point de vue littéraire, elles sont caractéristiques. On y sent une affectation de correction, une recherche d'élégance, la prétention épistolaire qu'il gardera pendant toute sa vie et qu'il devait au recueil de lettres que le hasard avait mêlé à ses premières lectures. Les pensées s'y font graves et compassées, les phrases s'y succèdent achevées et correctes.Cela a beaucoup de tenue et peu de mouvement; c'est le contraire de son esprit. La langue elle-même est différente. Autant ses poèmes abondent en expressions écossaises, autant cette correspondance est écrite dans une langue purement anglaise, avec une affectation de mots latins. Au point de vue des sentiments, ces lettres sont également remarquables par leur gravité, leur ton de convenance et de franchise, un désir de bien préciser le genre d'affection qu'il éprouve et de placer ses déclarations sur un terrain de vie pratique. Dans la première de ces épîtres, il se défend, avec beaucoup d'habileté, contre un soupçon d'inconstance de sa part, qui pourrait bien venir à l'esprit d'Ellison Begbie et il fait une description de la vie mariée, qui est réellement un beau morceau sur le mariage:
Il est naturel qu'un jeune homme aime la connaissance des femmes et il est habituel qu'il recherche leur société quand l'occasion s'en présente. L'une d'elles lui est plus agréable que les autres; quand il est avec elle, il y a quelque chose, il ne sait pas quoi, qui le séduit, il ne sait pas comment. Je suppose que cela est ce que la plupart d'entre nous appellentamouret je dois avouer, ma chère E., que c'est un jeu difficile que celui que vous avez à jouer lorsque vous rencontrez un amoureux de cette espèce. Vous ne pouvez vous empêcher de dire qu'il est sincère, et cependant, avec quelque faveur que vous le traitiez, peut-être dans quelques mois ou au plus tard dans un an ou deux, la même inexplicable fantaisie peut le rendre éperdument épris d'une autre, tandis que vous serez oubliée. Je n'ignore pas que peut-être, la prochaine fois que j'aurai le plaisir de vous voir, vous me conseillerez de prendre cette leçon pour moi, et vous me direz que la passion que je professe pour vous est peut-être une de ces lueurs passagères. Mais j'espère, ma chère E., que vous me ferez l'honneur de me croire, quand je vous assure que l'amour que j'ai pour vous est fondé sur les principes de la Vertu et de l'Honneur, et que conséquemment, aussi longtemps que vous continuerez à posséder ces aimables qualités qui m'ont d'abord inspiré ma passion pour vous, aussi longtemps faut-il que je continue à vous aimer.Croyez-moi, ma chère, c'est un amour comme celui-là qui seul peut rendre heureux l'état de mariage. On peut causer de flammes, d'enthousiasmes, autant qu'on veut, et une chaude imagination, avec l'ardeur de la jeunesse, peut faire éprouver quelque chose de pareil à ce qu'on décrit. Mais je suis sûr que les plus nobles facultés de l'esprit, unies à des sentiments semblables dans le cœur, sont le seul fondement de l'amitié et ç'a toujours été mon opinion que la vie mariée n'est pas autre chose que de l'amitiéà un degré plus élevé. Si vous êtes assez bonne pour exaucer mes souhaits, et s'il plaît à la Providence de nous épargner jusqu'à la période la plus reculée de la vie, je puis, en regardant vers l'avenir, voir que même alors, bien que courbé sous la vieillesse ridée, même alors, quand toutes les choses de ce monde me seront indifférentes, je regarderai mon E...... avec l'affection la plus tendre, pour la simple raison qu'elle aura toujours, mais à un degré plus élevé et perfectionné, ces nobles qualités qui inspirèrent ma première affection pour elle[87].
Il est naturel qu'un jeune homme aime la connaissance des femmes et il est habituel qu'il recherche leur société quand l'occasion s'en présente. L'une d'elles lui est plus agréable que les autres; quand il est avec elle, il y a quelque chose, il ne sait pas quoi, qui le séduit, il ne sait pas comment. Je suppose que cela est ce que la plupart d'entre nous appellentamouret je dois avouer, ma chère E., que c'est un jeu difficile que celui que vous avez à jouer lorsque vous rencontrez un amoureux de cette espèce. Vous ne pouvez vous empêcher de dire qu'il est sincère, et cependant, avec quelque faveur que vous le traitiez, peut-être dans quelques mois ou au plus tard dans un an ou deux, la même inexplicable fantaisie peut le rendre éperdument épris d'une autre, tandis que vous serez oubliée. Je n'ignore pas que peut-être, la prochaine fois que j'aurai le plaisir de vous voir, vous me conseillerez de prendre cette leçon pour moi, et vous me direz que la passion que je professe pour vous est peut-être une de ces lueurs passagères. Mais j'espère, ma chère E., que vous me ferez l'honneur de me croire, quand je vous assure que l'amour que j'ai pour vous est fondé sur les principes de la Vertu et de l'Honneur, et que conséquemment, aussi longtemps que vous continuerez à posséder ces aimables qualités qui m'ont d'abord inspiré ma passion pour vous, aussi longtemps faut-il que je continue à vous aimer.
Croyez-moi, ma chère, c'est un amour comme celui-là qui seul peut rendre heureux l'état de mariage. On peut causer de flammes, d'enthousiasmes, autant qu'on veut, et une chaude imagination, avec l'ardeur de la jeunesse, peut faire éprouver quelque chose de pareil à ce qu'on décrit. Mais je suis sûr que les plus nobles facultés de l'esprit, unies à des sentiments semblables dans le cœur, sont le seul fondement de l'amitié et ç'a toujours été mon opinion que la vie mariée n'est pas autre chose que de l'amitiéà un degré plus élevé. Si vous êtes assez bonne pour exaucer mes souhaits, et s'il plaît à la Providence de nous épargner jusqu'à la période la plus reculée de la vie, je puis, en regardant vers l'avenir, voir que même alors, bien que courbé sous la vieillesse ridée, même alors, quand toutes les choses de ce monde me seront indifférentes, je regarderai mon E...... avec l'affection la plus tendre, pour la simple raison qu'elle aura toujours, mais à un degré plus élevé et perfectionné, ces nobles qualités qui inspirèrent ma première affection pour elle[87].
Ces dernières lignes sur l'idée du bonheur tranquille et apaisé qu'il faut attendre du mariage, sur la nécessité des qualités de l'âmepour un amour durable, ne sont-elles pas éloquentes, et cette vue de l'amitié qui sort d'une vie commune ne va-t-elle pas au fond des unions heureuses?
Une autre lettre est intéressante par la façon presque religieuse dont il parle de l'amour. On sent bien, dans cette correspondance, qu'à ce moment il était encore dominé et gouverné par l'austérité paternelle, que son âme était toujours pleine de déférence pour l'exemple de vie qu'il avait devant lui et que les amourettes nombreuses qu'il avait déjà eues étaient restées des affaires de cœur et d'imagination.
Je crois en vérité, ma chère E., que les purs, les sincères sentiments d'amour sont aussi rares dans le monde que les purs et sincères principes de vertu et de piété. Ceci, j'espère, vous expliquera le singulier style de mes lettres à vous. Par singulier, je veux dire qu'elles sont écrites d'une façon si sérieuse que, pour vous dire la vérité, j'ai souvent eu peur que vous ne me preniez pour quelque dévot outré qui converse avec sa maîtresse comme il converserait avec son ministre.Je ne sais pas comment cela se fait, ma chère, car bien que, sauf votre société, il n'y ait rien au monde qui me donne autant de plaisir que de vous écrire, cependant cela ne me cause jamais ces vertiges d'enthousiasme dont on parle tant parmi les amoureux. J'ai souvent pensé que, si une affection solide n'est pas effectivement une partie de la vertu, c'est quelque chose qui est tout à fait de la même famille. Chaque fois que la pensée de mon E...... échauffe mon cœur, elle allume dans ma poitrine tous les sentiments d'humanité, tous les principes de générosité; elle éteint toute méprisable étincelle de malice et d'envie qui ne sont que trop prêtes à m'infester. Je serre tous les êtres dans les bras d'une bienveillance universelle, également, je prends part aux plaisirs des heureux et je sympathise avec les misères des infortunés. Je vous assure, ma chère, que je lève souvent vers le divin Ordonnateur des événements un regard plein de reconnaissance pour le bonheur que, je l'espère, il a dessein de me donner en vous donnant à moi. Je souhaite sincèrement qu'il bénisse mes efforts pour rendre votre vie aussi confortable et heureuse que possible, en adoucissant les côtés les plus rudes de mon caractère aussi bien qu'en améliorant les conditions peu propices de ma fortune. Ceci, ma chère, est une passion, à mes yeux, digne d'un homme et, j'ajouterai, digne d'un chrétien[88].»
Je crois en vérité, ma chère E., que les purs, les sincères sentiments d'amour sont aussi rares dans le monde que les purs et sincères principes de vertu et de piété. Ceci, j'espère, vous expliquera le singulier style de mes lettres à vous. Par singulier, je veux dire qu'elles sont écrites d'une façon si sérieuse que, pour vous dire la vérité, j'ai souvent eu peur que vous ne me preniez pour quelque dévot outré qui converse avec sa maîtresse comme il converserait avec son ministre.
Je ne sais pas comment cela se fait, ma chère, car bien que, sauf votre société, il n'y ait rien au monde qui me donne autant de plaisir que de vous écrire, cependant cela ne me cause jamais ces vertiges d'enthousiasme dont on parle tant parmi les amoureux. J'ai souvent pensé que, si une affection solide n'est pas effectivement une partie de la vertu, c'est quelque chose qui est tout à fait de la même famille. Chaque fois que la pensée de mon E...... échauffe mon cœur, elle allume dans ma poitrine tous les sentiments d'humanité, tous les principes de générosité; elle éteint toute méprisable étincelle de malice et d'envie qui ne sont que trop prêtes à m'infester. Je serre tous les êtres dans les bras d'une bienveillance universelle, également, je prends part aux plaisirs des heureux et je sympathise avec les misères des infortunés. Je vous assure, ma chère, que je lève souvent vers le divin Ordonnateur des événements un regard plein de reconnaissance pour le bonheur que, je l'espère, il a dessein de me donner en vous donnant à moi. Je souhaite sincèrement qu'il bénisse mes efforts pour rendre votre vie aussi confortable et heureuse que possible, en adoucissant les côtés les plus rudes de mon caractère aussi bien qu'en améliorant les conditions peu propices de ma fortune. Ceci, ma chère, est une passion, à mes yeux, digne d'un homme et, j'ajouterai, digne d'un chrétien[88].»
La façon dont il lui demande sa main est pleine d'une gravité presque cérémonieuse. On ne conçoit pas qu'un jeune clergyman adressant, avec toute la dignité et le décorum de sa profession, une requête de ce genre, puisse le faire en un langage plus rapproché d'un sermon:
Il y a une règle que j'ai jusqu'ici pratiquée et que j'observerai invinciblement avec vous, c'est de vous dire honnêtement la simple vérité. Il y a quelque chose de si bas, de si indigne d'un homme, dans les artifices de la dissimulation et de la fausseté, que je suis surpris qu'ils puissent être employés par personne dans une passion aussi noble et généreuse qu'un amour vertueux. Non, ma chère E., je n'essayerai jamais de gagner votre faveur par de si détestables pratiques. Si vous êtes assez bonne et assez généreuse pour m'accepter pour votre partenaire, votre compagnon, votre ami de cœur, à travers la vie, il n'y a rien, de ce côté-ci del'éternité, qui puisse me donner un plus grand bonheur; mais je ne songerai jamais à acheter votre main par des arts indignes d'un homme et, j'ajouterai, d'un chrétien. Il y a une chose que je vous demande sérieusement, ma chère, et c'est ceci: que vous mettiez bientôt un terme à mes espérances par un refus péremptoire ou que vous me guérissiez de mes anxiétés par un consentement généreux.Cela m'obligerait beaucoup si vous vouliez m'envoyer une ligne ou deux quand vous le pourrez. J'ajouterai seulement que si une conduite réglée (quoique peut-être bien imparfaitement) par les règles de l'Honneur et de la Vertu, si un cœur consacré à vous aimer et à vous estimer, si un effort anxieux de vous rendre heureuse, si ces qualités sont celles que vous souhaiteriez dans un ami, dans un époux, j'espère que vous les trouverez toujours dans votre vrai ami et sincère amant[89].
Il y a une règle que j'ai jusqu'ici pratiquée et que j'observerai invinciblement avec vous, c'est de vous dire honnêtement la simple vérité. Il y a quelque chose de si bas, de si indigne d'un homme, dans les artifices de la dissimulation et de la fausseté, que je suis surpris qu'ils puissent être employés par personne dans une passion aussi noble et généreuse qu'un amour vertueux. Non, ma chère E., je n'essayerai jamais de gagner votre faveur par de si détestables pratiques. Si vous êtes assez bonne et assez généreuse pour m'accepter pour votre partenaire, votre compagnon, votre ami de cœur, à travers la vie, il n'y a rien, de ce côté-ci del'éternité, qui puisse me donner un plus grand bonheur; mais je ne songerai jamais à acheter votre main par des arts indignes d'un homme et, j'ajouterai, d'un chrétien. Il y a une chose que je vous demande sérieusement, ma chère, et c'est ceci: que vous mettiez bientôt un terme à mes espérances par un refus péremptoire ou que vous me guérissiez de mes anxiétés par un consentement généreux.
Cela m'obligerait beaucoup si vous vouliez m'envoyer une ligne ou deux quand vous le pourrez. J'ajouterai seulement que si une conduite réglée (quoique peut-être bien imparfaitement) par les règles de l'Honneur et de la Vertu, si un cœur consacré à vous aimer et à vous estimer, si un effort anxieux de vous rendre heureuse, si ces qualités sont celles que vous souhaiteriez dans un ami, dans un époux, j'espère que vous les trouverez toujours dans votre vrai ami et sincère amant[89].
La jeune fille ne tarda pas à faire connaître à Burns sa réponse définitive; c'était un refus. La lettre qu'il lui envoie et qui est la dernière de cette série est, avec un chagrin très sincère et très profond, pleine d'une très belle et très digne franchise:
J'aurais dû, pour être poli, accuser plus tôt réception de votre lettre, mais mon cœur en avait reçu un tel coup que je puis encore à peine rassembler mes pensées, de façon à vous écrire à ce sujet. Je n'essayerai pas de décrire ce que j'ai ressenti en recevant votre lettre. Je l'ai lue et relue, mainte et mainte fois et, bien qu'elle fût dans le langage le plus poli du refus, ce refus était péremptoire: «Vous étiez triste de ne pas pouvoir me payer de retour, mais vous me souhaitez toute espèce de bonheur.» Ce serait une faiblesse indigne d'un homme que de dire que, sans vous, je ne pourrai jamais être heureux, mais je suis certain que partager la vie avec vous lui aurait donné une saveur que, sans vous, je ne goûterai jamais.Ce ne sont pas vos rares avantages personnels et votre bon sens supérieur qui me frappent tant en vous; il est possible que, dans quelques cas, on puisse rencontrer ces qualités chez d'autres. Mais cette bonté aimable, cette tendresse et cette douceur féminines, cette attachante suavité de caractère, avec tous les charmes qui naissent d'un cœur chaud et aimant, voilà ce que je ne puis espérer retrouver de nouveau dans ce monde, à un tel degré. Toutes ces qualités charmantes, rehaussées par une éducation bien au delà de ce que j'ai jamais trouvé chez les femmes que j'ai jamais osé approcher, ont fait sur mon cœur une impression que je ne crois pas que la vie effacera jamais. Mon imagination s'était flattée du souhait,—je n'ose pas dire que ce fut jamais un espoir,—que, peut-être un jour, je vous appellerais mienne. J'avais formé les plus délicieuses images et mes rêves s'y complaisaient; aujourd'hui, je suis malheureux pour avoir perdu ce que je n'avais vraiment pas le droit d'attendre. Je ne dois plus penser à vous comme à une amante; j'ose cependant demander à être admis comme un ami. C'est à ce titre que je désire la permission de vous rendre visite, et comme je pense dans peu de jours aller m'établir plus loin et que vous ne tarderez pas, je le suppose, à quitter cet endroit, je désire vous voir ou avoir de vos nouvelles bientôt[90].
J'aurais dû, pour être poli, accuser plus tôt réception de votre lettre, mais mon cœur en avait reçu un tel coup que je puis encore à peine rassembler mes pensées, de façon à vous écrire à ce sujet. Je n'essayerai pas de décrire ce que j'ai ressenti en recevant votre lettre. Je l'ai lue et relue, mainte et mainte fois et, bien qu'elle fût dans le langage le plus poli du refus, ce refus était péremptoire: «Vous étiez triste de ne pas pouvoir me payer de retour, mais vous me souhaitez toute espèce de bonheur.» Ce serait une faiblesse indigne d'un homme que de dire que, sans vous, je ne pourrai jamais être heureux, mais je suis certain que partager la vie avec vous lui aurait donné une saveur que, sans vous, je ne goûterai jamais.
Ce ne sont pas vos rares avantages personnels et votre bon sens supérieur qui me frappent tant en vous; il est possible que, dans quelques cas, on puisse rencontrer ces qualités chez d'autres. Mais cette bonté aimable, cette tendresse et cette douceur féminines, cette attachante suavité de caractère, avec tous les charmes qui naissent d'un cœur chaud et aimant, voilà ce que je ne puis espérer retrouver de nouveau dans ce monde, à un tel degré. Toutes ces qualités charmantes, rehaussées par une éducation bien au delà de ce que j'ai jamais trouvé chez les femmes que j'ai jamais osé approcher, ont fait sur mon cœur une impression que je ne crois pas que la vie effacera jamais. Mon imagination s'était flattée du souhait,—je n'ose pas dire que ce fut jamais un espoir,—que, peut-être un jour, je vous appellerais mienne. J'avais formé les plus délicieuses images et mes rêves s'y complaisaient; aujourd'hui, je suis malheureux pour avoir perdu ce que je n'avais vraiment pas le droit d'attendre. Je ne dois plus penser à vous comme à une amante; j'ose cependant demander à être admis comme un ami. C'est à ce titre que je désire la permission de vous rendre visite, et comme je pense dans peu de jours aller m'établir plus loin et que vous ne tarderez pas, je le suppose, à quitter cet endroit, je désire vous voir ou avoir de vos nouvelles bientôt[90].
Ellison Begbie est la première des héroïnes de Burns dont on voie se dessiner un peu la physionomie. D'après Mrs Begg, la sœur de Burns, c'était une fille supérieure et la favorite du voisinage[91]. Elle paraît avoirété, en outre, une fille de tête et de sang-froid, qui tenait à voir clair dans l'avenir et dans le présent. Elle fut un moment attirée vers ce garçon capable d'écrire de telles déclarations. En effet, c'est seulement «après quelque intimité et quelque correspondance qu'elle rejeta sa poursuite et bientôt après épousa un autre amoureux»[92]; et cette supposition est bien confirmée par les mots de Burns: «Pour couronner ma détresse, unebelle filleque j'adorais et qui avait juré son âme de venir à ma rencontre dans le champ du mariage, se joua de moi dans les circonstances les plus mortifiantes[93].» Il y avait donc eu une attraction mais qui ne dura pas. Pour quelle cause? On ne sait ces secrets de cœur. Elle est peut-être dans un passage cité plus haut, où Burns se défend, comme s'il éprouvait le besoin de dissiper certaines préventions et d'aller au-devant de certaines rumeurs. Peut être Ellison Begbie n'eut-elle pas confiance dans ces ardentes protestations, et voyait-elle dans le cœur de son poursuivant mieux que lui-même. À coup sûr, elle passa auprès d'une vie qui n'aurait pas été sans orages. Elle fit le choix qui convenait le mieux à sa nature équilibrée, pratique et discernante; «elle a deux yeux brillants et malicieux» dit la chanson de Burns. Il est probable qu'elle vécut heureuse avec un homme moyen. Pourtant, comme il arrive aux imprudents, leurs passions bues, quand ils n'ont plus que le verre vide et craquelé de la vie, de se dire que leurs ivresses ont été une folie, il arrive aussi que les sages rassasiés de calme se demandent si leur prudence n'a pas été une duperie. Il est certain qu'Ellison Begbie se rappela, avec orgueil, que le poète avait composé pour elle quelques-unes de ses jeunes chansons, les plus pures et les plus sincères, car, plus d'un quart de siècle après cette aventure, «il vivait à Glasgow une dame» qui en récita une qu'elle seule savait, à Cromek, lorsque celui-ci recueillait sesReliques de Burnset c'était la chanson sur des yeux malicieux[94].[Lien vers la Table des matières.]
II.LE SÉJOUR À IRVINE.
Ce projet de mariage eut une grande influence sur la vie de Burns. Il avait compris, avec Gilbert, qu'il lui serait difficile de s'établir comme fermier. Pour acheter des instruments et des bestiaux, pour faire les premières semailles et attendre la première récolte, il faut une mise de fonds. Comment l'espérer, quand la famille avait à peine de quoi joindre lesdeux bouts à la fin de l'année? Si jamais ces ressources arrivaient, quand serait-ce? Trop tard à coup sûr. Ellison ne l'aimait pas assez et lui-même l'aimait trop pour attendre. Peut-être les difficultés qui commençaient à s'amonceler de nouveau sur le chemin de son père, contribuaient-elles à l'éloigner d'un métier, où la sueur du front ne suffisait pas à gagner le pain. Il chercha une façon plus rapide, plus sûre, de parvenir à vivre. Depuis quelques années déjà , les deux frères avaient obtenu du père quelques pièces de terre où ils faisaient pour leur propre compte pousser du lin, fort cultivé alors dans ces parties de la contrée. Robert résolut d'aller à Irvine apprendre à préparer cette plante. Cependant, le refus d'Ellison Begbie survint. Il partit néanmoins, le cœur plus chargé de chagrins qu'on ne l'imaginerait d'après la calme affection exprimée dans ses lettres, assombri, découragé. Évidemment, il venait de recevoir bravement un coup dont il serait longtemps à guérir. C'était vers le milieu de juillet 1781.
La ville où il arrivait et le nouveau métier qu'il entreprenait n'étaient pas faits pour dissiper sa mélancolie. Irvine est un endroit d'apparence désolée; c'est une bourgade maritime avec toute la tristesse des ports, situés non pas sur la mer, qui est à elle seule un mouvement et une multitude, mais sur les rives plates et vaseuses d'une embouchure de rivière. Un horizon rampant de maigres dunes, des bas-fonds de sables coupés de flaques, recouverts et découverts par l'alternance monotone du flux et du reflux; sur ces pauvres bords, un ramassis de dépôts de marchandises et de maisonnettes, moitié cabarets, moitié boutiques à objets de matelots, basses, minables et louches. Aux heures d'eau retirée, les navires, comme échoués, augmentent cette impression d'abandon par celle de désarroi, que donnent leurs grands corps désemparés, leurs mâtures penchées hors d'équilibre et qui semblent faire gauchir le ciel. Pour un jeune paysan, accoutumé à se réjouir des mille vies de la terre, ce séjour de stérilité, lavé d'une eau morne et inféconde, dut être comme un cauchemar.
À ce serrement de cœur s'ajouta bientôt le dégoût d'un métier pénible et presque rabaissant pour lui. Au lieu des journées au grand air, de la fierté du labour et de la diversité des occupations, un emprisonnement dans un taudis puant de l'odeur fade du lin roui, et une besogne assise, monotone et mécanique. Des heures et des heures sur le banc, devant le chevalet de l'espade ou l'établi des sérans. Pour des bras dignes du fléau ou de la faux, maillocher le lin, l'écraser, l'écanguer sous la broie, l'étirer sur les peignes, avoir toujours les mains perdues dans des filasses, c'était presque un métier de femme. Dans cette salle basse, moitié hangar moitié écurie, au milieu de cette atmosphère alourdie des émanations et des poussières du lin, on ne respirait pas. Il étouffait, sa santé s'en ressentit. Ce changement d'existence, en toutes circonstances, lui eûtété pénible, insurmontable. Il y apportait, avec un cœur récemment blessé, un amour-propre meurtri. Un travail sain à l'air libre, la puissance de la nature à changer nos peines en rêveries, l'auraient apaisé; cette vie étrécie et emmurée, d'une fatigue nouvelle et exaspérante pour les nerfs, renferma sa douleur, l'aigrit, la rendit plus corrosive et plus dévorante. Puis, au lieu de la popularité à laquelle il était accoutumé, c'était, pour lui plus que pour d'autres, un isolement plus dur, dans une populace de matelots, d'ouvriers et de déchargeurs. Enfin cet indéfinissable et invincible sentiment, la nostalgie, se mettait de la partie.
Il eut un de ces accès de désespérance où l'âme et le corps s'affaissent en même temps, s'entraînant l'un l'autre dans leur descente. Il en arriva à être dans un état terrible: «Le mal final qui amena l'arrière-garde de ce cortège infernal fut que ma maladie d'hypocondrie s'irrita à un tel degré que, pendant trois mois, je fus dans un état délabré de corps et d'esprit qui eût été à peine enviable pour ces misérables sans espoir qui viennent d'entendre leur juste sentence: «Retirez-vous de moi, maudits[95].» C'est dans cette condition qu'il passa la fin de l'année 1781. Aussi l'impression de cette période est celle d'une tristesse et d'un accablement infinis. Une personne qui l'avait connu alors racontait, en 1826, à R. Chambers, que ce qu'on avait remarqué en lui était sa mélancolie. Parmi les gens ordinaires, il restait assis pendant des heures, la tête dans la main, et le coude sur le genou; c'était seulement lorsqu'un homme intelligent ou une femme se joignait à la société qu'il s'éveillait et s'animait un peu[96]. Lui qui, tant de fois, avait jeté tout le village dans des convulsions de rire et avait suspendu à ses lèvres ses rudes auditeurs, s'était renfermé dans le chagrin et le silence. Le changement d'existence et plus encore la souffrance morale avaient en outre altéré et débilité sa santé. Il était devenu gravement malade d'une maladie nerveuse. Dans une lettre à son père, il a laissé le tableau désespéré de la faiblesse de son corps et du découragement de son âme.
«Ma santé est à peu près la même que quand vous étiez ici, seulement mon sommeil est un peu meilleur, et, à tout prendre, je suis plutôt mieux qu'autrement, bien que je ne m'améliore que bien lentement. La faiblesse de mes nerfs a tellement débilité mon esprit que je n'ose ni revoir les événements passés, ni regarder du côté de l'avenir; car la moindre anxiété et le moindre trouble dans ma poitrine produisent les effets les plus désastreux sur toute ma machine. Quelquefois, à la vérité, pendant une heure ou deux, mes esprits s'allègent un peu, je jette un rapide regard dans le futur, mais ma principale occupation et la seule qui me soit douce est de considérer le passé et l'avenir d'une façon religieuse et morale. Je suis transporté à la pensée qu'avant longtemps, peut-être bientôt, je dirai un éternel adieu à toutes les peines, agitations, et inquiétudes de cette pénible vie, car je vous assure que j'en suisvraiment fatigué, et, si je ne me trompe beaucoup, je pourrai avec contentement et joie la résigner.L'âme, inquiète et renfermée en elle-même,Se repose en errant dans une vie future.C'est pour cette raison que le 15e, 16eet 17eversets du 7echapitre des Révélations me plaisent plus qu'autant de dizaines de versets dans toute la Bible, et je ne voudrais pas échanger le noble enthousiasme qu'ils inspirent pour tout ce que ce monde peut offrir. Quant à ce monde-ci, je désespère d'y faire jamais quelque figure. Je ne suis pas fait pour l'agitation des gens d'affaires, ni pour le désordre des gens gais. Je ne serai jamais capable de paraître sur ces scènes. À la vérité je suis tout à fait détaché des pensées de cette vie. Je prévois que la pauvreté et l'obscurité m'attendent, je suis en quelque mesure préparé et je me prépare chaque jour à les rencontrer.Il me reste juste assez de temps et de papier pour vous remercier des leçons de vertu et de piété que vous m'avez données, qui ont été trop négligées quand vous me les avez données, mais dont, j'espère, je me suis souvenu avant qu'il soit trop tard[97].»
«Ma santé est à peu près la même que quand vous étiez ici, seulement mon sommeil est un peu meilleur, et, à tout prendre, je suis plutôt mieux qu'autrement, bien que je ne m'améliore que bien lentement. La faiblesse de mes nerfs a tellement débilité mon esprit que je n'ose ni revoir les événements passés, ni regarder du côté de l'avenir; car la moindre anxiété et le moindre trouble dans ma poitrine produisent les effets les plus désastreux sur toute ma machine. Quelquefois, à la vérité, pendant une heure ou deux, mes esprits s'allègent un peu, je jette un rapide regard dans le futur, mais ma principale occupation et la seule qui me soit douce est de considérer le passé et l'avenir d'une façon religieuse et morale. Je suis transporté à la pensée qu'avant longtemps, peut-être bientôt, je dirai un éternel adieu à toutes les peines, agitations, et inquiétudes de cette pénible vie, car je vous assure que j'en suisvraiment fatigué, et, si je ne me trompe beaucoup, je pourrai avec contentement et joie la résigner.
L'âme, inquiète et renfermée en elle-même,Se repose en errant dans une vie future.
C'est pour cette raison que le 15e, 16eet 17eversets du 7echapitre des Révélations me plaisent plus qu'autant de dizaines de versets dans toute la Bible, et je ne voudrais pas échanger le noble enthousiasme qu'ils inspirent pour tout ce que ce monde peut offrir. Quant à ce monde-ci, je désespère d'y faire jamais quelque figure. Je ne suis pas fait pour l'agitation des gens d'affaires, ni pour le désordre des gens gais. Je ne serai jamais capable de paraître sur ces scènes. À la vérité je suis tout à fait détaché des pensées de cette vie. Je prévois que la pauvreté et l'obscurité m'attendent, je suis en quelque mesure préparé et je me prépare chaque jour à les rencontrer.
Il me reste juste assez de temps et de papier pour vous remercier des leçons de vertu et de piété que vous m'avez données, qui ont été trop négligées quand vous me les avez données, mais dont, j'espère, je me suis souvenu avant qu'il soit trop tard[97].»
Tels étaient le trouble et l'abattement dans lesquels il se trouvait, aux premiers jours de 1782, car cette lettre était destinée à porter à son père des souhaits pour l'année nouvelle. Évidemment, un grand effondrement s'était fait dans son cœur. Il était à un de ces moments où une cruelle déception jette son ombre devant elle et envoie son amertume jusqu'au bout de la vie. D'un autre côté, sa famille commençait à se débattre dans la ruine. Tout conspirait à rendre son désespoir complet, comme lorsque les malheurs du dehors ont l'air de se concerter avec les chagrins intérieurs. Ce sont les heures qui restent douloureuses dans le souvenir, où tout nous abandonne et où les plus robustes énergies faiblissent et s'évanouissent dans des défaillances qui semblent définitives. C'est en vain qu'il se tournait du côté de la Bible. Il est facile de voir qu'elle était sans action profonde sur lui. Il n'y trouvait pas l'asile, la consolation, le fleuve de paix intérieure où les fervents lavent leurs angoisses. Il ne se rappela jamais sans frissonner cette noire période de sa vie. Quant à la poésie, elle avait cessé: «Je suspendis, écrivait-il, ma harpe aux saules[98].»
Mais il avait trop de jeunesse et de ressort pour que cette lassitude et cette dépression durassent. Il est vraisemblable que les premiers mois furent les plus mornes. Peu à peu, la crise ayant atteint sa hauteur diminua. Dans la lettre à son père, il parle déjà d'un mieux et de clartés qui commençaient à percer l'assombrissement de sa vie. Par degrés aussi, son esprit de sociabilité lui fut rendu. Il est probable qu'il accueillit ces retours de gaîté avec une sorte de brusquerie à les saisir et à les épuiser, avec cette insouciance téméraire qui suit les grands soucis et les grandes défiances de la vie, quelque chose de dur qui fait qu'on arrache les joiesplutôt qu'on ne les reçoit, et qu'on les tord plutôt qu'on n'en jouit. Rien n'est plus propre que ces mouvements excessifs vers le plaisir, à jeter dans des plaisirs excessifs par eux-mêmes. L'âpreté à jouir crée le goût de jouissances plus âpres. C'est surtout pour le cœur que les convalescences demandent à être lentes et sages. Burns vivait dans un milieu peu propice à ces ménagements. Dans ces ports de la côte ouest, surtout dans ceux situés en face des îles de Man et d'Arran, la contrebande par mer était active. Il y traînait toujours une population de gens, moitié matelots, moitié contrebandiers, aventureux, hardis, achetant, par une vie de duretés et de dangers, des intervalles violents de débauche. Burns se trouvait en contact avec eux à un moment critique. Il s'en ressentit.
Ce fut dans sa vie un tournant de grande importance morale et le point de départ de changements profonds dans sa façon d'être, d'où devaient sortir des résultats graves et durables. C'est l'époque que Gilbert et lui-même désignent comme celle où il tomba pour la première fois dans de vrais excès. «Ma vingt-troisième année fut pour moi une ère importante», écrivait-il dans son autobiographie. Et Gilbert disait: «à Irvine il fit connaissance des gens qui avaient une façon plus libre de penser et de vivre que celle à laquelle il était accoutumé, et cette société le prépara à franchir ces bornes d'une rigide vertu qui l'avaient jusque-là retenu[99].» C'est avec grande clairvoyance que Carlyle remarque à ce propos, que «si l'incident le plus frappant de la vie de Burns, est son voyage à Édimbourg, sa résidence à Irvine en est peut-être un plus important[100].» Il déplore son initiation à des dissipations et à des vices dont il était resté pur jusque-là . Il donne, par ce rapprochement, toute sa valeur et tout son relief à un de ces points capitaux d'une existence, duquel bien des péripéties futures dépendront. L'artisan de cette transformation fut un jeune marin nommé Richard Brown dont Burns a tracé le portrait et détaillé l'influence sur lui-même.