Oh! vous dont la joue se mouille d'une larme,Approchez-vous avec un pieux respect,Ici reposent les restes chers d'un époux aimant,D'un père tendre, d'un ami généreux,Le cœur charitable qui ressentait toute souffrance humaine,Le cœur indomptable qui ne craignait aucun orgueil humain,L'ami de l'homme, du vice seul l'ennemi;«Car même ses faiblesses penchaient du côté de la vertu[131].»
Oh! vous dont la joue se mouille d'une larme,Approchez-vous avec un pieux respect,Ici reposent les restes chers d'un époux aimant,D'un père tendre, d'un ami généreux,
Le cœur charitable qui ressentait toute souffrance humaine,Le cœur indomptable qui ne craignait aucun orgueil humain,L'ami de l'homme, du vice seul l'ennemi;«Car même ses faiblesses penchaient du côté de la vertu[131].»
Ils ne disent rien au delà de la vérité. Dans ce petit cimetière, autour de sa tombe, le gazon est usé; les pas de ceux qui viennent la visiter ont fait un sentier où l'herbe ne croîtra plus. Il a l'immortalité qui, au cœur des parents, est peut-être la plus douce de toutes, celle qui vient d'un enfant. Il en fut digne parce qu'il fut lui-même admirable. C'est pour des hommes tels que lui qu'a été écrite la belle Élégie de Gray. Il fut, du moins par la noblesse morale, un de ces grands cœurs ignorés qui dorment dans les cimetières de village.
Lorsque les fils revinrent de l'enterrement du père, ils trouvèrent la ruine dans la maison. «Quand mon père mourut, tout son avoir s'en alla aux rapaces limiers d'enfer qui grognent dans le chenil de la justice[132].» Il ne restait plus rien absolument. C'est seulement en se portant créanciers de leur père pour les arrérages des gages dus sur leur travail, que les deux fils et les deux filles aînées arrachèrent aux gens de loi de quoi pouvoir aller travailler ailleurs[133]. Mais avant de quitter la maison où William Burnes avait rendu le dernier soupir, Robert écrivit à son cousin une lettre par laquelle on aime à terminer les rapports de ce père et de ce fils.
Le 13 de ce mois j'ai perdu le meilleur des pères. Quoique assurément nous fussions depuis longtemps avertis du coup qui nous menaçait, néanmoins les sentiments de la nature réclament leur part, et je ne puis me rappeler la chère affection et les leçons paternelles du meilleur des amis et du plus capable des maîtres sans ressentir ce que, peut-être, les dictées plus calmes de la raison condamneraient en partie.J'espère que les parents de mon père, dans votre pays, ne laisseront pas leurs rapports avec nous s'éteindre en même temps que lui. Pour ma part, c'est toujours avec plaisir, avec orgueil, que je reconnaîtrai ma parenté avec ceux qui étaient unis, par les liens du sang et de l'amitié, à un homme dont j'honorerai et révérerai toujours le souvenir[134].
Le 13 de ce mois j'ai perdu le meilleur des pères. Quoique assurément nous fussions depuis longtemps avertis du coup qui nous menaçait, néanmoins les sentiments de la nature réclament leur part, et je ne puis me rappeler la chère affection et les leçons paternelles du meilleur des amis et du plus capable des maîtres sans ressentir ce que, peut-être, les dictées plus calmes de la raison condamneraient en partie.
J'espère que les parents de mon père, dans votre pays, ne laisseront pas leurs rapports avec nous s'éteindre en même temps que lui. Pour ma part, c'est toujours avec plaisir, avec orgueil, que je reconnaîtrai ma parenté avec ceux qui étaient unis, par les liens du sang et de l'amitié, à un homme dont j'honorerai et révérerai toujours le souvenir[134].
Ce sont des paroles dignes de celui à qui elles étaient consacrées. Elles expriment bien l'amitié respectueuse qui unissait les fils au père; on y sent bien aussi ce beau rôle d'instituteur, d'éducateur que William Burnes avait, avec tant de clairvoyance, de persévérance et de sagesse,rempli envers ses enfants, depuis les promenades qu'il faisait avec ses deux jeunes garçons dans les champs de Mont-Oliphant, jusqu'aux dernières leçons que, mourant, il donnait encore à sa dernière fillette.
En prévision d'un dénouement inévitable, les deux fils avaient loué par avance une petite ferme située à quelques milles de Lochlea, près de Mauchline[135]. À la Pentecôte de 1784, toute la famille y émigra: Robert et Gilbert, la vieille mère, les trois filles et un jeune garçon de dix-sept ans. Robert venait d'entrer dans sa vingt-sixième année.[Lien vers la Table des matières.]
MOSSGIEL, MAUCHLINE.Mars 1784 — Novembre 1786.
Mossgiel! Ce nom, dans sa sonorité claire, chante aux oreilles écossaises comme quelque chose de radieux et de glorieux. C'est là qu'a éclaté une des plus étonnantes floraisons de poésie dont un peuple puisse s'enorgueillir. C'est là que Burns a vécu dans un tourbillon de passion et de gaîté, dans des péripéties de désespoir et d'ivresse, telles qu'il a été donné à peu d'hommes d'en connaître d'égales, et peut-être à aucun de les connaître en un temps si court.
Le site est à souhait pour y installer le logis d'un poète. Quand on y arrive au sortir du fond de Lochlea, il semble qu'on monte vers la lumière. La ferme est sur un plateau qui domine toute la contrée. Derrière, la vue s'étend sur les moors de Galston, au fond desquels se déchire la fente pourprée du matin. Devant, le paysage est immense et admirable. Le regard s'étend sur une pente où des vallées fuyantes et indéfiniment prolongées se perdent entre des ondulations décroissantes, qui les emmènent mourir dans des brumes lointaines. Ce vaste pays est semé de collines, de bois, de champs, de haies et de fermes blanches qui vont diminuant jusqu'à n'être plus que des points. Tout à l'extrémité, par une échappée, on voit la plaine au bord de la mer, puis la mer comme une lame de fer ou d'argent ou d'or et, encore au delà, les montagnes d'Arran perdues dans les nuées. Ce n'est plus le paysage du mont Oliphant solidement renfermé dans un cadre âprement découpé. C'est un paysage d'immense envergure, flottant, aérien, très sensible aux impressions du ciel et continuellement soumis à ses métamorphoses. Rien ne peut rendre la magnificence et la variété des effets qui se déploient et se nuancent devant cette petite porte de ferme, surtout quand des soleils couchants, qui auraient transporté Wordsworth, y épandent leurs couleurs. Lorsque la mélancolie s'empare de ces étendues, ce qui arrive fréquemment, et qu'on est au centre de cet immense cercle de ciel attristé, il semble qu'on tienne à peine plus de place que le nid de souris blotti dans un sillon ou qu'une pâquerette. Et les comparaisons se suggèrent d'elles-mêmes, entreces pauvres choses et la vie humaine, également chétive et aussi perdue. C'est là qu'il faut lire, pour les comprendre tout à fait, les dernières strophes des piècesà la Pâqueretteetà la Souris. En revanche, lorsqu'on descend du plateau vers les lits de l'Ayr ou du Cessnock, on voit que le pays abonde en détails, en coins retirés et intimes qui se retrouvent dans les poésies amoureuses de Burns.
Pour le va-et-vient de la vie humaine, on est loin de l'isolement de Lochlea et de la pauvreté de Tarbolton. Mossgiel est situé à un mille de Mauchline, au bord de la route qui conduit à Kilmarnock. Celle-ci était, dès ce temps, la ville industrielle de la région; on y fabriquait déjà des lainages et des tapis; elle possédait une imprimerie; on y venait de tous côtés[136]. Mauchline, d'autre part, était une jolie bourgade rurale, très vivante autour de sa vieille église à l'aspect de grange. C'était un centre d'activité agricole, un lieu de foires et de réunions religieuses; il s'y tenait un important marché de bestiaux; on y faisait commerce avec la campagne. Ces transactions y avaient fixé un certain nombre de personnes de position et d'éducation supérieures, comme Gavin Hamilton le notaire, et le DrMackenzie, le médecin de William Burnes, qui devinrent les amis et les patrons de Burns. Il y avait là du mouvement, des types variés et peut-être plus dans le champ d'observation de Burns que ceux qu'il aurait trouvés à Ayr, par exemple, ville de bourgeois riches et de petite noblesse. Les éléments ne manquaient pas pour cette étude de l'homme à laquelle, depuis quelque temps, il se donnait de propos délibéré[137].
C'est là que Burns a vécu la période la plus importante de sa vie, la plus dramatique et la plus féconde. Elle fut courte cependant. Bien que la plupart des biographies lui attribuent quatre années, elle n'a duré en réalité que deux ans et quelques mois. Mais ces deux années et demie, qui vont de Mars 1784 à Novembre 1786, sont certainement parmi les plus extraordinaires qui aient jamais été vécues par un homme. Il y a eu rarement, entassé en un temps si étroit, tant d'orages de colère et de passion, tant de vaillance, tant de gaîté, tant de travail, tant de fautes, de folies, de déceptions, et de désespoir. Qu'on ajoute à ce tumulte du cœur et des circonstances une production littéraire, soudaine, éclatante, d'une fougue et d'une variété sans rivales. Et au moment même où tant d'espoir et de génie semblaient écrasés par tant d'erreurs et d'infortunes, passe un coup de vent qui balaye toutes les menaces et laisse resplendir une gloire imprévue et merveilleuse. Les matelots, qu'un ouragan entraîneloin du pauvre havre, plonge dans les abîmes, flagelle aux flancs et aux faîtes des flots, et jette soudain sur une côte enchantée, connaissent seuls d'aussi extrêmes aventures et des péripéties aussi rapprochées.
Mais il convient d'abord de retracer le fond d'existence sur lequel ces événements se sont passés. La ferme était une petite construction un peu plus confortable que celles que la famille Burns avait habitées jusqu'alors. Elle était sur le modèle des maisons écossaises, comprenant en bas les deux pièces ordinaires que les écossais appellentbutetben, c'est-à-dire la pièce du devant et la pièce intérieure. Au-dessus, se trouvait une manière d'étage, auquel on arrivait par une échelle de meunier et une trappe, et dont une partie était employée comme grenier, tandis que l'autre formait un galetas où couchaient les deux frères, sur un même lit. Une fenêtre de quatre vitres étroites éclairait cette chambrette; tout le mobilier consistait en une petite table de bois blanc placée sous la fenêtre, dans le tiroir de laquelle Burns rangeait ses papiers et ses poèmes[138]. La ferme était en commun, car tout le monde avait fourni ses économies pour la garnir. «Chaque membre de la famille, dit Gilbert, recevait les gages ordinaires pour le travail qu'il donnait sur la ferme. Les gages de mon frère et les miens étaient de 7 livres (175 frs.) par an, pour chacun. Pendant tout le temps que l'entreprise de la famille dura, c'est-à-dire quatre années, aussi bien que pendant la période précédente à Lochlea, ses dépenses n'excédèrent jamais son maigre revenu[139].» Tous travaillaient. Il n'y avait d'étrangers que trois gamins qui faisaient les commissions, lesquelles consistaient surtout à porter les lettres de Robert, ou qui aidaient aux diverses besognes. La ferme n'était pas très richement montée, ni en bétail ni en instruments. Avec bonne humeur Burns en a laissé l'inventaire complet. Il a quatre chevaux qui sont l'attelage de sa charrue: un bon vieux bidet, une jument rapide, mais à laquelle (Dieu lui pardonne ce péché avec les autres!) il a donné les éparvins un jour qu'il allait faire sa cour, une troisième bonne bête, et la quatrième, un maudit cheval des hautes terres têtu, farouche et fou; avec cela un beau poulain:
De plus, un poulain, le roi des poulainsQui ont jamais couru devant une queue;S'il vit assez pour devenir une bête,Il me rapportera quinze livres pour le moins.De voitures, je n'en ai que peu:Trois chariots dont deux ne sont guère neufs,Une vieille brouette, plutôt pour montre;Elle a une jambe et les deux bras brisés;J'ai fait un tisonnier avec la barre de fer,Et ma vieille mère a brûlé la roue.Comme hommes, j'ai trois garnements de garçons,Des démons pour le bruit et le vacarme;L'un mène les chevaux, l'autre bat en grange,Et le petit Davock garde les vaches à la pâture[140].
De plus, un poulain, le roi des poulainsQui ont jamais couru devant une queue;S'il vit assez pour devenir une bête,Il me rapportera quinze livres pour le moins.
De voitures, je n'en ai que peu:Trois chariots dont deux ne sont guère neufs,Une vieille brouette, plutôt pour montre;Elle a une jambe et les deux bras brisés;J'ai fait un tisonnier avec la barre de fer,Et ma vieille mère a brûlé la roue.
Comme hommes, j'ai trois garnements de garçons,Des démons pour le bruit et le vacarme;L'un mène les chevaux, l'autre bat en grange,Et le petit Davock garde les vaches à la pâture[140].
Le père étant mort, Robert était devenu le chef de la famille. Il s'acquittait de ce devoir avec courage, avec bonté et une familiarité qui n'empêchait pas le respect. C'était lui qui disait à haute voix la prière du soir[141]. Il s'occupait, d'une façon presque touchante, des jeunes gars qui étaient à son service et les interrogeait sur leur catéchisme. Ce devaient être parfois de singulières séances. Mais il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il ait été un instituteur extraordinaire, et que ses leçons aient eu plus de clarté et d'éloquence que tous les sermons à dix lieues alentour. Il semble qu'il réussît assez bien avec ses élèves:
Je les gouverne, comme je le dois, avec mesure,Et souvent je les secoue de fond en comble;Et sans faute, le dimanche soir, comme il sied,Je les retourne dru sur le catéchisme;Si bien, ma foi! que le petiot Davock est devenu si fort,Bien qu'à peine plus haut que votre jambe,Qu'il vous dévidera la Grâce EfficaceAussi vitement que quiconque dans la maison[142].
À défaut d'autres exemples il donnait celui du travail. C'était toujours le laboureur infatigable, le rude manieur de fléau, abattant la besogne de quatre hommes et allégeant de sa gaîté le labeur commun. Il s'était mis à l'œuvre avec les meilleures intentions du monde. «J'entrai dans cette ferme avec une ferme résolution:allons, mettons-nous-y, je veux être raisonnable.Je lus des livres de fermage, je calculai les moissons, je suivis les marchés—bref, en dépit du démon et du monde et de la chair, je crois que je serais devenu un homme sage, n'était que la première année, par suite de l'achat de mauvaises semences, la seconde, par suite d'une moisson tardive, nous perdîmes la moitié de nos récoltes. Cela renversa toute ma sagesse et je m'en retournai comme le chien à son vomissement, comme la truie qui a été lavée à son vautrement dans la boue[143].» Il semble avoir inspiré aux siens un mélange d'affection, d'admiration et de blâme tendre, un de ces blâmes qu'on ne s'avoue pas, tant les fautes qu'il condamne semblent, àceux qui en souffrent, faire partie de la supériorité de celui qui les commet. On l'excusait parce que c'était lui et qu'il n'était pas comme les autres. Si Gilbert en avait fait la moitié, il aurait vite vu la différence. On passait tout à Robert. C'était donc, en résumé, une vie de fermier qui n'était pas sans dignité, mais qui déroulait, à travers les saisons, ses labeurs et ses fatigues: le labour, les semailles, le hersage, la moisson, le battage dans la grange. Elle avait aussi ses fêtes, les rentrées de récolte en été, et en hiver les veillées qu'il devait chanter dans sa fameuse pièce dela Toussaint.
À ces occupations s'ajoutaient des visites fréquentes à Mauchline, car il était toujours le sel et le pétillement de toutes les réunions; des causeries avec des hommes comme Gavin Hamilton ou le DrMackenzie; des descentes à Tarbolton où était la loge maçonnique à laquelle il continuait d'appartenir. Tout cela n'allait pas sans séances prolongées au cabaret, surtout les soirs de Tarbolton. La franc-maçonnerie, même du rite écossais, aimait alors le choc des verres. Gilbert dit que l'initiation de Robert avait été son introduction à la vie de joyeux compagnon[144]. Il ajoute néanmoins que, pendant tout le séjour à Lochlea et presque jusqu'à la fin du séjour à Mauchline, il ne vit jamais son frère pris de boisson. «Malgré ces circonstances et l'éloge qu'il a fait du breuvage écossais,—lequel semble avoir trompé ses historiens—je ne me rappelle pas pendant ces sept années, ni jusqu'à la fin de la période où il commença à devenir auteur, quand sa célébrité grandissante le jeta en de fréquentes sociétés, l'avoir jamais vu en état d'ivresse; il n'était nullement adonné à la boisson[144].» Cette attestation fraternelle est, sans doute, vraie en gros; mais il y a grand espace entre une habitude d'ivrognerie et des excès passagers. Il est difficile, quand on connaît les mœurs des paysans écossais de ce temps, de ne pas admettre que Burns y était entraîné. Si cela ne lui est pas arrivé, ses pièces sur le whiskey seraient une exception unique dans son œuvre et les seules qui n'auraient pas pour support quelque réalité dans sa vie.
C'est donc sur cette routine que se sont superposés les événements qui ont marqué le séjour de Burns à Mauchline. Quoiqu'ils s'offrent comme un tout lumineux et orageux à la fois, où les tristesses et les clartés se mêlant éclatent les unes dans les autres, étrange jeu de toutes les humeurs de la destinée, il faut cependant en dégager les divers éléments sans oublier qu'ils agissent simultanément les uns sur les autres. Il sont au nombre de trois: sa lutte contre le clergé local, le développement de sa vocation et de sa production littéraire et une série de drames d'amour dont les conséquences pèseront sur toute sa vie.[Lien vers la Table des matières.]
I.LA LUTTE CONTRE LE CLERGÉ.
Pour bien comprendre les causes et les circonstances de la révolte de Burns contre le clergé, il faut se rendre compte de la façon dont la religion était arrivée à s'emparer de toute la vie écossaise, il faut se représenter le contrôle intolérable et l'espèce d'inquisition que le pouvoir ecclésiastique avait fini par exercer sur tous les actes même les plus privés; il faut sentir de quel poids cette organisation pouvait peser sur l'existence quotidienne et comment il se faisait que rien ne lui échappait.
En Angleterre, la Réforme s'était faite par la royauté; elle avait conservé l'autorité des évêques et une hiérarchie qui rattachait le clergé au trône. Mais en Écosse, où la nature du pays rendait l'aristocratie presque indépendante et où la violence de l'histoire avait empêché le développement des villes et la formation d'une bourgeoisie qui pût lui faire contrepoids[145], la royauté n'avait trouvé d'appui contre les nobles que sur le clergé[146]. Quand celui-ci fut attaqué, elle le défendit, et la Réformation se fit contre elle et lui, par l'union des grands et du peuple[147]. Dès le début de la nouvelle église naissante, l'influence de Knox qui, pendant ses visites et son séjour à Genève, s'était pénétré des principes de Calvin, avait contribué à lui donner une forme plus démocratique, comme il apparaît d'après le premierLivre de Disciplinede 1560[148]. Ce règlement remettait l'élection des Ministres au peuple, après un examen public, fait par les Ministres et les Anciens, sur les points de controverse entre les Protestants et les Catholiques[149]. Un peu plus tard, la querelle qui survint, à propos des anciens biens ecclésiastiques, entre les nobles qui avaient tout accaparé et le clergé protestant qui en réclamait une partie, sépara le clergé de la noblesse, et le rejeta davantage du côtédu peuple[150]. Par ces ruptures, toute la hiérarchie périt successivement, et les liens qui pouvaient rattacher l'organisation religieuse au gouvernement furent brisés. Le clergé fut de plus en plus poussé vers le peuple[151]. Sa pauvreté même contribua à l'y unir plus étroitement. Il devint plus indépendant du pouvoir civil et plus démocratique, jusqu'au point où l'organisation religieuse fut tout à fait en dehors de l'organisation politique, et où tout ce qui pouvait rattacher l'Église à l'État fut aboli. La paroisse devint le seul organisme religieux et un organisme absolument libre. Toutes les paroisses furent égales entre elles; elles n'eurent au-dessus d'elles que des assemblées représentatives émanées d'elles, comme les Presbytères qui étaient une sorte de conseil des paroisses, les Synodes qui étaient formés par la réunion des Presbytères, et enfin l'Assemblée Générale qui se réunissait tous les ans à Édimbourg, véritable parlement ecclésiastique et une des forces du pays[152].
Les austères origines calvinistes, l'aspect du pays, la dureté des longues persécutions entreprises pour rétablir l'épiscopat, conspirèrent pour donner à la nouvelle religion un esprit de tristesse. De cette disposition, sortirent un culte morose, une morale implacable et une discipline inflexible, au-dessus des forces humaines.
Les églises étaient laides, nues, froides, plus semblables à des granges qu'à des temples[153]. Toute image en était proscrite comme sentant la superstition. Tout embellissement du culte était interdit[154]; tel était le préjugé sur ce point que, même de notre temps, un ministre d'Édimbourg, ayant introduit dans son église un harmonium, cela fut considéré comme une innovation dangereuse que l'Assemblée Générale songea à réprimer[155]. Entre ces murs dégarnis, se déroulaient d'interminables services, monotones, dépouillés de tout ce qui fait la pompe et la poésie de la Religion, consistant en psalmodies, en lectures, en prières improvisées et en sermons démesurés[156]. Ces services s'éternisaient pendant des journées entières, et, dans la contrée de l'ouest, occupaient les dimanches del'aube au crépuscule[157]. Les sermons ordinaires duraient deux heures; quelques-uns, trois, quatre ou cinq; dans les grandes circonstances, plusieurs ministres étaient présents afin de se relayer au fur et à mesure que l'un d'eux était épuisé[158]. Les sermons étaient exclusivement doctrinaux; ils évitaient toute tendance morale et pratique; ils portaient constamment sur les mêmes points: la chute de l'homme dans Adam, son salut par le Christ, la purification par la foi, la Nouvelle-Alliance; ils retombaient sans cesse dans les mêmes divisions, pleins d'interminables et fastidieuses répétitions[159]. Le fanatisme des traditions, l'habitude de prêcher en plein air, la lourdeur des auditeurs avaient amené un style d'éloquence véhément, bruyant, plein de fureur et de gestes, tumultueux, une nuée d'éclairs et de tonnerre d'où le prédicateur descendait la voix brisée et le visage couvert de sueur[160].
De ces harangues furibondes tombait une doctrine de terreur et de tremblement. Pas un mot de pardon, de miséricorde ou d'espérance; rien que des avertissements et des prophéties de souffrances éternelles[161]. C'était l'esprit sauvage et dur de l'Ancien Testament; ce qu'il y a d'indulgence et de tendresse dans le Nouveau leur restait inconnu. Le divin sourire du Christ n'éclairait pas ces sombres esprits; ils n'auraient pas compris ces mots charmants, par lesquels le désigne le plus hébraïque pourtant de nos orateurs, lorsqu'il l'appelle: «Cet enchanteur céleste[162].» Dean Stanley a bien marqué le caractère judaïque de cette théologie: «L'immense prépondérance de l'enseignement de l'Ancien Testament et de quelques-unes des moins importantes parties de l'Ancien Testament sur l'enseignement du Nouveau et de la partie la plus essentielle du Nouveau, devait nécessairement mutiler, rétrécir et aigrir l'enseignement religieux du pays[163].» Celui-ci n'avait pris du nouveau Testament que l'idée de l'Enfer, et appliquant à des châtiments sans fin, la rigueur que l'ancien Testament appliquait à des châtiments corporels, ils avaient fait sortir de ce mélange une religion qui rendait éternelles les férocités de la Bible.
Un dieu terrible planait sur cette religion sinistre, juge de colère et de vengeance, un Jéhovah irrité et inexorable, dont la main était toujours levée sur le genre humain. C'est de lui que venaient lesinondations, les tremblements de terre, les pestilences et les famines, lui qui envoyait les vents avec l'ordre de détruire, qui balayait la terre du déchaînement de son courroux. C'était le Dieu des puritains, mais plus sombre encore. Les catastrophes de la nature étaient les signes de son déplaisir. Par lui, le monde était sans cesse menacé de destruction; les feux d'en bas, les météores d'en haut allumaient dans le ciel des signaux d'alarmes; les étais et les piliers de notre planète semblaient craquer; les éléments troublés proclamaient la ruine universelle et le moment présent n'était qu'un répit[164]. S'il apparaissait tel dans les vers du tendre et délicat Cowper, on devine quel aspect il devait prendre dans les déclamations d'hommes incultes, grossiers et durs.
En même temps qu'ils se faisaient du Tout-Puissant une idée si terrible, ils représentaient l'Ennemi occupé sans cesse au milieu d'eux à son œuvre de perdition. Ses stratagèmes étaient infinis, car, depuis cinq mille ans qu'il s'étudiait à perdre l'homme, il était presque irrésistible. Il rôdait toujours autour de ses victimes. Et ce n'était pas sous la forme toute morale du péché; c'était un être réel, présent, qu'on pouvait rencontrer chaque jour et surtout chaque nuit «quand les vieux châteaux ruinés et gris font des signes de tête à la lune[165].» Il n'y avait pas de village où quelqu'un ne l'eût vu, sous une des mille figures qu'il prenait. On vivait en un péril constant, au milieu de la trame de ruses que lui et ses méchants esprits ourdissaient, tendaient partout. De quelque côté qu'on se tournât, c'étaient des menaces et des dangers. Les âmes semblaient des oiseaux éperdus entre des cieux de fer d'où un Dieu implacable lançait ses jugements et des gouffres de feu où le Démon leur préparait d'éternelles tortures. Et quel enfer! C'était un des triomphes des prédicants que de le représenter de façon à faire dresser les cheveux. Les supplices les plus atroces qui puissent déchirer et tordre le corps et l'âme de l'homme, les raffinements de souffrances, étaient énumérés et décrits avec complaisance. Dans une atmosphère de cris et de hurlements, les damnés étaient fouettés de scorpions, plongés dans de l'huile ou du plomb bouillants, suspendus à des crocs par la langue[166]. Des scènes plus affreuses complétaient celles-là. Les enfants, dans leurs supplices, accablaient leurs parents de reproches et de malédictions[167]. Ce qui s'est dépensé de poésie et d'éloquence sombre, dans ces tableaux d'une imagination horrible et parfois grandiose, est incroyable. On ferait avec les extraits des prédications écossaises unpoème de tortures auprès duquel celui de Dante perdrait sa terreur. Et quelle chance d'échapper à ces horreurs? Les élus étaient si peu nombreux que chacun pouvait se considérer comme un damné. C'était dans toute sa rigueur le puritanisme, la doctrine effrayante qui mena Bunyan à l'illuminisme et Cowper à la démence.
Chose redoutable! cette doctrine ne se contentait pas de régner sur les âmes; elle avait ici, à son service, une organisation pratique qui s'étendait sur tout ce pays et pénétrait dans ses moindres recoins. Un gouvernement théocratique, qui avait mis la main sur une partie des attributions du pouvoir civil, avait subjugué tout le pays et le terrassait. C'est ce qui constitue la forme religieuse si curieuse du Presbytérianisme, qui n'a eu son complet développement qu'en Écosse, où il n'a pas trouvé la limite des autres sectes, ni l'obstacle du pouvoir civil. Il était seul maître du pays.
Le clergé s'était arrogé le droit de juger et de punir certaines fautes. Chaque paroisse était gouvernée par un tribunal ecclésiastique. Ce tribunal, appeléKirk sessionou session ecclésiastique, était composé du ministre et de plusieurseldersou anciens, généralement au nombre de trois. Le premierLivre de Disciplinede 1561 avait voulu que ces anciens fussent nommés par la Congrégation et pour une année; mais celui de 1581 avait été moins libéral et, d'après la coutume devenue prévalente, ils étaient choisis par la Kirk session, qui se recrutait ainsi elle-même, et choisis à vie, sauf désunion, départ de la paroisse ou déposition[168]. Ils avaient un vote égal à celui du ministre et cette introduction de l'élément laïque dans toutes les assemblées ecclésiastiques est une des originalités et fut une des forces du Presbytérianisme. Ils devaient aider le ministre dans ses fonctions pastorales, l'assister dans les cérémonies comme la communion, le catéchisme, les visites, la distribution de l'argent aux pauvres. La Kirk session se réunissait une fois par semaine. Si elle ne s'était occupée que de l'administration de l'église, elle n'aurait été qu'une sorte de fabrique protestante. Mais c'était là la moindre partie de sa besogne. Elle pénétrait dans la vie privée, exerçait une sorte de police occulte sur toutes les actions, entrait dans les intérieurs et soumettait tout à un véritable despotisme.
Les anciens se partageaient, par quartiers, la surveillance de la paroisse. Ils avaient des espions[169]. Les sages-femmes étaient tenues de venir déclarer les naissances illégitimes[170]. Dès que la session connaissait ou seulement soupçonnait une faute, elle citait l'inculpé devant elle. Ilétait interrogé, examiné, confronté avec des témoins[171]. S'il était reconnu coupable, il était «suspendu des privilèges de l'Église[172]», c'est-à-dire mis hors de la vie commune. Pour obtenir la levée de cet interdit, il devait paraître à l'église, se tenir debout ou assis sur une sorte de siège ou de pilori[173], souvent pieds nus, parfois la tête rasée[174], presque partout affublé d'un drap d'étoffe grossière, blanche et salie[175]. Dans cette situation honteuse, il recevait une réprimande sur sa conduite. Cet affront pouvait se prolonger des mois, il pouvait aller de trois dimanches à cinquante-deux[176]. Enfin le coupable devait faire une profession de contrition, de repentir et d'amendement[177]. Cet usage s'est continué dans quelques paroisses presque jusqu'au milieu de notre siècle[178]. Tout tombait sous la juridiction de ces terribles tribunaux: la médisance, les jurons, la non-observance du dimanche, les jeux de hasard, le mensonge, l'ivrognerie, la calomnie, les querelles de ménage, les injures, l'adultère, l'immoralité[179], tout jusqu'aux plus infimes détails de la vie «l'excès de mangeaille[180]», «les paroles vaines et les gestes inconvenants[181].»
Et nul moyen d'échapper à cette tyrannie. L'appel à la juridiction supérieure du Presbytère est difficile ou entraîne une procédure lente, presque uniformément dérisoire[182]. Si on disparaît, on est déclaré contumace «fugitif de la discipline de l'église[183];» on a son nom publié dans toutes les chaires de toutes les paroisses du Presbytère. Et où aller? On ne peut être admis dans une nouvelle paroisse qu'en produisant un certificat de vie de celle qu'on quitte. Si on est frappé de censure dans une paroisse étrangère, on est atteint dans la sienne, jusqu'à ce qu'on apporte un certificat d'absolution, de celle où on a été jugé. Une ramification de police ecclésiastique s'étend sur tout le pays et la condamnation de la moindre session vous attend et vous retrouve partout[184]. Si on résiste,on est excommunié et la vie devient impossible dans une société fanatique et terrifiée. Il faut se soumettre, ou bien on n'a de refuge que dans l'existence nomade des mendiants et des vagabonds. Il faut, devant toute la Congrégation, paraître en pénitent et recevoir la réprimande du ministre. Et dans quelle situation? En face de la chaire, dans le passage de l'église, se trouve un escabeau élevé qu'on appelle l'escabeau du repentir. C'est là qu'il faut s'asseoir, sous tous les regards, et endurer pendant des heures l'humiliation de ce pilori ecclésiastique. Quand ce sont de pauvres filles, elles essaient de cacher leur rougeur et leurs larmes sous leurs plaids. Mais les sessions sont impitoyables: «considérant que la plupart des femmes qui viennent à l'escabeau pour y faire leur contrition publique, s'y asseoient avec leurs plaids autour de leurs têtes, couvrant leurs visages, pendant tout le temps qu'elles sont assises, en sorte que personne ne peut voir leur visage, on ordonne que l'officier enlèvera son plaid à chaque pénitente avant qu'elle ne monte sur l'escabeau[185].» Et ce supplice n'est pas d'un seul dimanche; pendant trois ou quatre, pendant neuf ou dix quelquefois, c'est-à-dire, pendant près de trois mois, il faut chaque semaine subir cette déshonorante exposition. On devine les résultats fréquents de ce système. Les âmes faibles en restaient honteuses et brisées; d'autres se révoltaient, s'endurcissaient.
Sous ce dogme et cette discipline, le peuple avait perdu toute joie et toute gaîté; les sentiments expansifs, naturels et sains, qui sont le sel et le levain de la vie, qui la rendent plus légère et moins amère, en avaient été retirés. Elle était devenue contrainte, morose, sombre, uniforme, ombrageuse à propos des moindres faits. Ces hommes, toujours en défiance contre eux-mêmes, redoutaient et se reprochaient comme un péché le moindre plaisir qu'offrent les relations sociales ou la vue de la nature[186]. Ils étaient bourrelés de scrupules. Ils vivaient dans un état de surexcitation religieuse continuelle, brûlés d'un feu sombre et d'une inextinguible soif de parole sainte. Ces sermons même qui, pendant des journées entières, coulaient, ne les désaltéraient pas; leur attention usait le zèle de leurs pasteurs. Chose étrange! ils étaient devenus partisans de cette religion beaucoup plus infernale que céleste. Ils en étaient venus à ne plus vouloir, à ne plus comprendre qu'un Dieu inflexible. Ils ne voulaient pas être rassurés. Quand on le leur représentait clément et accessible au pardon, ils criaient à l'hérésie. Dans sa jeunesse, le célèbre Francis Hutcheson avait un jour remplacé son père dans sa chaire et avait prêché pour lui. Son sermon étantentaché de libéralisme, la congrégation quitta l'église: «Votre sot fils Francis, dit un des anciens à son père, a troublé la congrégation par son sot bavardage, car il a bavardé pendant une heure d'un Dieu bon et bienveillant, et il a dit que les âmes des païens eux-mêmes vont au ciel, s'ils suivent les lumières de leur conscience. Le stupide garçon ne s'inquiète pas s'il ne dit pas un mot des bonnes et confortables doctrines de l'élection, de la réprobation, du péché originel et de la foi. Fi! homme, nous ne voulons pas d'un tel individu[187].»
De même, ils chérissaient la verge de fer par laquelle ils étaient menés et ils criaient au relâchement quand il paraissait un peu de tolérance. «L'affaiblissement de la discipline, dit Hill Burton, fut une des principales causes qui créèrent les scissions, pendant le dix-huitième siècle[188].» On a remarqué que les séparations dans l'église écossaise se sont toujours produites dans le sens de la sévérité. Lorsque l'église avance un peu, fait quelques progrès, s'éloigne insensiblement de l'ancienne rigidité, il y a des groupes qui se détachent, qui restent en route, ne voulant pas la suivre, abandonner la rigueur première. Tandis qu'ailleurs les dissidences se produisent généralement en avant, elles se font ici en arrière; ailleurs les non-conformistes prétendent avoir fait un progrès; ils pensent, ici, s'être gardés d'une décadence[189]. Les scissions se font, pour ainsi parler, en cercles concentriques. Chacune des communions prétend être le vase dans lequel se conserve dans son intégrité, le parfum de la véritable église d'Écosse, et s'enorgueillit de son orthodoxie. Ce goût pour le dur contrôle du clergé était si ancré dans le peuple que, aujourd'hui même, dans les fractions presbytériennes qui se sont détachées de l'église pour suivre un régime plus strict, les ministres ont la main forcée par leurs congrégations et sont contraints d'observer des pratiques d'un rigorisme qu'ils relâcheraient volontiers[190].
Ainsi, l'austérité puritaine avait pénétré le pays; il n'y avait nulle part de refuge contre la domination ecclésiastique, et si on se rebellait contre elle, on se mettait du même coup en révolte contre la société. Il n'est pas étonnant qu'après avoir étudié de près cet état social Buckle ait comparé l'Écosse à l'Espagne pour la bigoterie, et que Lecky ait dit que, pendant le dix-septième siècle, il y eut plus de réelle liberté religieuse à Naples et dans la Castille que dans l'ouest des Basses-Terres de l'Écosse[191].
Il faut reconnaître qu'il y avait dans cette domination inflexible une grandeur et une noblesse singulières. Cette discipline faisait, des âmes qui pouvaient la supporter, des âmes d'une austérité, d'une gravité, d'une pureté parfaites et continuelles. Elles vivaient dans une sorte de raideur impeccable, il est vrai, mais dans un sentiment constant du devoir, sans défaillances, sans hésitations, droites et fermes jusqu'à la mort. La constitution démocratique du clergé, le contact incessant de la Bible, avaient fait entrer, jusque dans les plus basses classes de la nation, le sens libérateur de la petitesse des choses humaines et le sens élevant de la présence des choses divines. Les plus humbles, les derniers, les plus ignorants, étaient munis d'une direction sûre et minutieuse de la vie. Ils travaillaient, souffraient, allaient de l'enfance à la caducité, sous un regard toujours fixé sur eux. Ils portaient cette crainte religieuse qui est le commencement de la sagesse. Ils trouvaient, dans la lecture assidue de la Bible, un soutien et toute une culture. C'est ainsi qu'on arrivait à des vies de paysans comme celle du père de Burns. Aucun pays n'en pouvait offrir de comparables. Tous les soirs, sous des milliers de toits qui étaient plus pauvres, plus misérables, plus ouverts aux vents et aux froids que dans la majeure partie de l'Europe, se passait une scène que nulle part on n'aurait retrouvée, lorsque le paysan, après le repas, prenait la Bible de la famille, où étaient inscrites les naissances et les morts, en lisait et souvent en commentait un chapitre. Ces pauvres intérieurs en étaient comme sanctifiés pendant un moment. Il y avait vraiment sur tout le pays une heure solennelle. L'Écosse n'a rien eu dont elle puisse être plus fière. Burns a laissé un admirable tableau de ce côté de la vie écossaise dans une pièce qui est l'expression la plus haute de l'influence de la religion presbytérienne.
Vers la fin du premier quart duXVIIIesiècle, un commencement de réaction s'était manifesté et quelques germes de libre examen et d'émancipation avaient été jetés. Le mouvement partit de l'Université de Glasgow où un grand nombre de ministres presbytériens d'Écosse et la plupart de ceux d'Irlande étaient formés[192]. Il avait faiblement commencé avec John Simson, qui avait occupé la chaire de théologie de 1708 à 1729. Son enseignement semble avoir été fait de subtilités métaphysiques dans lesquelles se glissaient des erreurs de doctrine sur des points essentiels. Il fut, de la part des cours ecclésiastiques, l'objet d'une plainte devant l'Assemblée Générale. D'interminables discussions s'engagèrent qui durèrent pendant quinze années[193]. L'Assemblée Généralemontra une telle hésitation à intervenir et une telle indulgence lorsqu'elle intervint, que ce fut une des grandes causes de la sécession de 1733[194], qui se fit, comme la plupart, dans le sens d'un retour à la sévérité. Mais le véritable créateur du mouvement fut Francis Hutcheson qui lui succéda. Il commença ce que Buckle appelle «la grande rébellion de l'esprit écossais[195].» Employant le premier la langue anglaise dans ses conférences, éloquent, affable et dévoué, son charme de parole et ses qualités d'homme firent passer un enseignement dont l'influence ne tarda pas à être sensible. Partant de principes, non pas théologiques, mais métaphysiques, il fonda un système de morale séculière. Il s'adressait à la raison pour trouver des règles de conduite. Cette confiance dans l'entendement humain, si opposée au mépris qu'a pour lui la doctrine calviniste, était nouvelle en Écosse, et «son apparition forme une époque dans la littérature nationale[196].» «Il forma, dit Lecky, une atmosphère intellectuelle dans laquelle les vieilles conceptions théologiques de Dieu et de l'Univers s'évanouirent silencieusement. Enseignant que les vertus sont des modes de la bienveillance, il éleva les qualités aimables de l'homme à une dignité tout à fait incompatible avec la théorie calviniste de la nature humaine, tandis que ses admirables expositions de la fonction de la beauté dans le monde moral, aussi bien que sa ferme assertion de l'existence et de l'autorité suprême d'un sens moral dans l'homme, frappèrent à la racine le dur ascétisme et le dénigrement systématique de la nature humaine qui avaient si profondément pénétré dans l'église écossaise[197].» Cette réhabilitation des instincts humains, cette affirmation que la nature humaine est plutôt bonne que mauvaise, cet accueil de la beauté, ce retour de la confiance et de la joie dans la vie, sont un changement important dans la marche de l'esprit écossais[198].
Il sortit de là un double courant de libéralisme. Le premier, fortifié par des influences étrangères et surtout françaises, mena bientôt la pensée écossaise jusqu'aux investigations d'Adam Smith et au scepticisme de Hume. C'était de beaucoup le plus fort et ce fut aussi le moins actif. Buckle a expliqué d'une façon magistrale comment cette marche de la culture intellectuelle se fit sans affecter la nation, se développant à part et au-dessus d'elle, comment il y eut une littérature sceptique qui ne produisit pas de scepticisme et une philosophie quine toucha pas à la superstition[199]. Ce courant n'avait pas pénétré dans les profondeurs sociales où vivait Burns. Celui-ci n'en put sentir l'influence que plus tard, lorsqu'il séjourna à Édimbourg.
En même temps, un second courant plus faible mais plus efficace s'était établi. Glasgow, où avait enseigné Simson, où enseignait Hutcheson, était justement, nous l'avons vu, l'Université où un grand nombre des ministres presbytériens de l'Écosse et la plupart de ceux de l'Irlande recevaient leur éducation. Hutcheson y avait comme collègue un professeur de théologie, le DrLeechman, qui, sans avoir sa vigueur de pensée, partageait sa largeur de vues[200]. Par l'influence de ces deux hommes, une nouvelle génération de ministres pénétra dans le peuple. «C'est grâce à Hutcheson et à lui, dit le DrCarlyle qui avait lui-même été leur élève, qu'une nouvelle école se forma dans les provinces ouest de l'Écosse où, jusqu'à cette époque, le clergé était étroit et intolérant, avec un esprit qui ne s'était jamais aventuré au-delà des limites d'une stricte orthodoxie. Car bien qu'aucun de ces professeurs n'enseignât aucune hérésie, cependant ils ouvrirent et élargirent les esprits des étudiants, ce qui leur donna bientôt un tour de libre recherche, dont le résultat fut la franchise et le libéralisme des sentiments. L'expérience prouva que cette liberté de pensée n'était pas aussi dangereuse qu'on pouvait d'abord l'appréhender, car bien que la téméraire jeunesse fît des excursions dans les régions illimitées de la perplexité métaphysique, cependant tous les judicieux revenaient bientôt à la sphère plus basse des vérités établies depuis longtemps, qu'ils trouvèrent, non seulement utiles au bon ordre de la société, mais nécessaires pour fixer leurs esprits dans quelque degré de stabilité[201].»
Ces nouvelles recrues du clergé, en augmentant d'année en année, ne tardèrent pas à former un parti plus jeune, plus éclairé, plus libéral, qui apportait plus de largeur dans la doctrine et plus de douceur dans la pratique. Selon le conseil de Hutcheson, ils mettaient dans leurs sermons moins de discussion et de définitions théologiques, et plus deconseils moraux et pratiques. L'ancien clergé étroit, intolérant, et souvent ignorant, les regardait avec défiance, gardant jalousement son ancienne rigidité et sa prédication purement doctrinale. Peu à peu, il se forma dans l'église deux partis opposés et bientôt ennemis: les jeunes et les vieux, les modérés et les extrêmes. On désigna l'ancien parti sous le nom deOld Light«l'Ancienne Lumière» et le nouveau sous celui deNew Light, «la Nouvelle Lumière». Bientôt, dans les paroisses, dans les presbytères et jusqu'à l'Assemblée Générale, les deux partis furent aux prises, avec ce qu'un membre du clergé d'alors appelle lui-même une acrimonie théologique.
Cette hostilité, qui existait un peu partout, était particulièrement vive dans le district où résidait Burns, parce que les provinces de l'ouest avaient toujours été la citadelle du presbytérianisme le plus rigide, et qu'en même temps, elles fournissaient la plupart des étudiants de l'Université de Glasgow, à cause du voisinage[202]. Il en résulta que les deux extrêmes furent en présence et que la lutte était là d'une animosité plus violente qu'ailleurs. Il était difficile qu'elle n'outrepassât point les limites. Autour de la Nouvelle Lumière, se rangeaient des hommes jeunes et ardents, et ils avaient devant eux des adversaires qui devaient les amener aux extrémités de la raillerie, tant ils étaient ridicules, et, par certains côtés, odieux. Lockhart a tracé de ce clergé retardataire un tableau qu'il convient de reproduire, tant on craindrait d'être accusé d'exagération si on lui en substituait un qui n'eût pas l'autorité de sa parfaite connaissance des choses écossaises, et la garantie de son impartialité. «Les antagonistes marquants de ces hommes (les jeunes) et les champions choisis de la Old Light, en Ayrshire—cela est maintenant admis par tout le monde—présentaient, en bien des points de leur conduite ou de leurs maximes, une cible aussi large que celles qui ont jamais tenté les traits d'un satirique. Ces hommes se vantaient d'être les descendants et les représentants légitimes et non dégénérés des Puritains qui, après avoir été les principaux auteurs de la ruine de la papauté en Écosse, avaient régenté pendant quelque temps et auraient volontiers continué à régenter la royauté et le peuple, sous une domination plus tyrannique que le clergé catholique lui-même n'avait jamais été capable d'en exercer dans cette nation courageuse. Ayant toujours à la bouche les horreurs du système papal, ces hommes étaient réellement, dans leurs cœurs, des moines aussi fanatiques et des inquisiteurs presque aussi implacables que ceux qui jamais portèrent corde et capuchon. Austères et désagréables d'aspect, bourrus et répugnants de langage et de manières, c'étaient de véritables Pharisiens en ce qui concernait les petites pratiques de la loi, et beaucoup d'entreeux, au moins pour l'apparence, débordaient d'orgueil pharisaïque et de fiel monastique. Que d'admirables qualités fussent cachées sous cet extérieur grossier, se mélangeant aux plus mauvaises de ces sombres passions et les tenant en échec, c'est ce dont aucun homme sincère ne se permettra de douter; que Burns ait fortement chargé ses portraits, noircissant les ombres déjà assez profondes par elles-mêmes et omettant tout à fait des traits de caractère plus brillants et peut-être plus tendres qui restituaient les originaux aux sympathies des hommes les plus dignes et les meilleurs, c'est ce qui semble également évident[203].»
Entre la vivacité des uns et la brutalité des autres, le conflit ne tarda pas à perdre toute mesure. De toutes parts, les reproches, les accusations, les injures, les diffamations même, volaient de toutes les chaires. Les congrégations prenaient parti pour leur ministre. Tout le pays était en émoi. «La polémique de Divinité, dit Burns, vers cette époque, affolait à moitié la contrée[204]»; et Lockhart, en parlant de ces divisions s'exprime ainsi: «Il est impossible de contempler maintenant la guerre civile qui sévissait parmi ces hommes d'église de l'ouest de l'Écosse, sans confesser que, de chaque côté, il y a eu beaucoup à regretter et pas peu à blâmer. Des esprits orgueilleux et hautains étaient malheureusement opposés les uns aux autres, et, dans un déploiement exagéré de zèle à propos des points de doctrine, aucun des deux partis ne semble avoir apporté beaucoup de la charité de l'esprit chrétien. Le spectacle d'une si indécente violence parmi les principaux ecclésiastiques du district agissait défavorablement sur les esprits des hommes. Personne ne peut douter que, dans l'état des principes de Burns qui étaient, à mettre les choses au mieux, fort indécis, ce résultat n'ait été, en ce qui le concernait, très funeste[205].»
Dans cette bataille, il se trouvait que les deux ministres d'Ayr, le DrDalrymple, qui avait baptisé Burns, et le Rev. Mac Gill appartenaient à la Jeune Lumière. Le ministre de Mauchline, le Rev. Auld appartenait à la Vieille Lumière. La Kirk-session de Mauchline se composait avec lui de deux anciens nommés William Fisher et John Sillars. Celui-ci semble avoir été un brave homme, mais Fisher était une sorte de tartufe puritain à qui Burns infligea, dans sonSaint Willie, une déshonorante immortalité. Il y avait, dans la ville voisine de Kilmarnock, un autre représentant de l'ancien parti nommé le Rev. John Russell et désigné, dans les satires de Burns, sous le nom de Black Jock. C'était un géant, rude, redouté de tous, hurlant d'une voix de stentor des sermons qui s'entendaient à un mille, et ébranlant la chaire de ses formidablescoups de poing. Tels étaient les principaux personnages ecclésiastiques dans l'entourage de Burns, et leur situation.
Cet exposé de l'esprit et de l'organisation de la religion presbytérienne et de la situation des deux partis, est peut-être un peu long, mais il nous a paru nécessaire. «Le lecteur anglais, dit Lockhart, qui ignore tous ces détails, ne sera certainement jamais capable de saisir les mérites ou les démérites de maintes des plus remarquables productions de Burns[206].» Il nous a paru que le lecteur français avait encore plus besoin de ces renseignements que le lecteur anglais. Sans eux, il serait presque impossible de rien comprendre à cette période de la vie de Burns.
Sa nature franche et sa forte vitalité, son besoin de libre allure devaient lui faire prendre en haine ce régime d'espionnage qui encourageait l'hypocrisie et emprisonnait l'existence dans la tristesse. Peut-être cependant ne serait-il pas entré dans la mêlée s'il n'avait eu que ces répugnances générales. Mais il fut atteint lui-même par cet odieux système de surveillance, et il n'était pas de ceux qu'on attaque impunément.
Voici à quel propos la lutte s'engagea. Lorsque la famille de Burns s'était transportée de Lochlea à Mossgiel, la servante que Burns avait séduite, Élizabeth Paton, était retournée dans sa famille, dans une paroisse voisine. Il ne tarda pas à devenir apparent qu'elle était enceinte. La chose commençait à s'ébruiter dans le pays. Un de ses amis, le jovial fermier John Rankine, en donna avis au poète, qui lui répondit, en plaisantant, qu'il s'attendait bien à quelque noise avant peu. Il avait joué ce jeu dangereux trop de fois pour ne pas y être pris enfin:
Je m'y suis risqué une fois ou deux,Et peut-être même bien pas loin de trois fois;Et je n'avais jamais rencontré la surpriseQui eût brisé mon repos;Mais, ce coup-ci, il y aura probablement du bruit;Il y a un courlis dans le nid[207].
Des cas de ce genre n'échappaient pas longtemps à la vigilance des Kirk sessions. La pauvre fille fut condamnée à paraître dans l'église de sa paroisse sur l'escabeau du repentir. Il eût été possible à Burns de s'éviter l'humiliation d'y paraître lui-même, car la règle de la discipline portait que, lorsque les personnes impliquées dans une accusation d'impudicité vivaient dans des paroisses différentes, la censure étaitinfligée là où la femme vivait ou bien dans l'endroit où le scandale avait été notoire[208]. Mais il eut toute sa vie ce mérite de ne pas essayer d'éluder les conséquences de ses folies. Bravement, il alla de lui-même prendre place à côté de celle qui était humiliée à cause de lui.
Devant la Congrégation entière,Je répondis à l'appel loyalement;Ma belle Betsy à mon côté,Nous reçûmes une rare antienne;Mais, par amour d'elle, je fais ce vœu,Et je jure solennellementQue, tant qu'il me restera une couronne,Elle est bienvenue à la partager[209].
On peut imaginer la scène: Les deux coupables attendaient à la porte de l'église jusqu'à la fin de la première prière; le sacristain les faisait alors entrer et les conduisait à l'escabeau où ils recevaient leur réprimande et demeuraient pendant tout le sermon, exposés à tous les regards[210]. Ils étaient reconduits dehors avant la prière de la fin. On voit la femme, essayant, la tête baissée, de cacher sa confusion, et, à côté d'elle, le front haut, et avec un air de défi, ce jeune paysan dont les yeux noirs devaient laisser paraître d'étranges menaces de colère et de dédain.
Des châtiments de ce genre n'étaient pas faits pour dompter une âme altière et fougueuse comme celle-là. Burns sortit de cette réprimande exaspéré contre ceux qu'il appela, à partir de ce moment, des hypocrites, avec je ne sais quel air de fanfaronnade et de bravoure, affectant de se glorifier plutôt que de se repentir de ce qu'il avait fait et proclamant qu'il recommencerait dès qu'il en aurait l'occasion. C'est ce qu'il déclarait à son ami John Rankine, en lui racontant dans une épître comment les choses s'étaient passées. C'est la première de sa charmante série d'épîtres, et la première pièce importante composée à Mossgiel. Il reproche d'abord à son correspondant de griser abominablement les saints et de leur faire dire ensuite les mille et une horreurs. Ce vieux coquin de Rankine, qui était coutumier de ces tours, avait en effet, quelque temps auparavant, offert à un édifiant personnage un verre detoddy, c'est un mélange de whiskey et d'eau chaude. Mais il avait eu soin de faire verser du whiskey dans l'eau de la bouilloire, en sorte que plus le dévot pensait rallonger son verre, plus il le corsait et qu'il fut ivre de fond en comble, au parfait ébaudissement de Rankine[211]. Commela vérité est dans le whiskey autant que dans le vin, il est probable que le malfaisant fermier faisait parler ses victimes.