Vous avez tant de contes et de tours,Et, dans vos méchantes brindes et ribotes,Vous faites des diables avec les saints,Et vous les soulez jusqu'en haut;Et alors leurs défauts, leurs pailles et leurs manquements,On aperçoit tout.Par pitié épargnez l'Hypocrisie!Cette sainte robe, oh! ne la déchirez pas!Épargnez-la, au nom de ceux qui la portent souvent,Les gens en noir;Mais votre maudit esprit, quand il en approche,La leur arrache du dos.Pensez, méchant pécheur, au mal que vous faites:C'est la «robe bleue», la livrée et le vêtementDes saints; ôtez-leur cela, vous ne leur laissez rienPour les distinguerDe païens non rachetés,Comme vous ou moi[212].
Vous avez tant de contes et de tours,Et, dans vos méchantes brindes et ribotes,Vous faites des diables avec les saints,Et vous les soulez jusqu'en haut;Et alors leurs défauts, leurs pailles et leurs manquements,On aperçoit tout.
Par pitié épargnez l'Hypocrisie!Cette sainte robe, oh! ne la déchirez pas!Épargnez-la, au nom de ceux qui la portent souvent,Les gens en noir;Mais votre maudit esprit, quand il en approche,La leur arrache du dos.
Pensez, méchant pécheur, au mal que vous faites:C'est la «robe bleue», la livrée et le vêtementDes saints; ôtez-leur cela, vous ne leur laissez rienPour les distinguerDe païens non rachetés,Comme vous ou moi[212].
On sent déjà dans ces strophes la main impatiente de frapper, l'homme qui est sur le point de porter la guerre chez l'ennemi et qui n'attend que la première opportunité. Après ce début, il raconte sa propre aventure, sur un ton qui laisse voir les dispositions d'esprit qu'il en avait rapportées.
Ma foi, je n'ai pas le cœur à chanter!Ma Muse peut à peine ouvrir l'aile;Je me suis joué à moi-même un joli airEt j'ai dansé mon soûl!J'aurais mieux fait de partir et de servir le roiÀ Bunkers-Hill.C'était une nuit, récemment, tout content,J'étais parti me promener avec un fusil,Et voilà que j'amenai une perdrix à terre,Une jolie poule;Et comme le crépuscule était venuJe crus qu'on n'en saurait rien.La pauvre petite créature était peu blessée;Je la caressai un peu, par jeu,Ne pensant pas qu'ils me tracasseraient pour cela;Mais, le diable m'emporte!Quelqu'un raconte à la cour de braconnageToute l'histoire.Quelques vieux friands experts avaient bien vuQue telle poulette avait reçu du plomb,On soupçonna que j'étais dans l'affaire,Je dédaignai de mentir,Aussi j'eus pour mon sou mon sifflet,Et je payai l'amende.Mais par mon fusil, le roi des fusils,Et par ma poudre et par mon plomb,Et par ma poule et par sa queue,Je promets et je jureQue, par moor et vallon, le gibier me paieraCela l'année prochaine[213].
Ma foi, je n'ai pas le cœur à chanter!Ma Muse peut à peine ouvrir l'aile;Je me suis joué à moi-même un joli airEt j'ai dansé mon soûl!J'aurais mieux fait de partir et de servir le roiÀ Bunkers-Hill.
C'était une nuit, récemment, tout content,J'étais parti me promener avec un fusil,Et voilà que j'amenai une perdrix à terre,Une jolie poule;Et comme le crépuscule était venuJe crus qu'on n'en saurait rien.
La pauvre petite créature était peu blessée;Je la caressai un peu, par jeu,Ne pensant pas qu'ils me tracasseraient pour cela;Mais, le diable m'emporte!Quelqu'un raconte à la cour de braconnageToute l'histoire.
Quelques vieux friands experts avaient bien vuQue telle poulette avait reçu du plomb,On soupçonna que j'étais dans l'affaire,Je dédaignai de mentir,Aussi j'eus pour mon sou mon sifflet,Et je payai l'amende.
Mais par mon fusil, le roi des fusils,Et par ma poudre et par mon plomb,Et par ma poule et par sa queue,Je promets et je jureQue, par moor et vallon, le gibier me paieraCela l'année prochaine[213].
C'était un singulier résultat de cette grave leçon. Lorsqu'on avait à faire à de mauvaises têtes prêtes à tout risquer, c'était souvent ce qui arrivait. La résolution de Burns était cousine du stratagème de ce méchant gars de Nichol Snipe, le garde-chasse, qui avait tellement interloqué M. Balwhidder, le bon et simple ministre desAnnales de la Paroisse. C'est une des jolies anecdotes de ce charmant livre et elle montre à quel point de bravade ces humiliations publiques poussaient parfois des natures inflexibles. M. Balwhidder raconte que ce Nichol et la fille qu'il avait séduite furent obligés de se tenir debout dans l'église. Le reste de la scène demande à être dit par lui-même. «Mais Nichol était un vaurien perdu, car il arriva avec deux habits: l'un boutonné par derrière et l'autre boutonné par devant; et deux perruques de mylord, qui lui avaient été prêtées par le valet de chambre: l'une sur sa figure et l'autre à sa vraie place; et il se tenait le visage contre la muraille de l'église. Quand je l'aperçus de la chaire, je lui dis «Nichol, vous devez vous tourner de mon côté.» Sur quoi, il se retourna, il est vrai, mais il me présenta le même aspect que son dos. Je demeurai confondu et je ne savais pas quoi dire, mais je lui criai d'une voix de courroux: «Nichol! Nichol! si vous aviez toujours été de dos, vous ne seriez pas ici aujourd'hui» et ces paroles eurent un tel effet sur toute la congrégation que le pauvre garçon souffrit ensuite plus de ma moquerie que si je l'avais réprimandé de la manière prescrite par la session[214].» Il y avait un peu de Nichol dans la façon dont Burns avait reçu la réprimande du révérend.
Lorsque, quelque temps après, Élizabeth Paton accoucha d'une fille, il répondit à la censure qu'il avait dû subir, par une pièce intitulée,Bienvenue d'un poète à sa fille, enfant de l'amour, pièce charmante dans son genre, toute pleine de mots caressants pour le petit être qui luidonnait pour la première fois droit «à la vénérable appellation de père»[215], avec une pointe d'émotion et de tendresse derrière le défi.
Tu es la bienvenue, fillette; le malheur me prenneSi ta pensée ou celle de ta mèreM'intimide ou m'effraye jamais,Ma jolie petite dame;Ou si je rougis quand tu m'appellerasTata ou papa.Ils peuvent maintenant m'appeler fornicateur,Et tracasser mon nom dans leur bavardage rustique;Plus ils parlent et plus je suis connu;Qu'ils clabaudent donc!Une langue de femme est mince matièreÀ troubler un homme!Bienvenue! ma jolie, douce, mignonne fillette,Bien que tu sois venue un peu sans être demandée,Et bien que ta venue m'ait mis aux prisesAvec l'église et le chœur;Cependant, par ma foi, j'avais fait ce qu'il fallait,Ça, j'en donne ma parole!Mignonne image de ma jolie Betty,Quand je t'embrasse et je te caresse paternellementAussi chère, aussi proche de mon cœur je te place,Aussi volontiers,Que si ta naissance avait été vue par tous les prêtresQui ne sont pas encore en enfer!Doux fruit de mainte rencontre joyeuse,Maintenant c'en est fait de mon plaisant labeur,Puisque tu es venue au monde obliquement,Ce qui fait rire les imbéciles;Dans mon dernier sou tu as ta part,Et c'est la plus grosse moitié.Quand je devrais en être pauvre et ruiné,Tu seras aussi belle, aussi bien vêtue,Et tes jeunes années aussi bien élevéesDans l'éducation,Que n'importe quel mioche de lit conjugal,De ta position.Dieu fasse que tu puisses hériterLa personne, la grâce, le mérite de ta mère,Et l'esprit de ton pauvre et indigne père,Sans ses défauts,J'aimerais mieux te voir héritière de celaQue de fermes bien garnies.Si tu es ce que je voudrais que tu sois,Si tu prends les conseils que je te donnerai,Je ne regretterai jamais mes tracas à propos de toi,Ni le coût, ni l'affront;Mais je serai un père aimant pour toiEt fier d'en porter le nom[216].
Tu es la bienvenue, fillette; le malheur me prenneSi ta pensée ou celle de ta mèreM'intimide ou m'effraye jamais,Ma jolie petite dame;Ou si je rougis quand tu m'appellerasTata ou papa.
Ils peuvent maintenant m'appeler fornicateur,Et tracasser mon nom dans leur bavardage rustique;Plus ils parlent et plus je suis connu;Qu'ils clabaudent donc!Une langue de femme est mince matièreÀ troubler un homme!
Bienvenue! ma jolie, douce, mignonne fillette,Bien que tu sois venue un peu sans être demandée,Et bien que ta venue m'ait mis aux prisesAvec l'église et le chœur;Cependant, par ma foi, j'avais fait ce qu'il fallait,Ça, j'en donne ma parole!
Mignonne image de ma jolie Betty,Quand je t'embrasse et je te caresse paternellementAussi chère, aussi proche de mon cœur je te place,Aussi volontiers,Que si ta naissance avait été vue par tous les prêtresQui ne sont pas encore en enfer!
Doux fruit de mainte rencontre joyeuse,Maintenant c'en est fait de mon plaisant labeur,Puisque tu es venue au monde obliquement,Ce qui fait rire les imbéciles;Dans mon dernier sou tu as ta part,Et c'est la plus grosse moitié.
Quand je devrais en être pauvre et ruiné,Tu seras aussi belle, aussi bien vêtue,Et tes jeunes années aussi bien élevéesDans l'éducation,Que n'importe quel mioche de lit conjugal,De ta position.
Dieu fasse que tu puisses hériterLa personne, la grâce, le mérite de ta mère,Et l'esprit de ton pauvre et indigne père,Sans ses défauts,J'aimerais mieux te voir héritière de celaQue de fermes bien garnies.
Si tu es ce que je voudrais que tu sois,Si tu prends les conseils que je te donnerai,Je ne regretterai jamais mes tracas à propos de toi,Ni le coût, ni l'affront;Mais je serai un père aimant pour toiEt fier d'en porter le nom[216].
Cette fillette si joliment saluée par son père fut prise et tendrement élevée à Mossgiel, par la mère de Burns et par ses sœurs. Elle fut l'enfant de la maison. On devine, à quelques lignes écrites plus tard, les rentrées au logis de Burns et les caresses d'enfant.
De mioches, j'en suis plus que satisfait,Le ciel m'en a envoyé une de plus que je ne demandais;Ma petite Bess fraîche, souriante, chèrement achetée,Elle regarde à grands yeux son père dans le visage[217].
Quand Burns partit, elle resta avec sa grand'mère. À vingt-et-un ans, elle reçut en dot dix mille francs pris sur les fonds souscrits pour la veuve et les enfants du poète. Elle se maria et mourut en 1816 à l'âge de trente-deux ans. Elle ressemblait, dit-on, beaucoup à son père.
Le prêtre qui avait humilié ce jeune paysan ne s'était pas douté de l'ennemi qu'il préparait au clergé. Tout frémissant de colère sur l'escabeau, Burns s'était juré de se venger et la première occasion ne se fit pas attendre. Il arriva, avant la fin de l'année, que deux des principaux ministres du parti de Auld Light, un révérend Moodie qui était ministre de Riccarton et l'énorme John Russell de Kilmarnock se querellèrent à propos des limites de leurs paroisses. Ils portèrent le cas devant le presbytère d'Irvine, et là, dans une séance publique qui avait attiré tout le pays des alentours et Burns parmi beaucoup d'autres, les deux révérends, jusqu'alors amis, apportant dans leurs invectives la violence de leurs sermons, s'insultèrent grossièrement en face de leurs partisans consternés et de leurs adversaires amusés[218]. Burns était à l'affût. Aussitôt il composa sa première satire:Les deux Pasteurs ou la Sainte Bagarre, histoire étrangement triste.Il les comparait, avec des détails qui poursuivaient la comparaison jusque dans ses dernières allusions, à deux bergers dont les troupeaux, pendant qu'ils se querellaient, étaient exposés à tous les dangers.
Ô vous tous, saints troupeaux pieux,Bien nourris dans les pâturages orthodoxes,Qui maintenant vous gardera du renardOu des chiens rôdeurs?Ou qui aura soin des brebis égarées ou âgées,Aux abords des fossés?Les deux meilleurs bergers de tout l'ouest,Qui aient jamais soufflé dans la trompe de l'ÉvangileCes vingt-cinq derniers étés,Oh, horrible à dire!Ont eu une amère et noire querelleEntre eux.Ô, Moodie, homme, et toi, verbeux Russell,Comment pûtes-vous susciter un pareil fracas;Vous verrez comme les bergers de la «Jeune Lumière» vont siffler,Et diront que c'est du beau!La cause du seigneur n'a jamais eu telle entorse,À ma mémoire[219].
Ô vous tous, saints troupeaux pieux,Bien nourris dans les pâturages orthodoxes,Qui maintenant vous gardera du renardOu des chiens rôdeurs?Ou qui aura soin des brebis égarées ou âgées,Aux abords des fossés?
Les deux meilleurs bergers de tout l'ouest,Qui aient jamais soufflé dans la trompe de l'ÉvangileCes vingt-cinq derniers étés,Oh, horrible à dire!Ont eu une amère et noire querelleEntre eux.
Ô, Moodie, homme, et toi, verbeux Russell,Comment pûtes-vous susciter un pareil fracas;Vous verrez comme les bergers de la «Jeune Lumière» vont siffler,Et diront que c'est du beau!La cause du seigneur n'a jamais eu telle entorse,À ma mémoire[219].
Il décrit le troupeau de Moodie, beau et sain «jusqu'aux pattes»; son pasteur le tient à l'écart de la mare empoisonnée de l'Arminianisme et ne lui laisse boire que l'eau claire du puits de Calvin; il connaît les putois, les chats sauvages, les blaireaux, les renards et il est prêt à verser leur sang et à vendre leur peau. Et quel berger que Russell! On l'entend par moors et vallons. C'était la vérité, car la voix de Russell s'entendait à un mille.
Que ces deux hommes—Ô! faut-il vivre pour voir cela?—Que ces deux fameux se soient querellés,Et que des noms comme «gredin», «hypocrite»Aient été de l'un à l'autre,Tandis que les bergers de la «Jeune Lumière» ricanant, hostiles,Disent que ni l'un ni l'autre ne ment.
Cela se terminait par un éloge des représentants du Nouveau Parti, qui faisait contraste avec la caricature des champions de la Vieille Lumière. La pièce ne tarda pas à circuler dans le pays et à y provoquer un vaste éclat de rire. «Ce fut la première de mes productions poétiques qui vit la lumière» dit Burns, voulant dire qu'il la communiqua en manuscrit. «J'avais une idée que la pièce avait quelque mérite, mais pour prévenir tout malheur, j'en donnai une copie à un ami qui était très friand de cette sorte de choses, et je lui dis que je ne pouvais pas deviner qui en était l'auteur, mais que je la trouvais assez bien faite. Dans une certaine partie du clergé aussi bien que des laïques, elle souleva un fracas d'applaudissement[220].» C'étaient les membres de laNouvelle Lumière qui, charitablement, accueillaient cette démolition de leurs adversaires. C'était assurément le plus rude coup que le Vieux Parti eût encore reçu.
Ce n'était là que la première d'une série fameuse de diatribes contre le clergé de l'ancienne école. Pendant l'année 1785 et une partie de 1786, c'est-à-dire pendant presque tout son séjour à Mossgiel, elles se pressent, tombant drues, fouettant ferme de leur sarcasme et de leur éloquence, comme un fouet à double lanière, faisant résonner toute la contrée d'un franc rire et blêmir plus d'un visage puritain. Ce jeune paysan se trouvait d'un coup un satirique de premier ordre, et les noms qu'il choisit sont marqués aussi magistralement, que ceux qui l'ont été par la main de Martial ou de Régnier.
Le premier qui lui tomba sous la main, après les révérends Moodie et John Russell, fut précisément William Fisher, un des elders de Mauchline. Il le malmena plus terriblement encore, dans saPrière de Saint Willie. Les circonstances qui motivèrent cette implacable satire sont tellement caractéristiques des mœurs, et elles démontrent si bien que la tyrannie sacerdotale dont nous avons parlé plus haut n'avait pas disparu à cette époque, qu'il peut être utile de les rappeler. Gavin Hamilton, le notaire de Mauchline et le propriétaire de Mossgiel, avait été menacé d'être exclu de la communion annuelle et écarté des tables «pour négligence habituelle des ordonnances de l'Église». On lui reprochait d'être irrégulier à l'église; d'avoir été absent deux dimanches dans un mois et trois dans l'autre; de s'être mis en route un dimanche, malgré les conseils du ministre; de négliger habituellement, si toutefois pas entièrement, le culte de Dieu, dans sa famille[221]. Gavin Hamilton affirma que ces accusations sortaient d'une rancune personnelle et en appela de la Kirk session au Presbytère d'Ayr. Il y fut défendu par un de ses confrères d'Ayr, nommé Aiken, ami de Burns, qui était, paraît-il, doué d'un talent de parole remarquable et qui semble avoir été un grand orateur dans un petit bourg. La Kirk session de Mauchline, c'est-à-dire Daddy Auld et William Fisher, fut considérée comme mal fondée dans sa réprimande, et Gavin Hamilton rapporta un ordre du Presbytère que les procès-verbaux de la session dont il avait appelé fussent détruits. C'est en sortant de ce jugement que Burns place les lamentations suivantes dans la bouche de William Fisher, lequel gémit de ce qui vient de se passer[222]. Il s'adresse au Dieu de justice:
Ô Toi qui résides dans les cieux, Qui, selon ton bon plaisir,En envoies un an ciel et dix en enfer, Pour ta plus grande gloire, Et non pas pour le bien ou le mal Qu'ils ont fait devant Toi!Je bénis et je loue Ta puissance infinie,Quand Tu en as laissé des milliers dans les ténèbres,De ce que je suis ici, devant Ta vue,Pour les dons et la grâceUne lumière brûlante et éclairantePour toute cette contrée.Qu'étais-je donc, moi ou ma génération,Pour obtenir une telle exaltationMoi qui mérite si justement la damnationPour avoir enfreint Tes lois,Cinq mille ans avant ma création,Par la faute d'Adam.Quand je chus du ventre de ma mère,Tu aurais pu me plonger en enfer,Pour y grincer des gencives, y pleurer, y crier,Dans des lacs brûlants,Où les démons maudits rugissent et hurlentEnchaînés à leurs poteaux.Cependant me voici, choisi pour exempleQue Ta grâce est grande et ample;Je suis un pilier de Ton templeFerme comme un roc,Un guide, un bouclier, un exempleÀ tout Ton troupeau.Ô Lord, Tu sais quel zèle je montre,Quand les buveurs boivent, et les jureurs jurent,Et qu'on chante ici et qu'on danse là,Petits et grands;Car je suis gardé par Ta crainteEt exempt de toutes ces choses.Pourtant, ô Lord, il faut que je le confessePar moment je suis troublé d'une luxure charnelle;Et parfois aussi, avec une assurance mondaine,Le vil égoïsme entre en moi;Mais Tu sais que nous sommes une poussièreSouillée de péché[223].
Ô Toi qui résides dans les cieux, Qui, selon ton bon plaisir,En envoies un an ciel et dix en enfer, Pour ta plus grande gloire, Et non pas pour le bien ou le mal Qu'ils ont fait devant Toi!
Je bénis et je loue Ta puissance infinie,Quand Tu en as laissé des milliers dans les ténèbres,De ce que je suis ici, devant Ta vue,Pour les dons et la grâceUne lumière brûlante et éclairantePour toute cette contrée.
Qu'étais-je donc, moi ou ma génération,Pour obtenir une telle exaltationMoi qui mérite si justement la damnationPour avoir enfreint Tes lois,Cinq mille ans avant ma création,Par la faute d'Adam.
Quand je chus du ventre de ma mère,Tu aurais pu me plonger en enfer,Pour y grincer des gencives, y pleurer, y crier,Dans des lacs brûlants,Où les démons maudits rugissent et hurlentEnchaînés à leurs poteaux.
Cependant me voici, choisi pour exempleQue Ta grâce est grande et ample;Je suis un pilier de Ton templeFerme comme un roc,Un guide, un bouclier, un exempleÀ tout Ton troupeau.
Ô Lord, Tu sais quel zèle je montre,Quand les buveurs boivent, et les jureurs jurent,Et qu'on chante ici et qu'on danse là,Petits et grands;Car je suis gardé par Ta crainteEt exempt de toutes ces choses.
Pourtant, ô Lord, il faut que je le confessePar moment je suis troublé d'une luxure charnelle;Et parfois aussi, avec une assurance mondaine,Le vil égoïsme entre en moi;Mais Tu sais que nous sommes une poussièreSouillée de péché[223].
Il avoue alors qu'avec une certaine Meg, puis avec la fillette de Lizzie.... Mais c'est que ce vendredi-là il était gris, sans quoi il ne se serait jamaisapproché d'elle. C'est peut-être la volonté de Dieu et, s'il en est ainsi, que cette volonté soit faite.
Peut-être laisses-Tu cette épine charnelleTourmenter Ton serviteur soir et matin,De crainte qu'il ne devienne exalté et orgueilleuxDes dons qu'il a reçus.Si c'est ainsi, il faut qu'il supporte Ta mainJusqu'à ce que Tu la relèves.
Toutes ces pages sont d'une malice qui tombe juste à point, tous les mots portent. C'est d'une raillerie charmante et cruelle, où chacun des traits dessine et égratigne à la fois. La fin est surtout caractéristique. L'aigreur, le fiel de cette âme dévote éclatent en une longue prière haineuse où le nom du Seigneur revient et roule au milieu de demandes de châtiment contre ces indignes, Gavin Hamilton, Aiken et leurs semblables. Ce Tartuffe rustique s'emporte lui aussi. Mais tandis que celui de Molière est peut-être bien un pur incrédule qui se sert de la religion comme d'un moyen d'escroquerie; celui-ci, par une vue très profonde de l'état de ces esprits, est un vrai croyant; sa rancune a sincèrement recours à sa foi. Toute cette pièce est parfaite. Ce n'est pas sans doute l'ample satire du Tartuffe; c'est quelque chose de court et de léger comme une flèche, mais infaillible.
Lord, bénis Tes élus en cet endroit,Car ici Tu as une race d'élus;Mais que Dieu confonde la face hardieEt flétrisse le nomDe ceux qui amènent sur Tes elders la disgrâceEt la honte publique.Lord, rappelle-Toi ce que Gavin Hamilton mérite;Il boit, et jure, et joue aux cartes,Cependant il a une habileté si prenantePrès des humbles et des grands,Que, hors des mains des prêtres de Dieu, les cœurs des gensS'en vont à lui.Et lorsque naguère nous l'avons châtié,Tu sais quel scandale il a excité,Qu'il a fait éclater le monde de rire,De rire de nous.Maudits soient sa corbeille et ses provisions,Ses choux et ses pommes de terre.Lord, écoute mon cri fervent, ma prièreContre le presbytère d'Ayr,Que Ta main puissante, Lord, soit sévèreSur leurs fronts,Lord fais-la peser, fais peser Ta colèreSur leurs affronts.Ô Lord, mon Dieu, cet Aiken à la langue souple,Mon cœur et mon âme en tremblent encoreDe penser comment nous étions debout, apeurés, gémissants,Et tout suants de peur,Tandis que lui, la lèvre dédaigneuse et courbée,Tenait haut la tête.Lord, au jour de la vengeance, visite-le;Lord, ceux qui l'ont employé, visite-les;Dans Ta miséricorde ne les oublie pas,N'entends pas leur prière;Mais, pour l'amour de Tes fidèles, détruis-lesNe les épargne pas.Mais, Lord, souviens-Toi de moi et des miens,Dans Tes bontés temporelles et divines,Que je puisse briller en fortune et en grâceAu-dessus de tous;Et toute la gloire en sera Tienne,Amen, Amen[224].
Lord, bénis Tes élus en cet endroit,Car ici Tu as une race d'élus;Mais que Dieu confonde la face hardieEt flétrisse le nomDe ceux qui amènent sur Tes elders la disgrâceEt la honte publique.
Lord, rappelle-Toi ce que Gavin Hamilton mérite;Il boit, et jure, et joue aux cartes,Cependant il a une habileté si prenantePrès des humbles et des grands,Que, hors des mains des prêtres de Dieu, les cœurs des gensS'en vont à lui.
Et lorsque naguère nous l'avons châtié,Tu sais quel scandale il a excité,Qu'il a fait éclater le monde de rire,De rire de nous.Maudits soient sa corbeille et ses provisions,Ses choux et ses pommes de terre.
Lord, écoute mon cri fervent, ma prièreContre le presbytère d'Ayr,Que Ta main puissante, Lord, soit sévèreSur leurs fronts,Lord fais-la peser, fais peser Ta colèreSur leurs affronts.
Ô Lord, mon Dieu, cet Aiken à la langue souple,Mon cœur et mon âme en tremblent encoreDe penser comment nous étions debout, apeurés, gémissants,Et tout suants de peur,Tandis que lui, la lèvre dédaigneuse et courbée,Tenait haut la tête.
Lord, au jour de la vengeance, visite-le;Lord, ceux qui l'ont employé, visite-les;Dans Ta miséricorde ne les oublie pas,N'entends pas leur prière;Mais, pour l'amour de Tes fidèles, détruis-lesNe les épargne pas.
Mais, Lord, souviens-Toi de moi et des miens,Dans Tes bontés temporelles et divines,Que je puisse briller en fortune et en grâceAu-dessus de tous;Et toute la gloire en sera Tienne,Amen, Amen[224].
C'est une merveilleuse satire, forte surtout parce que l'ironie atteint le fond des choses et est pleine de sens. Tout y est: la doctrine sauvage, la sécurité de ce misérable qui est sûr d'être parmi les élus, ses vices, avec le mélange de cynisme et d'hypocrisie, qu'on retrouve souvent chez les gens de son espèce, et enfin la haine dévote, fiel qui rancit au fond de tant de vases d'élection. Et tout est exprimé en termes si précis, si nerveux, d'un mouvement si rapide, que rien n'arrête la force du coup et que Holy Willie en fut comme assommé. C'est la plus féroce des satires de Burns et c'est une chose grave que d'attacher à une mémoire un pareil écriteau. Heureusement, il avait eu la main juste autant que rude, William Fisher fut, peu de temps après, convaincu d'avoir volé l'argent dans le plateau qu'on tenait à la porte de l'église. Il finit plus mal encore. Une nuit, rentrant ivre chez lui, il tomba dans un fossé sur le bord de la route et y périt de froid, dans la boue[225].
L'effet de cette pièce dans le pays fut encore plus grand que celui dela Sainte Bagarre. Il fut tel que la Kirk-Session songea à en poursuivre l'auteur. «La Prière de Saint Willie, fit ensuite son apparition et alarma tellement la Kirk-Session qu'ils tinrent trois réunions séparées pour examiner leur sainte artillerie et voir s'il ne s'y trouvait pas quelque arme qu'on pût diriger contre les rimeurs profanes[226].» Cela n'intimida point Burns. AprèsHoly Willievinrent, en rapide succession, pendant 1785, lePost-Scriptum de l'Épître à Simson, l'Épître à John Goldie, l'Épître auRev. Mac Math; et pendant 1786,l'Ordination, l'Adresse aux rigidement vertueuxetla Sainte-Foire, que ses biographes rangent parmi ses satires religieuses et que nous serions plus disposé à mettre parmi ses poèmes locaux commela Veillée de la Toussaintetles Joyeux Mendiants. C'est toute une série de pièces pleines de bon sens, d'esprit et d'éloquence. Quelques-unes, commel'Ordinationet l'Épître à John Goldiesont trop spéciales et locales. Mais les autres conservent leur intérêt en dehors des circonstances qui les ont produites.
Si Burns, dans ses démêlés avec le clergé ambiant, s'était contenté de fouailler tel révérend ou tel ancien, il n'aurait fait qu'œuvre de représailles individuelles. Il aurait pu déployer des qualités de satire et des ressources d'invectives, sans cesser de faire une besogne toute personnelle, comme s'il avait élargi des épigrammes et leur avait donné l'envolée et le cinglement retentissant de pièces lyriques. Mais il a été bien au delà et, après avoir attaqué et bafoué la discipline presbytérienne sous la forme et sous les noms qu'elle revêtait en face de lui, il s'en prit à la doctrine elle-même. Il en saisit, avec une parfaite clairvoyance, les points essentiels, c'est-à-dire l'omniprésence diabolique qui causait toutes les terreurs, et cette morale inflexible, sans compassion pour la faiblesse, sans notion de pardon, qui cachait, sous son écorce de dureté, bien des hypocrisies. Ces points il les attaqua en eux-mêmes, sans mélange de rancune, hors du rapetissement qui prend les questions présentées dans des querelles personnelles. C'est par ces coups portés à la doctrine que Burns mérite surtout d'être placé au nombre de ceux qui contribuèrent à l'émancipation de l'esprit écossais, pendant leXVIIIesiècle.
On a vu quelle place tient dans la religion puritaine l'idée du Malfaisant. Une doctrine qui repose sur la déchéance de la nature humaine et sur sa dégradation, ne peut manquer de faire une large place à l'esprit du mal. Selon elle, chacun vit assailli par la tentation, est destiné à la damnation. Les hommes sont normalement la proie du diable; il faut, pour en retirer quelques-uns, le sauvetage miraculeux de la grâce. Cette doctrine, tombant dans un pays sombre, où le sang est superstitieux, où la nature a quelque chose de mystérieux et de menaçant, où les anciennes croyances féeriques mal détruites renaissaient sous des formes nouvelles, devait y prospérer étrangement. Reprise, colportée, développée en d'innombrables sermons hurlés par des prédicateurs démoniaques, avec de tels cris qu'ils semblaient avoir les pieds dans le soufre, elle était devenue un épouvantail; elle avait terrorisé toutes les âmes. Ces gens vivaient dans un frisson continuel des mauvais esprits. «À leur tête était Satan lui-même, dont le plaisir était d'apparaître en personne, attirant ou terrifiant tous ceux qu'il rencontrait. Un jour il visitait la terre sous la forme d'un chien noir, un autre jour sous celle d'un corbeau; un autre jour on l'entendaitau loin rugir comme un taureau. Il apparaissait quelquefois comme un homme pâle vêtu de noir et quelquefois il venait comme un homme noir vêtu de noir; on remarquait que sa voix était spectrale, qu'il ne portait pas de chaussures et qu'un de ses pieds était fourchu. Ses stratagèmes étaient infinis, car, dans l'opinion des théologiens, sa ruse augmentait avec l'âge et, ayant étudié depuis plus de 5000 ans, il était arrivé à une incomparable dextérité. Il aimait à saisir et il saisissait des hommes et des femmes et il les emportait à travers les airs. Généralement il était vêtu en laïque, mais on disait qu'en plus d'une occasion il avait eu l'impudence de s'habiller en ministre de l'Évangile. En tous cas, sous un costume ou sous un autre, il apparaissait aux membres du clergé et il essayait de les séduire et de les attirer de son côté. Ces tentatives naturellement échouaient; mais hors du clergé bien peu étaient capables de lui résister. Il pouvait soulever ouragans et tempêtes, il pouvait exercer ses maléfices non seulement sur l'esprit, mais sur les organes du corps, faisant voir et entendre ce qui lui plaisait. Parmi ses victimes, il poussait les unes à commettre le suicide, les autres à commettre un crime. Cependant, tout formidable qu'il fût, aucun chrétien n'était considéré comme ayant acquis une pleine expérience religieuse si, à la lettre, il ne l'avait pas vu, s'il ne lui avait pas parlé, s'il n'avait pas lutté contre lui. Le clergé prêchait constamment de lui, et préparait son auditoire à des entrevues avec le grand ennemi. La conséquence fut que les gens devinrent presque fous de peur. Chaque fois qu'un prédicateur mentionnait Satan, la consternation était si grande que l'église se remplissait de soupirs et de gémissements[227].» Cette page pittoresque et dense en renseignements, comme Buckle les écrivait, rend bien l'état des esprits. Il n'y avait pour l'Ennemi qu'un sentiment universel de crainte et de haine, et comme un cri unanime d'épouvante et d'exécration.
Soudain, dans le propre langage du pays, on entendit quelqu'un qui parlait à Satan non seulement sans crainte mais encore avec une sorte de camaraderie et de cordialité familières. C'était Burns qui avait conversation avec lui! On n'avait jamais entendu parler du diable sur ce ton. C'était une épître charmante, enjouée, toute pleine de raillerie, de bonne humeur, avec un grain d'amitié, tout comme si les deux causeurs avaient été compères et compagnons, prêts à faire route, bras dessus bras dessous. Voici que quelqu'un se moque de Satan, le tourne en ridicule, le plaisante, le nargue, tout comme on fait d'une personne dont on n'a pas peur. Et c'est peu encore! Voici qu'il l'admoneste, lui dit qu'il est méchant garçon depuis assez longtemps, et finit par lui donner de bons avis, lui conseille de se convertir. C'est à quoi les Théologiens n'avaient jamais pensé; c'est cependant une idée bien simple et qui arrangeraitfameusement les choses. Sur le coup, ce dut être une stupeur et presque une indignation comme devant un blasphème et une hérésie. Car pour beaucoup, même d'aujourd'hui, dire du bien du diable c'est une abomination aussi grave que de dire du mal de Dieu. Jack Russell et la Vieille Lumière en durent prédire de belles. Il y avait assurément beaucoup de bravoure d'esprit et de hardiesse de conduite à faire une pareille pièce.
Et cependant comment résister? La pièce était charmante, si franchement gaie, un si heureux mélange de crânerie, de bonhomie, de bonne humeur et de moquerie, qu'elle devait rassurer ceux qui la lisaient. Et le fait est qu'avec la curieuse puissance de conduite et d'entraînement qu'ont les poésies de Burns, celle-ci vous mène du tremblement, où ses lecteurs devaient se trouver d'accord avec lui, au badinage où ils devaient se trouver étonnés de prendre part.
Ô toi, quel que soit le titre qui te convient,Vieux Cornu, Satan, Nick ou Fourchu,Qui, dans cette caverne effrayante et pleine de suie,Enfermé sous les écoutilles,Éclabousses le cuvier à soufre,Pour échauder de pauvres misérables!Écoute-moi, vieux Pendard, un instant,Et laisse tranquilles ces pauvres corps damnés;Je suis sûr que cela ne fait guère plaisirMême au diableDe battre et d'échauder de pauvres chiens comme moi,Et de nous entendre piailler.Grand est ton pouvoir et grande ta renommée;Ton nom est connu et célèbre au loin;Et bien que ce trou enflammé soit ta demeure,Tu voyages partout;Et ma foi, tu n'es ni lent, ni boiteux,Ni timide, ni paresseux.Tantôt errant comme un lion rugissant,Tu cherches ta proie dans les trous et dans les coins;Tantôt volant sur la tempête aux fortes ailes,Tu découvres les églises;Tantôt, regardant dans les cœurs humains,Invisible, tu guettes.J'ai entendu ma vénérable grand'mère direQue dans les gorges solitaires, tu aimes à errer;Ou que là où les vieux châteaux ruinés, grisâtresFont des signes à la lune,Tu épouvantes la route du voyageur nocturne;D'un murmure fantastique.Quand le crépuscule appelait ma grand'mèreÀ dire ses prières, brave honnête femme!Souvent derrière le foin, elle t'a entendu bourdonnerD'un bourdonnement effrayant;Ou passer, en froissant les feuilles des sureauxAvec un lourd soupir.
Ô toi, quel que soit le titre qui te convient,Vieux Cornu, Satan, Nick ou Fourchu,Qui, dans cette caverne effrayante et pleine de suie,Enfermé sous les écoutilles,Éclabousses le cuvier à soufre,Pour échauder de pauvres misérables!
Écoute-moi, vieux Pendard, un instant,Et laisse tranquilles ces pauvres corps damnés;Je suis sûr que cela ne fait guère plaisirMême au diableDe battre et d'échauder de pauvres chiens comme moi,Et de nous entendre piailler.
Grand est ton pouvoir et grande ta renommée;Ton nom est connu et célèbre au loin;Et bien que ce trou enflammé soit ta demeure,Tu voyages partout;Et ma foi, tu n'es ni lent, ni boiteux,Ni timide, ni paresseux.
Tantôt errant comme un lion rugissant,Tu cherches ta proie dans les trous et dans les coins;Tantôt volant sur la tempête aux fortes ailes,Tu découvres les églises;Tantôt, regardant dans les cœurs humains,Invisible, tu guettes.
J'ai entendu ma vénérable grand'mère direQue dans les gorges solitaires, tu aimes à errer;Ou que là où les vieux châteaux ruinés, grisâtresFont des signes à la lune,Tu épouvantes la route du voyageur nocturne;D'un murmure fantastique.
Quand le crépuscule appelait ma grand'mèreÀ dire ses prières, brave honnête femme!Souvent derrière le foin, elle t'a entendu bourdonnerD'un bourdonnement effrayant;Ou passer, en froissant les feuilles des sureauxAvec un lourd soupir.
Il raconte que lui-même, une nuit d'hiver sombre et venteuse, quand les étoiles lançaient leurs rayons de côté, il l'a aperçu, de l'autre côté de l'étang, sous la forme d'un paquet de roseaux. Le bâton trembla dans sa main et ses cheveux se dressèrent sur sa tête, quand il le vit s'envoler comme un canard, d'un vol sifflant. Il lui rappelle, d'un ton moitié sérieux et moitié moqueur, toutes ses fredaines, depuis le moment où il a troublé dans l'Eden la première paire d'amoureux. Il se moque de lui et il lui dit qu'il saura bien lui échapper au dernier moment:
Et maintenant, vieux Fourchu, je sais bien que tu pensesQue les escapades et les buveries d'un certain barde,En quelque heure fâcheuse, l'enverront d'un bon pasÀ ton trou noir;Mais, ma foi! il tournera lestement le coinEt se moquera de toi!
Enfin il finit d'un ton paternel, en lui donnant de bons avis, en lui conseillant de se convertir:
Allons, bonsoir, vieux Nick;Je désire que tu réfléchisses et que tu t'amendes;Tu pourrais peut-être, je n'en sais rien,Avoir encore une chance;Cela me fait chagrin de penser à ce trou,Même pour toi![228]
Et il le quitte après cette petite admonestation. Il faut se rappeler l'horreur des Écossais pour le démon, leur croyance à son intervention continuelle, à sa présence dans leur vie; il faut se rappeler les prédications dont nous parlions plus haut pour comprendre l'originalité et la bravoure d'une pièce comme celle-ci, pour comprendre aussi son succès. Plus d'un que l'idée du Méchant tenait lié dans l'épouvante, dut écouter avec soulagement ces strophes qui traitaient le diable avec insouciance, comme un être plus ridicule que dangereux; et plus d'un, en rentrant le soir, assailli aux passages noirs des routes par la crainte de le voir surgir, dut se rassurer en se fredonnant les couplets du poète:
Mais, ma foi! il tournera lestement le coinEt se moquera de toi!
De même, il faut se rendre compte de la dureté de la morale puritaine, repenser aux jugements inflexibles dont elle frappait toutes les actions, à l'implacable condamnation dont elle accablait les moindres fautes, pour admirer, en la replaçant dans l'austérité environnante, sonAdresse aux très Vertueux. C'était une nouvelle chose, dans une petite paroisse de campagne, à cette époque, que ce plaidoyer plein de compassion attendrie pour la faiblesse humaine et, en même temps, que cette façon, la seule juste, de mesurer les fautes aux tentations de la nature ou des circonstances. Nulle part on n'a mieux exprimé cette indulgence, que la sympathie pour l'homme a rendue maintenant commune, mais qui n'a jamais trouvé une forme plus humaine, plus portative, pour ainsi dire, plus propre à devenir la devise du mélange de défiance et de bonté, avec lequel seulement nous devons nous permettre de juger les autres. S'adressant aux rigides, il leur disait:
Oh! vous qui êtes si bons vous-mêmes,Si pieux et si saintsQue vous n'avez rien à faire qu'à noter et compterLes fautes et les folies de votre voisin!Vous dont la vie est comme un moulin bien allant,Fourni d'une eau abondante;La trémie pleine tourne toujoursEt toujours le clapet fait son bruit.Écoutez-moi, vous, vénérable cohorte,Je suis l'avocat de ces pauvres mortelsQui fréquemment passent la porte de la calme Sagesse,Pour aller au portail de l'étourdie Folie;Oui, au nom de ces écervelés et de ces insouciants,Je voudrais ici proposer une défense,Pour leurs malheureux tours, leurs noires fautes,Leurs défaillances et leurs infortunes.Vous comparez votre état au leur,Et vous frissonnez de les rapprocher;Mais jetez, un moment, un regard juste,Qu'est-ce qui fait la grande différence?Défalquez ce que le manque d'occasions a donnéÀ cette pureté dans laquelle vous vous enorgueillissez,Et, (ce qui souvent est plus que tout le reste)Votre meilleur art de dissimuler.Pensez, quand votre pouls matéDonne de temps en temps une secousse,Quelles fureurs doivent convulser les veinesDe celui dont le pouls sans répit galope!Avec bon vent et la marée en poupe,Vous filez tout droit au large;Mais faire voile contre l'un et l'autre,Cela fait étrangement louvoyer.Voyez la Sociabilité et la Jovialité s'asseoir,Joyeuses et sans défiance,Jusqu'à ce que, défigurées, elles deviennentLa Débauche et l'Ivrognerie:Oh! si elles pouvaient s'arrêter à calculerLes éternelles conséquences,Ou bien, pour parler d'un enfer que vous craignez plus,La maudite, maudite dépense.Vous, hautes, fières, vertueuses dames,Ficelées droites dans vos corsets pieux,Avant d'injurier la pauvre Fragilité,Supposez les cas renversés:Un gars chèrement aimé, une occasion câline,Une inclination traîtresse;Mais, laissez-moi le murmurer à votre oreille,Peut-être que vous n'êtes pas une tentation.
Oh! vous qui êtes si bons vous-mêmes,Si pieux et si saintsQue vous n'avez rien à faire qu'à noter et compterLes fautes et les folies de votre voisin!Vous dont la vie est comme un moulin bien allant,Fourni d'une eau abondante;La trémie pleine tourne toujoursEt toujours le clapet fait son bruit.
Écoutez-moi, vous, vénérable cohorte,Je suis l'avocat de ces pauvres mortelsQui fréquemment passent la porte de la calme Sagesse,Pour aller au portail de l'étourdie Folie;Oui, au nom de ces écervelés et de ces insouciants,Je voudrais ici proposer une défense,Pour leurs malheureux tours, leurs noires fautes,Leurs défaillances et leurs infortunes.
Vous comparez votre état au leur,Et vous frissonnez de les rapprocher;Mais jetez, un moment, un regard juste,Qu'est-ce qui fait la grande différence?Défalquez ce que le manque d'occasions a donnéÀ cette pureté dans laquelle vous vous enorgueillissez,Et, (ce qui souvent est plus que tout le reste)Votre meilleur art de dissimuler.
Pensez, quand votre pouls matéDonne de temps en temps une secousse,Quelles fureurs doivent convulser les veinesDe celui dont le pouls sans répit galope!Avec bon vent et la marée en poupe,Vous filez tout droit au large;Mais faire voile contre l'un et l'autre,Cela fait étrangement louvoyer.
Voyez la Sociabilité et la Jovialité s'asseoir,Joyeuses et sans défiance,Jusqu'à ce que, défigurées, elles deviennentLa Débauche et l'Ivrognerie:Oh! si elles pouvaient s'arrêter à calculerLes éternelles conséquences,Ou bien, pour parler d'un enfer que vous craignez plus,La maudite, maudite dépense.
Vous, hautes, fières, vertueuses dames,Ficelées droites dans vos corsets pieux,Avant d'injurier la pauvre Fragilité,Supposez les cas renversés:Un gars chèrement aimé, une occasion câline,Une inclination traîtresse;Mais, laissez-moi le murmurer à votre oreille,Peut-être que vous n'êtes pas une tentation.
Et la pièce, dépouillant brusquement son air ironique, se termine, comme il arrive souvent à la fin des morceaux de Burns, par deux strophes d'une gravité éloquente, pleines de la substance de bien des sermons.
Examinez donc avec bonté, votre frère, l'homme,Avec plus de bonté encore, votre sœur, la femme;Encore qu'ils puissent aller un peu de travers,S'égarer en chemin est chose humaine;Un point reste toujours grandement obscur,Le motif pour quoi ils agissent ainsi;Et il est tout aussi difficile de marquerJusqu'à quel degré peut-être ils se repentent.Celui qui a créé le cœur, c'est celui-là seulQui avec certitude peut nous juger;Il en connaît chaque corde—et son ton divers,Chaque ressort—et sa portée diverse;Devant la balance, restons donc muets,Nous ne pouvons pas l'ajuster:Ce qui a été commis nous pouvons en partie l'estimer,Nous ignorons ce qui a été surmonté[229].
Examinez donc avec bonté, votre frère, l'homme,Avec plus de bonté encore, votre sœur, la femme;Encore qu'ils puissent aller un peu de travers,S'égarer en chemin est chose humaine;Un point reste toujours grandement obscur,Le motif pour quoi ils agissent ainsi;Et il est tout aussi difficile de marquerJusqu'à quel degré peut-être ils se repentent.
Celui qui a créé le cœur, c'est celui-là seulQui avec certitude peut nous juger;Il en connaît chaque corde—et son ton divers,Chaque ressort—et sa portée diverse;Devant la balance, restons donc muets,Nous ne pouvons pas l'ajuster:Ce qui a été commis nous pouvons en partie l'estimer,Nous ignorons ce qui a été surmonté[229].
Ceci était plus qu'une correction d'elder. C'était une protestation très claire et délibérément jetée contre cette sévérité pharisaïque qui ne connaissait ni atténuation, ni rachat des fautes, contre cette morale toute de réprobation et d'exorcisme, sans nuances ni limites, qui condamnait d'un coup, en bloc et à toujours. C'était, vers la fin, mieux encore. C'était une voix d'indulgence et de pardon. Il y avait bien longtemps que cette voix-là n'avait été entendue, au milieu de ces paroles d'airain et de fer.Sans doute, on discerne dans cette pièce, sous couleur de plaidoyer général, une défense pour soi-même; et l'auteur avait besoin de la mansuétude de jugement qu'il réclamait pour tous. Mais qu'est-ce que la lutte contre les préjugés et les abus sinon un front de poussées sur les points où il nous blessent; seraient-ils jamais détruits s'ils n'étaient combattus par ceux-là qu'ils font souffrir? Il n'en existait pas moins que l'attaque était complète et ouverte, et qu'elle portait sur les endroits vitaux de la doctrine. Sans le savoir, Burns continuait, dans cette région, le travail entrepris par Hutcheson, et collaborait à une même émancipation. Et, en ce qui regarde Burns particulièrement, il n'en était pas moins vrai que, par la logique et les meilleures aspirations de son esprit, il était sorti graduellement des altercations et des ripostes personnelles pour faire du débat la défense d'une idée généreuse.
Il y avait—nous ne devons pas l'oublier—un certain courage à protester ainsi et cette attitude n'allait pas sans lui attirer quelques chagrins et des ennuis. Chez lui, il trouvait les remontrances et les prières de sa mère, de son frère, ou ces silences qui blâment[230]. Dehors, il rencontrait la froideur, l'aversion de beaucoup. Si sa franchise et sa crânerie lui avaient attiré, même dans les rangs du clergé libéral, des amitiés qui compensaient le scandale des pharisiens, il n'en devait pas moins souffrir dans ses relations, et il pouvait en souffrir dans ses intérêts. Nous verrons que cette hostilité ne fut pas étrangère à une des grandes douleurs de sa vie. Il était de plus exposé, si un hasard avait mal tourné les choses, à être poursuivi et frappé de l'excommunication qui, dans ce pays, mettait un homme aussi sûrement hors de la société qu'au moyen-âge. Il n'était pas d'ailleurs sans s'en rendre compte. Après la fougue et la fièvre de la bataille, il lui venait des appréhensions. Il écrivait à un révérend de ses amis, un modéré de la Nouvelle Lumière:
Ma petite Muse, fatiguée de mainte chansonSur les robes et les rabats et les graves bonnets noirs,Est devenue tout alarmée, maintenant qu'elle l'a fait,De peur qu'ils ne la blâment,Et qu'ils ne lancent leur saint tonnerre sur elle,Et qu'ils ne l'anathématisent.J'avoue que ce fut téméraire et assez imprudent,Pour moi, pauvre poétaillon rustique,De me mêler d'une bande si puissanteQui, s'ils me connaissent,Peuvent aisément, d'un simple petit mot,Lâcher l'enfer sur moi.Mais j'étais hors de moi de voir leurs grimaces,Leurs faces soupirantes, hypocrites, fières de la grâce,Leurs prières de trois milles, leurs grâces d'un demi-mille,Leur conscience élastique,À ces gens que l'avidité, la vengeance et l'orgueil déshonorentPlus encore que leur ineptie[231].
Ma petite Muse, fatiguée de mainte chansonSur les robes et les rabats et les graves bonnets noirs,Est devenue tout alarmée, maintenant qu'elle l'a fait,De peur qu'ils ne la blâment,Et qu'ils ne lancent leur saint tonnerre sur elle,Et qu'ils ne l'anathématisent.
J'avoue que ce fut téméraire et assez imprudent,Pour moi, pauvre poétaillon rustique,De me mêler d'une bande si puissanteQui, s'ils me connaissent,Peuvent aisément, d'un simple petit mot,Lâcher l'enfer sur moi.
Mais j'étais hors de moi de voir leurs grimaces,Leurs faces soupirantes, hypocrites, fières de la grâce,Leurs prières de trois milles, leurs grâces d'un demi-mille,Leur conscience élastique,À ces gens que l'avidité, la vengeance et l'orgueil déshonorentPlus encore que leur ineptie[231].
Il avait beau se tenir; dès qu'il parlait d'eux, la colère lui remontait à la gorge et il repartait de plus fort. Dans cette même pièce, à deux pas de ces regrets, il reprenait de plus belle:
Ô Pope, si j'avais les dards de ta satirePour donner à ces chenapans leur dû,J'arracherais leurs cœurs pourris et creux,Et je crierais bien hautLeurs jongleries, leurs filouteries, leurs rusesPour tromper la foule.Dieu sait que je ne suis pas ce que je devrais être,Que je ne suis pas même ce que je pourrais être,Mais j'aimerais vingt fois mieux êtreTout net un athée,Que de me cacher sous les couleurs de l'Évangile,Comme sous un écran.Un honnête homme peut aimer un verre,Un honnête homme peut aimer une fillette,Mais la basse vengeance, la fausse malice,Il les dédaigne toujours,Et aussi de crier son zèle pour les lois de l'Évangile,Comme quelques-uns que nous connaissons.Ils ont la religion à la bouche,Ils parlent de merci, de grâce, de vérité,Pourquoi? pour donner du champ à leur méchanceté,Contre un pauvre diable,Et le pourchasser, par delà droit et pitié,Jusqu'à la ruine.
Ô Pope, si j'avais les dards de ta satirePour donner à ces chenapans leur dû,J'arracherais leurs cœurs pourris et creux,Et je crierais bien hautLeurs jongleries, leurs filouteries, leurs rusesPour tromper la foule.
Dieu sait que je ne suis pas ce que je devrais être,Que je ne suis pas même ce que je pourrais être,Mais j'aimerais vingt fois mieux êtreTout net un athée,Que de me cacher sous les couleurs de l'Évangile,Comme sous un écran.
Un honnête homme peut aimer un verre,Un honnête homme peut aimer une fillette,Mais la basse vengeance, la fausse malice,Il les dédaigne toujours,Et aussi de crier son zèle pour les lois de l'Évangile,Comme quelques-uns que nous connaissons.
Ils ont la religion à la bouche,Ils parlent de merci, de grâce, de vérité,Pourquoi? pour donner du champ à leur méchanceté,Contre un pauvre diable,Et le pourchasser, par delà droit et pitié,Jusqu'à la ruine.
C'étaient là de bien dangereuses paroles. On les sent encore vibrer de colère sourde et d'indignation. Elles permettent de concevoir les orages de haine et de rancune qui grondèrent dans le cœur de Burns pendant ces mois-là.
Toutes ses pièces anti-cléricales sont ramassées dans l'étendue d'un an et demi environ. Sauf une seule l'Alarme de l'Église, composée beaucoup plus tard, et due à un de ces moments de vie rétrospective qui transportent les hommes en arrière, elles appartiennent à la période de Mossgiel, et la plupart à l'année 1785. Mais Burns garda de ces aventures unerancune contre le clergé et chaque fois qu'il trouva l'occasion de glisser dans ses poèmes une méchanceté ou une insolence à son adresse, il n'y manqua jamais. C'était un souvenir de l'escabeau de pénitence.[Lien vers la Table des matières.]
II.LE FLOT DE POÉSIE. — LA VISION.
Au courant de cette lutte contre le clergé, au milieu de ces troubles de colère, d'indignation et de rancune, sa vocation littéraire, d'un très beau mouvement et par une ascension assurée, se dégageait et se manifestait de telle façon qu'il fallait bien qu'elle devînt claire à tous les yeux. Après tant d'années de lectures, d'essais, d'observations, après une si longue et si opiniâtre préparation, ce trésor accumulé allait enfin s'ouvrir; les riches ressources et les économies prolongées de cet esprit se répandre tout à coup. Et au fur et à mesure de cette production, il n'est pas sans douceur de le voir prendre conscience de son génie, de voir son ambition, après des hésitations et des tâtonnements, d'abord mesurée et indécise, s'affermir, se hausser et regarder en face l'entreprise et l'effort.
Jusqu'au moment où il entra à la ferme de Mossgiel, Burns avait, somme toute, peu produit et rien de très important. Une vingtaine de chansons sur les fillettes dont il avait été amoureux, quelques paraphrases de psaumes, la ballade deJean Grain d'Orge, quelques fragments inachevés,la Mort et les dernières paroles de la pauvre Mailie, composaient son bagage. Le tout tient en quelques pages et, sauf quelques-unes des chansons, n'est pas essentiel à sa gloire. Si l'on répand cela sur une dizaine d'années, on a un bien petit tas pour chacune. C'étaient, en outre, des pièces tout accidentelles, faites sur une occasion personnelle et qui avaient assurément demandé moins de travail à Burns que certaines de ses lettres. L'ensemble n'indique pas la volonté de produire, et aucune de ces pièces n'est en soi un effort bien sérieux. Mais les choses ne tardèrent pas à changer, peu après l'installation à Mossgiel. Son œuvre littéraire partit comme un flot, abondante, pressée, copieuse, rapide et d'une perfection achevée.
Elle préluda tout à fait à la fin de 1784, vers le mois de novembre, avec l'Épître à Rankine, laBienvenue du Poète à son Enfant illégitimeet la pièce satirique desDeux Pasteurs, pour commencer vraiment en janvier 1785. Pendant l'année 1785 et les premiers mois de 1786, vinrent, en une succession rapide, presque toutes les pièces qui constituent sa gloire, le fameux volume de Kilmarnock en entier. De janvier à la fin de mars, parurent l'Épître à Davie, laPrière du Saint Homme Willie, la Mort et leDocteur Hornbook; le 1eravril, lapremière Épître à Lapraik; le 21 avril, la seconde; en mai l'Épître à William Simsonle maître d'école, avec ses jolis passages sur la poésie écossaise; en août l'Épître à John Goldie; en septembre latroisième Épître à Lapraiket l'Épître au Révérend Mac Math; en octobre laseconde Épître à Davie. C'est la période de ces charmants poèmes, familiers, alertes, gais, souvent pleins de détails biographiques, qui imitent et dépassent les modèles qu'en avait donnés Allan Ramsay. À partir de ce moment la production se presse encore; en même temps elle s'anoblit et s'élargit. Chaque semaine, presque chaque jour, en ces quelques mois fructueux, donne une pièce. Les chefs-d'œuvre se succèdent; on peut dire que Burns serait immortel rien qu'avec ce qu'il a écrit pendant les deux mois de novembre et de décembre 1785. Cette série s'ouvre par la fameuse pièce de laVeillée de la Toussaint; l'admirable et tendre pièceà la Sourisest aussi de novembre; puis viennent l'une sur l'autre, l'Adresse au Diable, leBreuvage Écossaiset surtout ces deux morceaux de premier ordrele Samedi soir du Villageoiset la plus étonnante, à nos yeux, de toutes ses créations, sa cantate desJoyeux Mendiants. Telle était sa fécondité à ce moment qu'il laissait ses œuvres sans en prendre souci et que cette cantate fut oubliée, presque perdue et ne parut qu'après sa mort. Le jour de l'an de 1786 c'est leSalut matinal de bonne année du vieux fermier à sa vieille jument Maggie, une poésie pleine du sentiment des bêtes. Pendant les premiers mois de l'année, ce sont, coup sur coup,les Deux Chiens, le Cri et la Sincère Prière de l'Auteur aux Représentants Écossais à la Chambre des Communes, à propos d'un acte sur les distilleries écossaises,l'Ordination, la jolieÉpître à James Smith, avec sa vaillante philosophie et sa crânerie, cette admirable et noble pièce de laVisionqui est comme le couronnement et la consécration de toute cette fécondité, l'Adresse aux très Vertueux, la Sainte Foire, peut-être sa plus forte peinture de mœurs; la célèbre odeà la Pâqueretteest du mois d'avril. Puis s'entassent immédiatement une suite de pièces mélancoliques et désespérées qui correspondent à des angoisses de cœur:à la Ruine, Lamentation occasionnée par l'issue infortunée de l'Amour d'un Ami, le Désespoir.Arrivent alors la sage et virileÉpître à un Jeune Ami, qu'on comparerait presque pour la sagesse pratique aux conseils de Polonius à son fils; enfin l'Adresse à Belzebud, leSonge, laDédicace à Gavin Hamilton, l'Épitaphe d'un Barde. Avant le mois de mai 1786, tout un volume était écrit, dont il n'existait, pour ainsi dire, rien en janvier 1785. Cette production était entassée en quinze mois. Si on place, dans les interstices de ces pièces capitales, des chansons, des épitaphes, des épigrammes, des billets poétiques, d'autres morceaux divers de moindre importance; si on considère qu'il y a, dans ce flot, des satires, des élégies, des tableaux de mœurs, des pièces d'une moralité et d'une noblesse incomparables, des cris de douleur, des épîtres familières, de tout enfin, on comprendra l'étonnement que cause à ceuxqui l'étudient de près cette merveilleuse explosion de poésie. Les printemps tardifs, où les sèves longtemps contenues éclatent soudain de toutes parts et à toutes les branches, ont seuls de pareilles frondaisons.
On comprend que, pour fournir en un temps si court une pareille abondance de vers, il fallait qu'il fût continuellement en état de poésie. C'était en effet sa façon d'être habituelle; il la portait dans tous les moments et dans toutes les occupations de toutes ses journées.
Ô chère, chère rime! c'est toujours un trésor,Mon principal, presque mon unique plaisir;À la maison, aux champs, au travail, au repos,La muse, pauvre fillette,Bien que sa mesure soit rude,Est rarement à ne rien faire[232].
Sa tête était toujours en animation et en travail de poésie, tantôt avec volonté, tantôt, comme disent les théologiens, par une activité indélibérée. L'inspiration fermentait et fumait en lui sans trêve.
Juste à l'instant je suis pris d'un accès de rime,Ma caboche en levure travaille fortement,Ma fantaisie fermente et monte hautD'une poussée rapide;Avez-vous un moment de loisirPour écouter ce qui va venir?[233]
Souvent il travaillait à plusieurs pièces à la fois. Presque toujours la composition était instantanée, elle sortait des faits eux-mêmes; c'était une impression, une émotion brusquement saisies en vers. Elles n'avaient pas le temps de se refroidir; elles étaient prises, martelées sous la rime, façonnées en strophes pendant qu'elles étaient chaudes. Il se prend, un soir, de pique avec le maître d'école de Tarbolton, personnage inoffensif et ridicule qui affectait le médecin. Le soir même, en s'en retournant, il compose sur la routela Mort et le Docteur Hornbookqu'il récite le lendemain à son frère[234]. Un autre soir, à Mauchline, il entre avec deux amis dans le cabaret de Poosie Nansie, où était réunie à boire et à chanter une troupe de gueux vagabonds, et quelques jours après il dit à un de ses amis la pièce desJoyeux mendiants[235]. La plupart de ses épîtres sont de véritables lettres écrites au courant de la plume, composées dans le temps qu'il fallait pour les griffonner.
Et quelle chose plus faite pour faire naître de l'admiration et de la sympathie que de le voir composer? C'est pendant son travail, au milieu des corvées d'une ferme, en face des soucis qui commençaient à assaillir les deux frères comme ils avaient assailli le père, qu'il poursuit ses strophes. Il ne distrait pas une heure de son métier. Tantôt, c'est le soir, après avoir semé toute la journée et donné aux chevaux leur avoine pour la nuit qu'il se met à écrire, le corps brisé. Sa pauvre muse, c'est-à-dire sa tête, lasse aussi, résiste, réclame un peu de sommeil. Il faut qu'elle obéisse.