CHAPITRE VI.

Je n'ai pas grande foi dans les prétentions vaniteuses à une justesse par intuition et à une élégance sans travail. Les matériaux frustes du talent d'écrire sont certainement le don du génie, mais je crois aussi fermement que l'habileté est due à l'effort réuni du travail, de l'attention et d'essais répétés[1130].Le caractère et l'emploi de poète étaient jadis mon plaisir, mais ils sont maintenant mon orgueil. Je sais qu'une grande part de mon éclat de naguère était dû à la singularité de ma situation et à un honorable préjugé des Écossais; mais, malgré tout, comme je l'ai dit dans la préface de ma première édition, je me considère comme tenant de la nature quelques prétentions au titre de poète. Je ne doute pas que le don,l'aptitude à apprendre le métier des muses ne soit un présent de celui qui «forme les secrets penchants de l'âme», mais je crois tout aussi fermement quel'excellencedans la profession est le fruit de l'activité, du travail, de l'attention, de la peine. Du moins je suis résolu à soumettre ma doctrine à l'épreuve de l'expérience. Je diffère une seconde apparition imprimée jusqu'à un jour très lointain, un jour qui peut ne jamais arriver. Mais je suis déterminé à poursuivre la poésie de toute ma vigueur[1131].

Je n'ai pas grande foi dans les prétentions vaniteuses à une justesse par intuition et à une élégance sans travail. Les matériaux frustes du talent d'écrire sont certainement le don du génie, mais je crois aussi fermement que l'habileté est due à l'effort réuni du travail, de l'attention et d'essais répétés[1130].

Le caractère et l'emploi de poète étaient jadis mon plaisir, mais ils sont maintenant mon orgueil. Je sais qu'une grande part de mon éclat de naguère était dû à la singularité de ma situation et à un honorable préjugé des Écossais; mais, malgré tout, comme je l'ai dit dans la préface de ma première édition, je me considère comme tenant de la nature quelques prétentions au titre de poète. Je ne doute pas que le don,l'aptitude à apprendre le métier des muses ne soit un présent de celui qui «forme les secrets penchants de l'âme», mais je crois tout aussi fermement quel'excellencedans la profession est le fruit de l'activité, du travail, de l'attention, de la peine. Du moins je suis résolu à soumettre ma doctrine à l'épreuve de l'expérience. Je diffère une seconde apparition imprimée jusqu'à un jour très lointain, un jour qui peut ne jamais arriver. Mais je suis déterminé à poursuivre la poésie de toute ma vigueur[1131].

Ces considérations sont justes. Il n'y a rien à y reprendre, sinon qu'elles indiquent un état d'esprit plus critique, l'introduction de plus de sang-froid dans le travail, une façon plus raisonnée et plus volontaire de produire.

Toutes ces choses conspiraient à éloigner Burns de sa manière native et naturelle; elles le poussaient à l'imitation anglaise. Si, du moins, il s'était tourné vers les fruits récents. Déjà, depuis dix ans, Cowper avait émancipé la poésie, reconquis le naturel, donné des modèles délicieux de sincérité dans le sentiment et de liberté dans le vers. Burns le connaissait et c'est même un trait assez touchant que ce grand poète hésitant, faute de quelques shellings, à acheter les œuvres du poète anglais. «J'oublie le prix des poèmes de Cowper, mais je crois qu'il faut que je les aie[1132].» À la rigueur, il aurait pu trouver de ce côté une forme souple, compatible avec son génie. Mais c'était un provincial. Il retardait et de presque un demi-siècle. On est étonné de le voir, passant par-dessus les efforts de Goldsmith et de Gray, remonter jusqu'à Pope, jusqu'à ce qu'il y a de plus froidement, de plus ingénieusement compassé dans la littérature anglaise. Naturellement cette imitation entraînait l'abandon de son dialecte natal, si savoureux, si preste, si pittoresque et plein d'effets inattendus. Il lui faut écrire en anglais pur, en anglais classique duXVIIIesiècle, pas celui de Fielding ou de Smollett, mais l'anglais le plus roide, le plus symétrique, le plus factice. Il lui faut aller tout droit aux défauts exactement opposés aux qualités qu'il possédait. On découvre là tout un nid de pièces dans le plus pur goût de 1740:Épître à Robert Graham,Sappho Rediviva, l'Esquisse en versdédiée à Fox, lesProloguespour le théâtre de Dumfries, l'Épître d'Ésope à Maria, et jusqu'à un sonnet et uneOde sur le Bill de Régence, à propos de la maladie du roi. «J'ai fini une pièce dans la manière desÉpîtres morales, de Pope», disait-il en parlant de son épître à Robert Graham[1133]. Il avait l'intention d'en écrire d'autres. «La pièce adressée à M. Graham est mon premier essai dans ce genre épistolaire et didactique[1134]». Et encore: «J'ai récemment, c'est-à-dire depuis que la moisson a commencé, écrit un poème non pas en imitation mais dans la manière des Épîtres morales de Pope. Ce n'est qu'un court essai, justepour essayer la force des ailes de ma muse dans cette direction[1135]». Imagine-t-on l'auteur des épîtres de Mossgiel, ces petits chefs-d'œuvre bondissants de vivacité, de vie et de fantaisie, s'emprisonnant dans les roides brancards du lent et pompeux carrosse de Pope? Cette aberration menaçait de pénétrer bien loin et de gâter ses inspirations les plus intéressantes. Il avait projeté un poème autobiographique intituléThe Poet's Progress. On se représente sans peine quelle admirable confession, quel récit touchant, audacieux et comique, quel tableau de la vie écossaise, quelle galerie de portraits d'hommes et de femmes, eût été ce poème écrit comme ses premières œuvres. C'eût été un livre unique, plus curieux encore peut-être et à coup sûr plus varié que lePréludede Wordsworth. Malheureusement il s'était mis dans l'esprit de l'écrire dans le même style que l'Épîtreà Robert Graham. «Ce poème est une espèce de composition nouvelle pour moi, mais je n'ai pas l'intention que ce soit mon dernier essai de ce genre, comme vous le verrez par lePoet's Progress. Ces fragments, si mon projet réussit, ne sont qu'une petite partie du tout projeté. Ce sera, dans ma pensée, l'œuvre de mes plus grands efforts mûris par les années[1136]». On a quelques fragments de ce poème. Ce sont principalement deux portraits de Creech et de Smellie. Ils ressemblent aux portraits semés dans les œuvres satiriques de Dryden et de Pope. Hormis l'intérêt biographique, on regrette peu que ce poème n'ait pas été achevé.

Outre ces imitations de poésie didactique, il y a, de ci de là, des traces d'autres influences purement littéraires: ses lignes sur l'Hermitage de Friar's Carsese rattachent à l'Hermitede Parnell, à l'Edwin et Angelinade Goldsmith, et aux vers sur l'Hermitede Beattie. Ses strophes auHiboutiennent de la même origine. Dans bien des pièces, où l'on trouve des ruines, des apparitions fantastiques, des décors démodés, on sent le faux romantisme duXVIIIesiècle, et cela contraste avec le vigoureux réalisme de ses premières œuvres. Parfois il pousse des tentatives assez hardies dans d'autres directions: ses vers surLes ruines de l'abbaye de Lincluden vues le soir, ne sont pas déjà si loin du célèbre morceau de Walter Scott sur les ruines de l'abbaye de Melrose.

Il y eut donc un moment où son génie hésita entre deux directions et où l'on aurait pu craindre qu'il ne prît une fausse voie.

Sans doute, il était trop foncièrement sincère pour s'accommoder longtemps de cette contrainte. Sa personnalité était trop forte pour que la condition subalterne qu'impliqué l'imitation fût durable. Un jour ou l'autre cette écorce devait craquer et tomber. C'est ce qui arriva en effet. Cependant il conserva de cette crise un emploi plus fréquent de l'anglaispur. Beaucoup de ses pièces qui, pour l'inspiration, le sujet, les images, sont écossaises et se rapprochent de ses anciennes productions, sont écrites en langue littéraire. De ce nombre sont: laLamentation de Marie, reine d'Écosse; l'Élégie sur miss Burnet, la charmante fille de lord Monboddo morte de phthisie, laLamentationsur son protecteur James Glencairn, ses vers àMarie dans le ciel. Son maniement de l'anglais est parfait et quelques-uns de ses morceaux sont des chefs-d'œuvre. Cependant si l'on veut voir ce que sa pensée perd quelquefois à abandonner sa langue natale, on peut comparer sa pièce surUn Lièvre blessé, écrite en anglais, avec la pièceÀ la Souris. Malgré la beauté de certaines strophes de la première, il y a plus d'accent et de détail de vie dans la seconde.

Heureusement une circonstance le maintint dans l'emploi de sa langue maternelle. Pendant son séjour à Édimbourg, il avait fait la connaissance d'un graveur nommé James Johnson. Celui-ci avait formé le projet de publier une collection des chansons écossaises, en y joignant les airs avec accompagnement sur le piano. Burns, dévoué à l'ancienne poésie de son pays, lui promit son aide, soit pour réunir les chansons, soit pour les modifier de façon à les rendre présentables, soit pour en fournir de lui-même. Il se passionna pour cette entreprise et s'y donna tout entier, à ce point que le recueil de Johnson, dont les volumes paraissaient à intervalles éloignés, ne comprend pas moins de 180 chansons composées ou retouchées par lui. Jamais—et c'était une des formes les plus fières de son désintéressement—il ne voulut entendre parler de rémunération pécuniaire. Il se contenta de demander quelques exemplaires de chaque volume pour offrir à ses amis. Pendant son séjour à Ellisland, il est à chaque instant occupé à envoyer des chansons à Johnson. Elles comprennent quelques-unes de ses plus fameuses:Le Temps jadis,John Andersen,Eppie Adair, tout un groupe de chansons patriotiques et historiques comme laBataille de Sherramuir, lesHauteurs de Killiecrankie, et une quantité considérable de chansons populaires, familières, narquoises, moitié comiques, moitié attendries, où il versa désormais, par gouttelettes, son humour et son observation de la vie. Cette contribution au recueil de Johnson marque un changement complet dans la production de Burns. On a vu que le volume de Kilmarnock ne comprenait, pour ainsi dire, que de petits poèmes populaires et pas de chansons. Désormais, Burns n'écrira plus guère que des chansons; elles seront presque exclusivement le produit de la seconde moitié de sa vie.

Il y eut pourtant à Ellisland, une exception, un moment qui rappelle ceux de Mossgiel, qui, en réalité, est un des moments de Mossgiel vécu en arrière. Ce fut celui où il composa son inimitableTam de Shanter, son plus puissant éclat de rire, son chef-d'œuvre au gré de tant de bons juges. C'était dans l'automne de 1790. Il passa une partie de la journée à se promener de long en large sur son sentier favori au bord de la rivière.Sa femme l'observait de loin: il gesticulait, il semblait se murmurer des paroles, il était pris par instants d'accès de fou rire[1137]. Il rentra le soir avec son étonnant poème, mais en réalité il venait de revivre une de ses journées d'Ayrshire: le sujet, les personnages, le paysage, tout était de là-bas.

C'est qu'en réalité la terre d'Ellisland n'a jamais complètement pris Burns. Il n'a rien tiré d'elle directement: ni le paysage d'alentour, ni la vie rurale de cet endroit ne lui ont rien inspiré de bien considérable, de bien savoureux. Elle lui a été utile parce qu'elle l'a remis en face de la nature et dans son élément de production. Mais ce qu'il y a produit de plus fort était le fruit du terroir natal:Tam de Shanterest un moment de Mossgiel transplanté. Ellisland a donné à sa poésie un regain d'activité, elle ne lui a pas fait porter ses propres dons. Il ressemblait à un arbre dont la sève est déjà condensée en boutons et en fleurs, déjà nouée en fruits; un nouveau sol lui fournit ce qu'il faut de nourriture et d'air pour faire sortir ces fruits cachés; mais ils viennent de là-bas, ils ont la saveur du sol ancien.[Lien vers la Table des matières.]

V.LE DÉPART DE LA FERME.

Cependant il était depuis longtemps évident aux yeux de Burns qu'il était urgent de se débarrasser de cette ferme malheureuse. Dès le mois de septembre 1790, il écrivait qu'il voulait en sortir à tout prix:

Je vais ou renoncer à ma ferme ou la sous-louer, le plus vite possible. Je n'ai pas le droit de la sous-louer; mais si mon propriétaire consent à me l'accorder, j'ai l'intention de la céder, aux termes où je la tiens moi-même, à un homme courageux, un de mes proches parents. Le fermage, dans le pays où je suis, serait juste un moyen de gagner sa vie pour un homme qui trimerait lui et sa famille; ce n'est donc pas la peine. Et vivre ici m'empêche d'acquérir ces connaissances dans l'Excise qu'il est absolument nécessaire pour moi de posséder[1138].

Par bonheur il put s'entendre avec son propriétaire, M. Miller. En effet celui-ci trouva un acquéreur qui lui offrit 2000 livres pour ces terres dont Burns avait peine à retirer ses 70 livres de loyer[1139]. Il fut décidé qu'il ne ferait pas la moisson des semailles de 1791. Le personnel de la ferme fut renvoyé. Jane Armour s'en alla avec ses enfants passer en Ayrshire, peut-être à Mossgiel, peut-être chez son père, une partie del'été[1140]. Burns resta seul dans la maison abandonnée et triste. Le rite du bol de sel et la Bible n'avait pas porté bonheur aux premiers habitants; ces cérémonies-là ne réussissent que si nous y mettons un peu du nôtre. Lorsque les grains furent mûris, dans la dernière semaine d'août 1791, Burns vendit ses moissons sur pied, aux enchères. Une lettre de lui donne le tableau de la fin de cette journée, qui ajoute encore à ce qu'on a vu des mœurs de ce temps. Cette vente fut suivie d'une soûlerie générale qui dégénéra en bagarre.

J'ai vendu ma récolte, il y a en aujourd'hui une semaine et je l'ai bien vendue: une guinée l'acre, en moyenne, au-dessus de la valeur. Mais cette contrée n'avait guère jamais vu une pareille scène d'ivrognerie. Après que la vente fut terminée, environ trente individus se mirent à se battre, chacun pour soi, et ils se battirent pendant trois heures. La scène dans l'intérieur de la maison ne valait guère mieux. Pas de bataille, il est vrai, mais des gens étendus ivres sur le plancher et vomissant, si bien que nos chiens se grisèrent tellement en circulant parmi eux qu'ils ne pouvaient plus se tenir. Vous devinez aisément comment j'ai goûté la scène; car je n'étais pas plus parti que vous n'aviez l'habitude de me voir[1141].

Un peu plus tard, à la Saint-Martin, eut lieu la vente à la criée des outils et du matériel de la ferme. Dans son voyage des Borders, il avait assisté à un de ces encans qui sont le naufrage d'une famille, où les objets, arrachés à leur travail, ont un air désastreux d'épaves. Ce spectacle lui avait produit une telle impression qu'il l'avait notée: «Vais avec M. Hood, voir la vente d'un malheureux fermier. Préservez-moi, rigide économie et respectable activité, préservez-moi d'être le principaldramatis personadans une telle scène d'horreur[1142].» Voici qu'un jour pareil était venu pour lui. Sans doute il avait refuge dans un autre état: mais, tout de même, c'était son vieux métier de fermier qui était brisé, dont les débris gisaient épars. Un profond chagrin dut saisir tout ce qui, en lui, venait du passé, quand il vit dans la cour ses instruments, sa charrue, la compagne de tant de rêveries, les faulx, ses vaillantes faulx qui menaient si rudement la moisson, le fléau qui rompait ses bras mais laissait son esprit alerte;

Le fléau monotone du batteurpendant toute la journée m'avait fatigué,

avait-il dit en rentrant le soir où il composa laVision. Ils étaient exposés, oisifs, ayant déjà perdu leur bon air de familiarité avec la main humaine, de collaboration, qu'ont les outils en train. Et ses bêtes auxquelles il était attaché, ses chevaux, ses brebis, ses vaches, celles que lui avait données MrsDunlop pour son mariage, ces animaux auxquels il parlait comme à des personnes; étonnés, effarés de ce remuementinsolite, ils suivaient leur maître ou le cherchaient du regard[1143]. Comme on les aimait et qu'ils étaient bien traités, ils rapportèrent un bon prix, «Les vaches étaient belles et se vendirent très cher à la vente» racontait MrsBurns[1144]. Mais que sont quelques pièces d'or à côté de la peine de perdre ces braves bêtes, de l'inquiétude de savoir entre quelles mains elles vont s'en aller? Il y avait pour la charrue un attelage de deux chevaux habitués l'un à l'autre. Ce fut un chagrin dans la famille de penser que ces deux compagnons allaient être séparés. Lui, qui avait écrit les vers àla pauvre Mailieet àla vieille Jument, ne put à coup sûr les voir partir, sans quelque chose dans ses yeux qui ressemblait à des larmes.

Et quelle tristesse suprême quand il chargea sur une charrette son pauvre mobilier, qu'il fallut s'éloigner de la maison qui lui avait donné la sensation d'un foyer, où il avait pensé être heureux! Il ne se peut que ce moment n'ait été pour lui d'une mélancolie presque solennelle. Il disait pour toujours adieu à la terre. Elle avait été dure pour lui: depuis son enfance, elle avait pris sa sueur pour une maigre récompense; elle lui avait accordé des gerbes chétives et un pain gagné péniblement; elle avait été pour lui et les siens fertile en épines et en ronces, en soucis, en peines, en détresses de toute sorte. Mais elle lui avait versé prodiguement des dons plus magnifiques: la senteur de ses blés verts, l'éclat de ses moissons plus précieux que les moissons elles-mêmes, ses mille spectacles, ses clartés; elle avait nourri son esprit de rêveries, de beauté, de mélancolie; elle lui avait inspiré ses moments les plus hauts de contemplation, de pitié, de tendresse, d'enthousiasme; elle lui avait donné rien que dans une petite fleur brisée plus que des récoltes qui eussent fait plier ses greniers. Adieu donc, ô Terre, non point marâtre mais maternelle et bienfaisante, douce parente des solitudes où l'âme s'élargit, et s'élève et s'épure, qui tiens dans ton giron les salubres endurances, les efforts salutaires et les gaîtés robustes! Ton fils, le poète que plus que tout autre tu as formé, ton fils te quitte pour aller vers les mesquines demeures des hommes. Il tourne son visage aux cités. Il va trouver là-bas une vie qui ne se présente plus par les aspects universels, mais par des fièvres changeantes, les petitesses, les vilenies humaines. Tandis qu'il s'éloigne, peut-être à son cœur confusément alarmé reviennent ces strophes d'autrefois qui lui disent toute sa perte:

Ô Nature! tous tes aspects, tes formes,Pour les cœurs sensibles, pensifs, ont des charmes!Soit que le bon été réchauffe toutDe vie et de lumière,Ou que l'hiver hurle en rafales orageuses,Toute la longue et sombre nuit.La Muse, nul poète ne la trouva jamais,Tant qu'il n'apprit pas à errer seul,Le long des méandres d'un ruisseau trottant,Sans trouver longues les heures;Oh! il est doux de vaguer, de rêver, de méditerUne chanson que le cœur ressent![1145][Lien vers la Table des matières.]

Ô Nature! tous tes aspects, tes formes,Pour les cœurs sensibles, pensifs, ont des charmes!Soit que le bon été réchauffe toutDe vie et de lumière,Ou que l'hiver hurle en rafales orageuses,Toute la longue et sombre nuit.

La Muse, nul poète ne la trouva jamais,Tant qu'il n'apprit pas à errer seul,Le long des méandres d'un ruisseau trottant,Sans trouver longues les heures;Oh! il est doux de vaguer, de rêver, de méditerUne chanson que le cœur ressent![1145][Lien vers la Table des matières.]

DUMFRIES.Décembre 1791—Juillet 1796.

Dumfries est située sur la rive gauche de la Nith, à huit milles au-dessus de l'endroit où cette rivière se jette dans le Solway-Frith. Elle est dans une plaine ovale, qui s'étend dans un amphithéâtre de collines boisées, derrière lesquelles se dressent plus au loin des montagnes. Ses constructions en grès rougeâtre se marient heureusement aux riches verdures dont elle est entourée et par endroits envahie. Un grand nombre de châteaux et de maisons de campagne parsèment ses alentours. Si l'on efface quelques améliorations; si l'on enlève quelques rues, deux ponts nouveaux, on peut se représenter ce qu'elle était au dernier siècle.

C'était une petite ville provinciale assez bien bâtie, pittoresquement étalée le long de sa rivière, avec son vieux pont unique de neuf arches «si large que deux carrosses peuvent y avancer de front[1146]». Elle en était fière parce qu'il a été construit par Devorgilla, mère de John Baliol, le fondateur de Baliol Collège à Oxford. Malgré qu'il ait été fait de belle pierre, il commençait cependant à être décrépit; on commençait à en bâtir un second, qui fut inauguré en 1795[1147]. Elle comptait environ cinq mille âmes, et elle avait un air d'aisance et de propreté que tous les voyageurs ne manquaient pas de remarquer. «Nous arrivons à Dumfries, dit Pennant, ville élégante et bien bâtie[1148].»

C'est qu'elle était vivante. Comme elle est située à l'endroit où la Nith commence à être navigable, elle avait son mouvement de navires. Les chemins de fer, en permettant de transporter facilement par tout le pays, les arrivages des contrées étrangères, ne les avaient pas encore centralisés dans quelques immenses métropoles de débarquement. Il fallaitamener les denrées et les matériaux d'outre-mer le plus près des endroits où ils devaient être employés. Les arrivées se reparaissaient le long des côtes; les petits ports d'embouchure desservaient pour l'entrée et la sortie toute la région environnante. Oisifs et délaissés aujourd'hui, ils avaient alors leur activité. Dumfries avait la sienne. Il lui venait des navires d'Amérique, des Antilles, non pas en grand nombre, mais suffisants pour entretenir un peu de trafic. Elle avait, en outre, une fois par semaine, un important marché de bestiaux. «Ses marchés hebdomadaires de bétail noir sont d'un grand avantage»[1149], dit Pennant. Pendant longtemps il avait eu lieu le lundi. En 1659, pour empêcher le scandale d'y amener les bêtes le jour du sabbat, un acte du Parlement l'avait transféré au mercredi. Il y descendait surtout le bétail de Galloway, qui partait ensuite pour le Sud. Ce jour attirait une grande affluence de monde. «Arrivés à Dumfries, vers neuf heures, dit Dorothée Wordsworth, jour de marché, rencontré des foules de gens sur la route.... Nous fûmes heureux de quitter Dumfries, ce qui n'est guère un endroit agréable pour ceux qui n'aiment pas le bruit d'une ville, qui semble prospérer et devenir riche[1150].»

Ce n'était là qu'une partie de l'animation de Dumfries. Elle était en même temps une ville de plaisance et de plaisir. C'était la seule cité importante dans ce parage, et, en vertu du titre qui fait la royauté des borgnes, elle s'appelait «la reine du sud». C'était un lieu de résidence d'hiver pour la noblesse des environs. Il y avait des courses en octobre. Les clubs de chasseurs à courre, qu'on nomme desHunts, s'y donnaient rendez-vous. LeCaledonian Huntlui-même y venait d'Édimbourg. C'était une époque de chasses, de courses, de banquets, de bals, d'assemblées, de représentations théâtrales, de fêtes de tous genres et plantureuses. «Outre les banquets quotidiens dans les hôtels, leCaledonian Huntet leDumfries Huntont donné chacun un bal et un souper qui, pour le nombre et le rang distingué des invités, la splendeur des toilettes, l'élégance et la somptuosité de la réception, la richesse et les variétés des vins ont surpassé tout ce qu'on a jamais vu en ce genre.[1151]» Un voyageur, R. Heron, a conservé l'aspect de ces semaines de réjouissance dans un tableau plein de mouvement. «En ces occasions, tous les hôtels et les auberges regorgeaient de monde. Dans la matinée, les rues n'offraient qu'une scène affairée de coiffeurs, d'apprenties modistes, de grooms, de valets, de voitures, allant, se pressant de toutes parts. Dans l'après-midi, tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres, maîtres et domestiques, était dehors à suivre les chiens ou à regarder les courses.Quand la foule rentrait, on s'occupait avec le même affairement et la même animation ardente des intérêts de l'appétit. La bouteille, la chanson, la danse et la table à cartes occupaient la soirée, et donnaient au commerce social le pouvoir de retenir et de charmer jusqu'au retour du matin. Dumfries, par elle-même, ne pouvait offrir assez d'artisans de plaisir pour une si grande occasion. Il y arrivait des domestiques, des entremetteurs, des porteurs de chaises, des coiffeurs, des dames, les prêtres et les prêtresses de tous les séjours favoris où le Plaisir tient sa cour.... Naturellement les personnes gaies d'un sexe attiraient les personnes gaies et élégantes de l'autre[1152]». C'était donc une ville de dissipation. «C'est peut-être, disait encore Heron, une ville de plus de gaieté et d'élégance que n'importe quelle autre ville de même grandeur en Écosse[1152]». Il semble que Dumfries, par suite de son voisinage de la frontière, ressemblait davantage à une ville anglaise. La morosité presbytérienne y était tenue en échec par toutes ces distractions. Il y faisait meilleur vivre qu'en beaucoup d'autres endroits. C'était bien l'avis de Smollett: «Nous poursuivîmes notre voyage jusqu'à Dumfries, ville de commerce très élégante, près de la frontière anglaise. Nous y trouvâmes une abondance de bonnes provisions et d'excellent vin, à des prix très raisonnables, et une installation aussi bonne à tous égards que dans n'importe quelle partie du sud de l'Angleterre. Si j'étais confiné en Écosse a perpétuité, je choisirais Dumfries pour ma place de résidence.[1153]

Entre ces moments de fièvre, Dumfries retombait dans l'oisiveté et la torpeur des petites villes, surtout à une époque de rares et lentes communications. Ce désœuvrement n'était coupé que par la routine des fréquentations et des conversations de tavernes. Chambers, qui avait connu cette vie, en fait le tableau suivant; c'est le pendant de celui qui précède. «Le fléau des villes de province est la paresse partielle ou complète d'une grande partie des habitants. Il y a toujours un noyau de personnes qui vivent de leurs rentes, et un nombre plus considérable de commerçants à qui leur boutique ne prend pas la moitié de leur temps. Jusqu'à une période très récente, la dissipation, plus ou moins intense, était la règle et non l'exception parmi ces hommes-là, et, à Dumfries, il y a soixante ans, cette règle était en vigueur. En ce temps-là, les plaisirs de taverne étaient en vogue parmi des personnes qui, aujourd'hui, ne rentrent pas dans un endroit public de plaisir une fois par an. Le monotone gaspillage de vitalité et d'énergie dans ces réunions boissonnantes du soir était déplorable. Des toasts insipides, des railleries mesquines, du bavardage vide sur des incidents futiles, des discussionsinterminables sur des petites questions de faits, là où un almanach ou un dictionnaire auraient tranché la question, tout cela relevé par une chanson quand on pouvait en avoir une, formait le fond de la vie conviviale telle que je me rappelle l'avoir vue dans ces villes, pendant ma jeunesse. C'était une vie sans progrès, ni profit, ni la moindre lueur d'une tendance vers l'élévation morale[1154].»

Tel était le milieu, bruyant ou torpide, mais toujours également grossier dans lequel Burns était transporté. C'était un séjour dangereux pour lui. Le plus évident péril était que cette ville de plaisirs fourmillait d'entraînements de tout genre auxquels il ne saurait pas résister. Un second était qu'il allait se trouver en contact avec l'aristocratie d'argent ou de naissance, dans les moments où elle déploie son luxe le plus offensant, et dans les jeux où elle fait parade de brutalité. Lui, si susceptible vis-à-vis de la véritable aristocratie du talent, devait se heurter à ce faste avec une sorte d'irritation. Les sentiments démocratiques latents en lui allaient en être excités. Il serait poussé à prendre une attitude irritée et agressive contre la société. Ce n'est pas que ces sentiments ne fussent naturels, ni même qu'ils fussent injustes. Mais la poésie ne vit pas bien de rancunes.

L'installation à Dumfries fut triste. L'appartement qu'ils occupaient était au premier étage d'une petite maison sise dans une des venelles qui descendent vers la rivière. Il consistait en trois étroites pièces, chacune avec une fenêtre sur la rue, et peut-être une cuisine en marteau. La chambre du milieu, environ de la grandeur d'une alcôve, était le seul endroit où Burns pouvait se retirer pour travailler. Au-dessous, au rez-de-chaussée, se trouvait le bureau du timbre, dont le distributeur, John Syme, était un ami de Burns; au-dessus habitait un honnête forgeron[1155]. Ce dut être, comme le remarque très bien Chambers, un dur changement pour la famille[1156]. Au lieu du logement primitif mais spacieux d'Ellisland, de la porte toujours ouverte par où les enfants vont jouer dehors, il fallait se loger au haut d'un escalier sombre, s'entasser dans quelques pièces étriquées, garder les enfants à la maison. Au lieu de l'abondance fruste des produits d'une ferme, il fallait acheter le pain, le lait, le beurre que les bonnes vaches fournissaient copieusement. Tous devaient ressentir cette sensation de gêne et presque d'oppression physique, qu'éprouvent les campagnards quand ils viennent demeurer à la ville.

Pour Burns, la tristesse allait encore plus avant. Il sentait tout ce qu'il venait d'abandonner sans retour; son âme en était indiciblement affligée. Il entrait avec découragement dans cette vie mesquine et subordonnée decommis et de fonctionnaire. Il semble que, dès son arrivée, il ait demandé à la boisson l'oubli ou l'étourdissement. La première lettre qu'il ait écrite de Dumfries est lamentable.

Mon cher Ainslie, pouvez-vous secourir un esprit malade? Pouvez-vous, parmi les horreurs de la pénitence, du regret, du remords, de la migraine, de la nausée et de tous les autres chiens d'enfer acharnés après un pauvre malheureux qui a été coupable du péché d'ivresse;—pouvez-vous dire des mots calmants à une âme troublée?Misérable perdu[1157]que je suis! J'ai essayé, tout ce qui d'habitude m'amusait, mais en vain. Il faut que je reste assis ici, comme un monument de la vengeance réservée aux méchants; me voici comptant chaque tic-tac de l'horloge, pendant que lentement, lentement, elle compte ces fainéantes coquines d'heures qui (maudites soient-elles!) s'étendent devant moi, chacune derrière sa voisine et chacune avec un fardeau d'angoisse sur le dos pour le déverser sur ma tête désignée. Et il n'y a personne pour me prendre eu pitié; ma femme me gourmande, mon métier me harasse et mes péchés viennent me regarder en plein visage, chacun d'eux racontant une histoire plus amère que son compagnon! Quand je vous dis que même (ici il y avait probablement un mot grossier qui a été supprimé) a perdu son pouvoir de me distraire, vous devinez quelque chose de l'enfer que j'ai en moi et tout autour de moi[1158].

Mon cher Ainslie, pouvez-vous secourir un esprit malade? Pouvez-vous, parmi les horreurs de la pénitence, du regret, du remords, de la migraine, de la nausée et de tous les autres chiens d'enfer acharnés après un pauvre malheureux qui a été coupable du péché d'ivresse;—pouvez-vous dire des mots calmants à une âme troublée?

Misérable perdu[1157]que je suis! J'ai essayé, tout ce qui d'habitude m'amusait, mais en vain. Il faut que je reste assis ici, comme un monument de la vengeance réservée aux méchants; me voici comptant chaque tic-tac de l'horloge, pendant que lentement, lentement, elle compte ces fainéantes coquines d'heures qui (maudites soient-elles!) s'étendent devant moi, chacune derrière sa voisine et chacune avec un fardeau d'angoisse sur le dos pour le déverser sur ma tête désignée. Et il n'y a personne pour me prendre eu pitié; ma femme me gourmande, mon métier me harasse et mes péchés viennent me regarder en plein visage, chacun d'eux racontant une histoire plus amère que son compagnon! Quand je vous dis que même (ici il y avait probablement un mot grossier qui a été supprimé) a perdu son pouvoir de me distraire, vous devinez quelque chose de l'enfer que j'ai en moi et tout autour de moi[1158].

Cette lettre terrible est le prélude qui convient au dernier acte de cette destinée qui s'en va vers le pire. Entre ce moment-là et celui qui arrêtera sous son sceau funèbre toutes les agitations de ce cœur, quatre années et demi s'étendent. Années sans clartés, années de détresse, de désespoir, de débâcle, années de dilapidation physique, et, puisqu'il faut dire le mot, de déchéance morale. Toutes les tristesses d'une vie qui, au sommet de la colline, n'a pas su choisir, et qui descend vers son terme par les versants mauvais.[Lien vers la Table des matières.]

I.FIN DE L'ÉPISODE DE CLARINDA.

Quelques semaines après l'arrivée de Burns à Dumfries, Clarinda rentra dans sa vie, pour un peu de temps, d'une façon inattendue. Il reçut d'elle, au mois de novembre, une lettre dont le contenu était cruel. C'était une de ses anciennes aventures, celle avec la fille de la Cowgate, qu'il pouvait croire engloutie dans le passé, et qui, par une voie détournée, le ressaisissait. La lettre de Clarinda lui parlait avec une amertume ironique qui perçait à travers la froideur affectée de la forme.

Je prends la liberté de vous adresser quelques lignes, en faveur de votre ancienne connaissance, Jenny Clow qui, selon toute apparence, est en ce moment mourante. Obligée, par tous les symptômes d'un dépérissement rapide, de quitter son service,elle a pris une chambre dépourvue des objets de nécessité commune; sans personne qui la soigne et la pleure. Dans des circonstances si affligeantes, vers qui peut-elle se tourner plus naturellement, pour implorer un peu d'aide, que vers le père de son enfant, vers l'homme pour l'amour de qui elle a souffert mainte nuit triste et anxieuse, séparée du monde, sans autre compagnon que le Péché et la Solitude? Vous avez maintenant une occasion de prouver que vous possédez réellement ces beaux sentiments que vous avez dépeints de façon à acquérir la juste admiration de votre pays. Je suis convaincue que je n'ai besoin de rien ajouter de plus pour vous persuader d'agir comme toutes les considérations d'humanité et de gratitude doivent le dicter. Je vous fais, Monsieur, mes sincères souhaits[1159].

C'était là un de ces péchés qui sortaient du passé pour venir le regarder en plein visage et dont chacun racontait une histoire plus amère que son voisin. Il répondit à Clarinda que «l'histoire de la détresse de cette pauvre fille faisait pleurer du sang à son cœur». Il la priait d'envoyer à la mourante quelques secours, en attendant qu'il arrivât lui-même à Édimbourg où il devait aller pour affaires avec Creech. «Je n'aurai pas été deux heures dans la ville, que j'aurai vu la pauvre fille et essayé ce qu'on peut faire pour la soulager. Il y a longtemps que j'aurais pris mon fils avec moi, mais elle n'a jamais voulu y consentir». Il ajoutait qu'il irait voir Clarinda pour lui rembourser les avances qu'elle aurait faites[1160].

Au moment où Burns lui annonçait sa prochaine arrivée à Édimbourg, Clarinda se trouvait justement à une crise importante de sa vie. Elle avait pris la résolution d'aller aux Indes occidentales rejoindre son mari. Au mois d'août 1790, elle avait perdu le plus jeune de ses fils; il ne lui en restait plus qu'un, dont l'éducation la tourmentait, car ses ressources étaient faibles[1161]. Au mois d'août 1791, elle avait été surprise de recevoir une lettre de son mari, où il la chargeait de faire donner à leur fils la meilleure éducation, et où il l'invitait à venir le retrouver à la Jamaïque. Il ajoutait que, si elle s'y refusait, il donnerait aussitôt des ordres pour que son garçon fût envoyé à ses correspondants à Londres et reçût le reste de son éducation à l'École de Westminster ou au collège de l'Eton. C'était la séparation de la mère et de l'enfant[1162]. La pauvre Clarinda hésita. Son hésitation était naturelle. Il lui en coûtait d'aller reprendre, au bout du monde, la vie commune avec un homme qu'elle n'aimait pas. D'un autre côté, l'éducation de son fils dépendait de la bonne volonté du père; si une réconciliation se faisait, c'était l'enfant qui en profiterait. «Si je pars, j'ai la terreur de la mer et celle non moindre du climat; par dessus tout, l'horreur de retomber dans la misère, au milieu d'étrangers, et presque sans remède. Si je refuse, je dois dire à mon seul enfant (en quitoutes mes affections et mes espérances sont entièrement concentrées) adieu pour toujours; lutter seule et sans protection contre la pauvreté et la censure du monde[1163]». Elle espérait toutefois que le caractère jaloux de son mari était calmé par une plus grande connaissance du monde; elle disait, non sans mélancolie, «que le temps et ses malheurs, en altérant sa personne et sa vivacité, rendaient moins probable qu'elle serait exposée à ses soupçons[1163]». Elle prit finalement la résolution d'aller à la Jamaïque. Il est vraisemblable que, en dehors des considérations qu'elle exposait à ses amis, d'autres sentiments plus secrets avaient préparé son esprit à ce rapprochement. L'amour et l'abandon de Burns devaient y être pour quelque chose. Cet amour, en portant atteinte aux amitiés qui l'entouraient, l'avait plus isolée; cet abandon, avec sa dure leçon, l'avait assagie. Il n'est pas rare que l'amant, en tuant les illusions dans le cœur d'une femme, enlève l'obstacle qui empêchait celle-ci de vivre tranquillement avec son mari. La chute du rêve qui souvent éloigne les femmes de la réalité, les y ramène; les déceptions les réconcilient avec leur vie; elles la recommencent ayant perdu les prétentions qui la leur faisaient paraître odieuse; elles finissent par y prendre goût et y trouver quelque douceur. Il se produisait quelque chose de cet accommodement dans la nature pratique de Clarinda. Cette phrase-ci n'en a-t-elle pas le ton résigné: «Ceci me semble le choix préférable; c'est sûrement le sentier du devoir et, par conséquent, je puis espérer que la bénédiction de Dieu accompagnera mes efforts pour être heureuse avec celui qui a été l'époux de mon choix et le père de mes enfants?[1164]». Au mois d'octobre 1791, un peu avant la lettre à Burns, elle avait répondu à son mari qu'elle irait le rejoindre. Mais le navire qui devait l'emmener ne partait qu'au printemps[1165]. Elle était donc au moment des adieux quand Burns lui annonça qu'il allait arriver à Édimbourg. Elle ne put obtenir de son propre cœur le refus de le voir.

Le 29 novembre 1791, pour la dernière fois de sa vie, Burns alla à Édimbourg, et les deux amants se retrouvèrent. Près de quatre années s'étaient écoulées depuis leur séparation, pendant lesquelles l'affection de Clarinda n'avait cessé d'errer autour de l'ingrat. Il avait vieilli: les fatigues et les excès avaient fatigué ses traits. Mais quand il reparut, obscur dans cette ville jadis émue de lui, il sembla à sa maîtresse qu'elle revivait dans la splendeur de ces mois anciens. Lui retrouva sans doute ses regards d'autrefois, ces mots qui savent rendre irrésistibles les excuses et charment les jalousies. Tout fut oublié jusqu'aux paroles amères qu'elle lui avait écrites. N'étaient-elles pas une preuve qu'elle avait souffert? L'ancienne passion,si longtemps contenue, monta comme un vin furieux. Il semble que la volonté de Clarinda en fut troublée et vaincue. Les cœurs longtemps sevrés de la tendresse qu'ils portent en eux et privés d'amour en proportion de l'amour qu'ils nourrissent, sont saisis de vertige lorsque, l'obstacle disparu, cette détresse s'assouvit de cette plénitude. Ils se précipitent vers leur rêve, avec un oubli et par suite avec un don entier d'eux-mêmes, et les dernières consommations de l'amour naissent souvent des premiers transports de ces surprises. Les deux amants restèrent ensemble une semaine, pendant laquelle ils se virent en secret.

Ô mai, ton matin jamais ne fut si douxQue la sombre nuit de décembre,Car étincelant était le vin roséEt secrète était la chambre,Et chère était celle que je n'ose nommerMais dont toujours je me souviendrai[1166].

Ce fut une semaine de bonheur âpre et poignant, comme celui qu'on goûte à la veille des séparations, où deux cœurs sentent combien ils tiennent l'un à l'autre, par leur déchirement même. Ils s'efforcent de ramasser toutes les dernières joies mais prennent du même coup le commencement de la souffrance, et ils s'enivrent de délices navrées. La séparation se fit dans les larmes. Celles de Clarinda étaient sincères, quoique peut-être elle en eût versé de plus amères encore aux heures de son délaissement. Celles de Burns l'étaient aussi. Sa faculté d'éprouver des sentiments passagers, avec autant de violence que s'ils étaient durables, était surexcitée. Dans le moment, il souffrit peut-être autant que la pauvre femme. De cet arrachement sortit une admirable pièce, simple et émouvante comme ces paroles d'adieu, ordinaires par le sens mais palpitantes de soupirs et de sanglots.


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