«Mes Lords et Gentlemen,«Un barde écossais, fier de ce nom, et dont la plus haute ambition est de chanter au service de sa contrée, où cherchera-t-il mieux un appui qu'auprès des noms illustres de sa terre natale, auprès de ceux qui portent les honneurs et ont hérité les vertus de leurs ancêtres? Le Génie poétique de mon pays m'a trouvé, comme le barde-prophète Élie trouva Élisée, à la charrue, et a jeté sur moi son manteau inspirateur. Il m'a ordonné de chanter les amours, les joies, les scènes champêtres, les plaisirs champêtres de mon sol natal, dans ma langue natale. J'ai accordé, comme il me l'a inspiré, mes notes agrestes et simples. 11 me murmura ensuite de venir dans cette ancienne métropole de la Calédonie et de mettre mes chansons sous votre protection honorée. J'obéis maintenant à ses ordres.«Bien que je doive beaucoup à votre bonté, je ne m'approche pas de vous, mes Lords et Gentlemen, dans le style ordinaire des dédicaces, pour vous remercier de vos faveurs passées. Ce sentier est tellement battu par le savoir qui se prostitue, que l'honnête rusticité en a honte. Je ne vous présente pas non plus cette adresse, avec l'âme vénale d'un auteur servile qui cherche la continuation de ces faveurs,—j'ai été élevé à la charrue et je suis indépendant. Je viens pour revendiquer ce nom écossais que je porte en commun avec vous, mes illustres compatriotes, et pour dire au monde que je m'honore de ce titre. Je viens pour féliciter ma contrée de ce que le sang de ses anciens héros coule encore dans toute sa pureté, et que de votre courage, de votre savoir, de votre fermeté publique, elle peut attendre protection, richesse et liberté. En dernier lieu, je viens offrir mes plus ardents désirs, à la grande source de tout honneur, le Monarque de l'Univers, pour votre prospérité et votre bonheur.«Quand vous partez pour éveiller les échos, dans l'ancien amusement favori de vos pères, puisse le plaisir toujours vous accompagner et la joie attendre votre retour! Lorsque, dans les cours ou dans les camps, vous êtes harassés du heurt des hommes méchants ou des funestes mesures, puisse l'honnête conscience de la dignité méconnue accompagner votre retour à vos demeures natales, et puisse le bonheur domestique vous accueillir sur le seuil, avec un sourire de bienvenue! Puisse la corruption reculer devant la flamme indignée de votre regard! Puissent la tyrannie dans le chef et la licence dans le peuple trouver également en vous un inexorable ennemi.«J'ai l'honneur d'être, avec la plus sincère gratitude et le plus haut respect, mes Lords et Gentlemen, votre très dévoué et humble serviteur.RobertBURNS.»
«Mes Lords et Gentlemen,
«Un barde écossais, fier de ce nom, et dont la plus haute ambition est de chanter au service de sa contrée, où cherchera-t-il mieux un appui qu'auprès des noms illustres de sa terre natale, auprès de ceux qui portent les honneurs et ont hérité les vertus de leurs ancêtres? Le Génie poétique de mon pays m'a trouvé, comme le barde-prophète Élie trouva Élisée, à la charrue, et a jeté sur moi son manteau inspirateur. Il m'a ordonné de chanter les amours, les joies, les scènes champêtres, les plaisirs champêtres de mon sol natal, dans ma langue natale. J'ai accordé, comme il me l'a inspiré, mes notes agrestes et simples. 11 me murmura ensuite de venir dans cette ancienne métropole de la Calédonie et de mettre mes chansons sous votre protection honorée. J'obéis maintenant à ses ordres.
«Bien que je doive beaucoup à votre bonté, je ne m'approche pas de vous, mes Lords et Gentlemen, dans le style ordinaire des dédicaces, pour vous remercier de vos faveurs passées. Ce sentier est tellement battu par le savoir qui se prostitue, que l'honnête rusticité en a honte. Je ne vous présente pas non plus cette adresse, avec l'âme vénale d'un auteur servile qui cherche la continuation de ces faveurs,—j'ai été élevé à la charrue et je suis indépendant. Je viens pour revendiquer ce nom écossais que je porte en commun avec vous, mes illustres compatriotes, et pour dire au monde que je m'honore de ce titre. Je viens pour féliciter ma contrée de ce que le sang de ses anciens héros coule encore dans toute sa pureté, et que de votre courage, de votre savoir, de votre fermeté publique, elle peut attendre protection, richesse et liberté. En dernier lieu, je viens offrir mes plus ardents désirs, à la grande source de tout honneur, le Monarque de l'Univers, pour votre prospérité et votre bonheur.
«Quand vous partez pour éveiller les échos, dans l'ancien amusement favori de vos pères, puisse le plaisir toujours vous accompagner et la joie attendre votre retour! Lorsque, dans les cours ou dans les camps, vous êtes harassés du heurt des hommes méchants ou des funestes mesures, puisse l'honnête conscience de la dignité méconnue accompagner votre retour à vos demeures natales, et puisse le bonheur domestique vous accueillir sur le seuil, avec un sourire de bienvenue! Puisse la corruption reculer devant la flamme indignée de votre regard! Puissent la tyrannie dans le chef et la licence dans le peuple trouver également en vous un inexorable ennemi.
«J'ai l'honneur d'être, avec la plus sincère gratitude et le plus haut respect, mes Lords et Gentlemen, votre très dévoué et humble serviteur.
RobertBURNS.»
Il est impossible de ne pas remarquer le ton d'opposition politique qui se trouve dans la dernière partie.
Au volume était jointe la liste des souscripteurs, qui s'étendait à travers 38 pages. Il y en avait quinze cents, qui prenaient 2800 copies. C'était un succès qui ne s'était pas vu depuisl'Iliadede Pope et c'était un succès plus spontané et plus populaire. À côté des plus hauts noms de l'aristocratie écossaise se trouvaient ceux de simples fermiers. Ceux-ci étaient à coup sûr les plus sincères et les plus reconnaissants de ses admirateurs, ceux à qui sa poésie apportait, non pas une distraction d'un moment, mais la gaieté utile pour la vie, et des mots de sagesse qui n'abandonnaient plus leurs lèvres. Il y avait plus. Bien loin, sous d'autres cieux, partout où il y avait des cœurs écossais, la renomméedu nouveau poète avait déjà pénétré; et on est étonné de trouver parmi les souscripteurs le collège écossais de Valladolid, le collège écossais de Douai, le collège écossais de Paris, le monastère écossais de Bénédictins de Ratisbonne et celui de Maryburgh. Il dut leur sembler qu'une brise du vieux pays leur arrivait.
La plupart des souscripteurs avaient envoyé plus que le prix du volume: une demi-guinée, une guinée, d'autres plus encore. Il était évident qu'il ne pouvait pas recueillir moins de 5 ou 600 livres. Si c'est peu à côté des somptueux revenus de certains poètes modernes, c'était une somme considérable pour un simple volume de vers, à cette époque. C'était une fortune pour un homme, qui, il le disait lui-même, n'avait jamais eu dix livres ensemble dans sa poche. Il toucha alors une partie des sommes qui lui revenaient, mais le règlement définitif avec Creech ne devait se faire qu'ultérieurement et non sans des difficultés et des retards qui ne furent pas sans influence sur sa vie.
Malgré l'apparence heureuse des choses, si on considère plus avant, on voit que les rapports entre ces lettrés et ce paysan qui les dépassait tous, n'étaient pas aussi bien ajustés que d'abord ils le paraissaient. Cela était à présumer. On n'a guère d'exemple d'un plébéien impunément puissant dans une aristocratie. Toujours, par quelque endroit, il y a des tiraillements ou des heurts, des gênes ou des blessures. Et même lorsque le bon accord ne se brise pas, il y a on ne sait quelle fêlure silencieuse qui s'y établit, s'y élargit et le disjoint sans le rompre. On peut distinguer cette fêlure dans les rapports entre Burns et la société d'Édimbourg, à la fin de ce même hiver.
Vis-à-vis de Burns, il y avait, de la part de ce monde de lettrés, plus de curiosité que d'intérêt véritable. Ils examinaient, avec une attention sans doute bienveillante, le phénomène intellectuel qui éclatait au milieu d'eux. Ils étaient prêts à le recevoir, à souscrire pour son livre, à l'admettre à leurs soupers, mais il restait pour eux un objet d'étude et d'observation. On sentait que leur engouement ne survivrait pas à leur surprise et que l'oubli serait aussi rapide que l'accueil. Pour quelques-uns d'entre eux, il devait être un paysan singulier, doué de certaines aptitudes, quelque chose comme ces pâtres qui ont de merveilleux pouvoirs de calcul, et qu'on traite cependant avec une condescendance familière et des encouragements protecteurs. C'étaient les moins clairvoyants. Pour les autres, pour la plupart, il y avait là quelque chose qui les déconcertait dans leurs habitudes et, pour ainsi dire, dans leur installation intellectuelle, qui les troublait dans leur satisfaction d'eux-mêmes, dans leur sécurité, dans les allées de culture régulière où ils se promenaient. Cette éloquence inusitée qui passait à travers la conversation, comme une charrue, bouleversant toutes les idées, déchirant parfoisles principes où elles ont racine, leur semblait brutale ou téméraire. Quelques-uns des plus distingués, comme Dugald Stewart dont la raison sérieuse ne s'offusquait de rien, Erskine dont la gaieté d'esprit se plaisait à tout, le DrGregory dont la fougueuse et puissante intelligence s'entendait avec celle de Burns, d'autres encore, avaient pour lui une sympathie vraie et durable. Mais, la nouveauté usée, l'indifférence ne devait pas tarder à venir chez beaucoup, accompagnée selon les cas, de quelque fatigue, de quelque défiance, et peut-être même, de quelque dépit. Lockhart, qui a vécu avec la plupart d'entre eux et recueilli leurs souvenirs, a rendu cette impression avec une force qu'aucun biographe de Burns ne peut espérer surpasser et que donne seul le contact direct des faits.
«Il n'y a pas besoin d'un effort d'imagination pour se représenter ce que les sensations d'une troupe isolée de savants (presque tous clergymen ou professeurs) durent être en présence de cet étranger aux larges os, au front noir, au teint bruni, avec ses grands yeux étincelants, qui s'étant d'un seul pas frayé son chemin parmi eux, en quittant le manche de sa charrue, manifestait, dans l'ensemble de ses manières et de sa conversation, une conviction parfaite que, dans la société des hommes les plus éminents de sa nation, il était exactement où il avait le droit d'être; qui daignait à peine les flatter en laissant voir de temps en temps qu'il était flatté de leur attention; qui, tour à tour, se mesurait tranquillement dans la discussion avec les esprits les plus cultivés de son temps; battait les bons mots des causeurs les plus célèbres par de larges flots de gaieté imprégnée de toute la vie brûlante du génie; étonnait des poitrines, habituellement enveloppées des triples plis de la réserve sociale, en les contraignant à trembler, que dis-je? à trembler visiblement sous la touche hardie d'un pathétique naturel; et tout cela sans indiquer la moindre disposition à être mis au rang de ceux qui font profession d'amuser et qui consentent à être payés en argent ou en sourires, pour faire ce que les auditeurs ou spectateurs auraient honte de faire eux-mêmes s'ils en avaient le pouvoir. Ce qui, en dernier lieu, était probablement pire que tout le reste, c'est qu'ils savaient qu'il avait l'habitude d'égayer des sociétés qu'ils auraient dédaigné d'approcher, plus fréquemment encore que la leur, par une éloquence non moins magnifique, un esprit selon toute vraisemblance encore plus hardi, un esprit qui souvent, comme les supérieurs qu'il rencontrait sans alarme auraient pu le deviner, dès le commencement, et comme ils n'eurent bientôt plus besoin de le deviner, était dirigé contre eux-mêmes[588]».
Quant à Burns, ses sentiments contenaient en suspension une quantité de petites désillusions et amertumes, imperceptibles en elles-mêmes, mais qui, en se déposant au fond de son âme, devaient y former une lie de mécontentement et d'irritation.
Il avait trop de perspicacité pour ne pas percer d'un regard l'attention extraordinaire dont il était entouré. Il se rendait compte que c'était là une chose fragile et passagère, destinée à disparaître avec la nouveauté qui la produisait. Ces accueils, ces invitations, ces empressements autourde lui, ne pouvaient, à coup sûr, durer. Et d'ailleurs valaient-ils la peine qu'on le souhaitât? Qu'y avait-il au fond de toute cette bienveillance? N'y avait-il pas plus de désir de le voir que de le servir, et plus de curiosité que d'intérêt? Lorsqu'on l'invitait, on semblait s'attendre à ce qu'il parlât, fût brillant. On a l'aveu qu'il en était souvent ainsi. «Le lendemain de ma première présentation à Burns, je soupai avec lui, chez le DrBlair. Les autres hôtes étaient peu nombreux, et comme chacun d'eux avait été surtout invité pour avoir une occasion de se trouver avec le poète, le docteur essaya de le mettre en relief et de faire de lui la figure centrale du groupe. Quoique, en conséquence, il fournît la plus grande portion de la conversation, il ne fit rien de plus que ce qu'il vit évidemment qu'on attendait de lui[589]». C'était le même docteur Blair qui disait à ses amis, après l'exhibition d'un étranger remarquable: «Ne vous ai-je pas montré le lion très bien aujourd'hui[590]». Et ce qu'un homme de délicatesse et de mesure comme le DrBlair faisait avec tact, combien d'autres devaient le faire avec plus d'étourderie et de lourdeur? Il était impossible que le fardeau, presque imposé, de toutes les conversations ne produisît pas en Burns de la fatigue; et cette continuelle attention des autres sur lui, de l'irritation. Il y a, à se sentir sans repos observé et comme épié, quelque chose qui, à la fin, exaspère. La causerie persistante n'est possible que devant des amis ou des disciples; il y faut de l'abandon ou de l'autorité, parler comme Addison à des gens tout prêts à être charmés, ou comme Johnson à des gens disposés à se laisser conduire. Autrement, cette attente et, pour ainsi dire, cette exigence continuelle de simples auditeurs indifférents devient une gêne. Puis, quand il avait parlé, été éloquent, écouté et admiré; quand son génie échauffé s'était élevé, éclatait et s'emportait; quand il sentait que sa voix maîtrisait ces esprits et qu'il avait la fière conscience de sa domination, un simple changement de salle, en détournant la conversation, brisait sa royauté. Brusquement, il redevenait l'humble paysan, protégé par tout ce beau monde. Il retombait à son rang, son prestige évanoui, se réveillant pour voir ses admirateurs, presque ses captifs de tout à l'heure, se faire courtisans autour de quelque imbécile de haute noblesse qui entrait «avec son cordon et son étoile».
À ces blessures, s'en ajoutait une autre, plus secrète encore et en un endroit plus délicat de l'âme. Un des premiers il éprouva ce qui depuis a traversé le cœur de tant de poètes humbles, brusquement rapprochés d'une société de femmes trop haut ou trop loin placées pour eux, une impatience et un courroux amers. Peu d'hommes étaient plus faits que lui pour l'éprouver. On a vu que ce qu'il avait surtout admiré à son arrivée àÉdimbourg, c'était cette société nouvelle et charmante pour lui de femmes raffinées, élégantes, gracieuses, dont la beauté était rehaussée par l'aisance des manières et l'éclat de la toilette. Il les avait charmées; elles l'avaient ébloui. Avec son imagination toujours portée à envelopper la beauté d'un cadre d'amour, à faire de la moindre rencontre un petit roman dont il était le héros, comme dans la soirée de Ballochmyle, il était impossible qu'au milieu de tant de séductions il ne se laissât pas aller à son illusion favorite. Son triomphe de parole devait l'y porter et lui rendre le rêve plus plausible. Mais s'il était admiré par ces hautes dames, il ne pouvait guère être aimé d'elles. Il en était séparé par une trop grande distance de position et, il faut le dire, par une trop grande différence de manières. L'idée d'égalité, à laquelle ses œuvres et peut-être plus encore sa vie ont contribué dans son pays, n'avait pas encore pénétré partout, et désagrégé l'esprit de classes dans l'esprit même de ceux qui les composent. Les déclamations humanitaires, les productions romanesques, qui devaient exalter les ouvriers, les soldats, les prolétaires de tout genre, n'avaient pas encore troublé les cœurs féminins[591]. La jeune fille de Ballochmyle ne lui avait pas répondu. Aucune des patriciennes d'Édimbourg n'aurait songé à aimer ce paysan. La liberté des mœurs n'était pas assez grande pour qu'un caprice ou une curiosité s'aventurât jusqu'à lui. Tout se réunissait pour l'exclure: une grille infranchissable le séparait de ce jardin enchanté, le long duquel il errait comme un paria. Il éprouva donc, au milieu de tant d'attraits, le sentiment douloureux qu'ils lui étaient refusés, ce quelque chose de complexe, mais de farouche et d'amer, qui naît d'aveux non exprimés, d'ardeurs timides, de rêves brisés ou découragés par un mot indifférent, peut-être même par un mot aimable. Il s'en retournait de ces soirées, mécontent, agité, aigri, emportant un sentiment plus irrité de son obscurité, l'idée de l'injustice des naissances et de l'absurdité des distinctions humaines. Il y a peu de choses qui donnent plus d'amertume que la douce société des femmes quand on s'en sent exilé. Combien y a-t-il d'hommes à qui la gloire ne paraît souhaitable, que parce qu'elle amène l'amour? Il devait être particulièrement sensible à cette souffrance. Il ne faut pas oublier qu'il était arrivé à Édimbourg le cœur vide et encore meurtri. Dans cette vie nouvelle, il ne trouvait personne à aimer. Il y avait longtemps que pareille chose ne lui était arrivée. Il lui manquait quelque chose; un des rouages essentiels de son être ne fonctionnait plus, celui qui faisait chanter les autres et sonner l'horloge. Il en résultait un désœuvrement intime, une inoccupation du cœur. S'il avait vécu plus longtemps dans ce monde, peut-être aurait-il enfin rencontré une influence violente ou douce quiaurait exaspéré son inspiration ou apaisé son existence. Sa destinée ne lui en donna pas le temps. Ce fut un malheur pour lui. Une femme aurait pu avoir une bienfaisante puissance sur sa vie. Il semble l'avoir senti; une seule fois, il aurait pu la rencontrer; mais les circonstances s'y refusèrent. L'influence, toutefois, bonne ou mauvaise, fut considérable. Il se trouva rejeté du côté de femmes qui, avec toutes leurs qualités, ne pouvaient plus répondre à l'idéal plus fin et plus délicat qu'il s'était formé à Édimbourg et qui le laissèrent mécontent et insatisfait[592].
Il est possible que tous ces griefs soient grossis dans l'analyse qui vient d'en être faite. C'est une nécessité de tout examen un peu microscopique. En les laissant retomber à leur grandeur réelle, mais en conservant l'idée de leur activité et de leurs blessures incessantes, on voit qu'il y avait là un sourd travail de souffrance et de mécontentement, qui ne pouvait pas tarder à se manifester.
Hélas! qui démêlera jamais la part de mal contenue dans les événements qui se présentent le plus heureusement et dont nous nous réjouissons le plus? Comment aurait-on imaginé que ce séjour à Édimbourg deviendrait pour Burns une source de déplaisirs, plus funestes que ses malheurs? Et pourtant, c'est un fait, à la fois curieux et pénible à constater. On voit une misanthropie secrète sortir de son succès comme ce «quelque chose d'amer» dont parle le poète, qui surgit des douceurs et les empoisonne. Il avait eu jusque-là des chagrins; mais un homme n'est pas aigri parce qu'il gémit dans la souffrance. Ici une sorte de désenchantement mystérieux et général semble naître en lui, y exciter la défiance et le mépris des autres. Il faut le remarquer, parce que, à partir de ce moment, cet assombrissement de la pensée ne le quittera plus; il subsistera sous les clartés et les éclats de son génie, derrière les gaîtés de sa vie, avec cette persistance tranquille des choses ténébreuses, qui semblent sûres que le dernier mot leur restera. On voit paraître les premières paroles chagrines, indices du travail secret et important qui s'est fait en lui, dans ce fameux journal d'Édimbourg, qu'on crut perdu pendant si longtemps, et qui a été retrouvé il y a seulement quelques années[593]. L'ironie du début est surprenante; lui en qui l'amitié était un sentiment si fort.
«Comme j'ai vu à Édimbourg beaucoup de vie humaine et un grand nombre de caractères nouveaux pour quelqu'un qui a été, comme moi, élevé dans les ombres de la vie, j'ai pris la résolution d'écrire mes remarques, à l'endroit même. Gray observe, dans une de ses lettres à MrPalgrave, «qu'un demi-mot fixé sur placeou tout près vaut un tombereau de souvenirs». J'ignore comment il en va avec les autres, mais pour moi, faire des remarques ne saurait être un plaisir solitaire. Il me faut quelqu'un pour être grave avec moi, quelqu'un qui me plaise et aide ma sagacité de ses remarques, que ce soit un homme ou une femme, et qui, de temps en temps, je le confesse, admire ma perspicacité et ma pénétration. Les hommes sont tellement occupés de leurs recherches égoïstes, de leur ambition, vanité, intérêt ou plaisir, que bien peu songent à faire aucune observation sur ce qui se passe autour d'eux, excepté quand cette observation est un surgeon ou une branche de la plante favorite qu'ils élèvent dans leur esprit. En dépit de toutes les hautes sentimentalités des écrivains de romans et de la sage philosophie des moralistes, je me demande si nous sommes capables d'une alliance d'amitié assez intime et assez cordiale pour que l'un de nous puisse épancher son cœur, toutes ses pensées, chacune de ses fantaisies, le fond même de son âme, avec une confiance illimitée, sans courir le risque ou de perdre une partie de ce respect que l'homme exige de l'homme; ou, par suite des inévitables imperfections de la nature humaine, de regretter sa confiance.Pour ces raisons, je suis déterminé à faire de ces pages monconfident[594]. J'esquisserai, aussi bien que je saurai l'observer et avec une justice inflexible, chaque caractère qui me frappera en quelque façon; j'inscrirai des anecdotes, je noterai des remarques, selon le vieux terme légal, sans haine ou faveur. Si je trouve quelque chose d'habile, mon propre applaudissement satisfera, en quelque mesure, ma vanité, et, j'en demande pardon à Patrocle et à Achate, j'estime qu'un cadenas et une serrure sont une sécurité au moins égale au cœur d'un ami quel qu'il soit.J'y mettrai également, à l'occasion, mon histoire intime, mes amours, mes excursions, les sourires et les humeurs de la Fortune à l'égard de ma personne de barde, mes poèmes et les fragments qui ne doivent jamais voir le jour. En un mot, jamais quatre shellings n'ont acheté autant d'amitié depuis que la Confiance est allée pour la première fois au marché ou que l'Honnêteté fut mise en vente.À ces idées de l'amitié humaine, qui semblent odieuses mais qui ne sont que trop justes, je ferai joyeusement et vraiment une exception: les rapports entre deux personnes de sexe différent, quand leurs intérêts sont unis ou absorbés par le lien sacré de l'amour.Quand la pensée rencontre la pensée avant qu'elle ait quitté les lèvres,Et que chaque ardent désir jaillit en même temps des deux cœurs.Là, sans réserve, avec exubérance, «règne et se réjouit» une confiance, une confiance qui exalte davantage les amants dans l'opinion l'un de l'autre, qui les rend plus chers dans le cœur l'un de l'autre. Mais ceci n'est pas mon lot, et, dans ma situation, si je suis sage (ce que, soit dit en passant, je n'ai pas grande chance de devenir) mon destin doit être avec le passereau du Psalmiste «de veiller seul sur les toits des maisons»![595]Oh! quelle pitié!![596]
«Comme j'ai vu à Édimbourg beaucoup de vie humaine et un grand nombre de caractères nouveaux pour quelqu'un qui a été, comme moi, élevé dans les ombres de la vie, j'ai pris la résolution d'écrire mes remarques, à l'endroit même. Gray observe, dans une de ses lettres à MrPalgrave, «qu'un demi-mot fixé sur placeou tout près vaut un tombereau de souvenirs». J'ignore comment il en va avec les autres, mais pour moi, faire des remarques ne saurait être un plaisir solitaire. Il me faut quelqu'un pour être grave avec moi, quelqu'un qui me plaise et aide ma sagacité de ses remarques, que ce soit un homme ou une femme, et qui, de temps en temps, je le confesse, admire ma perspicacité et ma pénétration. Les hommes sont tellement occupés de leurs recherches égoïstes, de leur ambition, vanité, intérêt ou plaisir, que bien peu songent à faire aucune observation sur ce qui se passe autour d'eux, excepté quand cette observation est un surgeon ou une branche de la plante favorite qu'ils élèvent dans leur esprit. En dépit de toutes les hautes sentimentalités des écrivains de romans et de la sage philosophie des moralistes, je me demande si nous sommes capables d'une alliance d'amitié assez intime et assez cordiale pour que l'un de nous puisse épancher son cœur, toutes ses pensées, chacune de ses fantaisies, le fond même de son âme, avec une confiance illimitée, sans courir le risque ou de perdre une partie de ce respect que l'homme exige de l'homme; ou, par suite des inévitables imperfections de la nature humaine, de regretter sa confiance.
Pour ces raisons, je suis déterminé à faire de ces pages monconfident[594]. J'esquisserai, aussi bien que je saurai l'observer et avec une justice inflexible, chaque caractère qui me frappera en quelque façon; j'inscrirai des anecdotes, je noterai des remarques, selon le vieux terme légal, sans haine ou faveur. Si je trouve quelque chose d'habile, mon propre applaudissement satisfera, en quelque mesure, ma vanité, et, j'en demande pardon à Patrocle et à Achate, j'estime qu'un cadenas et une serrure sont une sécurité au moins égale au cœur d'un ami quel qu'il soit.
J'y mettrai également, à l'occasion, mon histoire intime, mes amours, mes excursions, les sourires et les humeurs de la Fortune à l'égard de ma personne de barde, mes poèmes et les fragments qui ne doivent jamais voir le jour. En un mot, jamais quatre shellings n'ont acheté autant d'amitié depuis que la Confiance est allée pour la première fois au marché ou que l'Honnêteté fut mise en vente.
À ces idées de l'amitié humaine, qui semblent odieuses mais qui ne sont que trop justes, je ferai joyeusement et vraiment une exception: les rapports entre deux personnes de sexe différent, quand leurs intérêts sont unis ou absorbés par le lien sacré de l'amour.
Quand la pensée rencontre la pensée avant qu'elle ait quitté les lèvres,Et que chaque ardent désir jaillit en même temps des deux cœurs.
Là, sans réserve, avec exubérance, «règne et se réjouit» une confiance, une confiance qui exalte davantage les amants dans l'opinion l'un de l'autre, qui les rend plus chers dans le cœur l'un de l'autre. Mais ceci n'est pas mon lot, et, dans ma situation, si je suis sage (ce que, soit dit en passant, je n'ai pas grande chance de devenir) mon destin doit être avec le passereau du Psalmiste «de veiller seul sur les toits des maisons»![595]Oh! quelle pitié!![596]
Qui ne sent le goût amer de ces paroles? Ce sont là de singuliers sentiments et pleins d'une défiance qui n'était pas dans sa nature. Vers la fin, se trahit rapidement, par un mot, le sentiment pénible de son isolement parmi tant de femmes belles et qu'il admirait, entre lesquelles ilrêva plus d'une fois sans doute de trouver une amitié comme celle qu'il décrit et qu'il n'est pas son «lot» de rencontrer.
Un peu plus loin se trouve un autre passage plus instructif parce qu'il est peut-être encore plus sincère. Il donne l'idée des froissements, des blessures, des irritations, des outrages, des colères sourdes, qui devaient constamment s'agiter dans son trop susceptible orgueil. Encore, le fait qui s'y trouve rapporté se passait-il chez le comte de Glencairn, c'est-à-dire chez le plus délicat et, en même temps, le plus vénéré de ses protecteurs. Que devait-ce être parfois, chez d'autres doués de moins de tact et inspirant moins de respect? Il y a là comme la rancune de mille affronts imaginaires, dévorés silencieusement, le frémissement de révoltes constantes, un germe de haine contre les distinctions sociales.
«Peu des tristes maux qui existent sous le ciel me donnent plus d'impatience et de chagrin que la comparaison de la façon dont est reçu un homme de talent, bien plus, d'un mérite reconnu partout, avec la réception qui attend un simple individu ordinaire, décoré des harnachements et des distinctions futiles de la Fortune. Imaginez un homme de talent, dont le cœur brille d'un honnête orgueil, qui a la conscience que tous les hommes sont nés égaux et qui, cependant, rend «honneur à qui honneur est dû.» Il rencontre, à la table d'un grand, un Squire Quelque chose, ou un Sir Quelqu'un. Il sait que, au fond du cœur, le noble hôte lui accorde à lui, barde, ou quoi qu'il soit, une plus large part de ses bons souhaits que peut-être à aucune autre personne de la table. Cependant, combien sera-t-il mortifié de voir un individu, dont les capacités auraient à peine fait un tailleur de quatre sous, et dont le cœur ne vaut pas trois liards, obtenir l'attention et l'intérêt qu'on oublie envers le fils du Génie et de la Pauvreté.En cela, le noble Glencairn m'a blessé jusqu'à l'âme, parce que je l'estime, le respecte, et l'aime chèrement. Il montra un jour tant d'attention, une si exclusive attention au seul imbécile de la société, puisqu'il n'y avait que sa seigneurie, le sot et moi, que je fus à deux doigts de jeter mon gage de mépris et de défi. Mais il me serra la main et eut l'air si bienveillant, quand nous nous quittâmes; Dieu le bénisse! Quand bien même je ne devrais jamais le revoir, je l'aimerais jusqu'au jour de ma mort! Je suis satisfait de me sentir capable des tressaillements de la reconnaissance, car je manque misérablement de quelques autres vertus[597].»
«Peu des tristes maux qui existent sous le ciel me donnent plus d'impatience et de chagrin que la comparaison de la façon dont est reçu un homme de talent, bien plus, d'un mérite reconnu partout, avec la réception qui attend un simple individu ordinaire, décoré des harnachements et des distinctions futiles de la Fortune. Imaginez un homme de talent, dont le cœur brille d'un honnête orgueil, qui a la conscience que tous les hommes sont nés égaux et qui, cependant, rend «honneur à qui honneur est dû.» Il rencontre, à la table d'un grand, un Squire Quelque chose, ou un Sir Quelqu'un. Il sait que, au fond du cœur, le noble hôte lui accorde à lui, barde, ou quoi qu'il soit, une plus large part de ses bons souhaits que peut-être à aucune autre personne de la table. Cependant, combien sera-t-il mortifié de voir un individu, dont les capacités auraient à peine fait un tailleur de quatre sous, et dont le cœur ne vaut pas trois liards, obtenir l'attention et l'intérêt qu'on oublie envers le fils du Génie et de la Pauvreté.
En cela, le noble Glencairn m'a blessé jusqu'à l'âme, parce que je l'estime, le respecte, et l'aime chèrement. Il montra un jour tant d'attention, une si exclusive attention au seul imbécile de la société, puisqu'il n'y avait que sa seigneurie, le sot et moi, que je fus à deux doigts de jeter mon gage de mépris et de défi. Mais il me serra la main et eut l'air si bienveillant, quand nous nous quittâmes; Dieu le bénisse! Quand bien même je ne devrais jamais le revoir, je l'aimerais jusqu'au jour de ma mort! Je suis satisfait de me sentir capable des tressaillements de la reconnaissance, car je manque misérablement de quelques autres vertus[597].»
Plus loin encore, il y a, sur le DrBlair, un passage où se montre bien, avec la même susceptibilité qui éclate dans le passage précédent, l'indépendance avec laquelle il jugeait les plus illustres de ses patrons et le sentiment de l'égalité qui devait exister entre eux et lui:
Avec le DrBlair, je suis plus à l'aise. Il ne m'arrive jamais de le respecter avec une humble vénération. Mais quand il s'intéresse bienveillamment à moi, ou mieux encore, quand il descend de son pinacle pour me rencontrer sur le terrain de l'égalité, mon cœur déborde de ce qu'on appelle affection. Quand il me néglige pour la simple carcasse de la grandeur ou quand son œil mesure la différence de nos points d'élévation, je me dis, sans presque aucune émotion: «Que m'importent lui et sa pompe?[597]»
Ainsi, au-dessous de si belles apparences, il y avait une dissonance cachée, à peine sensible, mais réelle. Il y avait, selon une jolie expression anglaise, «une fente dans quelque endroit du luth». Ces sentiments étaient, de part et d'autre, inconscients ou fugitifs, et, à coup sûr, secrets. Mais ils ne pouvaient tarder à se déclarer, à devenir plus exigeants. Si l'accord ne s'est pas fait dans la force de la sympathie première, il ne se fera plus maintenant qu'elle est épuisée, et, de ce côté du moins, la partie est perdue.
Ce défaut d'entente contribua à éloigner insensiblement Burns d'un monde où il était gêné et le poussa vers des sociétés plus aisées, plus sans façon, plus plébéiennes, pour ainsi dire, et aussi plus en rapport avec ses goûts et ses propres manières. Malheureusement, il y avait de ce côté-là des dangers. Il allait se trouver jeté dans des habitudes de vie dont il faut connaître la puissance pour comprendre combien il était difficile d'y échapper. Il sera nécessaire de toujours les avoir à l'esprit pendant la vie du poète, pour ne pas oublier quelle part de ses excès revient aux mœurs de son temps. C'est, du reste, un tableau qui ne manque pas de saveur.
Une ivrognerie générale existait alors dans toute l'Angleterre et à tous les rangs. C'était le temps où Robert Walpole commandait à son fils Horace de se verser deux verres de vin pour chacun des siens, parce qu'il n'était pas convenable qu'un fils vît son père en état d'ivresse. C'était le temps où Fox venait au Parlement, la tête enveloppée de serviettes mouillées pour dissiper les effets du vin. Mais ce défaut était encore beaucoup plus marqué en Écosse. L'ivrognerie était un des traits caractéristiques du pays. Elle était, pour ainsi dire, universelle, régnant dans toutes les classes, s'attaquant à toutes les têtes, troublant en même temps les cervelles obscures des bergers et des paysans et les cerveaux les plus clairs des professeurs et des savants, brouillant, à de certaines heures, du haut en bas, toutes les idées du pays. Il ne faut calomnier personne, et on a quelque hésitation à être aussi affirmatif; nous ne voudrions toucher à ce point singulier qu'avec les témoignages et les aveux d'Écossais.
Ils viennent, s'offrent de toutes parts. On n'a qu'à prendre au hasard. Dean Ramsay dit: «Un autre changement dans les mœurs, qui s'est effectué à la mémoire de beaucoup de personnes actuellement vivantes, a rapport aux habitudes de convivialité, ou, pour parler plus clairement, au bannissement de l'ivrogneriede la société polie. C'est à la vérité un changement important et béni. Mais c'est un changement dont beaucoup de ceux qui vivent aujourd'hui ne peuvent guère imaginer l'étendue. Il est à peine possible de se figurer les scènes qui avaient lieu, il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou mêmemoins[598].» Cockburn dit: «Deux vices qui, depuis longtemps, sont bannis de toute société respectable, étaient répandus, pour ne pas dire universels, parmi toutes les hautes classes: jurer et se griser. Rien n'était plus commun pour des gentlemen, qui avaient dîné avec des dames et qui se proposaient de les rejoindre, que de s'enivrer. S'enivrer dans une taverne semblait la conséquence naturelle sinon préméditée d'y être entré[599].» Chambers dit: «La dissipation dans les tavernes, maintenant si rare parmi les classes respectables, régnait auparavant à Édimbourg, à un degré remarquable, et absorbait les heures de loisir de tous les hommes de professions libérales, sans en excepter à peine les plus sévères et les plus austères. Aucun rang, aucune classe, aucune profession ne formait exception à cette règle[600].» Rogers dit: «L'ivrognerie n'était pas limitée à une classe particulière, tous buvaient, depuis le prince jusqu'au mendiant[601].»
Mais ces témoignages, pour si affirmatifs qu'ils soient, ne donnent pas l'impression d'ivrognerie universelle, continuelle, normale, qui se dégage de mille détails. Elle sort de partout et il faut vraiment la rencontrer de tous côtés pour y ajouter foi. C'était, à la lettre, une habitude reconnue et presque exigée par les mœurs. Les dîners devaient se terminer par l'ivresse générale des hommes; ceux qui ne pouvaient pas boire restaient chez eux[602]. Quand les dames se retiraient, les hommes buvaient seuls[603]. On passait les vins. On portait des toasts auxquels personne ne pouvait se dérober. La plupart du temps, les convives étaient gris quand ils remontaient au salon[604]. Mainte fois, les invités roulaient à terre[605]et ces corps étendus donnaient à la salle l'aspect d'un bivouac. La chose était si bien convenue que toutes les précautions étaient prises. Dans certaines maisons, on avait deux highlanders, chargés de transporter les hôtes dans leurs chambres[606]. Ailleurs, c'était mieux encore. Mackenzie racontait l'incroyable histoire suivante. Il était un jour à un dîner et, ne voyant d'autre façon de s'échapper, il s'était laissé glisser sous la table, parmi les cadavres qui y étaient déjà; on en était réduit à ces subterfuges. Après un instant, il sent à sa gorge le tâtonnement de deux mains. Il demande ce que c'est, et on lui répond:«Monsieur, je suis le domestique qui vient dénouer les cravates[607].» Dans toutes les occasions, on buvait, aux baptêmes, aux mariages, en concluant les affaires, aux funérailles mêmes. Celles-ci donnaient lieu à de véritables orgies. Il arrivait souvent que ceux qui portaient le cercueil et ceux qui le suivaient trébuchaient; tout le cortège, y compris le mort, zigzaguait. Une fois même, devant la fosse, ils s'aperçurent qu'ils avaient laissé le cercueil, au bord de la route, près de l'auberge où ils s'étaient arrêtés pour boire[608].
L'ivrognerie avait même une sorte de caractère officiel et une consécration, par suite de la position sociale de ceux qui s'y adonnaient ouvertement. C'étaient les juges surtout, ces vieux juges écossais, si clairs, si instruits, si intègres, dont les noms sont restés honorés, qui étaient les meilleurs soutiens, et, pour ainsi parler, les plus fermes piliers de la tradition. «Être soûl comme un juge» était un proverbe[609]. Leurs habitudes sembleraient incroyables, si elles n'étaient affirmées par des témoins comme Lord Cockburn. À Édimbourg, on plaçait, sur le tribunal même, des carafes d'eau, des verres et de bonnes bouteilles noires de vin de Porto. Les juges écoutaient les affaires en se versant à boire. Ceux qui avaient la tête solide y résistaient assez bien; mais les plus faibles s'en ressentaient. «Non pas, dit drôlement Lord Cockburn, que l'hermine fût jamais absolument grise, mais elle était certainement quelquefois émue.» Néanmoins rien n'était perceptible à distance; ils avaient tous acquis l'habitude de siéger et de conserver un air suffisamment judiciaire, même quand leurs flacons étaient tout à fait vides. Dans lescircuits, cela prenait une autre forme. Les séances étaient coupées par de longs dîners, où juges, conseils, greffiers, jurés et prévost festoyaient ensemble. Après quoi, on retournait aux transportations et aux pendaisons. Quand, le soir, la cour s'en retournait, précédée de trompettes, on remarquait souvent «que le pas de la procession suivait moins bien la musique que le matin[610].» Le type le plus achevé de ces anciens juges était lord Hermand, un homme excellent, intègre et aimé de tous. «Les buveurs ordinaires, dit Cockburn, dans un charmant portrait de lui, tout plein de raillerie et de tendresse contenues, les buveurs ordinaires pensent que boire est un plaisir, mais pour Hermand, c'était une vertu. Il avait pour la boisson un respect sincère, en vérité, une haute approbation morale, avec une sérieuse compassion pour les malheureux qui ne pouvaient pas s'y livrer, et un juste mépris pour ceux qui le pouvaient et ne le faisaient pas.» Un jour, on jugeaità Glasgow, un jeune homme qui, à la suite d'une orgie et dans un jeu imprudent, avait légèrement, mais si malheureusement, frappé d'un couteau un de ses amis, que celui-ci avait expiré sur le coup. Les autres juges voyaient qu'il n'y avait guère de culpabilité. Mais Hermand, irrité du discrédit que ce fait jetait sur la boisson, demandait la transportation, et le tribunal entendait cette inoubliable conclusion: «On nous dit qu'il n'y avait pas de méchanceté et que le prisonnier était pris de boisson. Pris de boisson! Quoi! Il était ivre! et cependant il a assassiné l'homme qui avait bu avec lui! Ils avaient festoyé toute la nuit et cependant il l'a poignardé, après avoir bu toute une bouteille de rhum avec lui! Bon Dieu! mes Lords, s'il peut faire cela quand il est gris, que ne fera-t-il pas quand il est sobre?[611]» Le circuit dont il faisait partie était connu sous le nom deDaft Circuit, comme qui dirait le circuit gris[612]. Et cependant il mourut sans savoir ce que c'est qu'un mal de tête, à quatre-vingt-quatre ans[613]. Quand l'ébriété commença à déchoir dans le pays, la magistrature, qui en avait été la place forte, en fut le dernier refuge.
Dire que l'ivrognerie était acceptée par les mœurs et consacrée par la magistrature, ce n'est pas encore donner une idée suffisante de son importance. Elle était devenue une des conditions de succès dans la vie. Sans elle, il était impossible de prendre part aux affaires, de se mêler aux hommes, de tenir sa place au milieu d'eux. Quelqu'un d'incapable de boire était impropre à la vie publique, quels que fussent son intelligence et son caractère. Il en était exclu, comme on peut l'être aujourd'hui par une santé débile. Et cela était aussi vrai des ecclésiastiques que des autres. Il y a peu de traits plus significatifs à cet égard que deux passages très tranquilles du DrCarlyle. À ses yeux, ces choses étaient naturelles. Parlant du DrWebster, un des hommes les plus remarquables et un des chefs du clergé écossais, il dit: «Son apparence de grande rigidité en religion, à laquelle il avait été habitué par son père, n'empêchant nullement son humeur conviviale, il était regardé comme d'excellente compagnie même par des gens de mœurs dissolues, et comme il était un homme de cinq bouteilles, il pouvait les mettre tous sous la table. Mais comme il ne se trouvait jamais pire pour avoir bu, au moins d'une façon indécente, et que l'amour du claret, à quelque degré qu'il fût, n'était pas estimé en ces jours-là un péché en Écosse, tous ses excès étaient pardonnes[614].» Et parlant d'un autre, il porte ce jugement, peut-être plus caractéristique encore: «Le DrPatrick Cuming était, à cette époque, à la tête du parti modéré; et si son caractère avait été égal à ses talents,il aurait pu le rester longtemps, car il avait du savoir, de la sagacité, une conversation très agréable, avec une constitution capable de supporter la convivialité des temps[615].» Ainsi, la capacité de boire était une qualité indispensable pour être à la tête d'une des fractions du clergé. Il n'est guère possible de rencontrer un aveu qui dépasse celui-ci. On peut se faire, d'après la position sociale qu'occupait alors l'ivrognerie, quelque idée de son pouvoir. Ce n'est pas trop dire que se griser était un des attributs de l'homme, comme d'aller à la chasse ou de monter à cheval; on n'y prêtait pas d'autre importance et il ne s'y attachait aucun blâme.
Naturellement Édimbourg était la métropole de cette intempérance nationale. On y buvait du haut en bas de la société, depuis Dugald Stewart, qui était peut-être le plus parfait gentilhomme de la ville et un des hommes les plus purs qui aient vécu, jusqu'au dernier descaddies. C'était la ville des clubs et des tavernes.
Les premiers étaient innombrables. Il y en avait de tous genres, depuis le célèbre club duTisonnierauquel appartenaient Hume, Ferguson, Carlyle, Richardson, Blair, jusqu'aux clubs infimes où les petits boutiquiers se réunissaient après avoir fermé leurs échoppes. Il y en avait de toutes les appellations et de tous les règlements. C'étaient leClub du Capauquel avait appartenu le poète Fergusson; leClub Antemanumainsi nommé parce qu'on réglait d'avance; leClub des Prodiguesparce que la dépense était restreinte à neuf sous; le Club desVerrats; leClub du Feu d'Enfer, association de terribles débauchés; leClub saleoù les membres n'avaient pas le droit de se présenter en linge propre;les Originauxoù on écrivait son nom à l'envers;les Seigneurs du bonnetparce que les membres portaient des bonnets bleus; lesPerruques noires[616]. Ils pullulaient de toutes parts, avec leurs titres énigmatiques dus à quelque plaisanterie goûtée des initiés et dont le sel est perdu, avec leurs rites bizarres et grotesques, où les graves citoyens semblaient prendre leur revanche de la monotonie de leur vie. Le même individu appartenait souvent à plusieurs clubs et alors chacune de ses soirées était prise. Le trait commun de toutes ces réunions, c'est qu'on y buvait lourdement. «Les clubs d'Edinburgh, dit le DrRogers, étaient les scènes d'une dissipation dans sa forme la plus révoltante. LePoker Clubétait composé d'hommes de lettres dont les faiblesses sociales s'accordaient mal avec leurs goûts littéraires. En sortant de leurs clubs, les membres s'en allaient titubants, plus ou moins ivres[617].» Et c'était le club des premiers hommes du pays[618].
Et les tavernes, les vieilles tavernes d'Édimbourg, innombrables elles aussi! Perdues au fond des cours, éparses dans les étroites ruelles, blotties au pied de ces immenses maisons, ressemblant souvent à des caves, on les trouvait partout. N'ayant jamais un rayon de soleil, basses, sombres, sales, gluantes et puantes du relent des boissons, elles semblaient ainsi plus retirées et plus confortables[619]. Elles étaient un des organes de la vie publique. C'est là que se commentaient les nouvelles et que se faisaient toutes les affaires. Il n'y avait pas si longtemps que les médecins y donnaient leurs consultations. Les plus grands avocats et les plus grands légistes de l'époque y donnaient encore les leurs[620]. Il était inutile de chercher un homme de loi chez lui; on n'y songeait pas. Il fallait découvrir sa taverne où on le trouvait au milieu de papiers et de clients[621]. Quand une affaire était conclue, on faisait apporter à boire, comme aujourd'hui nos paysans aux francs-marchés. On y buvait du claret pris au tonneau, du porter, de l'ale d'Édimbourg, sorte de liquide épais et puissant dont on ne pouvait guère dépasser une bouteille[622], et ducappie ale, servie dans des coupes de bois et sur laquelle on mettait un petit chapeau d'eau-de-vie[623]. Le soir était le grand moment des tavernes. Ceux qui veulent en avoir une description fidèle n'ont qu'à relire les chapitres deGuy Mannering, consacrés à l'avocat Paul Pleydell.
Les dames, les dames elles-mêmes, je dis les dames de la haute société, n'échappaient pas à la contagion[624]. Toutes, sans doute, n'allaient pas aussi loin que les trois dont Chambers raconte l'histoire. Elles avaient eu dans une taverne, près de la Croix, une réunion joyeuse qui s'était prolongée tard. Quant elles en sortirent, il faisait beau clair de lune. Elles montèrent bravement la Grand'rue, jusqu'à l'endroit où le clocher de l'église de la Troon jetait en travers son ombre noire. Quel était cet obstacle? Elles s'imaginèrent que c'était une rivière. Les voilà assises sur la berge de l'ombre, retirant leurs chaussures et leurs bas. Puis, relevant leurs jupes, elles traversèrent, avec précaution, le flot sombre et, arrivées sur l'autre rive, se rassirent, remirent leurs souliers et continuèrent leur chemin, se réjouissant d'avoir si bien passé le gué[625]. Elles ne furent pas probablement les seules, car M. Charles KirkpatrickSharpe, un vieux gentilhomme très sec, très poli et très caustique, qui se promenait, au commencement de ce siècle, avec le costume du siècle dernier et savait, sur ses contemporains et leurs ancêtres, une foule de méchantes histoires, avait à ce sujet une chanson qu'il disait de sa voix aiguë[626]:
Il y avait quatre dames grisesQui sont restées ensemble,Depuis midi, un matin de mai,Jusqu'à dix heures sonnées du soir;Jusqu'à dix heures sonnées du soir;Alors, elles y renoncèrent.Et il y eut quatre dames grisesQui descendirent le Nether Bow[627].
Cela fait au moins sept dames écossaises qui se grisèrent pendant leXVIIIesiècle. Sans doute il n'y en eut pas d'autres. Toutefois, c'était une coutume parmi celles de la plus haute société que de faire des parties dans les caves à huîtres, les oyster cellars. En hiver, après la tombée de la brune, on prenait rendez-vous avec quelques gentlemen, et on allait, en carrosse, passer sa soirée dans un de ces trous sordides qu'on appelait des basses boutiques[628]. On s'y régalait deporter, une bière très brune, et d'huîtres, placées dans de grands plats en bois sur des tables grossières éclairées par une chandelle. Il était convenu que la conversation y était plus libre, plus hardie et presque sans frein. Elle se délassait de la bienséance des salons. Quand on avait déblayé les tables, on apportait du cognac ou du punch au rhum, selon le goût des dames. On dansait ensuite. Dans ces parties élégantes il arrivait que les ladies faisaient danser avec elles les huîtrières, bien qu'elles eussent la pire réputation. Tout cela allait, dit Chambers, sous le nom commode d'escapade[629]. Plus de dix années après le séjour de Burns, lord Melville, qui était alors ministre de la guerre, et la duchesse de Gordon, notre connaissance, la protectrice du poète, se retrouvant à Édimbourg, firent une partie de cave à huîtres et consacrèrent une soirée à ce plaisir de leur jeunesse[630]. C'était la façon d'alors d'aller au cabaret.
Aussi quand la nuit tombait, une vie souterraine s'éveillait de toutes parts dans les entrailles de la vieille cité. On voyait les hommes les plus distingués s'enfoncer par groupes dans ces étroites ruelles, s'engloutir dans ces trous noirs, au fond desquels étaient les tavernes mal éclairées[631].Comme les souvenirs classiques ne leur manquaient pas, ils les comparaient aux grottes de l'Averne, aux allées de l'Érèbe, aux antres du Cocyte, aux régions infernales et fuligineuses[632]. Accoudés à des tables grossières, ils étaient là pour toute la soirée et souvent pour toute la nuit. C'étaient des causeries, des discussions, des chansons. Une bonhomie, une jovialité, une camaraderie universelle faisaient le charme de ces réunions. C'était le délassement de la journée; ces esprits graves se récréaient, prenaient leurs ébats. On buvait amicalement d'interminables tournées de claret, de punch ou de whiskey.
Puis, vers les dernières heures de la nuit ou aux petites heures du jour, ils ressortaient souvent en état d'ivresse, s'en retournaient chez eux d'une marche désordonnée. «Ah! Docteur, si vos paroissiens vous voyaient, que diraient-ils?—Tut, homme! ils n'en croiraient pas leurs yeux[633].» C'était le DrWebster qui rentrait chez lui. «Où reste John Clark?—Mais, vous êtes John Clark lui-même!» répond le vieux garde à qui on pose cette question. «Je ne te demande pas où est John Clark, mais où est sa maison». C'était, en effet, John Clark, un des premiers avocats du temps qui fut peu après nommé juge[634]. «Rien n'était plus commun le matin que de rencontrer des hommes de haut rang et de dignité officielle s'en retourner chez eux en titubant, en sortant d'une ruelle de la High Street où ils avaient passé la nuit à boire. Il n'était pas rare de voir deux ou trois des très honorables lords du Conseil et de la Session monter au tribunal le matin dans un état crapuleux[635].» Souvent, juges et avocats, en sortant de la séance, allaient souper ensemble, prolongeaient leurs potations jusqu'au jour et se levaient de table pour aller au Parlement reprendre l'affaire[636]. La grande rue d'Édimbourg a certainement vu tituber la plupart des célébrités de cette époque.
Chose étrange! Beaucoup de ces hommes étaient si solides et d'une telle résistance que leur santé n'était pas affectée par ces excès quotidiens, et que la lucidité de leur intelligence restait entière, au milieu des plus accablantes débauches[637]. Le célèbre avocat Hay estimait qu'il était plus propre à élucider une affaire quand il avait pris ses six bouteilles de claret, et un de ses clercs racontait qu'il lui avait dicté le meilleur de ses mémoires un jour qu'il les avait bues[638]. De lord Harmand, quelqu'un qui l'avait bien connu disait «qu'aucune orgie n'avait jamais ébranlé sa santé, car il ne fut jamais malade, ni diminué son goût pour la famille etla tranquillité, ni embrouillé sa tête; il n'en dormait que plus profondément, et s'en levait plus tôt et plus calme[639]». Après ces nuits terribles, la plupart rentraient chez eux, se baignaient la tête dans l'eau froide, secouaient l'ivresse comme un reste de sommeil, et s'en retournaient à leurs occupations très sûrs et très calmes[640]. Il fallait pour cela des constitutions d'une incroyable solidité, des constitutions indestructibles, telles qu'en fournit une race neuve, rude, récente du sol et pleine encore de la force des chênes et des rocs. Elle s'affaiblit maintenant et les plus robustes buveurs se plaignent que les coupes de leurs pères et de leurs oncles soient trop profondes pour eux. Mais, même alors, pour les natures protégées par une santé moins épaisse, ou dans laquelle il y avait un point faible, ce régime était fatal. Il l'était surtout pour les natures excitables, qui se dépensaient de plusieurs façons, et puisaient, dans des excès de boisson, de la fièvre pour des excès de travail ou de plaisir. Combien furent ainsi usés ou brisés prématurément!
Burns fut bientôt lancé dans cette vie nocturne de tavernes où l'attendaient des excès de tous genres. Il y était poussé par la recherche du plaisir, naturelle en un homme de son âge; mais aussi par des causes plus intéressantes. Il y était accueilli et attiré par une classe d'hommes avec lesquels il se trouvait plus en sympathie et plus à l'aise. Ils n'étaient pas illustres comme ceux des hauts salons; ils leur cédaient par l'éducation, par un certain affinement de goût et de manières, et aussi par le ton moral ordinaire; mais ils leur étaient à peine inférieurs en savoir et en puissance intellectuelle. Il y avait des juges, des avocats, des professeurs, des écrivains, un peu au-dessous des premiers par la tenue et la conduite de la vie, plutôt que par le rang de l'esprit. N'étant pas contenue par le souci de la position, leur conversation avait peut-être plus de hardiesse, d'imprévu et d'originalité. Ils étaient moins cosmopolites, plus foncièrement écossais; ils avaient plus la saveur du terroir; ils étaient plus faits pour être charmés par Burns et pour lui plaire. Lui, de son côté, se trouvait plus à l'aise au milieu d'eux. Il y rencontrait une cordialité plus franche, des façons moins compliquées. Il était débarrassé de la convenance des salons qui lui était une contrainte. Peu à peu, il se sentit porté vers eux.
Il ne tarda pas à être un des habitués d'une des tavernes les plus connues de la ville, tenue par un certain Dawney Douglas. C'était un gaël très paisible, à qui on faisait chanter une chanson plaintive et superstitieuse des Hautes-Terres: la femme de Colin était morte et elle revenaittraire les vaches au crépuscule. La chanson s'appelaitCra-Chalieisc'est-à-dire les bêtes à Colin. Vers l'époque où l'Écosse était agitée par l'établissement d'une milice et où se formaient de tous côtés des régiments de miliciens, la taverne était fréquentée par une réunion de bons vivants qui avaient pris le titre deCrochallan fencibles, comme s'ils avaient dit: les volontaires des vaches à Colin. C'était une société de rudes buveurs, tous hommes intelligents, mais plus rugueux et plus âpres, d'une jovialité parfois grossière. C'étaient Charles Hay, un des premiers avocats de son temps; Alexandre Cunningham, écrivain au signet qui devint plus tard bijoutier; William Dunbar, écrivain au signet; Smellie, l'imprimeur de Burns, auteur d'unePhilosophie de l'Histoire naturelle, un esprit original et fort, une de ces têtes écossaises, si solides, hérissées de cheveux grisonnants; William Nicol, professeur de latin à la High School, un homme qui, en vigueur d'intelligence, en impétuosité de passion à la fois déréglée et généreuse, ressemblait à Burns, et qui, pour son habileté et sa facilité en composition latine, était peut-être sans rival en Europe, mais dont les vertus et le génie furent obscurcis par des habitudes d'excès bachiques. Il y avait aussi un des collègues de Nicol nommé Cruikshank. Burns fut enrôlé parmi lesCrochallans. Presque tous devinrent ses amis et, de toutes ses connaissances d'Édimbourg, les noms qui reparaissent le plus souvent et persistent le plus longtemps dans sa correspondance sont ceux des habitués de la taverne de Dawney Douglas.
C'était une bonne fortune aux Crochallans quand Burns y apparaissait, et plus d'un soir, en sortant des salons, il dut venir s'y reposer de leur contrainte. On accueillait son entrée d'applaudissements, on lui faisait place, on s'apprêtait à l'écouter. Ces murs enfumés eurent assurément le meilleur du génie qu'il dépensa à Édimbourg. Il fut là plus spirituel et plus éloquent qu'ailleurs. Sa verve y était plus libre et plus fougueuse; son esprit se déployait plus franchement, s'échauffait, s'enflammait. Ses auditeurs le comprenaient mieux, le fêtaient, riaient plus bruyamment de ses mots, n'étaient pas offensés par une idée hardie ou par une expression leste. Au contraire, les rires augmentaient avec la vivacité des images et des termes. Il se grisait de ce bruit; chacune de ses saillies partait de l'endroit où ils avaient applaudi la dernière et allait plus loin. Le choc des verres, les chansons, les refrains repris en chœur, les bravos, l'excitaient; une pointe d'ivresse venait. Les dernières heures de la soirée passaient rapidement et celles de la nuit passaient inaperçues. Parfois même, lorsqu'on sortait, l'ombre était encore au pied des maisons et dans les ruelles, mais déjà «le matin de ses jolis sourires pourpres baisait le coq aérien de St.-Giles.»
C'était une vie qui n'allait pas sans ses détériorations et ses dangers, car les choses n'en restaient pas toujours là. Parfois l'ivresse devenaitplus lourde et plus épaisse. Au lieu de s'arrêter de ce côté-ci de la gaîté, du côté léger et vif, elle la traversait, allait jusqu'à l'autre bord, où commencent la pesanteur et la brutalité. Comme Burns faisait tout avec emportement et une sorte de bravade, comme il s'y dépensait de mille manières, ces soirées devaient être très préjudiciables à sa santé physique. D'autres dangers, qui se tiennent à l'écart de l'homme de sang-froid mais assaillent l'homme échauffé et troublé par la boisson, l'attendaient au sortir de la taverne. Les tentations et les vices ne manquaient pas à Édimbourg, qui était comme toutes les grandes villes. Fergusson nous a montré, sous les réverbères, ces femmes aux yeux alourdis et au visage triste qui connurent la beauté, fredonnant aux passants des refrains vicieux et les lettres de Théophrastus se plaignent du nombre des maisons «d'accommodation civile[641]». Quelque grossières que fussent ces tentations, quelque hideuses même qu'elles apparaissent parfois quand le jour et la raison ont retrouvé leur clarté, dans la lueur douteuse de la nuit et de l'ivresse, elles sont toujours assez efficaces. Burns y fut conduit et s'y laissa prendre. L'ardeur de son tempérament et un peu aussi l'attrait, que l'éclat voyant et brutal dont se pare le vice exerce sur l'œil novice d'un campagnard, l'entraînement, l'exemple agirent sur lui. Heron, qui le connut très bien pendant cette période, a fortement marqué ces dessous de sa vie d'Édimbourg:
Malheureusement il arriva ce qui était naturel dans les circonstances extraordinaires où Burns se trouva placé. Il ne sut pas assumer assez de froideur pour rejeter la familiarité de tous ceux qui, sans attachement sérieux pour lui, l'entouraient d'importunités, pour obtenir sa connaissance et son intimité. Il fut insensiblement conduit à s'associer, moins avec les hommes savants, austères et d'une tempérance rigoureuse, qu'avec les jeunes, avec les sectateurs de joies intempérantes, avec des personnes près de qui sa principale recommandation était son esprit licencieux, et qu'il ne pouvait fréquenter longtemps sans partager les excès de leurs débauches.... Les attraits du plaisir trop souvent énervent nos résolutions vertueuses, même pendant que nous avons l'air de les repousser d'un front sévère; nous résistons, nous résistons, nous résistons encore; mais, à la fin, nous nous retournons tout d'un coup et nous embrassons passionnément l'enchanteresse. Les élégants d'Édimbourg accomplirent, par rapport à Burns, ce que les rustres d'Ayrshire n'avaient pas pu faire. Après quelques mois de séjour à Édimbourg, il commença à s'éloigner non pas entièrement, mais dans une certaine mesure, de la société de ses amis plus graves. Trop de ses heures furent passées à la table d'hommes qui aimaient à pousser la convivialité jusqu'à l'ivresse—à la taverne ou au bordel. Il se laissa entourer par une race d'êtres méprisables, qui étaient fiers de dire qu'ils avaient été dans la compagnie de Burns et avaient vu Burns aussi pris et aussi assolé qu'eux-mêmes. Il n'était pas encore irréparablement perdu pour la Tempérance et la Modération, mais déjà il était presque trop captivé par ces folles orgies, pour jamais revenir à un attachement fidèle pour les charmes de la sobriété[642].»
Ses biographes récents, dont quelques-uns sont clergymen, laissent volontiers dans l'ombre ces aspects de sa vie, sans lesquels elle est incomplète. Ils finiraient par la fausser, par en altérer le caractère en n'en représentant qu'une partie, et par dégager de la réalité, où les défauts sont souvent de vigoureuses touches de nature, un Burns atténué. C'étaient là des écarts bien excusables et presque inévitables chez un jeune homme avide de vie et fougueux. Il n'y a aucun blâme à y attacher. Le seul sentiment qui puisse venir est un sentiment de regret pour ces dissipations inutiles et ces folles prodigalités de temps, de jeunesse et de santé.
Un autre inconvénient résulta de ces soirées à la taverne: l'habitude de trôner, d'être le maître de la conversation, de ne pas avoir de contradicteurs. Il y prit un ton hautain, impatient de toute opposition, quelque chose de brusque et de péremptoire, qu'il ne parvenait qu'avec peine à dominer dans d'autres lieux. C'était une disposition naturelle que les circonstances exagéraient en lui. Avec des réserves, tous ceux qui l'ont connu alors en parlent; on devine que ce dut être son défaut le plus visible, l'endroit faible de sa conduite, si solide d'ailleurs.
Il commença à contracter un peu d'arrogance nouvelle dans la conversation. Accoutumé à être, parmi ses compagnons favoris, ce qu'on appelle vulgairement mais avec expression «le coq de la société», il avait peine à refréner une liberté habituelle et un ton de conversation décidé et dictatorial, même au milieu de personnes moins disposées à endurer sa présomption avec patience[643].
Ce n'étaient là, bien entendu, que des germes de mal. Ils existaient cependant. Les circonstances ne les laissèrent pas dormants. Il faut cependant la connaissance de ce qu'ils sont devenus, pour leur donner dès à présent leur importance. Ils étaient, pour le moment, à peine visibles et cachés à la prévision de tous. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce séjour à Édimbourg était en train de produire sur Burns une insensible et lente détérioration.
Ce qui avait contribué à entretenir un certain malaise dans l'esprit de Burns, c'était l'incertitude de ce qu'il allait faire. Il était arrivé à Édimbourg, sans idée bien arrêtée, surpris par son succès et peut-être grisé de mille espérances vagues. Cette ivresse commençait à se dissiper. Au mois de janvier, il écrit «qu'il est aussi ténébreux que l'était le chaos» en ce qui concerne l'avenir. Un de ses patrons, MrMiller, lui a parlé d'une ferme située sur un domaine, qu'il vient d'acheter dans les environs de Dumfries. C'est la première fois qu'apparaît dans son histoire ce nom qui y reviendra souvent et qui doit la clore. Il est disposé à allers'établir n'importe où, pourvu que ce soit ailleurs que dans son ancien voisinage. Mais MrMiller n'est guère bon juge de la terre et, dit-il avec une sorte d'appréhension prophétique, «il peut m'offrir un marché avantageux dans son opinion, qui sera ma ruine[644]». Il se propose, en revenant à Mauchline, de passer par Dumfries, vers le mois de mai, pour y rencontrer MrMiller et examiner la ferme. De temps en temps, il parle dans ses lettres de retourner à son humble condition, aux ombres de la vie[645]et à sa vieille connaissance, la charrue.
Cependant, au commencement de février, on voit apparaître une autre préoccupation. Le comte de Buchan, frère de Henry Erskine, lui avait conseillé de parcourir l'Écosse pour y recueillir des sujets de poésies nationales. Il semble que cet avis ait éveillé en lui un désir déjà formé:
«Votre Seigneurie touche la corde favorite de mon cœur, lorsque vous me conseillez d'enflammer ma muse à l'histoire écossaise et aux scènes écossaises. Il n'y a rien que je souhaite plus que de faire un tranquille pélerinage à travers ma patrie, de m'asseoir et de rêver dans ces champs jadis durement disputés, où la Calédonie triomphante vit son lion sanglant porté, à travers des rangs brisés, jusqu'à la victoire et à la gloire, d'y trouver l'inspiration et de répandre dans des chants ces noms immortels[646].
Mais il ajoute que, au milieu de ces délicieuses et enthousiastes rêveries, un fantôme au visage long et sec, à l'air très moral, s'est mis en travers de son imagination et, avec l'air glacial d'un prédicateur, lui rappelle combien il a déjà dédaigné de salutaires avis. Il l'avertit de ne pas suivre ces météores et ces feux-follets de la fantaisie et du caprice qui l'amèneront une fois de plus au bord de la ruine.
Toutefois, le rêve est mal chassé. Deux mois plus tard, à la fin de mars, il reparaît plus attrayant. Il faut plus d'efforts et des motifs moins personnels pour le repousser.