Écossais, qui avec Wallace avez versé votre sang,Écossais, que Bruce a souvent conduits,Venez! voici votre lit sanglantOu la victoire!Voici le jour et voici l'heure!Voyez le front de bataille s'assombrir,Voyez approcher l'armée du fier Édouard,Les chaînes, l'esclavage!Qui veut être un valet et un traître?Qui peut remplir la fosse d'un lâche?Qui est si vil que d'être esclave?Qu'il tourne et se sauve!Qui, pour le roi et la loi d'Écosse,Veut tirer bravement l'épée de la Liberté,En homme libre vivre, ou en homme libre tomber,Qu'il vienne avec moi!Par les malheurs et les peines de l'oppression!Par vos fils dans des chaînes serviles!Nous épuiserons nos plus profondes veines,Mais eux seront libres!Abattez le fier usurpateur!Un tyran tombe dans chaque ennemi!Dans chaque coup est la Liberté!Accomplissons ou mourons![754]
Écossais, qui avec Wallace avez versé votre sang,Écossais, que Bruce a souvent conduits,Venez! voici votre lit sanglantOu la victoire!
Voici le jour et voici l'heure!Voyez le front de bataille s'assombrir,Voyez approcher l'armée du fier Édouard,Les chaînes, l'esclavage!
Qui veut être un valet et un traître?Qui peut remplir la fosse d'un lâche?Qui est si vil que d'être esclave?Qu'il tourne et se sauve!
Qui, pour le roi et la loi d'Écosse,Veut tirer bravement l'épée de la Liberté,En homme libre vivre, ou en homme libre tomber,Qu'il vienne avec moi!
Par les malheurs et les peines de l'oppression!Par vos fils dans des chaînes serviles!Nous épuiserons nos plus profondes veines,Mais eux seront libres!
Abattez le fier usurpateur!Un tyran tombe dans chaque ennemi!Dans chaque coup est la Liberté!Accomplissons ou mourons![754]
La traduction ne peut rendre l'énergie brève, concentrée, la sensation d'action qui sont dans ces vers, dont l'accompagnement serait une épéefrappant un bouclier. C'est un fragment de Tyrtée. Cette pièce est devenue pour les Écossais une sorte deMarseillaise.
En sortant du champ de bataille de Bannockburn, Burns arriva à Stirling, dans l'après-midi de la même journée, tout vibrant de patriotisme. Aucun lieu n'était plus propre à augmenter ces dispositions, car aucun ne fait revivre davantage l'ancienne Écosse, dans ses annales guerrières et son existence nationale. Stirling est une réduction d'Édimbourg, ou plutôt c'est Édimbourg elle-même dans ses commencements. Elle est formée de la même manière exactement: un château-fort bâti sur un roc énorme, isolé dans la plaine, à pic de trois côtés, et, sur un dos de terrain descendant du rocher, une longue rue qui se répand et s'accroche aux deux pentes. Elle n'a pas l'apparence gigantesque et dominatrice de sa grande sœur de l'embouchure du Forth; mais elle est d'un pittoresque très fier et très martial. Au lieu de remplir et d'écraser tout l'horizon, elle y figure seulement et l'élargit plutôt; ce n'est pas la reine imposante «sur son trône de rochers», mais un chevalier errant qui, dans les lignes brusques et heurtées de son armure, traverse la plaine.
Ses annales n'ont pas la profondeur de vie religieuse et littéraire d'Édimbourg. Elles n'émanent pas d'elle-même, comme dans cette grande ville où, de la fournaise d'une population ardente, sortaient les événements et coulait l'histoire. Elles proviennent de sa situation, car elle est la clef des Hautes-Terres; les faits dont elle garde la mémoire se sont passés plutôt à propos d'elle et autour d'elle que par elle. Mais elles ont un caractère particulier, et si elles sont moins populaires, elles ont un tour plus chevaleresque et plus royal. Stirling fut pendant longtemps le siège de la royauté. Alexandre I y mourut en 1124, et Guillaume le Lion en 1214. Surtout elle fut la ville des Stuarts. C'est là que vécut Jacques I, le roi-poète, l'élève de Chaucer; Jacques II y naquit; Jacques III en fit sa résidence favorite; Jacques IV, qui devait périr avec la fleur d'Écosse sur le fatal champ de Flodden, y naquit en 1474; Jacques V, le père de Marie Stuart, y passa presque toute sa vie; Marie Stuart y fut couronnée; c'est là que Darnley lui fit sa cour; et c'est là aussi que Jacques VI, leur fils, fut proclamé roi à l'âge de treize mois, puis élevé sous la rude discipline du célèbre Robert Buchanan, tandis que sa mère songeait à lui dans sa prison. C'est à Stirling que les Stuarts ont laissé le plus de traces de leurs goûts artistiques, et placé les quelques édifices que les troubles de leurs règnes et la pénurie de leurs coffres leur permirent de bâtir. Jacques III y fit construire la salle du Parlement et une chapelle royale, qui fut reconstruite par Jacques VI. Ce palais, d'une richesse excessive et barbare, est l'œuvre de Jacques V.[755]Il avait épousé deux françaises: Madeleine, fille de François I,puis Marie de Guise; il avait pris dans son séjour en France le goût des constructions, qui fut un des traits de la Renaissance française. Celte ornementation massive, surchargée et grossièrement luxuriante, cette sculpture tourmentée, déréglée jusqu'au grotesque, abondante en postures forcenées, en contorsions, en lourds caprices, cet encombrement de figures où foisonnent les personnages de la mythologie, de l'antiquité et de la vie contemporaine, où Omphale, Persée, Diane, Vénus se coudoient, où Cléopâtre avec son aspic a sa niche, le roi Jacques et sa reine leur portrait, l'échanson et les officiers de la cour leur statuette, pêle-mêle dans un grouillement de créatures et d'animaux innomés, ce travail rude de la pierre, la luxure non pas élégante mais bestiale de certains sujets, tout cela est bien la Renaissance dans des esprits mal dégrossis et brutalement épris du beau. C'est bien l'image des Stuarts: des âmes d'un fond encore barbare et inculte, touchées et en partie gâtées par la corruption affinée du continent. Des légendes de toute espèce habitent ces vieilles murailles. C'est par cette fenêtre que Jacques II, après avoir dans une discussion frappé de deux coups de dague le comte de Douglas à qui il avait envoyé un sauf-conduit sous le sceau royal, fit jeter son cadavre dans la cour. Par ce sentier qui descend derrière le château, Jacques V s'échappait, sous des déguisements divers, pour s'informer des doléances de ses sujets et surtout pour courir les aventures d'amour. C'était un roi galant. Quand, dans ses expéditions, il arrivait qu'on lui demandât son nom, il disait qu'il était «le fermier de Ballengeich», d'après le nom du sentier. Il rencontrait ainsi toutes sortes de chances ou de mauvais pas[756]. Sa mémoire est restée populaire un peu à la façon de celle de notre Henri IV, et dans les recueils de chansons écossaises, il y en a quelques-unes qu'on lui attribue et qui célèbrent ses exploits galants. C'est ainsi que, dans ce cadre plus fait à leur taille, les Stuarts ont laissé des souvenirs en quelque sorte plus intimes et plus familiers. Leurs qualités revivent là mieux qu'ailleurs: leur bravoure, leur don héréditaire de poésie, leur spontanéité de cœur, leur remarquable effort pour établir un peu de justice en abaissant les nobles, et là aussi revivent leurs faiblesses. En visitant le château, Burns avait devant lui toute cette race fameuse, dans un tableau de somptuosités, de galanteries, de faits d'audace, de vues politiques, ramassés les uns contre les autres par la perspective du passé. Cet éloignement, où tout ce qui fut ordinaire était effacé, lui faisait paraître plus brillantes ces époques disparues.
Mais la beauté de Stirling, c'est l'incomparable panorama qu'on découvre de la terrasse du château. Devant une rangée de montagnes quibarre l'horizon du côté du Nord, une vaste plaine s'étend, unie et riche, au milieu de laquelle le Forth coule avec de grands méandres lumineux, formant une suite de péninsules vertes qui entrent les unes dans les autres et alternent de chaque côté du fleuve. Au dire des voyageurs, c'est un des plus beaux paysages qu'il y ait en Europe; c'est sûrement un des plus nobles qu'il soit possible de concevoir. Les lignes en sont si calmes et si imposantes, les sinuosités du fleuve sont si majestueuses, les montagnes, dans leur contour ample et sérieux et leur couleur d'un azur foncé admirable, sont si solennelles, qu'on dirait un grand paysage historique, dessiné par un maître aussi fier et grave que Poussin et plus puissant que lui, pour servir de théâtre à de grandes actions humaines. Et en vérité c'est ici le sol épique et héroïque de l'Écosse. Sans parler de Bannockburn, voilà l'endroit où fut le vieux pont de bois près duquel Wallace écrasa l'armée anglaise et sauva son pays. Les noms des deux grands défenseurs de l'Écosse sont là réunis. Qu'on se rappelle les lectures d'enfance de Burns, et ce qu'il en dit: «la vie de Wallace versa dans mes veines une passion écossaise qui y bouillonnera jusqu'à ce que les écluses de la vie se ferment dans le repos éternel,» et qu'on imagine son enthousiasme, lorsqu'il salua ces lieux pleins de la mémoire de son héros[757]. Il contemplait ce tableau admirable, au moment du jour où il prend toute sa majesté, sous un de ces couchers de soleil qui sont la magnificence de l'Écosse. Quand une lumière incarnate, en même temps légère et profonde, s'épanche du ciel et, tout en laissant aux objets leur fond de couleur, les rassemble dans une même nuance et en simplifie les lignes agrandies, le merveilleux paysage s'harmonise encore davantage et reçoit une beauté auguste. Il revêt alors, tant il se spiritualise en un accord et une unité supérieurs, une expression presque uniquement morale, une noblesse, un prestige, qui inspirent une sorte de respect. Ce n'est plus une suite de montagnes et de terrains, c'est le décor solennel et l'apothéose des souvenirs qui s'élèvent de cette plaine. C'est un moment inoubliable, et il est certain que Burns y assista: «Je reviens juste à l'instant du château de Stirling, j'ai vu, par le soleil couchant, la perspective magnifique des détours du Forth qui traverse la riche plaine de Stirling et borde la plaine de Falkirk également riche[758].» Bien qu'il n'ait pas pu lire ce spectacle avec la précision de notation que nous, de ce temps-ci, y apportons, il est impossible, dans l'état d'esprit où il était, qu'il n'en ait pas ressenti la grandeur.
Cette journée, avec Bannockburn le matin et Stirling le soir, était trop pour lui. Il redescendit du château, ivre de ce singulier patriotismehistorique, la tête pleine des visions de la royauté d'autrefois, qui hantent le vieux palais[759]. Il était dans un état d'excitation très grand. Lorsqu'il fut rentré à l'auberge, il n'y tint plus et, selon la singulière habitude qu'il avait prise depuis quelque temps d'écrire sur les vitres avec le diamant qu'il avait au doigt, il traça les vers suivants:
Ici, jadis, les Stuarts régnèrent glorieux,Et ordonnèrent les lois pour le bien de l'Écosse;Mais maintenant, sans toit, leur palais subsiste,Leur sceptre est tenu par d'autres mains;Il est tombé, en vérité, tombé jusqu'à terre,Où les reptiles rampants prennent naissance.La lignée malheureuse des Stuarts est partie;Une race étrangère occupe leur trône,Une race idiote, perdue d'honneur;Qui la connaît le mieux la méprise le plus[760].
C'était une insulte bien gratuite à la famille régnante. C'était en même temps une grosse imprudence. Ces vers firent plus de bruit que Burns probablement ne s'y attendait. Ils furent copiés, reproduits et attaqués dans des journaux. Quelques mois après, quand il fit des démarches pour entrer dans l'excise, on les lui rappela: «J'ai été interrogé comme un enfant sur mes affaires, et blâmé et tancé pour mon inscription sur la fenêtre de Stirling[761].» Qui sait même le mal qu'ils lui firent? Bien qu'il soit difficile de déterminer les possibilités manquées, on ne peut s'empêcher de penser que, sans cet outrage, il eût pu avoir du gouvernement une de ces pensions données alors aux hommes de lettres, à laquelle personne n'avait plus droit que lui, qu'il n'obtint jamais et qui eût changé sa vie. Mais pour le moment il ne s'inquiétait pas de ces choses futures, et il continua sa route, tout entier aux choses du passé.
Cette ardeur patriotique persista pendant la plus grande partie du voyage; elle en est même la note caractéristique. De chacun des champs de bataille qu'il visita, et ils ne manquent point sur cette route qui pénètre dans les Hautes-Terres, Burns semble avoir rapporté de durables impressions. Elles ne se manifestèrent pas à l'endroit et au moment mêmes; ainsi que l'ode de Bruce, elles attendirent leur heure d'inspiration. Mais dans ses chansons reparaissent presque tous les noms de ces combats.
En sortant de Stirling, près de la petite ville de Dunblane, il rencontra l'endroit où, lors de la première révolte jacobite de 1715, fut livrée la bataille de Sheriffmuir. Ce fut une singulière bataille. L'armée jacobitecommandée par le comte de Mar, et l'armée royaliste sous les ordres du duc d'Argyle, étaient séparées par un renflement de terrain qui a la forme d'une calotte sphérique très régulière, en sorte que, en quelque point qu'on se trouve de la base, la vue est coupée par une courbe qui semble toujours la même. Il advint que les deux armées, invisibles l'une à l'autre, n'arrivèrent pas à se rencontrer de front, et que chacune, cherchant l'ennemi à droite, déborda la gauche de l'autre[762]. Il en résulta deux victoires et deux défaites: la droite de Mar ayant enfoncé la gauche d'Argyle, et la droite d'Argyle ayant dispersé la gauche de Mar; si bien qu'à la fin les deux adversaires restèrent l'un en face de l'autre, surpris d'être vainqueurs et vaincus en même temps. Ils revendiquèrent tous deux la journée. En réalité l'avantage était resté à Argyle. Ce dénoûment bizarre avait été célébré par une ancienne chanson, dont le refrain rendait bien la stupéfaction des deux partis:
D'aucuns disent que nous gagnâmes,D'aucuns disent qu'ils gagnèrent,Et d'aucuns disent que personne n'a gagné du tout, homme:Mais d'une chose je suis sûr,C'est qu'à SheriffmuirIl y eut une bataille que j'ai vue, homme:Et nous nous sauvâmes et ils se sauvèrent,Et ils se sauvèrent et nous nous sauvâmes,Et nous nous sauvâmes et ils se sauvèrent bien loin, homme[763].
Tout en conservant un peu de la raillerie du vieux couplet, Burns évoqua un tableau plus tragique. Ce qui semble l'avoir frappé c'est la fureur de ces chocs, où les Highlanders, après avoir enfoncé leurs bonnets bleus sur leurs yeux, partaient en courant, déchargeaient leurs fusils et leurs pistolets, les jetaient et, se ruant sur l'ennemi, tailladaient à grands coups de claymore. Il eut comme la sensation de la rapidité, du halètement et du cliquetis de ces rencontres sans fumée, muettes, blêmes et farouches comme toutes les mêlées à l'arme blanche, dont les morts ont une expression haineuse et montrent leurs dents serrées.
«Ô venez-vous ici pour fuir la batailleOu garder les moutons avec moi, homme?Ou bien étiez-vous à Sherra-Moor,Et vîtes-vous la bataille, homme?»—«J'ai vu la bataille, rade et drue,Et maint fossé coulait rouge et fumant;De crainte mon cœur battaitD'entendre les coups, de voir par nuéesLes clans sortir des bois, en haillons de tartans,Qui voulaient saisir les trois royaumes, homme.Les gars en habits rouges, avec les cocardes noires,Ne furent pas lents à les rencontrer, homme;Ils s'élancèrent et poussèrent, et le sang jaillit,Et maint corps tomba, homme.Le grand Argyle conduisait ses files,Je crois qu'elles brillaient à vingt milles;Ils frappèrent dans les clans comme dans des jeux de quilles,Ils coupaient, tailladaient, les claymores tintaient,Et à travers tout ils fonçaient et hachaient et brisaient,Si bien que ceux qui devaient mourir, moururent, homme.Mais si vous aviez vu les gare en kiltsEt en culottes de tartan bigarré,Quand, face à face, ils défièrent mes whigsEt les fidèles du covenant.En lignes étendues en long et en large,Quand les bayonnettes rencontrèrent les boucliers,Et que des milliers se ruaient à la charge,Avec la fureur des Hautes-Terres, hors des fourreauxIls tirèrent leurs lames mortelles, si bien que hors d'haleineLes nôtres s'enfuirent comme des colombes effrayées, homme.Ils ont perdu quelques vaillants gentilshommes,Parmi les clans des Hautes-Terres, homme!Je crains que mylord Panmure ne soit tuéOu aux mains de ses ennemis, homme.Maintenant si tu veux chanter cette double fuite;Les uns tombèrent pour l'injustice, les autres pour le droit;Mais beaucoup dirent bonne nuit au monde;Dis comment, pêle-mêle, au bruit des mousquets,Les Tories tombèrent et les Whigs vers l'enferS'enfuirent en troupes épouvantées, homme[764].
«Ô venez-vous ici pour fuir la batailleOu garder les moutons avec moi, homme?Ou bien étiez-vous à Sherra-Moor,Et vîtes-vous la bataille, homme?»—«J'ai vu la bataille, rade et drue,Et maint fossé coulait rouge et fumant;De crainte mon cœur battaitD'entendre les coups, de voir par nuéesLes clans sortir des bois, en haillons de tartans,Qui voulaient saisir les trois royaumes, homme.
Les gars en habits rouges, avec les cocardes noires,Ne furent pas lents à les rencontrer, homme;Ils s'élancèrent et poussèrent, et le sang jaillit,Et maint corps tomba, homme.Le grand Argyle conduisait ses files,Je crois qu'elles brillaient à vingt milles;Ils frappèrent dans les clans comme dans des jeux de quilles,Ils coupaient, tailladaient, les claymores tintaient,Et à travers tout ils fonçaient et hachaient et brisaient,Si bien que ceux qui devaient mourir, moururent, homme.
Mais si vous aviez vu les gare en kiltsEt en culottes de tartan bigarré,Quand, face à face, ils défièrent mes whigsEt les fidèles du covenant.En lignes étendues en long et en large,Quand les bayonnettes rencontrèrent les boucliers,Et que des milliers se ruaient à la charge,Avec la fureur des Hautes-Terres, hors des fourreauxIls tirèrent leurs lames mortelles, si bien que hors d'haleineLes nôtres s'enfuirent comme des colombes effrayées, homme.
Ils ont perdu quelques vaillants gentilshommes,Parmi les clans des Hautes-Terres, homme!Je crains que mylord Panmure ne soit tuéOu aux mains de ses ennemis, homme.Maintenant si tu veux chanter cette double fuite;Les uns tombèrent pour l'injustice, les autres pour le droit;Mais beaucoup dirent bonne nuit au monde;Dis comment, pêle-mêle, au bruit des mousquets,Les Tories tombèrent et les Whigs vers l'enferS'enfuirent en troupes épouvantées, homme[764].
Un peu plus haut, il rencontra le site de la bataille de Killiecrankie. C'est une des plus populaires de l'histoire écossaise, non pas autant par l'importance des forces qui y furent engagées ou des événements qui y furent décidés, que par le cadre formidable du paysage, par les circonstances qui sont caractéristiques des rencontres entre highlanders et réguliers, et par le trépas de Claverhouse, vicomte de Dundee, le chef du parti royaliste. La passe de Killiecrankie, étroite et noire, pénètre tortueusement entre deux murailles de rochers souvent à pic, dressées l'une contre l'autre. À leurs pieds, un torrent bondit, rugit et écume en chutes et cataractes, ou file d'un trait, sombre, sourd, lisse et luisant comme une coulée de métal, avec un air plus dangereux encore. Onpense à ces redoutables défilés faits pour l'égorgement d'une armée. C'est au haut de cette passe que Mackay, le général anglais, avait rangé son armée sur un plateau étroit, entre cette gorge qu'il venait de traverser et des pentes escarpées de montagnes[765]. Celles-ci étaient occupées par Dundee et ses highlanders Jacobites. Se lançant sur la déclivité du terrain, ils se ruèrent sur l'armée anglaise, avec une force d'avalanche, et la précipitèrent dans la passe, où ils se jetèrent pêle-mêle avec elle. Ils massacrèrent leurs adversaires jusque parmi les rocs du torrent[766]. On montre encorele saut du soldat, où un des vaincus, sentant au-dessus de ses épaules la claymore d'un highlander, franchit un des bras du torrent d'un bond désespéré. En quelques instants 2000 hommes furent sabrés ou noyés dans ce gouffre. Mais le général vainqueur tomba atteint dans le geste même de la victoire; au moment où, le bras levé, il agitait son chapeau, une balle le frappa au défaut de la cuirasse, près de l'aisselle[767]. Avec l'ambitieux et habile Claverhouse, tombèrent les dernières espérances de Jacques II. Ces choses se passèrent le 24 Juin 1689.
Il était peu probable que Burns parcourrait ces lieux célèbres sans en recevoir une émotion. Et en effet on a de lui une bataille de Killiecrankie, comme on avait eu une bataille de Sheriffmuir.
«D'où venez-vous si brave, garçon,D'où venez-vous si faraud, Ô?D'où venez-vous si brave, garçon?Avez-vous passé par Killiecrankie, Ô?Si vous aviez été où j'ai été,Vous ne seriez pas si fringant, Ô;Et si vous aviez vu ce que j'ai vu,Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.Je me suis battu sur terre et battu sur mer,Et battu à la maison avec ma vieille tante, Ô;Mais j'ai rencontré le démon et Dundee,Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.Le hardi Pitcur tomba dans un sillon,Et Claverhouse reçut un mauvais coup, Ô;Sans quoi, j'aurais repu un épervier d'Athole,Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.[768]
«D'où venez-vous si brave, garçon,D'où venez-vous si faraud, Ô?D'où venez-vous si brave, garçon?Avez-vous passé par Killiecrankie, Ô?
Si vous aviez été où j'ai été,Vous ne seriez pas si fringant, Ô;Et si vous aviez vu ce que j'ai vu,Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.
Je me suis battu sur terre et battu sur mer,Et battu à la maison avec ma vieille tante, Ô;Mais j'ai rencontré le démon et Dundee,Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.
Le hardi Pitcur tomba dans un sillon,Et Claverhouse reçut un mauvais coup, Ô;Sans quoi, j'aurais repu un épervier d'Athole,Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.[768]
D'après le ton même de ces pièces, on voit que Burns reflétait avec justesse le sentiment écossais, que ce fût le haut enthousiasme d'une grande action nationale comme à Bannockburn ou le défi railleur et goguenard de rencontres moins décisives.
Il n'est pas surprenant qu'en arrivant sur le champ de bataille de Culloden, il ait éprouvé une émotion très poignante. C'est pour les voyageurs les plus indifférents une promenade attristante que de traverser cette lande marécageuse, plate et sombre. Sauf une petite colline noirâtre, couronnée de sapins funèbres qui lui donnent un air de cimetière, la monotone étendue brune des bruyères s'allonge de toutes parts, a peine tachetée de quelques plaques vertes, aux endroits où les morts furent enterrés[769]. Pour un Écossais qui sait les détails et les conséquences de la bataille, cette tristesse du lieu s'accroît et se précise de souvenirs et de regrets. Que de fautes commises, dont une seule évitée eût pu changer la face et la suite des choses! Cette vaste plaine, unie comme un champ de manœuvres pour l'artillerie et la cavalerie, était le pire terrain qu'on pût choisir pour les malheureux highlanders. «Il est impossible, dit Hill Burton, de regarder ce désert, sans un sentiment de compassion, pour l'impuissance d'une armée de highlanders en un pareil endroit[770].» Au dernier moment, lord George Murray avait proposé de se retirer derrière la petite rivière de la Nairn et d'y attendre des renforts. Si on l'avait écouté, rien peut-être n'était perdu. Et si du moins ces malheureux avaient combattu dans des conditions ordinaires, mais non! Toute la nuit on les a surmenés, dans une marche pour surprendre le camp ennemi. Ils sont arrivés en vue des tentes, quand l'aurore paraissait et que les tambours battaient le réveil[771]. Le coup est manqué; il faut regagner les positions. Au moment où l'ennemi arrive, ils sont tellement harassés de fatigue, minés par la faim, exténués de sommeil et d'épuisement, qu'on est obligé de les secouer pour les réveiller[772]. Quand ils sont rangés en bataille, les boulets ennemis «font des sentiers» dans leurs rangs; ils sont sans cavalerie, et ont quelques canons dont les artilleurs sont absents. Ils demandent avec rage la permission de courir en avant; des ordres tardifs et mal donnés les lancent par fragments, une aile avant l'autre; des tiraillements d'amour-propre entre les clans brisent l'unité et l'impétuosité de l'élan. Les highlanders se jettent en désordre dans la fusillade, sur les baïonnettes des Anglais, et tombent par tas[773]. La déroute est rapide et irrémédiable;c'est la fin du bref et brillant roman de Charles-Édouard, la dernière des batailles où ait palpité le cœur de l'Écosse. Et rien pour éclairer ce désastre. Sur cette lande funeste, funèbre et farouche, pèse encore la cruauté des vainqueurs. Des moribonds égorgés, des prisonniers fusillés ou assommés à coups de crosse; ces masures, où des bergers avaient recueilli des blessés, mises en flammes, les portes fermées, et croulant sur des clameurs désespérées; ces fuyards hachés à coups de sabre, toutes les horreurs s'ajoutent à l'horreur de cette plaine maudite[774].
Ces désastres, ces forfaits étaient encore récents, à l'époque où Burns visita le champ de bataille. Il y apportait la pensée de la part prise par son père à cette révolte «de 45», et il était particulièrement disposé à ressentir tout ce qui s'y rattachait. Dans son journal, il a noté cette visite en quelques mots mais qui semblent contenir bien des choses qu'il ne se souciait pas d'écrire: «Traversé le moor de Culloden, réflexions sur le champ de bataille». Ces réflexions portaient sans doute sur ces désespoirs causés par tant de vies fauchées.
La jolie fille d'InvernessNe peut plus connaître ni joie, ni plaisir;Car, le soir et le matin, elle dit: hélas!Et toujours les pleurs amers aveuglent ses yeux.Moor de Drumossie—jour de Drumossie:Ce fut un affreux jour pour moi!Car là j'ai perdu mon père aimé,Mon père aimé et trois frères.Leur linceul fut l'argile sanglante,Leurs tombes, on les voit verdir:Et près d'eux gît le plus cher garsQu'ait jamais béni le regard d'une femme!Maintenant malheur sur toi, ô cruel seigneur,Homme de sang, je crois que tu l'es,Car tu as rendu désespéré maint cœurQui jamais ne blessa ni les tiens ni toi[775].
La jolie fille d'InvernessNe peut plus connaître ni joie, ni plaisir;Car, le soir et le matin, elle dit: hélas!Et toujours les pleurs amers aveuglent ses yeux.Moor de Drumossie—jour de Drumossie:Ce fut un affreux jour pour moi!Car là j'ai perdu mon père aimé,Mon père aimé et trois frères.
Leur linceul fut l'argile sanglante,Leurs tombes, on les voit verdir:Et près d'eux gît le plus cher garsQu'ait jamais béni le regard d'une femme!Maintenant malheur sur toi, ô cruel seigneur,Homme de sang, je crois que tu l'es,Car tu as rendu désespéré maint cœurQui jamais ne blessa ni les tiens ni toi[775].
Et des morts de Culloden sortit aussi cette plainte plus touchante encore, laLamentation de la veuve des Hautes-Terres.
Oh! je suis venue dans les basses terres,Ochon, ochon, ochrie!Sans un penny dans ma bourse,Pour m'acheter un repas.Ce n'était pas ainsi dans les collines des Hautes-Terres,Ochon, ochon, ochrie!Pas une femme dans la vaste contréeN'était aussi heureuse que moi.Car alors je possédais vingt vaches,Ochon, ochon, ochrie!Qui paissaient là-bas sur la haute collineEt me donnaient du lait.Et là-bas j'avais trois-vingts brebis,Ochon, ochon, ochrie!Qui bondissaient sur les jolies collinesEt me donnaient de la laine.J'étais la plus heureuse de tout le clan;Tristement, tristement je puis gémir,Car Donald était l'homme le plus beau,Et Donald était à moi.Lorsque Charlie Stuart arriva enfin,Si loin, pour nous rendre libres,Le bras de mon Donald était nécessaireÀ l'Écosse et à moi.Leur triste sort, qu'ai-je besoin de le dire?Le droit dut céder à l'injustice;Mon Donald et sa contrée tombèrentSur le champ de Culloden.Ochon! ô Donald, oh!Ochon, ochon, ochrie!Pas une femme dans le vaste mondeAussi misérable maintenant que moi[776].
Oh! je suis venue dans les basses terres,Ochon, ochon, ochrie!Sans un penny dans ma bourse,Pour m'acheter un repas.
Ce n'était pas ainsi dans les collines des Hautes-Terres,Ochon, ochon, ochrie!Pas une femme dans la vaste contréeN'était aussi heureuse que moi.
Car alors je possédais vingt vaches,Ochon, ochon, ochrie!Qui paissaient là-bas sur la haute collineEt me donnaient du lait.
Et là-bas j'avais trois-vingts brebis,Ochon, ochon, ochrie!Qui bondissaient sur les jolies collinesEt me donnaient de la laine.
J'étais la plus heureuse de tout le clan;Tristement, tristement je puis gémir,Car Donald était l'homme le plus beau,Et Donald était à moi.
Lorsque Charlie Stuart arriva enfin,Si loin, pour nous rendre libres,Le bras de mon Donald était nécessaireÀ l'Écosse et à moi.
Leur triste sort, qu'ai-je besoin de le dire?Le droit dut céder à l'injustice;Mon Donald et sa contrée tombèrentSur le champ de Culloden.
Ochon! ô Donald, oh!Ochon, ochon, ochrie!Pas une femme dans le vaste mondeAussi misérable maintenant que moi[776].
Mais, outre celles-là, Burns semble avoir recueilli d'autres impressions, éparses par tout le pays. La répression, après la victoire de Culloden, fut une des plus atroces et implacables qui aient jamais éteint dans le sang les cendres d'une rébellion. Elle a laissé sur le duc de Cumberland une marque indélébile; il porte dans l'histoire le nom de boucher. Le pays entier fut saccagé de fond en comble; «on pouvait voyager des journées à travers les vallées dépeuplées, sans voir une cheminée fumer ou entendre un coq chanter[777].» Les hommes furent traqués et abattus à coups de fusils comme, des loups, les châteaux démolis, les chaumières incendiées, les troupeaux enlevés, les femmes et les enfants jetés nus, grelottants dans la nuit et les solitudes glaciales des monts[778]. On en voyait qui se traînaient derrière les pillards et imploraient un peu de sang ou les entrailles de leurs propres troupeaux. Ils périssaient defroid et de faim[779]. La sauvagerie des soldats était parfois plus hideuse, «ils furent coupables de toutes sortes d'outrages envers les femmes, la vieillesse et l'enfance[780].» Une mare de sang auprès de décombres calcinés était le tableau de tout le pays. Heureux lorsque les hommes pouvaient s'échapper, fuir à l'étranger pour un exil sans terme. On peut imaginer ce que des temps pareils voient de douleurs, de séparations, de déchirements, temps exécrés où toutes les figures ont des larmes. Une immense malédiction, faite de milliers de sanglots, de gémissements, d'adieux et de râles, monta de partout, des vallées, de la plaine, des collines, des monts, comme le cri de l'Écosse. Il sembla que le vent qui passait sur les bruyères portait des plaintes humaines et disait au ciel des choses douloureuses.
Dans une ode admirable de colère et de courage qu'il a appeléeLes Larmes de l'Écosse, et qui le fera vivre comme poète, Smollett avait exprimé cette suprême affliction de sa patrie.
«Gémis, malheureuse Calédonie, gémisSur ta paix bannie, tes lauriers déchirés!Tes fils, longtemps fameux pour leur valeur,Sont étendus égorgés sur leur sol natal;Tes toits hospitaliersN'invitent plus l'étranger vers la porte;Effondrés en ruines fumantes, ils gisent,Monuments de la cruauté.Oh! cause funeste, oh! matin fatalQue les âges à venir maudiront!Les fils se tenaient contre leur père,Le père versait le sang de ses enfants.Cependant, quand la rage de la bataille cessa,L'âme du vainqueur ne fut pas apaisée;Les abandonnés, les nus durent sentirLes flammes dévorantes et l'acier meurtrier.La pieuse mère, vouée à la mort,Abandonnée, erre sur la bruyère;L'aigre vent siffle autour de sa tête;Ses orphelins sans force pleurent pour avoir du pain;Dépourvue d'abri, de nourriture, d'amis,Elle regarde les ombres de la nuit descendre,Et, étendue sous les cieux incléments,Sanglote sur ses pauvres bébés et meurt.Tant que du sang chaud mouillera mes veines,Et que le souvenir en moi régnera non affaibli,Le ressentiment du destin de ma patrieBattra dans ma poitrine filiale;Et, en dépit de son ennemi insultant,Mon vers sympathisant coulera:«Gémis, malheureuse Calédonie, gémisSur ta paix bannie et tes lauriers déchirés[781].»
«Gémis, malheureuse Calédonie, gémisSur ta paix bannie, tes lauriers déchirés!Tes fils, longtemps fameux pour leur valeur,Sont étendus égorgés sur leur sol natal;Tes toits hospitaliersN'invitent plus l'étranger vers la porte;Effondrés en ruines fumantes, ils gisent,Monuments de la cruauté.
Oh! cause funeste, oh! matin fatalQue les âges à venir maudiront!Les fils se tenaient contre leur père,Le père versait le sang de ses enfants.Cependant, quand la rage de la bataille cessa,L'âme du vainqueur ne fut pas apaisée;Les abandonnés, les nus durent sentirLes flammes dévorantes et l'acier meurtrier.
La pieuse mère, vouée à la mort,Abandonnée, erre sur la bruyère;L'aigre vent siffle autour de sa tête;Ses orphelins sans force pleurent pour avoir du pain;Dépourvue d'abri, de nourriture, d'amis,Elle regarde les ombres de la nuit descendre,Et, étendue sous les cieux incléments,Sanglote sur ses pauvres bébés et meurt.
Tant que du sang chaud mouillera mes veines,Et que le souvenir en moi régnera non affaibli,Le ressentiment du destin de ma patrieBattra dans ma poitrine filiale;Et, en dépit de son ennemi insultant,Mon vers sympathisant coulera:«Gémis, malheureuse Calédonie, gémisSur ta paix bannie et tes lauriers déchirés[781].»
Lors du passage de Burns dans ces régions, les traces de ces sauvageries n'étaient pas encore recouvertes. Il put apercevoir les ruines de plus d'un château et s'arrêter, dans mainte vallée déserte, devant des décombres de hameaux brûlés. Des cœurs saignaient encore. Il rencontra des visages qui portaient toujours l'expression de ces temps-là. Il connut des veuves, des orphelins, de vieilles filles restées fidèles à un mort ou à un proscrit. Il glana ces douleurs. Avec une résonnance d'âme très belle, il fut ému de ces chagrins. Il sentit vivre encore, dans les allusions, dans les causeries, dans les refrains, l'indestructible dévoûment aux Stuarts; il admira les fidélités indomptables qui s'obstinaient dans ces âmes de granit. Les tenaces bruyères, attachées à leurs rocs, sont ainsi tordues par les rafales et leur résistent. C'est son honneur d'avoir éprouvé ce qui survivait de ces jours de calamité et d'angoisse. Avec moins d'emportement que Smollett, avec plus de poésie et un sentiment plus humain des afflictions particulières, il recueillit les dernières larmes de l'Écosse.
Il y a toute une suite de pièces qui se rassemblent autour de ce sujet. Tantôt c'est un fugitif qui, caché parmi des rochers, attendant de pouvoir passer à l'étranger, écoute l'ouragan gronder et répondre au tumulte de son cœur. Cette pièce s'appelle laLamentation de Strathallan; elle est placée dans la bouche de James Drummond, vicomte de Strathallan, qui, après la mort de son père tué à Culloden, parvint avec quelques-uns de ses compagnons à fuir en France, où il mourut.
Nuit très épaisse, entoure mon abri,Tempêtes hurlantes, mugissez sur ma tête,Torrents troublés, gonflés par l'hiver,Rugissez près de ma caverne solitaire.Les ruisseaux de cristal au cours paisible,Les séjours bruyants du vil genre humain,Les brises d'ouest au souffle léger,Ne conviennent pas à mon âme désespérée.Engagés dans la cause du Droit,Pour redresser des torts injustes,Nous avons mené fortement la guerre de l'Honneur,Mais le ciel nous refusa le succès.La roue de la ruine a passé sur nous;Pas un espoir n'ose nous accompagner;Le vaste monde entier est devant nous,Mais un monde sans un ami[782].
Nuit très épaisse, entoure mon abri,Tempêtes hurlantes, mugissez sur ma tête,Torrents troublés, gonflés par l'hiver,Rugissez près de ma caverne solitaire.Les ruisseaux de cristal au cours paisible,Les séjours bruyants du vil genre humain,Les brises d'ouest au souffle léger,Ne conviennent pas à mon âme désespérée.
Engagés dans la cause du Droit,Pour redresser des torts injustes,Nous avons mené fortement la guerre de l'Honneur,Mais le ciel nous refusa le succès.La roue de la ruine a passé sur nous;Pas un espoir n'ose nous accompagner;Le vaste monde entier est devant nous,Mais un monde sans un ami[782].
Ailleurs ce sont deux amants qui se quittent en se disant adieu. Ils ont pu passer d'Écosse en Irlande, d'où la fuite en France était plus facile. Elle l'a accompagné jusque-là; elle doit le quitter et tout ce drame tient en une petite pièce pleine de mouvement, de vaillance, d'ineffable tristesse, qui a, ce qui est rare chez Burns, l'accent et le tour romanesque des anciennes ballades. Le refrain en est indiciblement mélancolique. Que de cœurs l'avaient confusément senti en tristesse inarticulée!
«C'était pour notre roi légitimeQue nous avons quitté la grève de la douce Écosse;C'était pour notre roi légitimeQue nous avons vu la terre irlandaise, ma chérie,Que nous avons vu la terre irlandaise.Maintenant tout ce qu'on pouvait humainement a été fait,Et tout a été fait en vain;Mon amour et ma terre natale, adieu,Car il me faut traverser la mer, ma chérie,Car il me faut traverser la mer.»Il se détourna, il se détourna,Sur la rive irlandaise;Il donna aux rênes de sa bride une secousse,Avec: «Adieu pour jamais, ma chérie,Et adieu pour jamais.»Le soldat revient des guerres,Le matelot de la mer,Mais moi j'ai quitté mon bien-aiméPour ne jamais nous revoir, mon chéri,Pour ne jamais nous revoir.Quand le jour est parti et la nuit venue,Et que tout le monde est captif du sommeil;Je pense à celui qui est au loin,Pendant toute la nuit et je pleure, mon chéri,Pendant toute la nuit, et je pleure[783].
«C'était pour notre roi légitimeQue nous avons quitté la grève de la douce Écosse;C'était pour notre roi légitimeQue nous avons vu la terre irlandaise, ma chérie,Que nous avons vu la terre irlandaise.
Maintenant tout ce qu'on pouvait humainement a été fait,Et tout a été fait en vain;Mon amour et ma terre natale, adieu,Car il me faut traverser la mer, ma chérie,Car il me faut traverser la mer.»
Il se détourna, il se détourna,Sur la rive irlandaise;Il donna aux rênes de sa bride une secousse,Avec: «Adieu pour jamais, ma chérie,Et adieu pour jamais.»
Le soldat revient des guerres,Le matelot de la mer,Mais moi j'ai quitté mon bien-aiméPour ne jamais nous revoir, mon chéri,Pour ne jamais nous revoir.
Quand le jour est parti et la nuit venue,Et que tout le monde est captif du sommeil;Je pense à celui qui est au loin,Pendant toute la nuit et je pleure, mon chéri,Pendant toute la nuit, et je pleure[783].
Ailleurs c'est la voix d'un banni qui arrive de par delà les mers, elle dit les douleurs de l'exil qui décolorent les cieux les plus brillants, et cette pensée de retour et de vengeance qui met des flammes dans les yeux des proscrits et entretient leur vie par la haine.
Loin des amis et de la terre que j'aime,Chassé par la cruelle haine de la fortune,Loin de ma bien-aimée, j'erre;Jamais plus je ne goûterai le bonheur,Jamais plus je ne dois espérer trouverAise à mon labeur, confort à mon souci;Quand le souvenir torture l'esprit,Les plaisirs ne font que lever le voile du désespoir.Les plus brillants climats me paraîtront mornes,Les rivages fleuris me paraîtront déserts,Jusqu'à ce que les destins, cessant d'être sévères,Rendent l'Amitié, l'Amour et la Paix.Jusqu'à ce que la Vengeance, au front lauré,Ramène les proscrits au pays;Et que chaque gars loyal et braveTraverse les mers et retrouvé sa bien-aimée[784].
Loin des amis et de la terre que j'aime,Chassé par la cruelle haine de la fortune,Loin de ma bien-aimée, j'erre;Jamais plus je ne goûterai le bonheur,Jamais plus je ne dois espérer trouverAise à mon labeur, confort à mon souci;Quand le souvenir torture l'esprit,Les plaisirs ne font que lever le voile du désespoir.
Les plus brillants climats me paraîtront mornes,Les rivages fleuris me paraîtront déserts,Jusqu'à ce que les destins, cessant d'être sévères,Rendent l'Amitié, l'Amour et la Paix.Jusqu'à ce que la Vengeance, au front lauré,Ramène les proscrits au pays;Et que chaque gars loyal et braveTraverse les mers et retrouvé sa bien-aimée[784].
Parfois ce sont des notes plus légères mais presque aussi touchantes et aussi justes. On y sent ces souvenirs royalistes, qui persistèrent si longtemps et la façon dont ils persistaient. Ils se montraient dans des chansons légères, un peu railleuses, le plus souvent chantées par les femmes. Personne n'égale celles-ci pour faire entendre dans des refrains, où vont leurs espoirs, au moyen de finesses, de sourires, d'allusions qui sont toutes dans la voix et insaisissables. Qu'on imagine cette jolie chanson si pimpante, si provocante, chantée par une jolie et vaillante fille, à la barbe d'un officier hanovrien. Comment essayer sans ridicule de mettre le doigt sur l'impertinence et là charmante fidélité qui s'y jouent?
C'était un lundi matin,Et très tôt dans l'année,Que Charlie entra dans notre ville,Le jeune chevalier.Et Charlie est mon préféré,Mon préféré, mon préféré,Charlie est mon préféré,Le jeune chevalier.Comme il montait à pied la ruePour examiner la cité,Oh! il aperçut une jolie filleQui regardait par la fenêtre.Légèrement, il monta d'un bond l'escalier,Et frappa à la porte,Et la jolie fille se trouva toute prêteÀ laisser entrer le gars.Il mit sa Jenny sur son genou,Dans son costume des Hautes-Terres,Car fièrement il savait la façonDe plaire à une jolie fille.C'est sur cette montagne couverte de bruyères,Et dans cette vallée pleine de taillis,Nous n'osons pas aller traire les vachesÀ cause de Charlie et de ses hommes.Et Charlie est mon préféré,Mon préféré, mon préféré,Charlie est mon préféré,Le jeune chevalier[785].
C'était un lundi matin,Et très tôt dans l'année,Que Charlie entra dans notre ville,Le jeune chevalier.
Et Charlie est mon préféré,Mon préféré, mon préféré,Charlie est mon préféré,Le jeune chevalier.
Comme il montait à pied la ruePour examiner la cité,Oh! il aperçut une jolie filleQui regardait par la fenêtre.
Légèrement, il monta d'un bond l'escalier,Et frappa à la porte,Et la jolie fille se trouva toute prêteÀ laisser entrer le gars.
Il mit sa Jenny sur son genou,Dans son costume des Hautes-Terres,Car fièrement il savait la façonDe plaire à une jolie fille.
C'est sur cette montagne couverte de bruyères,Et dans cette vallée pleine de taillis,Nous n'osons pas aller traire les vachesÀ cause de Charlie et de ses hommes.
Et Charlie est mon préféré,Mon préféré, mon préféré,Charlie est mon préféré,Le jeune chevalier[785].
Ou celle-ci encore, un peu plus populaire:
Galettes de farine d'orge,Galettes d'orge,À la santé, ô gars des Hautes-Terres,Des galettes d'orge.Qui le premier dans un combatCriera le premier «pourparler»?Jamais les gars avecLes galettes d'orge,Les galettes de farine d'orge.Qui, dans ses jours malheureux,Fut loyal à Charlie?Qui, sinon les gars avecLes galettes d'orge,Les galettes de farine d'orge[786]!
Galettes de farine d'orge,Galettes d'orge,À la santé, ô gars des Hautes-Terres,Des galettes d'orge.
Qui le premier dans un combatCriera le premier «pourparler»?Jamais les gars avecLes galettes d'orge,Les galettes de farine d'orge.
Qui, dans ses jours malheureux,Fut loyal à Charlie?Qui, sinon les gars avecLes galettes d'orge,Les galettes de farine d'orge[786]!
Quelquefois les souvenirs de fidélité remontaient plus haut, prenaient un air historique comme dans cette complainte très belle:
Près du mur de ce château, quand le jour se clôt,J'ai entendu un homme chanter, bien que sa tête fût grise;Et, comme il chantait, ses larmes tombaient:Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.L'Église est en ruines, l'État est en discorde,Tromperies, oppressions et guerres meurtrières,Nous n'osons pas le dire, mais nous savons qui est à blâmer:Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.Mes sept beaux garçons pour Jacques ont tiré l'épée,Maintenant je pleure autour de leurs lits verts dans le cimetière,J'ai brisé le doux cœur de ma fidèle vieille femme:Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.Maintenant la vie est un fardeau qui me courbe,Car j'ai perdu mes fils et lui a perdu sa couronne;Mais jusqu'à mes derniers moments mes mots sont les mêmes:Il n'y aura pas de paix jusqu'à ce que Jacques revienne[787].
Près du mur de ce château, quand le jour se clôt,J'ai entendu un homme chanter, bien que sa tête fût grise;Et, comme il chantait, ses larmes tombaient:Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
L'Église est en ruines, l'État est en discorde,Tromperies, oppressions et guerres meurtrières,Nous n'osons pas le dire, mais nous savons qui est à blâmer:Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
Mes sept beaux garçons pour Jacques ont tiré l'épée,Maintenant je pleure autour de leurs lits verts dans le cimetière,J'ai brisé le doux cœur de ma fidèle vieille femme:Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
Maintenant la vie est un fardeau qui me courbe,Car j'ai perdu mes fils et lui a perdu sa couronne;Mais jusqu'à mes derniers moments mes mots sont les mêmes:Il n'y aura pas de paix jusqu'à ce que Jacques revienne[787].
Encore une fois, toutes ces pièces n'éclatèrent pas sur les lieux mêmes; mais les impressions d'où elles naquirent, y furent ressenties. Elles tombèrent alors dans l'âme du poète, puis, comme si le temps n'existait pas dans certaines profondeurs intellectuelles, frémirent un jour aussi vives, et trouvèrent, dans l'esprit du moment, des paroles et un rhythme. Des heures comme celles qu'il passa sur les pentes de Bannockburn et, à un moindre degré, sur la bruyère de Culloden, peuvent prendre place avec l'après-midi où il écrasa le nid de souris. En ces instants-là, dans l'âme ouverte par l'influence des souvenirs, de la nature, ou de la compassion humaine, une main divine jette des germes inaperçus qui seront un jour la richesse d'une vie et les fleurs d'un génie. Il avait raison de dire: «Mon voyage à travers les Hautes-Terres m'a véritablement inspiré et j'espère avoir amassé une bonne provision d'idées poétiques nouvelles[788]».
Toute cette partie historique du voyage fut pour Burns féconde et bienfaisante. Il vécut hors de lui-même et il en avait besoin. Même la compagnie de Nichol, jacobite enragé, ne lui fut pas ici mauvaise; elle entretint en lui un loyalisme un peu factice, et s'il eut à s'en repentir plus tard, il n'importe. Il fut remué par des émotions, dont quelques-unes étaient nobles et ajoutèrent leur noblesse à son âme.
Si les impressions de nature avaient été aussi abondantes et aussi riches que les impressions historiques, ce voyage eût été fécond de tous points. Il ne paraît pas que cela fût impossible. Par ses formes plus vastes, ses mouvements plus marqués, ses accidents de terrain plus variés et plus dramatiques, la contrée des Hautes-Terres est mieux faite pour frapper le voyageur qui la traverse que les régions moyennes des Borders. Elle peut plutôt prendre par surprise et transporter du premier coup. Et justement la route que suivait Burns est une de celles où se manifestent le mieux les caractères différents du pays.
Il suffit d'aller de Crieff à Kenmore, par l'hôtellerie d'Amulrie, en traversant l'admirable glen Almond et en remontant la rude Glen Quoich par le lac Frenchie, pour avoir une des plus parfaites vues de vallées que renferment les Highlands. «Certainement, dit Geikie, la plus large région du plus sauvage paysage qui soit dans la Grande-Bretagne, est comprise dans les cent milles carrés de montagnes et de ravins désolés compris entre Glen Feshie et Gleen Quoich[789].» On est au bord de ce district, à l'endroit où de la grâce se mêle à la grandeur. On suit la base de montagnes d'un dessin imposant et tranquille, d'une couleur grave, riche et tendre. Elles sont recouvertes, à la saison où Burns lesparcourait, de bruyères violettes et de mousses roussies ou bronzées. Une lumière fine qui les baigne, adoucit tellement les teintes que ces nobles montagnes ont l'air de traîner des manteaux de vieux velours usé, pourpres et mordorés. Elles sont, ainsi revêtues, pleines de douceur et de majesté. En même temps elles ont une mélancolie si large et si attirante. Ce n'est pas une mélancolie immobile. Toujours le paysage vit et continuellement se passionne en grands mouvements de lumière, qui parfois ressemblent à des élans. Et je ne veux pas parler des changements de ciel, des orages, mais d'incessantes et délicates émotions de couleur, qui font palpiter le paysage et ne sont possibles qu'avec les nuances particulières aux pentes écossaises. Quand nous y passâmes, par un jour pur où erraient quelques nuages, lorsque le soleil donnait, des taches vertes et gaies s'éveillaient, de toutes parts et tout riait; lorsqu'une ombre passait, elles s'éteignaient, et soudain tous les rochers gris ressortaient et s'emparaient de la montagne morose; elle était tout en mouvement comme un cœur partagé entre l'espoir et le chagrin.
Il suffit d'aller de Kenmore à Blair Athole, de visiter les chûtes d'Aberfeldy, le parc de Killiecrankie, les cascades de Bruar et du Tummel, pour voir rassemblés les accidents et les dislocations les plus violents, les sites déchirés, les aspects torturés du pays écossais; pour contempler l'étreinte des rochers et des torrents, et leur fureur éternelle. On a, dans toute sa variété, avec ses efforts, ses rages, ses souffrances, ses sanglots désespérés, ses hurlements furieux, le combat de l'eau et de la montagne. On peut assister, dans des rencontres particulières, aux prises des deux adversaires. On a là une suite d'épisodes détachés, circonscrits, individuels, pour ainsi dire, plus frappants, à première vue, que les paysages d'ensemble, mais moins profonds. On peut y rencontrer ces secousses d'étonnement et d'épouvante, qui touchent certaines âmes fermées aux impressions plus élevées et d'un sens plus large que contiennent les étendues harmoniques.
Et surtout il suffit d'aller de Blair Athole à Kingussie, de traverser le dos des Grampiens, pour éprouver ce que l'Écosse peut inspirer de plus grandiose, si l'on excepte peut-être la poésie redoutable des îles de la côte ouest. On est sur un plateau, au niveau des hauts sommets, au milieu d'un océan de vastes croupes arrondies et douces, toutes d'égale hauteur, qui s'en vont dans tous les sens, innombrables. Cet épanchement colossal semble sans direction et sans bornes; on est n'importe où d'un monde de solitude. Comme les cimes sont semblables de forme et d'élévation, l'œil n'en choisit aucune et l'effet se répand sur toute la masse. Le calme des ondulations donne à ce spectacle quelque chose de définitif, qui est plus près de l'éternité que l'effort violent des montagnes escarpées. Le silence et l'abandon sont absolus. De temps en temps, un torrent qui mugit, un lac aux bords inhabités qui ne luit que pour le ciel, resserrantl'attention sur des objets séparés, donnent, pendant un instant, des proportions humaines à ce sentiment immense, indéterminé, amorphe de solitude cosmique. Mais bientôt ces détails disparaissent; l'on est perdu de nouveau dans les vagues illimitées de cette mer couverte d'une écume de bruyères et de rochers, spectacle d'une grandeur, d'une tristesse, d'une solennité inexprimables. C'est d'une sublimité paisible. À cause de la lenteur des lignes, il n'y a rien d'âpre, de menaçant, mais plutôt une douceur majestueuse. On dirait la rêverie affligée d'un dieu très bon. Tandis que les vallées sont encore faites pour les chagrins humains, c'est ici comme une mélancolie primitive, démesurée, uniforme, vague, élémentaire, qui n'a pas encore pris la variété et la précision de la vie plus récente. Souvent, quand le soleil embrase l'ouest, le ciel cramoisi, la pourpre illimitée des bruyères enflammées jusqu'au fond des horizons, et les rochers eux-mêmes devenus ardents, forment une scène d'une splendeur et d'un deuil surhumains; on ne sait quelle pompe immense et sépulcrale, comme pour les funérailles de Saturne, antique père des Dieux et des Hommes.
Sans doute ces aspects du paysage écossais changent chaque jour et on ne les retrouve pas deux fois les mêmes. Mais leurs variations se modulent sur un fond permanent, et chaque voyageur qui passe y peut entendre une phrase différente de la même symphonie austère et puissante. Or, Burns a été de Crieff à Kenmore; il a été de Kenmore à Blair Athole, et de Blair Athole à Inverness, sans qu'aucune émotion de nature, semble l'avoir touché, sans qu'aucune, du moins, apparaisse dans son journal de voyage ou dans ses poésies. La grandiose procession de montagnes s'est déroulée devant lui sans lui rien inspirer. Les seuls vers qui s'y rapportent sont un fragment, écrit en apercevant le village et le château de Kenmore dans le district de Breadalbane. La pièce a de jolis traits et la description est exacte. Mais il est facile de sentir que ce petit tableau d'un coin de pays habité, et la déclamation vague qui le suit, sont bien loin des grandes scènes de nature et de leurs pensées profondes.