Chapter 18

Admirant la nature dans sa grâce la plus inculte,Je parcours, d'un pas lassé, ces scènes du nord;Par mainte vallée sinueuse, mainte pente ardue,Séjours des nichées de grouse et des moutons craintifs,Je poursuis, curieux, mon voyage solitaire.Tout à coup, le fameux Breadalbane s'ouvre à ma vue,Les escarpements qui se touchent sont séparés par de profondes gorges,Les bois, sauvagement épars, revêtent leurs vastes flancs;Le lac qui s'élargit au sein de collinesRemplit mes yeux de surprise et d'émerveillement;La Tay doucement sinueuse dans son orgueil enfantin,Le palais qui s'élève sur sa rive verdoyante,Les pelouses frangées de bois, selon le goût natif de la nature,Les monticules qu'elle a semés en hâte et sans soin,Les arches du pont qui franchit la jeune rivière,Le village scintillant dans le rayon d'après midi...Des ardeurs poétiques gonflent mon sein,Quand j'erre près de la hutte moussue de l'ermite,Dans un vaste théâtre de bois suspendus,Au rugissement incessant de ruisseaux qui trébuchent follement...Ici la Poésie peut éveiller sa lyre célestement inspirée,Et, avec une ardeur créatrice, regarder dans la nature;Ici, à moitié réconcilié avec les injustices du sort,Le Malheur, d'un pas plus léger, peut errer sauvagement,Et la Désillusion, dans ces limites solitaires,Trouver un baume qui adoucisse ses amères blessures;Ici le Chagrin, frappé au cœur, peut vers le ciel tourner ses yeux,Et la Vertu calomniée oublier et pardonner aux hommes[790].

Admirant la nature dans sa grâce la plus inculte,Je parcours, d'un pas lassé, ces scènes du nord;Par mainte vallée sinueuse, mainte pente ardue,Séjours des nichées de grouse et des moutons craintifs,Je poursuis, curieux, mon voyage solitaire.Tout à coup, le fameux Breadalbane s'ouvre à ma vue,Les escarpements qui se touchent sont séparés par de profondes gorges,Les bois, sauvagement épars, revêtent leurs vastes flancs;Le lac qui s'élargit au sein de collinesRemplit mes yeux de surprise et d'émerveillement;La Tay doucement sinueuse dans son orgueil enfantin,Le palais qui s'élève sur sa rive verdoyante,Les pelouses frangées de bois, selon le goût natif de la nature,Les monticules qu'elle a semés en hâte et sans soin,Les arches du pont qui franchit la jeune rivière,Le village scintillant dans le rayon d'après midi...

Des ardeurs poétiques gonflent mon sein,Quand j'erre près de la hutte moussue de l'ermite,Dans un vaste théâtre de bois suspendus,Au rugissement incessant de ruisseaux qui trébuchent follement...

Ici la Poésie peut éveiller sa lyre célestement inspirée,Et, avec une ardeur créatrice, regarder dans la nature;Ici, à moitié réconcilié avec les injustices du sort,Le Malheur, d'un pas plus léger, peut errer sauvagement,Et la Désillusion, dans ces limites solitaires,Trouver un baume qui adoucisse ses amères blessures;Ici le Chagrin, frappé au cœur, peut vers le ciel tourner ses yeux,Et la Vertu calomniée oublier et pardonner aux hommes[790].

Il n'a donc pas compris les paysages à aspects généraux. Si quelque partie l'a frappé, c'est la partie moyenne de la route, le district tourmenté de Kenmore à Blair Athole, un paysage à accidents séparés, à épisodes bruyants et un peu mélodramatiques, comme les chutes d'eau, les cascades. Et l'on en discerne bien les raisons; son âme n'était pas une de ces âmes à rêveries prolongées, qui se nourrissent de contemplations uniformes; c'était une âme à émotions brusques, à secousses vives, que devaient prendre bien plutôt des sites saisissants. Cette préférence même indique un esprit peu pénétré des influences profondes de la nature. C'est le goût ordinaire des touristes. Mais même sur ce point-là, il est facile de voir quelle appréciation étroite il avait de ce genre de beautés. On a de lui des pièces inspirées par quelques-uns de ces sites. Il suffit d'aller les lire sur les lieux mêmes pour comprendre le peu de rapport qu'elles ont avec eux.

Un des endroits qu'on visite, lorsqu'on descend du loch Tay dans la direction de Dunkeld, sont les fameuses chûtes de Moness ou d'Aberfeldy. Elles tombent par une gorge rocheuse, longue de plus de deux milles. Au fond de hautes parois à pic, bondissent, blanchissent et bruissent les eaux. Mais ce ne sont pas elles qui font la propre beauté de ces lieux; c'est la végétation qui enferme ces chûtes sous une voûte continue et épaisse. Un monde d'arbres et d'arbustes, de sapins, de frênes, de noisetiers, de bouleaux, s'est emparé des deux bords et s'est logé dans toutes les fissures. Ils se penchent, se touchent et se croisent au-dessus de l'abîme, en sorte que les cascades supérieures coulent derrière des voiles de branches. Des mousses, des lierres, des plantes traînantes, tapissent les côtés, y pendent en plis touffus; les parois sont creusées de mille petitesgrottes, pleines de fins feuillages d'une fraîcheur et d'une délicatesse féeriques. Ce berceau, qui empêche le soleil de pénétrer autrement que par flèches et l'humidité de s'évaporer, entretient une ombre et une tiédeur. Des filets clairs, qui suintent ou jaillissent de tous les rochers, brillent dans les feuillages; une brume d'eau, une poussière d'argent s'élève; toutes les branches, les brins d'herbe scintillent de gouttelettes, et la dentelle des ramures est surbrodée d'une dentelle de cristal qui tremble avec elle et, en tremblant, laisse tomber des perles, aussitôt reformées. Il règne là un crépuscule somptueusement et mystérieusement verdâtre, plus sombre sous les sapins, plus pâle sous les hêtres et les bouleaux, dans les profondeurs duquel éclatent des ors et des émeraudes, souvent en des endroits si reculés qu'on dirait qu'ils s'y allument d'eux-mêmes. C'est un palais tendu de velours vert, où s'alanguit une moiteur voluptueuse, une retraite pleine d'alcôves pour les Oréades. On ne peut s'y attarder sans penser à la rêverie merveilleuse, à la grotte aérienne et irisée, où Shelley eût placé une des pauses de son Alastor; ou mieux encore à la riche apparition forestière, luisante, profonde, frissonnante de lumière, où Keats eût placé un des sommeils de son Endymion.

Lorsqu'après avoir ainsi contemplé ce paysage, on ouvre son Burns, curieux de voir ce qu'il en a saisi, on est tout dépaysé. Il n'y a trouvé qu'un lieu de rendez-vous et matière à une petite chanson:

Jolie fillette, voulez-vous venirVoulez-vous venir, voulez-vous venir,Jolie fillette, voulez-vous venirVers les bouleaux d'Aberfeldy?Maintenant l'été brille sur les pentes fleuries,Et joue sur les ruisselets de cristal;Venez, allons passer les jours clairsSous les bouleaux d'Aberfeldy.Les petits oiselets chantent joyeusement,Tandis qu'au-dessus d'eux les noisetiers pendent,Ou ils volètent légèrement d'une aile folâtre,Dans les bouleaux d'Aberfeldy.Les parois se dressent comme de hauts murs,Le ruisseau écumant, rugissant, profondément tombe,Sous une voûte de verdures penchées et odorantes,Sous les bouleaux d'Aberfeldy.Les âpres escarpements sont couronnés de fleurs,Tout blanc le ruisseau se verse en cataractes,Et, remontant mouille, d'averses de brouillard,Les bouleaux d'Aberfeldy.Que les dons de la Fortune volent au hasard,Ils n'obtiendront jamais un souhait de moi;Suprêmement heureux avec l'amour et toi,Dans les bouleaux d'Aberfeldy.Jolie fillette voulez-vous venir,Voulez-vous venir, voulez-vous venirJolie fillette, voulez-vous venirVers les bouleaux d'Aberfeldy[791]?

Jolie fillette, voulez-vous venirVoulez-vous venir, voulez-vous venir,Jolie fillette, voulez-vous venirVers les bouleaux d'Aberfeldy?

Maintenant l'été brille sur les pentes fleuries,Et joue sur les ruisselets de cristal;Venez, allons passer les jours clairsSous les bouleaux d'Aberfeldy.

Les petits oiselets chantent joyeusement,Tandis qu'au-dessus d'eux les noisetiers pendent,Ou ils volètent légèrement d'une aile folâtre,Dans les bouleaux d'Aberfeldy.

Les parois se dressent comme de hauts murs,Le ruisseau écumant, rugissant, profondément tombe,Sous une voûte de verdures penchées et odorantes,Sous les bouleaux d'Aberfeldy.

Les âpres escarpements sont couronnés de fleurs,Tout blanc le ruisseau se verse en cataractes,Et, remontant mouille, d'averses de brouillard,Les bouleaux d'Aberfeldy.

Que les dons de la Fortune volent au hasard,Ils n'obtiendront jamais un souhait de moi;Suprêmement heureux avec l'amour et toi,Dans les bouleaux d'Aberfeldy.

Jolie fillette voulez-vous venir,Voulez-vous venir, voulez-vous venirJolie fillette, voulez-vous venirVers les bouleaux d'Aberfeldy[791]?

Burns avait l'œil si juste qu'il ne pouvait pas ne pas saisir quelques-uns des traits constitutifs de ce site. Il a aussi, on le voit, éprouvé que ce séjour étrange semble fait pour des caresses. Mais le fond mystérieux et les larges proportions ont échappé à son esprit précis et moyen. Il n'est pas à l'échelle de la nature, il a tout rapetissé, réduit; et, par là même, laissé en dehors l'expression du paysage.

Il en est de même pour la pièce écrite sur les cascades de Bruar. Celles-ci ont un caractère tout opposé aux chutes d'Aberfeldy. Une montagne de granit fendue en deux; dans cette cassure, un torrent déroule. Tout est nu; pas d'arbres, pas un arbuste, rien que des rocs gris et rouges, des cascades, et du ciel. C'est une stérilité puissante; on dirait la désolation inexorable et définitive d'un cataclysme qui a, sur ce point, vaincu à jamais la vie. Le paysage, déchiré par un spasme gigantesque, âpre, farouche, brûlé, ressemble à un champ de bataille de Titans; un chaos de pierres, des entassements, des écroulements de rocs, entre de monstrueux escarpements tourmentés, hérissés de brisures et de saillies qui semblent, tant elles sont violentes et incohérentes, produites par un craquement subit. Elles ont l'air d'un arrêt dans un effondrement. Une lutte affreuse se poursuit; les rocs sont rongés et tordus par l'eau qu'ils brisent et tordent à leur tour, une convulsion démesurée continue à rouler dans ce paysage tourmenté par tant de convulsions. La clameur du torrent, que rien ne brise ou n'assourdit, monte des gouffres, rauque et brutale. Les chutes puissantes s'étagent en une suite de gradins énormes et disloqués. De vieux ponts de pierre, qui traversent le ciel, tout en haut, semblent faire partie de la montagne et y mettent une sorte de chemin dantesque. En été, il n'y a sur ce sol d'autres ombres que les ombres raides, inanimées et noires des rochers; leurs cassures brusques, leurs pans durement déchiquetés et leur couleur sombre bouleversent encore davantage ce sol désordonné. On se demande entre les mains de quel poète cette puissante révélation aurait toute sa force. On pense à un Byron d'une étreinte plus précise, ou plutôt encore à un Milton qui aurait cherché sur la terre les places de malédiction.

Qu'y a découvert Burns? Ici encore il a trouvé un coin de vérité. Il a bien senti que l'impression dominante de ce lieu était la disparition oul'impossibilité de la vie. Mais, au lieu de laisser ce sentiment dans le paysage en conservant à celui-ci sa grandeur, il l'en a extrait, l'a encore rapetissé en l'appliquant à un détail. Il imagine que ces cascades de Bruar, fâchées d'être appauvries par le soleil, demandent à leur propriétaire, le duc d'Athole, de planter leurs rives d'arbres, afin que les poissons ne meurent pas sur les pierres desséchées, que les oiseaux y trouvent un abri, le lièvre une cachette, les amoureux de l'ombre et le poète un endroit où il puisse rêver.

My lord, je le sais, votre noble oreilleNe résiste pas à la souffrance;Enhardi ainsi, je vous prie d'écouterLa plainte de votre humble serviteur:Comment les rayons brûlants du hardi Phébus,Flamboyants d'orgueil estival;Séchant, flétrissant tout, épuisent mes ruisseaux écumants,Et boivent mon flot de cristal...Hier je pleurai presque de dépit et de rageQuand le poète Burns arriva,De ce que je me faisais voir à un bardeAvec mon canal à demi sec;Je le sais, un panégyrique en rimesMe fut promis, tel que j'étais;Mais, si j'avais été dans ma splendeur,C'est à genoux qu'il m'eût adoré.Ici, écumant, tombant de rocs fendus,Je cours en détours puissants;Là, mon torrent bouillonnant jette une haute fumée,Mugissant sauvagement en une cascade;Quand je reçois toutes les sources et les fontainesTelles que la Nature me les a données,Je vaux, bien que je le dise moi-même,La peine qu'on fasse un mille pour me venir voir.Si donc mon noble maître voulaitCombler mes plus hauts souhaits,Il ombragerait mes rives de hauts arbres,Et de jolis buissons épandus.Alors, avec un double plaisir, my lord,Vous errerez sur mes rives,Et écouterez maint oiseau reconnaissantVous dire des chansons de gratitude.La grise alouette, gazouillant follement,S'élèvera vers les cieux;Le chardonneret, le plus gai des enfants de la musique,Se joindra doucement au chœur,Au merle fort, à la grive claire,Au mauvis doux et moelleux;Le rouge-gorge égayera l'Automne pensifSous sa chevelure jaune.Ceci aussi leur assurera un abri,Pour les protéger contre l'orage;Et le timide lièvre dormira en sûreté,Aplati dans son gîte herbeux;Ici le berger viendra s'asseoir,Pour tresser sa couronne de fleurs,Ou trouver une retraite, un abri sûrContre les averses vite descendues.Et ici, se glissant doucement, tendrement,Le couple amoureux se rejoindra,Méprisant les mondes avec toute leur richesse,Comme un soin vide et vain.Les fleurs donneront à l'envi leurs charmes,Pour embellir l'heure céleste,Et les bouleaux étendront leurs bras embaumés,Pour cacher les tendres embrassements.Peut-être ici aussi, au printemps, à l'aurore,Un barde pensif pourra errer,Et voir l'herbe fumante, humide de rosée,Et la montagne grise de brouillard;Ou bien, vers la moisson, sous les rayons nocturnesDoucement parsemés dans les arbres,Délirer en face de mon flot sombre et rapide,Dont la voix rauque s'enfle avec la brise.Que les hauts sapins, les frênes frais,Recouvrent mes bords plus bas,Et voient, penchés sur les bassins,Leur ombre dans un lit humide;Que les bouleaux parfumés, parés de chèvrefeuilles,Ornent mes hauteurs rocheuses,Et que, pour le nid du petit chanteur,L'épine offre un abri bien fermé[792]!

My lord, je le sais, votre noble oreilleNe résiste pas à la souffrance;Enhardi ainsi, je vous prie d'écouterLa plainte de votre humble serviteur:Comment les rayons brûlants du hardi Phébus,Flamboyants d'orgueil estival;Séchant, flétrissant tout, épuisent mes ruisseaux écumants,Et boivent mon flot de cristal...

Hier je pleurai presque de dépit et de rageQuand le poète Burns arriva,De ce que je me faisais voir à un bardeAvec mon canal à demi sec;Je le sais, un panégyrique en rimesMe fut promis, tel que j'étais;Mais, si j'avais été dans ma splendeur,C'est à genoux qu'il m'eût adoré.

Ici, écumant, tombant de rocs fendus,Je cours en détours puissants;Là, mon torrent bouillonnant jette une haute fumée,Mugissant sauvagement en une cascade;Quand je reçois toutes les sources et les fontainesTelles que la Nature me les a données,Je vaux, bien que je le dise moi-même,La peine qu'on fasse un mille pour me venir voir.

Si donc mon noble maître voulaitCombler mes plus hauts souhaits,Il ombragerait mes rives de hauts arbres,Et de jolis buissons épandus.Alors, avec un double plaisir, my lord,Vous errerez sur mes rives,Et écouterez maint oiseau reconnaissantVous dire des chansons de gratitude.

La grise alouette, gazouillant follement,S'élèvera vers les cieux;Le chardonneret, le plus gai des enfants de la musique,Se joindra doucement au chœur,Au merle fort, à la grive claire,Au mauvis doux et moelleux;Le rouge-gorge égayera l'Automne pensifSous sa chevelure jaune.

Ceci aussi leur assurera un abri,Pour les protéger contre l'orage;Et le timide lièvre dormira en sûreté,Aplati dans son gîte herbeux;Ici le berger viendra s'asseoir,Pour tresser sa couronne de fleurs,Ou trouver une retraite, un abri sûrContre les averses vite descendues.

Et ici, se glissant doucement, tendrement,Le couple amoureux se rejoindra,Méprisant les mondes avec toute leur richesse,Comme un soin vide et vain.Les fleurs donneront à l'envi leurs charmes,Pour embellir l'heure céleste,Et les bouleaux étendront leurs bras embaumés,Pour cacher les tendres embrassements.

Peut-être ici aussi, au printemps, à l'aurore,Un barde pensif pourra errer,Et voir l'herbe fumante, humide de rosée,Et la montagne grise de brouillard;Ou bien, vers la moisson, sous les rayons nocturnesDoucement parsemés dans les arbres,Délirer en face de mon flot sombre et rapide,Dont la voix rauque s'enfle avec la brise.

Que les hauts sapins, les frênes frais,Recouvrent mes bords plus bas,Et voient, penchés sur les bassins,Leur ombre dans un lit humide;Que les bouleaux parfumés, parés de chèvrefeuilles,Ornent mes hauteurs rocheuses,Et que, pour le nid du petit chanteur,L'épine offre un abri bien fermé[792]!

Le duc d'Athole fit droit à la pétition présentée par Burns et couvrit la montagne de plantations. Elles commençaient à grandir quand Wordsworth visita les chutes. «Nous marchâmes en remontant au moins pendant trois quarts d'heure, sous un soleil ardent, avec le ruisseau à notre droite, dont les deux bords sont plantés de sapins et de mélèzes mélangés—fils de la chanson du pauvre Burns[793].» Après un siècle, ces arbres étaient devenus une véritable forêt qui cachait la montagne et abritait le torrent. Par un singulier hasard, il nous a été donné de voir ce site tel qu'il avait apparu à Burns. Un formidable ouragan avaitdévasté l'Écosse de part en part, abattant sur son passage des forêts comme des champs de blé; il avait d'un coup renversé tous ces bois et dénudé la montagne qui reparaissait dans son ancienne âpreté.

Ce que Burns a écrit pendant ce voyage qui se rapproche le plus du caractère du site est le fragment sur les fameuses chutes de Foyers, près d'Inverness. C'est encore, remarquons-le, une vue particulière et dramatique. Cette cataracte de Foyers est d'une grandeur redoutable, elle se précipite perpendiculairement, d'une hauteur de deux cents pieds, dans un bassin de rochers énormes, avec un grondement d'orage, en envoyant en l'air une telle colonne de buée et de poussière d'eau qu'on l'a appelée la «chute de la fumée».

Parmi des collines vêtues de bruyères et d'âpres bois,La rugissante Foyers verse ses flots aux bords moussus;Jusqu'à ce qu'elle se lance sur les amas de rocs,Où, à travers une brèche informe, son cours retentit.Haut en l'air, forçant leur chemin, les torrents tombent,En bas, se creusant d'une profondeur égale, une houle écume,La nappe blanchissante descend rapide sur le roc,Et déchire l'oreille étonnée de l'Écho invisible.Obscurément aperçue, à travers un brouillard qui monte et d'incessantes averses,La hideuse caverne assombrit son vaste cercle;Et toujours, à travers la brèche, la rivière peine douloureusement,Et toujours, au-dessous, bouillonne le chaudron horrible...

Bien qu'il y ait une certaine énergie descriptive dans ces vers, elle ne rend pas la formidable puissance de cette cataracte. Il est vrai que rien n'est plus impossible à peindre que ces déluges. Ils se composent de tant de choses de vision et de bruit, et si rapides; ils consistent si essentiellement en une succession vertigineuse d'éclairs, de lueurs et de tonnerres simultanés, que le tableau, s'il veut être exact, est trop étendu et est trop lent. Il ne représente que des fragments et des instants séparés d'un ensemble dont la force est d'être un amalgame, un tourbillon, aussitôt disparu, de tout cela. Même la prose n'y suffit pas. Les descriptions des grandes chutes d'eau par les plus robustes maîtres, celle du Niagara par Chateaubriand[794], celles de la chute du Rhin par Ruskin ou Victor Hugo[795], sont inefficaces. Les mots ne peuvent exprimer cette stupeur qui intimide la pensée et retient toute la vie en une sorte d'épouvante immobile.

À tout prendre, on peut affirmer que Burns n'a pas été ému par le spectacle de cette nature comme on aurait pu s'y attendre, et que ses impressions de paysage ont été bien inférieures à ses impressions historiques. C'est l'avis de ceux qui ont voyagé avec lui. Le DrAdair, qui eutl'occasion de faire, peu de semaines après, un tour de quelques jours avec lui, dit: «Pendant une résidence d'environ dix jours à Harvieston, nous fîmes des excursions pour visiter différentes parties du paysage environnant, qui n'est inférieur à aucun autre en Écosse, en beauté, en sublimité et en intérêt romanesque, particulièrement le château de Campbell, ancienne résidence de la famille Argyle, la fameuse cataracte du Devon, appelée le bassin du Chaudron, et le Pont grondant, une seule arche large, jetée par le diable, si on en croit la tradition, à travers la rivière à environ cent pieds au-dessus de son lit. Je suis surpris qu'aucune de ces scènes n'ait évoqué un effort de la muse de Burns. Mais je doute qu'il ait eu un grand goût pour le pittoresque. Je me rappelle bien que les dames d'Harvieston, qui nous accompagnèrent dans cette promenade, montrèrent leur désappointement de ce qu'il n'ait pas exprimé en langage plus ardent et plus brillant ses impressions de la scène du bassin du Chaudron qui certainement est hautement sublime et presque terrible[796].» On peut à la vérité, opposer à cette déposition un passage de Walker qui a l'air de le contredire. «J'avais souvent, comme d'autres, éprouvé les plaisirs qui naissent d'un paysage sublime ou élégant, mais je n'avais jamais vu ces sentiments aussi intenses que chez Burns. Quand nous atteignîmes une hutte rustique sur la rivière de la Tilt, là où celle-ci est surplombée par un escarpement boisé d'où tombe une belle cascade, il se jeta sur un talus de bruyère et s'abandonna à un enthousiasme d'imagination tendre, perdu et voluptueux. Je ne puis m'empêcher de penser que c'est là peut-être qu'il a conçu l'idée des lignes suivantes, qu'il plaça plus tard dans son poème sur lesChutes de Bruar, lorsqu'il imaginait une combinaison d'objets semblable à celle qu'il avait maintenant sous les yeux.

Où, vers la moisson, sous les rayons nocturnesDoucement parsemés à travers les arbres,Il viendra délirer devant mon flot sombre et rapideDont le cri rauque s'enfle avec la brise.

C'est avec peine que je parvins à lui faire quitter cet endroit et à l'emmener en temps pour le souper[797].» Mais si l'on se rappelle que les vers cités sont parmi les plus expressifs de la pièce sur la chute de Bruar, on n'a pas de peine à constater que l'enthousiasme de Burns, excité peut-être par le paysage, ne s'appliquait pas au paysage lui-même et poursuivait quelque sentiment particulier. Ce n'est pas à dire qu'il ne ressentait pas la nature. On a pu voir le contraire. Il ne ressentait pas la nature gigantesque, qui écrase l'homme; son âme toujours en passion humaine ne s'ouvrait pas à ces vastes impressions; il ne pouvait quechoisir, dans cet ensemble qu'il était incapable d'embrasser, un détail dans lequel il mettait une anecdote. Son âme n'était pas faite pour la majestueuse épopée des montagnes. Si l'on veut voir avec quelles aptitudes diverses des âmes différentes abordent les mêmes objets, on n'a qu'à lire, après le journal de Burns, celui que Keats a écrit pendant un court voyage dans les Hautes-Terres. Ce fut chez lui, du premier coup d'œil, une merveilleuse intelligence de ce que cette contrée a de plus haute poésie.

Il faut dire cependant que ce voyage de Burns fut fait dans les conditions les plus défavorables. Ce n'est pas une façon de visiter les Highlands que de les traverser au galop, enfermé, en compagnie de Nicol, dans une chaise de poste, qui ne laisse voir qu'un carré de paysage toujours fuyant. Si Burns avait parcouru le pays à pied ou sur Jenny Geddes, s'il avait eu la tête en plein paysage, le regard libre, et ces arrêts faciles qu'on fait en s'appuyant sur son bâton, ou en retenant la bride de son cheval, s'il avait eu de ces journées entières où il semble qu'en marchant on emporte avec soi des horizons, l'influence morale d'un paysage, qui souvent commence par une sensation physique d'air frais ou de lumière, serait peut-être entrée en lui. Mais il voyagea dans une boîte avec un butor.

Ce fâcheux compagnon lui fut une entrave de plus d'une manière. La réception de Burns pendant ce tour ne ressemblait en rien à celle qu'il avait eue pendant son tour des Borders. Dans ces pays incultes, on ne rencontrait plus la classe de gros fermiers qui habite les Basses-Terres. Il n'y avait, surtout alors, que des seigneurs et des paysans, des châteaux et de pauvres chaumières[798]. Burns fut accueilli comme un personnage célèbre dans toutes ces grandes demeures; dès qu'il arrivait on l'invitait. Nicol, trop bourru pour se montrer, restait à l'auberge et rageait. À Blair Athole, où Burns fut reçu par le duc d'Athole, Walker fit prendre patience au malotru en lui donnant des cannes à pêche et en l'envoyant pêcher à la ligne. À la suite de cette visite, on désirait garder le poète un peu plus longtemps, mais Nicol dépité voulut partir absolument. Les dames envoyèrent un domestique à l'auberge pour corrompre le postillon et lui faire enlever un fer à un des chevaux. Ce postillon se trouva incorruptible. Il fallut se remettre en route[799]. Ce fut peut-être un malheur pour Burns; on attendait comme hôte M. Dundas, dont le patronage était tout puissant et qui était le grand distributeur de faveurs pour l'Écosse. Cette rencontre aurait pu changer l'avenir de Burns. Cette scène se renouvela plus loin. Il fut invité au château de Gordon par le duc et laduchesse que nous avons vue reine de la société d'Édimbourg. Comme on le pressait de rester il s'en défendit en disant qu'il avait un compagnon, «son hôte offrit d'envoyer un domestique pour ramener M. Nicol au château; Burns voulut s'acquitter lui-même de cette commission. Toutefois, un gentleman, ami particulier du duc, l'accompagna, qui transmit l'invitation avec toutes les formes de la politesse. L'invitation arrivait trop tard; l'orgueil de Nicol s'était enflammé jusqu'à un haut degré de colère, par suite de la négligence dont il croyait être victime. Il avait ordonné qu'on mît les chevaux à la voiture, résolu à continuer le voyage tout seul, et ils le trouvèrent paradant dans les rues de Forchabers, devant la porte de l'auberge, exhalant sa colère contre le postillon, pour la lenteur avec laquelle il accomplissait ses ordres. Aucune explication, aucune prière ne purent changer sa décision. Notre poète fut réduit à la nécessité de se séparer de lui tout à fait, ou de continuer incontinent son voyage. Il choisit cette dernière alternative et, prenant place à côté de Nicol dans la chaise de poste, avec dépit et regret, il tourna le dos au château de Gordon où il s'était promis de passer quelques jours heureux[800].» Aussi Walker est-il très sévère pour Nicol. «Pendant ces visites, dit-il, Burns fut amené à découvrir qu'il avait fait un choix peu judicieux dans son compagnon de voyage, dont la présence le gênait et le harassait. Le mauvais caractère et les mauvaises manières de M. Nicol empêchaient Burns de l'introduire dans des cercles où la délicatesse et le tact étaient nécessaires.» Et parlant des visites écourtées de Burns il ajoute: «Ceci n'était pas seulement un ennui et un désappointement, ce fut, selon toute probabilité, un sérieux malheur pour Burns, car une résidence plus longue avec des personnes d'une telle influence aurait pu engendrer une intimité durable, et de leur part, un intérêt actif pour son avancement futur[801].»

Une fois Burns arrivé à Inverness, il considéra son voyage poétique comme terminé. Il redescendit rapidement par Aberdeen, Montrose et la côte Est, sans beaucoup regarder autour de lui. «Le reste de mes étapes ne vaut pas la peine d'être raconté; tout récemment sorti d'avoir visité le pays d'Ossian, où j'avais vu sa tombe, que m'importaient des villes de pêcheurs et des champs fertiles.» Il vit Montrose et, dans les environs, les parents de son père, «tantes Jane et Isabel toujours vivantes, de solides vieilles femmes»; et John Caird, probablement un camarade d'enfance de William Burns, «bien que né la même année que notre père, il marche aussi vigoureusement que moi[802].» Il redescendit par Perth et Queensferry, et rentra à Édimbourg le 16 septembre.

Au cours du voyage il avait fait visite à Harvieston, à des parents de son ami Gavin Hamilton de Mauchline. Il y avait rencontré une jeune fille, aimable et intelligente, nommée Margaret Chalmers, avec laquelle il entretint pendant quelque temps une correspondance amicale. Mais le sentiment qui aurait pu naître de ces rapports n'aboutit point et Miss Chalmers ne reste dans l'histoire de Burns que comme un des correspondants à qui il a adressé quelques-unes de ses lettres les plus intéressantes.[Lien vers la Table des matières.]

III.L'HIVER DE 1787-1788.INCERTITUDES. — L'ÉPISODE DE CLARINDA. — DÉPART DÉFINITIF D'ÉDIMBOURG. — LE MARIAGE.

Au commencement d'octobre, Burns comptait ne plus rester à Édimbourg que fort peu de temps. Il pensait régler ses comptes avec son libraire Creech, et s'éloigner d'une ville où il n'avait plus rien à faire. Il prévoyait bien que ce règlement présenterait quelques difficultés. «Je suis déterminé à ne pas quitter Édimbourg jusqu'à ce que j'aie terminé mes affaires avec MrCreech, ce qui, j'en ai peur, sera une chose ennuyeuse[803].» Mais il ne pensait pas être retenu au delà de quelques semaines. Dans les lettres qu'il écrit, il marque la première partie de novembre comme la date de son départ[804].

Cependant il ne semble nullement fixé sur le lendemain. Cette question devait le préoccuper avant tout. Lorsqu'il aurait touché les quelques centaines de livres sur lesquelles il pouvait compter, qu'allait-il faire? Il fallait trouver à vivre. Son intention très sage, étant données toutes circonstances, était de se remettre fermier. Mais où trouver une ferme? Il songeait bien à celles que MrMiller lui avait offertes et qu'il avait vues près de Dumfries. Le pays lui plaisait; c'était une grande considération pour lui. Il s'imaginait une jolie existence de fermier poète, qui après tout ne semble pas irréalisable. Il en parlait avec beaucoup de bonne grâce et de raison. Ce qu'il demandait ne semble pas excessif et on aime à se figurer qu'il eût pu l'obtenir.

Je désire vous expliquer mon idée d'être votre tenancier. Je désire être fermier, dans une petite ferme qui occupe à peu près une charrue, dans un pays agréable, sousles auspices d'an bon propriétaire. Je n'ai aucunement la sotte idée d'être locataire à meilleurs termes qu'un autre. Trouver une ferme où l'on puisse vivre à peu près n'est pas facile. Je veux dire vivre simplement, en toute sobriété, comme un fermier du vieux style, en employant mon travail personnel. Les rives de la Nith sont un pays aussi doux et aussi poétique qu'aucun que j'aie jamais vu, et en outre, Monsieur, c'est simplement satisfaire les sentiments de mon propre cœur et l'opinion de mes meilleurs amis de dire que je voudrais vous appeler mon propriétaire de préférence à tout autre gentleman terrien de ma connaissance. Voilà mes vues et mes vœux, et, de quelque façon que vous jugiez convenable de disposer de vos fermes, je serai heureux d'en prendre une à bail[805].

Mais les négociations avec MrMiller n'avançaient pas vite. Celui-ci ne semblait pas savoir très bien ce qu'il voulait, s'il désirait louer ses fermes et à quelles conditions. «On me dit, lui écrit Burns le 28 septembre, que vous ne reviendrez pas en ville avant un mois; pendant ce temps j'irai sûrement vous voir, car je suppose que d'ici là, vous aurez arrêté vos projets par rapport à vos fermes[806].» Un mois après, il court à Dumfries comme il l'a annoncé à son futur propriétaire. Il en revient sans rien de décidé. Tout, au contraire, semble remis en question. Il forme aussitôt un autre rêve de vie; c'est de retourner près de Gilbert, de prendre ensemble une autre ferme et de vivre à deux, un peu plus largement, un peu plus heureusement, comme ils ont vécu à Mossgiel.

J'ai été à Dumfries, et après une seconde visite, je serai décidé au sujet d'une ferme dans ce pays. Je n'ai pas beaucoup d'espoir, mais comme mon frère est un excellent fermier et est en outre un homme excessivement prudent et calme (qualités qui dans notre famille ne sont le partage que du frère cadet), je suis déterminé, si mon affaire de Dumfries échoue, à retourner en société avec lui et, en choisissant notre temps, à prendre une autre ferme dans le voisinage. Je vous assure que je m'attends à de grands compliments pour ce très prudent exemple de mon insondable, incompréhensible sagesse[807].»

Il est vraisemblable que cet arrangement eût été la chose la plus heureuse pour lui. Matériellement, la direction de la ferme eût gagné à être entre les mains d'un homme doué des qualités de vigilance et d'assiduité qui faisaient défaut à Burns. Et ce qui est plus important encore, celui-ci aurait eu près de lui un soutien moral et un exemple. Il aurait retrouvé dans Gilbert le frère des jeunes années, l'ami, le confident, le conseiller grave et cher, dont le silence devait être parfois un reproche et dont le dévouement était une force. Quelque chose de l'ancienne vie, de ces glorieuses années de Mossgiel, aurait survécu dans cette association des deux frères. Il y avait tant de liens et de tendresse entre ces deux cœurs si différents, l'ardeur de l'un eût été tempérée par la sagessede l'autre. Gilbert prenant la responsabilité, Robert aurait donné son travail et gardé sa liberté d'esprit. On aurait peut-être revu des mois comme ces mois extraordinaires de la fin de 1785. Malheureusement la combinaison de Dumfries ne devait pas échouer.

Ces incertitudes allaient et venaient sur un mauvais état d'esprit, qu'elles contribuaient à entretenir. Il semble que les succès et les triomphes de l'année précédente ne se soient pas renouvelés. La curiosité était satisfaite, l'intérêt amorti, l'enthousiasme tombé. On n'entend plus parler de réceptions, d'invitations, de salons. Une froideur, un éloignement sont intervenus entre le poète et la haute société. Il ne fréquente guère plus que des hommes de position sociale moyenne comme Nicol, Ainslie, Cruikshank un collègue de Nicol. Où est le temps où il faisait tourner toutes les têtes et augmenter le prix des bonnets de gaze? On peut tenir pour certain que son amour-propre souffrit de cet abandon. On sent percer cette blessure a la façon dont il parle de la difficulté qu'il y a pour les grands à rester les amis d'hommes d'un rang plus humble.

«Il faut un rare effort de bon sens et de philosophie, chez les personnes d'un rang élevé, pour conserver vivante une amitié avec un homme qui est de beaucoup leur inférieur. Les dehors, des choses tout à fait étrangères à l'homme, pénètrent lentement dans les cœurs et les jugements de presque tous les hommes, sinon de tous. Je ne connais qu'un seul exemple d'un homme qui pleinement et vraiment regarde «tout le monde comme un théâtre, et tous les hommes et les femmes comme de simples acteurs[808],» et qui, (en mettant de côté les saluts du cours de danse), n'estime ces acteurs, lesdramatis personæ, qu'ils bâtissent des cités ou plantent des haies, qu'ils gouvernent des provinces ou dirigent un troupeau, qu'en tant qu'ilsremplissent leurs rôles.Pour l'honneur de l'Ayrshire, cet homme est le Professeur Dugald Stewart de Catrine[809].»

Lorsqu'elle vient s'ajouter à l'incertitude de la vie matérielle, rien n'est plus propre que cette sensation d'abandon, pour engendrer la défiance de soi, la méfiance de l'avenir, une détresse qui pénètre tout l'être. Cette souffrance se complique lorsqu'un homme poursuit, comme Burns, deux existences presque contradictoires. Celui qui resserre ses efforts à maîtriser les conditions matérielles de la vie peut se sentir hardi; il applique un vouloir unique à un but unique; il peut espérer les joies du travail et du succès s'activant l'une l'autre; s'il a de la volonté et de la santé, il a toutes chances, plus ou moins brillamment, de gagner la partie. Mais lorsqu'un homme veut vivre de deux vies superposées, lorsqu'il a dessein de n'établir la vie ordinaire que pour meneren dehors et au-dessus d'elle une vie désintéressée, lorsqu'il estime sa réussite, non d'après ce que la première lui donnera mais d'après ce qu'il obtiendra de la seconde, celui-là peut bien être troublé. La chose qu'il entreprend est difficile, presque irréalisable. D'abord, parce qu'il est peu probable qu'il soit doué pour deux genres d'effort si différents. Puis, le temps et l'énergie qu'il portera d'un côté, il souffrira de l'enlever à l'autre; la victoire même ne tardera pas à lui sembler vaine et achetée trop chèrement. Ou bien il sera négligent ouvrier de la vie pratique; la misère arrivera, les ronces et l'herbe envahiront sa maison, tandis qu'il cultivera ses lis; ou bien, s'il construit solidement son existence, il s'apercevra qu'il s'est dépensé à une besogne inférieure, et que, comme un fondeur imprudent, il a usé son feu et son bronze pour un piédestal tandis qu'il n'en reste plus pour la statue. Burns sentait confusément qu'il entreprenait une chose impossible, car il n'y a guère de besogne qui ne demande les deux mains. Il comprenait ce qu'il y avait d'incompatible entre ses deux désirs; ce manque de décision faisait naître l'inquiétude, et il en souffrait, se sentant très seul.

Vous et Charlotte, vous êtes deux places de repos favorites pour mon âme, dans sa marche errante à travers le désert fatigant, plein d'épines de ce monde. Dieu sait que je ne suis pas fait pour la lutte: je m'enorgueillis d'être un poète et j'ai besoin qu'on me juge un homme sage; j'aimerais à être généreux et je désire être riche. Après tout, j'ai bien peur d'être un homme perdu. «Il y a des gens qui ont un tas de défauts, et je ne suis qu'un pauvre mal-chanceux».Pour clore les mélancoliques réflexions qui sont au bas de la feuille précédente, j'y ajouterai un morceau de dévotion, communément connu dans le Carrick sous le titre de «les grâces du Tisserand».D'aucuns disent que nous sommes voleurs, et tels sommes-nous!D'aucuns disent que nous mentons et ainsi faisons-nous!Dieu nous pardonne, et ainsi fera-t-il j'espère!Debout et à nos métiers, mes gars[810].

Vous et Charlotte, vous êtes deux places de repos favorites pour mon âme, dans sa marche errante à travers le désert fatigant, plein d'épines de ce monde. Dieu sait que je ne suis pas fait pour la lutte: je m'enorgueillis d'être un poète et j'ai besoin qu'on me juge un homme sage; j'aimerais à être généreux et je désire être riche. Après tout, j'ai bien peur d'être un homme perdu. «Il y a des gens qui ont un tas de défauts, et je ne suis qu'un pauvre mal-chanceux».

Pour clore les mélancoliques réflexions qui sont au bas de la feuille précédente, j'y ajouterai un morceau de dévotion, communément connu dans le Carrick sous le titre de «les grâces du Tisserand».

D'aucuns disent que nous sommes voleurs, et tels sommes-nous!D'aucuns disent que nous mentons et ainsi faisons-nous!Dieu nous pardonne, et ainsi fera-t-il j'espère!Debout et à nos métiers, mes gars[810].

La misanthropie que nous avons vue éclater à Mauchline et qui semblait s'être dissipée un peu aux agitations du voyage, l'a repris et lui murmure de nouveau des choses amères. Quelques jours avant cette lettre, il citait deux vers qu'on croirait écrits par Swift.

«Mes affaires me ressemblent, elles ne sont pas ce qu'elles devraient être, cependant elles sont meilleures que ce qu'elles paraissent être.Que le Souverain du ciel épargne à tous les êtres, sauf à Lui-même,Ce spectacle hideux, un cœur humain à nu[811].

«Mes affaires me ressemblent, elles ne sont pas ce qu'elles devraient être, cependant elles sont meilleures que ce qu'elles paraissent être.

Que le Souverain du ciel épargne à tous les êtres, sauf à Lui-même,Ce spectacle hideux, un cœur humain à nu[811].

On voit comme ces moments d'amertume commencent à faire unechaîne continue sous les dehors de la vie. Il est probable qu'il cherchait à s'étourdir, par les mêmes moyens que nous l'avons déjà vu employer. «Si j'étais hors de cette scène d'affairement et de dissipation, écrit-il à un ami, je me promets le plaisir de renouveler une correspondance si longtemps interrompue. À présent je n'ai de temps pour rien. La dissipation et les affaires absorbent tous mes moments[812].» Ces anxiétés, ces excès, agissaient sur sa santé et sur son humeur. On le sent irritable, sombre, brusque, jusqu'au point de heurter parfois ses meilleurs amis. Ce mélange triste apparaît dans un billet qu'il écrivait à Robert Ainslie, le jeune homme en compagnie de qui il avait commencé son tour des Borders. La seconde partie de ce billet contient une allusion à quelque rudesse de manières, pour laquelle il s'excuse.

Je vous prie, cher Monsieur, de ne faire aucun arrangement pour que nous allions chez MrAinslie (un parent du jeune homme) ce soir. En examinant mes engagements, ma constitution, le présent état de ma santé, quelques menus chagrins d'âme, etc., je trouve que je ne puis souper en ville ce soir.Vous penserez peut-être romanesque que je vous dise que je trouve l'idée de votre amitié presque indispensable à mon existence. Vous prenez la longueur de figure qu'il convient, dans mes heures de papillons noirs; et vous riez juste autant que je puis le souhaiter, à mes bons mots. Je ne sais pas, après tout, si vous êtes un des premiers dans le monde de Dieu, mais vous l'êtes pour moi. Je vous dis ceci, en ce moment, dans la conviction que quelques inégalités dans mon caractère et mes manières peuvent quelquefois vous faire soupçonner que je ne suis pas aussi chaudement votre ami que je dois l'être[813].

Je vous prie, cher Monsieur, de ne faire aucun arrangement pour que nous allions chez MrAinslie (un parent du jeune homme) ce soir. En examinant mes engagements, ma constitution, le présent état de ma santé, quelques menus chagrins d'âme, etc., je trouve que je ne puis souper en ville ce soir.

Vous penserez peut-être romanesque que je vous dise que je trouve l'idée de votre amitié presque indispensable à mon existence. Vous prenez la longueur de figure qu'il convient, dans mes heures de papillons noirs; et vous riez juste autant que je puis le souhaiter, à mes bons mots. Je ne sais pas, après tout, si vous êtes un des premiers dans le monde de Dieu, mais vous l'êtes pour moi. Je vous dis ceci, en ce moment, dans la conviction que quelques inégalités dans mon caractère et mes manières peuvent quelquefois vous faire soupçonner que je ne suis pas aussi chaudement votre ami que je dois l'être[813].

On voit dans quel triste état d'esprit il se trouvait et combien peu ce séjour ressemblait à celui de l'année dernière. L'enthousiasme qui l'avait attendu et les espérances qu'il avait apportées étaient choses du passé.

Ce fut au moment même où il pensait quitter Édimbourg qu'il se trouva, pour la première fois, avec celle qui allait devenir célèbre sous le nom de Clarinda. Cette jeune femme s'appelait Agnes Craig. Elle était d'une famille cultivée. Son père, Andrew Craig, était un chirurgien estimé à Glascow; son oncle, le Rev. William Craig, était un des ministres et des prédicateurs de la même ville. Sa descendance était plus intellectuelle encore du côté de sa mère, qui était fille du Rev. John Mac Laurin, «un homme d'éloquence et de piété», et nièce de Colin Mac Laurin, le célèbre mathématicien, et l'ami de Newton[814].

Elle avait perdu de bonne heure sa mère et avait été élevée, maisjusqu'à treize ans seulement, par une sœur aînée. Elle avait été précocement formée et jolie; à l'âge de quinze ans elle était connue comme une des beautés de Glascow et avait inspiré une passion à un jeune homme de quelques années son aîné, nommé M. Mac Lehose. Il était fortement épris d'elle et la façon dont il lui avait parlé est assez romanesque. Il avait retenu toutes les places de la diligence par laquelle elle devait aller de Glascow à Édimbourg, afin de se trouver une journée avec elle. Deux ans plus tard, à l'âge de dix-sept ans, elle l'avait épousé. Mais ce mariage d'amour avait tristement tourné. C'est l'histoire de tant de mariages mal assortis, où des esprits encore enfants et des caractères qui ne sont pas formés s'engagent en un serment irréparable. M. Mac Lehose était un homme agréable, insinuant de manières, beau parleur, phraseur[815]. Ce qu'on a de ses lettres est emphatique, plein de protestations et de belles promesses. Mais autant en emportait le vent. Il était faux, égoïste, brutal, et d'une grande frivolité d'esprit. De son côté, elle qui était encore une enfant, fut sans doute un peu légère, étourdie, avide de société, d'attentions, de petits triomphes mondains, qui déplaisaient à son mari. Presque aussitôt la différence, le désaccord des caractères s'étaient montrés, et peu à peu avait agi ce terrible éloignement muet qui écarte, sans que rien en paraisse d'abord, deux êtres liés ensemble. Alors commença la vie terrible des ménages qui s'aigrissent, se désunissent, se disloquent, se détachent. D'un côté, ces blessures, ces froissements, ces défiances, ces premiers doutes rapides et affreux sur la valeur morale de l'homme auquel on appartient, cette inquiétude qui devient l'épouvantable détresse de se sentir liée à qui on n'aime plus. De l'autre côté, avec l'éloignement perçu, étaient nés les soupçons, la jalousie qui torture ce qui reste d'amour et l'empêche de mourir tout à fait, et, avec eux, la brutalité, la dureté, l'inconvenance. Ils avaient connu le poids de la vie commune, les jours boudeurs, sombrement muets, les querelles, et ce moment où des paroles irréparables éclatent et mettent soudainement à nu le travail des ulcères cachés. Terrible vie! renouée de temps en temps par des réconciliations amères, où l'on ne goûte plus que l'image déformée du bonheur d'autrefois, pauvre imitation rendue plus pénible parce qu'elle réveille des souvenirs meilleurs qu'elle! Tout ce drame intime, qui désole tant et tant d'existences féminines, qui se déroule à travers tant et tant de semaines de désespérance, est contenu dans ces quelques lignes: «Un temps très court s'écoula seulement avant que je m'aperçusse avec un inexprimable regret que nos dispositions, nos caractères et nos sentiments étaient si entièrement différents que tout espoir de bonheur était banni. Nos différends en vinrent à un tel degré et la façon dont mon mari me traita fut si dure que mes amis considérèrentcomme prudent qu'une séparation intervînt[816]». Comme ces histoires dû cœur se ressemblent au fond! Ce sont, presque dans les mêmes mots, les mêmes phases douloureuses de désabusement que raconte une femme qui en souffrit et en a noté les crises avec franchise. Depuis la première parole inquiète: «il est bien dommage que sur certaines choses, mon mari et moi nous pensions si différemment[817]», jusqu'au dernier cri: «toute illusion est détruite, le bandeau est déchiré[818]» ce sont les angoisses que traversa Mmed'Épinay. Il est probable que les deux époux eurent des torts, comme il arrive généralement. Mais les fautes d'Agnes Craig provenaient d'un manque d'expérience, et celles de son mari d'un défaut de nature. Lui-même semble avoir reconnu qu'il avait été coupable; il lui écrivait plus tard: «je regrette sincèrement ces incidents de ma conduite envers vous qui ont causé notre séparation. S'il était possible de les effacer, ils ne se renouvelleraient jamais[819]».

La séparation était venue avec ses émotions, ses anxiétés, ses lenteurs et ces scènes cruelles, ces tentatives du mari qui, par instants, est mordu du regret d'un bonheur gaspillé, se retourne vers des souvenirs chers, voit ce qu'il a perdu et, sous les colères et les emportements, est ressaisi par des liens profonds, des joies, des impressions, qui ne veulent pas mourir. Ce sont alors des supplications pour obtenir une entrevue qui doit être la dernière et dont on espère qu'elle en amènera d'autres. «Demain matin, je quitte ce pays pour toujours, c'est pourquoi, je souhaite beaucoup être un quart d'heure avec vous, ma très chère Nancy, c'est la dernière soirée probablement où vous aurez jamais une occasion de me voir dans ce monde[819].» Ce sont ces appels à la pitié dans la forme tragique qu'ils prennent volontiers, et le retour de ces appellations caressantes et familières qui veulent faire plaider le passé. Et ce sont encore les refus de la femme, émue malgré tout par cette évocation des premières tendresses et des jours où elle crut être heureuse, prise de compassion, troublée par ces cris qui peuvent être sincères, hésitante. «Je consultai mes amis; ils me déconseillèrent de le voir, et comme je pensais qu'il n'en pouvait sortir aucun bien, je déclinai cette entrevue[819].» Le plus poignant épisode peut-être des séparations, la lutte pour les enfants, n'avait pas fait défaut. M. Mac Lehose, croyant ainsi réduire leur mère, les lui avait enlevés; il comptait que pour les ravoir elle céderait et reviendrait à lui. Elle avait tenu bon. Et lui, vaincu sur ce point et incapable de les élever, les lui avait rendus. Mais qui peut dire les transes et les déchirements de pareilles épreuves? Après la séparation,qui avait eu lieu à la fin de 1780, M. Mac Lehose était resté en Écosse pour cette bataille désespérée. Il en était parti en 1782 pour Londres où, après avoir vécu dans toute sorte de désordre, il avait fini par être mis en prison pour dettes. Les siens ne l'en avaient retiré qu'à la condition qu'il s'expatrierait. Il était parti en 1784 pour la Jamaïque, où l'on disait qu'il était en train de prospérer; il s'était établi comme homme de loi et y faisait fortune. Quant à MrsMac Lehose, elle s'était établie à Édimbourg depuis 1782.

On ne peut s'empêcher de vouloir reconstituer la figure de la plus célèbre peut-être des héroïnes de Burns. Les renseignements ne sont ni très précis ni très abondants. Tout ce qu'on possède sont quelques détails de biographie ou de caractère, clairsemés dans le mémoire que son petit-fils écrivit sur elle en 1843, lorsqu'il rendit publique sa correspondance avec Burns, quelques aveux et quelques jugements sur elle-même contenus dans ces lettres, et un portrait singulier tracé d'elle par R. Chambers qui l'avait connue. Le voici: «D'un style de beauté quelque peu voluptueux, de façons vives et aisées et d'une construction d'esprit poétique, avec quelque esprit et un degré de raffinement et de délicatesse qui n'était pas excessif, MrsMac Lehose était exactement le genre de femme qui devait fasciner Burns. On peut, en vérité, la décrire en disant qu'elle était, dame et élevée à la ville, l'analogue des jeunes filles de campagne qui avaient exercé le plus grand pouvoir sur lui dans ses jeunes années[820].» On ne peut pas dire que ce soit là un portrait délicatement touché. Le bon R. Chambers n'était point peintre de pastels féminins. Ce n'était point là son fait. Il semble pourtant qu'avec les détails qu'on a sur elle, il ne soit pas impossible de se faire une idée plus précise de ce qu'elle était, et même de l'état moral où elle se trouvait, quand cette crise éclata dans sa vie.

C'était, de l'aveu de tous, une femme remarquablement intelligente, non pas d'une intelligence de haut vol ou de très rare qualité, mais vive, facile, ouverte et avide. Elle avait de l'imagination, mais probablement de l'imagination de lecture et sortie de la mémoire. Elle avait un goût qui semble avoir été sincère pour les choses de l'esprit et le désir d'accroître sa culture intellectuelle. Elle avait reçu l'éducation de la plupart des jeunes filles de son temps, laquelle était ordinaire. «Elle comprit plus tard pleinement les désavantages d'une pareille éducation et y porta partiellement remède, à une époque de la vie où beaucoup de femmes négligent ce qu'elles ont appris et où bien peu persévèrent dans l'acquisition de nouvelles connaissances[821].» Elle lisait beaucoup. Saint-Simon fait cet éloge d'une dame: «qu'elle avait de lamémoire et le jugement de n'en pas montrer.» MrsMac Lehose avait de la mémoire mais sans ce jugement-là. Elle aimait à faire montre de ses lectures. «Elle améliora son goût par la lecture des meilleurs auteurs anglais. Douée d'une mémoire très rétentive, elle citait souvent à propos ces auteurs, à la fois dans sa conversation et dans sa correspondance[822].» Elle se piquait de bien écrire et s'y appliquait. Il y avait bien un peu de pédantisme dans son cas. Elle avait une conversation qu'on regardait comme brillante, et dont la qualité était probablement l'assurance et la facilité de parole, qui souvent suffisent pour une réputation de ce genre. Il ne semble pas, d'après ses lettres, que cette causerie courante et décidée dépassât beaucoup les lieux communs, les réflexions générales. Il se peut qu'elle tombât quelquefois sur des rencontres de mots qui ont plus de succès qu'elles ne valent. Ce devait être l'exception. On ne trouve guère dans sa correspondance aucune de ces saillies, de ces tours imprévus, de ces aperçus personnels, même sur de menus points, qui marquent l'originalité d'un esprit. Ses lettres ont plutôt une tendance au développement noble, un peu déclamatoire et étalé. On y chercherait inutilement ce léger clapotis d'idées, fût-il même un peu brouillon, ces sauts soudains d'un sujet à un autre, l'aisance familière, la grâce abandonnée de certaines correspondances féminines. La sienne a quelque chose d'un peu trop littéraire. C'était, d'ailleurs, le ton de l'époque et de l'endroit. Avec cela elle avait du bon sens, de la pénétration, un coup d'œil ferme en soi et dans les autres, de la justesse et de la solidité. Elle avait un fonds d'esprit plutôt sérieux, auquel son imagination et sa ferveur intellectuelle, et peut-être aussi une imitation littéraire, donnaient un certain mouvement général.

Elle était peut-être plus vive de cœur, lequel demeure plus personnel que l'esprit. Elle était de premier mouvement: «Vous vous trompez beaucoup quand vous énumérez la force d'âme parmi mes qualités. Je n'en ai même pas une part ordinaire; chaque passion fait de moi ce qu'elle veut et toute ma vie j'ai été guidée par l'impulsion du moment, mobile et faible[823].» Elle était portée à se donner tout entière et ardemment à ce qui l'occupait, apportant dans ses préférences une sorte de fougue. «Comme vous-même, je suis un peu enthousiaste. En religion et en amitié je suis tout à fait fanatique—peut-être pourrais-je l'être aussi en amour, n'était que tout ce qui m'est cher dans le ciel et sur terre me l'interdit[824].» Elle était très susceptible, prompte à ressentir très fortement et pour longtemps les intentions bonnes ou mauvaises. «Mes ressentiments sont vifs comme tous mes autres sentiments. Je sens très vivement la bontéet le mauvais vouloir. Le premier me lie à jamais. Mais je n'ai rien de l'épagneul dans ma nature; et le second me guérirait bientôt lors même que j'aimerais jusqu'à la folie[825].» Cela tenait sans doute à beaucoup d'amour-propre.

Elle était franche et assez pour avouer que cette franchise venait d'un manque de contrôle sur ses impressions. Par là, elle disait avec raison qu'elle ressemblait à Burns. «Si j'avais été homme, j'aurais été comme vous. Je ne suis pas assez vaine pour me croire votre égale en capacités; mais je suis formée avec une vivacité d'imagination et une force de passion peu inférieures.... Tous deux nous sommes incapables de tromperie parce que nous manquons de sang-froid et de pouvoir sur nos sentiments. La dissimulation est ce que je n'ai jamais pu atteindre, même dans des situations où il eût été prudent d'en avoir un peu[826].» Cependant ses malheurs, l'observance d'une vie surveillée par mille regards et nécessairement timide, avaient refoulé, et pour les points importants, ce naturel impétueux. «Les situations et les circonstances ont, cependant, eu sur chacun de nous les effets qu'on pouvait attendre. L'infortune a merveilleusement contribué à maîtriser la vivacité de mes passions, tandis que le succès et l'adulation ont servi à nourrir et à enflammer les vôtres[826].» Cependant cette imprudence de nature se décelait en certains petits traits de conduite. Il y avait désaccord entre son esprit qui était juste et son tempérament toujours disposé à partir droit devant lui. Il en résultait de petites incartades de manières ou de paroles. Elle manquait un peu du don de propriété; elle allait à l'étourdie. «La nature a été indulgente envers moi à plusieurs égards; mais elle m'a refusé absolument une chose essentielle: c'est cette perception instantanée de ce qui est convenable ou qui ne l'est pas, qui est si utile dans la conduite de la vie. Personne ne peut discerner, avec plus de justesse,après, que Clarinda. Mais quand son cœur est épanoui sous l'influence de la bonté, elle perd tout pouvoir sur lui et souvent elle souffre durement au souvenir de son imprudence[827].» On sent là un manque de mesure, de réserve, une familiarité un peu excessive ou trop prompte de manières et de langage, qu'elle sauvait sans doute par de la bonne humeur. Cela devait se traduire parfois par une certaine hardiesse et une certaine désinvolture de langage. C'est à quoi sans doute fait allusion Chambers lorsqu'il dit qu'elle avait «un degré de raffinement et de délicatesse qui n'était pas excessif.» Cette liberté de mots, qui offensait dans un milieu calviniste, aurait pu être ailleurs de la verve et de la verdeur. On voit que cette disposition à l'excitabilité s'emportait parfois,surtout quand elle était aiguillonnée par un peu de vanité ou de bruit. «En lisant ce que vous me dites de votre penchant pour les plaisirs de la société, j'ai souri de sa ressemblance avec le mien. Si vous m'aperceviez dans une réunion de plaisir, vous penseriez que je ne suis rien qu'une fanatique d'amusement; mais maintenant j'évite les réunions. Mes esprits s'affaissent ensuite pendant des journées et, ce qui est pire, il y a parfois des esprits stupides ou malveillants, qui me blâment bien haut pour ce que leurs natures pesantes ne peuvent comprendre. Si j'avais une fortune indépendante, je dédaignerais leurs pitoyables remarques; mais dans ma position tout me rend la prudence nécessaire[828].» Cette disposition n'avait pas été sans lui attirer quelques critiques et quelques attaques. On voit aussi, à la réaction qui la suivait, que sa gaîté, quand elle était excessive, était factice, comme il arrive aux personnes dont l'esprit est sérieux. Peut-être aussi y avait-il, dans ces accès de gaîté, un peu de désir de s'étourdir, cette sorte d'ivresse qui laisse, comme l'autre, son abattement.

Avec cela, Agnes Craig avait de sérieuses qualités de caractère et de cœur. Elle avait, ce qui est une grande marque de santé d'esprit, une sorte d'optimisme, une disposition à être contente de son sort et à voir les choses par leur bon côté. «Je ne suis pas, comme vous le supposez, malheureuse. J'ai de beaux enfants, de l'aisance, une bonne renommée, des amis bons et attentifs, quel monstre d'ingratitude je serais aux yeux du ciel si je me disais malheureuse. Il est vrai, j'ai rencontré des scènes horribles à se rappeler même à six années de distance; mais l'adversité, mon ami, est reconnue comme l'école de la vertu. Elle confère souvent cette douceur soumise qui est inconnue parmi les favoris de la fortune[829].» Et ailleurs elle revient sur la même idée que ses malheurs ont été pour elle une heureuse leçon, avec une simplicité et une franchise qui ne sont pas vulgaires. «Aucun démon malveillant n'a eu la permission «de verser du chagrin dans ma coupe» comme vous le supposez; c'était la bonté d'un père sage et tendre qui prévoyait que j'avais besoin d'être châtiée pour être ramenée à lui. Ah, mon ami, la Religion convertit en bénédictions nos plus lourdes infortunes! Je sens que c'est ainsi. Ces passions naturellement trop violentes pour ma paix ont été brisées et modérées par l'adversité; et, si l'adversité même n'a pas suffi à vaincre ma vivacité, jusqu'où n'aurais-je pas été si j'avais été libre de glisser plus loin, dans le plein soleil de la prospérité. J'aurais oublié ma destinée future et fixé mon bonheur sur les ombres fuyantes d'ici-bas[830].» Ce ne sont ni les penséesni les paroles d'une âme commune. Elle était bonne: «Ma main n'a pas obtenu la joie de donner, mais le ciel accepte mon désir de donner»; elle était mère excellente; elle avait un fonds solide de religion et d'honnêteté qui fut longtemps son soutien dans la crise qu'elle allait traverser. Elle était, quand il le fallait, décidée et vaillante.

Tout cela formait, en somme, une nature assez riche et assez bien équilibrée, une physionomie aimable de petite bourgeoise intelligente, animée, capable de passion plutôt que passionnée, sans très haute distinction, avec plus de vivacité que de profondeur et plus d'attrait que de charme. Il lui manquait la séduction suprême, je ne sais quelle suavité victorieuse par dessus tout. Elle le savait et elle l'avouait avec la franchise et la justesse qui étaient de ses qualités et avaient leur bonne grâce. En parlant d'une petite pièce de vers qu'elle avait faite, elle disait: «Elle n'a pas de mérite poétique, mais elle donne des indices d'une délicate âme féminine, une âme comme je voudrais que la mienne fût; mais ma vivacité me prive de cette douceur qui est, dans mon opinion, le premier ornement d'une femme[831]». Cet arôme subtil, la fleur parfumée qui rend certaines vies suaves ou troublantes, lui faisait défaut. La sienne appartenait à la famille des plantes brillantes et sans parfum. C'était une nature facile, bien douée, avec un certain éclat, mais sans cette marque de personnalité qui, placée ici ou là, met un être à part. Elle avait cependant quelque chose d'attachant, car elle conserva un cercle d'amis très fidèles qui ne la quittèrent, les uns après les autres, que lorsque la mort les appela.

Ce qu'on sait de son apparence physique concorde bien avec cette physionomie morale. C'était une femme de petite taille, bien prise, avec plus de vivacité, de mouvement que de véritable grâce, comme il arrive aux personnes un peu courtes et destinées à prendre de l'embonpoint. Quelqu'un qui la vit, dix ans après cette époque, lui appliquait les mots de Byron «fair, fat and forty[832]». Ses extrémités étaient petites, ce qui va presque toujours avec une démarche alerte. Il reste d'elle une de ces silhouettes noires découpées qui étaient alors à la mode; le profil sans être très distingué est agréable, le front droit et bien assis, le nez retroussé, la bouche assez forte et ferme; une physionomie pas très raffinée mais plaisante et drue. C'est probablement ce qui a fait dire à Chambers qui manquait de nuances: «Elle était d'un genre de beauté un peu voluptueux.»

En réalité et en regardant de plus près, on sent, au-dessous d'une sentimentalité un peu factice entretenue par des lectures, on sent une femme fort raisonnable, fort pratique, à qui il n'a manqué qu'un foyerpour être une excellente épouse, faite pour une vie régulière et un bonheur tranquille. Elle était née pour être heureuse et rendre heureux, si elle avait été placée dans des conditions normales. Mais quand certains sentiments capitaux ne reçoivent pas un minimum de satisfaction, ils s'exaspèrent; ils deviennent des révoltés. Cette disette les pousse plus loin qu'ils n'auraient jamais rêvé d'aller, et des natures qu'un peu de contentement eût gardées paisibles, deviennent capables de violence. La moitié des excès de passion est produite par le manque d'un peu de bonheur, à l'heure voulue.

Au moment où nous la rencontrons, elle vivait à Édimbourg dans une situation assez délicate et assez difficile. Sa jeunesse et sa beauté rendaient plus dangereuse cette vie de femme isolée. Elle était pauvre en même temps. Ses faibles revenus ne lui suffisaient pas pour élever ses enfants. Elle avait reçu, pendant quelque temps, huit livres de la corporation des chirurgiens de Glasgow, probablement en souvenir de son père, et dix livres de celle des gens de loi, à laquelle avait appartenu son mari. Mais ces secours lui avaient été retirés parce que MrMac Lehose, prospérant à la Jamaïque, était en état d'élever ses enfants. MrMac Lehose n'y songeait guère et sa femme se trouvait au bord de la gêne. Heureusement elle avait un ami dévoué. Son cousin Craig, avocat, homme instruit et distingué, un des collaborateurs de Mackenzie auMiroir, lui venait en aide, avec une délicatesse presque touchante. Il en était silencieusement épris, il continua à l'aimer et à veiller sur elle toute sa vie, sans être aimé en retour. Ce fut l'ami dévoué et sacrifié qui se trouve dans la vie de tant de femmes. Il passe, dans un coin de cette histoire, comme une figure sympathique.

En même temps, elle traversait, depuis longtemps déjà, une crise intérieure, d'ailleurs inévitable. À la suite de sa séparation, la nouveauté du malheur, le besoin de repos qui suit des scènes cruelles, les difficultés matérielles de l'existence l'avaient d'abord absorbée. Mais elle avait vingt-quatre ans. La vivacité de ses sentiments s'était réveillée peu à peu. Son cœur avait senti un vide, une tristesse. Bien qu'elle ne fût pas d'une nature très poétique, elle s'était tournée vers la poésie. Elle essayait de se tromper avec des vers, comme on le fait avec la musique qui, devenue plus riche, plus expressive et plus précise, a pris, de nos jours, pour beaucoup d'âmes souffrantes, la placé de la poésie. Ce besoin d'aimer ne trouvant pas d'issue, était retombé en mélancolie. Le désœuvrement de son cœur laissait place à des rêveries. Elle se disait, dans ses promenades écartées, qu'il est cruel de ne pas aimer, ce qui est bien près de se dire qu'il est doux d'aimer. «Sa première composition, était «des paroles à un merle» qu'elle avait entendu chanter, sur un arbre, près de l'endroit où le couvent de Ste-Marguerite a été depuisétabli. Les vers, qui ont une douceur plaintive, disent assez quelles étaient ses pensées.

Continue, doux oiseau, et berce mes soucis,Tes notes joyeuses apaiseront ma désespérance,Tes harmonieux gazouillements, innocents,Résonnent doucement dans mon cœur souffrant.Choisis ta compagne et aime tendrement,Éprouve tous les transports charmants,Goûte toutes ces douces émotions;Qu'aimer et chanter emploient toutes tes heures;Tandis que moi, exilée de l'amour, délaissée, je visSans donner ni recevoir de bonheur.Chante encore, doux oiseau, et berce mes soucis,Tes notes joyeuses apaiseront ma désespérance[833].

«Ces vers, dit-elle, ont été écrits pour apaiser un cœur endolori. Je souffrais alors d'une cruelle angoisse d'âme que je ne puis vous dire[834].» Elle avait des moments amers, surtout quand des jours de fête, le commencement de l'année, lui faisaient sentir davantage son isolement, «En cette saison quand les autres sont joyeux, je suis tout l'opposé. Je n'ai pas deprochesparents et tandis que les autres sont avec les leurs, je suis assise seule, pensant à plusieurs des miens avec qui j'avais l'habitude d'être, maintenant partis pour la terre de l'oubli[835].» Ces heures glaciales devaient être affreuses pour elle. Peu à peu, par cette ascension insensible qui mène toute chose à la vie, ces songeries du passé, ces regrets, étaient devenus des rêves tournés vers l'avenir, de vagues espérances, pas assez précises pour l'effrayer et assez séduisantes pour la charmer. L'insinuante et dangereuse cajolerie de ces chimères la gagnait. Elle souhaitait innocemment un ami dont la présence remplirait sa vie. «Pendant bien des années, j'ai cherché un ami, doué de sentiments comme les vôtres; un ami capable de m'aimer avec une tendresse pure d'égoïsme, capable d'être mon ami, mon compagnon, mon protecteur, et qui serait mort plutôt que de me faire tort. J'ai cherché, mais j'ai cherché en vain[836].» Souhait si humain, si légitime après tout! Elle l'avait près d'elle, le véritable ami de sa situation. Mais elle ne l'aimait pas. Elle poursuivait ce rêve, par lequel commence le roman de presque toutes les femmes, ce rêve d'affection désintéressée et pourtant ardente d'un ami ému comme un amant. Elle se laissait aller à cette aspiration d'avoir toutes les douceurs, les troubles mêmes de la passion et la sécurité de la conscience. Elle ne s'apercevait pas qu'il est irréalisable,et que l'amitié est un vase que l'amour fait éclater. Mais elle flattait de cette fantaisie ses heures oisives et inquiètes. Elle était arrivée à ce moment où une femme est toute prête à se laisser aimer parce qu'elle est toute prête à aimer.

Quant à Burns, il était aussi dans un singulier état d'esprit, mais en sens inverse. Il traversait lui-même une crise non d'aspiration mais de décroissement. Il était venu à un point où un homme tel que lui commence à sentir décroître le pouvoir qu'il a eu sur les femmes. Quelque chose l'a averti que l'assurance et l'entreprenante familiarité de la jeunesse ne lui siéent plus, parce qu'il n'a plus la gaîté et la souplesse qui les rachètent si elles échouent. Ce qu'il dit a maintenant trop de poids, ne se prend plus en jeu. Il s'aperçoit vaguement qu'un intervalle s'est établi entre lui et la beauté riante, et qu'il lui semble grave. Il en conçoit une sorte de timidité, de défiance de soi-même et de dépit, qui mènent à l'ironie. Tout cela est bien avoué dans ce qu'il disait de lui-même:

Ma rhétorique semble avoir tout à fait perdu son effet sur l'aimable moitié du genre humain. J'ai connu le temps où... mais cela est une «histoire du temps jadis». En conscience, je crois que mon cœur a été si souvent en feu qu'il est absolument vitrifié. Je contemple le sexe, avec quelque chose qui ressemble à l'admiration avec laquelle je regarde le ciel étoilé par une glaciale nuit de Décembre. J'admire la beauté de l'œuvre du Créateur; je suis séduit par l'étrange et gracieuse excentricité de leurs mouvements et—je leur souhaite bonne nuit. Je parle ainsi par rapport àune certaine passion dont j'ai eu l'honneur d'être un misérable esclave[837].

Il avait abusé de son cœur et avait usé certaines façons d'aimer. Mais il ne les avait pas épuisées toutes. Il devait renoncer à l'amour qui a la grâce des années légères. Il était trop triste désormais pour le goûter, et trop inquiétant pour l'inspirer. Mais il pouvait connaître celui des âmes endolories et expérimentées, qui se recherchent pour panser réciproquement leurs souffrances; l'amour sans allégresse, qui souffre de la perspicacité que lui a apprise la vie, mais qui connaît l'âpre orgueil ou la joie très douce de vaincre ou de guérir le passé, dans un cœur où le passé a laissé des trophées ou des blessures. Il faut, pour posséder tout le triomphe ou toute la mansuétude de cette forme tardive de l'amour, une âme d'une combativité impérieuse qui touche à la dureté, ou d'une noble indulgence qui va presque à la sagesse. Il est peu probable que l'une ou l'autre se rencontrent chez Burns, mais il est intéressant de voir comment il traversera cette phase de passion, qui forcément devait se trouver sur son chemin.


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