«Je pousse des gémissements dans les souffrances d'un système nerveux délabré...; depuis près de trois semaines, je suis si malade d'une migraine nerveuse, que j'ai été obligé de renoncer à mes livres de l'Excise, étant à peine capable de soulever la tête, encore moins de parcourir à cheval, une fois par semaine, dix paroisses perdues dans des moors. Qu'est-ce donc que l'homme? Aujourd'hui, dans une santé luxuriante, s'enivrant de la jouissance de la vie; dans quelques jours, peut-être dans quelques heures, accablé sous le pénible sentiment d'exister, comptant les pas lents des moments pesants par des répercussions d'angoisse, sans vouloir accepter ou sans pouvoir obtenir quelqu'un qui le console. Le jour succède à la nuit, et la nuit au jour, lui ramenant, comme une malédiction, cette vie qui ne lui donne aucun plaisir; et cependant le terme terrible et sombre de cette vie est quelque chose devant quoi il recule.Dites-nous, ô morts!Est-ce qu'aucun de vous, par pitié, ne révélera le secretDe ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt?Il n'importe!—un temps courtNous fera aussi savants que vous et aussi muets[1061].
«Je pousse des gémissements dans les souffrances d'un système nerveux délabré...; depuis près de trois semaines, je suis si malade d'une migraine nerveuse, que j'ai été obligé de renoncer à mes livres de l'Excise, étant à peine capable de soulever la tête, encore moins de parcourir à cheval, une fois par semaine, dix paroisses perdues dans des moors. Qu'est-ce donc que l'homme? Aujourd'hui, dans une santé luxuriante, s'enivrant de la jouissance de la vie; dans quelques jours, peut-être dans quelques heures, accablé sous le pénible sentiment d'exister, comptant les pas lents des moments pesants par des répercussions d'angoisse, sans vouloir accepter ou sans pouvoir obtenir quelqu'un qui le console. Le jour succède à la nuit, et la nuit au jour, lui ramenant, comme une malédiction, cette vie qui ne lui donne aucun plaisir; et cependant le terme terrible et sombre de cette vie est quelque chose devant quoi il recule.
Dites-nous, ô morts!Est-ce qu'aucun de vous, par pitié, ne révélera le secretDe ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt?Il n'importe!—un temps courtNous fera aussi savants que vous et aussi muets[1061].
Et un peu plus loin dans la même lettre:
«Je suis assez enclin à penser comme ceux qui soutiennent que ce qu'on appelle des affections nerveuses sont en réalité des maladies de l'esprit. Je suis incapable de raisonner, incapable de penser et, sauf à vous, je n'oserais rien écrire qui dépasse une commande à un savetier. Vous avez trop éprouvé des maux de la vie pour ne pas avoir de sympathie avec un misérable malade, qui est privé de plus de la moitié des facultés qu'il possédait. Votre bonté excusera ce griffonnage incohérent, que l'écrivain ose à peine relire et qu'il jetterait dans le feu, s'il était capable d'écrire quelque chose de mieux, ou même d'écrire quoi que ce soit.Si vous avez une minute de loisir, prenez votre plume, par pitié pourle pauvre misérable[1062].
«Je suis assez enclin à penser comme ceux qui soutiennent que ce qu'on appelle des affections nerveuses sont en réalité des maladies de l'esprit. Je suis incapable de raisonner, incapable de penser et, sauf à vous, je n'oserais rien écrire qui dépasse une commande à un savetier. Vous avez trop éprouvé des maux de la vie pour ne pas avoir de sympathie avec un misérable malade, qui est privé de plus de la moitié des facultés qu'il possédait. Votre bonté excusera ce griffonnage incohérent, que l'écrivain ose à peine relire et qu'il jetterait dans le feu, s'il était capable d'écrire quelque chose de mieux, ou même d'écrire quoi que ce soit.
Si vous avez une minute de loisir, prenez votre plume, par pitié pourle pauvre misérable[1062].
À une autre correspondante, lady Glencairn, il écrivait, vers la même époque, ces lignes si tristes:
«L'honneur que vous avez fait à votre pauvre poète en lui écrivant une lettre si obligeante, et le plaisir que les beaux vers qu'elle renfermait lui ont causé, sont venus bien à propos à son aide, dans le triste assombrissement et le découragement profond de nerfs malades et d'un temps de Décembre[1063].»
Cet hiver de 1789-90 fut véritablement lugubre. Ces jours étreints par les ténèbres, ces jours où une pâle lumière souffrante ne sert qu'à marquer les progrès des ombres, étaient l'emblème de sa vie intérieure. Il y avait en lui quelque chose qui répondait aux désolations, aux lamentations des vents. La neige qui couvrait la campagne ne tombait pas en flocons plus mornes que les lourds désespoirs qui étouffaient son âme. Les premiers jours de Janvier 1790, au moment où l'année nouvelle apporte aux plus découragés un instant d'espérance, il écrivait à Gilbert ces aveux navrants:
«Cher frère, je veux profiter de l'affranchissement du port, bien que, dans mon présent état d'esprit, je n'aie pas grand goût pour faire l'effort d'écrire. Mes nerfs sont dans un état maudit; je sens cette horrible hypocondrie prendre chaque atome de mon corps et de mon âme. Cette ferme a détruit tout plaisir en moi. C'est, à tous les points de vue, une affaire ruineuse. Mais qu'elle aille à l'enfer! Je tiendrai bon et je lutterai jusqu'au bout[1064].»
Et après avoir essayé d'écrire quelques lignes de nouvelles banales, il interrompt brusquement sa lettre et jette sa plume avec un geste de découragement.
Je n'en puis plus.... Si seulement j'étais délivré de cette ferme maudite, je respirerais plus à l'aise[1064].
Un an, juste un an, et déjà si loin! si loin de cette journée confiante par laquelle s'était ouverte l'année! si loin de cette belle lettre radieuse etbonne qui l'avait comme illuminée! Quelle descente rapide! Dans quel lieu sombre, humide et douloureux sommes-nous donc? Les rayons nous ont-ils si vite abandonnés?
Cette tristesse opérait en lui un désastreux travail. Tout se désorganisait de ce qui tient une âme ensemble: l'espérance, l'ambition, les motifs d'efforts. De l'espérance, il n'en était plus guère question. Mais l'ambition est encore un des ressorts de la vie à sa maturité, dans les âmes où le dévouement ne réside pas. Lorsque l'allégresse et la spontanéité de la jeunesse ont cessé et que la vie est pour ainsi dire étale, une ambition haute est une lumière qui conduit l'homme jusqu'au terme. Burns pouvait en avoir une. Elle eût été une force. Il semblait en avoir le dégoût.
Je crois qu'une grande source de cette erreur de conduite est due à un certain aiguillon que nous portons en nous, appelé l'ambition, qui nous pique et nous fait gravir la colline de la vie, non pas comme nous gravissons d'autres éminences, pour la louable curiosité d'apercevoir un paysage plus étendu, mais plutôt pour l'orgueil malhonnête de regarder en bas vers nos semblables et de les apercevoir diminués, dans une situation plus humble[1065].»
La vie tout entière lui paraissait mal faite, mal combinée. C'est une idée qui revient, dès lors, à mainte reprise, que ceux qui sont trop sensibles, trop honnêtes ou doués d'une intelligence trop fine sont mal pourvus pour être aux prises avec elle. Cela ne sert à rien qu'à être pour eux une cause d'infériorité et de souffrance.
Ne pensez-vous pas, Madame, que, chez les quelques-uns qui ont été favorisés du ciel dans la structure de leur esprit, (car il y en a certainement), il peut y avoir une pureté, une tendresse, une dignité, une élégance d'âme, qui ne sont d'aucune utilité, bien plus! qui rendent un homme incapable de cette affaire véritablement importante de faire son chemin dans la vie?[1066]
Il dit encore avec plus de force:
Cependant il faut reconnaître que, si vous enlevez à l'homme l'idée d'une existence au-delà du tombeau, alors la véritable mesure de la conduite humaine est: leconvenableet lemalséant. La vertu et le vice, en tant que dispositions du cœur, ont, en ce cas, à peine la même conséquence et la même valeur pour le monde en général, que l'harmonie et la dissonance dans les modifications du son. Un sens délicat de l'honneur, comme une oreille délicate pour la musique, peuvent quelquefois procurer à qui les possède des délices inconnues aux organes plus grossiers de la multitude. Cependant si on considère les âpres grincements et les inharmoniques discordances de celte existence mal accordée, il y a beaucoup à parier que cet individu serait aussi heureux et qu'il serait assurément aussi respecté par les vrais juges de la société telle qu'elle serait alors, sans une oreille juste ou un bon cœur[1066].»
Il en était donc à ce degré de découragement de ne plus considérer sa supériorité comme un moyen de lutte, mais comme une cause de souffrance. C'est une défaite douloureuse lorsqu'on fait ainsi de ses propres qualités, non des instruments d'effort, mais des armes qu'on retourne contre soi et dont on se blesse. Quel abandon n'est-ce pas quand on sait mauvais gré au destin des avantages qu'il nous a départis? C'est s'avouer vaincu, passer de l'état d'entreprise à celui de résignation. On sent, par le même fait, qu'il perd peu à peu la position vraie et si virile qu'il avait prise, d'affirmer qu'un homme est ce qu'il vaut en dedans, que faire son chemin dans la vie est peu de chose, à condition qu'on progresse en soi. C'est presque le contre-pied des conseils de laVision.
Il en arrivait à se demander, lui qui avait jusque-là conduit ses passions comme une charge furibonde à travers tout, s'il ne fallait pas traiter la vie empiriquement, y appliquer une méthode pratique et, par un tour de main habile, en tirer ce qu'elle peut offrir de bon.
Quels étranges êtres nous sommes! Puisque nous avons une portion d'existence consciente, également capable de goûter le plaisir, le bonheur et l'enthousiasme, ou de souffrir la douleur, le chagrin et la misère, il vaut sûrement la peine de rechercher s'il n'y a pas quelque chose comme une science de la vie, s'il n'y a pas une méthode, une économie et une fertilité d'expédients applicables à la jouissance, ou s'il n'y a pas un manque de dextérité dans le plaisir, qui diminue encore notre petit lot de bonheur, et un excès, une ivresse de félicité qui mènent à la satiété, au dégoût et à la haine de soi-même[1067].
Il y a, dans ces quelques lignes, des mots bien forts. Nous ne pensons pas qu'on ait jamais caractérisé par des termes plus décisifs cette manipulation adroite de la vie. La sagesse des philosophes pratiques, des plus fins connaisseurs, des amateurs les plus délicats, les plus raffinés et les plus sceptiques de l'existence, n'a pas trouvé de formule plus heureuse. Ne croirait-on pas entendre Montaigne quand il expose qu'il n'est «science si ardue que de bien savoir vivre cette vie»; qu'il faut puiser à la volupté «par soif, mais non jusqu'à l'ivresse»; que «la mesure de la jouissance dépend du plus ou moins d'application que nous y mettons»; qu'il y a «mesurage à jouir» la vie et «si la faut-il étudier, savourer et ruminer[1068]»? Ce sont presque les mêmes expressions. Mais cette mesure et les calculs, naturels en un modéré comme Montaigne, sont nouveaux chez un fougueux comme Burns. Ils indiquent un abaissement de vitalité qui fait regarder du côté de la sagesse. Et c'était encore une autre façon de revenir à cette idée qui s'établissait en lui, que la vie est indépendante de nous, en dehors de notre création intérieure, que c'est quelque chose avec quoi il faut compter, dont il faut être bon ménager, à quoi il faut, en quelque manière, se soumettre.
Tous ces traits, sur lesquels on n'a peut-être pas jeté assez de lumière, sont importants. Ils marquent la lente désorganisation d'une âme, la fatigue, l'abaissement, qui prennent peu à peu possession, non pas d'elle tout entière, mais de certaines parties précieuses, un découragement par lequel s'expliquent bien des abandons, des insouciances et des fautes, le laisser-aller d'un homme qui n'a plus rien à perdre et se livre à la dérive. Ils marquent encore ce changement important dans les relations d'une âme avec l'existence, l'instant où cette figure fragile «du monde qui passe», souple et malléable tant que notre force idéale a été intense, durcit son écorce et agit plus sur nous, à mesure que la flamme intérieure qui la pénétrait se ralentit et se perd en nous-mêmes.
Par instants, il regimbait contre cette pression des choses. Il se redressait; il rejetait ces pensées de sagesse; il voulait rester ce qu'il avait été, l'être généreux et imprudent. Il lui semblait qu'il aurait perdu quelque chose à cesser de l'être; et il avait raison.
J'ai perdu toute patience avec ce vil monde, à cause d'une chose. Les hommes sont par nature des créatures bienveillantes, sauf quelques exemples secondaires. Je ne pense pas que notre avarice des biens que nous nous trouvons posséder soit née avec nous; mais nous sommes placés ici au milieu de tant de nudité et de faim, de pauvreté et de besoin, que nous sommes réduits à la maudite nécessité d'étudier l'égoïsme afin de pouvoirexister.Cependant, il y a dans tout siècle, quelques âmes que tous les besoins et les maux de la vie ne peuvent abaisser jusqu'à l'égoïsme, auxquelles ils ne peuvent même donner l'alliage nécessaire de précaution et de prudence. Si jamais je suis en danger de vanité, c'est lorsque je me regarde du côté de cette disposition de caractère[1069].
J'ai perdu toute patience avec ce vil monde, à cause d'une chose. Les hommes sont par nature des créatures bienveillantes, sauf quelques exemples secondaires. Je ne pense pas que notre avarice des biens que nous nous trouvons posséder soit née avec nous; mais nous sommes placés ici au milieu de tant de nudité et de faim, de pauvreté et de besoin, que nous sommes réduits à la maudite nécessité d'étudier l'égoïsme afin de pouvoirexister.
Cependant, il y a dans tout siècle, quelques âmes que tous les besoins et les maux de la vie ne peuvent abaisser jusqu'à l'égoïsme, auxquelles ils ne peuvent même donner l'alliage nécessaire de précaution et de prudence. Si jamais je suis en danger de vanité, c'est lorsque je me regarde du côté de cette disposition de caractère[1069].
Mais c'étaient là des révoltes qui révélaient le poids contre lequel elles se redressaient. Il ne tirait plus ni confiance, ni joie de ces qualités qu'il se promettait de conserver. Il les gardait par respect pour l'homme qu'il avait été jusqu'ici et qu'il ne consentait pas à cesser d'être.
Dans cet accablement dont nous abat la maladie, souvent naît un profond besoin de soutien et de tendresse. La dépendance où l'on est des autres amortit la personnalité et mate cet égoïsme, ce quelque chose d'absolu, qui fréquemment tient à la vigueur de la nature. Parfois même, tout l'être se complaît à une sorte de soumission; les caractères autoritaires y trouvent un baume, un délassement. Dans cette rémission de l'individualité, les aspérités s'effacent; les petites obstinations d'amour-propre, les susceptibilités, les rancunes, toute la mauvaise poussière dont la vie ternit l'âme, tombent. Les anciennes affections reparaissent. Souvent c'est l'instant des pardons et des réconciliations. Le cœur, travaillé de supplications silencieuses, se tourne vers ceux qui nous ont aimés et, de préférence, vers ceux qui nous ont aimés dans notre force: un peu de leur affection semblenous rendre un peu de notre ancien nous-même; ce que nous étions continue à vivre en eux. C'est ainsi que les malades prennent douceur à contempler, par les fenêtres, les paysages lointains qu'ils ont parcourus. Il faut songer à ces altérations intérieures pour comprendre une lettre de Burns à Clarinda écrite à cette époque. Si on la compare à celle qu'il lui écrivait sur le même sujet, juste un an auparavant, on est étonné du changement de ton. Ce n'est plus la défense cassante, impatiente et irritée, la justification presque impérieuse de sa conduite. Celle-ci est douce, soumise, presque humble et contrite. Il y confesse qu'il a eu tort; il laisse entendre qu'il s'en repent, et ces aveux, qui tiennent du remords et du regret, ont quelque chose qui demande le pardon. Cette lettre fut en effet un pas vers la réconciliation des deux amants.
J'ai été en réalité malade, Madame, pendant tout l'hiver. Un mal de tête incessant, un abattement, toutes les conséquences véritablement misérables d'un système nerveux détraqué, ont fait un terrible carnage de ma santé et de ma paix. Ajoutez à tout cela qu'une carrière nouvelle, dans laquelle je suis récemment entré, m'oblige à faire à cheval, en moyenne, deux cents milles par semaine. Cependant, grâce au ciel, je suis maintenant en meilleure santé.Il m'était impossible de répondre à votre avant-dernière lettre. Quand vous dites à un homme que vous considérez ses lettres avec un sourire de mépris, dans quel langage, Madame, peut-il vous répondre? Quand bien même j'aurais conscience d'avoir eu tort—et j'ai conscience d'avoir eu tort—cependant je ne pouvais accepter d'être amené au repentir par des insultes.Je ne puis pas, je ne veux pas plaider les circonstances atténuantes; je pourrais vous montrer comment ma conduite imprudente, fougueuse, irréfléchie, s'est jointe à une conjoncture d'événements malheureux, pour me jeter hors de la possibilité de garder le sentier de la rectitude, pour m'affliger d'une guerre irréconciliable entre mon devoir et mes souhaits les plus chers, et pour me condamner à n'avoir de choix qu'entre différentes espèces d'erreur et de culpabilité.Je n'ose pas m'abandonner plus longtemps à ce sujet[1070].
J'ai été en réalité malade, Madame, pendant tout l'hiver. Un mal de tête incessant, un abattement, toutes les conséquences véritablement misérables d'un système nerveux détraqué, ont fait un terrible carnage de ma santé et de ma paix. Ajoutez à tout cela qu'une carrière nouvelle, dans laquelle je suis récemment entré, m'oblige à faire à cheval, en moyenne, deux cents milles par semaine. Cependant, grâce au ciel, je suis maintenant en meilleure santé.
Il m'était impossible de répondre à votre avant-dernière lettre. Quand vous dites à un homme que vous considérez ses lettres avec un sourire de mépris, dans quel langage, Madame, peut-il vous répondre? Quand bien même j'aurais conscience d'avoir eu tort—et j'ai conscience d'avoir eu tort—cependant je ne pouvais accepter d'être amené au repentir par des insultes.
Je ne puis pas, je ne veux pas plaider les circonstances atténuantes; je pourrais vous montrer comment ma conduite imprudente, fougueuse, irréfléchie, s'est jointe à une conjoncture d'événements malheureux, pour me jeter hors de la possibilité de garder le sentier de la rectitude, pour m'affliger d'une guerre irréconciliable entre mon devoir et mes souhaits les plus chers, et pour me condamner à n'avoir de choix qu'entre différentes espèces d'erreur et de culpabilité.
Je n'ose pas m'abandonner plus longtemps à ce sujet[1070].
N'est-il pas clair que l'âme orgueilleuse de Burns devait être bien abattue pour être devenue si soumise? Son amour-propre, si fou à s'enflammer, était presque mort en lui. Qui n'a pas vu des hommes indomptables, réduits par la faiblesse, s'attendrir et devenir doucement implorants, ne sentira pas combien cette lettre est touchante et que de tristesse elle révèle. Chose singulière, il joignait à cette lettre la pièce qu'il avait composée sur Mary Campbell. Il n'est pas jusqu'à ce souvenir de Mary qui ne raconte aussi ces retours vers le passé d'une âme qui a pris le présent en dégoût.
Au commencement de l'année 1791, apparaît dans ses lettres une poussée d'amertume plus âpre que jamais. Tantôt ce sont des traces de dissatisfaction contre lui-même.
«J'ai une telle armée de peccadilles, de fautes, de folies, de chutes, (tout autre que moi pourrait peut-être leur donner un nom plus dur) qu'afin de rétablir un peu la balance, si peu que ce soit, je suis disposé à faire à l'égard d'un semblable le peu de bien qui est en mon faible pouvoir, dans le but égoïste d'éclaircir un peu la perspective quand je jette mes regards en arrière[1071].»
Tantôt ce sont, contre la société et ses jugements injustes, des emportements qui tiennent de la frénésie; s'attaquant à la Pauvreté, il éclate tout à coup:
Et ce n'est pas seulement la race des Vertueux qui a motif de se plaindre de toi: les enfants de la Folie et du Vice, bien qu'ils soient comme toi les fils du Mal, gémissent aussi sous ta baguette. À cause de toi, l'homme de dispositions malheureuses et d'une éducation négligée est condamné, jugé comme un sot pour ses dissipations, méprisé et repoussé comme un misérable indigent, quand ses folies, comme d'habitude, l'ont conduit à la ruine; et quand, perdant tout principe, ses besoins le poussent à des pratiques déshonnêtes, il est abhorré comme un manant et périt par la justice de son pays.Tout différent est le sort de l'homme de famille et de fortune.Pour lui, ses jeunes extravagances et ses folies sont de la flamme et du tempérament;pour lui, les besoins qui en résultent sont les embarras d'un brave garçon; et quand, pour raccommoder ses affaires, il part avec une commission légale qui lui permet de piller des provinces lointaines et de massacrer des nations paisibles, quand il revient chargé des dépouilles de la rapine et du meurtre, il vit méchant et respecté; il meurt, scélérat et lord. Bien plus! chose pire que toutes! malheur à la femme sans ressources! la pauvre malheureuse, qui grelotte au coin d'une rue, attendant pour gagner les gages de la prostitution passagère, est écrasée par les roues de la voiture qui emporte à un rendez-vous adultère la catin à blason, celle qui sans pouvoir invoquer les mêmes nécessités, se livre toutes les nuits au même commerce coupable!!!Allons! les curés peuvent en dire ce qu'ils veulent, mais je soutiens qu'une bonne bouffée d'exécration est à l'esprit ce que l'ouverture d'une veine est au corps: dans l'un et l'autre les écluses trop chargées sont merveilleusement soulagées par leurs évacuations respectives. Je me sens bien plus à l'aise que lorsque j'ai commencé ma lettre et je puis maintenant me mettre au travail[1072].
Et ce n'est pas seulement la race des Vertueux qui a motif de se plaindre de toi: les enfants de la Folie et du Vice, bien qu'ils soient comme toi les fils du Mal, gémissent aussi sous ta baguette. À cause de toi, l'homme de dispositions malheureuses et d'une éducation négligée est condamné, jugé comme un sot pour ses dissipations, méprisé et repoussé comme un misérable indigent, quand ses folies, comme d'habitude, l'ont conduit à la ruine; et quand, perdant tout principe, ses besoins le poussent à des pratiques déshonnêtes, il est abhorré comme un manant et périt par la justice de son pays.
Tout différent est le sort de l'homme de famille et de fortune.Pour lui, ses jeunes extravagances et ses folies sont de la flamme et du tempérament;pour lui, les besoins qui en résultent sont les embarras d'un brave garçon; et quand, pour raccommoder ses affaires, il part avec une commission légale qui lui permet de piller des provinces lointaines et de massacrer des nations paisibles, quand il revient chargé des dépouilles de la rapine et du meurtre, il vit méchant et respecté; il meurt, scélérat et lord. Bien plus! chose pire que toutes! malheur à la femme sans ressources! la pauvre malheureuse, qui grelotte au coin d'une rue, attendant pour gagner les gages de la prostitution passagère, est écrasée par les roues de la voiture qui emporte à un rendez-vous adultère la catin à blason, celle qui sans pouvoir invoquer les mêmes nécessités, se livre toutes les nuits au même commerce coupable!!!
Allons! les curés peuvent en dire ce qu'ils veulent, mais je soutiens qu'une bonne bouffée d'exécration est à l'esprit ce que l'ouverture d'une veine est au corps: dans l'un et l'autre les écluses trop chargées sont merveilleusement soulagées par leurs évacuations respectives. Je me sens bien plus à l'aise que lorsque j'ai commencé ma lettre et je puis maintenant me mettre au travail[1072].
Quelle acrimonie s'amassait donc en son cœur pour qu'il fallût de pareilles débâcles avant qu'il se sentit soulagé? De quelle plaie secrète venait ce fiel? Ce n'était pas là le ton ordinaire d'une critique de la société, c'était un cri de souffrance et presque de haine.
C'est qu'un drame, plus terrible, plus accablant que tous les autres, se prépare lentement. C'est un drame qui va saccager son existence et celles qui l'entourent. L'instant où il doit éclater peut être prévu; chaque jour le rapproche. Hélas! les germes de destruction, cachés aux débuts de son mariage, ont fait leur œuvre. L'entente profonde et bienfaisante, l'accord tutélaire qui protège des faiblesses ne s'est pas établi. L'âme de l'existencecommune s'en est allée. Cette union, à laquelle ne restait plus que la routine des intérêts quotidiens et du commerce subalterne des corps, est désagrégée. Cette maintenance dans le devoir par le bonheur manquant, tout du même coup manquait à Burns. Les bonnes résolutions avaient disparu comme des bornes enlevées par des malfaiteurs nocturnes. Un jour il s'était trouvé sans défense et prêt pour la faute. Quand nous en sommes là, nous ne durons pas longtemps. Il passe constamment autour de nous mille fautes comme mille maladies inaperçues. C'est notre santé qui les écarte. Dès que nous sommes délabrés, la première qui se présente nous prend. Cela arriva à Burns.
Cette vie, qui l'éloignait de chez lui, offrait des occasions de dissipations. Son «repaire» favori, lorsqu'il allait à Dumfries, était une petite auberge qu'on appelait leGlobe. Une nièce de l'aubergiste, nommée Anna Park, y servait les clients. Il ne tarda pas à avoir des relations avec elle. Il ne semble pas qu'elle eût rien de remarquable, ni qu'elle fût au-dessus d'une servante ordinaire. «Elle était considérée comme jolie par les clients de l'auberge, dit Allan Cunningham, quand le vin les rendait tolérants en matière de goût; et, comme on peut le supposer d'après la chanson, elle avait d'autres jolies façons de se rendre agréable aux clients qu'en leur servant du vin[1073].» Mais la faculté de découvrir chez les femmes des charmes invisibles aux autres, qui à Lochlea déjà étonnait le froid Gilbert, n'avait pas vieilli en Burns. Et puis, car il faut aller jusqu'au bout et ne rien dissimuler, il menait un genre de vie dans laquelle on finit par prendre goût aux aventures d'auberge. Il descendait dans la nature et le choix de ses passions. La délicate idéalisation, qui n'exclut rien mais qui embellit tout et rend un amour complet, s'épaississait et s'affaissait jusqu'à toucher l'élément inférieur et grossier. Ce dernier était ici presque seul au jeu; il ne restait plus dans le fond du verre que le fond de l'ivresse. Burns allait la même voie que Musset.
Hier j'ai bu une pinte de vin,Là où personne ne m'a vu;Hier, ici, sur ma poitrine, reposaientLes boucles d'or d'Anna.Le juif affamé dans le désertGoûtant avec joie sa manne,Ce n'était rien près du miel de bonheurQue je goûtais sur les lèvres d'Anna.Vous autres, monarques, prenez l'Est et l'Ouest,De l'Indus à la Savane,Donnez-moi, dans mon étreinte serrée,Le beau corps souple d'Anna.Alors je mépriserai tes charmes impérieux,Impératrice ou sultane,Près des extases mourantes que dans ses brasJe donne et je reçois, avec Anna.Va-t-en, toi éclatant Dieu du jour,Va-t-en, toi pâle Diane,Vous toutes étoiles, allez cacher vos rais scintillants,Quand je dois retrouver mon Anna!Viens, dans ton plumage de corbeau, ô nuit,(Soleil, Lune, Étoiles, retirez-vous tous)Et apporte-moi une plume d'ange pour écrireMes transports avec Anna.Post-scriptum.L'Église et l'État peuvent s'unir pour direQue je ne dois pas faire ces choses-là;L'Église et l'État peuvent aller au diable,Et moi, j'irai à mon Anna.Elle est la lumière de mon œil,Vivre sans elle, je ne le puis;N'aurais-je sur terre que trois souhaits,Le premier serait mon Anna[1074].
Hier j'ai bu une pinte de vin,Là où personne ne m'a vu;Hier, ici, sur ma poitrine, reposaientLes boucles d'or d'Anna.
Le juif affamé dans le désertGoûtant avec joie sa manne,Ce n'était rien près du miel de bonheurQue je goûtais sur les lèvres d'Anna.
Vous autres, monarques, prenez l'Est et l'Ouest,De l'Indus à la Savane,Donnez-moi, dans mon étreinte serrée,Le beau corps souple d'Anna.
Alors je mépriserai tes charmes impérieux,Impératrice ou sultane,Près des extases mourantes que dans ses brasJe donne et je reçois, avec Anna.
Va-t-en, toi éclatant Dieu du jour,Va-t-en, toi pâle Diane,Vous toutes étoiles, allez cacher vos rais scintillants,Quand je dois retrouver mon Anna!
Viens, dans ton plumage de corbeau, ô nuit,(Soleil, Lune, Étoiles, retirez-vous tous)Et apporte-moi une plume d'ange pour écrireMes transports avec Anna.
Post-scriptum.
L'Église et l'État peuvent s'unir pour direQue je ne dois pas faire ces choses-là;L'Église et l'État peuvent aller au diable,Et moi, j'irai à mon Anna.
Elle est la lumière de mon œil,Vivre sans elle, je ne le puis;N'aurais-je sur terre que trois souhaits,Le premier serait mon Anna[1074].
Qui ne sent, dans ces dernières strophes, le défi, la bravade agressive de l'homme qui essaie de prendre les devants et de bafouer ce qu'il redoute: le blâme qui se prépare contre lui? Et tout le reste de la pièce, avec son âcre et brutale luxure, sans un mot qui ne relève des sens, n'est-il pas un témoignage de cette dégradation d'amour qui s'était faite en lui? Plus encore! on y sent ce besoin vengeur de s'enfermer dans sa faute et d'y chercher les voluptés qui engourdissent le malaise qu'elle fait naître. Il en était à ce point où l'on s'enivre pour abolir le dégoût de l'ivresse, et où on cherche à étouffer, par l'assouvissement d'un vice, l'angoisse de ce vice même. Redoutable empirance où le soulagement d'un instant se transforme en souffrance, qui exige à son tour pour être pansée une blessure plus profonde, jusqu'à ce que le mal ronge et pénètre au fond de l'être. Que de poètes ont ainsi souffert!
Faut-il se demander comment il en était venu là? Par quel besoin intellectuel de roman s'était-il laissé attirer? Par quelle surprise de désir, peut-être par quelle poussée de sang échauffé par la boisson—car il faut descendre à tout—y avait-il été brutalement jeté? Par quelle suite de prétextes, par quels degrés de dialectique pernicieuse et perverse avait-il accoutumé son esprit à cette pensée? Quelle habitude invétérée de jouer avec un cœur de femme, fût-il d'argile grossière? Quel don depoésie capable de suspendre des rêveries à une aventure banale et qui explique la vulgarité de tant de délicates amours de poètes? Quelle lassitude de joug et de régularité? Quel besoin d'oublier les laideurs de la vie qu'il menait? Quel égarement irrésistible, quelle lente approche, quel consentement libre l'y avaient conduit? Peut-être y avait-il un peu de tout cela dans la minute irréparable qui livrait sa vie au désordre.
Il est probable qu'il eut avec lui des débats, qu'il se plaida des circonstances atténuantes. On a de lui une lettre bien curieuse, qui, d'après un rapprochement facile de dates, doit coïncider avec les débuts de cette aventure: elle est du mois d'août 1790. Il est impossible de ne pas remarquer avec quel sophisme subtil il confond les désavantages de la poésie avec ceux des faiblesses, et avec quelle adresse il les fait sortir tous du tempérament poétique.
Il n'y a pas, parmi tous les martyrologes qui furent jamais écrits, une histoire aussi lamentable que les vies des poètes. Lorsqu'on compare entre eux les misérables, le criterium n'est pas ce qu'ils sont condamnés à souffrir, mais comme ils sont formés pour supporter. Prenez un être de notre espèce; donnez-lui une imagination plus forte et une sensibilité plus délicate qui, à elles deux, engendreront une lignée plus ingouvernable de passions que celles qui sont d'ordinaire le lot de l'homme; implantez en lui une impulsion irrésistible vers de vaines fantaisies, telles que d'arranger les fleurs sauvages en bizarres bouquets, découvrir la cachette du grillon, au moyen de sa chanson bruissante, guetter les jeux des petits vairons dans l'étang ensoleillé, ou poursuivre les intrigues des capricieux papillons; en un mot, envoyez-le à la dérive après quelque poursuite qui le détournera éternellement des voies du gain;—et cependant donnez-lui, comme malédiction, un goût plus vif qu'à tout autre homme pour les plaisirs que le gain peut acheter; enfin remplissez la mesure de ses maux en lui inspirant un sentiment hautain de sa propre dignité; vous aurez ainsi créé un être presque aussi misérable qu'un poète. Ce n'est pas à vous, Madame, que j'ai besoin d'énumérer les plaisirs féeriques que la muse accorde pour contrebalancer ce catalogue d'infortunes. La séduisante poésie est comme la séduisante femme; elle a été de tous temps accusée d'égarer les hommes loin des avis des sages et des sentiers de la prudence, de les entraîner dans les difficultés, de les tourmenter par la pauvreté, de les marquer d'infamie, de les plonger dans le tourbillon dévorant de la ruine. Cependant où est l'homme qui n'est pas obligé d'avouer que tout notre bonheur sur la terre ne mérite pas ce nom,—que même la perspective solitaire d'une félicité paradisiaque qui hante le saint hermite n'est que la lueur d'un soleil septentrional se levant sur des régions glacées, en comparaison des nombreux plaisirs, des extases indicibles que nous devons à l'aimable Reine du cœur de l'Homme[1075].
Ces lourdes voluptés furent secouées par un cruel réveil. Quel déchaînement de remords et de terreurs hurla tout à coup en lui le jour où il apprit qu'Anna Park était enceinte! Il le connaissait ce drame-là. Cette fois il le voyait plus redoutable encore. Les parents d'Anna n'étaient peut-être pas très difficiles à apaiser, car Burns continua àfréquenter l'auberge et à y être bien reçu. Le barde y amenait des amis, et quand il était là, la dépense roulait. Mais si la chose était divulguée! Il était marié; il était fonctionnaire. Quel scandale! C'était la ruine! Il fallait à tout prix que l'accouchement fût secret, si l'on voulait éviter la censure ecclésiastique. Anna Park partit pour Édimbourg, où elle fut reçue chez une sœur mariée[1076]. Le 31 mars 1791, elle y accoucha d'une fille. Comment élever l'enfant, soutenir la mère, détourner l'argent des maigres revenus? Quels tracas, et que les heures de l'auberge duGlobecoûtaient cher! Mais les coups se succédaient rapidement, terribles! Il paraît prouvé qu'Anna Park mourut en donnant le jour à son enfant. Que faire, que faire de cette orpheline? Le vieux toit de Mauchline fut encore le refuge; la vieille mère dut recevoir encore les confidences de Robert, et verser des larmes plus amères que toutes celles d'avant. Le bébé y fut soigné pendant quelques jours. Chose affreuse et faite comme à dessein pour donner à ce drame toute sa cruauté! Jane Armour était elle-même au terme d'une grossesse. Elle accoucha le 9 avril, dix jours après, d'un fils. Attendit-on, pour lui causer cette souffrance, que la crise fût passée, et la joie d'un fils né d'elle fut-elle empoisonnée par cette nouvelle? ou bien savait-elle tout auparavant et dut-elle traverser les douleurs de l'enfantement avec une âme saignante?
Jane Armour fut admirable. Elle agit comme une femme d'un grand cœur. Elle se fit apporter la fille, et sur la même poitrine, du même lait, nourrit les deux enfants. Lorsque son père, qui était venu la voir, lui demanda, en les apercevant dans le même berceau, si elle avait encore des jumeaux, elle lui répondit qu'elle soignait l'enfant d'une amie malade. Elle éleva la fille d'Anna Park, au milieu de ses fils, avec des soins maternels, jusqu'au moment où le mariage l'éloigna de la maison. Par ce trait de clémence héroïque et dévouée, sa mémoire demeure adorable. Quelles qu'aient été ses défaillances dans les commencements de sa liaison avec Burns, tout disparaît dans la beauté, dans la splendeur, dans la grâce de ce pardon[1077].
Jane Armour ne fut pas sans sa récompense. Burns, éclairé par cette générosité, eut vers elle, vers cette âme qu'il n'avait pas connue tout entière jusque-là, un élan de vraie et haute tendresse. On a de lui une lettre écrite le 11 avril, à MrsDunlop, dans laquelle il exprime pour sa femme des sentiments presque nouveaux. Il avait parlé d'elle avec plus de passion; jamais encore avec cette affection, cette place accordée aux qualités morales et cette sorte de respect. La reconnaissance y perce pour «la simplicité d'âme» et «la douceur toujours prête à céder», qui semblent avoir été les principes de la belle action de Jane. Cet éloge a commeun enthousiasme contenu. Ce n'était plus la femme qu'il adorait mais ce cœur modeste, dont il venait, à sa confusion, d'avoir la révélation.
Samedi dernier, au matin, MrsBurns m'a fait présent d'un beau garçon, plutôt plus gros mais pas si joli que votre filleul l'était au même moment de sa vie.... MrsBurns reprend des forces et s'est mise aujourd'hui à son déjeuner, comme un moissonneur qui revient des champs. C'est le privilège particulier et le bonheur de nos filles saines et vivaces, qui sont nourries parmiles foins et les bruyères. Nous ne pouvons pas espérer cet esprit hautement poli, cette charmante délicatesse d'âme, qu'on trouve dans le monde féminin, parmi les rangs plus élevés de la vie, et qui est certainement et de beaucoup le charme le plus captivant de la fameuse ceinture de Vénus. C'est véritablement un trésor si inestimable que, lorsqu'on peut le posséder dans sa céleste pureté native, sans la tache de quelqu'une des maintes nuances d'affectation, sans l'alliage de quelqu'une des maintes sortes de caprice, je le déclare devant le ciel, je pense que ce trésor serait acheté bon marché au prix de tous les autres biens terrestres. Mais comme cette créature angélique est, j'en ai peur, extrêmement rare dans toutes les conditions et rangs de la vie, et qu'elle est tout à fait refusée aux miens, nous autres chétifs mortels devons nous contenter de ce qui vient immédiatement après dans l'excellence féminine. Nous pouvons fournir un corps et un visage aussi beaux que n'importe quel rang de vie, une grâce rustique et naturelle, une modestie sans affectation et une pureté sans souillure, un esprit naturel et les rudiments du goût, une simplicité d'âme qui ne soupçonne pas, parce qu'elle ne les connaît pas, les voies obliques d'un monde égoïste, intéressé et fourbe, et le plus grand charme de tout, une douceur de caractère toujours prête à céder et une généreuse chaleur de cœur, reconnaissante de l'amour que nous donnons et, en retour, brûlant d'une ardeur plus qu'égale; toutes ces qualités avec un corps sain, une constitution solide et vigoureuse, tels que vos rangs élevés peuvent à peine espérer l'avoir, sont les charmes adorables de la femme dans mon humble sphère de vie[1078].
On aime à imaginer que ces mots ne sont que l'écho affaibli d'autres mots qu'il versa devant elle, avec ferveur et avec larmes, avec de solennelles promesses. Si jamais elle fut près d'être aimée par lui d'un amour de cœur, ce fut alors. La pauvre fille, ordinaire et faible, s'était développée en une noble femme. Elle n'avait pas les dons de surface et ces localisations partielles et rapides d'individualité qui font l'intelligence, l'esprit, tout ce qui saisit les choses par un point précis. Mais elle avait un fond de bonté élémentaire, instinctive, ingénue, qui est plus profonde que cela et supporte la vie entière. Au contact de cet homme supérieur qu'elle aimait à sa manière, d'une manière superbe, avec soumission, avec acceptation, avec abandon et oubli d'elle-même; par les souffrances mêmes qu'elle avait reçues de lui, elle s'était ennoblie. Elle avait mérité de lui cet hommage qui restera sa couronne. Elle était désormais son égale. C'est trop peu dire! Sa générosité la plaçait au-dessus de lui; c'était à lui maintenant à faire effort pour atteindre jusqu'à elle. Pauvre Burns! Que le génie lui-même est peu de chose en face de la bonté! Celle-ci est plus divine que tout.
Malgré ce rayon, cette lamentable histoire n'en était pas moins une calamité dans l'existence des deux époux. Pour Jane c'était le renversement de son modeste rêve; c'était la foi mutuelle rompue, la confiance perdue, et ce je ne sais quoi d'étranger d'introduit dans le mystère du foyer, qui ressemble à une souillure. Il n'y avait pas jusqu'à la simultanéité de deux naissances qui ne dût lui être une pensée affreuse. Si elle tentait de la chasser, les deux bébés sur sa poitrine la lui rappelaient sans cesse. Son chagrin s'alimentait à son dévoûment même. Cependant il est probable qu'elle fut encore la moins à plaindre des deux. Peut-être lui arriva-t-il ce qui arrive aux âmes d'une bonté parfaite: leur douceur gagne jusqu'aux douleurs qui les pénètrent. Le pardon commence son bienfait en celui qui pardonne. La naïve mansuétude de Jane mit son baume aux blessures mêmes par lesquelles elle coulait.
Les plus désastreux effets se produisirent dans Burns. Son âme entière était un chaos de remords, de honte et de colère. Il était bon et le mal qu'il causait devait le torturer. Par sa faute, les larmes étaient entrées dans la maison; un surcroît de gêne s'ajoutait à celle dont ils souffraient déjà. Il portait en lui l'expression résignée de Jane; l'enfant dont elle avait soin lui était un reproche continuel. Et quelle horreur plus affreuse devait l'envahir, quand il pensait à la pauvre fille enterrée à Édimbourg! Quelles agonies de remords, quels déchirements lui torturaient le cœur, quand il songeait à ce malheur, presque égal à un crime, si les fautes se mesurent aux souffrances qu'elles répandent! Sans relâche, il devait être poursuivi par cette idée. Elle est redoutable et vengeresse. Ce n'était peut-être là que la meilleure partie de sa souffrance. Il était impossible que des désordres plus pernicieux ne minassent pas sa personnalité. C'est une fatigue accablante que cette réprobation intérieure qui sourd de nous-même. Elle empoisonne nos meilleurs moments; elle lasse la pensée par un bourdonnement incessant. Nous essayons d'étouffer cette petite voix; nous nous emportons; mais, quand nos emportements fatigués baissent, elle redit les mêmes choses. Après quelque temps une âme en est excédée. À cette fatigue s'ajoute celle d'un travail continuel et vain, toujours repris comme celui d'un problème insoluble qui s'est emparé de nous, l'obsédante fatigue de se forger des excuses, et la perplexité, le harassant vacillement de l'esprit entre ses sophismes et ses reproches. Et puis encore—et c'était peut-être le dernier cercle de l'enfer qu'il portait en lui—il y avait l'humiliation qu'il ne pouvait manquer d'éprouver. Si bonne que fût Jane, bien plus, à cause de cette bonté même, il devait courber le front. Il était amoindri chez lui, à son propre foyer. Peut-être jamais un mot n'exprima cette confusion. Le silence même la rendait plus écrasante. Entre toutes les douleurs c'était celle-là dont son esprit souffrait le plus. Toutes ces choses fermentaient en lui, aigrissaient son orgueil, mordaient son énergie, épuisaient et délabraient son âme, poussaient en tous sens de profonds ravages.
Par instants, quand il y tombait du dehors un reproche, une allusion, toutes ces rancœurs entraient en effervescence, bouillonnaient, remplissaient son âme de vapeurs noires et âcres, et débordaient en colères, en imprécations, et, terme terrible, en une sorte de haine farouche.
Dieu aide les fils de la Pauvreté! Haïs et persécutés par leurs ennemis, et trop souvent (hélas! presque sans exception toujours) reçus par leurs amis avec un manque de respect insultant et des reproches qui percent le cœur, sous le mince déguisement d'une froide politesse et de conseils humiliants. Oh! être un vigoureux sauvage traversant, dans l'orgueil de son indépendance, les solitudes sauvages de ses déserts, plutôt que d'être dans la vie civilisée et d'attendre en tremblant une subsistance, précaire comme le caprice d'un semblable! Chaque homme a ses vertus, et pas un homme n'est sans fautes. Maudits soient le privilège et la franchise de l'amitié qui, à l'heure de ma calamité, ne peut me tendre une main secourable sans désigner en même temps mes fautes et assigner leur part dans ma détresse présente. Mes amis, car c'est ainsi que le monde vous nomme, et c'est ce que vous-mêmes pensez être, omettez mes vertus, si cela vous plaît, mais aussi épargnez mes folies: les premières porteront dans mon sein témoignage d'elles-mêmes; les secondes tortureront assez un cœur sincère, sans vous. Puisque dévier plus ou moins des sentiers de la convenance et de la droiture est fatalement une chose inhérente à la nature humaine, ô Fortune, mets en mon pouvoir de payer toujours de ma propre poche, la pénalité de mes erreurs! Je n'ai pas besoin d'être indépendant afin de pécher; mais je veux être indépendant dans mon péché[1079].
En même temps sa haine pour son métier allait s'accroissant. Il s'exaspérait contre ce que ses fonctions avaient de cruel. Il les accomplissait, malgré lui, avec répugnance. Le dégoût qu'il avait prévu était bien là. Il écrivait des lettres comme celle-ci qui, avec son épigraphe, montre la part que son bon cœur avait dans l'horreur qu'il éprouvait pour ses fonctions.
Béni celui qui avec bontéConsidère le cas du pauvre.Je vous ai cherché par toute la ville, bon Monsieur, pour savoir ce que vous avez fait ou ce qui peut être fait pour le pauvre Robie Gordon. L'heure est venue où il me faut assumer l'exécrable office de rabatteur vers les limiers de la Justice et lâcher les fils de charogne... sur le pauvre Robie. Je pense que vous pouvez faire quelque chose pour sauver le malheureux et je suis sûr que si vous le pouvez vous le voudrez[1080].
Béni celui qui avec bontéConsidère le cas du pauvre.
Je vous ai cherché par toute la ville, bon Monsieur, pour savoir ce que vous avez fait ou ce qui peut être fait pour le pauvre Robie Gordon. L'heure est venue où il me faut assumer l'exécrable office de rabatteur vers les limiers de la Justice et lâcher les fils de charogne... sur le pauvre Robie. Je pense que vous pouvez faire quelque chose pour sauver le malheureux et je suis sûr que si vous le pouvez vous le voudrez[1080].
Et encore cette autre imprécation:
Je suis un misérable diable, harassé, usé jusqu'à la moelle par le frottement de tenir les nez des pauvres cabaretiers sur la meule de l'Excise. Comme le Satan de Milton, pour des raisons particulières, je suis forcéDe faire ce que, bien que damné, j'abhorrerais[1081],et n'était qu'un couplet ou deux d'honnête exécration....
Je suis un misérable diable, harassé, usé jusqu'à la moelle par le frottement de tenir les nez des pauvres cabaretiers sur la meule de l'Excise. Comme le Satan de Milton, pour des raisons particulières, je suis forcé
De faire ce que, bien que damné, j'abhorrerais[1081],
et n'était qu'un couplet ou deux d'honnête exécration....
Par là encore sa vie était en désarroi et désajustée. Des accidents corporels vinrent mettre la dernière main à cette cruelle situation. Toute l'année 1791 ne fut pour le pauvre poète qu'une suite de chutes de cheval, de membres meurtris ou brisés. Au mois de janvier, il tomba une première fois; il écrit à MrsDunlop, le 7 février:
Quand je vous aurai dit, Madame, que par suite d'une chute, non de mon cheval, mais avec mon cheval, j'ai été estropié quelque temps et que c'est aujourd'hui la première fois que je puis me servir de mon bras et de ma main pour écrire, vous conviendrez que c'est une trop valable excuse pour un silence qui semblait de l'ingratitude. Je commence maintenant à aller mieux et je suis capable de rimer un peu, ce qui implique un peu d'aise et de soulagement, car je ne puis penser que l'esprit le plus poétique soit capable de composer sur le chevalet[1082].
Vers la fin de mars, il fit une nouvelle chute et cette fois se cassa le bras. Il écrit en avril:
Un jour ou deux après avoir reçu votre lettre, mon cheval tomba avec moi et me fractura le bras droit. Comme ceci est le premier service que mon bras me rend depuis mon accident, je suis incapable de vous remercier de votre protection et de votre amitié autrement qu'en termes généraux[1083].
Vers la fin de l'été ou le commencement de l'automne, il tomba de nouveau et se meurtrit la jambe. Il semble avoir souffert beaucoup de ce dernier accident. Il disait à Peter Hill, le libraire:
Je n'ai jamais été plus incapable d'écrire. Un pauvre diable, cloué sur un fauteuil, qui se tord dans la souffrance, avec une jambe meurtrie sur un escabeau devant lui, est vraiment en bonne situation pour dire des choses brillantes[1084].
Et à un autre correspondant il envoyait à propos de la même blessure «plein ma feuille de gémissements qui me sont arrachés dans mon fauteuil[1085]».
On croirait qu'il faisait des courses furibondes, qu'il poussait sa monture comme un forcené. Presque toutes ces chutes sont, en effet, faites avec le cheval. La pauvre bête surmenée galopait tant qu'elle tombât. Encore ne sont-ce là que les chutes qui marquaient. Il lui en arrivait d'autres à chaque instant.
Pour ma part, j'ai galopé sur mes dix paroisses, pendant les quatre derniers jours, jusqu'à ce moment, où je viens de descendre de cheval, ou plutôt, où mon pauvre squelette d'âne de cheval vient de me déposer à terre, car le pauvre diable s'est mis une dizaine de fois à genoux, pendant les vingt derniers milles, me disant à sa façon: «Vois, ne suis-je pas ta fidèle rosse de cheval, sur lequel tu as chevauché tantd'années....» Bref, Monsieur, j'ai fourbu mon cheval et je me suis presque rompu le cou, sans compter quelques dommages à une partie que je ne nommerai pas, grâce à une selle qui a le cœur dur comme une pierre[1086].
Il galopait à se rompre le cou. Était-ce la nécessité de faire vite sa besogne? Était-ce cet âpre besoin de mouvement et d'étourdissement par lequel on espère fuir ces soucis sombres qui sont assis derrière le cavalier? Étaient-ce de ces furieuses chevauchées d'ivresse, comme celle qui avait failli lui être funeste dans les Hautes-Terres?
Enfin, pour compléter ce chaos, vers le milieu de cette même année, au mois d'août 1791, on trouve une lettre à Clarinda qui, à la suite de leur demi réconciliation, lui avait envoyé des vers surLa Sympathie. Il lui disait: