De cette aventure, j'appris un peu de la vie d'une ville; mais la principale chose qui donna un tour à mon esprit fut que je formai une amitié cordiale avec un jeune homme, un homme supérieur à tous ceux que j'avais jamais vus, mais un fils infortuné du malheur. Il était l'enfant d'un simple artisan; un homme riche du voisinage l'ayant pris sous sa protection lui avait fait donner une éducation relevée, afin d'améliorer sa position dans la vie. Ce protecteur mourut et laissa mon ami sans ressources juste au moment où il allait se lancer dans le monde; le pauvre garçon désolé prit la mer; après des vicissitudes de bonne et de mauvaise fortune, il avait été, peu de temps avant que je fisse sa connaissance, débarqué par un corsaire américain, sur les côtes sauvages du Connaught, sans qu'il lui restât rien. Je ne puis abandonner l'histoire de ce malheureux garçon sans ajouter qu'il est en ce moment capitaine d'un grand navire des Indes Occidentales, appartenant à la Tamise.L'esprit de ce gentleman était doué de courage, d'indépendance, de magnanimité, de toute vertu noble et virile. Je l'aimais, je l'admirais jusqu'à l'enthousiasme; j'essayais de l'imiter. J'y réussis en quelque mesure; j'avais de la fierté auparavant, il lui enseigna à couler dans son vrai canal. Sa connaissance du monde était de beaucoup supérieure à la mienne, et j'étais très attentif à m'instruire. C'était le seul homme que j'aie jamais vu qui fût un plus grand extravagant que moi quand la Femme était l'étoile qui dominait; mais il parlait de certaine faute à la mode avec une légèreté que j'avais jusqu'alors regardée avec horreur. Ici son amitié me fut nuisible, et la conséquence fut que peu après avoir repris la charrue, j'écrivis «laBienvenueque je vous envoie[101].»
De cette aventure, j'appris un peu de la vie d'une ville; mais la principale chose qui donna un tour à mon esprit fut que je formai une amitié cordiale avec un jeune homme, un homme supérieur à tous ceux que j'avais jamais vus, mais un fils infortuné du malheur. Il était l'enfant d'un simple artisan; un homme riche du voisinage l'ayant pris sous sa protection lui avait fait donner une éducation relevée, afin d'améliorer sa position dans la vie. Ce protecteur mourut et laissa mon ami sans ressources juste au moment où il allait se lancer dans le monde; le pauvre garçon désolé prit la mer; après des vicissitudes de bonne et de mauvaise fortune, il avait été, peu de temps avant que je fisse sa connaissance, débarqué par un corsaire américain, sur les côtes sauvages du Connaught, sans qu'il lui restât rien. Je ne puis abandonner l'histoire de ce malheureux garçon sans ajouter qu'il est en ce moment capitaine d'un grand navire des Indes Occidentales, appartenant à la Tamise.
L'esprit de ce gentleman était doué de courage, d'indépendance, de magnanimité, de toute vertu noble et virile. Je l'aimais, je l'admirais jusqu'à l'enthousiasme; j'essayais de l'imiter. J'y réussis en quelque mesure; j'avais de la fierté auparavant, il lui enseigna à couler dans son vrai canal. Sa connaissance du monde était de beaucoup supérieure à la mienne, et j'étais très attentif à m'instruire. C'était le seul homme que j'aie jamais vu qui fût un plus grand extravagant que moi quand la Femme était l'étoile qui dominait; mais il parlait de certaine faute à la mode avec une légèreté que j'avais jusqu'alors regardée avec horreur. Ici son amitié me fut nuisible, et la conséquence fut que peu après avoir repris la charrue, j'écrivis «laBienvenueque je vous envoie[101].»
On verra un peu plus tard ce qu'était cetteBienvenue. La société du marin lui fut par quelques côtés utile. Richard Brown fut assez perspicace pour sentir dans son jeune ami un mérite caché et pour l'enhardir. «Vous rappelez-vous, lui écrivait plus tard Burns, un dimanche que nous passâmes ensemble dans le bois d'Eglington? Vous me dites, après que je vous eus récité quelques vers, que vous vous étonniez que je pusse résister à la tentation d'envoyer des vers d'un tel mérite à un magazine. C'est cette remarque qui me donna quelque idée de mes propres pièces et qui m'encouragea à essayer de devenir un poète[102].» Cette fois-ci, l'ambition commençait à prendre une forme et devenait un peu plus nette. Ce n'étaient plus «les indécis tâtonnements sur des murs obscurs de la caverne», c'était un pas vers un but aperçu, le désir clair et la volonté de marcher à la colline lointaine où croissent les lauriers. C'était beaucoup déjà.
Quant à la préparation du lin, l'apprentissage se termina d'une façon singulière. «Mon partenaire, dit-il, était un gredin de la plus belle eau qui faisait de l'argent par l'art mystérieux de voler, et pour finir le tout, pendant que nous étions en train de festoyer et de donner la bienvenue à l'année nouvelle, la boutique, par l'imprudence de la femme de mon partenaire qui s'était enivrée, prit feu et fut réduite en cendres. Je fus laissé comme un vrai poète sans un sixpence[103].» Ce fut la fin de son apprentissage. Il ne revint cependant à Lochlea qu'un peu plus tard, vers le mois de mars 1782.[Lien vers la Table des matières.]
III.LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE. — LES PREMIÈRES FAUTES. — LA MORT DU PÈRE.
Lorsqu'il se remit à la charrue il était un autre homme. Il avait traversé une dure épreuve, d'où il revenait encore endolori, mais envoie de guérison. Il jugeait la souffrance pour s'être mesuré avec elle. S'il en ressentait encore l'étreinte, il n'en avait plus autant l'horreur. Il avait en outre acquis des expériences diverses, qui flottaient encore en lui; il en rapportait des idées nouvelles sur la vie, vagues encore, mais qui ne tarderaient pas à devenir plus solides. Quand il se retrouva dans son ancienne vie des champs, l'influence de la campagne le reprit et le calma. Dans les lentes allées et venues de labourage, il put réfléchir. Son chagrin s'effaça et ses réflexions se dessinèrent dans son esprit. Il ressentit, après quelque temps, un peu de résignation, qui est la parcelle d'or contenue dans toute grande souffrance.
Ce n'est pas qu'il eût meilleur espoir dans l'avenir, qui restait caché et aussi sombre que jamais; mais il s'en préoccupait moins. Il rapportait un peu de l'insouciance des marins, accoutumés à prendre le temps comme il vient et à faire bon accueil au vent de quelque côté qu'il souffle. Son ami Brown lui avait communiqué quelque chose du sans gêne et de l'indifférence des gens de mer vis-à-vis du lendemain, si opposés à l'esprit des paysans, dont la richesse dépend chaque jour du jour suivant. Il lui avait aussi enseigné à ne pas s'inquiéter des jugements du monde, comme il est naturel chez des hommes qui ne sont jamais assez longtemps nulle part pour que leur amour-propre puisse y prendre racine. Que lui importait dès lors l'obscurité? Quant à la pauvreté, n'avait-il pas ses deux bras pour travailler? Et si même, en poussant les choses à l'extrémité, il devait avoir recours à la vie mendiante, «la dernière et pire ressource des malheureux et des misérables[104]» cela n'avait rien pour le terrifier. Certains mendiants étaient des moitié de conteurs qui payaient leur gîte par des histoires, ils étaient connus par leurs noms et accueillis avec plaisir dans le cercle de leurs itinéraires. Il ferait comme eux. «Je sais, écrivait-il à Murdoch, que mon talent pour ce que les gens de la campagne appellent une conversation raisonnable, quand il sera rendu vénérable par des cheveux blancs, me procurerait assez d'estime, pour que, même dans cette situation, j'apprenne à être heureux[104].» D'autres fois, il songeait à se faire soldat. C'était sa dernière ressource, quand toutes les autres auraient manqué. «De bonne heure dans ma vie et toute ma vie, j'ai regardé le tambour du recrutement comme ma suprême espérance[105].» Il en parlait avec un peu de cette crânerie qu'affectent les conscrits.
Ô pourquoi diable me désolerais-jeEt pourquoi toujours prévoir le mal?J'ai vingt-trois ans et cinq pieds neuf pouces,Je m'en irai, je me ferai soldat.J'avais gagné un peu d'argent avec beaucoup de souci,Je le gardais bien ensemble;Maintenant il est parti et quelque chose avec;Je m'en irai, je me ferai soldat[106].
Ô pourquoi diable me désolerais-jeEt pourquoi toujours prévoir le mal?J'ai vingt-trois ans et cinq pieds neuf pouces,Je m'en irai, je me ferai soldat.
J'avais gagné un peu d'argent avec beaucoup de souci,Je le gardais bien ensemble;Maintenant il est parti et quelque chose avec;Je m'en irai, je me ferai soldat[106].
Cette nouvelle disposition d'esprit, si différente de celle où il se trouvait dans la lettre écrite à son père, s'exprima dans une chanson:
De mainte façon, dans maint essai, j'ai courtisé la faveur de la Fortune Ô;Quelque chose de caché toujours s'interposait, pour me frustrer de mes efforts Ô.Parfois je fus accablé par mes ennemis, parfois abandonné de mes amis Ô;Et quand mon espoir était au sommet, c'est alors que je me trompais le plus Ô.Alors, endolori, harassé et las de la vaine tromperie de la Fortune Ô,Je laissai tomber mes projets comme des songes vides et j'en vins à cette conclusion Ô:Le passé était triste, le futur inconnu, ses biens et ses maux cachés Ô;Mais l'heure présente était à moi, et ainsi j'en jouirais Ô.Je n'avais ni aide, ni espoir, ni but, personne pour m'aider Ô;Il me fallait travailler et suer, souffrir et peiner pour vivre Ô;À labourer, à semer, à moissonner et à faucher mon père m'avait élevé Ô,Car un homme, disait-il, fait au travail, peut tenir tête à la Fortune Ô.Ainsi obscur, inconnu et pauvre, condamné à errer dans la vie Ô,Jusqu'à ce que je repose mes os fatigués dans un sommeil éternel Ô;Sans but et sans souci que d'éviter ce qui peut me faire peine ou chagrin Ô,Je vis aujourd'hui aussi bien que je puis, insoucieux de demain Ô.Pourtant je suis aussi joyeux qu'un monarque dans son palais Ô,Bien que la Fortune maussade me poursuive avec sa malice ordinaire Ô;Je gagne, à la vérité, mon pain quotidien et ne puis réussir à faire plus Ô;Mais comme le pain quotidien est tout ce qu'il me faut, je me soucie peu d'elle, Ô[107].
De mainte façon, dans maint essai, j'ai courtisé la faveur de la Fortune Ô;Quelque chose de caché toujours s'interposait, pour me frustrer de mes efforts Ô.Parfois je fus accablé par mes ennemis, parfois abandonné de mes amis Ô;Et quand mon espoir était au sommet, c'est alors que je me trompais le plus Ô.
Alors, endolori, harassé et las de la vaine tromperie de la Fortune Ô,Je laissai tomber mes projets comme des songes vides et j'en vins à cette conclusion Ô:Le passé était triste, le futur inconnu, ses biens et ses maux cachés Ô;Mais l'heure présente était à moi, et ainsi j'en jouirais Ô.
Je n'avais ni aide, ni espoir, ni but, personne pour m'aider Ô;Il me fallait travailler et suer, souffrir et peiner pour vivre Ô;À labourer, à semer, à moissonner et à faucher mon père m'avait élevé Ô,Car un homme, disait-il, fait au travail, peut tenir tête à la Fortune Ô.
Ainsi obscur, inconnu et pauvre, condamné à errer dans la vie Ô,Jusqu'à ce que je repose mes os fatigués dans un sommeil éternel Ô;Sans but et sans souci que d'éviter ce qui peut me faire peine ou chagrin Ô,Je vis aujourd'hui aussi bien que je puis, insoucieux de demain Ô.
Pourtant je suis aussi joyeux qu'un monarque dans son palais Ô,Bien que la Fortune maussade me poursuive avec sa malice ordinaire Ô;Je gagne, à la vérité, mon pain quotidien et ne puis réussir à faire plus Ô;Mais comme le pain quotidien est tout ce qu'il me faut, je me soucie peu d'elle, Ô[107].
«Cette chanson, disait Burns, est une inculte rhapsodie, misérablement fautive en versification; mais comme les sentiments sont vraiment ceux de mon cœur, j'ai, pour cette raison, un plaisir particulier à la répéter[108].» Et ce plaisir tenait non seulement à ce qu'elle exprimait son nouvel état d'âme, mais à ce que cet état lui-même était un soulagement après la tristesse. Cette insouciance des jours inconnus, du bien ou du mal qu'ils contiennent, cette bonne humeur vis-à-vis de la fortune, cette façon d'attendre, lui resteront désormais. Aux heures tout à fait sombres, cette raillerie se haussera, elle deviendra un défi âpre et farouche; mais dans les temps ordinaires, ce sera une ironie légère et un peu narquoise. Il y aura toujours de la fierté et du courage, la résolution de ne compter que sur soi et den'avoir besoin que de peu. Carlyle l'a bien noté: «Il y a une force dans ce jeune homme qui le rend capable de marcher sur l'infortune, bien plus, de la lier sous ses pieds pour s'en faire un jeu. Car une humeur de caractère, hardie, chaude, rebondissante lui a été donnée; et ainsi les formes du malheur qui arrivent de toutes parts, il les reçoit avec une ironie gaie, amicale; et quand il est le plus serré par elles, il ne perd pas un pouce de courage ou d'espérance[109].»
Cette insouciance du lendemain et cette façon de hausser les épaules aux menaces du sort, très opposées à l'esprit de vigilance et de prévoyance inquiète qui régnait dans la maison, n'était pas la seule chose qu'il eût rapportée de son séjour à Irvine. L'approbation et les encouragements de son camarade Brown faisaient leur travail dans son esprit et y déterminaient quelque chose comme un commencement d'ambition. C'était très vague et très obscur, très latent, presque inconscient même; mais il s'y remuait une préoccupation nouvelle. Jusqu'alors Burns avait été satisfait de son application intellectuelle pour le plaisir qu'il en recevait; ses productions littéraires ne visaient pas au delà de l'instant présent. Il se fit dès lors, dans sa pensée, des ouvertures sur des choses plus reculées. La naissance de ce germe d'ambition suscita une confuse idée de préparation, une espèce de recueillement, une disposition à l'effort et à l'étude. Les deux années qui s'écoulèrent après le voyage d'Irvine, et qui sont les dernières de Lochlea, sont occupées par cette sourde fermentation. Cela est très insensible ou du moins très caché; car les renseignements sur cette période de sa vie sont peu nombreux. Il en existe pourtant quelques-uns qui la révèlent et la résument. On voit qu'elle est faite de conflits entre des influences diverses, d'états d'âme opposés, les uns factices et les autres sortant du vrai fond de sa nature.
Par un certain côté, il est soumis à des influences qui paraissent peu en harmonie avec sa nature d'esprit. Il lit beaucoup, mais une classe très particulière d'auteurs. «En matière de livres, à la vérité, je suis très prodigue. Mes auteurs favoris sont du genre sentimental tels que Shenstone, particulièrement sesÉlégies; Thompson;l'Homme de Sentiment(un livre que j'estime tout de suite après la Bible)l'Homme du Monde; Sterne, spécialement sonVoyage sentimental; l'Ossiande Mac Pherson[110].» À l'exception de Sterne—et encore est-il représenté ici par son œuvre la plus unifiée et la plus purifiée—ce sont des auteurs de style noble et de noble prestance. Même ils ne sont pas exempts, sinon d'un peu de déclamation, du moins d'un peu d'apparat et de solennité. Ils disent toutes choses avec dignité, ou ils ne disent que des choses dignes. Onconnaît la pompe éclatante et un peu froide de Thompson; l'élégance un peu compassée de Shenstone qui, dans saMaîtresse d'École, traitait un sujet digne de Crabbe à la manière de Spenser. Mackenzie, dont on reverra le nom dans l'histoire de Burns, l'auteur del'Homme de Sentimentet del'Homme du Monde, sensible, délicat, exquis, est un Sterne sans la malice, la familiarité, sans le débraillé, sans la pénétration; c'est un Sterne convenable; un Sterne pour jeunes personnes et pour pudeurs effarouchées. Au milieu de cela, Ossian, avec ses peintures sauvages et ses grandioses déclamations, toujours dans le sublime ou sur le bord du sublime, haute et noble source de poésie, où passe, quoi qu'on en ait dit, un souffle aussi puissant que les vents orageux. Toutes ces lectures sont faites de gravité et de grandiloquence; ce sont des lectures de haute tenue, sans abandon, sans familiarité et sans souplesse. Elles fournirent, pendant quelque temps, les aliments de l'esprit de Burns. À ces fréquentations, il s'était haussé à une tonalité de sentiments très élevée, qui s'exprimait d'une façon oratoire: «Tels sont les glorieux modèles d'après lesquels j'essaye de former ma conduite; et il est ridicule, il est absurde de penser que l'homme dont l'esprit brille des sentiments allumés à leur flamme sacrée, l'homme dont le cœur est gonflé de bienveillance pour toute la race humaine, que l'homme qui peut s'élever au-dessus de cette petite scène des choses, que cet homme pourrait descendre à s'occuper des petits intérêts pour lesquels la race terrœfiliale s'agite, s'échauffe et s'exaspère. Ô comme ce triomphe glorieux enfle mon cœur! J'oublie que je suis un pauvre diable insignifiant, ignoré et obscur, traînant dans les foires et les marchés, quand il m'arrive d'y lire une page ou deux de la nature humaine et d'y saisir les mœurs vivantes quand elles s'élèvent, tandis que les hommes d'affaires me bousculent de tous côtés, comme un obstacle dans leur chemin[111].» C'est là un bien grand détachement de la vie, et une façon bien hautaine et bien dédaigneuse de la regarder de loin.
L'influence d'Ossian se fait bien sentir dans une certaine façon de s'adresser à la nature, qui n'était ni dans ses habitudes de vie ni dans le ton général de son esprit. Les puissantes et mélancoliques invocations que le chantre de Morven adressait aux vents et aux orages, eurent pendant un temps leur écho dans l'âme de Burns. Le passage suivant, écrit juste à cette époque, en est la preuve. Il est cité par tous les biographes de Burns, sans qu'ils aient pris la peine de le rattacher à son instant particulier et de marquer ce qu'il a d'anormal.
Comme je suis ce que les gens du monde, s'ils connaissaient un homme comme moi, appelleraient un mortel fantasque, j'ai plusieurs sources de plaisir et de contentementqui, en quelque manière, me sont particulières à moi seul—ou peut-être, ici et là, à quelque autre original comme moi. Tel est le plaisir particulier que je prends à la saison de l'hiver plus qu'à tout le reste de l'année. Ceci, je le crois, peut être dû en partie à mes malheurs, qui ont donné à mon esprit une tournure mélancolique; mais il y a quelque chose dansLa puissante tempête et le désert blanchâtre,Abrupt et profond, étendu au-dessus de la terre ensevelie,qui élève l'esprit à une sublimité sérieuse, favorable à tout ce qui est grand et noble. Il y a à peine aucun spectacle terrestre qui me donne—je ne sais si je dois appeler cela du plaisir, mais quelque chose qui m'exalte, quelque chose qui me soulève—plus que de me promener sur l'orée abritée d'un bois ou d'une haute plantation, par un jour d'hiver nuageux, et d'entendre un vent d'orage hurler dans les arbres et gronder sur la plaine. C'est ma meilleure saison de dévotion; mon esprit est enlevé dans une sorte d'enthousiasme vers celui qui dans le langage pompeux de l'Écriture «marche sur les ailes du vent[112].»
Comme je suis ce que les gens du monde, s'ils connaissaient un homme comme moi, appelleraient un mortel fantasque, j'ai plusieurs sources de plaisir et de contentementqui, en quelque manière, me sont particulières à moi seul—ou peut-être, ici et là, à quelque autre original comme moi. Tel est le plaisir particulier que je prends à la saison de l'hiver plus qu'à tout le reste de l'année. Ceci, je le crois, peut être dû en partie à mes malheurs, qui ont donné à mon esprit une tournure mélancolique; mais il y a quelque chose dans
La puissante tempête et le désert blanchâtre,Abrupt et profond, étendu au-dessus de la terre ensevelie,
qui élève l'esprit à une sublimité sérieuse, favorable à tout ce qui est grand et noble. Il y a à peine aucun spectacle terrestre qui me donne—je ne sais si je dois appeler cela du plaisir, mais quelque chose qui m'exalte, quelque chose qui me soulève—plus que de me promener sur l'orée abritée d'un bois ou d'une haute plantation, par un jour d'hiver nuageux, et d'entendre un vent d'orage hurler dans les arbres et gronder sur la plaine. C'est ma meilleure saison de dévotion; mon esprit est enlevé dans une sorte d'enthousiasme vers celui qui dans le langage pompeux de l'Écriture «marche sur les ailes du vent[112].»
C'est à cette même influence qu'il faut rattacher quelques pièces qui n'ont pas grande valeur dans son œuvre, mais qui ont une certaine importance dans sa biographie, car elles témoignent d'une tendance vers une école littéraire qui pouvait être dangereuse pour lui. La chanson suivante fut composée dans un des moments qu'il a dépeints plus haut.
L'Ouest hibernal souffle sa rafale,Et jette la grêle et la pluie;Ou bien le Nord orageux envoie et chasseLe grésil et la neige aveuglants;En chutes brunes, le ruisseau descendEt rugit entre ses rivesOiseaux et bêtes restent à couvertEt passent le jour maussade.La rafale balayante, le ciel assombri,Le jour d'hiver attristé,Que d'autres les redoutent; pour moi ils sont plus chersQue toute la pompe de Mai.Le hurlement de la tempête apaise mon âme,Il semble s'unir à mes douleurs;Les arbres sans feuilles plaisent à ma pensée,Leur destin ressemble au mien[113].
L'Ouest hibernal souffle sa rafale,Et jette la grêle et la pluie;Ou bien le Nord orageux envoie et chasseLe grésil et la neige aveuglants;En chutes brunes, le ruisseau descendEt rugit entre ses rivesOiseaux et bêtes restent à couvertEt passent le jour maussade.
La rafale balayante, le ciel assombri,Le jour d'hiver attristé,Que d'autres les redoutent; pour moi ils sont plus chersQue toute la pompe de Mai.Le hurlement de la tempête apaise mon âme,Il semble s'unir à mes douleurs;Les arbres sans feuilles plaisent à ma pensée,Leur destin ressemble au mien[113].
Ces derniers vers sont de l'Ossian tout pur. C'en est la note mélancolique et orageuse. «Les hommes se succèdent comme les flots de l'océan ou comme les feuilles des bois de Morven. Desséchées elles volent au souffle des vents[114].» C'est presque le cri de René, le cri si étrange,si nouveau pour nos pères, qu'il bouleversa leurs cœurs: «Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme poussé par le démon de mon cœur[115].» Et c'est, plus près de nous encore, le soupir de l'Isolement.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons;Et moi je suis semblable à la feuille flétrie,Emportez-moi comme elle, orageux aquilons[116]!
On est tout étonné de trouver dans Burns cette ressemblance avec les romantiques mélancoliques. Il faut vite ajouter que le mélange de sublimité ossianique et de grandeur biblique, qui paraît dans le morceau de prose cité plus haut, fut passager chez lui. Elles n'étaient pas en accordance avec sa nature qui était pondérée, et violente, mais dans la région moyenne des sentiments. Les nuages n'étaient point son fait. Il aimait à sentir la terre sous ses pieds. Il ne tarda pas à abandonner ce grandiose surhumain, qui moralise plutôt sur la vanité de la vie qu'il n'en dépeint les actes. Cependant toutes traces de l'influence ossianique ne disparurent pas de son œuvre. On la retrouve, plus tard, très sensible dans des pièces comme l'Élégie de Sir James Hunter Blair, cellesur la mort de Robert Dundas(1787), cellesur le comte de Glencairn(1791). Quant à l'influence plus large et plus mélangée des lectures de cette époque, elle persista dans ses lettres, où la familiarité et le sans-façon n'apparaissent presque jamais.
Heureusement, dans un autre coin de sa cervelle, une autre partie de lui-même était également à l'ouvrage. On voit paraître pour la première fois, avec conscience, un des côtés de son esprit, beaucoup plus réel et plus solide: le goût de l'observation directe, sans commentaires, sans morale, appliquée nettement à la vie. Ce goût pour l'étude des hommes avait déjà paru, comme un trait rapide, dans son séjour à Kirkoswald, tout à fait à la sortie de son adolescence. Burns ne l'avait pas perdu à coup sûr. Mais cette préoccupation se manifeste ici et se proclame clairement. «Il me semble que je suis quelqu'un envoyé dans le monde pour voir et observer; et je m'arrange très aisément avec le coquin qui m'escroque mon argent, s'il y a en lui quelque chose d'original qui me montre la nature humaine dans une lumière différente de ce que j'ai vu auparavant. Bref, la joie de mon cœur est «d'étudier les hommes, leurs mœurs et leurs façons», et pour ce cher objet je sacrifie joyeusementtoute autre considération[117].» Cette formation-ci appartient bien plus définitivement à sa vie; elle en est un des éléments permanents et solides, et on ne tardera pas à voir ce que devait donner cette observation. C'était le contrepoids des enthousiasmes et des sublimités un peu factices.
Cette réaction fut aidée par une influence littéraire très différente des autres. Le bonheur fit qu'en ces conjonctures les œuvres de Fergusson, très écossaises, très réelles et d'une grande saveur de terroir, tombèrent sous la main de Burns. Ce fut pour lui comme un coup de fouet. «J'avais abandonné la rime, dit-il, mais rencontrant les poésies écossaises de Fergusson, j'accordai de nouveau ma lyre rustique, aux sons incultes, dans la vigueur de l'émulation[118].» Pauvre Fergusson, délicat, doux, violent aux plaisirs, si malheureux, mourant à l'hospice, à vingt-quatre ans, en se plaignant du froid! Burns conserva pour lui une sorte de reconnaissance et une tendresse touchante. Il en parle plus souvent que de Ramsay. Il l'appelle son frère:
Mon frère aîné en infortune,Et de beaucoup mon frère aîné en poésie[119].
Une des premières choses qu'il fit en arrivant à Édimbourg fut de faire mettre une pierre sur la tombe négligée du poète. Le frêle et plaintif souvenir de Fergusson restera attaché à sa gloire. C'est évidemment sous cette influence qu'il produisit alors son premier poème écossais et sa première œuvre assez longue. L'Élégie sur la mort de la pauvre Mailie, une brebis favorite.
Ces tiraillements, ces combats de tendances se mélangeaient à une arrière-pensée, à des rêveries qui dépassaient certainement les limites de la vie actuelle de Burns. La preuve en est dans un singulier document, un Journal, qu'il se mit à tenir au commencement de 1783, un an juste après son retour d'Irvine. Les modifications qui viennent d'être indiquées y sont exprimées, ce qui montre que leur travail était déjà accompli. Le début vaut d'être lu avec soin. Il indique clairement que Burns prêtait dès lors une certaine importance à ses sentiments, qu'il avait l'idée très vague, très naïve, que ses confidences ou ses confessions pourraient avoir un jour un intérêt pour d'autres que pour lui. Il y a même la pensée, implicitement contenue dans les motifs de ce Journal, qu'il sera lu un jour. Par qui? c'est confus encore. Mais il aura des lecteurs, sans quoi la principale raison que son auteur se donne de le tenir, disparaîtrait.
Observations, Notes, Chansons, Fragments de Poésie, etc., par Robert Burness, an homme qui avait peu l'art de faire de l'argent et encore moins celui de le garder; mais qui était, nonobstant, un homme de quelque bon sens, de beaucoup d'honnêteté, et d'une bienveillance illimitée envers toutes les créatures raisonnables ou non. Comme il doit peu à l'éducation des écoles et qu'il a été élevé au bout d'une charrue, ses œuvres doivent être fortement teintées de sa façon de vivre rude et rustique. Mais comme elles sont, à ce que je crois, véritablement siennes, ce peut être une distraction, pour un observateur curieux de la nature humaine, de voir comment un Laboureur pense et sent sous le poids de l'amour, de l'ambition, de l'anxiété, du chagrin et des autres soucis et passions qui, bien que diversifiées par les modes et les façons de vivre, opèrent à peu près de même, je le crois, dans toute la race[120].
À la suite de ce préambule déjà bien caractéristique il avait ajouté un extrait de Shenstone dont il s'appropriait et dont il s'appliquait le sens:
Il y a beaucoup d'hommes dans le monde, à qui pour faire bonne figure il manque beaucoup moins l'intelligence nécessaire que l'opinion de leurs propres capacités, qui leur permettrait de relater leurs propres observations et de leur accorder la même importance qu'à celles qui paraissent imprimées[120].
Burns a mis de tout dans ce journal: des confessions personnelles, des réflexions morales, des pièces de vers, des critiques de ses propres productions où il les discute strophe à strophe et vers à vers, des réflexions sur les chansons écossaises, très perspicaces, des projets d'imitation, des études de caractères. On sent qu'il est tout à fait au bord de la production et qu'à la première occasion son génie va s'envoler.
Tandis que toutes ces choses s'élaboraient en lui, il s'était, comme on peut le deviner, rejeté dans les aventures amoureuses avec plus d'entrain que jamais. On n'aurait pas l'idée de la légèreté avec laquelle il s'engageait dans ces intrigues, ni de sa facilité à s'exalter, ni surtout de sa curieuse façon de souffler sur le moindre caprice jusqu'à le chauffer au rouge et le changer en un amour brûlant, si l'on n'avait sous les yeux un des fragments de son journal. Il y a là quelques lignes qui en disent beaucoup sur ses habitudes de cœur. La confession est d'ailleurs dépouillée de toute hésitation et de tout artifice: «Ma Peggy de Montgomery fut ma divinité pendant six ou huit mois. Elle avait été élevée dans un genre de vie plutôt élégant. Mais, comme Vanbrugh le dit dans une de ses comédies, «ma maudite étoile me découvrit» là comme ailleurs. Car j'avais commencé l'affaire simplementde gaîté de cœur; ou plutôt, pour dire la vérité, qui peut sembler à peine croyable, c'était la vanité de montrer mon habileté à faire ma cour et particulièrement mon talent enBillets doux, dont je me suis toujours piqué, qui m'avait fait ouvrir le siège devant elle. Lorsque—ainsi que cela m'arrive toujoursdans mes folles galanteries—je me fus donné une très ardente affection pour elle, elle me dit un jour, sous le drapeau d'une trêve, que sa forteresse était depuis quelque temps la légitime propriété d'un autre; mais avec la plus grande amitié et politesse elle m'offrit toute espèce d'alliance hormis la vraie possession. Je découvris plus tard que ce qu'elle m'avait dit d'un engagement antérieur était véritable, mais il m'en coûta quelques peines de cœur pour me débarrasser de cette affaire[121].» Il faut ajouter, pour donner à cette petite histoire tout son sel, qu'ils s'étaient connus parce qu'ils étaient assis au même banc à l'église[122]. Ce n'était là bien entendu qu'un épisode, relevé seulement parce qu'il donne le ton de bien d'autres. Ceux-ci étaient sans nombre et il a bien fallu que les biographes les plus minutieux de Burns renonçassent à les énumérer ou à les identifier.
Quelques-unes de ses plus jolies chansons:Mary Morison,Peggy de Montgomerysont restées de ces nombreuses intrigues inconnues. Mais le ton de ces déclarations lyriques a changé; il est plus chaud et plus voluptueux. Ce ne sont plus de purs élans du cœur, des adorations platoniques et des rêves lointains de vie commune. Ce sont des désirs plus proches ou des souvenirs plus précis, où frémit l'agitation des sens. La pièce suivante qui s'exhale comme un soupir brûlant, au sein d'un paysage de champs de blés et d'orge, endormis dans le silence d'une nuit lumineuse, est caractéristique du changement survenu. Elle n'aurait pu être écrite avant le séjour à Irvine.
C'était la nuit du premier août,Quand les sillons de blé sont beaux;Sous la lumière pure de la lune,Je m'en allai vers Annie;Le temps s'envola à notre insu,Si bien qu'entre le tard et le tôt,En la pressant un peu, elle consentitÀ m'accompagner à travers les orges.Le ciel était bleu, le vent paisible,La lune clairement brillait;Je la fis asseoir, elle le voulut bien,Parmi les sillons d'orge.Je savais que son cœur était à moi,Et moi, je l'aimais sincèrement;Je l'embrassai mainte et mainte fois,Parmi les sillons d'orge.Je l'emprisonnai dans une étreinte passionnée.Comme son cœur battait!Béni soit cet heureux endroitParmi les sillons d'orge!Mais, par la lune et les étoiles si belles,Qui si clairement brillaient sur cette heure,Elle bénira toujours cette nuit heureuseParmi les sillons d'orge.J'ai été gai avec de chers camarades,J'ai été joyeux en buvant,J'ai été content en amassant du bien,J'ai été heureux en songeant;Mais, tous les plaisirs que j'ai jamais vus,Quand on les doublerait trois fois,Cette heureuse nuit les valait tousParmi les sillons d'orge[123].
C'était la nuit du premier août,Quand les sillons de blé sont beaux;Sous la lumière pure de la lune,Je m'en allai vers Annie;Le temps s'envola à notre insu,Si bien qu'entre le tard et le tôt,En la pressant un peu, elle consentitÀ m'accompagner à travers les orges.
Le ciel était bleu, le vent paisible,La lune clairement brillait;Je la fis asseoir, elle le voulut bien,Parmi les sillons d'orge.Je savais que son cœur était à moi,Et moi, je l'aimais sincèrement;Je l'embrassai mainte et mainte fois,Parmi les sillons d'orge.
Je l'emprisonnai dans une étreinte passionnée.Comme son cœur battait!Béni soit cet heureux endroitParmi les sillons d'orge!Mais, par la lune et les étoiles si belles,Qui si clairement brillaient sur cette heure,Elle bénira toujours cette nuit heureuseParmi les sillons d'orge.
J'ai été gai avec de chers camarades,J'ai été joyeux en buvant,J'ai été content en amassant du bien,J'ai été heureux en songeant;Mais, tous les plaisirs que j'ai jamais vus,Quand on les doublerait trois fois,Cette heureuse nuit les valait tousParmi les sillons d'orge[123].
Et, après chaque strophe, le refrain reprend et court à travers la pièce comme un frémissement d'épis.
Les sillons de blé et les sillons d'orge,Les sillons de blé sont beaux;Je n'oublierai pas cette nuit heureuseAvec Annie, parmi les sillons!
À ce jeu dangereux, ce qui devait arriver, arriva. Une des servantes de la ferme devint enceinte. Elle tomba, éblouie par ces yeux noirs si puissants, et séduite par cette voix aux accents d'une éloquence étrange. Ce qu'il ressentit, quand la malheureuse éperdue vint lui confier le terrible secret dut être affreux. Le père allait se mourant, ce serait un coup sûrement mortel que cette faute de son fils, si grande. Ses derniers jours en seraient affligés. Et les larmes dans les yeux de la mère, la désolation dans toute la maison! En même temps quel remords d'avoir perdu cette enfant! Quel châtiment que la vue de cette figure chaque jour plus attristée et plus pâle! Ce fut un temps de cruelles réflexions. Il les a dépeintes lui-même, en quelques vers écrits à la hâte dans le journal intime qu'il tenait à cette époque, et où éclate un cri douloureux de repentir.
De tous les maux nombreux qui blessent notre paix,Qui pressent l'âme ou tordent l'esprit d'angoisses,Sans comparaison, les pires sont ceuxQue nous devons à nos folies ou à nos crimes.Dans toutes les autres circonstances, l'espritPeut dire ceci: «Ce ne fut pas ma faute.»Mais quand à la souffrance du malheurS'ajoute cet aiguillon: «Blâme ta propre folie!»Quand, ce qui est pire encore, s'ajoutent les morsures du remords,La conscience qui vous torture et vous ronge d'avoir fait une faute,Une faute peut-être où nous avons attiré les autres,Les jeunes, les innocents qui vous ont trop aimés;Que dis-je? Quand leur amour même a été la cause de leur ruine,Ô Enfer brûlant! dans tout ton arsenal de tourmentsIl n'y a pas une lanière plus déchirante[124]!
De tous les maux nombreux qui blessent notre paix,Qui pressent l'âme ou tordent l'esprit d'angoisses,Sans comparaison, les pires sont ceuxQue nous devons à nos folies ou à nos crimes.Dans toutes les autres circonstances, l'espritPeut dire ceci: «Ce ne fut pas ma faute.»Mais quand à la souffrance du malheurS'ajoute cet aiguillon: «Blâme ta propre folie!»
Quand, ce qui est pire encore, s'ajoutent les morsures du remords,La conscience qui vous torture et vous ronge d'avoir fait une faute,Une faute peut-être où nous avons attiré les autres,Les jeunes, les innocents qui vous ont trop aimés;Que dis-je? Quand leur amour même a été la cause de leur ruine,Ô Enfer brûlant! dans tout ton arsenal de tourmentsIl n'y a pas une lanière plus déchirante[124]!
C'était le remords poignant d'une première séduction. Il n'avait pas encore pris son parti de faire souffrir par l'amour celles qui l'aimaient. Plus ou moins vite, les séducteurs y arrivent et s'accoutument à meurtrir les cœurs, comme les chasseurs se font à étouffer dans leurs mains les oiseaux sanglants. Mais les cris des premières victimes font mal et troublent l'âme. Burns avait ressenti cette amertume. Cependant, avec la lâche adresse du cœur humain à forger des excuses à ses fautes, il ne tarda pas bientôt à atténuer à ses propres yeux le mal qu'il causait et sa responsabilité. C'étaient de ces réflexions générales, au moyen desquelles on essaye de se consoler d'avoir, par passion ou faiblesse, méchamment agi. Qu'on compare aux vigoureux reproches dont il se flagellait lui-même, cette sorte d'indulgence universelle réclamée pour tous, afin d'en profiter soi-même.
J'ai souvent observé, dans le cours de mon expérience de la vie humaine, que chaque homme, même le plus mauvais, a en lui quelque chose de bon; bien que ce ne soit souvent qu'une disposition de constitution qui l'incline vers telle ou telle vertu: c'est de cette disposition que dépendent également un grand nombre de nos vices; personne ne saurait dire combien. C'est pourquoi aucun homme ne peut dire à quel point un autre homme que lui-même peut, en stricte justice, être appelé méchant. Que celui d'entre nous qui est le plus noté pour la stricte régularité de sa conduite examine impartialement combien de ses vertus il doit à sa constitution et à son éducation, et de combien de vices il a été exempt, non par suite de soins, de vigilance, mais par manque d'occasions ou parce qu'une circonstance accidentelle est intervenue; qu'il examine à combien de faiblesses humaines il a échappé, parce qu'il n'était pas sur le chemin de ces tentations; qu'il considère ce qui souvent, sinon toujours, pèse plus que tout le reste, combien il doit de la bonne opinion du monde, à ce que le monde ne le connaît pas tout entier; je dis que celui qui réfléchirait à tout cela, regarderait les faiblesses, que dis-je! les fautes et les crimes de tous les hommes qui l'entourent, avec l'œil d'un frère[125].
Voilà bien des défaillances excusées ou du moins atténuées. Il y a loin de ce plaidoyer à la condamnation de tout à l'heure. Comme les erreurs personnelles se rapetissent quand on les considère de cette façon générale! C'est peut-être le vrai point de vue des choses. Mais le cœur qui invoque ces théories est en train de se réconcilier avec ses fautes; ilest en quête d'intermédiaires entre elles et lui; il cherche, avec ces hôtesses importunes et odieuses qu'il avait d'abord chassées dans la première colère de son remords, unmodus vivendi, un prétexte à les accueillir; dont il n'est qu'à moitié la dupe. C'est une transaction où l'on perd toujours, et où l'on va sans cesse perdant. On saisit le moment où Burns y accéda, et l'on suit cette espèce d'acclimatement d'un cœur dans sa faute. Dans quelque temps, après avoir trouvé des excuses à ses erreurs, il en tirera vanité.
Cependant William Burnes approchait de sa fin. Sa constitution affaiblie par les privations, usée par le travail, minée par les inquiétudes, était à bout de résistance. La phtisie y avait pénétré. De derniers chagrins l'achevaient. Il est possible qu'il soit mort sans avoir connaissance de la faute que son fils avait commise sous son toit, et que ce calice lui ait été épargné. Avec sa rigidité religieuse, c'eût été vraiment pour lui la suprême amertume. Mais, depuis longtemps, les angoisses s'amoncelaient et s'assombrissaient de tous côtés. Il se débattait, avec des forces chaque jour plus faibles, contre des difficultés chaque jour plus lourdes, et il était facile de prévoir le moment où il serait écrasé. Il avait pris la ferme de Lochlea sur une convention orale, sans contrat écrit. Pendant quatre ans, les choses allèrent bien; mais, au bout de ce temps, un malentendu s'éleva entre lui et son propriétaire. Les discussions, les difficultés, les luttes commencèrent. Elles durèrent trois ans, amenant leurs irritations, leurs incertitudes, la fièvre consumante des procès. Elles se terminèrent par une décision qui ruinait complètement William Burnes, et le lançait, lui et sa famille, dans le dénûment, dans un gouffre de dettes[126]. C'en était trop. Cela acheva de le briser. De quelle tristesse il a fallu que cette période de leur vie fût remplie, pour que Burns ait pu écrire ces terribles paroles et savoir gré à la mort de lui avoir ravi son père. «Après avoir été ballotté et entraîné pendant trois ans dans le gouffre des procès, mon père fut sauvé de la prison par une phthisie qui, après deux années de promesses, entra avec bonté et l'emporta la où les impies cessent d'exciter des tumultes et où trouvent le repos ceux dont les forces sont usées[127].»
Bien qu'épuisé de souffrances et assailli de tourments, le père resta pareil à lui-même, calme, bon, un peu plus sombre, un peu plus silencieux peut-être, préoccupé jusqu'au bout de l'instruction de ses enfants. Les fils étaient maintenant des hommes; mais la seconde fille était encore toute jeune. Elle avait pour occupation de faire paître le bétail peunombreux de la ferme. Il allait la rejoindre et s'asseyant près d'elle, car il était épuisé par la moindre marche, il lui disait les noms des herbes et des fleurs sauvages qui poussaient alentour[128]. À travers les souvenirs attendris de ses enfants, on a la vision mélancolique de cet homme, portant l'air morne et absorbé des paysans moribonds qu'on voit parfois dans les champs, les yeux fixés sur le sol que le seul attrait et la joie puissante de leur vie a été de remuer. Quand leurs bras amaigris les trahissent, ils sont envahis d'un profond chagrin. Leurs dernières sorties, pleines de longues et taciturnes contemplations, ont une tristesse indicible. À ce lent et douloureux détachement de la terre, où les campagnards tiennent par les racines de tout leur être, s'ajoutait pour William Burnes l'angoisse du lendemain pour les siens. Dans quelles affres cette âme puissante à souffrir et stoïque dut se consumer durant ces derniers mois! Heureusement, ce noble paysan avait pour appui une foi solide et la confiance qu'elle donne. Quand ses yeux étaient trop lassés des misères sombres et troublées d'ici-bas, il savait où les lever plus haut, pour les reposer dans une espérance sereine et lumineuse; il savait où sont les rayons qui sèchent les larmes et les attentes qui guérissent des déceptions. La foi religieuse, austère et inébranlable, était le refuge et le roc sur cette mer de troubles qu'avait été sa vie. Dans l'impression poignante et un peu révoltée que causent tant de malheurs immérités, on éprouve une sorte de soulagement à songer que les tristesses suprêmes de cet homme de bien ne furent pas délaissées de toute consolation, et qu'il portait en lui un rêve où pouvaient se réconcilier la pureté et l'affliction de sa vie.
Dès le commencement de 1783, il vit que la mort n'était plus loin. Il s'y prépara courageusement avec une sorte de calme méthodique. Quoique affaibli, il envoya lui-même ses adieux à ses plus proches parents et chargea ses fils de les transmettre pour lui à ceux qui étaient plus éloignés. Cette brave et touchante façon de se mettre en règle avec sa famille et de se tenir prêt, apparaît bien dans une lettre que Robert écrivait à son cousin James Burness, de Montrose, le fils de ce frère que William avait embrassé sur la colline quand ils s'étaient séparés au sortir de la maison paternelle. Elle est datée du 21 juin 1783.
«Mon père a reçu votre honorée du 10 courant, et comme il est depuis plusieurs mois en très pauvre santé et que, selon sa propre expression—et à la vérité, selon l'opinion de tous—il est mourant, il a, avec beaucoup de difficulté, écrit quelques lignes d'adieu à chacun de ses beaux-frères. C'est pour cette triste raison que je tiens aujourd'hui la plume pour lui, afin de vous remercier de votre bonne lettre et vous assurer que ce ne sera pas ma faute si la correspondance de mon père dans le Nord meurt avec lui.»
Et elle se termine par ces mélancoliques paroles:
«Mon père vous envoie, probablement pour la dernière fois en ce monde, ses souhaits les plus ardents pour votre réussite et votre bonheur[129].»
Il pensait dès lors mourir bientôt. Cependant il vit l'automne et une dernière fois les moissons rentrer; il passa l'hiver; il alla jusqu'au moment où les blés commencent à montrer leur verdure.
Le jour qui fut son dernier, il était seul dans sa chambre avec sa plus jeune fille en qui vécut le souvenir de la scène, et Robert. La pauvre petite pleurait. Il essaya de parler et ne put que trouver quelques mots de consolation, tels qu'on en dit aux enfants. Ils étaient faibles et comme murmurés avec peine. Il lui conseilla dans un soupir déjà lointain de «marcher dans la voie de la vertu et d'éviter le vice». Après un instant silencieux, il dit qu'il y avait quelqu'un dans la famille sur la conduite future de qui il avait des craintes. Il répéta ces paroles, comme si c'eût été là pour lui une préoccupation suprême. Robert s'approcha du lit et lui demanda: «Mon père, est-ce moi que vous voulez dire?» Le vieillard répondit que c'était lui. Robert se tourna vers la fenêtre, les joues couvertes de larmes et la poitrine tremblante de sanglots qu'il étouffait. Peut-être, avec l'attention vigilante, furtive et si aiguë des malades, son père avait-il saisi quelque indice, deviné quelque chose. Ces paroles se sont plus d'une fois représentées à l'esprit de Burns, avec amertume[130]. William Burnes expira le même jour, le 13 février 1784, dans sa soixante-troisième année. Sa vie avait été dure et inclémente comme un jour d'hiver. Il avait eu pour lot de connaître le labeur sans sa récompense et l'effort sans l'espoir du repos. Il avait tout accepté sans plainte, sans même un murmure. Il avait vécu noblement. Après tant de traverses et si peu de joie, il atteignit le calme.
On ne voulut pas qu'il dormît dans un cimetière étranger, mais dans le cimetière familier d'Alloway, près du petit cottage d'argile. Les funérailles furent faites selon une vieille coutume. Le cercueil fut suspendu entre deux chevaux qui marchaient l'un derrière l'autre. Les parents et les voisins suivaient à cheval[130]. Il fut couché à l'ombre des murs de l'église, sous le son des cloches qu'il avait connues. Sur l'humble pierre qui recouvrait sa tombe, Robert fit graver quelques vers: