Chapter 31

Ceci est le gage de l'amitié, ma jeune, belle amie,Ne refuse pas ce don,Et n'écoute pas d'une oreille inattentiveLa muse qui moralise.Puisque, assombrissant ton gai matin de vie,L'obscurité froide de la tempête est venue,(Et jamais le vent d'Est du malheurN'a brûlé plus belle fleur);Puisque les scènes gaies de la vie ne peuvent plus te charmer,Cependant il te reste beaucoup,Tu as en réserve une plus noble richesse:Lesconsolations de l'esprit!Tu as la claire approbation de toi-même,Dans le rôle conscient de l'Honneur;Et (le plus précieux don du ciel ici-bas)Le cœur fidèle de ton amitié.Les joies raffinées de la Raison et du Goût,Pour errer avec toutes les Muses;Et doublement heureux serait le PoèteS'il pouvait augmenter ces joies[1307].

Ceci est le gage de l'amitié, ma jeune, belle amie,Ne refuse pas ce don,Et n'écoute pas d'une oreille inattentiveLa muse qui moralise.

Puisque, assombrissant ton gai matin de vie,L'obscurité froide de la tempête est venue,(Et jamais le vent d'Est du malheurN'a brûlé plus belle fleur);

Puisque les scènes gaies de la vie ne peuvent plus te charmer,Cependant il te reste beaucoup,Tu as en réserve une plus noble richesse:Lesconsolations de l'esprit!

Tu as la claire approbation de toi-même,Dans le rôle conscient de l'Honneur;Et (le plus précieux don du ciel ici-bas)Le cœur fidèle de ton amitié.

Les joies raffinées de la Raison et du Goût,Pour errer avec toutes les Muses;Et doublement heureux serait le PoèteS'il pouvait augmenter ces joies[1307].

Mais en réalité ce sont là des vers qui ne prouvent pas grand'chose. Ils étaient écrits sur un volume destiné à être vu et manié dans la famille. Les lignes à Cunningham n'ont pas beaucoup plus de valeur. Burns n'allait pas écrire à un ami d'autrefois, raisonnable et récemment marié, le derniermot de ses folies. Tout au contraire faut-il plutôt y voir une façon d'expliquer et d'excuser les pièces à Chloris.

Il y a, d'autre part, des probabilités bien lourdes. On comprend que le poète se figure des rencontres, des situations, des dénouements, et brode sur un rien de flatteuses erreurs. Tous les hommes en sont là, dit-on; autant les sages que les fous. La seule différence qu'il y ait entre la multitude et lui, est qu'il crée pour ses songes une forme que les autres lui empruntent pour exprimer les leurs. Mais on comprend moins que la femme qui inspire ses fantaisies les accepte; si elle les approuve, elle est en quelque sorte sa complice. On n'est pas étonné de voir Burns s'imaginer des tableaux comme celui-ci:

Viens, laisse-moi te prendre sur mon cœur,Et dis que nous ne nous quitterons jamais;Et je mépriserai, comme une vile poussière,La richesse et les grandeurs du monde.Et si j'entends ma Jeanie avouerQue des transports semblables l'agitent,Je ne désire le bienfait de la vieQue pour vivre afin de l'aimer.Ainsi dans mes bras, avec tous ses charmes,Je serre mon précieux trésor;Je ne demande, pour ma part du ciel,Que les délices d'un pareil moment.Et par tes yeux, si doux et bleus,Je jure que je suis tien pour toujours!Et sur tes lèvres je scelle mon vœuEt jamais je ne le briserai[1308].

Viens, laisse-moi te prendre sur mon cœur,Et dis que nous ne nous quitterons jamais;Et je mépriserai, comme une vile poussière,La richesse et les grandeurs du monde.Et si j'entends ma Jeanie avouerQue des transports semblables l'agitent,Je ne désire le bienfait de la vieQue pour vivre afin de l'aimer.

Ainsi dans mes bras, avec tous ses charmes,Je serre mon précieux trésor;Je ne demande, pour ma part du ciel,Que les délices d'un pareil moment.Et par tes yeux, si doux et bleus,Je jure que je suis tien pour toujours!Et sur tes lèvres je scelle mon vœuEt jamais je ne le briserai[1308].

On est surpris qu'une jeune femme ait accepté un pareil emploi, même poétique, de sa personne et s'en soit trouvée flattée. Or, il y a la preuve que ces pièces, qui ne laissent pas d'être un peu vives, lui étaient offertes, et que parfois elle insistait pour que l'introduction de son nom marquât bien que c'était d'elle qu'il s'agissait. À propos d'une de ces chansons, Burns écrit à Thomson le passage suivant qui est très clair:

DansSiffles et je viendrai à vous, mon gars, la répétition de ce vers est fatigante pour l'oreille. Voici les quatre premières lignes de chaque strophe, telles qu'elles étaient primitivement, et ensuite ce qui à mes yeux est une amélioration:Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars;Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars;Quand même père et mère et tous en seraient furieux;Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars.À changer en:Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars,Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars,Quand même père et mère et tous en seraient furieux;Ta Janie se risquera avec toi, mon gars.De fait, une belle dame, à l'autel de laquelle, moi, le Prêtre des Neuf Sœurs, j'offre l'encens du Parnasse; une dame que les Grâces ont revêtue d'enchantement et que les Amours ont armée de l'éclair; une Belle, l'héroïne même de la chanson, insiste pour ce changement; refusez un peu ses ordres si vous l'osez[1309].

DansSiffles et je viendrai à vous, mon gars, la répétition de ce vers est fatigante pour l'oreille. Voici les quatre premières lignes de chaque strophe, telles qu'elles étaient primitivement, et ensuite ce qui à mes yeux est une amélioration:

Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars;Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars;Quand même père et mère et tous en seraient furieux;Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars.

À changer en:

Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars,Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars,Quand même père et mère et tous en seraient furieux;Ta Janie se risquera avec toi, mon gars.

De fait, une belle dame, à l'autel de laquelle, moi, le Prêtre des Neuf Sœurs, j'offre l'encens du Parnasse; une dame que les Grâces ont revêtue d'enchantement et que les Amours ont armée de l'éclair; une Belle, l'héroïne même de la chanson, insiste pour ce changement; refusez un peu ses ordres si vous l'osez[1309].

Un autre indice, fort ténu à démêler, prend de l'importance lorsqu'on l'a dégagé. À travers ces pièces à Chloris reviennent, à plusieurs reprises, des allusions aux précautions qu'il faut prendre, à la crainte qu'elle a d'être compromise. Cela est curieux, parce qu'on saisit là un trait qui n'est pas de sentiment mais qui naît des circonstances. On sent quelque chose de la réalité, qui fait saillie sous ce qu'il peut y avoir d'imaginaire dans le reste. C'est un petit fait particulier qui perce la généralité du développement littéraire; il trahit un détail de situation, qui n'a pas été inventé mais qui exista. Une des chansons dit:

Ses yeux, d'un si doux bleu, trahissentCombien elle me rend ma passion;Mais la prudence est toujours son refrain,Elle parle de rang et de convenance.Ô qui peut penser à la prudenceAvec une telle fille près de lui;Ô qui peut penser à la prudenceEn aimant comme j'aime[1310]?

Ses yeux, d'un si doux bleu, trahissentCombien elle me rend ma passion;Mais la prudence est toujours son refrain,Elle parle de rang et de convenance.

Ô qui peut penser à la prudenceAvec une telle fille près de lui;Ô qui peut penser à la prudenceEn aimant comme j'aime[1310]?

Et la chanson dont il changeait le refrain pour satisfaire une exigence de Chloris, roule toute entière sur la nécessité de ne pas se trahir.

Faites bien attention quand vous venez me faire la cour,Et ne venez que si la porte de derrière est entr'ouverte,Puis par-dessus le sautoir, et que personne ne vous voie,Venez comme si vous ne veniez pas vers moi,Venez comme si vous ne veniez pas vers moi.À l'église, au marché, partout où vous me rencontrez,Passez près de moi comme si vous vous en souciez moins que d'une mouche;Mais glissez-moi un regard de votre doux œil noir;Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas,Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas.Sans cesse dites et protestez que vous ne vous souciez pas de moi,Et quelquefois je vous permets de déprécier ma beauté un peu.Mais n'en courtisez pas d'autre, quoique en riant,De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi.De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi[1311].

Faites bien attention quand vous venez me faire la cour,Et ne venez que si la porte de derrière est entr'ouverte,Puis par-dessus le sautoir, et que personne ne vous voie,Venez comme si vous ne veniez pas vers moi,Venez comme si vous ne veniez pas vers moi.

À l'église, au marché, partout où vous me rencontrez,Passez près de moi comme si vous vous en souciez moins que d'une mouche;Mais glissez-moi un regard de votre doux œil noir;Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas,Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas.

Sans cesse dites et protestez que vous ne vous souciez pas de moi,Et quelquefois je vous permets de déprécier ma beauté un peu.Mais n'en courtisez pas d'autre, quoique en riant,De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi.De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi[1311].

Ne semble-t-il pas qu'il y ait eu entre eux une entente et presque une dissimulation? Que signifient ces paroles furtives et ces entrevues dérobées? Aussi innocentes que fussent ces relations, ce mystère seul suffirait pour leur donner l'apparence d'une faute. Il leur donnait même ce qu'il y a de culpabilité réelle dans une tromperie. C'était trop. Vis-à-vis d'une jeune fille comme Chloris et de la part d'un homme qui avait le double de son âge, c'était un jeu imprudent et blâmable, tel que peu de pères, j'imagine, le toléreraient. Ce n'était pas un sentiment assez pur pour ne pas prendre de précautions; encore moins l'était-il assez pour ignorer qu'il y a des précautions à prendre. Ce fut un marivaudage équivoque où il entra de la coquetterie d'un côté, de la convoitise de l'autre, et dans lequel Burns n'est pas aussi éloigné qu'il le pensait d'être atteint par sa propre condamnation. Il a d'ailleurs été frappé, sur ce point, par celle des autres. Allan Cunningham, qui parle de tout cet épisode avec sévérité, dit: «La beauté de Chloris a ajouté de nombreux charmes à la chanson écossaise, mais ce qui a accru la réputation du poète a diminué celle de l'homme». C'est une parole très dure.

Quoique, dans le tas d'autres caprices grossiers et anonymes, cette fantaisie fût une fleur encore embaumée de poésie, elle était bien au-dessous de ses précédentes aventures de cœur. Elle marquait un instant où inévitablement arrivent les hommes qui continuent à aimer par delà l'âge de l'amour. C'était un émoi uniquement fait de délectation, de désir, en face d'une éclosion de jeunesse, savoureuse dans sa grâce continue de mouvements et sa fraîcheur de carnation. C'est le goût d'un amateur friand devant un beau fruit luisant, velouté, rose, rougissant, virginalement somptueux, dans son lustre et son éclat premiers. Tandis que dans ses pièces à Clarinda, où l'amour est surtout d'imagination, tandis que dans ses pièces à Mary Campbell, où il fut surtout de sentiment, on ne trouve pas un seul trait qui puisse servir à reconstituer la physionomie de ces deux héroïnes, ses pièces à Jane Lorimer nous donnent son portrait avec une précision matérielle et un détail qui permettraient presque à un peintre de le rendre. Elles font un peu penser aux premières pièces à Jane Armour, mais elles sont plus matérielles encore; elles n'en ont pas l'emportement; elles ont plus d'analyse et de dilettantisme dans la contemplation. Elles sont toutes d'un coloris chaud, et chargées de termes de beauté physique et de caresses.

Ô Joli était cet églantier rosé,Qui fleurit si loin des maisons des hommes,Et jolie était celle, et oh! combien chère,Qu'il abritait du soleil couchant!Ces boutons de roses, dans la rosée matinale,Combien ils sont purs, parmi les feuilles si vertes;Mais plus pur était le vœu de l'amantQu'ils entendirent hier sous leur ombrage.Dans son bocage rude et épineux,Qu'elle est douce et belle cette rosé cramoisie;Mais l'amour est une fleur bien plus douce,Dans le sentier épineux et tortueux de la vie.Qu'une solitude sans chemin, un ruisseau sinueux,Et Chloris dans mes bras, soient à moi;Et je ne souhaite ni ne méprise le monde,Résignant également ses joies et ses chagrins[1312].

Ô Joli était cet églantier rosé,Qui fleurit si loin des maisons des hommes,Et jolie était celle, et oh! combien chère,Qu'il abritait du soleil couchant!

Ces boutons de roses, dans la rosée matinale,Combien ils sont purs, parmi les feuilles si vertes;Mais plus pur était le vœu de l'amantQu'ils entendirent hier sous leur ombrage.

Dans son bocage rude et épineux,Qu'elle est douce et belle cette rosé cramoisie;Mais l'amour est une fleur bien plus douce,Dans le sentier épineux et tortueux de la vie.

Qu'une solitude sans chemin, un ruisseau sinueux,Et Chloris dans mes bras, soient à moi;Et je ne souhaite ni ne méprise le monde,Résignant également ses joies et ses chagrins[1312].

Il ne s'agit plus là de passion avec sa dépense d'énergie, l'exaltation de tout l'être et son élévation à un plus haut frémissement intellectuel et sensible. C'est quelque chose de beaucoup plus restreint, de plus matériel, et à coup sûr d'inférieur, la simple adoration, la simple possession d'une forme jeune et charmante. En réalité, c'était le goût, fréquent, dit-on, chez les hommes mûrs ou qui mûrissent, pour la beauté dans sa première fleur. C'était le commencement de ces amours inégaux, où l'homme, dépouillé des qualités de l'amant, désire plus qu'il n'inspire, implore et n'impose plus; où son vœu n'est pas d'être aimé, mais qu'on lui permette d'aimer; où il n'existe plus de réciprocité complète, mais, de sa part, une gratitude soumise qui mène vite aux dernières soumissions. Les hommes qui entrent dans cette faiblesse sont voués à un long supplice d'inquiétude et de vaines jalousies, à la torture de sentir qu'ils doivent leur instable joie, ou à la pitié, ou à l'intérêt, ou à l'amour-propre, ou à la vanité, ou à la crainte, ou même à l'admiration et à la reconnaissance, à tout, sauf au vrai amour. Burns n'en était pas encore là. Mais c'était un commencement. Chloris n'avait guère de passion pour lui. C'était une distraction de fille complaisante et coquette, dont la manière habile et maîtresse de soi apparaît bien dans ces strophes:

Elle est jolie, verdissante, droite et grande,Et depuis longtemps tient mon cœur en servage;Et toujours il charme le fond de mon âmeLe tendre amour qui est dans son œil.Elle est friponne et maligne ma Jane,Pour dérober un regard invisible à tous;Mais prompts comme l'éclair sont les regards des amants,Lorsque le tendre amour est dans leur œil.Cela peut échapper aux petits maîtres de la cour,Cela peut échapper aux clercs très savants,Mais l'amoureux aux aguets remarque bienLe tendre amour qui est dans son œil[1313].

Elle est jolie, verdissante, droite et grande,Et depuis longtemps tient mon cœur en servage;Et toujours il charme le fond de mon âmeLe tendre amour qui est dans son œil.

Elle est friponne et maligne ma Jane,Pour dérober un regard invisible à tous;Mais prompts comme l'éclair sont les regards des amants,Lorsque le tendre amour est dans leur œil.

Cela peut échapper aux petits maîtres de la cour,Cela peut échapper aux clercs très savants,Mais l'amoureux aux aguets remarque bienLe tendre amour qui est dans son œil[1313].

Le poète était encore assez jeune pour jouer le même jeu. Ces passions d'homme âgé n'eurent pas le temps de pénétrer bien avant. Il évita ainsi les souffrances du drame qui a arraché à Shakspeare ses cris les plus cruels.

Le règne de Chloris dura du commencement de 1793 à la fin de 1795, à peu près. Il se termine brusquement, par un trait de plume irrité du poète, qui voudrait biffer ce nom des chansons où il l'a célébré. Au commencement de 1796, il écrit à Thomson:

«Dans mes chansons passées, il y a une chose qui me déplaît: c'est le nom de Chloris. Je l'avais employé comme le nom fictif d'une certaine dame; mais, en y réfléchissant, c'est une haute incongruité d'avoir une appellation grecque dans une ballade pastorale écossaise. J'ai d'autres modifications à vous proposer. Ce que vous m'avez dit de «boucles couleur de lin» est juste. Cela ne peut entrer dans une description élégante de beauté[1314]».

L'exécution était complète, non sans une colère secrète. Il semble qu'il y ait eu là comme le germe de la souffrance inévitablement attachée à ces amours disparates.

L'histoire de la pauvre Jane Lorimer est lamentable. Quelques années après ce moment de splendeur, où elle était rayonnante de beauté et fêtée dans les chansons du premier poète de son pays, son père fut ruiné. Son mari avait disparu. Elle fut obligée d'entrer dans une famille comme gouvernante. Elle vécut dans cette situation et d'autres analogues, pendant plusieurs années. Longtemps après, en 1816, elle apprit que son mari était à Brampton, où il mangeait sa quatrième ou cinquième fortune, héritée d'un parent. Elle le manqua de quelques heures. Peu après, elle fut informée qu'il était en prison pour dettes, à Carlisle. Elle désira le voir. Lorsqu'elle arriva, on lui montra le logement de Whelpdale, de l'autre côté d'un quadrangle entouré d'un cloître. En y allant, elle dépassa un homme, alourdi, légèrement paralysé et dont la marche était traînante. Au moment où elle approchait de la porte, elle entendit que cet homme prononçait son nom. «Jane», dit-il, et se reprenant aussitôt, avec un ton plus cérémonieux, «MrsWhelpdale». C'était son époux de quelques mois, changé en cet homme caduc, brisé. Il y avait de la bontédans Jane. Elle resta un mois à Carlisle, allant chaque jour à la prison rendre visite à son mari. Puis elle retourna en Écosse. Quelques mois après, il fut libéré, elle revint près de lui. Mais c'était un homme tellement perdu qu'une vie commune était impossible. Elle fut forcée de le quitter de nouveau et ne le revit plus. «Il est connu, dit Chambers, auquel ces détails sont empruntés, que cette pauvre femme sans appui fut enfin entraînée dans une faute qui lui perdit le respect de la société[1315].» Elle mena pendant quelque temps une sorte de vie errante, sur les frontières de la mendicité, ne parvenant pas à s'élever au-dessus de la position de domestique. Elle ne cessa jamais d'être élégante de tournure et belle de visage. Vers 1825, un gentleman charitable, à qui elle avait fait connaître sa détresse, s'occupa d'elle et parla d'elle dans les journaux, dans le but de lui procurer quelques secours. La dame de ce gentleman lui ayant envoyé les coupures des journaux où il était question d'elle, reçut ce billet, «dans lequel, dit Chambers, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'il y a quelque chose qui n'est pas indigne d'une héroïne poétique»:

«La Chloris de Burns est infiniment obligée à Mrs.... pour l'aimable attention qu'elle a eue de lui envoyer les extraits de journaux; elle est heureuse et flattée qu'on dise et qu'on fasse tant pour elle.Ruth fut traitée par Booz avec bonté et générosité; peut-être la Chloris de Burns pourra-t-elle avoir un bonheur semblable dans le champ des hommes de talent et de vertu[1316].»

«La Chloris de Burns est infiniment obligée à Mrs.... pour l'aimable attention qu'elle a eue de lui envoyer les extraits de journaux; elle est heureuse et flattée qu'on dise et qu'on fasse tant pour elle.

Ruth fut traitée par Booz avec bonté et générosité; peut-être la Chloris de Burns pourra-t-elle avoir un bonheur semblable dans le champ des hommes de talent et de vertu[1316].»

La dame la vit plusieurs fois et prit plaisir à sa conversation qui indiquait une pénétration naturelle d'intelligence et un jeu séduisant d'esprit. Plus tard, Jane Lorimer trouva une situation comme gouvernante. Elle eut quelques années paisibles. Mais une affection de la poitrine ruina sa santé. Elle fut obligée de se retirer dans un pauvre logement, dans une des vieilles rues d'Édimbourg. Elle languit quelque temps, vivant d'un peu de secours que lui donnait son dernier maître. Elle mourut en 1831, misérable, délaissée, ignorée. Hélas! pauvre Chloris!

À travers ces tracas, ces débauches et ces remords, la production poétique de Burns continuait. Chose surprenante, dans les interstices de cette vie délabrée et en ruines, partout jaillissaient des fleurs. Pendant ces quatre années de Dumfries, il a écrit plus de deux cents morceaux dont cent cinquante sont précieux. Il ne s'y trouve plus de pièces capitales commeTam de Shanter; plus même rien qui ressemble à laSainte-Foireou à laVision; plus même de ces jolies épîtres comme à Mossgiel. Ce sont de courts morceaux, le plus souvent de petites chansons de quelquesstrophes seulement, ce qu'il pouvait composer dans les quarts d'heure de recueillement qui lui restaient au milieu de ce gaspillage de lui-même. Elles naissaient sans interruption, les unes sur les autres; elles étaient variées à l'infini, sentimentales, touchantes, malignes ou railleuses. Il n'y avait guère de semaine où il ne lui vint entre les mains un brin de poésie, un brin menu et léger de plantes du pays, une brindille de bruyère ou de thym, une fleur de chardon, quelques feuilles de houx piquant, et quelquefois, aux jours favorisés, un rameau d'églantier. Mais tous ces riens frais, verts et parfumés, forment, réunis ensemble, un gros bouquet et une part essentielle de son œuvre.

Peut-être aurait-il moins produit, s'il avait été, comme à Mauchline, laissé à lui-même. L'impulsion intérieure était moins impérieuse; la montée de poésie moins débordante; ou tout au moins les conditions étaient moins favorables; le loisir manquait et la concentration. Il n'était plus dans cet isolement indéfini où le travail de l'inspiration a le temps de se faire, où rien ne le dérange, ne le distrait, où, dans le poète renfermé en lui-même, la tension poétique augmente jusqu'à ce qu'elle s'échappe irrésistiblement. Maintenant son corps était fatigué, son âme dispersée, son temps tiraillé et déchiré. Heureusement il vint du dehors des excitations qui ne le laissèrent pas s'oublier. Il continua sa collaboration au recueil de Johnson, lequel avançait lentement; mais surtout il se trouva engagé dans une autre entreprise du même genre qui réclama de lui plus d'activité. Au mois de septembre 1792, un nommé George Thomson, qui était commis près du Conseil de la Société pour l'Encouragement des Manufactures en Écosse, lui écrivit que, d'accord avec quelques amis comme lui épris de musique, il avait commencé à choisir et à collectionner les mélodies populaires, dans le but de les conserver et de les publier[1317]. Ils avaient engagé Pleyel «le plus agréable des compositeurs actuels», pour mettre des accompagnements à ces vieux thèmes, et pour composer, à chacun d'eux, un prélude et une conclusion, de façon à les rendre plus propres à être chantés dans les concerts. C'était donc, à la différence d'autres recueils, une entreprise avant tout musicale, une collection d'airs plutôt que de chansons. Mais certains de ces motifs n'avaient pas de paroles; d'autres en avaient d'insignifiantes, ou de grossières, ou d'indécentes. Il fallait retoucher les anciens vers ou en composer de nouveaux, là où cela était nécessaire. Thomson demandait à Burns de se charger de ce travail et de lui fournir de la poésie pour cette vieille musique[1318]. Burns accepta avec enthousiasme. Il se mit à l'œuvre aussitôt et reprit, mais avec plus d'activité et de fécondité, le travail qu'il avait commencé pour Johnson. La nécessité de fournir aux demandes de Thomson lui servit d'aiguillon; sacollaboration a fait de ce recueil un des livres de la littérature écossaise.

Pendant tout ce travail il fit preuve d'un désintéressement qui, dans les circonstances où il se trouvait, avait d'autant plus de mérite. Il était pauvre; quelques livres auraient fait une différence dans son budget et allongé les bouts pour leur permettre de se joindre. Il ne voulut cependant jamais entendre parler de rémunération. Il fut sur ce point inflexible. Dans la lettre où il lui demandait son concours, Thomson lui avait dit:

«Nous regarderons votre concours poétique comme une faveur particulière, outre que nous paierons n'importe quel prix raisonnable que vous demanderez pour nous le prêter. Le profit est pour nous une considération secondaire, et nous sommes résolus à n'épargner ni peines ni dépenses pour notre publication[1319].

Dans l'acceptation de Burns, cette offre avait pour réponse la phrase suivante:

Quant à une rémunération, vous êtes libre de regarder mes chansons comme au-dessus ou au-dessous de tout prix; car elles seront absolument l'un ou l'autre. Dans l'honnête enthousiasme avec lequel je m'embarque dans votre entreprise, parler d'argent, de gages, d'émoluments, de salaire, etc., serait une véritable prostitution d'esprit[1320].

Les choses en restèrent là pour le moment. Burns prit en main la partie littéraire, fournit chansons sur chansons, n'épargna ni ses peines, ni ses recherches, ni ses dérangements, sans compter l'inestimable contribution de son génie. La publication, grâce à lui surtout, prenait bien. Thomson voulut lui donner, non pas une rétribution, mais comme une part dans les bénéfices qui pouvaient provenir d'une œuvre dont ses vers faisaient le succès. Il le lui proposa en des termes qu'il faut citer, pour montrer combien ils avaient de tact et étaient incapables d'offenser la susceptibilité la plus prompte.

L'affaire ne dépend plus maintenant que de moi seul, les messieurs, qui au début s'étaient entendus pour avoir une part dans la publication, ayant demandé à s'en désister. Cela importe peu; il est impossible que j'y perde. Le mérite supérieur de l'œuvre fera naître une demande générale, aussitôt qu'elle sera suffisamment connue. Et quand bien même la vente en serait plus lente qu'elle ne promet de l'être, je trouverai une compensation à mon travail dans le plaisir que j'aurai pris à la musique. Je ne puis vous exprimer combien je vous suis obligé pour les exquises chansons nouvelles que vous m'envoyez; mais les remerciements, mon ami, sont un faible retour pour ce que vous avez fait. Comme je recueillerai les bénéfices de la publication, il faut que vous me permettiez de vous envoyer une légère marque de ma reconnaissance, et de la renouveler plus tard quand je le trouverai opportun. Ne me la renvoyez pas, par le Ciel! Si vous le faites, notre correspondance est finie. Cela, sans doute, ne serait pas une perte pour vous, mais cela ruinerait la publication qui, sous vos auspices, ne peut manquer d'être respectable et intéressante[1321].

Dans la lettre, Thomson avait mis une somme de cinq livres. À coup sûr on ne pouvait offrir d'une manière plus délicate. Il reçut une réponse presque courroucée, où Burns lui déclarait péremptoirement qu'il ne voulait pas entendre parler d'argent.

Je vous assure, mon cher Monsieur, que vous m'avez vraiment blessé avec votre envoi d'argent. Cela me dégrade à mes propres yeux. Toutefois, le retourner sentirait la pose et l'affectation; mais quant à continuer ce genre de trafic de débiteur à créancier, je vous le jure par l'Honneurqui couronne la statue droite de l'IntégritédeRobert Burns,au moindre mot à ce sujet, je repousserai avec indignation toutes nos relations passées, et je deviendrai, à partir de ce moment, un parfait étranger pour vous! La réputation de Burns pour la générosité de sentiment et l'indépendance d'esprit survivra, j'en ai confiance, à tous les besoins que le froid et dur métal peut satisfaire; du moins, je ferai tout pour qu'il mérite cette réputation[1322].

On s'est étonné de ces refus de Burns; il semble naturel qu'il participât aux bénéfices que pouvait rapporter cette publication. On a fait remarquer, non sans justesse, qu'il n'y a pas de différence entre recevoir l'argent de Thomson et recevoir des souscriptions pour ses poèmes[1323]. Il serait plus exact de dire qu'il n'y a pas grande différence. Il y en a une légère. Ce n'est pas une même chose d'éditer, pour son propre compte, à ses périls, ses propres œuvres, et de tirer profit de poèmes composés sans idée de gain; ou de recevoir un salaire pour les pièces qu'on apporte, et d'être payé comme un artisan en poésie. Il n'y a sans doute là rien de très éloigné du peintre qui vend son tableau, ou du sculpteur sa statue. Mais Burns n'avait pas l'idée de la carrière de l'homme de lettres. Il avait toujours composé pour lui-même, par impulsion; il lui semblait que c'était, comme il le dit, «prostituer» son génie que de s'en servir pour battre monnaie. Et ce sentiment était d'autant plus susceptible que, l'élan de production ayant un peu baissé en lui et ayant besoin d'être excité par le dehors, il fallait absolument que ce mobile fût désintéressé, pour ne pas ressembler à un mobile d'argent. Sa poésie c'était son âme qui s'envolait, il la donnait, il ne la vendait pas, pas plus qu'il n'eût songé à vendre son rire ou son éloquence. Et il y avait encore une autre raison qui lui fait honneur également. Il considérait l'entreprise de Thomson comme une œuvre patriotique, désintéressée, destinée à préserver le trésor musical de l'Écosse. Il lui paraissait presque sacrilège de tirer profit de ce dévoûment à une des gloires de la patrie calédonienne. C'est comme si on voulait payer à un patriote son patriotisme, et estimer en espèces ses soins, ses démarches, ses discours, pour l'honneur du pays. C'était après tout une noble susceptibilité.

La qualité de cette production était toujours la même; on est surprisde la fraîcheur que les visions conservaient dans cette âme ternie par les chagrins et où les excès laissaient si souvent leurs dégoûts. Jamais sa poésie n'a eu plus d'éclat. Sa main d'ouvrier était alors d'une justesse et d'une précision achevées. À cette période appartiennent les dernières pièces à Clarinda, le groupe des pièces à Chloris, l'ode deBruce à Bannockburn, leRetour du soldat, et tant de chansons qui sont de brefs chefs-d'œuvre. Il n'a rien écrit de plus délicat. S'il a produit des pièces de plus grande force et de plus large allure, il n'en a pas d'un travail plus fini et d'un sentiment artistique plus sûr. Sans doute ce n'était plus la trombe de poésie de Mossgiel, avec son mouvement et son puissant enlèvement des choses; c'était la fin d'une pluie, éparse et calme, quand la lenteur de leur chute donne aux gouttes une forme parfaite et que, par leur dispersion même, elles sont plus pénétrées de lumière, irisées, diamantées, étincelantes.

Cependant sa renommée continuait à grandir d'un double mouvement: à monter vers les plus hauts esprits et à pénétrer jusqu'aux plus humbles. Dans les rues, non seulement on chantait ses chansons, mais on mettait son nom à des chansons qui n'étaient pas de lui, pour les vendre. «J'ai vu même chanter, par les rues de Dumfries, une couple de ballades qui portaient mon nom en tête comme leur auteur, bien que ce fût la première fois que je les voyais[1324]». Sa gloire avait gagné les sommets intellectuels du pays. Son nom retentissait au Parlement, dans la bouche d'hommes qui étaient l'honneur de leur temps, comme celui d'un homme qui était l'honneur de son pays. En 1793, Curran, le grand orateur irlandais, s'écriait en parlant de l'Écosse «qu'elle était couronnée des dépouilles de tous les arts et parée de la richesse de toutes les muses, depuis les profondes et pénétrantes recherches de son Hume jusqu'à la moralité douce et plus simple, mais non moins sublime et pathétique de son Burns[1325]». Cet hommage, que nous n'avons vu relever dans aucune biographie de Burns, indique quel rang il avait insensiblement pris parmi les grands noms de son pays. Lockhart raconte qu'un peu plus tard, trop tard puisque Burns venait de mourir, Pitt disait à la table de lord Liverpool: «Je ne vois pas de vers, depuis Shakspeare, qui aient autant l'air de sortir doucement de la nature[1326]». Au moment où des pensions étaient accordées à des hommes de lettres, de talent moyen, on pouvait espérer que quelque chose se ferait pour un des plus surprenants génies de son époque. Quelques-uns de ses admirateurs s'y employèrent. Ce fut en vain. Allan Cunningham raconte que M. Addington rappela àPitt les mérites de Burns; mais Pitt «passa la bouteille à lord Melville et ne fit rien[1327]». Pendant ce temps le poète se débattait contre sa pauvreté; sa production était gênée par l'inquiétude, faute d'un peu d'argent.

On dira que les opinions de Burns et la façon dont il les exprimait n'étaient pas pour lui concilier les bonnes grâces du Ministère. Cela serait vrai si la mesure envers lui avait eu besoin d'un appoint de faveur. Mais il avait un mérite qui dépassait les autres, indiscutable; les circonstances de sa vie l'augmentaient encore. Pour faire de son succès un exemple, il ne manquait que la récompense. Ses erreurs politiques, à les juger telles, disparaissaient à côté des indiscutables leçons plus hautes qu'il répandait. Il était incontestablement de ces hommes envers qui une nation est redevable, et que, par intérêt autant que par amour-propre, elle doit soutenir. Mais les ministères se ressemblent beaucoup, en tous temps, en tous lieux, parce que les hommes sont partout et toujours les mêmes, «Si Burns avait publié dans un journal quelques libelles sur Lepaux ou Carnot, ou un pamphlet vif «Sur l'État du Pays», on se serait peut-être plus occupé de lui pendant sa vie[1328]». Les hommes d'État qui n'ont pas su l'aider ont privé leur race d'œuvres plus glorieuses et plus durables qu'une bataille gagnée ou une île conquise. Ils ont failli à leurs devoirs de bons ménagers des ressources de leur patrie. C'est avec raison que, lorsque le droit de propriété des œuvres de Burns vint en discussion à la Chambre des Lords, en 1812, Earl Grey insista sur la faute d'avoir négligé un pareil génie et reprocha à lord Melville sa part dans le dénûment du poète[1329].[Lien vers la Table des matières.]

V.LES DERNIERS CHAGRINS, LES DERNIERS EXCÈS, LES DERNIÈRES LUEURS.LA FIN.

Le dénouement n'est pas loin maintenant. Nous touchons à la fin de ce jour tourmenté, clos aux premières heures de l'après-midi, sans avoir connu les sérénités du soir qui apportent l'apaisement, ni l'élargissement étoilé de la nuit, qui ouvre des espaces à l'espoir. Burns finit en pleine amertume, au plus fort de ses regrets, de ses remords, et de ses angoisses pour sa famille. Si, du moins, il avait résisté un peu plus longtemps, la vie, qui souvent est charitable et se charge des petits enfants, lui aurait peut-être montré les siens, élevés et capables de porter leur nom. Elle s'en chargea bien quand ils furent orphelins. Celal'aurait consolé, rassuré, réconcilié un peu avec lui-même. Mais le temps lui en fut refusé. Il fut implacablement frappé au moment le plus affreux que son esprit ait connu. Dans ses derniers mois, il n'existe pas de lui une parole plus gaie et plus légère, un mot moins découragé que les autres; tout y est d'une tristesse uniforme. Une même teinte morne assombrit chacun de ses instants. Et dans ses heures suprêmes, on ne trouve pas de signe d'une de ces lueurs qui éclairent parfois les fronts mourants et qui, vraies ou fausses, adoucissent les agonies. Il mourut enfermé dans l'étroite et ténébreuse prison de son désespoir. Jusqu'au dernier moment, la troupe impitoyable des soucis empêcha d'arriver jusqu'à lui une de ces visites d'anges qui, dans sa vie plus que dans toute autre, avaient été si rares et distantes entre elles, et dont sa pauvre âme avait tant besoin. C'est une navrante histoire que celle de ses dernières années.

Ce qu'il y a de plus triste encore, c'est de penser que, par sa faute, la mort était la plus heureuse issue, peut-être la seule, hors de cette impasse où il avait conduit sa vie. Carlyle l'avait bien vu et l'a dit avec sa pénétration morale et sa saisissante éloquence: «Nous sommes ici arrivés à la crise de la vie de Burns; car les choses avaient pris pour lui une telle tournure qu'elles ne pouvaient pas durer longtemps. Si l'on ne devait pas espérer d'amélioration, la nature ne pouvait plus, que pour un temps limité, continuer cette lutte sombre et affolante contre le monde et contre elle-même. Nous n'avons pas de renseignements médicaux pour savoir si une continuation de vie était à cette époque, probable pour Burns, et si sa mort doit être considérée comme un événement en partie accidentel, ou seulement comme la conséquence naturelle d'une longue série d'événements qui l'avaient précédée. Cette dernière opinion paraît la plus vraisemblable, bien qu'elle ne soit nullement certaine. En tous cas, comme nous le disions, un changement ne pouvait pas être éloigné. Trois portes de délivrance, nous semble-t-il, étaient ouvertes à Burns: une claire activité poétique, la folie ou la mort. La première, avec une vie plus longue, était encore possible, bien qu'elle ne fût pas probable; car des causes physiques commençaient à agir; et cependant Burns avait une résolution de fer, si seulement il avait pu voir et sentir que non seulement sa plus haute gloire, mais son premier devoir et le vrai remède de tous ses chagrins se trouvaient là. La seconde était encore moins probable, car son esprit fut toujours parmi les plus clairs et les plus fermes. Ainsi la troisième porte, plus douce, s'ouvrait pour lui, et il passa, non pas doucement, cependant, rapidement, dans cette contrée tranquille, où les averses de grêle et les orages de feu n'arrivent pas, et où le voyageur le plus lourdement chargé dépose enfin son fardeau[1330].»

Depuis longtemps déjà sa santé était ébranlée. Les privations de son enfance, ses fatigues de travail et d'amour, la continuité d'émotions d'une véhémence inouïe qui, sans merci, secouaient sa machine, avaient affaibli son corps d'une constitution robuste mais de fonctions désordonnées. Ses courses d'Excise par les nuits pluvieuses, ses tracas, ses excès de boissons, l'irritation sombre et ardente qui le dévorait, achevèrent de le délabrer. Dès le mois de juin 1794, il écrivait à Mrs Dunlop:

«J'ai bien peur d'être sur le point de souffrir des folies de ma jeunesse. Mes amis médecins me menacent d'une goutte volante, mais j'espère qu'ils se trompent[1331].»

Et six mois après, au commencement de 1795, il lui disait encore:

«Quelle chose pauvre est la vie! Tout récemment j'étais un enfant; l'autre jour encore, j'étais un jeune homme, et déjà je commence à sentir la fibre rigide et les jointures raides de l'âge s'emparer rapidement de mon corps[1332].»

Il n'avait que 36 ans! C'était la vieillesse anticipée, ou plutôt, c'étaient les symptômes de la maladie.

À l'assombrissement que cause chez l'homme la découverte des premiers signes de la décadence physique, s'ajouta, vers la fin de 1795, un grand chagrin. Il perdit une petite fille de trois ans qu'il aimait de toute la tendresse que les pères poètes ressentent pour leurs filles. L'enfant était chétive; on l'avait envoyée chez ses grands-parents, les Armour, pour changer d'air; à l'automne, elle y était morte. On l'avait enterrée dans le cimetière de là-bas, sans que son père pût l'embrasser. Ce fut pour lui un choc douloureux qui l'ébranla encore. Il écrivait à MrsDunlop dont le silence prolongé l'attristait:

«Hélas! Madame, je n'ai pas le moyen, en ce moment, qu'on me prive d'aucun des faibles restes de mes plaisirs. Je viens de boire profondément à la coupe de l'affliction. L'automne m'a enlevé ma seule fille et mon enfant chérie, et cela à une telle distance et en si peu de temps qu'il m'a été impossible de lui rendre les derniers devoirs[1333].»

Son chagrin paraît dans toutes ses lettres. La petite Elisabeth fait penser à l'Adda de Byron, à la Julia de Lamartine et à la Léopoldine de Victor Hugo. Il semble que cette douleur ait été réservée aux grands poètes de notre temps.

Vers le mois d'octobre 1795, une maladie, demeurée assez mystérieuse, s'abattit sur lui. Lui-même en parle comme d'une forte fièvre rhumatismale. Currie qui, par ses études médicales, était plus à même de pénétrer dans cette partie de sa vie, et qui avait reçu les confidences duDrMaxwell, par qui Burns avait été soigné, laisse entendre que le mal était d'une autre nature. Voici du reste sa déposition technique, dans toute sa précision et sa gravité. C'est en même temps ce qu'on sait de plus clair sur l'état physique de Burns.

Quoique naturellement d'une forme athlétique, Burns avait dans sa constitution les particularités et les délicatesses qui appartiennent au tempérament du génie. Il était exposé, depuis une période très jeune de sa vie, à cet arrêt dans le progrès de la digestion qui résulte d'une pensée profonde et anxieuse, et qui est quelquefois l'effet et quelquefois la cause d'une dépression de vitalité. Lié à ce désordre de l'estomac, il avait une disposition aux migraines, qui affectait plus spécialement les tempes et le globe de l'œil et qui était fréquemment accompagnée de mouvements du cœur violents et irréguliers. Doué par la nature d'une grande sensibilité de nerfs, Burns était, dans son système corporel aussi bien que mental, exposé à des impressions déréglées,—à la fièvre du corps aussi bien qu'à celle de l'esprit. Cette prédisposition à la maladie, qu'une stricte tempérance dans la diète, un exercice régulier, un sommeil solide auraient pu vaincre, fut fortifiée et enflammée par des habitudes d'une nature toute différente. Perpétuellement stimulée par l'alcool, sous l'une ou sous l'autre de ses diverses formes, l'action désordonnée du système circulatoire devint à la fin habituelle, le travail de nutrition fut incapable de pourvoir à la déperdition, et les pouvoirs vitaux commencèrent à faiblir.Plus d'une année avant sa mort, il y avait un déclin évident dans l'apparence personnelle de notre poète, et quoique son appétit se maintint, il sentait lui-même que sa constitution s'abaissait. Dans ses moments de pensée, il réfléchissait avec le regret le plus profond à son fatal acheminement, prévoyant clairement la fin vers laquelle il se hâtait, sans avoir la force de volonté nécessaire pour arrêter ou même ralentir sa course. Son caractère devint plus irritable et plus sombre; il se sauvait de lui-même dans des sociétés, souvent de l'espèce la plus basse. Et dans cette compagnie, on franchissait vite ce moment des réunions joyeuses où le vin augmente la sensibilité et excite la bienveillance, pour arriver au moment qui est au delà et sur lequel régnait généralement la passion sans contrôle et sans frein. Celui qui souffre la pollution de l'ivresse, comment échappera-t-il à une autre pollution? Abstenons-nous de mentionner des erreurs sur lesquelles la délicatesse et l'humanité tirent un voile[1334].

Quoique naturellement d'une forme athlétique, Burns avait dans sa constitution les particularités et les délicatesses qui appartiennent au tempérament du génie. Il était exposé, depuis une période très jeune de sa vie, à cet arrêt dans le progrès de la digestion qui résulte d'une pensée profonde et anxieuse, et qui est quelquefois l'effet et quelquefois la cause d'une dépression de vitalité. Lié à ce désordre de l'estomac, il avait une disposition aux migraines, qui affectait plus spécialement les tempes et le globe de l'œil et qui était fréquemment accompagnée de mouvements du cœur violents et irréguliers. Doué par la nature d'une grande sensibilité de nerfs, Burns était, dans son système corporel aussi bien que mental, exposé à des impressions déréglées,—à la fièvre du corps aussi bien qu'à celle de l'esprit. Cette prédisposition à la maladie, qu'une stricte tempérance dans la diète, un exercice régulier, un sommeil solide auraient pu vaincre, fut fortifiée et enflammée par des habitudes d'une nature toute différente. Perpétuellement stimulée par l'alcool, sous l'une ou sous l'autre de ses diverses formes, l'action désordonnée du système circulatoire devint à la fin habituelle, le travail de nutrition fut incapable de pourvoir à la déperdition, et les pouvoirs vitaux commencèrent à faiblir.

Plus d'une année avant sa mort, il y avait un déclin évident dans l'apparence personnelle de notre poète, et quoique son appétit se maintint, il sentait lui-même que sa constitution s'abaissait. Dans ses moments de pensée, il réfléchissait avec le regret le plus profond à son fatal acheminement, prévoyant clairement la fin vers laquelle il se hâtait, sans avoir la force de volonté nécessaire pour arrêter ou même ralentir sa course. Son caractère devint plus irritable et plus sombre; il se sauvait de lui-même dans des sociétés, souvent de l'espèce la plus basse. Et dans cette compagnie, on franchissait vite ce moment des réunions joyeuses où le vin augmente la sensibilité et excite la bienveillance, pour arriver au moment qui est au delà et sur lequel régnait généralement la passion sans contrôle et sans frein. Celui qui souffre la pollution de l'ivresse, comment échappera-t-il à une autre pollution? Abstenons-nous de mentionner des erreurs sur lesquelles la délicatesse et l'humanité tirent un voile[1334].

On a blâmé Currie d'avoir parlé. C'est à tort, puisque c'était la vérité. Personne ne peut le soupçonner de n'avoir pas aimé le pauvre poète. S'il a mentionné ce point délicat, avec la conscience de sa profession, il l'a, selon sa propre expression, «touché avec tendresse[1335]».Il a fait acte d'honnêteté et de pitié, comme un médecin qui connaît et plaint les misères humaines. C'est surtout dans une biographie comme celle de Burns, qu'il faut de la franchise; ceux qui, par des réticences ou des oublis, la défigurent, la mutilent ou la masquent, lui retirent une partie de son intérêt et de son enseignement. Ils appliquent le mensonge à la mémoire d'un homme qui le détesta et le méprisa par-dessus tout, et qui, avec toutes ses fautes, eut du moins la fierté de ne pas les dissimuler et lecourage de les reconnaître. C'est une hypocrisie indigne de ce sincère esprit[1336].

Quoi qu'il en soit de ce mal, qu'accompagna en effet une fièvre rhumatismale, ses ravages furent terribles. Pendant les derniers mois de 1795, la correspondance et les travaux de Burns furent interrompus. Il resta confiné à la chambre tout l'hiver et se releva brisé et vieilli. Au commencement de janvier 1796, il commençait à marcher un peu; il écrit:

Je commençais à peine à me remettre de la perte d'une fille unique, d'une enfant chérie, quand je suis devenu moi-même la victime d'une fièvre rhumatismale qui m'a amené sur les frontières de la tombe. Après maintes semaines de lit et de maladie, je commence seulement à me traîner ça et là[1337].

Et le 31 janvier, il écrivait à MrsDunlop, à peu près dans les mêmes termes:

Longtemps le dé a roulé indécis; enfin, après bien des semaines sur un lit de maladie, il semble avoir «tourné vie», et je commence à me traîner à travers ma chambre. Une fois même, j'ai été devant ma porte dans la rue[1338].

Ces heures de confiance n'étaient pas bien solides; c'était l'espèce de confiance qu'on montre aux autres, pendant quelque temps encore après qu'elle est à peu près morte en soi-même; par moments, il désespérait de jamais se remettre complètement:

La santé que vous me souhaitez dans votre carte de ce matin, est, je le pense, envolée de moi pour toujours[1339].

Et quelques jours après il écrivait à MrsRiddel:

Je suis si malade que j'ai à peine la force de tenir cette misérable plume sur ce misérable papier.

On a retrouvé de lui, à cette époque, un portrait qui apporte à tous ces détails un saisissant commentaire. Quel changement avec celui d'Édimbourg; vingt années d'excès et de remords auraient-elles pu produire un tel contraste? Où est le visage ouvert, jeune et confiant, qui se détachait sur des verdures, des collines lointaines et un ciel pur? Par une sorte d'intuition, l'artiste à qui l'on doit cette seconde ressemblance, au lieu de ce riant horizon, a choisi un voile de nuages menaçants et rapprochés; sur ce fond funèbre, une face vieillie, épuisée, dure, amère,avec une expression ombrageuse et farouche dans les traits, tandis que le regard conserve dans sa tristesse un fond de douceur. Sur cet ensemble flotte un air de défiance et d'inquiétude, comme de quelqu'un qui se croit toujours menacé. L'expression de cette tête douloureuse est ineffaçable; elle vous hante impérieusement et chasse de l'esprit la figure charmante du premier portrait[1340].

À la maladie, venait s'ajouter la gêne: ses souffrances se compliquaient de soucis. Vers la fin de 1795, il était obligé d'écrire au collecteur Mitchell une épître en vers, dont le manuscrit se vendrait aujourd'hui une somme considérable, pour lui emprunter une guinée.


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