Chapter 32

Ami éprouvé et loyal du PoèteQui, sans toi, pourrait mendier ou voler,Hélas! hélas! le grand diableEt toutes ses sorcièresSont en train de danser gigues et reelsDans mes pauvres poches.Je voudrais insinuer modestementQue j'ai cruellement besoin d'une guinée;Si vous voulez l'envoyer par la fillette,Ce serait très bon;Et tant que mon cœur battra de sang vivant,Je m'en souviendrai.Puisse la vieille année s'éloigner, en maugréantDe voir la nouvelle arriver gémissanteSous une double abondance de provisions,Pour toi et les tiens;Tandis que la paix et les joies domestiques couronnentTout ce tableau.POST-SCRIPTUM.Vous avez appris comme j'ai été malmené,Et par la méchante mort presque emporté;Horrible mégère! elle m'avait pris par la ceintureEt m'a durement secoué;Mais par bonheur j'ai sauté un sautoir,Et tourné un coin.Mais par cette santé, dont j'ai encore une part,Et par cette vie, dont on me promet encore un bout,De me tenir sain et entier j'aurai soinUn peu plus prudemment;Donc adieu folie, peau et poil,Une bonne fois et à toujours![1341]

Ami éprouvé et loyal du PoèteQui, sans toi, pourrait mendier ou voler,Hélas! hélas! le grand diableEt toutes ses sorcièresSont en train de danser gigues et reelsDans mes pauvres poches.

Je voudrais insinuer modestementQue j'ai cruellement besoin d'une guinée;Si vous voulez l'envoyer par la fillette,Ce serait très bon;Et tant que mon cœur battra de sang vivant,Je m'en souviendrai.

Puisse la vieille année s'éloigner, en maugréantDe voir la nouvelle arriver gémissanteSous une double abondance de provisions,Pour toi et les tiens;Tandis que la paix et les joies domestiques couronnentTout ce tableau.

POST-SCRIPTUM.

Vous avez appris comme j'ai été malmené,Et par la méchante mort presque emporté;Horrible mégère! elle m'avait pris par la ceintureEt m'a durement secoué;Mais par bonheur j'ai sauté un sautoir,Et tourné un coin.

Mais par cette santé, dont j'ai encore une part,Et par cette vie, dont on me promet encore un bout,De me tenir sain et entier j'aurai soinUn peu plus prudemment;Donc adieu folie, peau et poil,Une bonne fois et à toujours![1341]

Hélas! les promesses! Il était donc perdu irrévocablement pour être, après une telle leçon, incapable de les tenir! Il en était donc au point où la volonté cesse d'agir et où, l'instrument de toute résolution étant lui-même atteint, la dernière ressource est brisée. C'est alors la fin d'un homme! Était-ce donc la fin du poète?

Il semble qu'il en était là. Il avait paru éprouver un mieux pendant les derniers jours de janvier 1796. Une de ses premières visites fut à son endroit favori, la Taverne du Globe. Il en ressortit vers trois heures du matin, en état d'ivresse[1342]. Le froid était intense; l'air glacial le saisit et l'étourdit. Il tomba sous un passage voûté qu'on montre encore, et s'y endormit. L'humidité de l'aube le surprit dans cet engourdissement où le corps n'a même plus la réaction involontaire de la souffrance, et le pénétra. Cet accident fut suivi d'une attaque de rhumatisme qui le retint au lit environ une semaine; après cette rechute, sa maladie renouvelée fit des progrès rapides. «Alors, dit Currie, son appétit commença à décliner, sa main trembla et sa voix faiblit à la moindre émotion ou au moindre effort. Son pouls devint plus faible et plus rapide, et des douleurs dans les articulations et dans les pieds et les mains le privèrent de goûter le rafraîchissant sommeil. Trop découragé et trop au courant de sa situation réelle pour nourrir quelque espérance de guérison, il songeait sans cesse à la désolation prochaine de sa famille, et son esprit tomba dans une continuelle tristesse.» Rien n'est pénible comme de suivre, dans les rares et courtes lettres de cette période, l'envahissement de cette pensée d'une fin inévitable et prochaine. Au mois d'avril, il écrivait à Thomson:

«Hélas! mon cher Thomson, je crains qu'il ne s'écoule quelque temps avant que je n'accorde ma lyre de nouveau! «Près des fleuves de Babylone etc.» Presque sans cesse depuis ma dernière lettre, je n'ai connu l'existence que par la pression de la lourde main de la maladie, et j'ai compté le temps par les répercussions de la souffrance. Le rhumatisme, le froid et la fièvre ont formé pour moi une terrible Trinité dans l'Unité, qui fait que je ferme les yeux dans l'angoisse et que je les ouvre sans espérance. Je regarde ces jours printaniers et je dis avec le pauvre Fergusson:«Dites pourquoi un ciel indulgent a-t-il donnéLa lumière aux désolés et aux malheureux?[1343]»

«Hélas! mon cher Thomson, je crains qu'il ne s'écoule quelque temps avant que je n'accorde ma lyre de nouveau! «Près des fleuves de Babylone etc.» Presque sans cesse depuis ma dernière lettre, je n'ai connu l'existence que par la pression de la lourde main de la maladie, et j'ai compté le temps par les répercussions de la souffrance. Le rhumatisme, le froid et la fièvre ont formé pour moi une terrible Trinité dans l'Unité, qui fait que je ferme les yeux dans l'angoisse et que je les ouvre sans espérance. Je regarde ces jours printaniers et je dis avec le pauvre Fergusson:

«Dites pourquoi un ciel indulgent a-t-il donnéLa lumière aux désolés et aux malheureux?[1343]»

Vers le milieu de mai, il écrivait à Johnson:

«Vous devez probablement penser que, depuis quelque temps, je vous ai négligés vous et votre recueil, mais, hélas, la main de la souffrance, du chagrin et du souci s'est, pendant ces derniers mois, posée lourdement sur moi. L'affliction dans ma personne et dans ma famille a presque entièrement banni cette allégresse et cette vieavec lesquelles je courtisais jadis la muse rustique de l'Écosse.... Cette lente, longue et usante maladie, qui reste suspendue sur moi, j'en ai peur, mon toujours cher ami, arrêtera mon soleil avant qu'il ait atteint le milieu de sa carrière et fera passer le Poète à des sujets bien autres et plus importants que d'étudier l'éclat brillant de l'esprit et le pathétique du sentiment. Cependant, l'Espérance est le cordial du cœur humain et j'essaye de l'entretenir du mieux que je puis[1344].»

Il avait encore à cette époque des moments de confiance et, vers la même date il écrivait à Thomson qu'il avait l'espérance que la vivifiante influence de l'été qui approchait le remettrait. Mais un peu plus tard, la conscience de sa situation grandit en lui. Le 4 juin, il écrivait à Mrs Riddel, qui lui avait conseillé d'assister à un bal donné en l'honneur du jour de naissance du roi, pour montrer son loyalisme:

«Je suis dans un si misérable état de santé que je suis incapable de montrer mon loyalisme, en aucune manière. Torturé, comme je le suis, de rhumatismes, j'aborde tous les visages avec une salutation semblable à celle de Balak à Balaam: «Viens maudire Jacob! Viens détester Israël![1345]» Ainsi dirais-je: «Viens maudire ce vent d'est, viens détester ce vent du nord!» Je vous verrai peut-être samedi, mais je ne serai pas au bal. Pourquoi irais-je? «L'homme ne me plaît plus, ni la femme non plus[1346].» Pouvez-vous me procurer la chanson:Soyons tous malheureux ensemble?Si vous le pouvez, faites-le, et obligezle pauvre misérable[1347].

Le 26 juin, à la fin du mois, il écrivait à son ami Clarke une des lettres les plus navrantes qu'il ait écrites et qu'il soit possible de lire:

«Mon cher Clarke,—toujours, toujours la victime de l'affliction! Si vous voyiez le corps émacié qui maintenant tient cette plume pour vous écrire, vous ne reconnaîtriez plus votre vieil ami. Si je dois jamais me rétablir, c'est le secret de Lui, le Grand Inconnu dont je suis la créature. Hélas! Clarke, je commence à redouter le pire. Pour moi-même, je suis tranquille,—je me mépriserais si je ne l'étais pas. Mais la pauvre veuve de Burns, mais cette demi-douzaine de chers petits orphelins abandonnés! Me voici faible comme une larme de femme! Assez de ceci! c'est la moitié de mon mal!J'ai reçu votre dernière lettre contenant le billet de banque. Il arriva bien à point et je vous suis extrêmement obligé pour votre ponctualité. Il faut que je vous demande une seconde fois la même obligeance. Soyez assez bon pour m'envoyer un second billetpar retour du courrier. J'espère que je puis vous le demander sans que vous en soyez gêné et cela m'obligera sérieusement. S'il faut que je m'en aille, je laisserai derrière moi quelques amis que je regretterai tant que la conscience me restera. Je sais que je vivrai dans leur souvenir.Adieu, cher Clarke! Que je vous revoie jamais est, je le crains, hautement improbable[1348].

«Mon cher Clarke,—toujours, toujours la victime de l'affliction! Si vous voyiez le corps émacié qui maintenant tient cette plume pour vous écrire, vous ne reconnaîtriez plus votre vieil ami. Si je dois jamais me rétablir, c'est le secret de Lui, le Grand Inconnu dont je suis la créature. Hélas! Clarke, je commence à redouter le pire. Pour moi-même, je suis tranquille,—je me mépriserais si je ne l'étais pas. Mais la pauvre veuve de Burns, mais cette demi-douzaine de chers petits orphelins abandonnés! Me voici faible comme une larme de femme! Assez de ceci! c'est la moitié de mon mal!

J'ai reçu votre dernière lettre contenant le billet de banque. Il arriva bien à point et je vous suis extrêmement obligé pour votre ponctualité. Il faut que je vous demande une seconde fois la même obligeance. Soyez assez bon pour m'envoyer un second billetpar retour du courrier. J'espère que je puis vous le demander sans que vous en soyez gêné et cela m'obligera sérieusement. S'il faut que je m'en aille, je laisserai derrière moi quelques amis que je regretterai tant que la conscience me restera. Je sais que je vivrai dans leur souvenir.

Adieu, cher Clarke! Que je vous revoie jamais est, je le crains, hautement improbable[1348].

On voit, d'après cette lettre, que la gêne n'était pas loin, puisqu'il n'yavait entre elle et la maison qu'une aussi faible somme. Par une règle cynique et barbare de l'Excise, le traitement des employés incapables de continuer le service était réduit de moitié[1349]. Burns ne devait plus maintenant avoir que 35 livres par an, au moment où sa maladie réclamait plus de dépenses. Pour achever le désarroi, sa femme se trouvait enceinte, sur le point de s'aliter, incapable de le soigner. Et cinq enfants dans cette maison, à travers laquelle se traînait le spectre voûté du poète. Quel tableau et comme on comprend ses cris d'angoisse!

Dans cette misère, va et vient, attentive, active et silencieuse, une aimable figure, la dernière des figures de femmes que son souvenir évoquera. C'est une jeune fille de dix-huit ans, une orpheline, la sœur d'un des jeunes confrères de Burns[1350]. Elle s'appelait Jessy Lewars et son nom restera doucement harmonieux dans le langage écossais. Elle habitait presque en face, et voyant l'abandon de cette pauvre demeure, elle traversa la rue. Pendant tous ces longs mois, elle fut l'Ange de la maison. Elle soigna tout le monde avec un dévouement infatigable. Elle fut pour les enfants une sœur aînée, et pour la mère, une jeune sœur. Quant au poète lui-même, elle fut sa dernière vision de grâce et de jeunesse, une présence bienfaisante et consolatrice. Grâce à elle, les nuages menaçants qui l'enveloppaient de toutes parts, ne furent pas sans leur bordure argentée. Un biographe anglais l'a heureusement comparée à la petite fée «qui porta au lit également lamentable de Henri Heine quelques heures d'apaisement.»

Et lui, dans sa gratitude, reprit sa plume que sa main avait peine à tenir et composa en son honneur ses dernières pièces, presque les seules de cette période. Mais, même pour cette pure enfant, son cœur ne sut pas perdre sa longue accoutumance de revêtir ses pensées de mots d'amour, et sa reconnaissance prit la forme d'une déclaration. On dirait qu'il ne connaissait pas d'autre façon d'enchaîner dans des vers un nom féminin. Il la prit pour rendre immortel celui de la jeune fille qui le soignait. Il faut se rendre compte de cette fiction poétique et dégager le sentiment de sa forme convenue, pour qu'en lisant ces pièces charmantes l'étonnement n'interrompe pas l'admiration.

Voici la santé de qui j'aime chèrement;Voici la santé de qui j'aime chèrement;Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux,Et tendre comme leur larme d'adieu, Jessy!Bien que tu ne doives jamais être à moi,Bien que l'espoir même me soit refusé,Désespérer pour toi est plus douxQue tout le reste au monde,—Jessy.Je suis triste dans ce jour gai et brillant,Car sans espoir, je songe à tes charmes;Mais bienvenu soit le rêve du doux sommeil,Car, alors, je suis bercé dans tes bras,—Jessy.Je devine, par ton cher sourire angélique,Je devine par tes yeux où passe l'amour;Mais pourquoi exiger le tendre aveuContre le dur, le cruel décret de la Fortune,—Jessy.Voici la santé de qui j'aime chèrement!Voici la santé de qui j'aime chèrement!Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux,Et tendre comme leur larme d'adieu,—Jessy[1351].

Voici la santé de qui j'aime chèrement;Voici la santé de qui j'aime chèrement;Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux,Et tendre comme leur larme d'adieu, Jessy!

Bien que tu ne doives jamais être à moi,Bien que l'espoir même me soit refusé,Désespérer pour toi est plus douxQue tout le reste au monde,—Jessy.

Je suis triste dans ce jour gai et brillant,Car sans espoir, je songe à tes charmes;Mais bienvenu soit le rêve du doux sommeil,Car, alors, je suis bercé dans tes bras,—Jessy.

Je devine, par ton cher sourire angélique,Je devine par tes yeux où passe l'amour;Mais pourquoi exiger le tendre aveuContre le dur, le cruel décret de la Fortune,—Jessy.

Voici la santé de qui j'aime chèrement!Voici la santé de qui j'aime chèrement!Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux,Et tendre comme leur larme d'adieu,—Jessy[1351].

Un matin, il lui dit que, si elle voulait lui jouer l'air qu'elle préférait, il lui mettrait des paroles. Elle s'assit à l'épinette et joua plusieurs fois un air de vieille chanson. Il l'écouta jusqu'à ce que son oreille en fut bien pénétrée, et quelques instants après il donna à Jessy les vers suivants. C'était une pensée délicate d'envelopper de mots grâce auxquels elle deviendrait immortelle, l'air naïf auquel son âme candide avait pris le plus souvent plaisir.

Si tu étais dans le vent froid,Sur cette plaine, sur cette plaine,Mon plaid contre l'air irritéT'abriterait, t'abriterait;Ou si le dur vent du malheurSoufflait sur toi, soufflait sur toi,Ton abri serait sur mon sein,Tout à toi seule, tout à toi seule.Si j'étais dans la plus sauvage solitude,Si noire et nue, si noire et nue,Le désert serait un ParadisSi je t'avais, si je t'avais;Ou si j'étais monarque du globe,Roi près de toi, roi près de toi,Le plus pur joyau de ma couronneSerait ma reine, serait ma reine[1352].

Si tu étais dans le vent froid,Sur cette plaine, sur cette plaine,Mon plaid contre l'air irritéT'abriterait, t'abriterait;Ou si le dur vent du malheurSoufflait sur toi, soufflait sur toi,Ton abri serait sur mon sein,Tout à toi seule, tout à toi seule.

Si j'étais dans la plus sauvage solitude,Si noire et nue, si noire et nue,Le désert serait un ParadisSi je t'avais, si je t'avais;Ou si j'étais monarque du globe,Roi près de toi, roi près de toi,Le plus pur joyau de ma couronneSerait ma reine, serait ma reine[1352].

Avant de mourir, il voulut lui laisser un souvenir. À la fin de juin, il écrivit à Johnson pour lui demander les quatre volumes de sa collection. «Voulez-vous être assez obligeant pour me les faire parvenir par lapremière voiture, car je suis anxieux de les avoir bientôt!» Il les lui offrit avec ces vers:

Ils sont à toi ces volumes, douce Jessy,Et avec eux prends la prière du poète,Que le destin, sur sa plus belle page,Avec ses bienveillants et ses meilleurs présagesD'avenir heureux, inscrive ton nom.Avec la bonté native, un nom sans tache,Un peu de défiance qui veille et qui n'ignore pasQue le mal existe et que l'homme est trompeur,Nous trouvons ici-bas toutes les joies innocentes,Et tous les trésors de l'esprit;Que ce soit là ta protection et ta récompense;Ainsi prie ton fidèle ami, le barde[1353].

Jessy Lewars vécut jusqu'en 1855. Elle fut honorée à cause de sa bonté pour Burns. Quand elle mourut, elle fut enterrée tout auprès de lui et à l'ombre de son monument. Un voyageur qui visitait le cimetière de Dumfries, un jour de pluie, voyant toutes les tombes mouillées, excepté celle de Jessy Lewars que le mausolée du poète abritait, se rappela la strophe où il lui promettait de la protéger contre l'air irrité.

Ses amis rattachaient leur dernier espoir à un changement d'air. On lui conseilla les bains de mer, l'exercice dans la campagne. Il partit le 4 juillet pour Brow, hameau d'une douzaine de chaumières, sur les bords solitaires de l'estuaire de la Solway[1354]. On lui trouva une chambre dans la seule auberge du pays[1355], fréquentée surtout par les conducteurs de troupeaux qui descendent vers le sud. L'endroit est triste et écarté, au bord de longues grèves désertes, lavées par des marées troubles et jaunâtres. À l'autre extrémité de la vie, il revoyait cette mélancolie des embouchures de rivières qu'il avait connue à Irvine. Mais cette fois il n'y avait plus de révolte en lui contre la désolation des choses; sa propre tristesse était au delà de toutes celles que la nature peut présenter.

Il se trouva que Mrs Riddel était dans les environs, pour raison de santé. Le lendemain de son arrivée, elle le pria de venir dîner avec elle. Elle lui envoya sa voiture, car il était incapable de marcher. Elle a laissé, dans une lettre citée par Currie, les impressions de cette dernière entrevue.

«Son aspect me frappa quand il entra dans la chambre. L'empreinte de la mort était marquée sur ses traits. Il semblait déjà toucher au bord de l'éternité. Son premiersalut fut: «Eh bien, Madame, avez-vous quelque commission pour l'autre monde?» Je lui répondis que je ne savais lequel de nous deux y serait le plus tôt et que j'espérais qu'il vivrait encore pour écrire mon épitaphe, (j'étais alors dans un très faible état de santé). Il me regarda en face avec un air de grande bonté et exprima ce qu'il ressentait à me voir si malade, avec sa sensibilité habituelle. À table, il mangea peu ou rien et se plaignit que son estomac fût entièrement délabré. Nous eûmes une longue et sérieuse conversation sur sa situation présente et sur le terme prochain de toutes ses inquiétudes terrestres. Il parla de sa mort sans la moindre ostentation de philosophie, mais avec fermeté et émotion, comme d'un événement qui devait arriver très rapidement, et qui le préoccupait surtout parce qu'il laissait ses quatre jeunes enfants sans protection, abandonnés, et sa femme dans une situation si intéressante—elle s'attendait de jour en jour à accoucher du cinquième. Il mentionna, avec une fierté et une satisfaction visibles, les promesses de génie de son fils aîné et les marques flatteuses d'approbation qu'il avait reçues de ses maîtres. Il insista particulièrement sur les espérances qu'il concevait de la conduite et du mérite futurs de ce garçon. Son anxiété pour sa famille semblait peser lourdement sur lui. Elle était peut-être augmentée par la réflexion qu'il n'avait pas fait pour elle tout ce qu'il lui aurait été facile de faire.Abandonnant ce sujet, il témoigna un grand souci de sa renommée littéraire et particulièrement de la publication de ses œuvres posthumes. Il dit qu'il savait bien que sa mort ferait quelque bruit, et que le moindre fragment de ses écrits serait remis à la lumière, contre lui, au détriment de sa réputation future; que des lettres et des vers, écrits avec une liberté excessive et malséante et qu'il désirerait sérieusement voir ensevelis dans l'oubli, seraient passés de main en main, par une sotte vanité ou la malveillance, lorsque la crainte de son ressentiment ne serait plus là pour les retenir, pour empêcher les censures de la malignité ou les sarcasmes de l'envie de répandre leur poison sur son nom. Il regretta d'avoir écrit mainte épigramme sur des personnes contre lesquelles il ne nourrissait aucune inimitié et dont il serait affligé de blesser la réputation; et maintes pièces poétiques sans mérite qui, craignait-il, seraient lancées dans le monde, chargées de toutes leurs imperfections. À ce point de vue, il regretta d'avoir différé de mettre ses papiers en ordre. C'était maintenant un effort dont il était incapable.Il soutint la conversation avec beaucoup de suite et d'animation. J'avais rarement vu son esprit plus puissant et plus calme. Il y avait fréquemment une vivacité considérable dans ses saillies, et il y en aurait eu davantage encore si l'inquiétude et la tristesse que je ne pouvais dissimuler n'avaient refroidi la veine de plaisanterie qu'il semblait disposé à suivre.Nous nous quittâmes vers le coucher du soleil, le soir de cette journée (5 juillet). Je le revis le lendemain, et nous nous séparâmes pour ne plus nous rencontrer[1356].

«Son aspect me frappa quand il entra dans la chambre. L'empreinte de la mort était marquée sur ses traits. Il semblait déjà toucher au bord de l'éternité. Son premiersalut fut: «Eh bien, Madame, avez-vous quelque commission pour l'autre monde?» Je lui répondis que je ne savais lequel de nous deux y serait le plus tôt et que j'espérais qu'il vivrait encore pour écrire mon épitaphe, (j'étais alors dans un très faible état de santé). Il me regarda en face avec un air de grande bonté et exprima ce qu'il ressentait à me voir si malade, avec sa sensibilité habituelle. À table, il mangea peu ou rien et se plaignit que son estomac fût entièrement délabré. Nous eûmes une longue et sérieuse conversation sur sa situation présente et sur le terme prochain de toutes ses inquiétudes terrestres. Il parla de sa mort sans la moindre ostentation de philosophie, mais avec fermeté et émotion, comme d'un événement qui devait arriver très rapidement, et qui le préoccupait surtout parce qu'il laissait ses quatre jeunes enfants sans protection, abandonnés, et sa femme dans une situation si intéressante—elle s'attendait de jour en jour à accoucher du cinquième. Il mentionna, avec une fierté et une satisfaction visibles, les promesses de génie de son fils aîné et les marques flatteuses d'approbation qu'il avait reçues de ses maîtres. Il insista particulièrement sur les espérances qu'il concevait de la conduite et du mérite futurs de ce garçon. Son anxiété pour sa famille semblait peser lourdement sur lui. Elle était peut-être augmentée par la réflexion qu'il n'avait pas fait pour elle tout ce qu'il lui aurait été facile de faire.

Abandonnant ce sujet, il témoigna un grand souci de sa renommée littéraire et particulièrement de la publication de ses œuvres posthumes. Il dit qu'il savait bien que sa mort ferait quelque bruit, et que le moindre fragment de ses écrits serait remis à la lumière, contre lui, au détriment de sa réputation future; que des lettres et des vers, écrits avec une liberté excessive et malséante et qu'il désirerait sérieusement voir ensevelis dans l'oubli, seraient passés de main en main, par une sotte vanité ou la malveillance, lorsque la crainte de son ressentiment ne serait plus là pour les retenir, pour empêcher les censures de la malignité ou les sarcasmes de l'envie de répandre leur poison sur son nom. Il regretta d'avoir écrit mainte épigramme sur des personnes contre lesquelles il ne nourrissait aucune inimitié et dont il serait affligé de blesser la réputation; et maintes pièces poétiques sans mérite qui, craignait-il, seraient lancées dans le monde, chargées de toutes leurs imperfections. À ce point de vue, il regretta d'avoir différé de mettre ses papiers en ordre. C'était maintenant un effort dont il était incapable.

Il soutint la conversation avec beaucoup de suite et d'animation. J'avais rarement vu son esprit plus puissant et plus calme. Il y avait fréquemment une vivacité considérable dans ses saillies, et il y en aurait eu davantage encore si l'inquiétude et la tristesse que je ne pouvais dissimuler n'avaient refroidi la veine de plaisanterie qu'il semblait disposé à suivre.

Nous nous quittâmes vers le coucher du soleil, le soir de cette journée (5 juillet). Je le revis le lendemain, et nous nous séparâmes pour ne plus nous rencontrer[1356].

La misère le poursuivait dans cette dernière retraite de ses embarras et de ses humiliations. La seule nourriture qu'il supportât encore était une sorte de bouillie de farine d'avoine avec laquelle on lui faisait prendre du vin de Porto pour le soutenir. Sa provision de vin s'épuisa; l'aubergiste chez lequel il restait n'en vendait pas. Bien que marchant avec peine, il alla jusqu'à l'auberge du village voisin, et, posant une bouteille vide sur le comptoir, il en demanda une pleine. Quand on la lui eut apportée, il murmura à voix basse à l'hôtelier que «le diable était entré dans sabourse et qu'il en était le seul locataire[1357].» Puis prenant le cachet de sa montre, il voulut le donner en gage. Le cachet vaudrait maintenant une fortune. Il l'avait fait faire exprès et sur ses indications, c'était un cachet de poète: sur un champ d'azur, un buisson de houx avec les pipeaux et la houlette de berger en sautoir. Une alouette des bois chantait au-dessus, perchée sur un rameau de laurier. Il y avait deux devises: l'une en chef:Notes agrestes des bois; l'autre, en base:Mieux vaut humble buisson que pas d'abri. C'était son blason de noblesse poétique et sa façon de dire qu'il buvait dans son verre[1358]. L'hôtelière, voyant qu'il se préparait à le détacher, frappa du pied avec indignation pour l'en empêcher, et le mari, entrant dans son sentiment de générosité, poussa avec douceur le pauvre poète vers la porte. De plus en plus, il voyait le dénûment s'approcher de lui. Il écrivait à son ami Cunningham:

Hélas! mon ami, j'ai peur qu'avant peu la voix du barde ne soit plus entendue parmi vous! Ces huit ou dix derniers mois, j'ai été souffrant, quelquefois couché, quelquefois debout; mais pendant ces trois derniers mois, j'ai été torturé par un horrible rhumatisme qui m'a réduit presque à la dernière extrémité. Vous ne me reconnaîtriez pas si vous me voyiez maintenant. Pâle, émacié et si faible qu'il me faut parfois une aide pour me lever de ma chaise;... ma gaîté, partie! partie!... Mais je n'ai pas le courage de parler davantage à ce sujet. Les médecins me disent que ma dernière et ma seule chance est de prendre des bains de mer, la campagne et le cheval. Le diable de l'affaire est ceci: quand un employé de l'Excise est en inactivité, son salaire est réduit à 35 livres au lieu de 50. De quelle façon, au nom de l'économie, pourrais-je, avec 35 livres, me nourrir moi-même, et nourrir un cheval à la campagne avec une femme et cinq enfants à la maison? Je vous mentionne ceci parce que je voulais vous demander d'employer votre influence et celle de tous les amis que vous pourrez rassembler, afin d'obtenir des Commissaires de l'Excise qu'ils m'accordent mon traitement intégral. Je pense que vous les connaissez tous personnellement. S'ils ne m'accordent pas cela, il faudra que je dépose mes comptes et que je m'en aille véritablement enpoète[1359]. Si je ne meurs pas de maladie, il faudra que je périsse de faim[1360].

Le Conseil de l'Excise décida que le poète conserverait son traitement intégral, mais il n'en fut pas informé à temps et cette angoisse ne lui fut pas épargnée[1361].

Les bains de mer apportèrent quelque soulagement à ses souffrances; il ne paraît pas cependant en avoir conçu grand espoir; les quelques lettres qui restent de lui sont de courts adieux ou quelques recommandations dernières. Le 10 juillet, il écrivait à son frère:

«Cher frère, ce sera une triste nouvelle pour vous d'apprendre que je suisdangereusement malade et qu'il n'est pas vraisemblable que j'aille mieux. Un rhumatisme invétéré m'a réduit à un tel état de faiblesse, et mon appétit est si complètement disparu, que je puis à peine me tenir sur mes jambes. Je suis depuis une semaine aux bains de mer et je resterai ici ou chez un ami à la campagne, pendant tout l'été. Que Dieu garde ma femme et mes enfants; si je leur suis enlevé, ils seront pauvres, en vérité. J'ai contracté une ou deux dettes sérieuses, en partie par suite de ma maladie qui dure depuis bien des mois, en partie par suite de dépenses irréfléchies, quand je suis venu en ville; cela leur enlèvera trop du peu que je leur laisse entre vos mains. Rappelez-moi à ma mère[1362].»

C'était son dernier baiser à la pauvre vieille mère qui avait par lui connu de grands chagrins et une grande fierté. C'était son dernier adieu au bon Gilbert, au compagnon, au confident, au vrai ami de jadis. De ces deux frères qui s'étaient tant aimés, l'un d'eux, homme de génie, se mourait dans le dénûment; l'autre, homme d'honnêteté et de travail, luttait contre le besoin.

Il se préoccupait de la position de sa femme abandonnée à Dumfries et, le même jour, il écrivait à son beau-père, le maître-maçon de Mauchline:

«Au nom du ciel, si vous avez souci de la santé de votre fille et de ma femme, je vous en conjure, très cher Monsieur, écrivez à Fife, à Mrs Amour, de venir, si elle le peut; ma femme pense qu'elle a encore une quinzaine devant elle. Les médecins m'ordonnent,si je tiens à la vie, d'avoir recours aux bains de mer et au séjour à la campagne; il y a dix mille chances pour une que je serai à plus de douze milles d'elle quand l'heure viendra. Quelle situation pour elle, la pauvre fille, sans un ami près d'elle à un moment si sérieux.Je suis depuis une semaine à la mer, et bien que je croie en avoir tiré quelque bien, j'ai cependant des craintes sérieuses que cette affaire sera dangereuse sinon fatale[1363].»

«Au nom du ciel, si vous avez souci de la santé de votre fille et de ma femme, je vous en conjure, très cher Monsieur, écrivez à Fife, à Mrs Amour, de venir, si elle le peut; ma femme pense qu'elle a encore une quinzaine devant elle. Les médecins m'ordonnent,si je tiens à la vie, d'avoir recours aux bains de mer et au séjour à la campagne; il y a dix mille chances pour une que je serai à plus de douze milles d'elle quand l'heure viendra. Quelle situation pour elle, la pauvre fille, sans un ami près d'elle à un moment si sérieux.

Je suis depuis une semaine à la mer, et bien que je croie en avoir tiré quelque bien, j'ai cependant des craintes sérieuses que cette affaire sera dangereuse sinon fatale[1363].»

Le 12, il écrivait à Mrs Dunlop, qui laissait maintenant ses lettres sans réponse, ces quelques lignes d'adieu, touchantes, sans amertume, sans un reproche et toutes pleines du souvenir d'une longue amitié:

«Madame, je vous ai écrit si souvent sans recevoir de réponse, que je ne vous dérangerais plus, sans les circonstances dans lesquelles je me trouve. Une maladie qui a longtemps pesé sur moi, en toute probabilité, va bientôt m'envoyer au-delà «de cette frontière d'où aucun voyageur ne revient[1364].» L'amitié dont vous m'avez pendant de nombreuses années honoré était une amitié très chère à mon âme. Votre conversation et spécialement votre correspondance étaient pour moi hautement intéressantes et instructives. Avec quel plaisir j'avais coutume de déchirer le cachet! Ce souvenir ajoute une pulsation de plus à mon pauvre cœur palpitant!... Adieu!!![1365]»

Il laissait paraître par des réflexions mélancoliques, mais très calmes, qu'il n'ignorait pas où il en était. Il était allé prendre le thé chez la veuve duministre d'une paroisse voisine. Son aspect altéré avait produit un silence sympathique. Le soir était radieux, et, par la fenêtre, le soleil couchant entrait dans sa chambre. La fille du ministre, qui était grande admiratrice de Burns, craignant que cette lumière ne fût trop forte pour lui, se leva pour baisser les stores. Il devina ce qu'elle allait faire et, la regardant avec un air de grande douceur, il la remercia en ajoutant: «Oh! laissez-le briller, il ne brillera plus longtemps pour moi.»

Ce séjour dans cette solitude, sur une grève immense et nue, fut pour le poète comme une retraite, une préparation, avant la mort. Il savait que son arrêt était prononcé, que son heure était marquée et prochaine.

Il entrait dans ces jours solennels, pleins déjà d'éternité, qui relèvent plus de la mort que de la vie. Que celle-ci semble brève alors! C'était hier la maison du mont Oliphant et la dure jeunesse, le séjour à Irvine et la rencontre de Brown, les années d'apprentissage de Lochlea, les premières amours, les premières chansons, et Tarbolton avec ses réunions maçonniques! C'était hier Mossgiel, et ses mois lumineux, pour lesquels une reconnaissance vit au fond de son cœur, l'orage de Jane Armour et la fuite préparée, et le coup de soleil de gloire. C'était hier l'apothéose d'Édimbourg, la ville affolée de lui, la rencontre de Clarinda; puis une période pénible dont il ne se rend pas bien compte, mais où il sent que quelque chose aurait pu mieux tourner. C'est plus près encore, Ellisland, les revers, les joies et les tourments des nouveau-nés, les années amères de Dumfries. Et déjà le terme! Que tout cela tient peu de place! Cette vie qui, à l'autre extrémité, comme une tapisserie tendue, semblait si longue et si belle avec sa décoration de désirs et d'espoirs, est maintenant comme une tapisserie repliée, un tas petit et confus, sans signification, toutes ses scènes réduites et déformées, prêt à être enlevé. Oui, c'est déjà le terme! Avec cette promptitude, la nécessité désespérante de mourir est venue. Et pourtant il n'est qu'au bord de la maturité! Il n'a que 37 ans! Il aurait besoin de vivre pour les siens! Il porte encore tant de poésie en soi! Hélas! voici déjà les épaisses ténèbres, l'ombre de la mort est sur ses paupières, et le monde n'apparaît plus que comme un paysage qui blêmit et se fond dans un crépuscule.

Il est possible de pénétrer plus avant dans les méditations de ces dernières journées. Presque tous les hommes ont les mêmes pensées en ces suprêmes instants. Dans l'évanouissement de la vie, tant de choses jadis importantes et souhaitables sont à présent chétives, indifférentes. Tous ces désirs, ces inquiétudes, ces intérêts, ces entreprises, ces jouissances, ces attachements, ces ambitions, pour lesquels nous nous sommes montrés si diligents, tout ce tumulte, que cela est insignifiant! Nos passions, si ardentes jadis, sont comme les cendresde campements quittés, et leur suite ne sert plus qu'à marquer notre chemin vers cet endroit d'où elles semblent vaines. Tout a pâli, tout est décoloré, tout s'en va, tout est ombre et vanité! Et néanmoins, dans cette disparition, un sentiment longtemps subordonné sort de ce simulacre de notre existence, et prend de la force à mesure qu'elle s'efface, une inquiétude grandissante et forte, comment cette vanité a été employée. Ce doute finit par absorber la vie elle-même; il ne subsiste plus d'elle que cette anxiété. Étrange contradiction! L'usage de ce rien oblitéré nous devient redoutable. Ce qui faisait la vie est dissipé en fumée, en air invisible; mais le regret des actions mauvaises, le repentir des souffrances infligées, le douloureux étonnement d'avoir torturé d'autres âmes pour si peu, se lèvent. La substance de nos jours a disparu; il n'en existe plus que l'intention; elle seule semble constituer tout notre passé.

Son âme était bien faite pour éprouver fortement ces impressions. L'inanité de ce monde est le thème de la doctrine presbytérienne dont il avait, malgré tout, été nourri; et son robuste esprit, capable de s'emparer des choses, l'était aussi de les mesurer. Dans les instants où il ne s'enivrait pas d'elle, il avait toujours considéré la vie comme peu. Il y avait longtemps qu'il avait comparé l'homme à un petit faisceau de passions, d'appétits et de caprices[1366]. Le lien qui les retenait ensemble en lui allait se dénouer. Il n'en était pas davantage. D'ailleurs les joies sont si rapides! Il y avait longtemps aussi qu'il avait dit:

Hélas! qui peut désirer de nombreuses années! qu'est-ce sinon traîner l'existence jusqu'à ce que nos joies expirent graduellement et nous laissent dans une nuit de détresse; comme les ténèbres qui effacent l'une après l'autre les étoiles, de la face de la nuit, et nous abandonnent, sans un rayon de consolation, dans le désert hurlant[1367].

S'il avait tout ce qu'il faut pour trouver méprisable l'affairement de nos quelques ans, il avait en même temps une sagacité et une susceptibilité morales qui devaient lui rendre cruel l'examen du passé. Il avait toujours eu, probablement par suite de l'éducation paternelle, un vif sentiment de ses fautes. Les cris de repentir éclatent à chaque instant dans ses lettres et sont déchirants. Sa conscience avait toujours été pour lui une torture.

Il n'y a rien, dans la fabrique de l'homme, qui semble aussi inexplicable que cette chose appelée conscience. Si ce chien, dont les glapissements sont si gênants, avait le pouvoir d'empêcher le mal, il pourrait être utile; mais, au début de l'acte, ses faibles efforts sont aux bouillonnements de la passion ce que les jeunes gelées d'un matin d'automne sont à l'ardeur sans nuage du soleil levant. Et les mouvements tumultueux de la mauvaise action ne sont pas plutôt passés, que, parmi les amères conséquencesde notre folie, dans le tourbillon même de notre horreur, se dresse la conscience qui nous déchire avec les sentiments des maudits[1368].

Ces regrets, dont sa correspondance est semée, pour sincères qu'ils fussent, manquaient de quelque chose; ils étaient trop personnels. Il paraissait regretter ses égarements, pour lui plus que pour les autres. Mais les approches de la mort ne sont pas égoïstes. Dans le dépouillement progressif de notre individualité, la considération d'autrui prend du relief et s'avance vers nous. Burns put avoir alors le plein discernement des douleurs qu'il avait causées. Hélas! elles étaient nombreuses: les regards attristés de son père expirant, les larmes, à plusieurs reprises renouvelées, de sa mère, le chagrin installé à son propre foyer, des cœurs déchirés, des vies compromises ou perdues, Jenny Clow mourante dans une mansarde, Anna Clark chez sa sœur; par dessus tout l'image de la douce fille des Hautes-Terres, dont il n'avait eu le courage de confier l'histoire à personne. Ce secret surtout était sa blessure profonde. Était-il possible qu'il eût créé tant de douleurs! Est-ce lui qui avait causé ces afflictions? C'est l'instant où nous reviennent les amertumes que nous avons versées aux autres. C'est la défaite de l'homme par sa conscience. Dans la dissolution de son être, il sent clairement la méprise de la personnalité; il est plus près de l'existence commune; elle pénètre et gémit en lui, en sorte qu'il souffre des souffrances qu'il lui a faites. Lamentable aveuglement! C'est donc pour cette figure creuse et fugitive qu'il a infligé ces sacrifices! Et rien, ô cœur désabusé, ô cœur qui s'élargit dans la diminution de sa vie, rien pour compenser ces blessures et ces pleurs, que la poussière d'une bienveillance générale et des souhaits ineffectifs de bonheur universel!

Ses réflexions ne s'attardaient pas dans le passé; elles se tournaient vers le futur immédiat. Dans cette calme crainte, qui est en face de la mort la seule contenance d'une âme courageuse et réfléchie, qui peut empêcher sa pensée de prendre les devants, de le précéder vers ces ombres? Même dans les esprits les plus obscurs et les plus grossiers, même en ceux qui ne se sont jusque-là nourris que de bas réel, il se fait un effort pour rassembler un peu de clarté et de confiance. Ils éprouvent le besoin d'un viatique pour la ténébreuse aventure. Nul doute que, pendant les méditations de ces journées solennelles, Burns n'ait essayé de rassembler ce qu'il pouvait y avoir en lui de croyance éparse et d'en tirer une lumière. Eut-il, avant d'être entraîné, une conviction sur laquelle appuyer son départ de toute chose? Ces heures suprêmes que continrent-elles? la foi? ou une espérance plus vague, un peut-être optimiste? ou les troubles de l'anxiété? ou l'arrêt d'une négation?

Il avait, il le dit lui-même, été très loin dans le doute. Ensuite il s'était rapproché d'un sentiment religieux, qui néanmoins n'était pas la foi. Il ne semble pas avoir cru à la Révélation. Il parle du Christ avec révérence, mais sans adoration. Il le considère comme un intermédiaire d'origine divine. Il n'est pas très aisé de définir clairement comment il le concevait. C'est d'ailleurs une confusion qui existe chez tous ceux qui, sans trancher nettement pour l'humanité ou la divinité, essayent un compromis entre les deux et, substituant au mélange des deux natures, un mélange incompréhensible de termes divins et humains, remplacent la foi par du mysticisme philosophique. Ce n'était pas le cas chez Burns: son esprit était plus simple et moins exercé aux extases. Il est vraisemblable qu'il hésitait à aller jusqu'au bout. Il n'avait pas, du reste, les données du problème. La figure du Christ restait pour lui inexplicable, quoiqu'il lui reconnût quelque chose de surhumain.

L'Être suprême a placé l'administration immédiate de toutes ces choses, pour des fins sages et bonnes, connues de lui seul, entre les mains de Jésus-Christ, un grand personnage, dont nous ne pouvons comprendre la position envers lui, mais dont le rapport envers nous est celui d'un guide et d'un sauveur, et qui, si notre endurcissement et nos fautes n'y font obstacle, nous conduira tous, à la fin, par des voies diverses et des moyens divers, à la félicité[1369].

Et ailleurs il disait:

Jésus-Christ, toi le plus aimable des personnages! J'ai confiance que tu n'es pas un imposteur et que ta révélation de scènes heureuses d'existence, au-delà de la mort et de la tombe, n'est pas une des nombreuses duperies qui, coup sur coup, ont été pratiquées sur le crédule genre humain. J'ai confiance que, en toi, «toutes les familles de la terre seront bénies» parce qu'elles seront réunies dans un meilleur monde, dans lequel tous les liens qui ont attaché les cœurs entre eux, dans cet état présent d'existence, nous seront bien plus chers, chers au-delà de ce que nous pouvons concevoir[1370].

Et encore ceci qui est peut-être plus probant:

J'irai plus loin et j'affirmerai que, d'après la sublimité, l'excellence, la pureté de sa doctrine et de ses préceptes, avec lesquels toute la sagesse et la science accumulées de nombreux siècles antérieurs ne sauraient entrer en parallèle, quoique,en apparence, il fut lui-même le plus obscur et le plus illettré de notre espèce, à cause de cette raison, Jésus-Christ émanait de Dieu[1371].

Manifestement ce ne sont pas là des paroles de croyant. Ce n'est pas ainsi qu'on approche le double mystère de la Trinité et de l'Incarnation, ces ineffables tabernacles de la Foi. Pour les fidèles, la relation duChrist, vis-à-vis du Dieu-Père, est définie, indiscutable comme une lumière, encore que l'intelligence ne comprenne pas comment cette lumière s'est produite. L'homme qui s'exprime ainsi sur Jésus-Christ n'est pas enveloppé du respect terrifiant du dogme; il ne se sent pas en présence du Fils de Dieu, du Sauveur prédit, du Médiateur, de la Victime céleste, de l'Agneau divin; il n'est pas en posture d'adoration. Encore est-il utile de remarquer que ces passages sont écrits à des femmes pieuses, dont il ne voulait pas offenser ouvertement la croyance: le premier à Clarinda, les deux autres à MrsDunlop. Ce sont les seuls passages où paraisse le nom du Christ, et ils datent de plusieurs années avant sa mort.

À défaut d'une foi assurée et précise, il s'était fait une religion à son usage. Il y avait été amené par des considérations à peu près exclusivement humaines, par l'autorité du consentement universel et l'unanimité de la race à imaginer un au-delà.

La Religion, ma chère Amie, est la vraie consolation! une solide croyance en un état futur d'existence; proposition si manifestement probable, que, en mettant la révélation de côté, toutes les nations et tous les peuples, aussi loin que les recherches ont pénétré, y ont cru fermement, d'une façon ou d'une autre, depuis 4000 ans.En vain voudrions-nous raisonner et prétendre que nous doutons. Je l'ai fait moi-même jusqu'à un point très audacieux. Mais quand j'eus réfléchi que j'étais en opposition avec les plus ardents souhaits et les plus chères espérances des hommes bons, et que je rompais en visière avec la croyance humaine de tous les siècles, je fus honteux de ma propre conduite[1372].

La Religion, ma chère Amie, est la vraie consolation! une solide croyance en un état futur d'existence; proposition si manifestement probable, que, en mettant la révélation de côté, toutes les nations et tous les peuples, aussi loin que les recherches ont pénétré, y ont cru fermement, d'une façon ou d'une autre, depuis 4000 ans.

En vain voudrions-nous raisonner et prétendre que nous doutons. Je l'ai fait moi-même jusqu'à un point très audacieux. Mais quand j'eus réfléchi que j'étais en opposition avec les plus ardents souhaits et les plus chères espérances des hommes bons, et que je rompais en visière avec la croyance humaine de tous les siècles, je fus honteux de ma propre conduite[1372].

Et autre part, il semble moins être frappé de la vérité de la Religion que de son utilité. On dirait qu'il la considère surtout comme une façon de traverser la vie.

Cependant je suis tellement convaincu qu'une foi inébranlable dans les doctrines de la religion est nécessaire, non seulement en ce qu'elle fait de nous des hommes meilleurs, mais encore en ce qu'elle a fait des hommes plus heureux, que je prendrai bon soin que votre petit filleul et toutes les petites créatures qui me nommeront père les apprennent[1373].

De ces motifs s'était formée en lui une croyance vague, conjecturale, née d'aspirations plutôt que de raisonnements. C'était un déisme optimiste, à la façon de celui de Rousseau, moins solide pourtant. Il ne s'était pas organisé en lui: il n'était pas établi sur une analyse psychologique et édifié par une suite de déductions, comme laProfession de foi du Vicaire Savoyard. C'était quelque chose de moins logique, de moins cohérent, de mouvant. C'était un souhait qu'il prenait pour une conviction, sans y apporter de preuves, sans l'essayer même, et autour duquelflottaient par instants comme des lambeaux de la foi de son enfance. Le passage suivant, de beaucoup le plus explicite et le plus complet qu'il ait écrit sur ce sujet, peut être considéré comme l'exposé théorique de sa conception religieuse.

La Religion, mon honorée amie, est sûrement une chose simple, puisqu'elle concerne également les ignorants et les savants, les pauvres et les riches. Qu'il existe un Être suprême, incompréhensible, auquel je dois mon existence; que cet Être doive connaître intimement les opérations et le développement des ressorts intérieurs et la conduite extérieure, qui en est la conséquence, de cette Créature qu'il a faite, ce sont là, je pense, des propositions évidentes par elles-mêmes. Qu'il y ait une distinction réelle et éternelle entre le vice et la vertu, et partant que je sois une créature responsable, que, d'après la nature apparente de l'âme humaine aussi bien que d'après l'imperfection évidente, que dis-je? l'injustice certaine de l'administration des choses, à la fois dans le monde moral et matériel, il doive y avoir une scène d'existence rétributive au-delà de la tombe, ce sont là des vérités qui doivent, je pense, être reconnues par tous ceux qui se donnent un instant de réflexion[1374].

C'est, à première vue, une profession de foi suffisante pour guider dans la vie et soutenir devant la mort. En effet des hommes ont vécu et sont morts fortement avec ce credo. Mais une simple formule ne suffit pas; elle ne prend de consistance que par l'effort de démonstration, et d'étendue que par l'effort d'analyse, auxquels nous la soumettons; elle n'a d'action que par les convictions partielles et les applications quotidiennes que nous en tirons, par les combinaisons que nous en faisons avec les actes de notre vie. Une croyance ainsi obtenue peut avoir des soubassements défectueux; comme ils reposent sur la nature même de celui qui l'a édifiée, elle est pour lui irréfutable, et possède l'autorité et l'effet de la vérité. C'est ainsi qu'une vie peut s'appuyer sur une doctrine incomplète ou fausse et en recevoir son harmonie.

Mais la déclaration religieuse de Burns était loin de remplir ces conditions; elle n'était réellement qu'une formule. Elle manquait de solidité et de cohésion intellectuelles, car elle n'avait été l'objet d'aucun effort, elle n'était étayée sur aucune critique préalable, et soutenue par aucun raisonnement latéral. C'était en somme une idée acceptée par un procédé analogue à celui de la foi, de laquelle il avait élagué ce qui blessait sa raison ou gênait sa passion. Elle manquait d'efficacité morale, et c'était un autre effet de la même cause. N'ayant pas été détaillée, subdivisée, n'ayant subi aucun examen, ni personnel comme celui de certains philosophes, ni collectif et traditionnel comme celui d'une Église, elle restait à l'état nébuleux; elle n'était pas réglementée, pas codifiée; il n'en sortait rien de défini, rien d'impératif, pas un précepte positif, applicable. Elle ne fut jamais pour lui une source d'énergie morale, un livre de discipline, ellefut sans action sur sa vie. À aucune des crises où un contrôle supérieur peut nous soutenir ou nous réprimer, on ne la voit paraître. Elle ne semble pas avoir comporté à ses yeux de sanction bien nette. La sanction du châtiment n'y figure pas. La seule qu'il y introduise est une récompense, tenue en réserve pour ceux qui possédèrent pendant leur vie une bonté généreuse et une certaine disposition bienveillante envers toutes les créatures, quelles qu'aient d'ailleurs été les fautes qu'ils aient commises.

Pauvre Fergusson! s'il y a une vie au-delà de la tombe, ce qui existe, j'en ai la confiance, et s'il y a un Dieu qui gouverne toute la Nature, ce qui existe, j'en suis sûr, tu goûtes maintenant l'existence dans le monde glorieux, où le seul mérite du cœur est ce qui distingue l'homme; où les richesses, privées de leur puissance d'acheter le plaisir, retournent à la matière sordide d'où elles sont nées; où les titres et les honneurs ne sont plus que les rêveries abandonnées d'un songe vain; et où cette lourde vertu, qui est l'effet tout négatif d'une stupidité paisible, et ces folies imprudentes, quoique souvent désastreuses, qui sont les aberrations inévitables de la frêle nature humaine, seront jetées également dans l'oubli comme si elles n'avaient jamais existé[1375].

En réalité, c'était simplement une religion d'imagination, moins encore, une aspiration, un souhait. Il n'a fait que demander à un état futur la continuation de la vie présente, de ce mode de vie qui était tout pour lui: l'amour, et après celui-ci, l'amitié. Il avait besoin de croire que les tendresses et les affections d'ici-bas ne périraient pas, et, de ce rêve, il avait fait une religion, ou il avait créé une religion pour réaliser ce rêve. Le dogme principal et on peut dire le dogme unique était cette espérance dans une réunion céleste. Le passage suivant manifeste bien l'origine sentimentale et le champ très limité de cette foi:

Comme presque toutes mes opinions religieuses viennent de mon cœur, je suis merveilleusement séduit par l'idée que je pourrai conserver un tendre commerce avec l'ami chèrement aimé, et avec la maîtresse encore plus chèrement aimée qui s'en est allée pour le monde de l'esprit[1376].

Ce n'était guère qu'une façon de prolonger la vie actuelle, la vie terrestre qu'il vivait avec tant d'intensité. On a vu à propos de Mary Campbell combien cette rêverie lui était familière.

Il est trop évident qu'au moment des détresses, une religion de cette sorte ne pouvait être d'aucune utilité. Elle manquait trop de précision et de certitude; elle était trop distante et trop vague. Tant que les maux sont éloignés de nous, une foi flottante semble un remède suffisant: l'idée de la foi contrebalance l'idée du mal. Mais quand le mal prend corps, se manifeste en maux particuliers qui nous étreignent, il faut, pour qu'il naisse un soulagement, que cette foi s'exprime elle aussi enactes individuels, et qu'une suite de combats singuliers s'engage entre ses secours et nos souffrances. Cela est à ce point qu'on ne conçoit guère une religion protectrice, sans rite et sans prière. Une âme ne s'appuie pas sur de l'abstrait: elle a besoin d'invoquer quelqu'un. Il faut qu'à ses gémissements une voix réponde, et un écho, fût-il celui d'un monde, ne lui suffira jamais. Et, par ailleurs, il manquait à cette foi plus encore. Elle n'avait jamais eu d'exigence. Pour qu'une croyance fasse quelque chose pour nous, il faut que nous ayons fait quelque chose pour elle. C'est en nous contraignant à ses préceptes que nous avons pris conscience de sa puissance; plus nous lui avons offert, plus elle nous rassure; elle est forte de ce qu'elle a obtenu de nous, et elle nous rend en soutien ce que nous lui avons donné en sacrifice. La croyance de Burns ne lui avait imposé aucun devoir, elle ne pouvait lui fournir aucun refuge.

Encore si cette foi, telle quelle, avait été fixe, invariable. Mais elle était brisée par des fluctuations de doute. C'était une surface, une glace, qui se rompait par moments, quitte à se reformer ensuite.

J'ai tout le respect possible pour le monde d'outre-tombe dont on parle tant, et je souhaite que ce que la piété croit et la vertu mérite puisse être une réalité[1377].

Et ailleurs:

Peut-il être possible que, lorsque je me démettrai de cet être frêle et fiévreux, je me trouve encore dans un état d'existence consciente! Quand le dernier hoquet de l'agonie aura annoncé que je ne suis plus, à ceux qui m'ont connu et aux quelques-uns qui m'ont aimé; quand le cadavre froid, roide, inconscient, affreux, sera rendu à la terre pour être la proie de reptiles immondes et pour devenir avec le temps le sol qu'on foule aux pieds; serai-je encore tiède de vie, voyant et vu, chérissant et chéri? Ô vous, vénérables sages, et saints Flamines, y a-t-il de la probabilité dans vos conjectures, de la vérité dans vos histoires d'un autre monde au-delà de la mort; ou bien sont-elles toutes également des visions sans fondement et des fables fabriquées? S'il y a une autre vie, elle ne doit être que pour ceux qui furent justes, bienveillants, aimables, humains; quelle pensée flatteuse, alors, est un monde à venir! Plut à Dieu que je le crusse aussi fermement que je le souhaite ardemment![1378]

N'est-ce pas là, à proprement parler, le doute? Quand l'affirmation n'est pas absolue, elle perd sa vertu de sécurité. Carlyle a dit: «Il n'a pas de Religion.... Son cœur, à la vérité, est animé d'un tremblement d'adoration, mais il n'y a pas de temple dans son entendement. Il vit dans l'obscurité et dans l'ombre du doute. Sa Religion, aux meilleurs moments, est un souhait anxieux; comme celle de Rabelais, «un grand Peut-être[1379]». À son dernier moment, il pouvait répéter avec la même angoisse son cri d'interrogation qui lui revenait souvent:


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