Tandis que les vaches fraîchement vêlées beuglent au piquet,Et que les chevaux fument à la charrue ou à la herse,Sur le bord du crépuscule, je prends cette heure-ci,Pour reconnaître que je suis débiteurDu vieux Lapraik, au cœur honnête,Pour sa bonne lettre.Excédée, endolorie, les jambes lassesD'avoir jeté du blé par dessus les sillons,Ou distribué aux bidetsLeur picotin de dix heures,Ma pauvre muse plaide tristement et demandeQue je n'écrive pas.L'insouciante, la surmenée, la pauvretteEst, en ses meilleurs jours, indolente et un peu paresseuse,Elle me dit: «tu sais, nous avons été si occupésDepuis un mois et davantage,Qu'en vérité ma tête est tout étourdieEt un peu endolorie.»Ses sottes excuses me mirent en colère:«Sur ma foi, dis-je, petite sotte, chipie,J'écrirai et j'écrirai un bon coup,Cette nuit même.Ainsi tâche de ne pas faire affront à notre métierEt de rimer droit.»Et j'ai pris mon papier en un clin d'œil.Et crac! ma plume plonge dans l'encre,Je dis: «avant que je ferme l'œil,Je fais vœu de finir ma lettre.Et si tu ne veux pas la tinter en cliquetis,Par Jupiter, je récrirai en prose.»Et ainsi j'ai commencé à barbouiller, mais si c'estEn vers ou en prose ou tous les deux ensemble,Ou quelque hotch-potch qui n'est ni l'un ni l'autre,On le verra plus tard;Mais du moins j'alignerai un bout de bavardageLà , juste, sur le pouce[236].
Tandis que les vaches fraîchement vêlées beuglent au piquet,Et que les chevaux fument à la charrue ou à la herse,Sur le bord du crépuscule, je prends cette heure-ci,Pour reconnaître que je suis débiteurDu vieux Lapraik, au cœur honnête,Pour sa bonne lettre.
Excédée, endolorie, les jambes lassesD'avoir jeté du blé par dessus les sillons,Ou distribué aux bidetsLeur picotin de dix heures,Ma pauvre muse plaide tristement et demandeQue je n'écrive pas.
L'insouciante, la surmenée, la pauvretteEst, en ses meilleurs jours, indolente et un peu paresseuse,Elle me dit: «tu sais, nous avons été si occupésDepuis un mois et davantage,Qu'en vérité ma tête est tout étourdieEt un peu endolorie.»
Ses sottes excuses me mirent en colère:«Sur ma foi, dis-je, petite sotte, chipie,J'écrirai et j'écrirai un bon coup,Cette nuit même.Ainsi tâche de ne pas faire affront à notre métierEt de rimer droit.»
Et j'ai pris mon papier en un clin d'œil.Et crac! ma plume plonge dans l'encre,Je dis: «avant que je ferme l'œil,Je fais vœu de finir ma lettre.Et si tu ne veux pas la tinter en cliquetis,Par Jupiter, je récrirai en prose.»
Et ainsi j'ai commencé à barbouiller, mais si c'estEn vers ou en prose ou tous les deux ensemble,Ou quelque hotch-potch qui n'est ni l'un ni l'autre,On le verra plus tard;Mais du moins j'alignerai un bout de bavardageLà , juste, sur le pouce[236].
D'autres fois, il profite d'une après-midi de pluie qui empêche de rentrer les grains. On est au moment de la moisson:
J'y suis occupé aussi et nous y allons bon train,Mais des averses aigres, cinglantes, l'ont mouillée;Alors, j'ai pris ma vieille plume écachéeAvec beaucoup de peine,Et j'ai pris mon couteau et je l'ai tailléeTout comme un clerc[237].
Mais pendant qu'il écrit, le vent a monté, et voici qu'il est en train de culbuter les gerbes; il faut courir, aller donner un coup de main pour les redresser, car la nuit tombe. L'épître se tirera d'affaire comme elle pourra:
Mais voici nos gerbes renversées par la rafale,Et voici que le soleil clignote à l'Ouest,Il faut que je coure rejoindre les autres,Et que je quitte ma chanson;Ainsi je sous-signe en hâteVotre: Rob le vagabond[237].
Il arrive qu'il prend un instant sur le lieu même du travail et qu'il profite d'une averse qui oblige les moissonneurs à se réfugier derrière les gerbes; il improvise une épître achevée de forme et toute nourrie de pensée:
Tandis que les faucheurs se blottissent derrière les gerbes,Pour éviter l'âpre, la piquante averse,Ou courant à la débandade s'enfuient;Pour passer le tempsJe vous consacre une heureEn rime oisive[238].
Plus souvent encore il composait en labourant. «Tenir la charrue, dit Gilbert, était chez Robert une attitude favorite pour ses compositions poétiques et quelques-uns de ses meilleurs vers furent produits pendant qu'il était à ce travail[239].» Rien n'est plus caractéristique que l'origine de sa pièceà une Souris. Il labourait un champ voisin de la ferme; c'était aux labours de novembre. Le soc, en versant la glèbe, disperse un petit tas de feuilles mortes et de paille, un nid de souris. En voyant la bestiole chassée de son refuge, ruinée, s'enfuir sous la bise, sur ce terrain dénudé, une commisération prit Burns. Puis, avec ce vaste horizon attristé autour de lui, il songea à sa propre vie, à peine plus assurée, exposée aussi auxduretés. Il devint pensif et silencieux et quand, la nuit tombée, il ramena son attelage, il rapportait un des chefs-d'œuvre de la poésie anglaise[240]. L'histoire de la pièceà la Pâqueretteest analogue. Cette fois c'était aux labours d'avril; en poussant la charrue il coupa une pâquerette dont la destinée le toucha. «Ses versà la Sourisetà la Pâquerette de montagnefurent composés pendant que l'auteur tenait la charrue; je pourrais montrer l'endroit exact où chacune de ces deux pièces fut composée[241].» N'est-ce pas un tableau d'une simplicité touchante et non pas sans grandeur, que ce paysan, ce grand poète, arrêté au bout d'un sillon et songeant appuyé sur le manche de sa charrue? C'est un épisode digne de nobles Georgiques.
Le soir, dans son galetas, il écrivait les vers de la journée et la pièce nouvelle allait rejoindre les autres dans le tiroir de la petite table[242]. Le lendemain ou quelques jours après, il la récitait généralement à Gilbert. Les circonstances où ces récitations étaient faites sont aussi bien curieuses. «Ce fut je pense pendant l'été de 1784, quand dans l'intervalle de plus pénibles labeurs, lui et moi étions à arracher les mauvaises herbes du jardin, qu'il me répéta la plus grande partie de sonÉpître à Davie[243].» Et ailleurs: «Ce fut, je pense, l'hiver suivant, pendant que nous allions ensemble avec des chariots chercher du combustible pour la famille, (et je pourrais indiquer l'endroit précis) que l'auteur me répéta pour la première fois l'Adresse au Diable.[243]» Et encore ce coin de champ: «Il me répéta ces vers le lendemain après midi, tandis que j'étais à la charrue et qu'il faisait écouler l'eau hors du champ[243]». Il nous semble que ces vers récités au milieu de grossières besognes sont un dernier trait qui complète ce tableau unique.
Au fur et à mesure qu'il produisait, il prenait conscience de son génie et de sa vocation. Peu à peu il entrevoyait un but à sa vie, un but qui resta confus et souvent fut obscurci, mais d'où lui vinrent ses meilleures clartés. La pensée d'être poète s'établissait en lui, non pas poète européen, un poète qu'on lirait aux quatre coins du globe; pas même poète anglais; pas même poète écossais. Son ambition était beaucoup plus circonscrite. Pendant longtemps, toujours peut-être, à l'époque de sa grande production très sûrement, il ne songea qu'à être un poète local, il n'eut d'autre visée que de chanter le canton qu'il habitait. Son vœu le plus élevé était que le coin de pays qu'il chérissait eût aussi ses louanges quand d'autres districts de l'Écosse avaient les leurs; que les sites et les mœurs de Kyleeussent leur place dans la poésie populaire. À ses plus hauts moments, il prononçait les noms d'Allan Ramsay et de Fergusson. Sauf le génie, il a été un de ces mille poètes qui célèbrent les mérites de leur canton. Il y a un vers de Keats qui semble avoir été fait pour lui. Dans une de ces pièces où ce charmant esprit refaisait d'instinct la vie des anciens Hellènes, il parle de ces poètes qui moururent
Laissant une grande poésie à un petit clan[244].
Il avait compris, par la divination qu'il a quelquefois, l'origine toute locale de quelques-unes des plus vastes œuvres de la Grèce. Il en fut exactement ainsi de Burns. Il n'a songé qu'à être le poète d'un «petit clan». Ce fut cette ambition, et non une autre, dont on peut suivre dans son esprit l'entrée et l'affermissement.
Elle avait apparu dès la première manifestation de la poésie en lui, et on a vu que son ami Brown lui avait donné à Irvine des encouragements qui n'avaient pas été vains. Il est probable qu'elle avait peu à peu progressé dans la période de maturation qui avait suivi le retour d'Irvine. On la voit pour la première fois se montrer avec une netteté qui ne laisse plus de doute, dans le Journal qu'il avait commencé à tenir à Lochlea et qu'il continua pendant un peu de temps à Mossgiel. L'ambition y est, cette fois, bien marquée et précisée dans son existence et dans ses bornes.
Quelque plaisir que je prenne aux ouvrages de nos poètes écossais, en particulier de l'excellent Ramsay et du plus excellent Fergusson, cependant je souffre de voir d'autres régions de l'Écosse, leurs villes, rivières, bois, prairies, etc., immortalisés dans des œuvres si célèbres, tandis que ma chère contrée natale, les anciens bailliages de Carrick, Kyle et Cunningham, fameux dans les temps anciens et modernes par une race d'habitants brave et guerrière; une contrée où la Liberté civile et surtout la Liberté religieuse ont toujours trouvé leur premier soutien et leur dernier asile; une contrée qui a été le berceau de maints Philosophes, Soldats et Hommes d'État illustres, et le théâtre de maints importants événements de l'histoire d'Écosse, particulièrement d'un grand nombre des exploits du Glorieux Wallace, le sauveur de la patrie; tandis que cette contrée, dis-je, n'a jamais eu un poète écossais de quelque éminence, pour faire que les fertiles rives de l'Irvine, les bois romantiques et les scènes solitaires de l'Ayr, et la source saine et montagneuse, le cours sinueux du Doon deviennent les émules du Tay, du Forth, de l'Ettrick, de la Tweed, etc. C'est un regret auquel je serais heureux de porter remède, mais hélas! Je suis trop au-dessous de cette tâche, en génie natif et en éducation.Obscur je suis et obscur je dois rester, bien que jamais cœur de jeune poète ou de jeune soldat n'ait battu pour la renommée plus éperdument que le mien[245].
Quelque plaisir que je prenne aux ouvrages de nos poètes écossais, en particulier de l'excellent Ramsay et du plus excellent Fergusson, cependant je souffre de voir d'autres régions de l'Écosse, leurs villes, rivières, bois, prairies, etc., immortalisés dans des œuvres si célèbres, tandis que ma chère contrée natale, les anciens bailliages de Carrick, Kyle et Cunningham, fameux dans les temps anciens et modernes par une race d'habitants brave et guerrière; une contrée où la Liberté civile et surtout la Liberté religieuse ont toujours trouvé leur premier soutien et leur dernier asile; une contrée qui a été le berceau de maints Philosophes, Soldats et Hommes d'État illustres, et le théâtre de maints importants événements de l'histoire d'Écosse, particulièrement d'un grand nombre des exploits du Glorieux Wallace, le sauveur de la patrie; tandis que cette contrée, dis-je, n'a jamais eu un poète écossais de quelque éminence, pour faire que les fertiles rives de l'Irvine, les bois romantiques et les scènes solitaires de l'Ayr, et la source saine et montagneuse, le cours sinueux du Doon deviennent les émules du Tay, du Forth, de l'Ettrick, de la Tweed, etc. C'est un regret auquel je serais heureux de porter remède, mais hélas! Je suis trop au-dessous de cette tâche, en génie natif et en éducation.
Obscur je suis et obscur je dois rester, bien que jamais cœur de jeune poète ou de jeune soldat n'ait battu pour la renommée plus éperdument que le mien[245].
Ce n'est encore là qu'une ambition rêvée plus que tentée, qui inspire plutôt le regret que l'effort. Par degrés cependant elle se dégage et sefortifie. On en saisit très bien les progrès. Dans la premièreÉpître à Lapraik, écrite au commencement d'avril de cette mémorable année de 1785, elle reparaît, modeste encore. Cependant Burns n'est plus qu'à deux doigts de se donner à lui-même le nom de poète:
Je ne suis pas poète en un sens,Mais juste un rimeur, comme cela, au hasard,Et sans prétendre à la science;Et, après tout, qu'importe!Chaque fois que ma muse me fait une œillade,Je la fais tinter.Tous vos critiques peuvent hausser le nezEt dire: «Comment pouvez-vous prétendre,Vous qui connaissez à peine vers de prose,À écrire une chanson?»Mais, avec votre permission, mes savants amis,Vous avez peut-être tort.Qu'est tout votre jargon de vos écoles,Vos noms latins pour cuillers et tabourets?Si l'honnête nature vous a créés sots,Que vous servent vos grammaires?Vous auriez mieux fait de prendre une bêche, des outils,Ou un marteau à casser les cailloux.Une troupe d'imbéciles ternes et pédantsSe brouillent la tête aux classes de collège;Ils y entrent veaux, ils en sortent ânes,À dire la vérité,Et puis ils pensent grimper le Parnasse,Au moyen du Grec.Donnez-moi une étincelle d'un feu naturel,Voilà toute la science que je désire;Alors, bien que je peine à travers flaques et boues,À la charrue on au chariot,Ma muse, quoique pauvrement vêtue,Pourra toucher le cœur.Oh! une flammèche de la gaîté d'Allan (Ramsay)Ou de Fergusson, le hardi et le malin,Ou du brillant Lapraik mon ami futur,Si je puis l'obtenir,Cela serait assez de savoir pour mol,Si je pouvais l'acquérir[246].
Je ne suis pas poète en un sens,Mais juste un rimeur, comme cela, au hasard,Et sans prétendre à la science;Et, après tout, qu'importe!Chaque fois que ma muse me fait une œillade,Je la fais tinter.
Tous vos critiques peuvent hausser le nezEt dire: «Comment pouvez-vous prétendre,Vous qui connaissez à peine vers de prose,À écrire une chanson?»Mais, avec votre permission, mes savants amis,Vous avez peut-être tort.
Qu'est tout votre jargon de vos écoles,Vos noms latins pour cuillers et tabourets?Si l'honnête nature vous a créés sots,Que vous servent vos grammaires?Vous auriez mieux fait de prendre une bêche, des outils,Ou un marteau à casser les cailloux.
Une troupe d'imbéciles ternes et pédantsSe brouillent la tête aux classes de collège;Ils y entrent veaux, ils en sortent ânes,À dire la vérité,Et puis ils pensent grimper le Parnasse,Au moyen du Grec.
Donnez-moi une étincelle d'un feu naturel,Voilà toute la science que je désire;Alors, bien que je peine à travers flaques et boues,À la charrue on au chariot,Ma muse, quoique pauvrement vêtue,Pourra toucher le cœur.
Oh! une flammèche de la gaîté d'Allan (Ramsay)Ou de Fergusson, le hardi et le malin,Ou du brillant Lapraik mon ami futur,Si je puis l'obtenir,Cela serait assez de savoir pour mol,Si je pouvais l'acquérir[246].
Il y a encore bien de l'hésitation et de la crainte dans cette sortie contre les savants. On sent qu'il s'est fait à lui-même les objections qu'il réfute.Elles ne lui sont pas venues sans lui causer un peu de dépit et d'impatience. Il s'en débarrasse avec brusquerie, en prenant l'offensive et en affirmant la supériorité d'une étincelle de génie naturel sur l'huile de toutes les lampes de collèges. «Je suis trop au-dessous de cette tâche en génie natif et en éducation» avait-il écrit. Qu'importe l'éducation? Et voilà la moitié de l'obstacle écarté.
En effet, un mois après, le ton a beaucoup changé. Sans doute, Robert Burns ne se compare pas aux poètes écossais célèbres, à ceux qu'il admire le plus. Il se tient encore à distance d'eux. Mais du moins, il est bien poète cette fois; et il chantera son cher district de Kyle. C'est une résolution prise. Le rêve lointain qu'il faisait dans son journal, le chagrin qu'il éprouvait de n'avoir ni le génie ni l'instruction pour le réaliser, ont disparu. Il avait déjà reconnu que le savoir n'y était pour rien et écarté cet obstacle-là . Il comprend maintenant qu'il possède l'étincelle. Dans un mouvement fier, il déclare que Coila (c'est le nom de la personnification de Kyle) aura désormais ses poètes et ses louanges. Il en prend l'engagement dans une suite de strophes vraiment charmantes. Elles sont aussi pleines de bonne grâce, de belle humeur et de confiance tranquille, que celles du mois précédent étaient agressives et âpres. C'est qu'il déchirait alors, avec colère, la dernière objection, et qu'aujourd'hui son parti est pris.
Mon bon sens serait dans une hotte,Si je risquais l'espoir de grimperAvec Allan ou avec GilbertfieldLes talus de la renommée,Ou avec Ferguson, le jeune clercNom immortel...[247]
Mais, cette réserve faite, il le promet, il ose l'affirmer, sa contrée aura ses poètes et un de ces poètes sera lui-même.
L'antique Coila peut tressaillir de joie,Elle a désormais ses propres poètes,Des gars qui n'épargneront pas leurs chansons,Mais qui chanteront leurs lais,Jusqu'à ce que les échos redisent tousSes louanges bien chantées.Pas un poète ne pensait qu'elle valût la peineQu'on montât son nom en style mesuré:Elle gisait comme une île inconnuePrès de la Nouvelle-Hollande,Ou bien là où les Océans aux chocs farouches bouillonnentAu sud de Magellan.Ramsay et le fameux FergussonOnt donné au Forth et à la Tay un coup d'épaule;La Yarrow et la Tweed, en mainte mélodie,Résonnent par toute l'Écosse;Tandis que l'Irvine, le Lugar, l'Ayr, le Doon,Personne ne les chante.L'Ilissus, le Tibre, la Tamise et la SeineGlissent doucement en maint vers mélodieux;Mais, Willie, emboîtez-moi le pas,Redressez votre crête,Nous ferons si bien que nos rivières et ruisseaux luirontAutant que les autres.Nous chanterons de Coila les plaines et les collines,Les moors d'un brun rouge sous les clochettes des bruyères,Ses rives, ses pentes, ses cavernes, ses gorges,Où le glorieux WallaceSouvent remporta le succès, dit l'histoire,Sur les gars du sud.Au nom de Wallace, quel sang écossaisNe bouillonne pas comme une marée de printemps?Souvent nos indomptables pères ont marchéAux côtés de Wallace,Poussant toujours en avant, chaussés de sang,Ou sont morts glorieusement.Oh, doux sont les rivages et les bois de Coila,Où les linots chantent parmi les bourgeons,Où les lièvres folâtres, en bonds amoureux,Goûtent leurs amours,Tandis que par les coteaux le ramier roucouleAvec un cri plaintif[248].
L'antique Coila peut tressaillir de joie,Elle a désormais ses propres poètes,Des gars qui n'épargneront pas leurs chansons,Mais qui chanteront leurs lais,Jusqu'à ce que les échos redisent tousSes louanges bien chantées.
Pas un poète ne pensait qu'elle valût la peineQu'on montât son nom en style mesuré:Elle gisait comme une île inconnuePrès de la Nouvelle-Hollande,Ou bien là où les Océans aux chocs farouches bouillonnentAu sud de Magellan.
Ramsay et le fameux FergussonOnt donné au Forth et à la Tay un coup d'épaule;La Yarrow et la Tweed, en mainte mélodie,Résonnent par toute l'Écosse;Tandis que l'Irvine, le Lugar, l'Ayr, le Doon,Personne ne les chante.
L'Ilissus, le Tibre, la Tamise et la SeineGlissent doucement en maint vers mélodieux;Mais, Willie, emboîtez-moi le pas,Redressez votre crête,Nous ferons si bien que nos rivières et ruisseaux luirontAutant que les autres.
Nous chanterons de Coila les plaines et les collines,Les moors d'un brun rouge sous les clochettes des bruyères,Ses rives, ses pentes, ses cavernes, ses gorges,Où le glorieux WallaceSouvent remporta le succès, dit l'histoire,Sur les gars du sud.
Au nom de Wallace, quel sang écossaisNe bouillonne pas comme une marée de printemps?Souvent nos indomptables pères ont marchéAux côtés de Wallace,Poussant toujours en avant, chaussés de sang,Ou sont morts glorieusement.
Oh, doux sont les rivages et les bois de Coila,Où les linots chantent parmi les bourgeons,Où les lièvres folâtres, en bonds amoureux,Goûtent leurs amours,Tandis que par les coteaux le ramier roucouleAvec un cri plaintif[248].
À partir de ce moment son activité redouble. Ce qu'il avait déjà produit lui a inspiré la confiance qu'il vient d'exprimer, et cette confiance à son tour stimule sa production. C'est dans les mois qui suivent que s'accumulent les unes sur les autres ses œuvres capitales: laVeillée de la Toussaint, à une Souris, les Joyeux Mendiants, le Samedi soir du villageois, l'Adresse au Diable, leSalut de bonne année du fermier à sa jument, les Deux chiens, l'Ordination, et des chansons et des épîtres, tout cela vient à la suite de cette déclaration. Si bien qu'un beau jour, il reconnaît qu'il a un peu de génie naturel.
L'étoile qui gouverne mon pauvre sortM'a destiné à porter l'habit grossier,Et condamné ma fortune à n'être qu'un liard,Mais, en revanche,Elle m'a béni d'un rayon perduD'esprit rustique[249].
En sorte que de la phrase: «Je suis trop au-dessous de cette tâche en génie natif et en éducation» il ne reste plus rien désormais. Que de chemin parcouru en un an et quelques mois, car l'extrait du journal était du mois d'août 1784 et cette strophe est du début de 1786. Le vœu lointain s'est changé en ambition, l'ambition en effort, l'effort en confiance. Tous les degrés ont été gravis jusqu'à la pleine possession de soi-même et la fierté de son œuvre.
Enfin, après tant de mois de doutes, d'appréhensions, d'examens intimes, de tentatives, le jour de la claire révélation arriva, le jour de la récompense, un jour mémorable, où la déesse si longtemps adorée descendit, posa la main sur l'épaule du poète et son sourire sur son front. Oui! un jour, la chambre, la pauvre chambre nue s'emplit de clarté et une forme céleste apparut qui le salua poète et lui donna le rameau vert que les âges ne flétriront pas. C'était la consécration, la couronne de sa vie. Cette vision nous a été révélée dans un récit charmant de simplicité, de mesure et de bonne grâce, et en même temps si plein de franchise et de brave orgueil qu'il est à la fois très familier et très élevé et qu'on ne peut rien imaginer qui soit plus vrai.
Il venait de rentrer fatigué d'avoir brandi le fléau toute la journée, à l'heure où le soleil fermait son regard au fond d'un horizon neigeux. Il s'était assis tout pensif dans la chambre de derrière de la ferme pour se reposer; il était triste et accablé et «ce qui l'entourait était propre à accroître sa tristesse. Il se mit à regarder la fumée du foyer qui emplissait le vieux cottage d'argile, et faisait tousser; à écouter les rats qui couraient dans la toiture. Ce sont des heures qui entraînent l'esprit vers la mélancolie ou le passé, ce qui souvent est tout un. C'était sûrement tout un pour lui. Il se mit à songer au temps perdu, à sa jeunesse dépensée, aux occasions échappées; il prêta l'oreille à ce chœur de reproches qui court et crie derrière nous.
Dans cet air chargé de suie et de fumée,Je regardai en arrière, je réfléchis au temps perdu,Comment j'avais passé ma fleur de jeunesse,Sans rien faireQu'enfiler des balivernes ensemble par des rimes,Pour faire chanter des sots.Si j'avais seulement écouté les bons avis,Je pourrais aujourd'hui être un gros bonnet aux marchés,Ou entrer fièrement dans une banque et réglerMon compte-courant;Tandis qu'ici, à demi affolé, mi-nourri, mi-vêtu,Voilà toute ma richesse[250].
Dans cet air chargé de suie et de fumée,Je regardai en arrière, je réfléchis au temps perdu,Comment j'avais passé ma fleur de jeunesse,Sans rien faireQu'enfiler des balivernes ensemble par des rimes,Pour faire chanter des sots.
Si j'avais seulement écouté les bons avis,Je pourrais aujourd'hui être un gros bonnet aux marchés,Ou entrer fièrement dans une banque et réglerMon compte-courant;Tandis qu'ici, à demi affolé, mi-nourri, mi-vêtu,Voilà toute ma richesse[250].
Rencontre singulière: c'est, presque dans les mêmes termes, la plainte du pauvre Villon:
Bien sçay se j'eusse estudiéOu temps de ma jeunesse folle,Et à bonnes mœurs dédié,J'eusse maison et couche molle!Mais quoy! je fuyois l'escolle,Comme faict le mauvays enfant,En escrivant ceste parolle,À peu que le cueur ne me fend[251].
C'est le cri, proféré tout haut ou tout bas, de ceux qui ont gaspillé leurs premières années en billevesées et brûlé leur poudre aux moineaux, au lieu de viser un bon gibier substantiel. «Mais quoy!» est-il si raisonnable après tout? Cela avancerait bien le pauvre Villon d'avoir été un bourgeois dodu, calfeutré «lez ung brasier, en chambre bien nattée» avec dame Sydoine. Vaut-il pas mieux avoir fait la ballade des Dames du Temps jadis? Et en admettant qu'il n'en sache plus rien lui-même à l'heure qu'il est, n'est-ce pas un plaisir aussi doux de goûter ses propres vers que de «boire ypocras à jour et à nuytée[252]». Ainsi de Burns. Quand il serait devenu fermier cossu et qu'il aurait eu un crédit à la banque, vaut-il pas mieux qu'il ait fait laVisionet vécu pauvre? Et quel jour de marché ou de vente lui aurait jamais procuré une fête intérieure comme celles qui ont réjoui son âme?
Mais en ce soir d'hiver où les reproches lui bourdonnaient dans la tête, il n'en était pas là . Sur le moment, il se fâche, il s'emporte contre lui-même, il se dit des injures, lève le poing tout prêt à faire quelque serment imprudent de ne plus rimer:
Je m'agitai, murmurant «imbécile, idiot»,Et je levai en l'air ma main durcie,Pour jurer par le toit semé d'étoiles,Ou par quelque antre serment imprudent,Que désormais je serais à l'abri des rimes,Jusqu'à mon dernier souffle.
Les paroles funestes lui viennent, quand tout à coup quelque chose d'extraordinaire se passe. La porte s'ouvre et une femme apparaît. Lesstrophes qui annoncent l'entrée de la vision sont parfaites de grâce et de réalité; un autre poète aurait dépeint cette apparition sous la forme d'une allégorie, quelque chose comme une statue de monument public, très majestueuse et très banale. Mais Burns portait le vrai en ses moelles et ses extases elles-mêmes étaient faites de réalité. Aussi c'est une jolie fille qui lui apparaît, modeste, gracieuse et belle, mais, sous ses vêtements féeriques, vivante, une des filles bien prises du pays d'Ayr. Avec un jugement sûr, il a choisi le vrai symbole de sa poésie:
Quand, click! la ficelle tira le loquet,Et, dgi! la porte alla frapper le mur,Et je vis, à la flamme de mon foyerToute brillante maintenant,Une jeune fille étrangère, bien prise, jolie,M'apparaître en plein.Vous ne doutez pas que je retins mon souhait;Mon jeune serment à moitié formé fut étouffé;Je regardais effaré, comme si j'avais été effrayéDans quelque gorge sauvage,Quand, doucement, comme la modeste vertu, elle rougitEt elle entra.Des branches de houx, vertes, minces, avec leurs feuilles,Étaient tordues gracieusement autour de son front;Je la pris pour quelque muse écossaise,D'après cet emblème,Venue pour arrêter ces vœux imprudentsQui eussent été vite brisés.Une expression légère, sentimentale,Était fortement marquée sur sa face,Une grâce rustique, farouche et fine,Brillait sur elle,Ses yeux, même fixés dans le vide,Brillaient clairement d'honneur.Sa robe—en tartan brillant—coulait, descendait,Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;Et quelle jambe! ma jolie JaneSeule aurait la pareille,Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;Aucune autre n'en approchait.
Quand, click! la ficelle tira le loquet,Et, dgi! la porte alla frapper le mur,Et je vis, à la flamme de mon foyerToute brillante maintenant,Une jeune fille étrangère, bien prise, jolie,M'apparaître en plein.
Vous ne doutez pas que je retins mon souhait;Mon jeune serment à moitié formé fut étouffé;Je regardais effaré, comme si j'avais été effrayéDans quelque gorge sauvage,Quand, doucement, comme la modeste vertu, elle rougitEt elle entra.
Des branches de houx, vertes, minces, avec leurs feuilles,Étaient tordues gracieusement autour de son front;Je la pris pour quelque muse écossaise,D'après cet emblème,Venue pour arrêter ces vœux imprudentsQui eussent été vite brisés.
Une expression légère, sentimentale,Était fortement marquée sur sa face,Une grâce rustique, farouche et fine,Brillait sur elle,Ses yeux, même fixés dans le vide,Brillaient clairement d'honneur.
Sa robe—en tartan brillant—coulait, descendait,Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;Et quelle jambe! ma jolie JaneSeule aurait la pareille,Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;Aucune autre n'en approchait.
On reconnaît bien là l'amateur de beauté féminine, qui ne peut se tenir, en voyant même sa muse, de regarder si elle a la jambe bien faite. Qui sait? Ces fous de poètes seraient peut-être moins épris de la gloire, si à l'origine les hasards du langage en avaient fait un mot masculin.
Par dessus sa robe de tartan, c'est-à -dire de cette étoffe quadrillée quiest l'élément principal du costume calédonien, la jeune inconnue porte un large manteau de couleur verdâtre, dont le lustre est moiré de lumières profondes et d'ombres. Il est orné de broderies étranges qui représentent le pays d'Ayr: on y voit des montagnes, des vagues qui marquent la côte, des fleuves, des villes. Il est parsemé en outre de scènes où figurent ceux qui ont illustré ou défendu ce coin de terre écossaise. En sorte que les plis changeants du manteau montrent tantôt une scène tantôt une autre, et font varier, avec les mouvements de celle qui le porte, les images dont il est brodé.
Tandis que le poète stupéfait la regarde, l'apparition s'adresse à lui. Elle répond du premier coup aux inquiétudes et aux amertumes dont il était assailli; ses paroles ont une douceur chaste et une autorité dont le poète se rend compte. Ce n'est déjà plus la fille au corps gracieux; en un instant, il en est venu à employer des mots qui ne connaissent plus que le respect.
Avec un songement profond, un regard étonné,Je regardais cette beauté qui semblait céleste:Un murmure, un battement de cœur me donnait témoignageD'une parenté secrète;Quand avec l'air d'une sœur aînéeElle me salua:«Salut, mon poète, inspiré par moi,Vois en moi ta muse native,Ne te plains plus que ton lot soit durSi pauvre et si humble!Je viens te donner la récompenseQue nous autres accordons.»
Avec un songement profond, un regard étonné,Je regardais cette beauté qui semblait céleste:Un murmure, un battement de cœur me donnait témoignageD'une parenté secrète;Quand avec l'air d'une sœur aînéeElle me salua:
«Salut, mon poète, inspiré par moi,Vois en moi ta muse native,Ne te plains plus que ton lot soit durSi pauvre et si humble!Je viens te donner la récompenseQue nous autres accordons.»
Ensuite, elle lui révèle qui elle est. Non sans quelque longueur, elle lui explique qu'elle fait partie de ces bons génies qui allument, dans un pays, toutes les flammes nécessaires pour qu'il vive, se défende et jette son éclat. Les uns suscitent des soldats; les autres des hommes d'État; d'autres des inventeurs, des artisans; d'autres enfin des poètes. C'est à cette classe de génies qu'elle appartient et depuis longtemps elle veille sur son cher poète. Tout le discours qui suit alors devient admirable. Elle lui représente la vie qu'il a vécue. Les jours qu'il voyait tout à l'heure perdus, enlaidis, inutiles, repris par cette parole enchanteresse, repassent devant lui rehaussés, éclairés, dignes de lui, dignes d'elle. Il n'avait vu tout à l'heure que l'envers de sa propre vie; en voici le vrai côté, avec de belles et nobles images, avec son véritable sens. Il écoute dans le ravissement ces mots qui le raniment et le rassurent vis à vis de lui-même:
Coila est mon nom,Et je revendique ce district comme mien,Où jadis les Campbells, chefs illustres,Ont tenu la force et le pouvoir;J'ai vu poindre ta flamme harmonieuseÀ ton heure natale.Avec des espoirs futurs, j'aimais à regarderAffectueusement tes petites façons enfantines,Ton rude ramage, ta phrase carillonnantEn rimes inhabilesAllumées aux chansons simples et naïvesD'autres temps.Je t'ai vu rechercher la grève retentissante,Charmé par les mugissements des houles;Ou bien, quand les flocons accumulés du NordChassaient à travers le ciel,Je vis que la face blanchie de la farouche natureFrappait ton jeune regard;Ou bien, quand la terre au vert manteau, profondeEt chaude, soignait la naissance de chaque fleurette,Et que la joie et la musique s'épandaientDans tous les bois,Je l'ai vu contempler l'allégresse universelleAvec un amour illimité.Quand les champs mûris et les cieux d'azurAppelaient le bruissement des faucheurs,Je t'ai vu déserter leurs joies du soirEt, solitaire, errer,Pour dissiper les mouvements qui gonflaient ta poitrineDans ta pensive promenade.Quand le jeune amour, aux rougeurs chaudes, fort,Aigu, vibrant, courut dans tes nerfs,Ces accents chers à ta bouche,Le nom de l'adorée,Je t'ai appris à les verser en chansons,Pour apaiser ta flamme.J'ai vu le jeu affolé de ton poulsDésordonné le lancer dans ce sentier oblique du plaisir,Égaré par les météores luisants de la Fantaisie,Poussé par la Passion;Et pourtant la lumière qui te dévoyaitÉtait, quand même, une lumière du ciel.Je t'ai enseigné tes chansons qui dépeignent les mœurs,Les amours, les façons des simples paysans,Si bien que maintenant, sur tout mon vaste domaine,Ta renommée s'étend,Et que quelques-uns, l'ornement des plaines de Coila,Sont devenus tes amis.
Coila est mon nom,Et je revendique ce district comme mien,Où jadis les Campbells, chefs illustres,Ont tenu la force et le pouvoir;J'ai vu poindre ta flamme harmonieuseÀ ton heure natale.
Avec des espoirs futurs, j'aimais à regarderAffectueusement tes petites façons enfantines,Ton rude ramage, ta phrase carillonnantEn rimes inhabilesAllumées aux chansons simples et naïvesD'autres temps.
Je t'ai vu rechercher la grève retentissante,Charmé par les mugissements des houles;Ou bien, quand les flocons accumulés du NordChassaient à travers le ciel,Je vis que la face blanchie de la farouche natureFrappait ton jeune regard;
Ou bien, quand la terre au vert manteau, profondeEt chaude, soignait la naissance de chaque fleurette,Et que la joie et la musique s'épandaientDans tous les bois,Je l'ai vu contempler l'allégresse universelleAvec un amour illimité.
Quand les champs mûris et les cieux d'azurAppelaient le bruissement des faucheurs,Je t'ai vu déserter leurs joies du soirEt, solitaire, errer,Pour dissiper les mouvements qui gonflaient ta poitrineDans ta pensive promenade.
Quand le jeune amour, aux rougeurs chaudes, fort,Aigu, vibrant, courut dans tes nerfs,Ces accents chers à ta bouche,Le nom de l'adorée,Je t'ai appris à les verser en chansons,Pour apaiser ta flamme.
J'ai vu le jeu affolé de ton poulsDésordonné le lancer dans ce sentier oblique du plaisir,Égaré par les météores luisants de la Fantaisie,Poussé par la Passion;Et pourtant la lumière qui te dévoyaitÉtait, quand même, une lumière du ciel.
Je t'ai enseigné tes chansons qui dépeignent les mœurs,Les amours, les façons des simples paysans,Si bien que maintenant, sur tout mon vaste domaine,Ta renommée s'étend,Et que quelques-uns, l'ornement des plaines de Coila,Sont devenus tes amis.
Après ces éloges, avec une bonne grâce et une modestie qui sont un des côtés curieux de cette pièce, la marque de la fermeté d'esprit et de la clairvoyance de Burns envers lui-même, viennent des paroles qui mesurent et qui limitent le domaine du poète. Sérieuse, la Muse continue:
Tu ne peux apprendre, ni moi t'enseignerÀ peindre les paysages avec la lumière éclatante de Thomson;Ni à éveiller ces battements qui font fondre les âmesAvec l'art de Shenstone;Ni à répandre avec Gray un flot d'émotionArdente sur les cœurs.Cependant sous la rose sans rivalesL'humble pâquerette fleurit suavement;Bien que le monarque des forêts, jette au loinSes bras ombreux,Cependant la savoureuse aubépine croît verte,Plus bas dans la clairière.Ne murmure donc pas, ne regrette donc rien,Efforce-toi de briller dans ton humble sphère,Et, crois-moi, les mines de PotosiNi les attentions des roisNe peuvent donner un bonheur qui surpasse le tien,Ô poète rustique.
Tu ne peux apprendre, ni moi t'enseignerÀ peindre les paysages avec la lumière éclatante de Thomson;Ni à éveiller ces battements qui font fondre les âmesAvec l'art de Shenstone;Ni à répandre avec Gray un flot d'émotionArdente sur les cœurs.
Cependant sous la rose sans rivalesL'humble pâquerette fleurit suavement;Bien que le monarque des forêts, jette au loinSes bras ombreux,Cependant la savoureuse aubépine croît verte,Plus bas dans la clairière.
Ne murmure donc pas, ne regrette donc rien,Efforce-toi de briller dans ton humble sphère,Et, crois-moi, les mines de PotosiNi les attentions des roisNe peuvent donner un bonheur qui surpasse le tien,Ô poète rustique.
Les dernières strophes sont admirables. D'un bond de pensée la Muse monte plus haut et arrive au sommet où l'on voit les origines communes et les rapports réciproques de l'esprit et du caractère. Ce n'est plus le poète local qu'elle rassure, c'est l'homme tout entier qu'elle exhorte; elle joint à ses encouragements un avertissement de noble morale, comme si elle considérait que, sinon l'innocence de la vie, du moins la noblesse des intentions est l'appui du talent, et comme si elle le prévenait que, en laissant détériorer son âme, il laisserait obscurcir son inspiration.
Pour te donner mes conseils en un seul,Entretiens toujours avec soin ta flamme harmonieuse,Sauvegarde en toi la dignité de l'Homme,D'une âme toujours droite;Et aie confiance que le Plan UniverselProtégera tout le monde.Et, porte désormais ceci—dit-elle avec solennité,Et elle noua le houx autour de mon front;Les feuilles luisantes et les baies rougesFrémirent bruissantes;Et, comme une pensée passagère, s'envolant,Elle disparut dans la lumière.
Pour te donner mes conseils en un seul,Entretiens toujours avec soin ta flamme harmonieuse,Sauvegarde en toi la dignité de l'Homme,D'une âme toujours droite;Et aie confiance que le Plan UniverselProtégera tout le monde.
Et, porte désormais ceci—dit-elle avec solennité,Et elle noua le houx autour de mon front;Les feuilles luisantes et les baies rougesFrémirent bruissantes;Et, comme une pensée passagère, s'envolant,Elle disparut dans la lumière.
Si elle était arrivée comme une jeune paysanne revêtue par hasard d'un manteau magnifique, comme elle est transformée! elle s'éloigne vraiment déesse. Par un art subtil, cette Vision, qui pour sembler vraisemblable avait dû faire une entrée familière, s'est transfigurée en une lumineuse et bienfaisante protectrice. Le pauvre paysan qui s'est tout à l'heure laissé choir sur un escabeau, harassé de labeurs, de regrets et de soucis, est maintenant consolé, raffermi. Malgré tout, en dépit de tes fautes, pauvre Robert Burns, tu as bien fait! tu as choisi le vrai chemin! tu as abandonné la fortune pour la gloire. Et encore que tu aies fait saigner quelques cœurs—en quoi tu as failli surtout—rassure-toi même sur cela; tant de cœurs que tu consoleras plus tard feront que tu seras pardonné. Lève-toi donc et mène ta vie! Elle sera ce qu'elle voudra, elle n'aura pas été en vain. La déesse ne t'a pas trompé. Lève-toi donc, va, laboure, sème, fauche sous les grésils, les vents et les soleils, sois malheureux et quelquefois coupable; tu as désormais au front un rameau invisible.[Lien vers la Table des matières.]
III.LES ORAGES DU CŒUR. — JANE ARMOUR. — MARY CAMPBELL.
Cette puissante explosion contre la rigueur du clergé et l'hypocrisie de certains dévots, sa production littéraire, la conscience de son génie qui s'éveillait en lui, la fierté et l'ambition qui, à sa suite, entraient dans son âme et l'emplissaient de rayons, ne sont qu'une partie de son histoire pendant ces années qui foisonnent d'événements. Les aventures du cœur toujours tiennent une grande place dans sa vie; celles qui se sont succédé pendant son séjour à Mossgiel ont eu une telle influence sur sa destinée, et elles sont si étroitement liées à la naissance de plusieurs de ses plus belles pièces, que son sort resterait incompris et quelques-unes de ses œuvres inexplicables, si on n'étudiait avec détails ce curieux passage de l'histoire de ce cœur, pourtant si pleine de surprises.
Il est certain qu'il eut là comme ailleurs plusieurs de ces sous-intrigues d'amour dont parlait Gilbert. On en retrouve la trace dans ses vers: que ce soient des attendrissements de quelques jours ou de quelques heures comme dans les piècesà la jeune Peggy,la Fille de Ballochmyle; ou des rapports plus étroits et plus prolongés comme dans la pièceà Elisa. Il continuait son jeu de séducteur; il en indique lui-même la méthode et le danger dans des vers bien précis:
Ô laissez là les romans, jolies filles de Mauchline,Vous êtes plus en sûreté à votre rouet;Ces livres séduisants sont des appâts et des hameçonsPour des vauriens roués comme Rob Mossgiel;Vos beaux Tom Jones et vos GraudissonFont tourner vos jeunes têtes;Ils allument vos cerveaux, enflamment vos veines,Et alors vous êtes une proie pour Rob Mossgiel.Méfiez-vous d'une langue douce et bien pendue,D'un cœur qui semble ressentir ardemment;Ce cœur sensible ne fait que jouer un rôle;C'est un art roué chez Rob Mossgiel,L'abord ouvert, les douces caressesSont pires que des dards d'acier empoisonnés;L'abord ouvert, les douces caressesNe sont que finesse chez Rob Mossgiel.
Ô laissez là les romans, jolies filles de Mauchline,Vous êtes plus en sûreté à votre rouet;Ces livres séduisants sont des appâts et des hameçonsPour des vauriens roués comme Rob Mossgiel;Vos beaux Tom Jones et vos GraudissonFont tourner vos jeunes têtes;Ils allument vos cerveaux, enflamment vos veines,Et alors vous êtes une proie pour Rob Mossgiel.
Méfiez-vous d'une langue douce et bien pendue,D'un cœur qui semble ressentir ardemment;Ce cœur sensible ne fait que jouer un rôle;C'est un art roué chez Rob Mossgiel,L'abord ouvert, les douces caressesSont pires que des dards d'acier empoisonnés;L'abord ouvert, les douces caressesNe sont que finesse chez Rob Mossgiel.
Mais ces épisodes secondaires reculent et s'effacent devant une aventure qui prit pendant quelque temps l'aspect d'un drame, et qui modifia toute son existence. Les courses de chevaux étaient depuis longtemps un plaisir favori en Écosse[253]; elles avaient réussi surtout dans l'Ayrshire. Il y avait des courses annuelles à Mauchline; elles avaient lieu vers la fin d'Avril. Le soir, il y avait des bals: les uns, pour les gentilshommes et les dames; d'autres plus humbles, pour les rustiques. C'était, comme dans les villages, une pauvre salle probablement décorée de branchages, où jouait un violon. On invitait les filles dans la rue et on donnait un penny par danse au musicien. Dans un de ces bals, en 1785, pendant que Burns dansait, son chien de berger pénétra dans la salle et troubla les figures en suivant son maître. Burns en riant dit qu'il voudrait bien avoir une fille qui l'aimât autant que son chien. Quelque temps après, il passait par le pré communal de Mauchline où une jeune fille mettait du linge blanchir. Son chien, en courant, s'en approchant trop près, elle lui dit de le rappeler à lui. Il en fallait moins à Burns pour entrer en conversation. Tout en devisant, elle lui demanda s'il avait trouvé quelqu'un qui l'aimât autant que son chien, se moquant un peu de ce qu'elle lui avait entendu dire au bal. Ce fut la première rencontre de Burns avec celle qui après de singulières péripéties devait devenir sa femme[254]. Elle s'appelait Jane et était la fille d'un maître maçon nommé William Armour, homme dur, fier de sa petite importance et appartenant au parti de la Vieille Lumière, autant de raisons, dont il convient de se souvenir, pour qu'il n'aimât point Burns. Les Armour demeuraient près de l'église, dans une ruelle sur laquelle donnait le derrière d'une auberge, où Burns, à partir de ce moment, alla se poster plus d'une fois[255].
Chose singulière chez Burns, en qui le sentiment du moment s'échappait sous une forme poétique presque instantanée et qui a fait tant de vers pour des liaisons moins sérieuses, il n'y a pas, de lui, à cette époque, une seule chanson dédiée à Jane Armour. Son nom, quand il monte des profondeurs du cœur, apparaît dans des poésies qui ne sont pas faites pour elle. On le trouve mentionné pour la première fois dans un impromptu sur les belles de Mauchline où l'auteur déclare que pour lui, la fille d'Armour est «le joyau d'elles toutes[256]». Le passage le plus important qu'il y ait sur elle se trouve dans la premièreÉpître à Davie, écrite au mois de Janvier 1785. Ce qui montre que les relations étaient déjà établies entre les deux amants. C'est un passage assez vif, mais plutôt ardent qu'ému.
Cette vie a des joies pour vous et moi,Des joies que la richesse ne peut acheter,Des joies, de toutes les meilleures;11 y a tous les plaisirs du cœur,Ceux de l'amant et de l'ami:Vous avez votre Meg, votre très chérie,Et moi ma Jane adorée.Cela m'échauffe, cela me charme,Rien que de dire son nom;Cela m'embrase, cela m'allume,Et me met tout en flamme[257].
Juste un an après, dans laVisionqui est de Janvier 1786, il compare la jambe de la muse à celle de sa Jane, ce qui indique des progrès dans la liaison, et dans l'Adresse au Diable, il parle encore d'elle.
Il y a longtemps, dans la scène heureuse de l'Eden,Quand les jours du jeune Adam étaient verdoyants,Et qu'Ève était comme ma jolie Jane,Ma très chère âme,Une dansante, douce, jeune, belle fille,D'un cœur innocent[258].
Ces quelques allusions et ces quelques strophes sont en somme peu de chose. Plus tard Burns composa pour Jane, devenue sa femme, quelques-unes de ses plus exquises et de ses plus caressantes chansons. Mais, dans ses commencements, cet amour fut peu fécond en poésie; comme un arbre tardif, il devait avoir sa vraie floraison dans l'arrière-saison.
En dépit de la défense et de la vigilance des parents Armour, les rapports entre les deux amoureux continuèrent, avec des regards échangésentre les fenêtres de l'auberge et celles de la maisonnette, avec des entrevues furtives et dangereuses. Ces relations duraient depuis un peu plus d'une année. Le 17 février 1786, Burns écrivait à son ami John Richmond, à Édimbourg: «J'ai quelques très importantes nouvelles en ce qui me concerne, pas des plus agréables; ce sont des nouvelles que sûrement vous ne pouvez pas deviner; je vous en donnerai des détails une autre fois[259]». C'est le premier indice des tribulations et des orages qui allaient éclater. Jane était enceinte. C'était un coup terrible! C'était la ruine; c'était bien pis encore! La ruine, elle était déjà venue; la récolte de 1785 avait été manquée et les deux frères, à bout de ressources, avaient compris et s'étaient dit qu'ils ne pouvaient aller beaucoup plus longtemps. Mais ce nouveau coup c'était la ruine dans la ruine, le naufrage, la perdition. Brusquement les conséquences se déroulaient autour des deux amoureux; ils étaient debout dans l'âpre moisson de leur faute. C'était une nouvelle tristesse à apporter au foyer de Mossgiel. Qu'allait devenir Jane quand il faudrait faire cet aveu chez elle, à son père surtout? Et derrière ces scènes cruelles, quand leur malheur, déjà trahi par leurs visages troublés, courrait le pays dans quelques semaines, c'était la masse confuse du scandale, des reproches, des ironies, des affronts, des humiliations, qui allait éclater. Ils pouvaient déjà en entendre le flot derrière cette muraille de quelques jours. Et ces avanies se chargeraient de toute la rancune des dévots. C'étaient toutes les angoisses et les affres, tout le drame des grossesses de filles, qui fait passer les égarements dans l'esprit et obtient des mères qu'elles tuent leur enfant.
Dans l'âme excessive et surexcitée de Burns, ces prévisions se déchaînèrent en un véritable affolement. Il ne songea plus qu'à quitter le pays, à fuir tout droit devant lui, comme un bœuf taonné. De quels reproches, de quelles récriminations, de quelle querelle entre les deux amants ce désespoir se compliqua-t-il? Il n'en reste de trace qu'un lambeau de lettre déchirée, incomplet mais douloureusement cruel. «Contre deux choses je suis aussi décidé que le destin: rester dans le pays et la reconnaître pour ma femme! La première chose, par le ciel, je ne la ferai pas:—la seconde, par l'enfer, je ne la ferai jamais. Un bon Dieu vous protège et vous rende aussi heureux que le désire ardemment en pleurant l'amitié qui s'éloigne. Si vous voyez Jane, dites-lui que je la rencontrerai, ainsi m'aide Dieu en mon heure de besoin[260]». C'est la dernière amertume quand, au fond d'une faute commune, un homme et une femme, au lieu de trouver une tristesse partagée et une tendresse accrue par un besoin et une pensée de soutien mutuel, rencontrent l'acrimonie et la discorde.
Cette fuite, cet abandon de Jane eût été une lâcheté. Cette pensée d'ailleurs ne semble avoir été qu'un mauvais éclair. Lockhart raconte que, ainsi que les derniers mots de la lettre le montrent, Burns eut avec sa maîtresse une entrevue. Les prières et les larmes de la pauvre fille vainquirent le serment fait par l'Enfer. «Le résultat de cette entrevue fut ce qu'on pouvait attendre de la tendresse et de la virilité des sentiments de Burns. Toute crainte de tribulations personnelles céda aussitôt aux pleurs de la femme qu'il aimait[261]». Pour réparer autant qu'il était possible la faute commise et détourner la tempête prévue, il lui donna par écrit une sorte de déclaration de mariage, qui suffit, selon la loi écossaise[262], pour constituer un mariage irrégulier, mais parfaitement valide. Avec ce papier, Jane et lui étaient considérés comme mariés; tout s'arrangeait. Un accident de ce genre était alors trop ordinaire dans les villages de l'Écosse pour qu'on s'en inquiétât beaucoup: pourvu que le mariage fût au bout de la grossesse, les choses étaient réputées régulières[262].
Mais le drame ne faisait que se compliquer au moment où on pouvait le croire terminé. L'obstacle vint d'où on ne l'aurait sûrement pas attendu. William Armour refusa de reconnaître cet engagement et préféra voir sa fille déshonorée plutôt que mariée à celui qui l'avait séduite. Il n'avait jamais aimé Burns et il le voyait de nouveau sur le bord de la misère, sans avenir[263]. Burns reconnut qu'il était dénué de ressources. Il offrit d'aller à la Jamaïque chercher à s'en créer, et de revenir dans quelques années reprendre Jane; les arrangements de cette sorte ne sont pas aussi rares en Angleterre qu'ils peuvent nous le paraître[264]. Si on n'acceptait pas cette proposition, il offrit de travailler comme un simple ouvrier pour nourrir sa femme et l'enfant attendu. Il ne semble pas qu'il ait songé aux étonnantes poésies entassées dans le tiroir de la petite table de Mossgiel. William Armour fut inflexible. Sa conduite a été jugée dure, étroite et précipitée. Peut-être n'est-elle pas sans excuses, ni sans explication. Burns était un gendre fait pour dérouter et effaroucher maint homme plus intelligent que le maître maçon de Mauchline. Il devait lui apparaître comme un mauvais garnement impie, misérable, destiné à toujours l'être et à entraîner sa fille dans son indigence et dans son immoralité.
La décision suprême était suspendue aux lèvres de Jane. Après tout, elle était maîtresse de son choix. Si, avec la profonde tendresse féminine, avec la foi en l'homme qu'elle devait connaître mieux que son père, etla vaillance que l'amour inspire en face des avenirs nébuleux, elle avait voulu être la femme de Burns, elle le pouvait. Sans doute son père violenta sa réponse; sans doute elle ressentit ces défaillances d'énergie que donne la confusion d'une faute; peut-être la réponse de sa voix fut-elle loin du souhait de son cœur. Elle céda pourtant, livra le papier sur lequel leurs deux noms réunissaient leurs deux existences[265]. L'engagement fut remis par William Armour à M. Aiken. Celui-ci le détruisit-il réellement? Il suffit que Burns l'ait cru. La destruction matérielle du contrat signifiait pour lui la rupture de la foi jurée, et que Jane se reprenait de lui, à ce qu'il croyait alors, pour jamais.
Pendant ces quelques semaines, Burns souffrit beaucoup. Cependant, tant que le papier n'était pas détruit, il y avait un lien entre Jane et lui. Quand il apprit qu'on avait découpé leurs deux noms du contrat, il en reçut un coup terrible. Il écrivait le lendemain du jour où il en fut informé: «À propos, le vieux MrArmour a persuadé à MrAiken de mutiler ce malheureux papier, hier. Le croiriez-vous? Bien que je n'eusse ni un espoir, ni même un désir de la faire mienne après sa conduite, cependant, quand il me dit que les noms étaient coupés du papier, mon cœur mourut en moi; il me coupa les veines avec cette nouvelle. Que la perdition saisisse la fausseté de cette femme[266]». Une scène cruelle[267]: le vieux maçon, dur et vindicatif, annonçant lui-même à Burns qu'on a mutilé le contrat, lui donnant des détails, qui sait? les inventant, mentant peut-être; et Burns, chez lequel les palpitations et les bonds du cœur étaient désordonnés, effrayants, bouleversé, défaillant, et, avec son orgueil, essayant de cacher sa torture. À partir de ce moment, il changea sa signature; cette lettre est paraphée: «Burns» au lieu de Burness; comme s'il voulait laisser à jamais derrière lui ce nom qu'on avait pris en vain. Il ne le reprit plus[268]. En même temps, pour rendre la séparation des amoureux plus définitive et éviter les scènes qui auraient pu amener une entente, le père Armour envoya sa fille à Paisley, chez un oncle, charpentier là -bas[269]. Toutes ces émotions, les scènes entre les deux amants, l'engagement, l'aveu de Jane chez elle, la rupture, le départ sont contenus dans quelques semaines, depuis la fin de février jusqu'à la fin de mars 1786.
Le mois d'avril 1786 est dans l'histoire de Burns un mois de torture et de démence. Lorsqu'il apprit l'abandon et la faiblesse de Jane, sa peine fut d'une véhémence inouïe, comme on pouvait l'attendre d'unhomme chez lequel les moindres émotions étaient extrêmes. Ce fut d'abord de la stupeur, un engourdissement de la souffrance par la force du coup qui l'assénait. Mais c'était une nature trop puissante pour que cet accablement durât. Ce fut alors une tempête de désespoir et d'affliction qui l'emporta jusqu'aux rivages de la folie. Chaque fois qu'il a parlé de cette cruelle période de sa vie, il ne l'a jamais fait sans qu'un frisson de l'ancienne angoisse n'ait ressaisi son cœur; il en a gardé un souvenir analogue à celui que les marins gardent des heures où ils ont failli sombrer. Les images qui lui viennent sont toutes empruntées aux fureurs de l'Océan et suggèrent l'idée d'une barque en péril et sans boussole. Évidemment, il avait conservé la sensation d'une âme désemparée, affolée, à la merci des convulsions d'une formidable souffrance.
On a publié récemment, pour la première fois, une lettre où il retrace les phases de cette épreuve. Elle commence par une raillerie découragée de lui-même et de sa destinée, et par un récit de son amour enveloppé dans une plaisanterie brutale, presque grossière et douloureuse. Peu à peu cependant, il laisse tomber son rire; le style monte, grandit dans un mouvement où l'ironie passe encore mais comme emportée dans un tourbillon de colère; et la lettre se termine par de puissantes images de bouleversement et de chaos.