Chapter 10

Ses cheveux ruisselants, noirs comme l'aile du corbeau,Pendent sur son cou et sa gorge.Quelle douceur de se presser sur cette poitrine,De mettre ses bras autour de ce cou.Ses lèvres sont des roses humides de rosée,Oh! quel festin est sa jolie bouche!Ses joues ont une teinte plus céleste,Un cramoisi encore plus divin[450].

Ses cheveux ruisselants, noirs comme l'aile du corbeau,Pendent sur son cou et sa gorge.Quelle douceur de se presser sur cette poitrine,De mettre ses bras autour de ce cou.

Ses lèvres sont des roses humides de rosée,Oh! quel festin est sa jolie bouche!Ses joues ont une teinte plus céleste,Un cramoisi encore plus divin[450].

La seconde est dans des tons plus clairs, rien que de l'or et des blancheurs auxquelles se mêle un peu de rose:

Ses cheveux étaient comme des anneaux d'or,Ses dents étaient comme l'ivoire,Ses joues comme des lis trempés dans le vin,À la fillette qui a fait mon lit.Sa gorge était de la neige chassée,Deux tas de neige si beaux à voir,Ses membres étaient de marbre poli,À la fillette qui a fait mon lit[451].

Ses cheveux étaient comme des anneaux d'or,Ses dents étaient comme l'ivoire,Ses joues comme des lis trempés dans le vin,À la fillette qui a fait mon lit.

Sa gorge était de la neige chassée,Deux tas de neige si beaux à voir,Ses membres étaient de marbre poli,À la fillette qui a fait mon lit[451].

On sent aussi et on a vu de reste dans sa biographie qu'il percevait la perfection de la stature et, plus encore peut-être, la grâce de la démarche et l'harmonie des mouvements. On se rappelle ces vers:

Ses boucles étaient comme le lin,Ses sourcils, d'une teinte plus sombre,Malicieusement surmontaientDeux yeux rieurs d'un joli bleu.Sa démarche est une harmonie,Sa jolie cheville est un traîtreQui dénonce de belles proportionsQui feraient qu'un saint oublierait le ciel[452].

Ses boucles étaient comme le lin,Ses sourcils, d'une teinte plus sombre,Malicieusement surmontaientDeux yeux rieurs d'un joli bleu.

Sa démarche est une harmonie,Sa jolie cheville est un traîtreQui dénonce de belles proportionsQui feraient qu'un saint oublierait le ciel[452].

Il trouve, pour rendre cet aspect de la beauté, des comparaisons charmantes où il marie inconsciemment le rythme et les ondulations de l'allure à la musique, donnant ainsi la formule de la danse:

Aussi doucement se meuvent ses jolis membresQue les notes de musique dans des hymnes d'amoureux;Les diamants de la rosée sont dans ses yeux si bleus,Où l'amour rieur nage folâtrement[453].

Et ailleurs:

Mon amour est comme une rouge, rouge rose,Qui est nouvellement éclose en juin;Mon amour est comme la mélodieQui est doucement jouée en mesure[454].

Peut-être le tableau le plus purement artistique qu'il ait donné est-il le suivant? On y trouve comme un reflet de l'élégance presque classique d'Allan Ramsay, dont nous avons vu des exemples. Cela est toujours sobre et bref; on n'a, pour saisir le contraste, qu'à comparer cette rapide vision de beauté aux luxuriantes descriptions de Keats quand il rencontre un sujet analogue[455].

Sur un talus en fleurs, par un jour d'été,Et pour l'été légèrement vêtue,La jeune Nelly, dans sa fleur, était couchée,Accablée par l'amour et le sommeil.Ses yeux clos, comme des armes remises au fourreau,Étaient enfermés dans un doux repos;Ses lèvres, tandis qu'elle respirait son haleine embaumée,Coloraient d'un reflet plus riche les roses;Les lis jaillissants, doucement pressés,Follement, gaiement, baisaient sa gorge, leur rivale....Sa robe, ondulant un peu dans la brise,Embrassait ses membres délicats,Sa forme adorable, son aisance native,Toute harmonie et grâce[456].

Le plus souvent, ces indices sont perdus dans ses pièces ordinaires. Dans la seconde période de sa vie, il lui est toutefois arrivé de détacher complètement une scène et de s'y complaire.

Celle-ci n'a-t-elle pas l'air d'un fin tableau hollandais, familier de dessin, mais baigné d'une demi-teinte de pourpre riche, et harmonisé par la lumière?

Ô mon cher, mon cher rouet,Ma chère quenouille et mon dévidoir;De la tête aux pieds, il m'habilleEt m'enveloppe doucement et chaudement le soir.Je m'assieds et je chante et je file,Tandis que, bien bas, le soleil d'été descend,Heureuse de mon contentement, de mon lait et de ma farine,Ô! mon cher, mon cher rouet!De chaque côté, les ruisseaux trottinent,Et se rencontrent au-dessous de ma chaumière;Le bouleau odorant et l'aubépine blancheUnissent leurs bras par-dessus le bassin,Pour abriter le nid des petits oiseaux,Et le refuge plus frais des petits poissons;Le soleil jette un bon regard dans la chambreOù, joyeuse, je tourne mon rouet.Sur les hauts chênes, les ramiers gémissent,L'écho apprend par cœur leur triste histoire;Les linots, dans les noisetiers des berges,Heureux, rivalisent dans leurs chants.Le râle de genêt dans la luzerne,La perdrix bruyante dans la jachère,L'hirondelle voletant autour de mon abri,M'amusent, assise à mon rouet.Avec peu à vendre et moins à acheter,Au-dessus du besoin, au-dessous de l'envie,Oh! qui voudrait quitter cet humble étatPour tout l'orgueil de tous les grands?Parmi leurs brillants et vains jouets,Parmi leurs joies bruyantes et gênantes,Peuvent-ils ressentir la paix et le plaisirDe Bessy à son rouet?[457]

Ô mon cher, mon cher rouet,Ma chère quenouille et mon dévidoir;De la tête aux pieds, il m'habilleEt m'enveloppe doucement et chaudement le soir.Je m'assieds et je chante et je file,Tandis que, bien bas, le soleil d'été descend,Heureuse de mon contentement, de mon lait et de ma farine,Ô! mon cher, mon cher rouet!

De chaque côté, les ruisseaux trottinent,Et se rencontrent au-dessous de ma chaumière;Le bouleau odorant et l'aubépine blancheUnissent leurs bras par-dessus le bassin,Pour abriter le nid des petits oiseaux,Et le refuge plus frais des petits poissons;Le soleil jette un bon regard dans la chambreOù, joyeuse, je tourne mon rouet.

Sur les hauts chênes, les ramiers gémissent,L'écho apprend par cœur leur triste histoire;Les linots, dans les noisetiers des berges,Heureux, rivalisent dans leurs chants.Le râle de genêt dans la luzerne,La perdrix bruyante dans la jachère,L'hirondelle voletant autour de mon abri,M'amusent, assise à mon rouet.

Avec peu à vendre et moins à acheter,Au-dessus du besoin, au-dessous de l'envie,Oh! qui voudrait quitter cet humble étatPour tout l'orgueil de tous les grands?Parmi leurs brillants et vains jouets,Parmi leurs joies bruyantes et gênantes,Peuvent-ils ressentir la paix et le plaisirDe Bessy à son rouet?[457]

Cette petite fileuse, joyeuse de son sort, qui chante en tournant son rouet, tandis que les oiseaux s'aiment, les ruisseaux s'unissent, les branches se marient, au dehors, et que le soleil regarde avec bonté dans la chambre, n'est-elle pas charmante? La moelleuse caresse de la lumière enveloppe toutes ces caresses. N'est-ce pas, surtout avec cette riche demi-teinte de pourpre, un intérieur d'un Peter de Hooch villageois?

Lorsque la réalité, généralement assez laide, le laissait échapper, Burns se trouvait plus à l'aise pour laisser jouer sa faculté d'embellir les choses et de les rendre plus légères. Quelques-unes de ses plus délicates peintures ont pour sujet des êtres fantastiques, des fées, des elfes, des esprits. Nous ne reviendrons pas sur l'apparition de la Muse, dans laVision. Tout le commencement est plein de grâce; et la fin est d'une vraie beauté simple. Voici une jolie et lumineuse cavalcade de fées et de lutins, qui bondissent follement dans des rayons de lune, et qui font penser au cortège de Titania. C'eût été un sujet de tableau pour Sir Noël Paton[458].

Pendant la nuit dans laquelle les fées légèresDansent sur les dunes de Cassilis,Ou, par les champs, dans une lumière splendide,Caracolent sur de vifs coursiers,Ou bien prennent le chemin de Colean,Sous les pâles rayons de la lune,Pour y errer et courir dans la caverne,Parmi les rocs et les ruisseletsEt y folâtrer cette nuit-là[459].

De même, dans les Deux Ponts d'Ayr, on voit arriver sur la rivière toute couverte de glace une troupe d'esprits.

Une troupe féerique apparut en ordre brillant,Sur la rivière scintillante; ils dansaient dextrement,Leur pied touchait si légèrement le cristal de l'eauQue la jeune glace pliait à peine sous leurs pas[460].

Ce cortège qui avance ainsi ne manque pas de beauté. Il fait penser à quelques-unes des processions de Spenser, bien qu'il y ait ici, cela est entendu, beaucoup moins de la pompe, de la splendeur de robes et d'armures, du déploiement d'étoffes, de la richesse d'attributs, de la majesté de défilé, de la magnificence, qui font ressembler les allégories dela Reine des Féesà des tapisseries peintes par Rubens.

Le Génie de la Rivière apparaît le premier,Chef vénérable avancé en années;Sa tête chenue est couronnée de nénuphars,Sa jambe virile porte la jarretière nouée.Puis, venait le couple le plus beau du cortège,La douce Beauté Féminine, la main dans la main du Printemps;Puis, couronnée de foin fleuri, venait la Joie Rurale,Et l'Été, avec ses yeux ardents et rayonnants;L'Abondance réjouissante, tenant sa corne débordante,Menait le jaune Automne, coiffé d'épis mouvants;Puis, les cheveux gris et blancs de l'Hiver se montraient,Près de l'Hospitalité au front serein.Ensuite, suivait le Courage d'un pas martial...Enfin, la Paix, en robe blanche, couronnée d'une guirlande de noisetier,Passait à la rustique Agriculture,Tout brisés, les instruments de fer de la mort[461].

Mais ce ne sont là que des indices d'une faculté qui n'a jamais trouvé sa large issue et ne s'est pas déployée dans son jeu complet. Elle ne s'est manifestée librement que dans les pièces d'amour où nous la retrouverons.Il nous suffit de montrer maintenant qu'elle existait, qu'il ne lui manquait que des occasions pour prendre tout à fait conscience d'elle-même. Ce que nous en rencontrerons encore mélangé à d'autres sujets, en venant se réunir à l'indication que nous en donnons ici, complétera l'idée qu'il est juste que nous en ayions.

C'est d'un tout autre côté qu'il faut chercher la partie noble de la poésie de Burns. C'est dans une région pour ainsi dire plus abstraite, où sont les idées morales, les sentiments généreux, les hautes aspirations. Ce poète d'une si grande puissance graphique dans la réalité ordinaire, ce peintre si pittoresque dans le comique, perd en partie ces qualités quand il s'élève. Il les remplace par une poésie fière, par des traits énergiques et une ardeur condensée de passion. L'éloquence se substitue à la représentation artistique des choses, les idées générales, les plaidoyers aux tableaux particuliers; les considérations sur la vie à la vie elle-même. C'est surtout aux idées sociales, aux sentiments humanitaires que s'attache l'esprit de Burns. Il a célébré ou réclamé la liberté, l'égalité parmi les peuples, et le secours fraternel que les hommes se doivent entre eux. Il a pris sa place dans le chœur puissant des poètes anglais qui, à la fin du dernier siècle, ont salué d'accents immortels la Révolution et ses promesses. C'est un mouvement commun qu'il faut reconstituer dans son ensemble pour comprendre la place qu'y occupe Burns et la note particulière que sa voix a donnée dans cette admirable acclamation. C'est un des plus beaux chapitres de la poésie anglaise qu'il nous faut entreprendre de retracer[462].

Cette tendance humanitaire et libérale s'était manifestée d'abord dans Cowper. Cette âme timide, que la tendresse pour les malheureux rendait audacieuse, avait attaqué tous les maux que les hommes imposent aux hommes. Il avait réprouvé l'injustice sous toutes ses formes; maudit l'esclavage, l'oppression et la guerre. Son indignation lui a donné des paroles éloquentes et fortes, qui dépassent le charme familier et moyen de ses pages ordinaires. On se rappelle le passage dans lequel il souhaite une retraite dans quelque vaste solitude, sous quelque immense suite d'ombrages, où les rumeurs de l'oppression et de la fraude ne puissent l'atteindre[463]. Son cœur souffre du récit des outrages dont la terre est remplie. Avec douleur il se lamente de ce que le lien de la fraternité humaine est détruit, comme le lin qui se coupe touché par le feu. Hélas! l'homme enchaîne l'homme, l'écrase de travail, exige sa sueur, avec des coups que la Pitié pleure de voir infliger à une bête. Et ils'écrie, avec la simplicité sincère et l'accent personnel dont son éloquence est faite:

Je ne voudrais pas avoir un esclave pour bêcher ma terre, Pour me porter, pour m'éventer quand je dors, Et trembler quand je me réveille, pour toute la richesse Que les muscles achetés et vendus ont jamais gagnée! Non, toute chère que m'est la liberté, et bien que mon cœur, En une juste estimation, la prise au-dessus de tout prix, J'aimerais beaucoup mieux être moi-même l'esclave Et porter les chaînes, que de les attacher sur lui[464].

Bien que ces vers aient précédé de cinq ans les premiers efforts de Wilberforce[465], l'infâmie de l'esclavage était trop flagrante pour qu'on s'étonne qu'un cœur chrétien en ait été révolté. Mais Cowper alla plus loin. Il avait un sens plus précis des injustices, qui déshonorent la terre sous des formes plus acceptées. Dès 1783, il avait écrit le passage célèbre où il souhaitait et prévoyait la chute de la Bastille. Ce sont des vers importants dans l'histoire de la littérature anglaise. Ils marquent le commencement de cette poésie politique qui s'est développée, en devenant de plus en plus républicaine, à travers les œuvres de Wordsworth, de Coleridge et de Shelley, et se continue aujourd'hui, avec un caractère démocratique et socialiste, dans les œuvres de Swinburne.

Une honte pour l'humanité, et un opprobre plus grandPour la France que toutes ses pertes et ses défaites,Anciennes ou de date récente, sur terre ou sur mer,Est sa maison d'esclavage, pire que celle pour laquelle jadisDieu châtia Pharaon,—la Bastille!Horribles tours, demeure de cœurs brisés,Donjons, et vous, cages de désespoir,Que les rois ont remplis, de siècle en siècle,D'une musique qui plaît à leurs oreilles royales,Des soupirs et des gémissements d'hommes malheureux,Il n'y a pas un cœur anglais qui ne bondisse de joieD'apprendre que vous êtes enfin tombés; de savoirQue même nos ennemis, si souvent occupésÀ nous forger des chaînes, sont eux-mêmes libres.Car celui qui aime la liberté ne restreint pasSon zèle pour son triomphe, en deçàDe limites étroites; il soutient sa causePartout où on la plaide. C'est la cause de l'Homme[466].

Nobles accents et prophétiques! Curieux aussi pour nous, parce qu'ils nous révèlent combien, même à l'étranger, la sombre forteresse était considérée comme le symbole du despotisme. Lorsqu'on entend le doux poète s'écrier: «Il n'y a pas un cœur anglais qui ne bondisse de joie d'apprendre que vous êtes enfin tombés», et mettre dans ces mots un ton de haine, lui qui était si incapable de haïr, on se rend mieux compte du mouvement d'enthousiasme qui a salué chez nous l'écroulement de ces murs exécrés.

Cowper a été plus loin encore. Il a compris l'unité de la race humaine, la fraternité des hommes, le sentiment qu'un même sang coule dans nos veines et nous fait de la même famille. C'était là un thème nouveau en poésie. Il devait grandir et fournir à des poètes, dont les âmes se formaient alors, et que peut-être ces accents nouveaux formèrent pour leur part, d'amples et splendides motifs de poésie. Mais ni dans Wordsworth, ni dans Shelley, cette idée ne devait prendre une forme plus pressante, plus anxieuse de convaincre. Ce sont parmi les plus tendres vers de Cowper. Il y passe un reflet de sa tendresse pour sa mère; et son amour pour les hommes en prend un air de fraternité émue. Il faut lire les vers qu'il adressait au portrait de cette mère, cinquante-trois ans après qu'elle fut morte, et savoir combien son souvenir était resté profond dans son cœur[467], pour comprendre quelle chose sainte et sacrée pour lui c'était de dire qu'il avait puisé la charité dans le lait dont il avait été nourri.

Que nous est le monde?Beaucoup. Je suis né d'une femme et j'ai tiré un laitDoux comme la charité, à des mamelles humaines.Je pense, j'articule, je ris et pleure,Je remplis toutes les fonctions de l'homme.Comment donc pourrions-nous, moi et n'importe quel homme vivant,Être étrangers l'un à l'autre? Percez ma veine,Prenez au flot cramoisi qui y suit ses méandres,Et interrogez-le. Appliquez votre loupe,Examinez-le, et montrez que ce n'est pas un sangSemblable au vôtre, et s'il est tel,Quelle lame de subtilité peux-tu supposerAssez affilée, tout savant et habile que tu sois,Pour couper le lien de fraternité par lequelUn créateur commun m'a lié à l'espèce?[468]

Toutes les grandes lignes de la poésie sociale moderne se trouvaient donc indiquées dans Cowper. Il ne faut ménager ni le respect, ni l'admiration pour celui qui, à force de sincérité et de tendresse, a découvert des accents nouveaux, et préludé à la puissante poésie qui, en Angleterre, a acclamé notre siècle.

Mais il est permis de remarquer que, pour l'inspiration humaine, Cowper n'est pas encore un poète moderne. Son inspiration est toute religieuse; il parle en croyant plutôt qu'en homme; c'est plutôt un fidèle d'une Église qu'un citoyen du monde. C'est à travers Dieu et en Dieu qu'il aime les hommes. On pourrait prendre, comme l'exposé fidèle de sa doctrine de charité, le passage où la prose de Bourdaloue touche à la poésie. «Je puis et je dois considérer ce vaste univers comme la maison de Dieu, et tout ce qu'il y a d'hommes dans le monde comme une grande famille dont Dieu est le père. Nous sommes tous ses enfants, tous ses héritiers, tous frères et tous, pour ainsi parler, rassemblés sous ses ailes et entre ses bras. D'où il est aisé de juger quelle union il doit y avoir entre nous, et combien nous devenons coupables quand il nous arrive de nous tourner les uns contre les autres jusque dans le sein de notre Père céleste[469]». Il y a une grande différence entre cette façon d'aimer les hommes à cause de Dieu, et les aimer pour eux-mêmes. Nous ne touchons pas encore au sentiment de la solidarité humaine, qui est le fondement le plus solide, et peut-être le seul, de la morale de notre siècle. Les accents se ressemblent, car la bonté est un sommet, où l'on se rencontre de quelque côté qu'on y parvienne. La route qui y a conduit Cowper était sur un autre versant que celui qui donne sur notre société actuelle.

À un autre égard, la différence de point de vue est plus importante. Cowper appartenait à une secte fervente, mais sombre et dure. Il avait vécu sous la direction de John Newton dont le tempérament absolu et violent en exagérait encore l'esprit. La menace puritaine obscurcit toute sa vie, et le fit mourir, lui qui avait été la douceur et l'innocence mêmes, dans l'angoisse, dans une inexprimable épouvante de la damnation. À ses yeux, la nature humaine et ce monde étaient irrémissiblement corrompus. Tout était flétri et écrasé par la colère divine; l'univers entier roulait dans la malédiction. Les efforts de l'homme pour altérer sa condition étaient inutiles et méprisables. Cette vue décourageante devait fermer à Cowper certains aspects de la vie. Elle l'empêchait en premier lieu de s'intéresser aux mouvements politiques. Qu'est la vaine poussièredes agitations humaines devant l'inexorable problème de la mort éternelle? Bien qu'il ait vécu jusqu'en 1800, le tonnerre de la Révolution française n'a pas eu d'écho dans son œuvre. C'était un mouvement trop purement humain, trop rationaliste, pour qu'il le comprît.

C'est une autre conséquence de la même préoccupation surnaturelle, qu'il n'a pas compté parmi les croyants au progrès, parmi ceux qui voient des lueurs dans l'avenir. Il était plutôt porté à considérer le monde comme caduc et condamné. Le terme de ce globe ne lui semblait pas éloigné, et les cataclysmes terrestres qui ont marqué la fin du dernier siècle n'étaient que les avertissements de la destruction suprême[470].

... Un monde qui sembleTinter le glas de sa propre mort,Et, par la voix de tous ses éléments,Prêcher la destruction générale[471]. Quand les ventsFurent-ils lâchés avec une telle mission de détruire?Quand les vagues ont-elles si hautainement franchiLeurs anciennes barrières, pour inonder la terre ferme?Des feux au-dessus de nous, des météores sur nos têtes,Effrayants, sans exemple, inexpliqués,Ont allumé des signes dans les cieux, et la vieille,La caduque Terre a eu ses accès de tremblementPlus fréquents, et a perdu son repos accoutumé.Est-ce l'instant de lutter quand les supportsEt les piliers de notre planète semblent manquer;Et la Nature, avec un œil voilé et morne,Attendre la fin de tout?[472]

Il était, on le voit, loin de l'idée moderne d'un progrès infini, sans cesse réalisé par le constant effort de l'Humanité qui subjugue la Nature et s'améliore elle-même.

Il avait bien prédit, il est vrai, qu'un repos viendrait pour ce globe si longtemps travaillé par le mal, le sabbath promis à la Terre[473]. La harpe des prophéties l'annonçait. Dieu descendrait dans son chariot, sur un chemin d'amour. La malédiction du chardon serait rappelée. La terre, de nouveau, serait riante de sa première abondance. Les animaux vivraient dans la concorde du Paradis Terrestre. Le globe éclaterait d'harmonie, et toutes choses remonteraient à leur perfection originelle. Ce n'est là qu'une vision religieuse et un rêve de l'Apocalypse. Cela n'a aucun rapport avec l'idée du progrès sortant de l'humanité. Les critiques qui revendiquentpour Cowper l'honneur d'avoir le premier exprimé cette idée n'ont pas assez remarqué qu'elle était incompatible avec sa doctrine. Il y avait en lui lutte entre les aspirations de son généreux esprit et sa théologie. Celle-ci l'a tenu à l'écart de la conception moderne de la vie, et l'a empêché d'être un des interprètes de la forme de vérité ou tout au moins d'espérance sur laquelle vit l'humanité présente. Dans l'étude de l'homme comme dans celle de la nature, il n'a été moderne que sur le terrain de l'observation particulière et personnelle, parce que là son âme seule agissait. Dès qu'il a tenté de généraliser, il a été retenu dans un système vieilli et étroit.

Mais, pendant que Cowper se débattait dans les entraves d'une théologie dure, des âmes plus libres et plus ouvertes arrivaient. Au moment où laTaskfut publiée, en 1785, Wordsworth avait quinze ans; Walter Scott, quatorze; Coleridge, treize; Southey, onze; Walter Savage Landor en avait dix. Cette génération reprit le mouvement de Cowper, là où celui-ci l'avait abandonné. Ces jeunes âmes étaient hantées de visions merveilleuses et confuses. Elles souhaitaient le Progrès infini, la Liberté, la chute du Despotisme, l'abolition des souffrances dont la source est humaine. Elles portaient en elles l'attente d'un âge meilleur, d'un âge d'or. Ce n'était plus l'arrivée d'une apparition divine, c'était l'œuvre de l'humanité, le triomphe de la justice par la Raison, du progrès accompli par l'effort de tous. Cette espérance était comme un malaise, elle faisait souffrir comme un rêve dont les contours flottants rendent la beauté douloureuse.

La Révolution française éclata. Jamais une aurore n'a transformé plus soudainement des vapeurs indécises en étendards de pourpre, n'a changé plus vite un crépuscule en triomphe. Toutes ces aspirations, ces désirs, ces souhaits, qui flottaient dans ces jeunes vies, prirent une forme, une couleur et une beauté. Cette jeunesse éprise d'un idéal indéterminé sentit le jour se faire en elle, et les pressentiments qu'elle portait s'éclairer, se former en éclatants espoirs. Les âmes s'emplissaient de lumière et devenaient radieuses. Rien ne peut rendre l'impression magnifique, le frisson grandiose qui passa dans les cœurs les plus généreux du pays. Ce qu'ils avaient rêve était là! L'aurore était là! L'aurore de la Justice et de la Paix! Ce fut un cri d'admiration et de foi, un transport d'enthousiasme. Tous les poètes éclatèrent en un chœur de triomphe:

L'Europe en ce moment frémissait de joie,La France était debout sur la cime d'heures dorées,Et la Nature humaine semblait naître à nouveau[474].

Ce fut un moment unique et superbe. Ceux qui y vécurent n'en purent jamais parler sans émotion, sans un retour de l'ancienne ivresse. Wordsworth s'écriait plus tard:

Ô plaisant exercice d'espérance et de joie!C'était un bonheur de vivre dans cette aurore,Et être jeune alors, c'était le ciel même!...Ce n'étaient pas seulement les lieux favorisés, mais la Terre entièreQui portait la beauté de la promesse, la beauté qui metLa rose entre-éclose au-dessus de la rose pleine-éclose.Quel tempérament à cette vue ne s'éveilla pasÀ un bonheur inattendu? Les inertesFurent excités; les natures vives, transportées[475].

C'est dans Wordsworth, le suprême poète de cette époque, qu'il faut retrouver les mouvements dont les cœurs furent remués. Je ne connais pas de plus admirable poésie, de plus élevée, de plus virile, de plus humaine, que toute la partie duPréludeoù Wordsworth raconte ses sentiments pour la Révolution Française. Ce sont de superbes pages d'histoire, palpitantes du souffle de ces temps, d'une ampleur épique, les plus belles, les seules qu'on ait écrites à la taille de cette puissante tragédie. Quelques pages du Roman deQuatre-Vingt-Treizedonnent l'idée de ces âmes haussées au-dessus d'elles-mêmes et grandissant avec l'orage; mais c'est avec quelque chose de théâtral. Il y a plus de simplicité, de vérité dans Wordsworth. C'est une lecture inoubliable.

Il était naturellement républicain et lui-même en a donné les raisons. Il avait été élevé dans une région pauvre, où tout le monde vivait dans une simplicité et dans une égalité antiques. Son séjour à l'Université, où les distinctions sont ouvertes à tous, où les règles académiques ont quelque chose de républicain, avait laissé grandir ces premières impressions. L'influence puissante de la Nature, sa vaste égalité, la liberté de ses montagnes, les avaient encore fortifiées[476]. À son premier voyage en France, il débarqua à Calais, la veille du grand jour de la Fédération[477]. Avec un ami, le bâton à la main, il poursuivit sa route à travers des hameaux et des villes, ornés des restes de cette fête, de fleurs qu'on laissait se faner aux arcs triomphaux ou aux guirlandes des fenêtres. Partout il trouva la bienveillance et la joie se répandant, comme un parfum quand «le printemps n'a pas laissé un coin du pays sans le toucher». Il vit, sous l'étoile du soir, les danses de la liberté. Il but avec les délégués qui revenaientde «ces grandes fiançailles nouvellement célébrées, dans leur capitale, à la face du ciel» et son cœur s'écria:

Honneur au zèle du patriote!Gloire et Espoir à la Liberté qui vient de naître!Salut aux puissants projets du siècle!Glaive infaillible que la Justice manie,Va et prospère, et vous, feux vengeurs,Élevez-vous jusqu'aux plus hautes tours de l'Orgueil,Animés par le souffle de la Providence irritée![478]

Quand il revint, il entendit le fifre de la guerre qui remuait joyeusement toutes les âmes, «comme le sifflet du merle, dans un bois qui éclate en bourgeons», et il vit les armées du Brabant, en route vers la bataille, pour la cause de la Liberté[479]. Ces premières émotions si pures et si radieuses couronnèrent ses dispositions républicaines. Il fut gagné à la Révolution Française.

«Il n'y a pas de cœur anglais qui ne bondisse de joie, en apprenant que vous êtes tombées», avait dit Cowper aux murailles de la Bastille. La Bastille s'écroula. Voici comment Wordsworth salua ce que son prédécesseur avait prédit. C'est une magnifique explosion de lyrisme contenu. La traduction ne saurait rendre le mouvement croissant, la ferveur profonde de ce morceau, et cependant, il est, à travers tout, vivant; il palpite d'une allégresse que rien ne peut entièrement effacer. L'élan d'espérance qui sortit de cette chute est admirable, et éclate en un des hymnes les plus puissants que la poésie ait jamais chantés.

Tout à coup, la terrible Bastille,Avec toutes les chambres de ses tours horribles,Tomba à terre, renversée par la violenceDe l'indignation; et avec des cris qui étouffèrentLe fracas qu'elle fit en tombant! De ses débrisS'éleva ou sembla s'élever un palais d'or,Le siège assigné de la loi équitable,D'une autorité douce et paternelle. Ce choc puissantJe le ressentis; cette transformation je la perçusEt la saisis, aussi merveilleusement que, au momentOù sortant d'un brouillard aveuglant, j'ai vu,Comme une gloire au-dessus de toutes les gloires jamais vues,Le ciel et la terre se mélanger jusqu'à l'infini,Éblouissant mon âme. Cependant des harpes prophétiquesRésonnaient de toutes parts: «La Guerre cessera,N'avez-vous pas entendu que la conquête est abjurée?Apportez des guirlandes, apportez, apportez des fleurs choisies, pour ornerL'arbre de la Liberté!» Mon âme bondissait,Ma voix mélancolique se mêlait au chœur:«Soyez joyeuses, toutes les nations; dans toutes les terres,Vous qui êtes capables de joie, soyez joyeux!Désormais tout ce qui nous manque à nous-mêmesNous le trouverons chez les autres; et tous,Enrichis d'une richesse mutuelle et partagée,Honoreront d'un seul cœur leur parenté commune[480].»

Et Coleridge rappelait des souvenirs semblables, presque dans des termes semblables:

Bientôt, disais-je, la Sagesse enseignera son savoir,Dans les humbles huttes de ceux qui peinent et gémissent!Et, par son seul bonheur victorieux,La France contraindra les nations à être libresJusqu'à ce que l'Amour et la Joie, regardant autour d'eux, réclament la Terre comme leur bien[481].

Toute la jeunesse anglaise acclamait la Révolution.

Il fallait que cette admiration de la Révolution française fût profondément ancrée dans les cœurs, pour qu'elle y fût plus forte que l'amour même de la Patrie. C'étaient pourtant des cœurs bien anglais que ceux de Wordsworth et de Coleridge. L'homme qui a écrit le sonnet à Milton a donné une des plus hautes expressions du patriotisme. Et celui-là a produit une des plus belles invocations à la terre natale qui lui a parlé ainsi:

Ô Bretagne natale, ô Île maternelle!Comment peux-tu m'être autre chose que chère et sacrée,À moi qui, de tes lacs, de tes collines,De tes nuages, tes vallées paisibles, tes rocs et tes mers,Ai puisé partout ma vie intellectuelle,Toutes les douces sensations, les pensées anoblissantes,Toute l'adoration du Dieu qui est dans la nature,Toutes les choses aimables et honorables,Tout ce qui fait ressentir à notre esprit mortelLa joie et la grandeur de son être futur.Il ne vit ni une forme, ni un sentiment dans mon âmeQui ne soit emprunté à ma patrie. Ô divineEt admirable Île! tu as été mon seulEt très magnifique temple, dans lequelJe marche avec respect et chante mes chants austères,Aimant le Dieu qui m'a fait![482]

L'Angleterre n'avait pas reçu un tel hommage de ses fils depuis le salut que Shakspeare lui avait adressé dansRichard II[483]. Et cependant, cesdeux hommes, quand l'Angleterre prit les armes contre le peuple qui était à leurs yeux le champion de la liberté, eurent le courage de se séparer d'elle. «Si je savais quelque chose qui fût utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime», avait dit Montesquieu. Mais ces choix déchirent le cœur, et c'est cette souffrance qui les rend magnanimes. Elle fut cruelle chez ces poètes qui tenaient si profondément au sol natal que leur poésie tout entière est puisée en lui.

Il n'existe rien de plus émouvant que les pages dans lesquelles Wordsworth a retracé ces heures de doute et de douleur où il se crut obligé de prendre parti contre sa patrie.

«Quelles furent mes émotions, quand, en armes,L'Angleterre alla mettre sa force, née de la liberté, en ligne,Oh! pitié et honte! avec ces Puissances confédérées[484].

Il faut l'entendre quand, avec sa façon grave et profonde d'analyser ses sentiments, il explique que jusque-là sa nature morale n'avait pas encore reçu de choc. Il ne connaissait encore ni chute, ni rupture de sentiment, rien qui pût être appelé une révolution en lui-même. Il croyait pouvoir accorder son amour de la Justice avec celui de son Pays, et il dit gracieusement:

Comme une légèreEt pliante campanule, qui se balance dans la brise,Sur un rocher gris, son lieu natal, ainsi avais-jeJoué, enraciné sûrement sur la tour antiqueDe ma contrée bien-aimée, ne souhaitant pasUne plus heureuse fortune que de me faner là[484].

Et maintenant, il était arraché de cette place d'affection et emporté dans le tourbillon. Il se réjouissait, oui! il exultait, quand des Anglais par milliers étaient vaincus, laissés sans gloire sur le champ de bataille, ou chassés dans une fuite honteuse. C'est alors qu'il raconte comment il entrait parfois dans une église de village, où toute la congrégation offrait des prières ou des louanges pour les victoires du pays, et, semblable à un hôte qu'on n'a pas invité et que personne ne reconnaît, il restait assis, silencieux. À peine ose-t-il avouer qu'il se nourrissait du jour de la vengeance à venir. Et c'est là qu'il raconte aussi comment il regardait la flotte qui porte le pavillon à la croix rouge se préparer pour cet indigne service, et comment, chaque soir, quand l'orbe du soleil descendait dans la tranquillité de la nature et que le canon se faisait entendre, son esprit était assombri de noires imaginations, du sens de malheurs àvenir et de souffrances pour le genre humain[485]. Et dans ces souvenirs, aperçus pourtant de la hauteur sereine où plus tard il avait atteint, passent les angoisses et les enthousiasmes de cette époque.

Coleridge, avec moins de précision et sans cette émotion concentrée, rendait exactement les mêmes idées. Ses sentiments, au lieu de prendre la forme d'un récit, qui parfois devient épique dans Wordsworth, s'échappaient en strophes d'un lyrisme tumultueux, auxquelles l'éloquence ne manque pas non plus. Écoutons retentir, dans une âme d'une sonorité différente, les mêmes impressions.

Quand la France en courroux souleva ses membres géants,Et, avec un serment qui émut l'air, la terre et la mer,Frappa de son pied puissant et jura qu'elle voulait être libre,Soyez témoins combien j'ai espéré et craint!Avec quelle joie, ma haute acclamationje la chantai, sans peur, parmi une troupe d'esclaves;Et quand, pour accabler la nation libérée,Comme des démons réunis par le bâton d'un sorcier,Les monarques marchèrent en un jour maudit,Et que l'Angleterre se joignit à leur troupe cruelle,Bien que ses rivages et l'Océan qui l'entoure me fussent chers,Bien que maintes amitiés et maints jeunes amoursAient gonflé en moi l'émotion patriotique,Et jeté une lumière magique sur nos collines et sur nos bois,Cependant, ma voix, sans trembler, chanta, prédit la défaiteÀ tout ce qui bravait la lance dompteuse-des-tyrans,Prédit un déshonneur trop longtemps différé et une retraite inutile.Car jamais, ô Liberté! dans un but partielN'ai-je obscurci ta lumière, ni affaibli ta sainte flamme;Mais j'ai béni les pœans de la France délivrée,Et j'ai penché la tête et j'ai pleuré sur le nom de l'Angleterre[486].

Ces déclamations oratoires sont loin de la réalité poignante du récit de Wordsworth. À côté des vers duPrélude, ceux-ci sont une écume emportée par le vent. Mais ce vent était puissant. Si la conviction fut moins arrêtée et moins stable dans Coleridge que dans Wordsworth, ce qui dépendait de la nature de leurs esprits, on sent qu'elle était aussi ardente. Et il serait vain de penser qu'ils fussent les seuls à ressentir ces émotions, car Wordsworth a écrit:

«Je trouvai, non pas en moi-même seulement,Mais dans les esprits de toute la jeunesse désintéressée,Le changement et la subversion à partir de cette heure[487].»

Telle était leur foi que la Terreur elle-même ne l'ébranla pas. La colonne de lumière s'était changée en une colonne de feu et de fumée d'un rouge sinistre et sombre. C'est qu'elle dévorait les obstacles sur lesquels elle passait! La faute n'en était pas à elle, mais à toutes les choses mauvaises qu'elle rencontrait. C'était un incendie où se consumaient toutes les hontes, les fautes, les infamies, accumulées pendant des siècles. Elle dévastait pour frayer la route: elle continuait son chemin, elle n'en conduisait pas moins vers la Terre Promise où fleurissaient la Vigne de l'Amour Humain et l'Olivier de la Paix éternelle. Oui, c'étaient les derniers débris du passé qui brûlaient, d'un passé encore coupable et odieux d'obscurcir le présent! Coleridge s'écriait avec ses images oratoires:

Qu'importait si le cri aigre du blasphèmeLuttait avec cette douce musique de la délivrance!Si les passions sauvages et ivres tissaientUne danse plus furibonde que les rêves d'un fou!Ô orages assemblés autour de l'est où gémissait l'aurore,Le soleil se levait, quoique vous cachiez son éclat[488].

Et Wordsworth se disait, avec sa manière plus profonde et plus précise où chaque mot va si bien trouver la réalité des choses, que la cause de ces malheurs n'étaient ni le gouvernement populaire, ni l'égalité, ni les folles croyances greffées sur ces noms par une fausse philosophie.

«Mais un terrible réservoir de crimeEt d'ignominie, rempli de siècle en siècle,Qui ne pouvait plus garder son hideux contenu,Mais avait crevé et avait épandu son déluge à travers la contrée[489].»

Cependant ils souffrirent. Leurs âmes étaient trop purement idéalistes pour n'être pas navrées de ces accidents affreux, où des esprits scientifiques peuvent ne voir que des écrasements inséparables des transformations sociales. Ce fut comme un cauchemar. Pour Wordsworth, cela est vrai, à la lettre. Ses nuits en étaient troublées; son sommeil, pendant des mois et des années, longtemps après les derniers battements de ces atrocités, en demeura rempli de visions funèbres, d'instruments de mort, et de plaidoyers qu'il prononçait devant des tribunaux sanglants.

Ô aussi.Ce fut un temps lamentable pour l'homme,Qu'il ait eu une espérance ou non;Un temps douloureux pour ceux dont les espérances survivaientAu choc; très douloureux pour les rares qui encoreSe flattaient et avaient confiance dans le genre humain;Ceux-là eurent le plus profond sentiment de douleur[489].

Malgré tout, ils croyaient encore. Leur confiance s'attrista sans se décourager. Leur espérance s'était voilée de deuil, mais elle attendait sous ses voiles.

Bonaparte accomplit ce que n'avaient pu faire ni Marat, ni Robespierre. Les nobles esprits qui avaient accompagné si loin la France l'abandonnèrent, quand elle commença à obéir à son «cavalier corse».

«Maintenant, devenus oppresseurs à leur tour,Les Français avaient changé une guerre de défensePour une de conquête, perdant de vue toutCe pour quoi ils avaient lutté[490].»

Et Coleridge, s'adressant à la France, dont il avait salué avec tant d'enthousiasme les succès contre sa propre patrie, lui disait:

«Ô France qui te railles du Ciel, fausse, aveugle,Patriotique seulement pour des labeurs pernicieux,Est-ce là ton orgueil, champion du Genre humain?Te rapprocher des rois dans le vil désir du pouvoir,Hurler dans la chasse, partager la proie meurtrière,Outrager l'autel de la Liberté avec des dépouillesArrachées à des hommes libres, tenter et trahir?[491]

Ce fut la rupture et un coup plus terrible que tous les autres. Coleridge, avec sa versatilité d'esprit et ses enthousiasmes successifs, se tourna versd'autres sujets, et promena partout, un peu au hasard, sa féconde intelligence et le flot merveilleux de son improvisation. Pour Wordsworth, dont la nature était plus contenue et plus sérieuse, ce fut une crise terrible. Tout s'effondra en lui. Le rêve lumineux qui avait guidé son âme s'éteignit; elle fut saisie par les ténèbres. Ce fut le doute, l'abandon désespéré de toute foi, des perplexités infinies et, en dernier lieu, le découragement. C'est une angoisse pareille qui tortura Jouffroy à la suite de cette soirée de décembre où le voile qui lui dérobait à lui-même sa propre incrédulité fut déchiré et où il s'aperçut qu'au fond de lui il n'y avait plus rien qui fût debout. L'âme de Wordsworth fut meurtrie d'une semblable chute. Il ne fut tiré de cet abattement que par la douce influence de sa sœur qui le ramena doucement vers la nature dont il devait être le grand poète, où il devait puiser une foi nouvelle et plus sereine dans le progrès, un amour nouveau et plus large de la liberté et de la fraternité humaine. Mais sa guérison demanda plusieurs années de convalescence, tant le dévouement à la Révolution était enraciné en lui, et tant la déception avait été douloureuse[492].

L'abandon de leur rêve de liberté universelle ramena Wordsworth et Coleridge vers l'idée nationale un instant sacrifiée à un idéal plus vaste.Ils redevinrent Anglais. Les guerres contre Napoléon les renfermèrent encore davantage dans leur patriotisme britannique. Pendant quelque temps, la poésie humanitaire, commencée par Cowper, sembla disparaître. Mais un peu plus tard, après Napoléon et la tragique conclusion de Waterloo, Byron et Shelley reprirent les chants de leurs aînés. Byron fut surtout frappé par le côté épique de la légende napoléonienne; Shelley attiré par les aspirations républicaines et socialistes. La poésie anglaise reprit avec eux son large courant d'inspiration libérale qui se continue aujourd'hui, avec un flot plus trouble et plus violent, dans les œuvres de poètes contemporains.

Si nous avons exposé dans le détail la tendance humanitaire de la poésie anglaise et les échos que la Révolution française éveilla en elle, c'est qu'il nous aurait été impossible autrement de comprendre en quoi Burns a partagé les aspirations et les émotions de ses contemporains, sur quels points il s'est distingué ou séparé d'eux. N'oublions pas que Burns, selon la remarque du professeur Masson, est un des maîtres esprits de la seconde moitié duXVIIIesiècle, peut-être supérieur à Wordsworth et même à Coleridge, égal à Burke; un de ceux qui dominent leur temps[493]. C'est sur ces hautes intelligences qu'on voit passer le souffle d'une époque. Ce sont les cimes de la forêt humaine; elles frémissent plus tôt et plus fort que les autres; elles pressentent l'orage ou l'aurore, et elles en restent plus longtemps agitées. Il ne saurait être indifférent de savoir quels effets les grandes idées qui ont passé par les âmes que nous venons d'étudier ont produit dans celle de Burns.

Comme les autres poètes, Burns a marché du côté de la Liberté. Sa nature irrégulière, impatiente de toute discipline; la forme démocratique de l'Église écossaise; les vagues traditions d'indépendance nationale; les souvenirs récents des derniers efforts tentés pour la reconquérir; une habitude précocement prise de ne juger les hommes qu'en les dépouillant de leurs titres et de leur rang, tout cela faisait un mélange un peu confus qui le disposait à saluer la Liberté sous quelque forme qu'elle s'offrît à lui. Ce sentiment très réel resta assez longtemps en suspens. Il s'exprimait d'une façon assez vigoureuse, mais sans prendre pied dans la réalité, un peu à la façon des déclamations classiques sur la Liberté. C'était comme une aspiration qui ne savait où se fixer, incapable de saisir des faits et s'exerçant sur des prétextes. Tantôt, c'était le discours de Robert Bruce à ses soldats, une ode vigoureuse et martiale; tantôt, une ode en l'honneur de Washington. Mais, quelque admiration qu'il eût pour l'ancienne indépendance nationale ou la révolte américaine, c'étaient des choses du passé. Il était plus près de la réalité quand ils'engageait dans le mouvement libéral qui s'étendait en Angleterre comme un remous de la Révolution française. Nous avons vu qu'il y entra assez hardiment pour s'y compromettre. Toutefois cette agitation ne pouvait pas donner un corps aux vœux de liberté épars dans les esprits. Aucune question ne se posait autour de laquelle on pût lutter, celles qu'on apercevait étaient trop lointaines. Les révolutionnaires anglais auraient été embarrassés de formuler leurs revendications. Aussi cet aspect de la liberté ne produisit-il rien de bien solide dans l'œuvre de Burns. Qu'on relise le poème qu'il lui a inspiré et qu'on a vu dans sa biographie:


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