Oh! plaisants sont les prés et les bois de Coila,Où les linots chantent parmi les bourgeons,Et les lièvres coureurs, dans leurs jeux amoureux, goûtent leurs amours,Tandis que par les coteaux le ramier roucoule d'un cri plaintif[770].Le soleil était hors de vue,Et le crépuscule plus sombre amenait la nuit,Le hanneton bruissait avec un bourdonnement lent,Et les vaches debout beuglaient à la place où on les trait[771].
Oh! plaisants sont les prés et les bois de Coila,Où les linots chantent parmi les bourgeons,Et les lièvres coureurs, dans leurs jeux amoureux, goûtent leurs amours,Tandis que par les coteaux le ramier roucoule d'un cri plaintif[770].
Le soleil était hors de vue,Et le crépuscule plus sombre amenait la nuit,Le hanneton bruissait avec un bourdonnement lent,Et les vaches debout beuglaient à la place où on les trait[771].
Presque jamais, le paysage n'est sans bêtes, que les scènes soient riantes ou sauvages.
Combien aimables, ô Nith, sont tes vallées fertiles,Où les aubépines éployées fleurissent gaîment,Combien doucement sinuent tes vallons en pente,Où les agneaux jouent à travers les genêts[772].Solitaires sur les glaciales collines, les troupeaux errantsÉvitent les cruels orages parmi les rochers abritants;Les ruisseaux se précipitent, écument, rougeâtres sous la pluie qui les bat,Les déluges amassés crèvent au-dessus des plaines lointaines,Sous la rafale les forêts effeuillées gémissent;Les cavernes creuses rendent une morne plainte[773].
Combien aimables, ô Nith, sont tes vallées fertiles,Où les aubépines éployées fleurissent gaîment,Combien doucement sinuent tes vallons en pente,Où les agneaux jouent à travers les genêts[772].
Solitaires sur les glaciales collines, les troupeaux errantsÉvitent les cruels orages parmi les rochers abritants;Les ruisseaux se précipitent, écument, rougeâtres sous la pluie qui les bat,Les déluges amassés crèvent au-dessus des plaines lointaines,Sous la rafale les forêts effeuillées gémissent;Les cavernes creuses rendent une morne plainte[773].
Burns lui-même marquait la place que les animaux tiennent dans ses vers, lorsqu'il disait:
Tant que les églantiers et les chèvrefeuilles verdissants,Et les perdrix qui piaillent haut le soir,Et le lièvre matinal qu'on voit filer silencieusement,Inspireront ma muse[774].
Cette présence des animaux est à noter, car, chez la plupart des poètes, si on tuait les oiseaux, la nature resterait dépeuplée.
Sur ces fonds déjà fourmillants de vie ressortent plus fortement les animaux domestiques. À chaque pas, ce sont des coins de collines, de prairies ou de champs, dans lesquels ils figurent avec une touche de sentiment humain qui les rapproche des premiers plans. Ils servent à indiquer les heures du jour:
Quand, sur la colline, l'étoile orientaleAnnonce que le moment de parquer les brebis est venu,Et que les bœufs, du champ aux nombreux sillons,Reviennent si tristes et si las[775].
Ou la saison de l'année, comme dans le passage déjà cité plus haut.
Quand les vaches nouvellement vêlées beuglent à leur piquet,Et que les chevaux fument à la charrue ou à la herse,Je prends cette heure sur le bord du crépuscule,Pour reconnaître que je suis débiteurDu vieux Lapraik, au cœur honnête,Pour sa bonne lettre[776]».
Avec eux apparaissent de tous côtés les occupations et les travaux des champs, les semailles, les moissons, les charrues, les meules. Qu'on lise cette belle description de l'automne, où le détail de tout le morceau est relevé par la lumière vaporeuse et le charme des derniers vers. Pour comprendre l'exactitude du début, il faut savoir que les paysans écossais, à cause des vents violents, maintiennent le sommet de leurs meules, par des cordes et une couche de chaume. Parfois même, ils les recouvrent de morceaux de toile. «Nous fûmes frappés, dit Dorothée Wordsworth, par la vue des meules de foin, retenues par des tabliers, des draps et des morceaux de toile à sacs, pour empêcher le vent de les emporter à ce que nous supposâmes. Nous trouvâmes dans la suite que cette pratique était très générale en Écosse[777]». Burns n'a eu garde d'omettre ce trait des préparatifs pour l'hiver. Toute la plaine est active et au travail.
C'était quand les meules mettent leur couverture d'hiver,Et que le chaume et les cordes assurent les récoltes durement gagnées;Les tas de pommes de terre sont mis hors des atteintesDe l'haleine âpre et glacée de l'hiver qui approche;Les abeilles, au moment où elles se réjouissent de leurs travaux de l'été,Quand le délicieux butin de bourgeons et de fleursEst scellé avec un soin frugal dans les massives piles de cire,Sont condamnées par l'homme, ce tyran des faibles,À la mort des démons et étouffées dans la fumée de soufre;Le tonnerre des fusils s'entend de tous côtés,Les couvées blessées, chancelantes, se dispersent au loin;Les familles emplumées unies par le lien de la nature,Pères, mères, enfants, gisent en un même carnage.(Quel cœur chaud et poétique peut se défendre de saigner intérieurementEt d'exécrer les actes sauvages et impitoyables de l'homme!)Les fleurs ne poussent plus dans les champs, ni dans les prairies,Les bocages ne résonnent plus de concerts aériens,Sauf peut-être le sifflement joyeux du roitelet,Tout fier d'être au haut d'un petit arbre écourté:Les matins blanchâtres précèdent les jours radieux;Doux, calme, serein et large s'épand l'éclat de midi,Tandis que de nombreux fils de la Vierge ondulent capricieusement dans les rayons de soleil[778].
Enfin, au premier plan, l'homme paraît, et les paysages de Burns sont souvent des scènes rustiques de labour ou de moisson.
Quand les blés mûrs et les cieux azurésFont naître le bruit frémissant des faucheurs[779].Toi, alouette, qui t'élances des rosées du gazon,Pour avertir le berger que la grise aurore pointe[780].
Quand les blés mûrs et les cieux azurésFont naître le bruit frémissant des faucheurs[779].
Toi, alouette, qui t'élances des rosées du gazon,Pour avertir le berger que la grise aurore pointe[780].
Quoi de plus vrai et de plus vivant que cette description de moissonneurs dont le travail est interrompu par la pluie, qui se mettent à l'abri quand l'averse est trop forte, ou, quand elle diminue un peu, s'amusent à de rudes bousculades?
Tandis que les moissonneurs se blottissent derrière les gerbes,Pour éviter l'averse froide et piquante,Ou se bousculent en courant dans de rudes jeux,Pour passer le temps,Je vous consacre le moment,En rimes[781].
Une autre scène du même genre apparaît dans ces autres vers:
Mais voici les gerbes renversées par la rafale,Et voici que le soleil clignote au couchant,Il faut que je coure rejoindre les autres,Et laisse ma chanson[782].
De tous côtés, ce sont des laboureurs, des semeurs, des bergers, des jardiniers, des moissonneurs, qui vont à leur travail ou en reviennent, des joueurs de curling qui se dirigent vers les lochs gelés, des gens qui parcourent la campagne en chantant et en sifflant. Toute cette animation s'ajoute à celle que tant d'animaux donnent déjà aux champs, et les remplit de mouvement et de bruits. Voici une pièce qui donne bien l'idée de cette superposition de mouvements.
En vain pour moi, les primevères fleurissent,En vain pour moi, poussent les violettes,En vain pour moi, dans les glens ou les bois,Chantent le mauvis et le linot.Gaiement, le garçon de charrue anime son attelage,Avec joie le semeur attentif chemine,Mais la vie est pour moi un rêve fatigant,Le rêve de quelqu'un qui ne s'éveille jamais.La foulque folâtre effleure l'eau,Parmi les roseaux les jeunes canards crient,Le cygne grave nage majestueusement,Et tout est heureux excepté moi.Le berger ferme la porte de son parc,Et à travers les moors siffle bruyamment,D'un pas farouche, inégal et errant,Je le rencontre sur la colline brillante de rosée.Et quand l'alouette, entre l'ombre et la lumière,Joyeuse s'éveille à côté de la pâquerette,Et monte et chante sur ses ailes palpitantes,Spectre miné de chagrin, je regagne ma demeure[783].
En vain pour moi, les primevères fleurissent,En vain pour moi, poussent les violettes,En vain pour moi, dans les glens ou les bois,Chantent le mauvis et le linot.
Gaiement, le garçon de charrue anime son attelage,Avec joie le semeur attentif chemine,Mais la vie est pour moi un rêve fatigant,Le rêve de quelqu'un qui ne s'éveille jamais.
La foulque folâtre effleure l'eau,Parmi les roseaux les jeunes canards crient,Le cygne grave nage majestueusement,Et tout est heureux excepté moi.
Le berger ferme la porte de son parc,Et à travers les moors siffle bruyamment,D'un pas farouche, inégal et errant,Je le rencontre sur la colline brillante de rosée.
Et quand l'alouette, entre l'ombre et la lumière,Joyeuse s'éveille à côté de la pâquerette,Et monte et chante sur ses ailes palpitantes,Spectre miné de chagrin, je regagne ma demeure[783].
Les exemples sont à foison. Il n'y a qu'à plonger la main pour en retirer. Voici l'hiver: la description physique, brève et ferme comme toujours, est aussitôt appuyée par la présence de l'homme.
Quand l'hiver s'enveloppe de son manteau,Et durcit la boue comme un roc,Quand vers les lochs, les curlers vont en foule,Joyeux et marchant vite[784].
Un ruisseau coule; mais il ne suffit pas qu'il longe des rives couvertes d'arbustes, il faut que celles-ci soient garnies d'activité humaine.
Dans les vallons émaillés de pâquerettes, ton ruisselet s'attarde,Là où les fraîches filles mettent leur linge blanchir,Ou bien il trotte le long de berges couvertes de noisetiers, et de talusTout gris d'aubépines,Où les merles se joignent aux chansons du berger,À la chute du jour[785].
Qu'on décompose cette simple petite strophe, on sera surpris de ce qu'elle contient de vie et de paysages. Il y a le cours paresseux du flot dans les vallons; il y a les filles qui étalent leur linge sur l'herbe; il y a le cours plus rapide du ruisseau le long des rives plus abruptes, et il faut remarquer comment chacune de celles-ci est précisée, avec sa végétation favorite. Les détails sont accumulés les uns sur les autres. Ce n'est pas tout; il y a du haut de ces rives des bergers qui chantent; les merles les accompagnent, et tout ce mouvement aboutit à celui du jour qui se clôt. Chaque vers y a son action, et, dans chaque vers, chaque mot; la petite strophe tremble tout entière de vie comme un arbuste qui frémit jusqu'aux feuilles.
Cette intervention de l'homme, venant s'ajouter à celle des animaux, fait parfois reculer la description de la nature elle-même jusqu'à ne lui laisser que très peu de place, comme dans la strophe suivante où elle l'a reléguée dans le premier vers. Le détail animé expulse presque complètement le détail inanimé:
Le soleil avait clos le jour d'hiver,les joueurs de curling avaient quitté leur jeu retentissant;Et le lièvre affamé avait pris le cheminDes verts jardins de choux,Tandis que la neige perfide le décèle par ses tracesPartout où il a passé[786].
Les matins surtout sont animés et joyeux. Les travailleurs de toute espèce vont allègrement à leur besogne et font retentir la campagne de leurs chansons. C'est un laboureur qui va retrouver sa charrue et chante joyeux dans la fraîcheur d'une aurore de mai toute ruisselante de notes d'alouettes; leurs deux chansons se rencontrent et se mêlent:
Comme j'errais un matin, au printemps,J'entendis un joyeux laboureur chanter doucement,Et comme il chantait, il disait ces paroles:«Il n'y a pas de vie comme celle du laboureur, dans le mois du doux mai».L'alouette au matin s'élance de son nid,Et monte dans l'air, la rosée sur sa poitrine,Avec le joyeux laboureur, elle siffle et elle chante,Et à la nuit, elle redescendra vers son nid[787].
Comme j'errais un matin, au printemps,J'entendis un joyeux laboureur chanter doucement,Et comme il chantait, il disait ces paroles:«Il n'y a pas de vie comme celle du laboureur, dans le mois du doux mai».
L'alouette au matin s'élance de son nid,Et monte dans l'air, la rosée sur sa poitrine,Avec le joyeux laboureur, elle siffle et elle chante,Et à la nuit, elle redescendra vers son nid[787].
Un peu plus loin, c'est un jardinier qui s'en va, la bêche sur l'épaule. Et sa chanson est plus fraîche et plus jolie encore:
Quand le rose mai arrive avec des fleurs,Pour parer ses bocages dont la verdure s'ouvre,Alors occupées, occupées sont ses heures,Au jardinier, avec sa bêche.Les eaux de cristal tombent doucement,Les oiseaux sont tous des amoureux,Les brises parfumées passent autour de lui,Le jardinier avec sa bêche.Quand le pourpre matin éveille le lièvre,Qui se glisse à chercher son repas matinal,Alors, à travers les rosées, il doit partir,Le jardinier, avec sa bêche.Quand le jour expirant dans l'ouest,Tire le rideau du repos de la nature,Il vole vers les bras qu'il aime le mieux,Le jardinier, avec sa bêche[788].
Quand le rose mai arrive avec des fleurs,Pour parer ses bocages dont la verdure s'ouvre,Alors occupées, occupées sont ses heures,Au jardinier, avec sa bêche.Les eaux de cristal tombent doucement,Les oiseaux sont tous des amoureux,Les brises parfumées passent autour de lui,Le jardinier avec sa bêche.
Quand le pourpre matin éveille le lièvre,Qui se glisse à chercher son repas matinal,Alors, à travers les rosées, il doit partir,Le jardinier, avec sa bêche.Quand le jour expirant dans l'ouest,Tire le rideau du repos de la nature,Il vole vers les bras qu'il aime le mieux,Le jardinier, avec sa bêche[788].
Ailleurs, le paysage prend plus de grandeur, de réalisme et de tristesse. On est en face de la véritable vie des champs, avec ses fatigues et la poésie qui, malgré tout, flotte autour d'elle. Un bel exemple est le retour du laboureur, le samedi soir, après la semaine de dur acharnement contre le sol, avec la perspective du repos du lendemain.
Lorsque novembre souffle bruyamment avec un sifflement irrité,Le jour d'hiver décroissant est près de sa fin;Les bêtes boueuses reviennent de la charrue;Les bandes noircissantes de corneilles vont à leur repos;Le laboureur, usé de fatigue, s'en va de son travail;Ce soir, son labeur de la semaine est terminé;Il rassemble ses bêches, ses pioches et ses houes,Espérant passer le lendemain dans l'aise et le repos,Et las, à travers le moor, il dirige ses pas vers la maison[789].
On dirait un de ces poignants dessins de Millet où des formes de paysans, anoblies par le crépuscule et toutefois traînant le poids du labeur, reviennent dans la mélancolie des soirs.
On voit donc que, parmi les spectacles que sa contrée a déroulés devant les yeux de Burns, il a passé, sans les apercevoir pour ainsi dire, devant les paysages puissants et étranges, devant ce qu'on appellerait les paysages de grand romantisme, les décors à grand effet, ceux que recherche le plus le goût moderne. Ce n'était pas par ignorance, car l'attention avait été appelée sur eux par Mac Pherson, et leur sublimité avait été rendue sinon avec une précision, du moins avec un sentiment qui n'a pas été surpassé. Burns n'a véritablement compris que le coin de terre où il a vécu, et il l'a dépeint de la façon la plus sommaire, la plus brève et la moins compliquée. Il a été très sensible aux impressions physiques de la nature, au retour du printemps, à la fraîcheur des matins, aux parfums du soir, aux douceurs des nuits claires, aux sensations agréables par lesquelles elle nous enveloppe dans ses grandes caresses, aux joies universelles auxquelles notre corps participe. En dehors de cela, il a rendu surtout les aspects familiers d'une campagne cultivée; chez lui la nature est un arrière-plan à l'activité humaine. Il l'a vue comme un paysan, bien que le sentiment de la propriété n'apparaisse pas une fois chez lui, pas même le désir de posséder un bout de terre, ou de dire: «ce sont là mes arbres». Cet amour du sol n'existait pas dans le cercle de pensée des fermiers de ce temps et de ce pays. Chez lui la nature ressemble au spectacle dont on jouit au mois d'Avril ou de Septembre, lorsqu'on se tient à mi-hauteur d'une colline et qu'on voit à ses pieds une plaine cultivée. Elle est animée et bruyante. De toutes parts on admire le travail humain dans son effort ou sa récompense, soit que lesattelages de charrues se croisent enveloppés d'une buée légère, soit que les moissonneurs avancent en faisant reculer les blés devant eux; jusqu'au fond de la plaine éclatent, çà et là, l'éclair des rocs ou des faux, tandis que s'élèvent au loin les fumées des fermes. Il y a, dans cette contemplation de l'activité humaine, quelque chose de rassurant et de noble. Ce n'est pas la nature menaçante et solitaire, c'est une nature à notre taille, qui porte un visage ami, conquise par l'homme et l'en remerciant.[Lien vers la Table des matières.]
II.LA TENDRESSE POUR LES BÊTES.
Dans cette animation de travaux champêtres qui fait une partie du sentiment de la nature dans Burns, il y aurait à extraire tout un chapitre sur les animaux. Ce sont surtout ceux qui vivent avec l'homme: chiens, vaches, moutons, chevaux, les animaux qui peuplent une cour de ferme. Est-il besoin de dire qu'il les connaît admirablement? En cela, il n'est comparable qu'à La Fontaine. C'est la même observation, la même bonhomie, la même familiarité, avec une pointe de raillerie. Il y a cependant quelques différences. La Fontaine a toujours une préoccupation humaine; il donne à ses bêtes nos vices ou nos travers; il les rend vicieuses ou ridicules à notre ressemblance; il les complique à notre image. Il a pour elles une indulgence narquoise, mais c'est celle d'un vieil observateur qui connaît bien les défauts du monde et en sourit, sachant qu'on ne les guérira pas. Chez Burns, il y a plus de simplicité dans les bêtes et dans les sentiments qu'il a pour elles. Ce sont les animaux tels qu'ils sont, innocents à leur manière, sans rouerie tout au moins, et avec cette ignorance de leurs défauts qui les rend pardonnables comme les enfants. Leur âme ne sort pas d'un état d'enfance confuse. Burns les aime ainsi, tout franchement, non en moraliste curieux qui s'en amuse, mais en homme qui s'en sert et les pratique, qui apprécie leur obéissance, leur patience au labeur, leurs bonnes qualités, et qui leur sait gré de leur aide. Il n'y a pas, dans toute son œuvre, un seul passage où il en parle avec dureté et avec colère. L'amertume qu'il avait parfois à l'égard des hommes n'est jamais entrée dans ses relations avec les bêtes. Sa façon de leur parler est faite d'humour affectueux, et il n'a jamais mieux réussi ce mélange d'attendrissement et d'un peu de raillerie que lorsqu'il s'est adressé à elles. Il a sur elles tout un groupe de pièces qui sont parmi ses plus originales et ses meilleures. Il suffit d'en examiner quelques-unes, car il est impossible de négliger ce côté caractéristique de son génie.
Une de ses premières productions:La Mort et les Dernières Paroles de la pauvre Mailie, appartient à ce groupe de pièces. Toute sa bonhomiepour les bêtes y était déjà. Mailie sa brebis favorite paissait un jour, attachée à une longe, elle se prend le pied dans la corde et tombe dans un fossé. Hughoc, jeune gars stupide, arrive en flânant et l'aperçoit. Mais l'idée ne lui vient pas de l'en retirer. Il demeure ébahi. Les yeux grands ouverts et les mains levées, le pauvre Hughoc reste là, comme une statue. La pauvre Mailie, voyant la sympathie sur sa face, le charge de porter à son maître ses dernières paroles et ses dernières recommandations.
Ô toi, dont la face lamentableSemble plaindre mon malheureux état,Écoute attentif mes derniers mots,Et porte-les à mon cher maître.Dis-lui que, s'il a jamaisAssez d'argent pour acheter une brebis,Oh! dis-lui de ne plus attacher ses moutonsAvec ces méchantes cordes de chanvre ou de crin!Mais de les mettre dans un parc ou sur une colline,Et de les laisser errer à leur gré.Ainsi ses troupeaux croîtront et donnerontDes vingtaines d'agneaux et des amas de laine[790].
Mais Mailie est une bonne mère. Ses dernières pensées sont pour ses agneaux. Elle les recommande à son maître d'une façon à la fois touchante et comique. Rien n'est plus heureux que ce mélange de réelle anxiété maternelle et de détails particuliers et exacts, tels qu'ils peuvent s'offrir à une cervelle de brebis.
Dis-lui qu'il fut un maître indulgentEt toujours bon pour moi et les miens;Maintenant, je lui laisse mes derniers vœux,Je lui confie mes pauvres agneaux.Oh! demande-lui de garder leurs pauvres vies,Des chiens, des renards, des couteaux de bouchers;De leur donner du bon lait de vache en suffisance,Jusqu'à ce qu'ils puissent se pourvoir eux-mêmes;Et de les nourrir exactement matin et soirD'une poignée de foin ou d'une pleine-paume de blé.Puissent-ils ne jamais apprendre les façonsDe moutons mal élevés et gênants,Passer par les clôtures, voler et grignoterAux rames de pois ou aux tiges de choux.Puissent-ils ainsi, comme leurs grands-parents,Pendant maintes années passer sous les ciseaux.Ainsi les femmes leur donneront des morceaux de pain,Et les enfants pleureront quand ils mourront[790].
La sollicitude maternelle n'est pas satisfaite de ces conseils; elleva plus loin. Un de ses agneaux est un jeune bélier, et quelle est la mère qui, sans le dire, ne prévoit pas les dangers auxquels son fils peut être exposé? Dieu sait les tentations qui attendent la jeunesse! Mailie, qui est une brebis d'expérience, les prévoit, hélas! et elle en parle aussi clairement que la décence le lui permet.
Mon pauvre petit bélier, mon fils et mon héritier,Oh! dites au maître de l'élever avec soin,Et s'il vit pour devenir un mâle,De lui enseigner les bonnes façons,Et de l'avertir de ce que je ne saurais dire,D'être content des brebis de la maison,Et de ne pas courir et porter partout son tablierComme les autres chenapans perdus et dévergondés[791].
Et sa pauvre fillette si tendre et si innocente, l'oubliera-t-elle! N'est-elle pas plus frêle encore et plus difficile à protéger que le jeune garçon, qui, après tout, rapportera toujours ses cornes à l'étable.
Et toi, ma pauvre petite agnette,Dieu te garde d'une longe et d'une corde!Oh! puisses-tu ne jamais te mésallierAvec un de ces méchants béliers des moors;Mais pense toujours à t'associer et à t'unirAvec un mouton respectable comme toi[791].
Elle expire en leur donnant sa bénédiction.
Et maintenant, mes chéris, avec mon dernier soupir,Je vous laisse ma bénédiction à tous deux,Et quand vous penserez à votre mère,Rappelez-vous d'être bons l'un pour l'autre[791].
C'est un bon conseil. Des lèvres humaines ne le donneraient pas plus touchant; mais, pour conserver l'accompagnement de raillerie qui fredonne au-dessous de cette émotion, la pauvre Mailie promet à Hughoc que, s'il rapporte tout au maître et lui dit de brûler cette longe maudite, elle lui lègue pour sa peine, sa vessie. Carlyle, avec raison, admirait beaucoup cette pièce[792]. L'attendrissement y joue avec une bonne humeur qui le ramène à ses proportions et lui permet d'être plus sincère. Il y a vis-à-vis de certaines choses des émotions qu'il faut envelopper d'un peu d'ironie, pour payer le droit de les avoir.
Comme si ce n'était pas assez de ce morceau pour immortaliser Mailie, Burns y avait ajouté une élégie, l'oraison funèbre de cette pauvre bête désormais plus glorieuse que bien des pasteurs de peuples. On reconnaîtrafacilement l'imitation de l'élégie de Hamilton de Gilbertfield surle brave Heck.
Gémissez en vers, gémissez en prose,Que les larmes salées coulent sur votre nez;Le destin de notre barde est achevé,Passé tout remède;Voici le faîtage de tous ses malheurs,Pauvre Mailie est morte.Ce n'est pas la perte d'un peu d'argent,Qui pourrait tirer une larme si amère,Ou faire porter à notre sombre barde,Une étoffe de deuil;Il a perdu une amie, une chère voisine,Mailie morte.Autour de la ferme, elle trottait près de lui;À un demi-mille, elle le reconnaissait;Avec un bêlement amical, quand elle le voyait,Elle accourait rapidement;Jamais n'approcha de lui ami plus fidèleQue Mailie morte.Sûrement, c'était une brebis de sens,Et qui savait se conduire décemment;Je puis le dire, jamais elle n'avait brisé une palissade,Pour voler avidement.Notre barde reste morose au coin de feu,Depuis que Mailie est morte.Ou s'il erre dans la vallée,Son agnette, son image vivante,Vient bêler près de lui sur la colline,Demandant du pain;Et il laisse couler des perles amères,Car Mailie est morte.Elle n'était pas fille de ces béliers des moors,Aux toisons feutrées, aux hanches velues;Ses ancêtres furent amenés par bateau,D'au delà de la Tweed:Meilleure chair ne passa jamais sous les ciseauxQue Mailie morte.Malheur à l'homme qui, le premier fabriquaCette vile et traîtresse chose—une corde!C'est elle qui fait que de bons garçons grimacent, passent la langueDans un étranglement terrible;Par elle, le bonnet de Robin a un crêpe flottant,Car Mailie est morte.Ô vous tous, bardes du joli Doon,Vous qui sur les flots de l'Ayr accordez vos chansons,Venez, joignez-vous à la triste lamentation,Du roseau de Robin!Son cœur n'en prendra jamais le dessus,Sa Mailie est morte[793].
Gémissez en vers, gémissez en prose,Que les larmes salées coulent sur votre nez;Le destin de notre barde est achevé,Passé tout remède;Voici le faîtage de tous ses malheurs,Pauvre Mailie est morte.
Ce n'est pas la perte d'un peu d'argent,Qui pourrait tirer une larme si amère,Ou faire porter à notre sombre barde,Une étoffe de deuil;Il a perdu une amie, une chère voisine,Mailie morte.
Autour de la ferme, elle trottait près de lui;À un demi-mille, elle le reconnaissait;Avec un bêlement amical, quand elle le voyait,Elle accourait rapidement;Jamais n'approcha de lui ami plus fidèleQue Mailie morte.
Sûrement, c'était une brebis de sens,Et qui savait se conduire décemment;Je puis le dire, jamais elle n'avait brisé une palissade,Pour voler avidement.Notre barde reste morose au coin de feu,Depuis que Mailie est morte.
Ou s'il erre dans la vallée,Son agnette, son image vivante,Vient bêler près de lui sur la colline,Demandant du pain;Et il laisse couler des perles amères,Car Mailie est morte.
Elle n'était pas fille de ces béliers des moors,Aux toisons feutrées, aux hanches velues;Ses ancêtres furent amenés par bateau,D'au delà de la Tweed:Meilleure chair ne passa jamais sous les ciseauxQue Mailie morte.
Malheur à l'homme qui, le premier fabriquaCette vile et traîtresse chose—une corde!C'est elle qui fait que de bons garçons grimacent, passent la langueDans un étranglement terrible;Par elle, le bonnet de Robin a un crêpe flottant,Car Mailie est morte.
Ô vous tous, bardes du joli Doon,Vous qui sur les flots de l'Ayr accordez vos chansons,Venez, joignez-vous à la triste lamentation,Du roseau de Robin!Son cœur n'en prendra jamais le dessus,Sa Mailie est morte[793].
Il y a la même connaissance des bêtes et la même bienveillance dans son poème desDeux Chiens. Le début est un modèle d'observation. Il y a là deux portraits de chiens qui sont parfaits. Même John Brown, l'ami des chiens, le fin connaisseur en physionomies canines, le peintre du brave petit Rab, bull-terrier blanc qui vainquit le grand chien de berger; de Toby, un mâtin vulgaire noir et blanc, tout en jambes et gauche, mais qui avait de beaux yeux, de belles dents et un aboiement très riche; de Wylie, «une exquise chienne de berger, rapide, svelte, délicate, belle comme un petit lévrier, gracieuse avec son poil ondulé et soyeux noir et feu, douce, bonne et pensive»; même John Brown qui a dépeint Wasp «une chienne bull-terrier, noire tachetée, d'un sang pur, belle, colère, douce, avec une petite tête compacte, très bien formée, et une paire d'yeux merveilleux, aussi pleins de flamme et de douceur que ceux de la Grisi; en vérité, elle avait un air de cette admirable femme, à la fois farouche et caressant», même John Brown l'inimitable peintre de Jock, de Toby, de Crab, de Rack, de Dick et de tant d'autres chiens de second plan n'a rien fait de plus amical[794]. La scène est jolie. Par un jour de juin, vers la fin de l'après-midi, les deux chiens, «qui n'ont pas grand'chose à faire à la maison», se retrouvent. L'un est un chien de condition; il appartient à un lord, il s'appelle César et c'est un étranger, il vient de Terre-Neuve. Mais il connaît la condescendance.
Son brillant collier de cuivre, avec cadenas et lettres,Le désignait comme un gentleman et un lettré;Mais, bien qu'il fût de haut degré,Il n'avait pas d'orgueil, il n'était pas fier,Il passait volontiers une heure à échanger caresses,Même avec un mâtin de rétameur bohémien.À l'église, au marché, au moulin ou à la forge,Il ne rencontrait pas un barbet, aussi crotté fût-il,Avec qui il ne s'arrêtât, comme tout heureux de le voir:Et il levait la patte, sur les pierres et les monts, avec lui[795].
L'autre est un chien commun, un chien de berger; il a un nom du pays, il s'appelle Luath; il appartient à un pauvre laboureur; il est humble, il n'a pas de collier de cuivre, mais c'est une bonne et bravebête, gaie, honnête, intelligente, bon enfant. Comme son maître, il est populaire partout où il va. Son portrait de prolétaire est joliment tracé.
C'était un mâtin, mais finaud et fidèle,Autant que chien qui ait jamais sauté fossé ou talus;Sa bonne figure honnête tachée de blancLui faisait des amis partout où il allait.Sa poitrine était blanche, son dosBien vêtu d'une robe noire et luisante,Sa queue cossue, frisante en l'air,Se balançait au-dessus de son derrière en faisant des ronds[796].
Quelles parties ils font ensemble! Les distinctions sociales disparaissent, le collier en cuivre est oublié. Ils s'en donnent à cœur joie. Rien n'est plus sérieusement comique, ni plus fidèle, que le tableau de leurs amusements de chiens, depuis les premières reconnaissances du nez et les bonjours en flairements, jusqu'aux courses éperdues et à la conversation qu'ils ont, gravement assis.
Nul doute qu'ils s'aimaient beaucoup l'un l'autre,Et qu'ils faisaient une étroite paire d'intimes;Car tantôt ils se sentaient et se flairaient d'un nez amical,Tantôt ils grattaient le sol pour trouver des souris ou des taupes;Tantôt ils s'échappaient en longues excursions,Et s'exténuaient à tour de rôle pour se distraire;Jusqu'à ce que, rendus de jouer,Ils s'assirent sur un monticule,Et entamèrent une longue digressionÀ propos des lords de la création[796].
Et ils causent gravement et sagement de leurs maîtres, le premier, comme un valet qui profite mais n'est pas dupe de la somptueuse existence qu'on mène autour de lui; le second, comme un humble serviteur qui prend intérêt à la modeste vie à laquelle il est associé.
Lorsqu'il s'agit d'animaux qui partagent sa vie, alors c'est une véritable camaraderie. Il leur parle d'une façon familière, amicale, touchante. Ce sont des compagnons qu'il a appris à apprécier, à estimer. Entre eux et lui, c'est de l'affection et de la causerie. Il se rappelle leurs services passés, et il les leur rappelle; ils en causent ensemble. Ils ont partagé les bons et les mauvais jours. Il les traite en amis fidèles et éprouvés. Ce mot revient continuellement. Quand Mailie est morte, il a perdu «une amie et une chère voisine[797]». Quand il parle de Luath, le chien de berger qu'on vient de voir, il dit «c'était le chien d'un laboureur qui l'avait pourson ami et camarade[798]». Même dans les circonstances où un mouvement de brutalité peut échapper, il n'en a jamais avec eux. Son cheval, fourbu des longues courses de l'Excise, se laisse tomber, non sans danger pour lui, puisque, peu de temps après, une chute pareille lui cassa le bras. Il écrit à un de ses amis: «Le pauvre diable s'est jeté sur ses genoux une dizaine de fois dans ces vingt derniers milles, me disant à sa manière: «Vois, ne suis-je pas ta fidèle haridelle de cheval, sur qui tu chevauches depuis maintes années[799]». On voit qu'au lieu de se fâcher, il a été sensible à cet étonnement douloureux et à ces reproches d'animal surmené, qui ne comprend pas, et silencieusement supplie son maître. SonSalut du jour de l'an d'un Vieux Fermier à sa vieille jument Maggieest un modèle achevé de cette bonne camaraderie et assurément un de ses chefs-d'œuvre d'humour et de bonté. C'est un morceau à lire doucement.
Je te souhaite une bonne année, Maggie!Tiens! voici une poignée de grains pour ton vieux sac:Bien que tu sois creuse des reins maintenant et noueuse,J'ai vu le jourOù tu pouvais courir comme un cerf,À travers une prairie.Bien que tu sois maintenant lente, raide et caduque,Et que ta vieille peau soit aussi blanche qu'une pâquerette,Je t'ai connue pommelée, lisse et luisante,Une jolie grise;Il aurait fallu un gaillard pour oser t'agacer,Au temps jadis.Tu fus jadis au premier rang,Une jeune jument, forte, nerveuse et mince,Et tu posais bien une jambe aussi bien faiteQue celles qui ont jamais foulé terre;Et tu aurais pu voler par dessus une mare,Comme un oiseau.C'est maintenant la vingt-neuvième année,Depuis que tu étais la jument de mon brave père;Il t'a donnée à moi, en dot bien claire,Avec cinquante marcs;C'était peu, mais c'était de l'argent bien gagné,Et tu étais robuste.Quand la première fois j'allai faire ma cour à ma Jenny,Tu trottais alors à côté de ta mère,Bien que tu fusses friponne, maligne et joueuse,Tu ne fus jamais rétive,Mais familière, douce, tranquille et bonne,Et si jolie à voir!Tu piaffais toute fière, le jourOù j'amenai à la maison ma jolie fiancée;Et elle, douce et gracieuse, se tenait sur toi,Avec un air modeste!J'aurais pu défier tout Kyle-Stewart de me montrerUne paire comme vous deux.Bien que tu clampines et que tu boîtes maintenant,Et que tu vacilles, comme une lourde barque à saumon,En ces temps-là, tu étais une trotteuse fameusePour les sabots et le vent;Et tu les dépassais tous, si bien qu'ils se traînaientLoin, loin derrière!Quand toi et moi étions jeunes et fringants,Et que le repos à l'étable t'avait paru long,Comme tu piaffais, comme tu renaclais et hennissais,Comme tu enfilais la route!Les gens de la ville se sauvaient, s'écartaient,Disaient que tu étais folle.Quand tu avais eu ton avoine et que j'avais bu un coup,Enfilions-nous la route comme une hirondelle!Aux courses des mariages, tu n'avais pas ta pareille,Pour le fond ou la vitesse,Tu les battais d'autant de queues que tu voulais,Partout où tu allais.Les petits chevaux de chasse à croupe avaléeAuraient peut-être pu te battre à une petite course;Mais six milles écossais, alors tu essayais leur fond,Et tu les faisais souffler;Pas de fouet, pas d'éperon, juste une baguetteDe saule ou de noisetier.Tu étais une aussi noble labourière,Qui ait jamais été attelée de cuir ou de corde!Souvent toi et moi, en une poussée de huit heures,Par un bon temps de mars,Nous avons tourné six quarts d'acre,Pendant des journées à la file.Tu ne tirais pas à coups, tu ne plongeais pas, tu ne te dressais pas,Mais tu fouettais l'air de la vieille queue,Tu étalais bien large ton poitrail bien rempli,Avec courage et force;Les mottes pleines de racines se brisaient et craquaient,Puis versaient doucement.Quand la gelée durait longtemps et que les neiges étaient épaissesEt menaçaient de retarder le travail,Je mettais à ta mesure un petit tasAu-dessus du bord;Je savais que ma Maggie ne s'endormirait pasPour cela, avant l'été.À la voiture ou au chariot, tu ne t'arrêtais jamais,Tu aurais attaqué la montée la plus raide,Tu ne regimbais pas, tu ne forçais pas, tu ne saccadais pas,Pour ensuite t'arrêter à souffler;Tu pressais ton pas, juste une idée,Et tu l'enlevais sans effort.Mon attelage est maintenant fait de tes enfants,Quatre bêtes aussi vaillantes que bêtes qui ont jamais tiré;Sans compter six autres que j'ai vendues,Et que tu as nourries;Elles m'ont rapporté treize livres deux,La moindre d'entre elles.Mainte dure journée, nous avons peiné ensemble,Et combattu dans ce monde fatiguant!Et en mainte anxieuse journée, j'ai bien cruQue nous aurions le dessous!Cependant, nous voici arrivés tous deux à la vieillesse,Avec quelque chose de côté.Et ne crois pas, ma vieille et fidèle camarade,Que maintenant peut-être tu as moins de mérite,Et que tes vieux jours puissent finir dans la faim;Sur mon dernier boisseau,Je réserverai le huitième d'un boisseau,Mis de côté pour toi.Usés et caducs nous voici arrivés ensemble à la vieillesse;Nous trottinerons çà et là, l'un avec l'autre;J'aurai bien soin de planter ton attacheSur un beau morceau d'herbe,Où tu puisses noblement étendre ton cuir,Avec peu de fatigue[800].
Je te souhaite une bonne année, Maggie!Tiens! voici une poignée de grains pour ton vieux sac:Bien que tu sois creuse des reins maintenant et noueuse,J'ai vu le jourOù tu pouvais courir comme un cerf,À travers une prairie.
Bien que tu sois maintenant lente, raide et caduque,Et que ta vieille peau soit aussi blanche qu'une pâquerette,Je t'ai connue pommelée, lisse et luisante,Une jolie grise;Il aurait fallu un gaillard pour oser t'agacer,Au temps jadis.
Tu fus jadis au premier rang,Une jeune jument, forte, nerveuse et mince,Et tu posais bien une jambe aussi bien faiteQue celles qui ont jamais foulé terre;Et tu aurais pu voler par dessus une mare,Comme un oiseau.
C'est maintenant la vingt-neuvième année,Depuis que tu étais la jument de mon brave père;Il t'a donnée à moi, en dot bien claire,Avec cinquante marcs;C'était peu, mais c'était de l'argent bien gagné,Et tu étais robuste.
Quand la première fois j'allai faire ma cour à ma Jenny,Tu trottais alors à côté de ta mère,Bien que tu fusses friponne, maligne et joueuse,Tu ne fus jamais rétive,Mais familière, douce, tranquille et bonne,Et si jolie à voir!
Tu piaffais toute fière, le jourOù j'amenai à la maison ma jolie fiancée;Et elle, douce et gracieuse, se tenait sur toi,Avec un air modeste!J'aurais pu défier tout Kyle-Stewart de me montrerUne paire comme vous deux.
Bien que tu clampines et que tu boîtes maintenant,Et que tu vacilles, comme une lourde barque à saumon,En ces temps-là, tu étais une trotteuse fameusePour les sabots et le vent;Et tu les dépassais tous, si bien qu'ils se traînaientLoin, loin derrière!
Quand toi et moi étions jeunes et fringants,Et que le repos à l'étable t'avait paru long,Comme tu piaffais, comme tu renaclais et hennissais,Comme tu enfilais la route!Les gens de la ville se sauvaient, s'écartaient,Disaient que tu étais folle.
Quand tu avais eu ton avoine et que j'avais bu un coup,Enfilions-nous la route comme une hirondelle!Aux courses des mariages, tu n'avais pas ta pareille,Pour le fond ou la vitesse,Tu les battais d'autant de queues que tu voulais,Partout où tu allais.
Les petits chevaux de chasse à croupe avaléeAuraient peut-être pu te battre à une petite course;Mais six milles écossais, alors tu essayais leur fond,Et tu les faisais souffler;Pas de fouet, pas d'éperon, juste une baguetteDe saule ou de noisetier.
Tu étais une aussi noble labourière,Qui ait jamais été attelée de cuir ou de corde!Souvent toi et moi, en une poussée de huit heures,Par un bon temps de mars,Nous avons tourné six quarts d'acre,Pendant des journées à la file.
Tu ne tirais pas à coups, tu ne plongeais pas, tu ne te dressais pas,Mais tu fouettais l'air de la vieille queue,Tu étalais bien large ton poitrail bien rempli,Avec courage et force;Les mottes pleines de racines se brisaient et craquaient,Puis versaient doucement.
Quand la gelée durait longtemps et que les neiges étaient épaissesEt menaçaient de retarder le travail,Je mettais à ta mesure un petit tasAu-dessus du bord;Je savais que ma Maggie ne s'endormirait pasPour cela, avant l'été.
À la voiture ou au chariot, tu ne t'arrêtais jamais,Tu aurais attaqué la montée la plus raide,Tu ne regimbais pas, tu ne forçais pas, tu ne saccadais pas,Pour ensuite t'arrêter à souffler;Tu pressais ton pas, juste une idée,Et tu l'enlevais sans effort.
Mon attelage est maintenant fait de tes enfants,Quatre bêtes aussi vaillantes que bêtes qui ont jamais tiré;Sans compter six autres que j'ai vendues,Et que tu as nourries;Elles m'ont rapporté treize livres deux,La moindre d'entre elles.
Mainte dure journée, nous avons peiné ensemble,Et combattu dans ce monde fatiguant!Et en mainte anxieuse journée, j'ai bien cruQue nous aurions le dessous!Cependant, nous voici arrivés tous deux à la vieillesse,Avec quelque chose de côté.
Et ne crois pas, ma vieille et fidèle camarade,Que maintenant peut-être tu as moins de mérite,Et que tes vieux jours puissent finir dans la faim;Sur mon dernier boisseau,Je réserverai le huitième d'un boisseau,Mis de côté pour toi.
Usés et caducs nous voici arrivés ensemble à la vieillesse;Nous trottinerons çà et là, l'un avec l'autre;J'aurai bien soin de planter ton attacheSur un beau morceau d'herbe,Où tu puisses noblement étendre ton cuir,Avec peu de fatigue[800].
Si l'on rapproche cette pièce du discours, si joli cependant et si bon à sa façon, que Sterne adresse un jour, à Lyon, à un âne qui mangeait une feuille de chou, on verra du premier coup combien elle lui est supérieure[801]. Elle est bien plus simple, plus franche, plus naturelle, plus pleine de vie et d'expérience humaine, incomparablement plus réelle et plus solide.
Il est impossible de quitter ce sujet des animaux dans Burns sans replacer une remarque qui revient à intervalles réguliers comme des traits de craie sur un mur. Nous notons ici—comme nous l'avons noté auparavant et comme nous aurons à la noter plus loin—sa merveilleuse puissance de personnification. Tandis que les animaux de La Fontaineet que l'âne de Sterne sont des animaux en général, ceux de Burns sont tous des personnalités. Sa pauvre Mailie, le chien Luath, la vieille et honnête Maggie sont désormais des connaissances. Qui, les ayant connus, pourrait les oublier? Il n'est pas jusqu'à la jument que Nicol lui avait donnée à soigner qui n'ait sa ressemblance tracée en quelques traits. On l'appelait Peg Nicholson. C'était une aussi bonne jument baie que toutes les juments qui ont jamais trotté sur du fer.
Peg Nicholson était une bonne jument baieEt jadis elle avait porté un prêtre;Mais maintenant elle flotte au fil de la Nith,Banquet pour les poissons de la Solway.Peg Nicholson était une bonne jument baie,Et un prêtre la montait durement;Et très opprimée et meurtrie avait-elle été,Comme les bêtes conduites par les prêtres[802].
Peg Nicholson était une bonne jument baieEt jadis elle avait porté un prêtre;Mais maintenant elle flotte au fil de la Nith,Banquet pour les poissons de la Solway.
Peg Nicholson était une bonne jument baie,Et un prêtre la montait durement;Et très opprimée et meurtrie avait-elle été,Comme les bêtes conduites par les prêtres[802].
Il avait de la pitié pour tous les malheurs qui peuvent arriver aux bêtes.
Cette façon de traiter les animaux nous amène à ce qui, peut-être, est la véritable originalité de Burns dans le sentiment de la nature, nous voulons dire la richesse de tendresse, de pitié, de compassion, d'affection, qu'il a répandues sur toutes les choses animées. Il est en cela unique, bien au-delà des autres poètes. Wordsworth avait une âme trop sereine, trop au-dessus des phénomènes particuliers; son élévation le faisait séjourner dans une sorte d'optimisme où les accidents n'arrivaient pas. Un flot de tendresse est sans doute sorti de l'âme de Shelley, mais elle était impersonnelle, vague, élémentaire, pour ainsi dire, s'adressant plutôt à des forces atmosphériques qu'à des êtres. Elle n'était pas pratique. C'était une aspiration naturaliste plutôt qu'un acte de sympathie humaine. Celui qui approche le plus de Burns est Cowper. Il a fallu une nature délicate, féminine, sensitive, pour avoir horreur de la souffrance des autres presque autant que ce cœur de paysan. Il est curieux de voir combien, après tout, la tendresse virile de celui-ci l'emporte sur la sensibilité exquise de l'autre.
La première manifestation de ce sentiment est la haine de la chasse qui se trouve dans Cowper et dans Burns. Il est curieux de suivre, dans les pages de la littérature anglaise, les progrès de cette sympathie pour les bêtes blessées. AuXVIesiècle, il y en eut quelques exemples, entre autres la touchante scène où le mélancolique Jacques, sous sonchêne, au bord d'un ruisseau, voit arriver un cerf mourant[803]. L'animal gémit, «les grosses larmes rondes se poursuivent l'une l'autre sur son muffle innocent et tombent dans le courant rapide.» Jacques, ce cœur original et bon, peut-être le plus surprenant personnage de Shakspeare, s'afflige, moralise et s'emporte contre la cruauté des hommes.
Jurant que nous sommesDe purs usurpateurs, des tyrans, ce qu'il y a de pire,D'effrayer les animaux et de les tuerDans leur demeure assignée et naturelle[804].
Mais cette pièce de la Forêt des Ardennes est, pour le sentiment, un inconcevable anachronisme, elle va presque jusqu'à Wordsworth; cette compassion des bêtes souffrantes n'est qu'un des étonnements qu'elle renferme. Il n'en est plus question ensuite de cette pitié; il est facile de voir combien elle avait complètement disparu. Pope, qui appartenait au «féroce spiritualisme cartésien[805]», et n'avait pas su lire le discours de La Fontaine à Madame de la Sablière, voit tuer des oiseaux dans la forêt de Windsor. Il y trouve matière à quelques descriptions brillantes et sèches. Le chasseur lève son fusil et vise; un coup de tonnerre éclate et fait tressaillir le ciel glacé. Tandis que dans leurs cercles aériens, les vanneaux criards effleurent la bruyère, ils sentent le plomb mortel; tandis que, en montant, les alouettes préparent leurs notes, elles tombent et laissent leurs petites vies en l'air. Pope voit tomber un faisan, et il le peint en jolis vers, aussi éclatants que le plumage de l'oiseau.
Voyez! du fourré, le faisan s'envole avec un bruissement,Et monte joyeux sur ses ailes triomphantes,Courte est sa joie; il sent la brûlante blessure,Volète dans le sang et palpitant bat le sol.Ah! que lui servent ses teintes lustrées et chatoyantes,Sa crête de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,Le vert si vif déployé sur ses plumes,Ses ailes peintes et sa poitrine flamboyante d'or?[806]
Rien de plus, pas un mot de compassion. Tout d'un coup, la tendresse du mélancolique Jacques reparaît en même temps dans les deux poètes, à des degrés différents. Quel autre accent il y a déjà dans Cowper.
Détestable jeuQui doit ses plaisirs à la douleur d'un autre,Qui se nourrit des sanglots et des gémissements mortelsD'innocentes créatures, muettes, et pourtant douéesDe l'éloquence que les agonies inspirent,Celle des larmes silencieuses et des soupirs qui déchirent l'âme[807].
Cette malédiction dans laquelle passe de la colère, phénomène rare dans cette âme bénigne, est reprise plus vigoureusement encore par Burns. Chez Cowper, cette aversion de la chasse est un peu la délicatesse et la timidité physiques; chez lui, elle n'a pas cette faiblesse de nerfs. Elle est virile et toute en charité. Elle paraît de tous côtés, dans le passage desDeux Ponts d'Ayrcité plus haut, et dans maints endroits de ses chansons. Même quand il se promène avec Peggy, au moment où les vents d'ouest et les fusils meurtriers ramènent le plaisant temps d'automne, voyant les oiseaux se réjouir, il s'écrie:
Aussi chaque espèce cherche son plaisir,Les sauvages et les tendres,Les uns se joignent en société et s'unissent en ligues,D'autres errent solitaires.Au loin, au loin, le cruel empire,La domination tyrannique de l'homme;La joie du chasseur, le cri meurtrier,L'aile palpitante et sanglante[808].
Cette pensée lui gâte la beauté de la scène. Voir souffrir le jette hors de lui. Lorsque ses regards tombent sur les couvées blessées, pères, mères, petits, gisantes en un même carnage, il exècre «l'acte sauvage de l'homme[809]».
C'est à un mouvement de colère de ce genre qu'est dû son poème surLe Lièvre blessé. «Un de ces derniers matins, comme j'étais d'assez bonne heure dans les champs à semer du gazon, j'entendis un coup de fusil sortir d'une plantation voisine, et je vis presque aussitôt un pauvre petit lièvre blessé passer près de moi en boitant. Vous devinez mon indignation contre l'individu inhumain capable de tirer sur un lièvre en cette saison, quand ils ont tous des jeunes. En vérité il y a, dans cette façon de tuer, pour notre amusement, des individus de la création animale qui ne nous font pas de tort sensible, quelque chose que je ne puis réconcilier avec mon idée de la vertu[810]». Il écrivit sous le coup de cette impression, le petit poème qui suit: