Chapter 19

Homme inhumain! maudite soit ton adresse barbare,Que ton œil qui vise au meurtre se dessèche!Puisse la pitié ne jamais le consoler d'un soupir!Les plaisirs ne jamais réjouir ton cœur méchant!Va vivre, pauvre coureur des bois et des champs,Ton petit reste amer de vie:Les fougères épaisses et les plaines verdissantesN'ont plus pour toi, ni refuge, ni nourriture, ni jeux.Va, malheureux meurtri, vers quelque endroit de repos habituel,Cherche, non plus le repos, mais un lit pour mourir!Les roseaux protecteurs bruiront au-dessus de toi,Et ta poitrine saignante pressera la terre froide.Peut-être l'angoisse d'une mère s'ajoute à ta souffrance,Tes deux petits jouent, se pressent avidement à ton flanc,Oh! orphelins dénués, qui maintenant leur donneraCette vie qu'une mère seule peut donner?Souvent quand pensif près des détours de la Nith j'attendsLe calme crépuscule ou que je salue la joyeuse aurore,Je regretterai les jeux sur la rosée de la prairie,Je maudirai le bras de ce scélérat, je plaindrai ton infortune[811].

Homme inhumain! maudite soit ton adresse barbare,Que ton œil qui vise au meurtre se dessèche!Puisse la pitié ne jamais le consoler d'un soupir!Les plaisirs ne jamais réjouir ton cœur méchant!

Va vivre, pauvre coureur des bois et des champs,Ton petit reste amer de vie:Les fougères épaisses et les plaines verdissantesN'ont plus pour toi, ni refuge, ni nourriture, ni jeux.

Va, malheureux meurtri, vers quelque endroit de repos habituel,Cherche, non plus le repos, mais un lit pour mourir!Les roseaux protecteurs bruiront au-dessus de toi,Et ta poitrine saignante pressera la terre froide.

Peut-être l'angoisse d'une mère s'ajoute à ta souffrance,Tes deux petits jouent, se pressent avidement à ton flanc,Oh! orphelins dénués, qui maintenant leur donneraCette vie qu'une mère seule peut donner?

Souvent quand pensif près des détours de la Nith j'attendsLe calme crépuscule ou que je salue la joyeuse aurore,Je regretterai les jeux sur la rosée de la prairie,Je maudirai le bras de ce scélérat, je plaindrai ton infortune[811].

On sent la bouffée de colère et de pitié qui lui a brusquement passé dans l'âme. Son exaspération était si forte qu'il se mit à jurer après le pauvre diable de fermier qui avait tiré le coup de fusil, disant qu'il avait envie de le jeter à l'eau. «Et il était alors de taille à le faire, ajoutait celui-ci, bien que je fusse alors jeune et vigoureux.[812]»

Dans ces deux âmes de poètes, la sympathie, toujours en émoi, n'avait pas besoin d'être réveillée d'une secousse violente par l'aspect brutal de la chasse. Le sang répandu par des animaux familiers impressionne toujours. Il faut l'endurcissement de l'habitude pour voir acheverun oiseau en lui frappant la tête sur une pierre, ou entendre les plaintes d'un lièvre blessé, lamentables et pareilles aux cris d'un enfant. Mais il y a dans le monde animal tant de souffrances muettes que nous ignorons, tant d'êtres que leur exiguïté, leur silence ou leur laideur écartent de nous! Notre pitié ne va jamais les trouver. Combien de nous songent aux oiselets qui raidis par le froid tombent des branches, ou aux troupeaux assaillis par l'ouragan? Qui s'apitoie sur les souffrances des poissons ou des insectes? Mais Cowper, sortant pour sa promenade d'un matin d'hiver, se demande, devant la plaine ensevelie sous la neige, ce que deviennent les milliers de petits chanteurs, de petits ménestrels, pour employer son mot, qui réjouissent en été les collines et les vallées? Hélas! la trop longue rigueur de l'année les tue. Ils vont se blottir dans des crevasses et des trous, s'ensevelissant eux-mêmes avant que de mourir. Il prend en pitié jusqu'aux corbeaux amaigris qui volètent sur les traces des voitures[813]. Et un peu plus loin, il écrivait ces beaux vers, comme un plaidoyer et une intercession pour les plus chétives des forces de la vie.

Je ne voudrais pas inscrire sur la liste de mes amis,(Fût-il doué de façons polies, d'un sens délicat,Mais dépourvu de sensibilité), l'hommeQui, sans nécessité, met le pied sur un ver.Un pas inadvertent peut écraser le limaçonQui rampe, le soir, sur le chemin public;Mais celui qui a de l'humanité, s'il le voit,Marchera à côté et laissera le reptile vivre[814].

Burns, à la même époque, rendait les mêmes idées mais avec une autre puissance de pathétique et de réalité. Pendant les nuits d'hiver, quand l'orage mugissant fait osciller les clochers, il ne peut s'empêcher de penser aux bêtes exposées dehors, même aux plus méchantes d'entre elles, à celles qui rôdent en quête de meurtres.

En écoutant les portes et les fenêtres battre,Je pensais aux bestiaux grelottants,Ou aux pauvres moutons qui supportent ces assautsDe la guerre de l'hiver,Et sous les tourbillons de neige, enfoncés dans la boue, se pressentContre un pan de montagne.Chaque oiseau sautillant, petite, pauvrette créature,Qui, dans les mois joyeux du printemps,Me donnais plaisir à t'entendre chanter,Que deviens-tu?Où abriteras-tu ton aile frissonnante,Où fermeras-tu tes yeux?Même vous qui, fatigués à la recherche du meurtre,Rôdez solitaires, loin de vos farouches demeures!Le poulailler teint de sang, le parc à moutons dévasté,Mon cœur oublie tout,Quand, implacable, la tempête sauvageCruellement vous bat![815]

En écoutant les portes et les fenêtres battre,Je pensais aux bestiaux grelottants,Ou aux pauvres moutons qui supportent ces assautsDe la guerre de l'hiver,Et sous les tourbillons de neige, enfoncés dans la boue, se pressentContre un pan de montagne.

Chaque oiseau sautillant, petite, pauvrette créature,Qui, dans les mois joyeux du printemps,Me donnais plaisir à t'entendre chanter,Que deviens-tu?Où abriteras-tu ton aile frissonnante,Où fermeras-tu tes yeux?

Même vous qui, fatigués à la recherche du meurtre,Rôdez solitaires, loin de vos farouches demeures!Le poulailler teint de sang, le parc à moutons dévasté,Mon cœur oublie tout,Quand, implacable, la tempête sauvageCruellement vous bat![815]

Cette commisération pour les animaux s'offre à lui sous les formes les plus humbles et sous les moindres prétextes. On sent qu'elle est sans cesse auprès de son esprit. Quand il visite les cascades de Bruar, et qu'il les trouve presque desséchées, faute d'ombrage, il pense aussitôt aux poissons délaissés par l'eau baissante, sur ces pierres qui perdent peu à peu leur grise teinte mouillée, et, selon son expression, blanchissent au soleil.

Les truites, aux bonds légers, étincelantes,Qui jouent dans mes flots.Si dans leurs jaillissements fous, imprudents,Elles vont près de la rive,Et si, par malheur, elles s'y attardent longtemps,Le soleil me dessèche si vite,Qu'elles sont laissées sur les pierres qui blanchissent,Se tordant haletantes, expirantes[816].

Et il feint que la cascade elle-même prie le duc d'Athole de faire planter des arbres sur ses bords, afin que les oiseaux trouvent un abri qui les protège des orages, «et que les lièvres peureux dorment rassurés dans leur gîte d'herbes.»

Si c'était alors, en 1782, dans la poésie moderne une telle nouveauté de s'occuper des humbles parmi les hommes que, soixante ans plus tard, en 1840, l'Université d'Oxford conférait à Wordsworth, le degré de docteur pour avoir été le poète des pauvres[817], c'était une nouveauté bien plus étrange que de s'intéresser aux misérables existences des plus infimes animaux. Il nous semble naturel aujourd'hui d'entendre un poète s'écrier:

J'aime l'araignée et j'aime l'ortieParce qu'on les hait,Et que rien n'exauce et que tout châtieLeur morne souhait.[818]

Mais de semblables déclarations étaient nouvelles à cette époque. Cowper et Burns étaient, en cela, des précurseurs. Est-il besoin cependantde faire remarquer combien la sympathie de Burns est la plus véhémente et la plus chaude des deux, et de quel plus fougueux élan de tendresse elle est poussée? Les recommandations de Cowper ont quelque chose d'impersonnel et de toujours calme. Ce sont des réflexions générales, exprimées dans un style qui est un peu de sermon. Chez Burns, c'est presque toujours un fait individuel de sympathie s'adressant à l'être qu'il voit souffrir sous ses yeux plutôt qu'à des êtres perdus et confondus dans l'éloignement des généralités, sans s'étendre et se refroidir en une réflexion. Le sentiment jaillit, ardent, particulier, immédiat. L'émotion y bat toute vive. On sent que chacune de ses aventures de compassion a été pour son cœur un événement qui l'a remué. Aussi la forme est-elle toujours vivante et dramatique. Ce n'est plus une exhortation comme dans Cowper. C'est une scène à laquelle on assiste. Sa pièceà une Sourisest un chef-d'œuvre, né d'une émotion de ce genre.

Un jour de Novembre, quand les vents sont déjà durs sur le plateau de Mossgiel et annoncent l'hiver, il labourait un champ qu'on montre aujourd'hui. Le labour se faisait alors avec des attelages de quatre chevaux, le sol étant plus revêche et les charrues plus lourdes; ils étaient généralement conduits par un jeune garçon qui marchait auprès d'eux, comme en certain pays l'aiguillonneur à côté de ses bœufs. Le laboureur n'avait à s'occuper que de sa charrue. Burns menait son sillon quand le coutre coupa un nid de souris. La petite bête effrayée se sauva. Le garçon, qui se nommait John Blane, voulait courir après elle et la tuer avec le bâton qui sert à faire tomber la terre du soc[819]. Mais Burns l'arrêta en lui demandant quel mal elle lui avait fait. Une grande compassion lui vint pour cette pauvre bestiole privée de son refuge à la veille de l'hiver. Une humble scène d'un instant: les chevaux arrêtés sous un ciel noirâtre, et ce jeune paysan appuyé sur le manche de sa charrue, regardant tristement cette poignée de fétus de paille et de brindilles. Mais qui sait ce que de tels moments contiennent, où le cœur est inondé de bonté? Ils portent leur indestructible récompense. Le plus souvent c'est un de ces souvenirs qui sont la parure de l'âme, et, en s'accumulant, finissent par la rendre belle. Celui-ci contenait plus encore. Burns reprit son sillon et travailla pensif pendant le reste de l'après-midi. Le soir, il réveilla John Blane, qui couchait dans le même grenier que lui, pour lui lire quelques vers. C'était un chef-d'œuvre, la récompense de ce moment d'infinie compassion.

Pauvre petite bête lisse, craintive, tremblante,Ô, quelle panique il y a dans ta petite poitrine,Tu n'as pas besoin de te sauver si vite,Et de courir en trottinant.Je ne voudrais pour rien le poursuivre et te chasser,Avec le bâton meurtrier.En vérité, je suis triste que la domination de l'hommeAit brisé l'union sociale de la nature,Et justifie la mauvaise opinionQui te fait t'enfuirDe moi, ton pauvre compagnon, né de la terreEt mortel comme toi.Je sais bien que parfois il t'arrive de voler,Mais quoi? pauvre petite bête, il faut bien vivre;Un épi par hasard dans deux douzaines de gerbes,C'est peu de chose.J'aurai une bénédiction avec le reste,Et je n'y perdrai rien.Et ta mignonne maisonnette en ruines!Ses pauvres murs dispersés aux vents!Et rien maintenant pour en bâtir une autre,Plus un brin d'herbe;Et les vents du glacial Décembre qui arrivent,Durs et aigus!Tu voyais les champs s'étendre nus et dépouillés,Et le triste hiver arriver vitement;Et bien au chaud, ici, sous la rafale,Tu pensais demeurer,Lorsque soudain le coutre cruel a passéÀ travers ta cellule.Ce petit tas de feuilles et de fétusT'a coûté maint grignotement fatiguant.Te voici maintenant dehors, après tant de peine,Sans maison ni abri;Pour supporter les brumes, les grésils d'hiver,Et les froides gelées blanches.Mais, petite souris, tu n'es pas la seuleÀ prouver que la prévoyance peut être vaine.Les plans les mieux faits des souris et des hommesBien souvent gauchissent,Et ne nous laissent que chagrins et souffranceAu lieu de la joie promise.Encore, es-tu heureuse, comparée à moi,Le présent seul te toucheMoi hélas! en arrière je jette les yeuxSur de sombres perspectives,Et, en avant, bien que je ne puisse discerner,Je pressens et je redoute[820].

Pauvre petite bête lisse, craintive, tremblante,Ô, quelle panique il y a dans ta petite poitrine,Tu n'as pas besoin de te sauver si vite,Et de courir en trottinant.Je ne voudrais pour rien le poursuivre et te chasser,Avec le bâton meurtrier.

En vérité, je suis triste que la domination de l'hommeAit brisé l'union sociale de la nature,Et justifie la mauvaise opinionQui te fait t'enfuirDe moi, ton pauvre compagnon, né de la terreEt mortel comme toi.

Je sais bien que parfois il t'arrive de voler,Mais quoi? pauvre petite bête, il faut bien vivre;Un épi par hasard dans deux douzaines de gerbes,C'est peu de chose.J'aurai une bénédiction avec le reste,Et je n'y perdrai rien.

Et ta mignonne maisonnette en ruines!Ses pauvres murs dispersés aux vents!Et rien maintenant pour en bâtir une autre,Plus un brin d'herbe;Et les vents du glacial Décembre qui arrivent,Durs et aigus!

Tu voyais les champs s'étendre nus et dépouillés,Et le triste hiver arriver vitement;Et bien au chaud, ici, sous la rafale,Tu pensais demeurer,Lorsque soudain le coutre cruel a passéÀ travers ta cellule.

Ce petit tas de feuilles et de fétusT'a coûté maint grignotement fatiguant.Te voici maintenant dehors, après tant de peine,Sans maison ni abri;Pour supporter les brumes, les grésils d'hiver,Et les froides gelées blanches.

Mais, petite souris, tu n'es pas la seuleÀ prouver que la prévoyance peut être vaine.Les plans les mieux faits des souris et des hommesBien souvent gauchissent,Et ne nous laissent que chagrins et souffranceAu lieu de la joie promise.

Encore, es-tu heureuse, comparée à moi,Le présent seul te toucheMoi hélas! en arrière je jette les yeuxSur de sombres perspectives,Et, en avant, bien que je ne puisse discerner,Je pressens et je redoute[820].

Il n'y a de comparable à une pareille pièce que l'anxiété et la tendresse avec laquelle Michelet suit, par delà les cimes neigeuses, à travers lesnuits froides, au milieu des oiseaux de proie, les migrations du pauvre rossignol[821].

Chose bien plus étrange encore chez un paysan accoutumé à couper les épis, à les écraser sous le fléau, à maltraiter le grain de mille manières, les plantes elles-mêmes participaient à cette tendresse. Sans le moindre penchant au panthéisme, auquel sa nature compacte et nouée en robuste personnalité ne se prêtait pas, il y a pénétré aussi loin que des natures diffuses et vaporeuses comme Shelley, faites pour s'éprendre de modes d'existence vagues, flottants et pas encore solidifiés en conscience. Rien ne répugnait plus à son esprit clair et limité, mais sa sympathie le menait au fond des choses, jusqu'aux racines obscures communes à toute vie. Il sortait de tout ce qui vivait et pouvait souffrir, à quelque profondeur que ce fût, un appel qui montait jusqu'à lui. Plus tard, avec Wordsworth et surtout avec Shelley, les fleurs vivront, seront chéries, livreront leurs rêves, étudiés et devinés par ces purs poètes. Mais, à cette époque, c'était une chose inouïe véritablement. Cowper, lorsqu'il parle des plantes, ne dépasse pas les sentiments d'un jardinier; ses vers font penser à ceux de l'abbé Delille. Darwin les décrivait en botaniste. Mais les aimer, les plaindre, sentir quelque chose qui ressemble à de l'émotion ou à de l'intérêt pour une fleur flétrie ou une branche brisée! C'était une chose faite pour surprendre.

Cependant, là encore, sa bonté a mené Burns plus loin que son esprit. Un jour de printemps, le soc de sa charrue trancha une pâquerette qui fleurissait avec confiance. Il ne put voir, sans être touché, la petite fleur expirante. Il écrivit une pièce qui est le pendant exact de celle surla Souris, et qu'il est curieux d'en rapprocher. Elle est d'une teinte un peu moins sombre, de nuance plus gaie et plus riante. Et ce détail suffirait seul à montrer quelle était l'impressionnabilité de Burns. Sur les mêmes sujets, la première pièce fut écrite un jour de novembre, et la seconde un jour de printemps. Instinctivement, elles se sont présentées à son esprit dans deux tonalités différentes. Sans qu'il y ait presque un mot de description, la première est assombrie, la seconde a la clarté printanière et l'écho d'un chant d'alouette. Les deux paysages ont passé dans l'émotion même et l'ont colorée différemment.

Petite, modeste fleur, cerclée de cramoisi,Tu m'as rencontré dans une heure mauvaiseIl a fallu que j'écrase dans la poussièreTa tige mince!T'épargner maintenant, n'est plus en mon pouvoir,Toi jolie perle.Hélas! ce n'est pas ta douce voisine,La gentille alouette, compagne faite pour toi,Qui te courbe dans les gouttes de roséeSous sa poitrine tachetée,Quand elle jaillit au ciel joyeuse, pour saluerL'Est qui s'empourpre.Le Nord aux dures morsures souffla froidementQuand naguères, tu naquis humblement;Malgré cela, tout heureuse, tu parus et brillasSous l'ouragan,Dressant à peine au-dessus de ta mère, la terreTa tendre forme.Les fleurs orgueilleuses que nos jardins produisent,De hauts bois protecteurs et des murs les défendent;Mais toi, au hasard, sous l'abriD'une motte ou d'une pierre,Tu pares ce champ d'éteule aride,Ignorée, solitaire.Là, vêtue de ton étroit mantelet,Tournant au soleil ta poitrine neigeuse,Tu lèves ta tête modeste,D'une humble façonMais soudain, le soc soulève, arrache ton lit;Te voici prosternée.Telle est le sort de la jeune filleDouce fleurette des ombres rustiques;Trompée par la simplicité de l'amourEt une confiance naïve,Comme toi, toute souillée, elle tombe,Et gît dans la poussière.Tel est le sort de l'humble barde,Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile,Il est inhabile à consulter la carteDu savoir prudent,Jusqu'à ce que les rafales soufflent, les vagues mugissent,Et l'engloutissent.Tel, le sort de la vertu malheureuse,Qui longtemps a lutté avec les besoins et les chagrins,Que l'orgueil et la malice humaine ont pousséeAu bord de la misère;Arrachée de tous ses soutiens, sauf le ciel,Ruinée, elle tombe.Et toi-même qui, gémis sur le destin de la pâquerette,Ce destin est le tien, à une date prochaine;Le soc de l'âpre ruine arrive droitEn plein sur ta jeunesse;Bientôt être écrasé sous le poids du sillonSera ta destinée![822]

Petite, modeste fleur, cerclée de cramoisi,Tu m'as rencontré dans une heure mauvaiseIl a fallu que j'écrase dans la poussièreTa tige mince!T'épargner maintenant, n'est plus en mon pouvoir,Toi jolie perle.

Hélas! ce n'est pas ta douce voisine,La gentille alouette, compagne faite pour toi,Qui te courbe dans les gouttes de roséeSous sa poitrine tachetée,Quand elle jaillit au ciel joyeuse, pour saluerL'Est qui s'empourpre.

Le Nord aux dures morsures souffla froidementQuand naguères, tu naquis humblement;Malgré cela, tout heureuse, tu parus et brillasSous l'ouragan,Dressant à peine au-dessus de ta mère, la terreTa tendre forme.

Les fleurs orgueilleuses que nos jardins produisent,De hauts bois protecteurs et des murs les défendent;Mais toi, au hasard, sous l'abriD'une motte ou d'une pierre,Tu pares ce champ d'éteule aride,Ignorée, solitaire.

Là, vêtue de ton étroit mantelet,Tournant au soleil ta poitrine neigeuse,Tu lèves ta tête modeste,D'une humble façonMais soudain, le soc soulève, arrache ton lit;Te voici prosternée.

Telle est le sort de la jeune filleDouce fleurette des ombres rustiques;Trompée par la simplicité de l'amourEt une confiance naïve,Comme toi, toute souillée, elle tombe,Et gît dans la poussière.

Tel est le sort de l'humble barde,Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile,Il est inhabile à consulter la carteDu savoir prudent,Jusqu'à ce que les rafales soufflent, les vagues mugissent,Et l'engloutissent.

Tel, le sort de la vertu malheureuse,Qui longtemps a lutté avec les besoins et les chagrins,Que l'orgueil et la malice humaine ont pousséeAu bord de la misère;Arrachée de tous ses soutiens, sauf le ciel,Ruinée, elle tombe.

Et toi-même qui, gémis sur le destin de la pâquerette,Ce destin est le tien, à une date prochaine;Le soc de l'âpre ruine arrive droitEn plein sur ta jeunesse;Bientôt être écrasé sous le poids du sillonSera ta destinée![822]

Reconnaissons tout de suite que cette pièce est inférieure dans son ensemble à celle sur le nid de souris. Elle est moins touchante et moins parfaite. Les strophes de la fin, qui ont un intérêt dans l'histoire de Burns, car elles désignent évidemment Jane Armour, le poète lui-même et son père, la surchargent. Elles la font trop tourner à l'allégorie et lui donnent à première vue l'air d'un cadre littéraire. Il y a aussi, à l'antépénultième strophe, une comparaison maritime, inopportune et hors de proportions avec l'image qui devait à elle seule constituer la pièce. Elle en dérange l'unité et l'harmonie.

Mais, ces réserves faites, on peut admirer. Rien de plus joli n'a été écrit sur la pâquerette, et surtout, ce qu'il faut toujours relever dans Burns, rien de plus précis. Sa petite toilette simple, sans prétentions, à peine relevée d'un liseré rose en février et rouge en avril, est indiquée en deux mots. Son amitié avec l'alouette, qui la réveille en lui trempant la tête dans la rosée et lui annonce le matin, est d'une grâce mignarde. Et qui a mieux rendu la petite personnalité de la pâquerette? La modestie, la gaîté calme, la sagesse pratique de la vaillante fleurette, toujours d'égale humeur, qui s'accommode du moindre abri, fleurit par tous les temps et, avec son contentement et son humilité, ressemble à un sourire tranquille. Wordsworth dont elle était la favorite, et dont il se disait le poète:

Douce fleur qui, probablement auras un jourTa place sur la tombe de ton poète[823],

a écrit sur elle une suite de pièces[824]. Elles sont d'une belle rêverie, mais trop vague. Elles manquent de quelque chose d'exact, de réalité familière. Les siennes sont des pâquerettes élégantes et idéales; elles ont perdu leur ingénuité de petites paysannes. Les traits les plus précis semblent avoir été empruntés à Burns, comme lorsque la pâquerette est comparée à une jeune fille, dans sa simplicité, le jouet de toutes les tentations, ou lorsqu'elle est louée de trouver son abri sous tous les vents et d'être toujours «satisfaite, complaisante et douce[825]». Seul, le vieux Chaucer en a parlé avec une fraîcheur égale. «Au delà de toutes les fleurs de la prairie, j'aime ces fleurs blanches et rouges[826]». Il avait pour elle une si grande affection qu'il se levait pour aller la voir s'ouvrir au soleil.

Cette vue heureuse adoucit tout mon chagrin;Si joyeux suis-je quand suis en présenceD'elle, de lui faire toute révérence,Car elle est, de toutes les fleurs, la fleurPleine de toute vertu et honneur,Et toujours également belle et de fraîches couleurs;Et je l'aime et sans cesse, l'aimé-je de nouveau[827].

Et il ajoutait avec une charmante naïveté d'enthousiasme:

Appuyé sur mon coude et mon côté,Tout le long jour suis-je résolu à rester étenduPour rien autre,—et point ne mentirai-je—Sinon regarder la pâquerette,L'impératrice et la fleur de toutes les fleurs;Et si prié-je Dieu que tout bien lui advienne,Et, à cause d'elle, à tous ceux qui aiment les fleurs[827].

Dans Burns, il y a en plus le drame, la souffrance, l'émotion, et une telle puissance d'individualité que, tandis que les autres poètes ont parlé de la pâquerette en général, il a fait de celle-ci une personne qui vit dans notre esprit, comme une petite amie qu'on ne saurait oublier. Si le vœu de Wordsworth a été exaucé; si on a planté un saule sur la tombe de Musset; si Keats, qui disait en mourant qu'il sentait déjà les violettes pousser au-dessus de lui, dort sous les violettes; Burns devrait avoir un tertre vert parsemé de pâquerettes, où descendraient les rosées et d'où monteraient des alouettes.

Cette exquise sensibilité pour toutes les formes de la vie n'était pas un artifice littéraire. Il la portait avec lui partout; elle faisait le charme de ses promenades solitaires et de ses rêveries. Dans une de ses plus belles lettres, il a admirablement rendu cette tendresse qui débordait de son âme et se déversait sur son chemin. C'est un passage qui, même après ses pièces surla Souriset surla Pâquerette, mérite d'être cité. Il respire peut-être mieux encore cette merveilleuse bonté.

«J'avais erré au hasard dans les lieux préférés de ma muse, sur les bords de l'Ayr, pour contempler la nature dans toute la gaîté de l'année à son printemps. Le soleil du soir flamboyait au-dessus des lointaines collines, à l'ouest; pas une haleine ne remuait les fleurs cramoisies qui s'ouvraient, ou les feuilles vertes qui se déployaient. C'était un moment d'or pour un cœur poétique. J'écoutais les gazouilleurs emplumés qui répandaient leur harmonie de tous côtés, avec des égards de confrère, et je sortais fréquemment de mon sentier de peur de troubler leurs petites chansons ou de les faire s'envoler ailleurs en les effrayant. Sûrement, me disais-je, sûrement celui-là est un vrai misérable qui, insoucieux de vos efforts harmonieux pour lui plaire, peut suivre du regard vos détours, afin de découvrir vos retraites secrètes et vous dérober le seul trésor que la nature vous donne, votre plus cher bonheur, vos faibles petits. Même le blanc rameau d'aubépines qui s'avançait en travers du chemin, quel est le cœur qui, en un semblable moment, pourrait ne pas s'intéresserà son bien-être, et ne pas désirer qu'il soit préservé des troupeaux qui broutent rudement ou du souffle meurtrier de l'est?[828]

N'est-ce pas adorable de bienfaisance? Et la fin surtout n'est-elle pas exquise? Pour trouver l'équivalent de ces lignes charmantes, il faut se rappeler leChant des Créaturesdu séraphique saint François d'Assise, qui ramassait les vers du chemin pour les mettre à l'abri des passants, et évitait qu'une goutte d'eau pure ne fût trépignée et souillée. Un écrivain de nos jours, qui a lui aussi le sens de la vie des choses au point qu'il serait capable de s'adresser au ver de saint François d'Assise avec une polie et délicate ironie, lui en décerne pour ce fait un haut éloge[829]. Cette aménité pour les choses est peut-être moins surprenante chez un ascète mystique, dont la personnalité s'atténue dans l'uniformité et le rêve pacifique du cloître, que chez ce paysan pratique, foulé par la vie, réagissant contre ses chocs en tensions de volonté, et malmené par ses propres passions. Un passage comme celui de Burns n'a de supérieur que cette parole admirable de la Bible: «il ne brisera pas le roseau cassé et n'éteindra pas la mèche qui fume encore[830]».

Du reste, avec son habituelle clairvoyance intérieure, il se rendait compte que cette bonté était une partie de son génie. Dans son premier journal, il se dépeint à lui-même comme un homme «d'une bienveillance illimitée, envers toutes les créatures douées ou dénuées de raison[831]». Et dans laVision, la Muse lui dit comme un des signes à quoi elle l'a reconnu poète:

Quand la profonde terre au manteau vertEncourageait tendrement la naissance de chaque fleurette,Que la joie et la musique se répandaientDans chaque bocage,Je l'ai vu contempler le bonheur général,Avec une infinie tendresse[832]».

Une attraction croissante rapproche l'homme de la nature. Il n'apparaît plus à l'écart et au-dessus d'elle. Les sciences immergent de plus en plus sa personnalité dans un océan de forces, où elle est roulée par le flot des mêmes lois; elles tendent à la confondre dans une vie collective et, pour ainsi parler, dans une pulsation universelle. Le fond d'existence commun à toutes les espèces prend plus d'importance, monte presque jusqu'à la surface, ne laisse plus qu'une mince enveloppe de diversité, sous laquelle se devinent une origine semblable et une obscure fraternité.Sans le savoir, la poésie a fait le même travail en sens inverse: elle a rapproché l'homme des choses, comme la science a rapproché les choses de l'homme. Elle l'a amené à elles, l'a penché sur elles, lui a enseigné à s'y intéresser, a engagé sa sympathie dans leurs vicissitudes muettes. Elle enrôle peu à peu «les recrues du genre humain» contre la brutalité et la souffrance. Quel est le petit enfant qui, ayant appris à l'école la pièce sur leNid de Sourisou laPâquerette, n'en emportera pas un germe de douceur?[833]Dans ce beau mouvement de concorde, quelques poètes ont eu, au-delà de Burns, une vue plus large des ressemblances, un sens plus grandiose de notre parenté avec les énergies profondes du monde, un plus vaste aperçu de l'ensemble, et, pour ainsi parler, une sympathie plus cosmogonique. Mais il a éprouvé, bien au-delà de tous les autres, la tendresse pour les êtres individuels, une tendresse qui n'a pris ni la forme vague d'une aspiration panthéiste, ni la forme indifférente d'une adhésion intellectuelle, mais qui reste bien humaine, une vraie tendresse de cœur et qui n'allait pas loin des larmes. En cela Burns est unique. Wordsworth a dit qu'il faut ajouter à la nature:

Le rayonLa lumière qui n'a jamais existé sur la terre ni sur l'océan,La consécration et le rêve du poète[834].

Burns n'a pas revêtu les choses d'une teinte plus céleste, mais il a répandu sur elles une infinie bonté. Là est sa véritable originalité dans le sentiment de la nature, ce qui l'ennoblit, lui donne la «consécration et le rêve du poète.» C'est par là, nous le verrons, et par là seulement, qu'il prend place parmi les modernes. Ici comme ailleurs il restera glorieux pour avoir beaucoup aimé.[Lien vers la Table des matières.]

III.QUE LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS BURNS EST TRÈS ÉLOIGNÉ DU SENTIMENT DE LA NATURE DANS LA POÉSIE MODERNE.

La question qui se pose naturellement au bout de cette étude est celle-ci: Quels rapports y a-t-il entre cette façon de comprendre la Nature et le sentiment de la Nature dont est faite presque exclusivementla poésie moderne. Burns peut-il compter parmi les poètes qui, depuis un siècle, l'ont si minutieusement décrite et si richement, l'ont tellement explorée, qu'ils ont pénétré, par des sentiers non foulés, jusqu'à des sources nouvelles?

On entend assez souvent dire qu'il a contribué au mouvement qui a ramené l'homme vers la nature; on le voit cité à côté de Cowper et de Wordsworth. C'est, à nos yeux, une de ces erreurs qui se glissent dans les histoires littéraires, et finissent par s'y enraciner si fortement qu'on ne peut plus les en arracher. Rien n'est plus opposé au sentiment de la nature, tel qu'il a prévalu de nos temps, que celui de Burns. Toutefois la preuve en est plus faible à concevoir qu'à fournir, car elle suppose une étude du sentiment de la nature dans la poésie anglaise moderne. Ce sentiment est quelque chose de complexe et de difficile à déchiffrer. Il est formé de couches superposées, qui vont de l'écorce au cœur de la Nature, et de la plus délicate observation artistique à la plus grandiose généralisation philosophique. Il s'en faut que tous les poètes le possèdent en entier: quelques-uns plus peintres ne sont sensibles qu'aux phénomènes; d'autres, plus penseurs ne songent qu'à la grande vie centrale et perdent les manifestations de la surface; d'autres plus moralistes se placent entre les deux et cherchent dans les faits des rapports, des analogies avec l'âme humaine et parfois des leçons et des paraboles; quelques-uns, les plus grands, réunissent tout cela[835]. Il estpeut-être possible de rétablir ces degrés dans leurs relations organiques, et de reconstituer ainsi un sentiment de la Nature dans tous ses éléments; mais c'est un essai qu'on n'ose pas entreprendre sans quelque défiance, tant le sujet est vaste et compliqué[836]. Il y a pourtant intérêt à le tenter; nous ne comprendrions pas entièrement la position de Burns dans la poésie moderne, si nous ne démêlions où il en est vis-à-vis d'une inspiration qui la constitue presque entièrement.

Ce qui frappe tout d'abord dans les poètes modernes c'est une recherche curieuse d'effets naturels, plus rares, plus délicats, plus locaux, que ceux qui ont été rendus jusqu'à présent. Les longs aspects universels et réguliers de la Nature semblent usés. Il en faut de nouveaux, de plus subtils ou de plus étranges! L'œil s'ingénie à découvrir des nuances imperceptibles ou des contrastes violents; il saisit les phénomènes sur les bords de la disparition ou dans leur explosion brutale. Des centaines de poètes ont noté des milliers d'effets inobservés. La poésie contemporaine est devenue un musée immense, inépuisable, où s'entassent des observations d'une délicatesse ou d'une grandeur jusque-là inconnues. Il suffit d'y jeter un coup d'œil pour en comprendre la richesse. Wordsworth observe la teinte bronzée que les feuilles des haies prennent sur la clarté du soir[837]; il remarque que le crépuscule retire du gazon les multitudes de pâquerettes[838]et fait disparaître les fleurs dans la haie assombrie[839]; il suit la mince ligne bleue qui entoure le bord tranquille du lac[840]. Shelleyvoit passer les averses frangées d'arcs-en-ciel[841], et les frissons noirs que le vent fait courir sur les vagues[842]; ailleurs, la lune répand son lustre, et le brouillard jaune qui remplit l'atmosphère boit sa lumière jusqu'à s'en remplir[843]; s'il regarde un coucher de soleil, il remarque que les lignes d'or suspendues aux nuages couleur de cendres descendent jusqu'aux pointes lointaines du gazon et jusqu'aux têtes blanchâtres des pissenlits[844]. Coleridge note les épis retenus par les haies des sentiers étroits[845]; le petit cône de sable qui danse silencieusement au fond d'une source[846]; les glaçons qui, au bord des toits, brillent paisiblement sous la lune paisible[847]; le double bruit de la pluie: le bruit net, tout auprès et le murmure confus, autour[848]; ou bien, appliquant la même pénétration de regard à des objets plus vastes, il observe combien, tout derrière le mont Blanc, un peu avant l'aube, l'air semble compact, noir, une masse d'ébène où la montagne pénètre comme un coin d'argent[849]. Keats saisit le reflet dont les nageoires satinées et les écailles d'or des poissons allument l'eau[850]; Tennyson, le luisant des bourgeons de marronniers ou l'iris plus vif que le printemps met au col bronzé des tourterelles[851]. Tous ces effets, jamais l'œil humain ne les avait discernés, détachés du fonds commun des crépuscules, des aurores, des printemps antérieurs. On a tout exploré, jusqu'aux volcans, jusqu'aux galeries souterraines des mines, jusqu'aux profondeurs des mers[852]. À cet exercice, la poésie est devenue merveilleusement habile. Elle s'est enrichie et renouvelée. Mais ces qualités nouvelles n'ont pas été sans quelques défauts. C'est quelquefois l'excès de richesse, la luxuriance de détails, un fouillis qui étouffe le paysage; et partant, la confusion; le lierre cache l'arbre. C'est souvent le cas dans Keats et dans Shelley. Pour les poètes plus sobres, comme Tennyson, le danger est de peindre la nature avec quelques traits exceptionnels ou trop particuliers, et d'omettre les traits essentiels sur lesquels, dans la réalité, les premiers reposent comme les fleurs sur leur rameau. Il enrésulte un défaut de vérité, de solidité: des paysages en l'air et sans soutien, auxquels manquent la substance et le fond, semblables à des vêtements dont on ne peindrait que les broderies et les perles. Le seul Wordsworth est resté dans l'exacte mesure. Ces qualités et ces défauts, Burns ne les a pas; il n'a pas la façon moderne de peindre la nature. Il se contente, on l'a vu, des effets les plus ordinaires; il les prend simplement par où ils se présentent à tous; il les rend d'un trait rapide et simple. Pour toute la partie pittoresque, il n'appartient en rien, pas même de très loin, à l'école moderne.

Au-delà de cette observation raffinée et aiguë des faits naturels, il y a une communication, un échange entre l'homme et les choses. L'homme donne à la Nature une interprétation humaine. Il lui prête des sentiments, un caractère. Il la peint, comme l'a dit un écrivain de nos jours, avec des épithètes morales[853]. Cette façon de l'animer peut être faite dans deux sens différents.

Certains poètes se contentent de jeter sur la Nature leur émotion du moment. Elle s'assombrit ou s'égaie, selon qu'ils sont eux-mêmes tristes ou joyeux; elle prend la teinte de leur âme. Elle ne détient rien de son propre fonds, ni signification, ni caractère. Elle attend, pour savoir ce qu'elle ressentira, que nous le lui disions. Un site n'est ni mélancolique ni riant par lui-même; il devient l'un ou l'autre selon l'homme qui y apparaît. Le même site, visité par deux hommes dont l'âme est agitée d'émotions opposées, aura des aspects opposés. La Nature n'a pas d'expression; elle n'est qu'un écho qui répète les choses qu'on lui dit, pleure ou se réjouit selon les paroles qu'on lui jette; elle attend de nous son mot d'ordre.

Puisqu'elle est si docile à leurs modifications, ces poètes prennent la Nature pour confidente. Ils lui racontent leurs secrets; ils lui révèlent leurs chagrins, en lui demandant d'y prendre part. Ils la chargent de commissions dont les ruisseaux, les vents et les fleurs s'acquittent[854]. Ils lui recommandent de garder le souvenir de leurs amours.

Ô lac, rochers muets, grottes, forêt obscure,Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunirGardez de cette nuit, gardez, belle Nature,Au moins le souvenir[855].

Comme si le seul souvenir que garde la Nature de nos amours, n'était pas celui que, depuis Virgile, les amoureux gravent dans l'écorce desarbres[856]; comme si elle n'était pas indifférente et ignorante de nos passions et de nos petits drames intérieurs; comme si son impassibilité dans laTristesse d'Olympio

Nature au front serein, comme vous oubliez![857]

n'était pas plus conforme à la réalité que les supplications duLacNon! la Nature n'épouse pas notre âme. Elle a son propre rêve que le nôtre ne trouble pas. Elle vit à l'écart, nous permettant d'aller à elle, dédaigneuse de venir à nous. On peut toucher du doigt l'excès de cette manière, dans Tennyson, qui a une tendance à substituer des préoccupations humaines, précises et particulières, au rêve ignoré et vaste des choses. Ainsi, dansMaud, les oiseaux ne chantent plus pour eux-mêmes, ils n'ont plus, selon l'expression de Wordsworth, leurs pensées que nous ne pouvons mesurer[858], ils disent tous: «Où est Maud, Maud, Maud?»[859]Un peu plus loin, dans un passage d'ailleurs exquis, lorsque le héros attend la jeune fille à la nuit tombée, les fleurs du jardin ne s'enivrent pas de brises tièdes, elles ne s'endorment pas dans des rayons de lune, ne se rafraîchissent pas dans leur songe de rosée nocturne. Leurs propres délices sont oubliées. Toutes les roses et tous les lis ne rêvent qu'à cette entrevue humaine.

Une larme splendide est tombéeDe la grenadille de la porte,Elle arrive, ma colombe, ma chérie,Elle arrive, ma vie, ma destinée.La rose rouge crie: «Elle est près, elle est près!»Et la rose blanche pleure: «Elle tarde!»Le pied-d'alouette écoute: «Je l'entends, je l'entends!»Et le lis soupire: «Je l'attends!»[859]

Cette façon d'imposer à la Nature notre nuance du moment et de soumettre le monde à la mobilité de nos impressions est, à coup sûr, scientifiquement inexacte. Elle a été durement désignée par Ruskin sous le nom de «pathetic fallacy»; et on s'explique que cette condamnation du grand esthéticien soit absolue pour la peinture, qui prend comme moyen d'expression la reproduction même des choses, qui n'est pas chargée de rendre certains états d'âme, mais de les éveiller, et a pour langage la reproduction de la réalité. En ce qui concerne la poésie, cet arrêt est excessif; M. Shairp et M. Stopford Brook ont, ce nous semble, tort de l'accueillir sans réserves[860]. Car, si cette humanisationest fausse en tant que conception de la Nature en soi, elle peut être une disposition, ou si l'on veut une superstition naturelle du cœur humain. Sans doute, la Nature ne perd pas son temps à nous écouter; mais nous ne pouvons parfois nous empêcher de lui parler. Notre instinct de monologue se fait jour par là. Le fait est vrai psychologiquement. Il y a, dans une passion qui déforme ou supprime la réalité extérieure, une plus grande réalité passionnelle; son erreur même démontre sa violence; et il est naturel qu'un cœur qui déborde s'épanche sur les choses[861]. Toutefois, il faut noter qu'il ne s'agit plus alors de la Nature, mais de l'âme humaine. Aussi cette attitude ne suppose-t-elle aucun sentiment profond ou exact de la Nature. Elle n'en implique aucunement l'étude. Elle est très simple, très primitive, à la portée de tous. Elle a été commune parmi les anciens[862]. Dans ce système, la Nature n'a pas d'existence morale. C'est une confidente qui écoute tout et ne dit rien. On n'y trouve jamais que des effusions humaines qui ne nous apprennent rien sur elle. Il n'en peut sortir ni joie, ni consolation, ni conseils, aucune influence, aucun baume.

On pourrait deviner presque à coup sûr, que Burns, à cause de sa faible préoccupation de la Nature et de sa débordante personnalité, a pratiqué cette première méthode d'humanisation. C'est en effet ce qui lui arrive constamment, il tombe dans la «pathetic fallacy», comme lorsqu'il recommande à la rivière Afton de couler doucement pour ne pas réveiller Mary[863], ou lorsqu'il dit:

Vous, rives et talus du joli Doon,Comment pouvez-vous fleurir si fraîchement?Comment pouvez-vous chanter, petits oiseauxQuand je suis si plein de souci?[864]

Un des exemples les plus complets et les plus brillants de cette manière se trouve dans sonÉlégie sur le Capitaine Matthew Andersen. On y saisit ce qu'elle a de faux; même lorsqu'elle est mise en œuvre au moyen de touches justes et fermes, l'ensemble ne donne qu'une impression douteuse. Presque chacune des strophes qui suivent est un petit tableau exact et solide; on y peut même reconnaître aussi bien qu'en n'importe quel autre passage de ses œuvres sa fidélité d'observation, et cependant la pièce a quelque chose de factice et de forcé.


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